DES HAUTES ÉTUDES
COAA^^ERCIALES
DE MONTRÉAL
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BIBLIOTHEQUE
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COTE
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University of Ottawa
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LA
SCIENCE SOCIALE.
TYPOQRAPHIE FIUMIN-DIUUT Kl' C'', — MES^■IL '.EU11E,\
LA
SCIENCE SOCIALE
SUIVANT LA MÉTHODE D'OBSERVATION.
Directeur : M. EDMOND DEMOLINS.
9' Année. — Tome XVII.
BIBLIOTHEQUE
DB
^^0V 10 1933
PARIS,
BUREAUX DE LA REVUE,
LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET C^^
IMPRIMEURS DE l'iNSTITUT, RUE JACOB, 56.
1894.
QUESTIONS DU JOUR.
LE
MOUVEMENT OUVRIER EN FRANCE
A PROPOS D'UN « LIVRE BLEU » ANGLAIS.
f. COMMENT LE « LIVRE BLEU » ENVISAGE NOTRE ETAT SOCIAL.
Il est toujours intéressant de savoir ce qu'on pense de nous à
l'étranger. Aussi est-ce avec un sentiment de curiosité et de
plaisir que j'ai lu le rapport présenté dernièrement aux Cham-
bres anglaises par le secrétaire de la Royal commission on La-
bour, sur la question ouvrière en France. Le sujet est gros. Il
apparaîtrait tel à un Français ; pour un Anglais, il présente des
difficultés spéciales, surtout si, non content d'exposer purement
et simplement la législation ouvrière, il cherche à comprendre
quelque chose de la réalité des faits, des ressorts cachés qui font
mouvoir les hommes, des circonstances auxquelles sont dues
les mesures prises; s'il se préoccupe de la physionomie des faits
au lieu de se borner à la simple énumération des actes légis-
latifs.
Le secrétaire de la commission, M. Geoffrey Drage, était par-
ticulièrement préparé , par sa connaissance du milieu français,
de la langue et dos institutions françaises, à mener à bien une
0 LA SCIENCE SOCIALE.
pareille tâche. Il s'est visiblement inquiété de faire plus et mieux
qu'un rapport officiel; il s'est attaché à expliquer le mouve-
ment ouvrier en France, en indiquant ses origines historiques,
l'esprit des divers groupements, l'attitude des pouvoirs publics;
c'est par une série de vues de ce genre que s'ouvre l'étude de
M. Drage, et cette manière de procéder lui aurait même attiré
quelques difficultés, parait-il. C'est chose assez peu habituelle
qu'un document ofiiciel contienne une appréciation sérieuse
et personnelle, et notre chauvinisme a trouvé à y redire. J'avoue
qu'il m'a fallu relire avec soin certains passages pour y saisir
le prétexte du « scandale » qu'ils avaient causé. J'avais lu que,
(( contrairement aux convenances internationales, le rapport
était déparé par d'étranges et injustifiables attaques contre
certains partis, certains hommes politiques, certaines lois et
le régime existant lui-même en France (1). >^ Tout compte fait,
et après une recherche attentive , j'ai trouvé quelques phrases
où M. Drage critique la manière d'agir du gouvernement vis-
à-vis de certaines manifestations ouvrières , notamment au sujet
de la Bourse du Travail de Paris et de la grève de Carmaux;
puis, à un autre endroit, le reproche nettement adressé à
iM. Dupuy, d'avoir manqué de convictions fortes et éclairées dans
la ligne de conduite adoptée par lui au moment des derniers
conflits (2).
Est-il donc vrai que le gouvernement a peur en France? Est-il
donc vrai que souvent il ne sait quelle mesure prendre en pré-
sence d'un désordre? Mais il n'y a pas un Français qui n'en
soit persuadé, et M. Drage a simplement prouvé qu'il était bien
renseigné en l'affirmant! Seulement, bien loin que cette cons-
tatation soit chez lui le résultat d'une disposition malveillante
envers le gouvernement français, bien loin qu'il lui en attribue
toute la responsabilité , il la fait retomber avec beaucoup de
raison sur la nation, sur la société elle-même. Lisez ce jugement
qui indique une connaissance profonde de notre état social :
« Il existe en France deux tendances très accusées qui ont donné
(1) Le Temps, ûa 15 décembre 1893.
(2) V. K..
LE MOUVEMENT OUVRIER EN FRANCE. /
à la question ouvrière une physionomie spéciale, de telle sorte
que, tout en étant liée, à certains points de vue, à la question
ouvrière des autres pays, cependant elle soulève des problèmes
qui appelleront probablement des solutions dilïérentes. Une de
ces tendances est sociale, l'autre politique, mais toutes les deux
paraissent avoir leurs racines profondes dans le caractère de h\
race et se manifestent dans un grand nombre d'institutions
françaises. D'un côté, il y a une tendance à l'individualisme,
tempérée seulement par l'inclination à former des relations
étroites et personnelles là où les intérêts coïncident; d'autre part,
il V a une conception courante et étroite de l'association, à la-
quelle on ne connaît que deux formes, premièrement l'État
hautement centralisé et fortement armé; secondement, la contre-
partie de celle-là, l'association, qui est un instrument de révo-
lution ou tout au moins de changements radicaux. Tandis que,
d'une part, la loi permet plus aisément qu'en Angleterre le recours
à la répression pour le maintien de l'ordre, d'autre part, les
populations sont portées à la soumission d'une manière générale
jusqu'au réveil soudain de l'esprit de révolte (1) ».
Cette analyse de notre caractère est rigoureusement vraie.
Nous sommes à la fois le peuple le plus facilement gouvernable
et le plus indocile, le plus soumis et le plus frondeur, et ce
contraste dérive d'un même fait, notre difficulté à nous asso-
cier spontanément et efficacement. Nous demandons l'appui du
pouvoir quand nous voulons obtenir un résultat, nous soupirons
après sa protection, espérant qu'elle fortifiera notre action,
et nous nous révoltons contre son ingérence quand cette puis-
sance que nous avons créée vient à se retourner contre nous-
mêmes. L'explication est connue; nous l'avons maintes fois
présentée à nos lecteurs et sous des formes diverses, à propos et
hors de propos, à l'occasion de faits contemporains aussi bien
que de faits anciens, parce qu'elle met en relief notre grand
vice national. M. Drage la donne, lui aussi, à ses concitoyens; il
s'étonne, en bon Anglais qu'il est, de notre compréhension étroite
(1) p. 9.
8 LA SCIENCE SOCIALE.
de l'association ; il se réfère, pour la dépeindre, aux ouvrages
d'un savant Français, M. Taine ; c'est assez prouver, ce me semble,
que ses réflexions ne sont empreintes d'aucune animosité par-
ticulière, ni contre la France ni contre le gouvernement qu'elle
s'est donné. Nous avons été les mêmes sous le régime autori-
taire des Bonaparte et sous la monarchie constitutionnelle des
Bourbons des deux branches, sous les différents régimes répu-
blicains qui se sont succédé comme sous l'ancienne monarchie
absolue ; ces démonstrations ne sont plus à faire ici et nous ne
pouvons que nous féliciter de voir qu'elles sont si bien comprises
de l'autre côté de la Manche.
Mais si la faute originelle remonte à la nation, il n'en est pas
moins vrai que les différents pouvoirs superposés à la nation
lui empruntent chacun quelque chose de son infirmité. Le
pouvoir est successivement faible et brusque; il est, en cela, l'i-
mage exacte de la société, faible dans ses aspirations, dans son
action, et brusque dans ses révoltes. Il conserve les caractères du
milieu dont il est issu. Et la difficulté de régir une nation
changeante, versatile, impressionnable, nécessite, pour ainsi
dire, cette politique à double face, faite, suivant les circonstances,
de faiblesse et de rigueur, qui a marqué tous nos régimes.
Voici, par exemple, la question de la Bourse du Travail de
Paris. Le Gouvernement a montré vis-à-vis de cette institution
une condescendance exagérée qui, en fin de compte, n'a servi
de rien, puisqu'il a falhi recourir à une mesure de rigueur
contre elle. Mais voyez un peu quelle était la situation du Préfet
de la Seine. Il se trouvait en présence d'une association irrégu-
lière et il pouvait la briser de suite; d'un autre côté, cette asso-
ciation avait des sympathies avouées dans la majorité du con-
seil municipal de Paris; elle était même soutenue par une
subvention considérable de la Ville; qui lui donnait un carac-
tère semi-officiel; enfin, il lui suffisait, pour rentrer dans la lé-
galité, de se soumettre à des formalités d'enregistrement, dé-
pôts de statuts, etc., qui n'auraient altéré en rien son caractère.
Était-il sage de sévir de suite? Un père de famille prudent fait-
il toujours montre de son autorité, quand un grand enfant gâté
LE MOUVEMENT OUVRIER EN FRANCE. 9
oppose une opiniâtreté puérile à ses désirs? Non, il y a des mo-
ments où il sait tenir compte d'une surexcitation évidente, où il
suspend, pour ainsi dire, l'exercice de sa puissance paternelle, jus-
qu'à l'heure, où l'enfant revenu au calme, reconnaîtra son erreur.
Le Préfet de la Seine a agi de même vis-à-vis de la Bourse du
Travail ; il a dit à ses représentants : « Je vous donne un mois
pour réfléchir et pour vous mettre en règle. » C'était la meilleure
manière de se rendre compte si on avait affaire à des enfants de
mauvaise humeur ou à des révoltés. L'événement a prouvé qu'on
avait afl'aire à des révoltés et il a fallu agir contre eux, sans
avoir retiré aucun bénéfice de la longanimité dont on avait
fait preuve ; mais qu'aurait-on dit si l'autorité préfectorale avait
dissous tout dun coup une association à tendances révolution-
naires sous prétexte qu'elle n'avait pas rempli les formalités lé-
gales? C'en était assez peut-être pour déterminer une émeute.
Je reprends ma comparaison de tout à l'heure parce qu'elle
répond absolument à la réalité du fait. Au fond, le Gouverne-
ment est constamment, chez nous, en face de la nation, dans la
situation d'un père de famille qui a un fils à la fois grand et
mal élevé. L'âge du fils fait qu'il n'accepte plus la direction pa-
ternelle et sa mauvaise éducation le rend incapable de se diriger
lui-même. Comment voulez-vous sortir de là? Le père a cons-
tamment peur d'une révolte ouverte et cherche à la prévenir
par des concessions qui sont interprétées comme une faiblesse,
tandis que le fils recourt sans vergogne à la bourse paternelle,
fait retomber sur son père la responsabilité de tout ce qui lui
arrive de fâcheux, réclame de lui des subventions de plus en plus
fortes, au nom d'une philosophie nouvelle qu'il s'est fabriquée,
et ne voit l'espoir de son indépendance que dans cette exploita-
tion. Il n'y a pas de remède quand des gens émancipés ne sont
pas capables de se gouverner eux-mêmes.
Le seul point par lequel la comparaison pèche est le suivant : Lo
Gouvernement n'est pas en face d'une seule génération ; il y a
tous les ans une nouvelle génération qui nait à la vie politique ; il
y en a d'autres qui s'y préparent. Elles peuvent apporter un esprit
nouveau dans l'exercice de leurs droits et le Gouvernement peut
10 LA SCIENCE SOCIALE.
contrilîiier, clans une certaine mesure, à la formation de cet esprit
nouveau. L'infirmité sociale qui nous caractérise est due en
effet, pour une large part, à notre habitude d'être exploités par
le pouvoir; nous avons un tempérament d'asservis; on peut
nous aider à nous former un tempérament plus vigoureux et plus
sain, en exerçant l'autorité dans un sens moins personnel, plus
réellement libéral. Si les hommes de quarante ans et au-dessus
ne modifient pas leur attitude en face dune politique aussi nou-
velle et aussi singulière pour eux, d'autres, les jeunes, ceux de
l'avenir, sont plus aptes à profiter de la leçon; ils n'ont pas été
aigris, rétrécis, déformés, parla soumission forcée à l'arbitraire;
ils n'ont pas été endurcis par l'exercice de l'arbitraire, et si l'expé-
rience du self-government leur fait défaut, du moins ils possè-
dent l'aptitude initiale à s'y former. Le cas n'est donc pas aussi
désespéré que celui du père en face d'un grand enfant mal
élevé; car l'éducation d'un peuple recommence tous les jours.
11 s'agit surtout de ne pas continuer à la fausser.
Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, de notre aptitude au relèvement so-
cial, un rapport officiel ne doit pas entrer dans ces considérations.
Il se borne à constater les faits actuels, et c'est déjà beaucoup
qu'il en recherche la cause. Cela permettra aux Anglais qui leliront
d'avoir une idée du milieu dans lequel se meuvent, en France, les
questions ouvrières. Ce milieu est trop différent du leur pour qu'ils
comprennent rien aux conflits qu'on leur raconte, aux actes légis-
latifs qu'on leur met sous les yeux, sans cette sorte de chapitre pré-
liminaire. J'estime donc que le secrétaire de la Commission royale
du travail , chargé de présenter un tableau de l'état des classes
laborieuses en France, a fait un acte absolument justifiable, en
essayant tout d'abord de mettre entre les mains de ses lecteurs la
clef du problème dont il expose le développement historique.
Mon seul regret à ce sujet, c'est de constater que, par un chauvi-
nisme surexcité et mal entendu, nous considérions comme un
manque de convenances l'expression mesurée de la vérité à notre
égard.
Il ne m'est pas possible de suivre pas à pas M. Drage dans la
très longue série de faits qu'il passe en revue. Je me permets
LE MOUVEMENT OUVRIER EN FRANCE. 11
seulement de rendre hommage à la conscience de son travail,
établi sur de nombreux documents et tenu parfaitement au cou-
rant de toutes les appréciations quelque peu notaJjles. Non seu-
lement Fauteur a tenu compte de toutes les sources d'informa-
tions officielles, mais il les a complétées et contrôlées en recou-
rant à divers ouvrages, à des monographies d'ouvriers français,
à des renseig-nements privés. Aussi les résultats auxquels il est
arrivé après enquête sont-ils, en général, dig-nes de foi. Je ne
ferai qu'une seule réserve en ce qui concerne certaines tables où
sont indiquées des moyennes de salaires sans aucune réalité. Là
ce n'est peut-être pas, ce n'est même probablement pas un fait
de négligence, c'est le vice du procédé lui-même qui a faussé
l'observation. Il n'y a pas plus de moyennes de salaires qu'il n'y
a d'ouvrier moyen, pour des situations différentes, pas plus qu'il
n'y a d'homme moyen entre un Américain et un Turc. Dans le
cas dont il s'agit, j'ai vu des personnes ayant fourni à l'enquête
des renseignements précis, incapables de les retrouver dans
les moyennes, où ils se trouvaient abusivement confondus. Vous
imaginez quelle base fausse ces chiffres constituent.
Ce qui est plus sérieux que les moyennes, c'est le faisceau
d'éléments d'information qui se trouvent réunis dans le rapport.
Un Français peut en faire son profit et j'ai cherché, en les étu-
diant, à me rendre compte de deux ordres de faits, particulière-
ment intéressants : 1° ceux qui mesurent l'efficacité du mouve-
ment syndical; 2° ceux cjui indiquent le caractère de l'intervention
de l'État dans la question ouvrière. Tous ces faits sont connus,
il est vrai, du lecteur français, mais leur revision peut fournir
la matière de réflexions utiles.
11. — CE QUE VAUT LE MOUVEMENT SYNDICAL.
De même qu'avant d'entamer son étude, M. Drage avait donné
un aperçu des dispositions avec lesquels les questions ouvrières
sont abordées en France; de même, avant de présenter les résul-
tats de la loi de 1884. sur les syndicats, il fait un court historique
12 LA SCIENCE SOCIALE.
de la suppression des anciennes corporations et des efforts tentés
à difTérentes époques par plusieurs métiers pour s'associer en
vue de la défense de leurs intérêts communs (1). Sur ce point
encore, notre manière de procéder avait été bien caractéristique.
Aigris avec juste raison contre la tyrannie des anciens corps de
métiers, nous leur avions opposé une tyrannie nouvelle, nous
avions usé de représailles à leur égard, et c'est à ce régime de
contrainte qu'on avait donné naïvement le nom de liberté du
travail. Il y a pourtant un état intermédiaire et normal entre le
privilège attribué à une association et l'interdiction de cette
association ; il y a l'association elle-même, l'association libre.
Nous avons mis quatre-vingt-treize ans à nous en apercevoir,
de juin 1793 à mai 188*, tant est réel l'aveuglement causé par
le souvenir d'un injuste privilège. Il est vrai que le fait avait un
peu précédé le droit, et que 587 syndicats d'ouvriers ou de pa-
trons fonctionnaient en France avant 1884, sous la forme soit
de sociétés civiles, soit de sociétés commerciales à capital varia-
ble, soit de sociétés de secours mutuels. C'est pour régulariser
leur situation et pour favoriser la formation de syndicats nou-
veaux, pour répondre à un besoin sérieusement manifesté par
des faits, que la loi a été org'anisée. Tout cela était utile à expli-
quer à des Anglais, bien que leurs Trade-Unions aient rencontré
à leur origine des difficultés qu'elles ont dû surmonter, elles
aussi, pour arriver à la situation légale qu'elles occupent aujour-
d'hui.
Le terme de syndicat comprend chez nous une série d'insti-
tutions très différentes dans leur caractère et dans leurs résultats,
et qu'il importe d'observer séparément.
Les syndicats de patrons ont, en général, un but spécial nette-
ment déterminé, la défense de la clientèle. Les uns se proposent
surtout la lutte contre la concurrence étrangère, comme les mar-
chands de jouets de Paris; les autres ont en vue l'obtention de
conditions meilleures de la part des municipalités qui réglemen-
tent leur commerce, c'est le cas des boulangers et des bouchers;
(I) V. i>. 17.
LE MOUVEMENT OIVRIKR EN FRANCE. 13
d'autres cnfiû, munis d'un privilège légal, les pharmaciens par
exemple, organisent une surveillance sévère sur la contrebande
des remèdes et veillent à la conservation de leurs droits (1). Dans
tous ces cas, quelle que soit la fin immédiate de l'association,
le but visé reste le même : il s'agit de se réserver ou de rendre
plus facile l'exploitation d'une clientèle. Le mouvement syndical
a permis à certaines industries de lutter efficacement dans ce
sens; M. Aynard citait dernièrement à la tribune le cas de la
Chambre syndicale du jouet parisien, qui a victorieusement écarté
la concurrence menaçante des articles allemands. Mais j'ai vai-
nement cherché dans le rapport de M. Drage un syndicat de
patrons tendant non pas à défendre une clientèle existante,
mais à créer une clientèle nouvelle soit dans les pays neufs, soit
dans les contrées européennes moins favorablement partagées
sous le rapport de certaines industries.
Au surplus, il semble que ce soient surtout les métiers à clien-
tèle restreinte qui aient jusqu'ici profité de la loi pour former
des syndicats de patrons. Au premier rang, figurent les boulan-
gers, bouchers, épiciers, les entrepreneurs de maçonnerie, de
charpente et, en général, tous les métiers du bâtiment, puis les
chapeliers, tailleurs, cordonniers, etc. A ceux-ci il n'est guère
possible de créer des débouchés nouveaux, et je ne songerais pas
à signaler l'omission de M. Drage si l'énumération des syndicats
de patrons se bornait à eux; mais je vois figurer dans leur voisi-
nage les industries textiles, les industries métallurgiques, les in-
dustries du cuir, les industries du livre; voilà quelques-unes de
celles qui peuvent être appelées à des développements considé-
rables si les patrons se préoccupent d'ouvrir des marchés nou-
veaux. Il y a pour cela des risques à courir, risques trop lourds
parfois pour une seule maison, mais qu'une association puissante
serait à même de supporter.
Si les syndicats de patrons proprement dits n'ont pas pris
d'initiative notable dans ce sens, il eût été juste de faire ob-
server que nos chambres de commerce, nos sociétés de géogra-
(1) P. 19.
l/(, LA SCIENCE SOCIALE.
phie commerciale, qui sont, à vrai dire, des syndicats de patrons,
ont fait som'ent preuve de vues hardies en subventionnant, par
exemple, certains explorateurs de l'Afrique. Les missions de
Brazza, de Monteil, de Binger, pour ne parler que de celles-là,
témoignent de la préoccupation active du commerce français de
s'ouvrir des débouchés nouveaux.
Les syndicats ouvriers ont principalement pour objet la dé-
fense du salaire, comme les syndicats de patrons ont pour objet
la défense de la clientèle. Obtenir les salaires les plus élevés pos-
sibles avec le moins de travail possible, c'est là leur vœu général.
Subsidiairement, un certain nombre d'entre eux se préoccu-
pent de secourir ceux de leurs membres qui se trouvent sans
travail, de leur servir de bureau de placement officieux ; mais,
tandis que, sur 1.589 syndicats existant en 1892, il y en a seu-
lement 379 qui distribuent des secours en cas de chômage et
170 qui facilitent le placement de leurs adhérents (1), on
peut affirmer que la totalité vise à l'augmentation des sa-
laires.
Quant à l'efficacité de leurs efforts dans ce sens, elle dépend
entièrement de la situation particulière où se trouve telle où
telle industrie. Autant le syndicat réussit à faire augmenter les
salaires quand le patron peut y consentir tout en conservant
une marge raisonnable de bénéfices, autant il est impuissant
lorsque le patron , arrivé au dernier terme des concessions, se
voit menacé de travailler à perte (2). Le syndicat permet aux
ouvriers de faire équilibre au patron; c'est une sorte de grève
légale, à ce point de vue, et une grève exempte des gros incon-
vénients inhérents à la vraie grève ; il en diffère comme la di-
plomatie diffère de la guerre, et s'il a parfois fourni l'occasion
de certaines luttes, cependant, il est, à tout prendre, un instru-
ment pacifique. Beaucoup de syndicats, près de la moitié, ont,
dans leurs statuts, des dispositions spéciales en vue de la con-
ciliation et de l'arbitrage , et ce ne sont pas là de pures décla-
(1)P. 21.
(2) V. un exemple curieux de ce fait au sujet de la grève des mineurs anglais, la
Science sociale, t. XYI, p. 405.
LE MOUVEMENT OUVRIER EN PMiANCE. 15
rations. Elles ont été suivies d'elTet, notamment à la Chambre
syndicale des peintres en bâtiment, à la Fédération des ouvriers
du Livre, au Syndicat national des ouvriers d'art.
Il existe même en France une sorte de syndicats dont le trait
saillant est précisément l'absence d'antagonisme entre la classe
patronale et la classe ouvrière, ce sont les syndicats mixtes de
patrons et d'ouvriers. Là, plus de luttes entre le capital et le
travail; au contraire, entente complète et aide mutuelle pour la
défense des intérêts du métier. Ces syndicats ne sont pas très
nombreux, 150 environ seulement (1), et ils comptent en gé-
néral peu d'adhérents, mais leur cas est assez curieux pour mé-
riter une étude spéciale. M. Drage s'y est arrêté d'autant plus
volontiers qu'il n'existe pas en Angleterre d'associations de ce
genre.
L'origine de ces syndicats est due à une initiative généreuse
plutôt qu'à un besoin économique. Au moment de la discussion
de la loi de 1884, quelques députés et publicistes, à la tête des-
quels figurait le comte Albert de Mun, lancèrent dans le public
l'idée des syndicats mixtes qu'ils considéraient comme une sorte
de trait d'union entre la classe patronale et la classe ouvrière,
tout au moins comme une occasion de rapprochement. Le but
poursuivi était des plus louables ; il s'agissait d'opposer une force
sociale aux semences d'antagonisme , d'unir au lieu de diviser.
La difficulté était de trouver le terrain de rencontre, l'intérêt
commun qui unissait les patrons et les ouvriers, le besoin écono-
mique ressenti également par les deux groupes.
Nous avons vu que les syndicats de patrons avaient en vue la
défense de la clientèle, et les syndicats d'ouvriers la défense du
salaire. Or, en général, dans la grande industrie, la clientèle est
l'affaire du patron et du patron seul, le côté commercial qui
échappe complètement à l'ouvrier, dont le patron ne peut lui
rendre aucun compte. D'autre part, le salaire est forcément en-
visagé d'une manière différente par le patron et par l'ouvrier;
il est la charge de l'un et le profit de l'autre; l'intérêt commun
(1) D'après un rapport, publié récemment par le Journal officiel, il existait 173 syn-
dicats mixtes, au l^»' juillet 1893.
i6 LA SCIENCE SOCIALE.
ne peut donc être, pour la grande industrie, ni dans la clientèle
ni dans le salaire.
Toutefois, la situation n'est pas la même pour ces deux ob-
jets; si la clientèle échappe complètement à l'ouvrier de la
grande industrie, du moins a-t-il avantage, d'une manière indi-
recte, à la conservation de cette clientèle; son intérêt est en cela
du même côté que celui du patron ; en ce qui concerne le salaire,
il est de l'autre côté, qu'il s'agisse de la grande industrie ou
des petits ateliers. Le salaire ne peut donc être en aucun cas un
lien entre l'ouvrier et le patron; la clientèle, au contraire, peut
en être un dans certains cas déterminés, chaque fois que l'ou-
vrier aperçoit d'une façon claire la nécessité de conserver ou
d'étendre la clientèle pour que son palron puisse lui fournir
du travail. C'est ce c[ui arrive assez fréquemment dans les métiers
organisés sous le régime des petits ateliers, là où l'ouvrier a
des chances si nombreuses de se transformer plus tard en patron,
que son passage dans la situation d'ouvrier est considérée comme
un stage, une manière d'apprentissage de chef de métier.
Alors, en eli'et, la distance n'est pas grande entre l'ouvrier et le
patron; l'ouvrier est au courant des aflaires du patron; il les
connaît parce qu'elles sont restreintes; ils les comprend parce
qu'elles sont simples. Du même coup, les débats sur la question
du salaire sont plus faciles à régler; on peut, des deux côtés,
discuter en connaissance de cause la base sur laquelle il est
établi, et si les bénétices du patron paraissent un peu excessifs à
l'ouvrier, il accepte encore assez facilement une situation dont
il sera bientôt à même de profiter à son tour. Le point de vue du
patron sera son point de vue de demain. Dans ces conditions,
l'accord se faisant sur le salaire, et l'intérêt de la clientèle étant
visible pour l'ouvrier comme pour le patron, l'existence d'un
syndicat mixte défendant cet intérêt visible est possible.
En analysant la liste des 144 syndicats mixtes que donne
M. Drage (1), on constate en effet que presque tous se sont formés
dans des métiers répondant à ces conditions; je relève 13 syndi-
(I) P. 24 cl Tu
LE MOIVEMKNT OUVIUEIl EN FRANCE. 17
cals d'horticulteurs ou jardiniers, 18 d'ouvriers du bâtiment,
C de cochers de fiacre, puis des cordonniers, tailleurs, menuisiers,
couturières, etc.
11 faut liien se rappeler en plus, ainsi que nous l'avons indiqué
plus haut, que la raison déterminante de ces syndicats mixtes
n'a pas été d'ordinaire un besoin économique, mais le zèle agis-
sant de quelques esprits généreux, à l'impulsion desquels cer-
tains groupes de métiers ont obéi. Il est intéressant de remarquer
seulement que ces groupes dociles se sont rencontrés presque
uniquement là où les conditions du métier facilitaient l'accord
sur le salaire et rendaient tangible, pour l'ouvrier comme pour
le patron, l'intérêt commun de la clientèle. Si dans la liste des
syndicats mixtes on peut en relever quelques-uns appartenant à
la grande industrie , il est assez facile de démêler, grâce au
nombre des adhérents, la réalité qui se revêt de cette apparence.
Ainsi le syndicat mixte des industries textiles de Roubaix com-
prend treize cents membres sur une population industrielle de
100.000 habitants. Il est clair que le syndicat ne défend pas un
intérêt généralement ressenti et si on connaissait exactement sa
composition, on s'apercevrait probablement que c'est une asso-
ciation religieuse formée entre quelques chefs d'usines et leurs
ouvriers, plutôt qu'un syndicat professionnel.
Le secrétaire de la Royal commission on Labour reproche aux
syndicats mixtes de ne pas faire l'éducation de l'ouvrier : « Ils
ne paraissent pas lui fournir, dit-il, cette école gratuite dap-
prentissaye du gouvernement de soi-même, qui est, auxyettx d'un
Anglais, la plus haute utilité de l'association [i) ». J'ai rapporté
les termes de ce jugement parce cju'il est bien caractéristique de
la différence du patronage exercé généralement en France ou
en Angleterre par les gens dévoués à l'amélioration du sort des
classes ouvrières. Chez nous, on estime que le meilleur moyen
d'arriver à ce but, est d'établir entre les ouvriers et les patrons des
liens affectueux qui rendent facile l'entente mutuelle et pré-
viennent l'esprit de révolte ; en Angleterre, on s'attache particu-
(1) P. 23.
T. XVII. 2
18 LA SCIENCE SOCIALE.
lièrement à hausser la condition ouvrière en élevant les indi*
vidus qui y sont soumis, en les rendant, autant que possible,
capables d'en sortir. Nos vues sont surtout conciliatrices, celles
des Anglais sont surtout émancipatrices. Cela explique assez bien
pourquoi les syndicats mixtes n'ont pas d'équivalents de l'autre
côté du détroit.
M. Drag-e étudie également le mouvement syndical dans l'a-
griculture ; il en indique la marche depuis ISS'i- et quelques-uns
des aspects principaux. C'est ainsi qu'il s'est parfaitement rendu
compte du caractère coopératif affecté par certains syndicats
agricoles, celui de la Charente-Inférieure par exemple, qui, grâce
à l'activité et aux aptitudes commerciales d'un de ses membres,
a pris rapidement l'allure d'une vaste société coopérative de
consommation. Toutefois, c'est là un cas particulier et, à vrai
dire, une forme déviée du but primitif qui, pour avanta-
geuse qu'elle soit aux agriculteurs de ce département, ne pré-
sente pas à l'observation un type normal. D'ordinaire, c'est,
d'une part, à l'achat plus avantageux des semences, engrais,
machines, etc., qui représentent en agriculture soit une matière
première, soit un élément de l'outillage ; d'autre part, à la vente
des produits de la terre, que les syndicats agricoles bornent
leurs opérations. En dehors de cet objet essentiel, ils en ont sou-
vent un autre directement rattaché à leur but agricole, la dé-
fense des intérêts de la culture, soit par l'amélioration des mé-
thodes, soit par une pesée exercée sur les législateurs pour rendre
artificiellement plus avantageuse l'exploitation de la clientèle.
Le rapport ne me parait pas avoir tenu compte de ce fait. Il est
certain cependant que la formation des syndicats a donné aux
revendications de la culture en matière de douanes une force
considérable. Je n'ai pas à discuter ici si ces revendications ont
toujours été intelligentes et heureuses; je me borne à constater
que le mouvement syndical a efficacement contribué à leur
succès.
Il y aurait encore à se demander pourquoi, tandis que les syn-
dicats industriels apparaissent sous trois formes : syndicats de
patrons, d'ouvriers, ou mixtes, les syndicats agricoles n'en affec-
LE MOUVEMENT OUVRIER E.N FRANCE. 19
tent qu'une seule. Cette constatation fortifie d'une façon singu-
lière les observations que nous venons de présenter sur la raison
d'être de ces trois sortes d'associations. Les syndicats de patrons
défendent surtout la clientèle; les syndicats agricoles, composés
presque uniquement de propriétaires, c'est-à-dire de patrons
agriculteurs , ne manquent pas à la règle , comme le prouve la
politique protectionniste à laquelle ils s'attachent. Les syndicats
d'ouvriers défendent le salaire ; pas de syndicats ouvriers en
agriculture parce que l'ouvrier agricole peut, en général, défendre
son salaire tout seul. Il n'est pas noyé au milieu d'une foule
d'ouvriers dans une grande usine. Il fait équilibre à son patron
sans recourir à l'association. Quant aux syndicats mixtes que l'on
crée difficilement et artificiellement dans l'industrie, ils existent
assez fréquemment dans la culture, quoique d'une manière la-
tente, partout où le cultivateur est intéressé directement à la
conservation et à l'extension de la clientèle. Je vis pour ma part
dans un pays de métayage et je vois chaque jour des métayer*
beaucoup plus ardents encore que leurs maîtres à la fermeture
de nos frontières au bétail étranger. Tous savent que les bou-
chers de la région lyonnaise viennent s'approvisionner sur nos
marchés du Sud-Ouest depuis que les bœufs italiens sont arrêtés
par un tarif douanier. C'est un résultat qu'ils constatent maté-
riellement, de leurs yeux, quand le marchand lyonnais fait em-
barquer un soir de foire ses bandes de bestiaux et leur verse en
échange une poignée de louis d'or. Eh bien, ces métayers, s'ils
ne figurent pas nommément parmi les adhérents des syndicats,
en font cependant partie très réellement par la personne de
leur maître et associé. Ils participent à l'avantage des engrais
contrôlés par l'analyse, des semences vérifiées, des prix de fa-
veur consentis aux syndicats. Au point de vue professionnel, au
point de vue de la réalité, on ne trouve guère de syndicats
mixtes que parmi les syndicats agricoles dans les contrées de
métayage. La nature des choses le veut ainsi.
20 LA SCIENCE SOCIALE.
111. — LES OUVRIERS ET LE GOUVERNEMENT.
Il me reste à examiner comment M. Drage rend compte des
diverses mesures par lesquelles le gouvernement français est
intervenu depuis quelques années dans la question ouvrière.
Cette intervention est de deux sortes, législative et executive;
elle s'exerce par des organes très différents, souvent même dans
un esprit contraire.
L'intervention législative n'est pas par elle-même un étonne-
ment pour un Anglais. On sait, en effet, que le régime industriel
est soumis, en Grande-Bretagne, aune série de dispositions nom-
breuses connues sous le nom de Faclorij .Ic/s, Des groupes puis-
sants réclament une législation plus étendue encore, et ceux de
nos lecteurs qui ont gardé le souvenir du dernier congrès des
Trade-Unions savent à quel degré de socialisme arrivent aujour-
d'hui beaucoup d'ouvriers anglais dans leurs revendications.
Ainsi que je l'ai expliqué déjà (1), cette tendance manifeste sur-
tout la résistance de certains métiers à une transformation im-
posée par les faits économiques; elle s'est produite en Angleterre
plus tôt et plus fortement que dans le reste de l'Europe, parce
que l'Angleterre est entrée plus anciennement et avec plus
d'intensité que le reste de l'Europe dans le mouvement écono-
mique moderne, de telle sorte qu'elle y aura probablement dis-
paru dans un avenir plus ou moins éloigné, alors qu'elle atteindra
son maximum dans les contrées réputées aujourd'hui plus sages.
En d'autres termes, elle tient à l'état de l'industrie plus qu'à
l'esprit de la race ; elle est représentée par les vaincus de l'ave-
nir, par ceux qui refusent de se mettre d'accord avec les néces-
sités nouvelles, non par les précurseurs, par ceux auxquels la
transformation profitera.
J'insiste sur ce point parce que, à ne consulter que certaines
apparences, on pourrait aisément prendre le change sur la
(1) V. La Science sociale, t. XVI, p. 237 etsuiv.
ï
LE MOUVEMENT OUVKIEH EN FHANCE. 21
marche du phénomène, voir la formule future dans la réglemen-
tation d'État et s'autoriser de l'exemple de l'Angleterre comme
d'un argument victorieux. La chose est courante, d'ailleurs. Ce
qui est curieux, c'est de voir comment, même dans des disposi-
tions législatives issues d'une origine analogue, la différence des
deux sociétés s'accuse fortement. Certaines remarquesde M. Drage
en font loi.
Voici, par exemple, la loi du 8 juillet 1890, qui organise l'ins-
titution des délégués mineurs. Ces délégués sont des ouvriers
élus par les mineurs et payés par l'État pour examiner les diver-
ses conditions de sécurité des galeries, telles que ventilation
suffisante, hoisage solide, etc. Il serait intéressant de savoir si
l'institution nouvelle a produit quelque résultat utile, mais on
ne publie aucun documenta ce sujet. Chaque année, l'ingénieur
en chef de chaque circonscription minière adresse, il est vrai,
un rapport au iMinistre des travaux publics, qui pourrait fournir
des renseignements à ce sujet, mais ce rapport est ronfitUntiel.
M. Drage ne formule aucune réflexion explicite sur l'étrangeté de
ce procédé, mais son étonnement est visible. Ce mystère dont
l'administration française aime à s'entourer est assez peu, en effet,
dans les habitudes anglaises, il est la négation même du fair
play, de la lutte loyale, au grand jour; il est aussi la source
d'une foule de malentendus. Puisque le pouvoir législatif a cru
devoir organiser cette représentation ouvrière dans la surveil-
lance des mines, pourquoi TAdministration vient-elle jeter un
voile sur le résultat de cette représentation? Si elle produit de
bons effets, pourquoi le cacher? Et si elle est superflue, pourquoi
ne pas mettre au grand jour les faits qui permettront delà dé-
noncer comme un organisme inutile? Nous semblons toujours
reprendre d'une main ce que nous avons donné de l'autre et
nous suscitons des méfiances justifiées en ayant peur de la lu-
mière.
Même manière d'agir en ce qui concerne le Conseil supérieur
du travail. Le 22 janvier 1891, un décret l'institue ; c'est un gage
de sympathie donné aux travailleurs par le Gouvernement, une
marque de confiance envers la démocratie laborieuse dont il pré-
22 LA SCIENCE SOCIALE.
pare rémancipation ; vous voyez d'ici le thème. En effet, le Conseil
doit faire une large part aux ouvriers qu'il appellera dans son
sein. Mais attendons la fin. Quelque temps après, un décret sup-
plémentaire nomme les cinquante membres dont doit se composer
le Conseil ; seize seulement sont des ouvriers, les autres sont des
députés, des sénateurs, des industriels, des membres de l'Institut
et quelques hauts fonctionnaires. Là-dessus, grand émoi à la
Bourse du travail de Paris, mécontentement hautement mani-
festé, etc. (1). Évidemment, il eût mieux valu, au point de vue de
la satisfaction donnée au parti ouvrier, n'instituer aucun Conseil
et faire l'économie des 25.000 francs votés pour subvenir à ses
dépenses.
On comprend assez bien, après ces exemples, que les complai-
sances manifestées par les hommes au pouvoir envers les classes
laborieuses dans la présentation des lois ouvrières ne rencontrent
souvent chez elles que méfiance et froideur. Qu'il s'agisse des
caisses nationales de retraites pour la vieillesse imaginées par
MM. Constans et Rouvier, du projet de loi sur la responsabilité des
patrons en cas d'accidents , ou des rêves d'assurance obligatoire ,
le parti ouvrier se demande toujours quelle ruse se cache der-
rière ce bloc enfariné, en sorte que le socialisme du Gouverne-
ment mécontente avec raison une partie de la population, sans
lui assurer dans l'autre les sympathies qu'il recherche. Au lieu
déjouer ce jeu puéril, dangereux et peu honorable, pourquoi ne
pas accepter franchement ce qu'on croit devoir accepter et re-
pousser ouvertement ce qu'on jug-e inadmissible? Pourquoi ces
avances d'un côté et ces reculades de l'autre? On fausse avec ce
système toutes les expériences que l'on tente, et on creuse de plus
en plus le fossé de l'antagonisme en augmentant la méfiance
réciproque.
Au fond, cela vient encore du fait que nous signalions au début :
le Gouvernement a peur, et cela parce que la nation a peur.
Tantôt la peur nous rend faibles et lâches ; tantôt elle nous af-
fole; tantôt, nous voulons faire toutes les concessions; tantôt,
(11 V. p. 90.
LE MOUVEMENT OUVRIER EN FRANCE. 23
parce qu'un détraqué criminel a lancé une bombe, nous récla-
mons toutes les répressions. En face des problèmes qui se posent,
nous manquons de sang-froid , comme des gens dont la cons-
cience n'est pas tranquille. Il faudrait pourtant bien nous per-
suader une bonne fois que l'avenir sera toujours aux laborieux,
aux énergiques, aux capables, non pas aux ag"ités. Avec cette as-
surance on a plus de liberté d'esprit, plus de sérénité, et plus de
lumières. On laisse davantage aux forces qui se dressent les unes
contre les autres le soin de mesurer leur puissance réciproque ;
on risque moins de soutenir artificiellement des corps sans vie,
ou de s'opposer inutilement à la poussée d'un mouvement sérieux.
On ne se dit pas : « Écrasons » ou « favorisons le socialisme » ;
mais : « Voyons quelles aspirations vraies se manifestent sous le
couvert du socialisme ». Et, sans prendre parti dans une discussion
théorique dont il n'a que faire, le Gouvernement peut céder aux
désirs nettement exprimés par la nation, à condition cju'il y cède
loyalement, et qu'il laisse les conséquences de la décision prise
se produire librement. Cette politique aurait pour lui l'avantage
de la sincérité, de l'honnêteté, et pour nous celui d'y voir un
peu plus clair dans ce cjui se passe.
Paul de RousiERS.
COURS D'EXPOSITION DE LA SCIENCE SOCIALE
YL
LE TYPE SUD-SLAVE
ET LÀ DOMINATION TURQUE \
Le Sud-Slave, ainsi que son nom l'indique, est le frère du
iNord-Slave que j'ai décrit dans mon précédent article, mais
c'est un frère qui a eu des destinées bien différentes.
Ces différences tiennent à deux causes : au lieu d'occuper
une immense plaine, il a dû se rejeter dans la montagne; au
lieu d'être dominé par un groupe de populations venu de
l'Occident, il a été dominé par un groupe de populations venu
de l'Orient.
Il a donc été influencé différemment par le milieu physique
et par la domination étrangère.
Nous allons déterminer la nature et les effets de ces deux
influences.
1. — LA RÉGION DES SLD-SLAVES ET SES DEUX ANNEXES.
Le territoire typique de la formation sud-slave est le massif
des monts Balkans-Dinariques, pour le dénommer par ses deux
extrémités.
(1) Voir les précédents aiiiclcs dans les livraisons de mars, mai, septembre, oc-
tobre et novembre 1893, t. XV et XVI.
LE TYi'E S'T»-SLAVE ET LA DOMLNATION TrHQLE. 2o
C'est un territoire essentiellement continental. Il est séparé
de la mer, à l'ouest, sur l'Adriatique, par le littoral peu hospi-
talier que forme la pente abrupte des Alpes Dinariques; et sur
la mer Noire, par l'effet à peu près analogue, quoique moins
accentué, de la pente des Balkans.
La délimitation exacte est celle-ci :
Au Nord, la rive droite du Danube, continuée par la rive
droite de la Drave ; à l'Ouest, l'Adriatique, jusqu'en face de l'ile
de Corfou; au Sud et à l'Est, une ligne tirée de Corfou jusqu'à
l'extrémité Est des Balkans sur la mer Noire, au-dessus de la
presqu'île où est Constantinople (vers le cap Kourou-Bouroun).
Cette immense région comprend donc la Bulgarie, la Serbie,
la Bosnie, la Slavonie, la Croatie, le Monténégro et la plus grande
partie de la Turquie d'Europe actuelle.
Ce territoire a deux annexes offrant des variantes naturelles
et des variétés sociales similaires; ce sont :
Au nord, V annexe Transylvaine, qui donne lieu à la variété
roumaine, ou moldo-valaque.
Au sud, Vannexe Péninsulaire, qui donne lieu à la variété
grecque moderne.
V annexe Transylvaine , ou Roumaine, est comprise entre la rive
droite du Dniester, les Carpathes du nord, la plaine de laTheiss
et la rive gauche du Danube. On voit que cette annexe embrasse
tout le massif montagneux transylvain, avec ses longues pentes
vers le Danube, la mer Noire et le Dniester.
Les Roumains, ou Moldo-Valaques, se rattachent bien, comme
type fondamental, aux Sud-Slaves. Ils sont, comme eux, acculés
à un massif montagneux, celui des Carpathes, où ils ont trouvé,
en toute occasion^ un refuge et d'où ils sont redescendus, eu
s'étendant, quand ils l'ont pu. Les Carpathes sont d'ailleurs une
suite naturelle et historique du massif balkan-dinarique ; ils n'en
sont pas séparés dans l'histoire; et, au point de vue géogra-
phique, ils n'en sont séparés que par l'étroite brèche des Portes
de fer du Danube.
Malgré ces points de contact, il est nécessaire de distinguer
20 LA SCIENCE SOCIALE.
le Moldo-Valaque du Sud-Slave, à cause de trois différences ca-
ractéristiques, qui ont fait subir au type des déformations no-
tables :
1° La région occupée par les Moldo-Valaques comprend une
plus grande étendue de plaines, ce qui a sensiblement atténué
pour eux les effets propres à la montagne.
2° Les Moldo-Valaques ont subi la superposition de deux
peuples dont l'influence a été notable : les Romains d'abord,
puis les Hongrois féodalisés.
3° Enfin, les Moldo-Valaques ont eu, comme origine, non des
Slaves proprement dits, mais des Germains (Gètes ou Daces), ce
qui est un type analogue au point de vue social, et des colons
romains, ou dits romains, mais plutôt romanisés, venant de
toutes les races barbares incorporées dans l'Empire.
V annexe Péninsulaire, ou Hellénique^ comprend : la presqu'île
de Constantinople; les pentes qui descendent vers la mer de
Marmara et la mer Egée; enfin, le territoire entier de la Grèce,
y compris la Thessalie et l'Épire.
Cette partie péninsulaire a été autrefois tout à fait distincte
des territoires Balkans-Dinariques ; c'est là que s'est développé,
dans l'antiquité , le type des Grecs anciens, issus des Pélasges,
venu par la Méditerranée, et tout différent socialement de ce
que sont les Grecs modernes. Nous étudierons ce type à part,
avec les populations du bassin de la Méditerranée.
Mais, à l'époque moderne et contemporaine, les populations
du massif balkan-dinarique et celles de la péninsule hellénique
se sont plus ou moins compénétrées. Par certaines rencontres, il
est arrivé tantôt que la péninsule grecque a été envahie par
des populations formées dans les Balkans, tantôt au contraire
que les Balkans ont été entamés, envahis, par des populations
formées dans la péninsule grecque.
Aussi, tandis qu'aux temps fameux de la Grèce, la péninsule
hellénique était occupée par des populations venues directement
à travers la Méditerranée, aujourd'hui elle est surtout occupée
par des populations venues à travers les Balkans.
LK TYPE S['I)-SLAVE ET LA DOMINATION TURQl'E. "2.1
On sait, en effet, que les Grecs actuels ne sont pas les descen-
dants purs des Grecs anciens : ils sont une combinaison de Grecs
et de Slaves, et le sang slave est nettement prédominant; ils
sont, en outre, très mélangés de Byzantins, qui étaient un mé-
lange inouï d'Asiatiques et d'Occidentaux barbares romanisés.
Au point de vue social, la péninsule grecque diffère donc
aujourd'hui assez peu de la région balkan-dinarique, ou sud-
slave. Cependant, il convient de ne pas la confondre complè-
tement avec elle, et de la considérer seulement comme une
annexe à cause de quatre différences persistantes :
1° L'élément maritime occupe dans la Péninsule une très
large place, tandis que le massif balkan-dinarique est essen-
tiellement continental ;
2° Les plaines d'alluvion y sont plus nombreuses et plus
fertiles, ce qui modifie sensiblement les conditions de la cul-
ture ;
3° La disposition des montagnes y établit nue distinction
plus nette et plus vive entre les divers pays qui composent cette
région, ce qui y maintient davantage l'esprit local et les divi-
sions de population ;
V° Enfin, la situation plus méridionale y fait prédominer la
culture arborescente, c'est-à-dire l'exploitation des arbres frui-
tiers, sur la culture des céréales, ce qui donne une influence
plus grande à un travail assez analogue à la simple récolte.
Nous devions caractériser nettement ces deux annexes du
massif balkan-dinarique, afin que l'on sache que beaucoup de
traits du type sud-slave s'étendent également, au nord, à la ré-
gion moldo-vaiaque et, au sud, à la péninsule hellénique;
mais sans qu'il y ait cependant une complète analogie.
11. L INFLUENCE DU MILIEU PHYSIQUE.
Si vous considérez, sur une carte, l'immense région que nous
venons de définir et qui forme l'habitat des Sud-Slaves, vous
constaterez qu'elle est isolée de l'Occident de l'Europe : au
28 LA SCIENCE SOCIALE.
nord, par le Danube et la Drave ; à Fouest, par les Alpes Dina-
riques, qui séparent la Bosnie et l'Herzégovine de la Dalmatie.
Elle n'est naturellement ouverte que vers l'Orient, car c'est dans
cette direction que coulent tous les fleuves tributaires du Danube.
Cette région ne s'ouvrait donc facilement que devant les pas-
teurs slaves^ qui arrivaient, comme nous l'avons dit, de l'Orient,
par la Russie méridionale. Ils ne s'y seraient probablement
pas engagés d'eux-mêmes, car ce sol montagneux et pauvre
n'était pas enviable. Mais ils n'eurent pas le choix. Dans le
grand remous des peuples qui se heurtaient, se pressaient, en
s'efforçant de s'ouvrir un chemin, ils furent chassés des steppes
fertiles du Volga par les Avares et cantonnés soit dans les plaines
de la Méotide, soit dans les plaines marécageuses le long des
Carpathes. Ils furent contraints de demeurer là pendant près
d'un siècle sous la domination de leurs vainqueurs (555-635).
Dans cette situation subordonnée, ils durent se livrer à une
culture rudimentaire, comme le font actuellement, en Afrique,
les Kabyles refoulés par les Arabes. Repoussés ensuite, au sep-
tième siècle, par les Khasars et par d'autres hordes de pasteurs,
ils durent passer le Danube et se fixer au sud de ce fleuve,
en se coulant de vallées en vallées, dans toutes les anfractuo-
sités des montagnes, jusqu'aux Alpes Dinariques, qui formaient
le fond de ce gigantesque sac, où ils se trouvaient pris comme
dans une souricière.
Impossible, en effet, d'en sortir. Ils étaient contenus, au nord,
d'abord par les peuples plus puissants qui s'étaient iixés de
l'autre côté du Danube et qui devaient y fonder le grand em-
pire austro-hongrois; au sud, par l'empire d'Orient, qui leur
fermait aussi de ce côté toute porte de sortie.
Dans ces conditions, il ne leur resta pas d'autre ressource
que de renoncer à la vie pastorale et de devenir définitivement
sédentaires et agriculteurs, car, sur ce sol montagneux, la forêt
l'emporte sur la steppe par suite de l'humidité plus abondante
et plus prolongée.
Parmi les divers peuples sud-slaves, il en est un, le Bulgare,
qui présente au plus haut degré les caractères du type, parce
LE TVI'E SUD-SLAVK ET LA DOMINATION TIRQUE. 29
qu'il a subi plus que les autres les deux conditions qui ont,
de tous temps, pesé sur la race : la culture en sol montagneux
et la domination du Turc. C'est donc dans le type bulgare que
nous allons plus particulièrement étudier le Sud-Slave.
Obligé de se livrer à la culture, le Bulgare s'y est mis réso-
lument, si bien que son nom est devenu, dans l'orient de l'Eu-
rope, synonyme d'agriculteur. « Le vrai Bulgare est un paysan
tranquille, laborieux et sensé, aimant le confort du logis et
pratiquant les vertus domestiques. Presque toutes les denrées
agricoles que la région des Balkans expédie à l'étranger, elle
les doit au travail des cultivateurs bulgares (1) ».
La Bulgarie est essentiellement un pays rural : la ville la plus
peuplée, Choumla, a iO.OOO habitants; Sofia, la capitale, n'en
a que 20.000. Les Bulgares, comme le constate M. de Laveleye,
« ont le génie et le goût de la culture (2) ». La production, d'ail-
leurs, est essentiellement agricole. Blanqui, qui visita la Bul-
garie en 1842, fut également frappé de ce caractère exclusive-
ment rural : « De toutes les qualités qui distinguent ce peuple,
dit-il, son goût et son aptitude pour la culture sont les plus
remarquables; l'industrie n'occupe que le second rang; le com-
merce est presque nul à cause de l'absence de routes et de l'é-
loignement des grands centres de consommation ». Il aurait
pu ajouter que la domination ottomane, en privant ces popu-
lations de toute sécurité, ne leur laisse d'autre ressource que la
culture.
Nous saisissons bien, dès à présent, une première différence
fondamentale entre le Sud- Slave et le Nord-Slave. Tandis que
ce dernier, grâce à l'abondance et à la fertilité de son immense
sol en plaine, n'a pas besoin de se livrer à une culture intense,
le Sud-Slave, au contraire, doit tirer d'un sol plus ingrat, par
un travail plus pénible, tout ce qui lui est nécessaire; il est
donc obligé de s'enfoncer plus avant dans le dur labeur de la
culture.
fl) Reclus, Géographie universelle, t. I, p. 223.
{'}.) La Péninstde des Balhans, II, 106.
30 LA SCIENCE SOCIALE.
Ce développement de la culture eut pour efï'et de modifier la
constitution des communautés de familles, et, par là, d'imprimer
au type social une profonde transformation.
Dans une étude publiée ici même, il y a sept ans (1), et à la-
quelle je renvoie le lecteur pour éviter des répétitions inutiles,
j'ai montré comment le développement de la culture avait eu
pour effet d'ébranler profondément les communautés de famille
chez les Sud-Slaves. Je me borne donc à indiquer les caractères
essentiels de cet ébranlement.
Le Sud-Slave, ayant la même origine que le Nord-Slave,
appartient, comme lui, à la formation communautaire.
Chez les Sud-Slaves, les communautés de famille sont géné-
ralement désignées sous le nom de Zadniga^ qui signifie « asso-
ciation », Suivant un dicton, un Slave « ne voudrait pas être seul,
même en paradis ». « Le solitaire, dit un autre proverbe, est
comme un chêne coupé ».
M. de Laveleye est reçu dans une famille qui comprend trente-
quatre personnes, parmi lesquelles quatre couples et deux
veuves. M. Kanitz en décrit une autre, qui comprend quatre gé-
nérations réunies sous l'autorité du starchina, ou patriarche. La
bru, devenue veuve, était restée avec six enfants dans la commu-
nauté. Une autre zadruga visitée par M. de Laveleye comprend
vingt-quatre personnes, parmi lesquelles trois fils mariés et leurs
enfants (2).
Voilà bien le moule de la communauté de famille ; il est visi-
blement conservé. Mais si nous pénétrons à l'intérieur, nous
nous rendrons compte que ces apparences de conservation dis-
simulent des transformations radicales et un profond ébranle-
ment de la communauté. C'est comme une maison dont la façade
serait demeurée intacte, tandis que toute la disposition inté-
rieure aurait été modifiée.
Le premier symptôme d'ébranlement est la limitation de
(1) La Science sociale, t. III, p. 235 el suiv. : L'établissement de la culture en fa-
mille patriarcale.
(2) La Péninsule des Balkans, p. 34.
LE TYPE Srn-SLAVE ET LA DOMINATION TURQUE. 31
Vautorilé du patrldir/ic par un roiiseil de connnunauU'.
Extérieurement, on dirait que rien n'est changé à la situa-
tion du chef de famille , il reproduit encore assez bien la
grande ligure du patriarche, telle que Font formée originaire-
ment l'art pastoral et la vie nomade. Ainsi, il est l'objet d'une
grande déférence : il porte le titre àe f/o.spodai^ (seigneur), de
starchine (ancien), ou de domatchin (maître de maison); à table,
il occupe la place d'honneur et on le sert le premier; c'est lui
qui distribue à chaque membre sa portion de mets; à son en-
trée, tout le monde se lève; la danse, la musique ne commen-
cent jamais en sa présence sans une autorisation expresse de sa
part; on ne fume pas devant lui. A ces marques de respect
s'ajoutent des attributions positives : il administre les biens de
la communauté ; il la représente au dehors ; il répond du bien-
être de tous les membres (1).
Ce sont là les attributions extérieures de l'ancien patriarche ;
c'est ce que le type doit aux milieux qu'il a antérieurement et
successivement traversés. Mais si nous poursuivons notre examen,
nous constatons que la culture, en se développant dans le milieu
sud-slave, a singulièrement amoindri la situation réelle du pa-
triarche.
En effet, la culture, en devenant plus intense, devient d'une
direction plus difficile, qui implique des aptitudes plus rares,
une plus grande responsabilité. D'autre part, elle demande de
chacun une plus grande somme d'initiative, une plus grande
somme de travail. Les beaux loisirs de la vie pastorale, ou des
premiers temps de la culture, sont passés; Fervet opiisl II faut
se livrer sans relâche au travail plus pénible, car toute autre
ressource que la culture fait défaut.
Mais si chacun donne une plus grande somme d'effort, il exige,
en retour, une plus grande somme d'influence personnelle, une
part plus active dans la direction de la communauté. Le vieux
moule patriarcal commence à paraître trop compressif à tous
ces hommes qui s'éveillent à l'action. D'ailleurs, chacun sent
(1) Le Droit coutumier des Slaves méridionaux, par Bogisic {Ouvriers euro-
péens, t. II, p. 52).
3:2 LA SCIENCE SOCIALE,
qu'en face des difficultés nouvelles de l'existence, les familles ne
peuvent maintenir leur situation qu'en faisantun appel plus direct
à toutes les capacités qu'elles contiennent, en les suscitant, en leur
donnant une part plus grande dans le gouvernement de la famille
et du travail. Cette part, d'ailleurs, chacun sait bien la prendre.
Telles sont les circonstances qui amènent la constitution d'un
conseil de communauté.
Ce conseil, non seulement limite les pouvoirs du chef de famille,
mais il attribue aux autres membres un contrôle, une autorité
directe sur les affaires de la communauté. C'est en quelque sorte
la décapitation du patriarcat ; c'est le remplacement du régime
monarchique par le régime constitutionnel ; c'est la crise la
plus grave qu'ait encore traversée la famille patriarcale. Pour
mesurer les conséquences de ce seul fait, comparez la situation
d'un patriarche pasteur et nomade du type d'Abraham, par
exemple, à celle de ce patriarche amoindri.
Le conseil est composé de tous les hommes de la commu-
nauté, les jeunes gens y entrent dès qu'ils sont en état de por-
ter les armes, c'est-à-dire à l'âge de dix-huit ans. Les femmes
elles-mêmes sont admises aux délibérations dans les questions
importantes. En Bulgarie, on n'admet que les hommes mariés et
après vingt-cinq ans accomplis.
« Le conseil de famille s'assemble ordinairement après le re-
pas du soir, lorscjue le travail de la journée est fini et cjue tous
les membres peuvent se réunir autour du foyer domestique;
car c'est là, en hiver, que se tiennent tous les conseils. Ils s'as-
semblent aussi parfois après la messe, les jours de grande fête.
En été, on s'assied à l'ombre d'un arbre. Le chef parle le pre-
mier sur les affaires de la maison. Il rend compte de ce qu'il a
fait , il développe ses projets pour l'avenir et il énumère tout ce
qu'il convient d'entreprendre. La discussion s'ouvre ensuite et,
quand tout le monde est d'accord, les ventes et les achats faits
par le domatchin sont ratifiés et l'on adopte le programme ex-
posé par le maître de la maison (1). »
(1) Fédor Doinelic, 0^;. cii^, p. 50.'
LK TYPE SUD-SLAVE ET LA DOMINATION TUHOIE. 3.'{
Le rôle du conseil est tellement important que la majorité ne
suffit pas toujours pour trancher les questions. En Bulgarie, par
exemple, « il faut l'unanimité des voix dans toutes les affaires
importantes, et le veto d'un seul membre peut empêcher les
plus sages résolutions » (1).
Les attributions du conseil de famille restreignent, dans une
large mesure, la sphère d'action du domatchiii, qui ne peut,
en général, décider seul que les affaires' courantes. Le conseil se
prononce sur les achats et ventes d'immeubles, ou simplement du
bétail ; sur les emprunts, les relations extérieures de la famille,
les questions d'honneur, de moralité, les partages de commu-
nauté, lorsqu'ils se présentent ; il décide en outre les mariages.
Enfin, le conseil n'a pas d'ordre à recevoir du patriarche : la sou-
mission de chacun est purement volontaire. Le patriarche ne
peut infliger des châtiments qu'aux enfants et aux adolescents.
En somme, il n'exerce plus qu'une influence morale : il gou-
verne tant qu'il n'y a pas de résistance, sinon le conseil inter-
vient.
Mais le patriarche n'est pas seulement amoindri par l'inter-
vention du conseil de famille : il l'est encore par la manière dont
on le nomme.
Le patriarcJie )i est plus le membre le plus ancien de la famille,
il est généralement élu par la communauté.
C'est ici qu'éclate surtout la nouveauté, la rupture avec toutes
les traditions patriarcales : l'élection remplace la transmission
traditionnelle.
Cette évolution est toujours due à la même cause : la nécessité
d'avoir à la tète de la communauté un chef très capable de
diriger les intérêts de plus en plus compliqués de la culture. La
vieillesse n'est plus, comme dans la stejDpe, même comme en
Russie, une qualité suffisante : il faut certaines aptitudes ; il faut
de l'activité.
Ce sont les qualités personnelles et non la naissance qui déci-
dent de l'élection du patriarche.
(l) l'éJor Demelic, op. cit.
T. XVII.
3i LA SCIENCE SOCIALE.
« Ainsi ou nomme souvent des hommes jeunes, dont le carac-
tère énergique et honnête, les talents et la volonté ferme sont
connus et éprouvés. Il arrive parfois que le domatchin lui-même,
sentant diminuer ses forces sous le poids des années, renonce à
ses pouvoirs en faveur du plus vaillant et du plus digne de ses
fils. Les autres membres de la communauté doivent consentir à
ce changement (1). » Dans certaines régions, on fait subir un
noviciat aux membres les plus âgés, k ceux qu'on croit les plus
capables, et celui qui se montre le plus intelligent est nommé
chef définitif de la maison. « Parfois la communauté accorde au
dernier patriarche le droit de désigner sou successeur. Mais ce
privilège n'est attribué qu'à ceux qui ont acquis beaucoup de
considération dans la maison (2). »
Tout est donc accordé aux aptitudes personnelles, à la capa-
cité personnelle, qui sont de plus en plus le moyen d'obtenir la
considération. « Qui est sag'e est assez vieux, » dit un proverbe
slave. Quel chemin nous avons parcouru depuis l'Orient pasto-
ral, immobile sous l'empire de l'autorité et de la tradition !
Mais ce n'est pas tout : le patriarche, déjà diminué par le
conseil de famille et par l'élection, l'est encore par le ch^oit de
déposition.
C'est une menace suspendue sur sa tête, au cas où il ne se-
rait pas suffisamment capable. Une mesure aussi grave, qui porte
à l'autorité un coup si direct, ne peut être prise qu'avec le con-
sentement de tous les membres delà famille.
Les destitutions ont ordinairement lieu lorsque le patriarche
« est incapable de gérer les affaires et que la famille, au lieu
de prospérer, court le risque d'être ruinée. Si le chef est trop
vieux, faillie ou malade, et qu'il consente à abdiquer ses pou-
voirs, on le laisse toujours figurer devant les autorités comme
le maître de la maison. Mais on le destitue lorsqu'il devient
aveugle, fou, ou s'il est unanimement détesté par tous les mem-
bres de la famille : s'il est enclin à l'ivrognerie, ou que sa cou-
ci uilo soit immorale; s'il vient à subir des peines infamantes;
(1) Fédor Demelic, op. rit. p. 36, 37.
('.>.) rbicL. n. 39.
2) IbicL, p. 39
LE TVI'K Sril-SLAVR ET LA DOMINATION TCHQUE. 3o
s'il est (lisslpatour, ou seulomcnt injuste envers ses associés (1). »
Cette destitution a lieu avec un certain cérémonial. Elle se
fait ordinîiiiement le soir, après le souper. L'ainé de la famille
énumère au patriarche déchu tous ses défauts ; il lui fait un ta-
bleau de la ruine qui menace sa maison et lui déclare qu'il est
incapable d'être plus longtemps le chef de la communauté et que
tonte la famille est décidée à le remplacer. Tel est le dénoue-
ment de cette magnifique épopée du patriarche.
Dans l'article auquel j'ai fait allusion plus haut, j'ai analysé la
situation nouvelle faite aux autres membres de la famille, parle
développement de la culture et j'ai montré comment ces modi-
fications viennent encore accuser l'ébranlement de la commu-
nauté, lime suffit d'y renvoyer le lecteur.
Mais ce n'est pas tout : lorsque cet ébranlement arrive à sa
dernière période, il aboutit au dénouement final : la dissolution
de la communauté.
La dissolution! Représentons-nous ces hommes habitués à
être toujours groupés, à s'appuyer les uns sur les autres : quelle
crise pour eux que de se trouver en présence de cette perspec-
tive : l'isolement, la dissolution!
Les principales causes de dissolution viennent des dissensions
intérieures que l'autorité amoindrie du patriarche est impuis-
sante à apaiser ; ces dissensions naissent surtout dans les com-
munautés où certains membres possèdent des biens personnels
et cherchent à les accroître aux dépens de l'association.
Lorsque, dans une communauté, les choses sont arrivées à cette
extrémité, que la dissolution est imminente, les membres qui
veulent la provoquer n'osent pas toujours le déclarer ouverte-
ment au domatchin. Ce n'est pas sans un sentiment de regret et
même de remords que l'on porte la cognée à un arbre séculaire.
Alors, telle est du moins la coutume de certaines localités, ils
allument un feu non loin du foyer commun. Les autres mem-
bres comprennent ce qu« signifie cet acte emblématique. En
Bulgarie, comme dans l'Herzégovine et le Monténégro, la disso-
ut) Fédor Deinelic, op. cit., p. 44, 45.
.'{() LA SCIENCE SOCIALE.
hition ne peut avoir lieu que du coiisentomout du chef de la
famille. S'il refuse, elle doit être différée jusqu'à sa mort.
La dissolution a pour conséquence nécessaire le partage des
biens de la communauté. Ce partage a lieu dans des conditions
qui varient suivant les régions. Le plus souvent les immeubles
sont divisés par ménages; les fruits et les meubles par tète, gé-
néralement par parties égales.
Ce partage égal de la communauté nous permet de relever
une loi importante : à savoir, que la famille patriarcale, lors-
qu'elle se dissout, passe plus spontanément au type de la famille
instable qu'à celui de la famille-souche.
Elle suit sa pente naturelle : tous , en effet , font partie de la
communauté au même titre ; tous entrent également en partage
de ses produits ; les incapaljles sont traités sur le même pied que
les capables. L'idée qui domine est celle de Véijalité, sous l'au-
torité du patriarche. Dès lors, on s'explique que, lorsque la
communauté se dissout, la famille se reconstitue sur la seule
pratique, sur la seule idée qui surnage, celle de l'égalité, du
partage égal entre les divers enfants.
Ainsi , sous l'influence du développement de la culture , la
communauté de famille est ébranlée et arrive même parfois à se
dissoudre. C'est là une première différence essentielle avec ce
que nous avons constaté chez les Nord-Slaves, où la situation du
chef de famille et la communauté elle-même se maintiennent
énergiquement, grâce à l'abondance et à la richesse du sol.
Mais il y a une seconde différence dont la portée n'a pas été
moins considérable.
m. — L INFLUENCE DE LA DOMINATION TURQUE.
Tandis que le Nord-Slave est dominé par une race venue de
l'Occident, le Russe , le Sud-Slave est dominé par une race venue
de l'Orient, le Turc. Or le Turc a comprimé, a retenu en arrière
le Sud-Slave, autant que le Russe a surélevé, a poussé en avant
le Nord-Slave. Ainsi l'écart que la nature du sol avait mis entre
LE TYl'K SLD-SLAVE ET LA DOMINATION TURQUE. 37
ces deux branches de la même famille a été encore augmenté par
le caractère différent de la domination que chacun de ces deux
peuples a subie.
On sait comment Mahomet II s'empara de Constantinople , en
li53, et comment les Turcs se rendirent successivement maîtres
non seulement de toute la Péninsule des Balkans occupée par les
Sud-Slaves, mais encore de la Grèce, de la Valachie , de la Mol-
davie et d'une partie de la Hongrie. L'empire des Ottomans, en
Europe, s'étendait ainsi de la mer Noire et de l'Archipel à l'Adria-
tique et à la mer Ionienne, et des Carpathes à la Méditerranée.
Cette rapide conquête ne s'explique que trop facilement : il
était dans la destinée des peuples slaves , aussi bien de ceux du
Nord que de ceux du Sud, d'être conquis et dominés, par suite de
leur état de division et de morcellement (1). Comme les Slaves,
les Turcs étaient issus de pasteurs , mais ils avaient évolué dans
des conditions différentes qui leur assuraient la prépondérance
sur ces derniers.
Les Turcs n'avaient pas suivi la même route que les Slaves :
ils arrivaient par la route des plateaux de l'Asie Mineure qui les
conduisit directement à Constantinople. Les descendants des
Huns, des Slaves et des autres pasteurs venus par les steppes de
la Russie méridionale s'étaient, depuis long-temps, transformés
plus ou moins en cultivateurs ; ils avaient peu à peu contracté
les habitudes tranquilles de la vie sédentaire ; ils avaient tout au
moins perdu l'habitude de la guerre et de la vie rude du no-
made. Les Turcs, au contraire, avaient conservé ces habitudes sur
les hauts plateaux de la Perse et de l'Asie Mineure , où la culture
est toujours difficile, souvent impossible. C'étaient encore, à vrai
dire, des pasteurs, capables, par conséquent, d'être rapidement
et facilement mis sur le pied de guerre. Ils avaient, de ce chef,
la supériorité qu'ont eue les Tartares vis-à-vis des Chinois, les
Maures vis-à-vis des Espagnols et qu'auront toujours les peuples
habitués à une existence rude et mobile sur les peuples plus ou
moins amollis et embarrassés par des besoins compliqués.
(1) Voir mon précédent article, t. XVI, novembre 1893, p. 340, 3il.
38 LA SCIENCE SOCIALE.
Les Turcs enfin avaient, à défaut d'aptitudes gouvernementales,
une certaine habitude du commandement. Depuis plusieurs
siècles, ils tenaient sous leur domination les populations de la
Perse et de l'Asie Mineure. Ils y avaient fondé des dynasties ; le
schah de Perse actuel appartient à la tribu turque des Kadjars.
Cependant la supériorité des Turcs, par rapport aux autres
issus de pasteurs, était purement relative et se bornait à la force
militaire, ainsi qu'on va le voir, par la manière dont ils usèrent de
leur domination sur les Sud-Slaves.
1. Le Turc a comjwinté la Sud-Slave ^ dans la vie privée.
Nous avons constaté que le Russe avait surélevé le type nord-
slave, en le poussant à développer la culture. L'action du Turc
sur le Sud-Slave a eu, au contraire, pour effet d'entraver la mise
en culture du sol.
D'abord le Turc lui-même cidtice le moins possible. Ayant tra-
versé en dominateur les régions de l'Asie qui se sont trouvées
sur sa route, il n'a nulle part été contraint de se livrer à ce tra-
vail pénible; il a toujours pu se soustraire à cette nécessité si
dure pour un homme à formation pastorale.
C'est également en dominateur, pour les causes que nous ve-
nons d'indiquer,' qu'il s'est établi en Europe. Là encore , il a
trouvé plus commode de vivre sur le vaincu , sur le Slave. " Les
Turcs d'Europe ne prennent qu'une part fort minime au travail
qui se fait dans leur empire. C'est parmi eux que se recrutent les
maîtres du pays, et leur ambition se porte naturellement vers les
honneurs et les voluptés du kief , c'est-à-dire de l'oisiveté. Ils
n'ont aucune initiative; en dehors de la routine, ils ne savent
plus rien faire » (1).
« Les Turcs, dit M. Albert Dumont, qui a séjourné longtemps
en Orient, semblent s'interdire tous les métiers qui leur donne-
raient un peu d'argent; la plupart vivent péniblement du revenu
de quelques terres, restes d'une ancienne prospérité ; ils n'ont pas
le courage de cultiver eux-mêmes, et, comme la corvée n'est plus
(0 Reclus, Géof/raphie nniverselle, l. 1, \k 234.
LE TYI'E SUD-SLAVE ET LA DOMINATION TURQIE. 'V.)
à leur disposition, ils laissent en friche la moitié de leurs do-
maines. Presque tous sont accablés de dettes. Leur grande res-
source est d'obtenir un petit emploi chez le gouverneur, une
place à la douane, et de faire payer alors ce qu'ils peuvent aux
raias qui s'adressent à eux. Cette incurie est étrange, elle frappe
les yeux de tous les côtés (1). «
Même ceux des Turcs que des malheurs particuliers et la déca-
dence de leur race ont réduits à la condition de paysans ne tirent
du sol qu'un produit misérable et presque sans travail. (( Le
paysan turc laboure juste ce qu'il faut pour qu'il ait de quoi vivre
l'année qui vient. Un champ reste inculte cinq ou six ans , quel-
quefois sept ; la charrue rappelle celle d'Hésiode , c'est à peine si
elle égratigne le sol... Une grande partie de leur temps se passe
au khan, ou cabaret. Ils s'enferment là, dès le matin, allument
leur pipe et passent des heures entières dans la plus étrange
apathie, plutôt endormis qu'éveillés. Nous n'avons aucune idée
d'une paresse aussi complète ; leur démarche même indique une
mollesse profonde , ils traînent dans la rue leurs babouches
comme s'ils avaient peine à marcher » (2).
Le Turc ne se préoccupe pas davantage de perfectionner la
culture chez les vaincus.
Nous nous faisons généralement une assez fausse idée du
Turc. Il n'est pas, dans la vie privée, ce qu'il a été à certains
moments de guerre et de conquête : un dominateur violent et
cruel. Le Turc est, au contraire, un bon type de patron oriental,
exigeant peu de travail des gens qu'il emploie, parce qu'il n'a
pas même l'idée que l'homme puisse travailler beaucoup ; il est
d'ailleurs devenu trop indolent lui-même pour exercer une sur-
veillance active. On laisse aller les choses, c'est le grand procédé
d'administration publique et privée en Turquie. « Amourat-Ef-
fendi avait, dans sa jeunesse, dix ou douze fermes, des haras
magnifiques et de belles maisons. Ses régisseurs l'ont volé; il
s'est laissé engager dans des spéculations sur les blés. Aujourd'hui,
il est vieux et réduit à de pauvres revenus. Du reste, disent les
(1) Le Balhan et l'Adriatique., p. 12.
(2) Ibld., p. 43, 41.
Ai) LA SCIENCE SOCIALE.
Grecs, c'est un brave homme : il prêtait sans compter; beaucoup
d'entre nous ont profité de sa bonté, c'est-à-dire l'ont exploité.
La dilapidation est une habitude des maisons turques » (1).
La Turquie est peut-être le pays d'Europe où le patron est le
plus exploité par l'ouvrier. En vertu des traditions de la famille
patriarcale, celui-ci se considère comme membre, à un certain
degré, de la famille de son patron, comme un enfant de la mai-
son. Ce sentiment se traduit entre autres par ime coutume assez
particulière : il est d'usage que les ouvriers de l'agriculture et
de l'industrie empruntent à leur patron les sommes dont ils
ont besoin, et c'est là une habitude si générale que la plupart
des ouvriers sont liés à leurs patrons par des dettes de ce genre ;
ils en sont fiers, ils les considèrent comme une preuve de la solli-
citude et de la confiance du maitre envers eux. Les maîtres, d'ail-
leurs, « respectent scrupuleusement les prescriptions du Klioran,
qui interdisent le prêt à intérêt; et, quelle que soit la dette
des ouvriers, ils n'effectuent jamais, à titre de remboursement,
sans le consentement de ces derniers, aucune retenue sur leurs
salaires » (2).
Ces dettes, empreintes d'un si grand caractère de bienveil-
lance et de désintéressement, contribuent, dit Le Play, « aux
excellentes relations qui existent entre les deux classes et au
maintien d'une solidarité intime entre les générations successives
d'ouvriers et de patrons ». Et il conclut par le jugement suivant :
« La constitution sociale de la Turquie est celle qui garantit le
mieux la stabilité et le bien-être des familles vouées aux travaux
manuels, celle surtout qui conserve le mieux, entre les classes
extrêmes de la société, les rapports naturels de patronage et
d'obéissance fondés sur une afiection réciproque » (3).
Malheureusement, et c'est ce que Le Play n'a pas suffisamment
aperçu (4), il ne suffit pas d'avoir la stabilité et de bons rapports
(1) Le Balhan et VAdriatique, p. Ifi.
(2) Les Ouvriers européens, le Forgeron bulgare de Samahova, t. II. p. '262.
(3) Ibid, p. '233, 263.
(4) J'ai indiqué la cause de l'erreur dans laquelle est tombé Le Play, voir L'iHat
actuel de la Science sociale, dans la Science sociale, t. XV, p. 5 et suiv.
LE TVl'E Slh-SLAVE HT LA DOMINATION TLKOCi:. 41
de patronage, il faut encore développer chez les individus l'a-
mour du travail, l'esprit d'initiative, l'habitude de compter d'a-
bord sur soi. Sans cela, la stabilité se transforme bientôt en
routine invétérée et le patrona,i;c bienveillant détourne l'ouvrier
de tout effort personnel pour sortir de sa situation par lui-même
et pour s'élever. Il se repose en tout et pour tout sur son patron,
jusqu'au jour où ce patron, victime de la même indolence et
endormi dans la même sécurité fausse, devient à la fois inca-
pable et de le soutenir et de se soutenir lui-même. C'est là d'ail-
leurs la triste histoire de la Turquie. Cette stabilité et ce bon
patronage pouvaient paraître suffisants, et l'étaient en effet, tant
que les peuples de l'Orient ne rencontraient en face d'eux que
des populations également de formation communautaire; mais
il n'en est plus de même aujourd'hui que la concurrence s'éta-
blit avec les peuples à formation particulariste, c'est-à-dii'e avec
les peuples qui développent au plus haut degré l'initiative indi-
viduelle et l'action personnelle. Aujourd'hui, il faut se mettre à
ce régime sous peine d'être évincé impitoyablement.
Le Turc a encore empêché le développement du Sud-Slave,
en mettant obstacle à l' appropriation du sol. Il a contribué à
maintenir une notable partie du sol dans l'état d'indivision, à
l'état de biens communs. Nous voulons parler des terres dites
wakfi, et qui comprennent actuellement plus de la moitié de
l'Empire !
On appelle ainsi des terres offertes à Dieu, en vertu de fon-
dations pieuses. Elles ne peuvent être ni vendues, ni données,
ni acquises en héritage, mais leur revenu doit être employé en
bonnes œuvres. « Quiconque en sera l'administrateur, dit la pre-
mière fondation, celle du khalife Omar, pourra, avec son ami,
vivre légalement du revenu de ce wakfi, sans toutefois que ce
soit pour lui un moyen de s'enrichir. » Depuis lors, des donations
innombrables ont été ainsi faites, de siècle en siècle, par les
particuliers, les unes pour des motifs purement religieux, les
autres pour soustraire des biens aux rapines des gens de guerre,
où tout simplement à celles de l'administration. Les donataires
deviennent alors de simples usufruitiers et, lorsqu'ils n'ont plus
i2 LA SCIENCE SOCIALE.
d'héritiers au premier degré, ces biens font retour à l'État. Je ne
puis entrer ici dans tous les détails d'administration (1) de ces
terres communes, pour lescpielles on a dû créer une sorte de mi-
nistère spécial, nommé Ewkaf. Il me suffit de constater que ce
régime a eu pour effet d'enlever à la propriété individuelle et à
l'iniliative privée, et de rejeter dans l'incurie communautaire
plus de la moitié de l'Empire. Si l'on veut se rendre compte de
ce que pourrait devenir l'exploitation du sol sous le régime du
socialisme d'État, on n'a qu'à considérer l'administration des
terres wakfi en Turquie.
Ainsi, tandis que la domination russe a eu pour effet d'éten-
dre et de multiplier la propriété individuelle parmi les Nord-
Slaves, la domination turque a eu pour effet d'étendre et de
multiplier la propriété communautaire parmi les Sud-Slaves,
C'est une nouvelle preuve des tendances absolument diver-
gentes qui entraînent ces deux sociétés.
Mais les difïérences ne sont pas moins accusées dans la vie pu-
blique que dans la vie privée.
2. Le Turc a cotnprimê le Sud-Slave dans la vie publique.
Le Turc est incapable d'administrer. Où aurait-il pu apprendre
cet art difficile, inconnu des populations issues des Prairies,
ainsi que nous l'avons vu (2)? Dans son passage en Asie Mineure, il
atait exploité plutôt qu'administré les populations; il s'était
montré bien inférieur à ses prédécesseurs, les Arabes, issus des
déserts. L'arrivée des Turcs dans le bassin de la Méditerranée a
été une reprise de la barbarie sur la civilisation.
Aussi les Turcs ont-ils laissé les vaincus s'administrer eux-
mêmes et, à ce point de vue, on peut dire qu'ils ne sont pas gê-
nants. '< Tous les raïas, c'est-à-dire les non musulmans, sont
divisés en communautés (publiques) selon la religion. Chaque
communauté se gouverne par elle-même et comme elle l'entend ;
(1) On peut consulter à ce sujet un exposé de Suavi Effendi, dans les Ouvriers eu-
ropéens, t. II, p. 256-262.
(2) Voir Les trois Sociétés à formation comtnunautaire de Famille, dans la Science
sociale, t. XV, p. 177.
LE TYI'E Srn-SLAVE ET LA DOMLNATION TlUniE. 43
pour ses affaires propres, son indépendance est absolue. Un con-
seil la représente dans ses relations avec la Porte. Ces conseils
sont électifs. Une fois par an, on se réunit au temple, ou à Féglise,
et là on nomme par Télcction ceux qui doivent veiller aux inté-
rêts de tous. En temps ordinaire, ce conseil a l'initiative des
décisions à prendre; mais quand des questions graves se pré-
sentent, tous les membres d'une même communauté se réunis-
sent et discutent. Le raïa doit au gouvernement la dîme et les
autres impôts; en échange de ces avantages, l'État ne lui fait
aucun avantage; il ne s'occupe ni de travaux publics, ni de
l'instruction, ni de l'Église » (1).
C'est ce que constate également M. Reclus : « Heureusement,
dit-il, le despotisme turc n'est pas un despotisme savant. Les Os-
manlis ignorent l'art « d'opprimer sagement ». Ils ne s'occupent
pas curieusement des affaires de leurs administrés et ne se font
point adresser de rapports et de contre-rapports sur les indi-
vidus et les familles. Aussi, par bien des côtés, l'autonomie des
groupes de populations est-elle plus complète en Turquie que
dans les pays les plus avancés de l'Europe occidentale. La paresse
des fonctionnaires turcs a pris le parti le plus simple : elle laisse
faire. Les Francs , qui servent le gouvernement turc à Constan-
tinople, sont, en mainte occurrence, plus tracassiers et plus gê-
nants pour leurs administrés que les pachas musulmans de vieille
roche » (2).
Les Turcs n'ont pas même su organiser la police du pays et
favoriser le développement des moyens de transports nécessaires
à l'agriculture, à l'industrie et au commerce. Ils se sont bornés
à vivre sur le pays et à en tirer le plus d'argent possible. Même
dans ce rôle, ils se montrent inférieurs. Tandis que les gouver-
nements de l'Occident tirent du contribuable le maximum d'ar-
gent avec le minimum de douleur, le Turc ne retire que le
minimum d'argent, mais avec le maximum de douleur. Il res-
semble à ces charlatans qui vous brisent la mâchoire pour
vous extraire une dent.
(1) Duraont, loc. cit., p. 19.
(2) Géographie universelle, t. I, p. 239.
44 LA SCIENCE SOCIALE.
C'est ie chef militaire, le pacha, qui est chargé de faire ren-
trer l'impôt, et il ne s'y prend ni avec habileté ni avec douceur.
Il ag-it brutalement, en vrai fils de nomade, et la queue de che-
val qu'il porte comme insigne de sa dignité témoigne bien qu'il
est encore très près de la steppe. Je citerai un seul exemple des
procédés employés pour le recouvrement de l'impôt. Certains
collecteurs, pour éviter la fraude, exigent que chacun entasse
sur le bord de la route toute sa récolte, sur lacjuelle le fisc doit
prélever un dixième. Elle reste ainsi exposée, souvent pendant
des semaines, à toutes les intempéries et elle a parfois perdu la
moitié de sa valeur, lorscjue le fisc vient enfin prélever sa part.
Double perte pour le Trésor et pour le contribuable (1).
Il semble cependant, au premier abord, que l'incapacité ad-
ministrative du Turc ne soit pas aussi absolue que nous venons
de le dire. On observe en effet chez eux deux organismes de
gouvernement qui ont eu une certaine célébrité et qui ont jeté
quelque éclat : je veux parler de l'organisme militaire et de l'or-
ganisme religieux.
Or, il est remarquable que ces deux organismes ne sont pas
un produit de la société turque; ils ont été importés du dehors,
et ont un caractère essentiellement artificiel.
1° Lorcjanmne mililaire.
Par suite de leur origine nomade, les Turcs n'avaient, au mo-
ment de leur établissement, d'autre organisme militaire que la
cavalerie. Mais, en s'installant en Europe, ils sentirent toute Tin-
suffisance de ce système unique, et la nécessité d'opposer une
infanterie à l'infanterie des populations sédentaires. Telle fut
l'origine du corps fameux des Janissaires.
Mais comme, à cette époque, le Turc méprisait le fantassin et
se refusait au service à pied, on fut amené à recruter ce corps
parmi les sédentaires eux-mêmes, c'est-à-dire parmi les chré-
tiens et les Grecs. L'institution fut donc importée du dehors et
constituée avec des éléments étrangers.
(n Reclus, ibid., p. 2:V.\.
LE TYPE SUD-SLAVE ET LA DOMINATION TURQUE. 45
Elle fut, de plus, créée d'une manière violente et artificielle,
par suite de l'impuissance où sont les issus de pasteurs à consti-
tuer spontanément les organismes des pouvoirs publics.
On sait que lorsque Amurat F s'empara de la Grèce, en 1359,
il choisit la cinquième partie des jeunes prisonniers et les incor-
pora de force dans le corps des Janissaires. Ce mode barbare de
recrutement fut continué dans la suite.
On se rendra compte du caractère factice de cette institution,
si on veut bien considérer qu'elle reposait sur les cinq bases sui-
vantes :
Le régime de la caseime, pour la vie entière, car une fois pris
par le système on ne pouvait plus en sortir ;
Le célibat forcé , qui n'est pas plus naturel que la caserne,
quand on n'y est pas porté par une vocation spéciale ;
Le serment de fidélité au Sultan, qui n'empêcha jamais les
Janissaires de déposer les Sultans et, au besoin, de les assassiner;
La formation religieuse imposée, car ces jeunes recrues
étaient élevées dans l'islamisme et on s'efforçait de les fanatiser
le plus possible. Or la religion n'a sur les esprits une action
réelle, efficace, puissante, que lorsqu'on l'accepte volontaire-
ment. Ici, elle était imposée et elle échoua;
Enfin, Y attachement à la personne des Sultans par des faveurs.
On les en a comblés, on tes en a accablés : haute paye, droit de
n'être jugé que par ses pairs, ce qui équivalait à l'impunité ; cons-
titution en corps privilégié de l'armée turque, élévation à la
dignité de gardes de corps des Sultans, etc. Ils formaient, en un
mot, un État dans l'État. Or on ne tient les gens par des faveurs
que jusqu'au jour où un autre se présente qui promet des fa-
veurs plus grandes; on sait comment les Sultans en firent la dure
expérience.
En somme, cette formation violente et artificielle, loin de faire
du corps des Janissaires un soutien de l'État, en a fait un danger
public. Ce sont eux qui ont fomenté la plupart des révoltes de
l'Empire, qui ont fait et défait les Sultans. C'étaient des clients
allant sans cesse d'un chef à un autre dont ils espéraient davan-
tage. Et, de fait, chaque Sultan, à son avènement, n'avait rien de
46 LA SCIENCE SOCIALE.
plus pressé que d'augmenter leur paie. Enfin, en 1826, une ré-
volte plus grave que les autres ayant éclaté, le sultan Mahmoud 11
ne réussit à se débarrasser de ces auxiliaires gênants qu'en en
faisant un massacre général. Digne fin de cette institution factice
qui était née de la violence et ne s'était jamais maintenue que
par la violence.
Quant aux Turcs, depuis la disparition des Janissaires, ils ont
été impuissants à les remplacer par aucune organisation militaire
régulière. Depuis lors, leur puissance militaire n'a fait que dé-
cliner.
2° V organisme religieux.
Nous allons vérifier ici une loi que nous avons constatée en
étudiant les steppes de Prairies et les steppes de Déserts (1).
Nous avons expliqué comment les nomades des Prairies sont
impuissants à constituer un organisme religieux distinct de la
famille : c'est le père, ou patriarche, qui y remplit, pour les mem-
bres de sa communauté, les fonctions de pontife. En d'autres
termes, dans ces sociétés, tout l'organisme social est réduit à la
famille.
En leur qualité d'issus des Prairies, les Turcs n'avaient donc
aucune organisation religieuse en dehors du culte purement fa-
milial. Et ils étaient si parfaitement incapables de créer un or-
ganisme religieux distinct de la famille qu'ils durent l'emprun-
ter de toute pièce aux Arabes avec lesquels ils se sont trouvés en
contact, pendant leur séjour dans l'Asie Mineure. Nous savons
que les Arabes étaient issus des Déserts et que, contrairement à
la Prairie, le Désert a la propriété de développer des organis-
mes religieux fonctionnant en dehors et au-dessus des commu-
nautés de famille. On comprend maintenant pourquoi les Turcs,
qui ont le centre de leur puissance politique à Constantin ople,
ont le centre de leur culte en pleine Arabie, à la Mecque, bien
que le Sultan soit aujourd'hui considéré comme le chef des
Croyants.
(1) Voir t. XV, p. 1G5 et suiv.
i.i: TVi'i'] srit-si,A\K i;t la domination ïirque. 47
Il est arrivé aux Turcs exactement ce qui est arrivé à leurs
frères les Mongols, restes sur les steppes de Prairies du Plateau
central asiatique : ceux-ci ont également reçu leur organisme
religieux du dehors ; il leur est venu de Tlnde sous la forme du
lamaïsme boudhique.
L'organisme religieux que les Turcs ont ainsi emprunté aux
Arabes, leur a fourni la seule classe supérieure qui existe parmi
eux et qui constitue, en somme, leur principal élément de gou-
vernement. Sans cela, les Turcs seraient depuis longtemps re-
tournés en Asie, par l'impuissance où ils sont de constituer môme
un semblant de gouvernement. Ils se seraient évanouis comme
les grandes invasions d'Attila, de Gengis-Khan et de Tamerlan.
Cet organisme à la fois religieux et gouvernemental est repré-
senté par la fameuse corporation des Ulémas, assez analogue
aux nombreuses corporations qui détiennent, dans les Déserts,
le pouvoir politique, ainsi que cela a été expliqué dans cette
Revue ^^1).
Les Ulémas sont à la fois des religieux et des lettrés. Cette ins-
titution comprend différents degrés. Tout en bas de la hiérarchie,
sont les étudiants des Médressehs, ou Sokhtas, c'est-à-dire « brû-
lés de l'amour de la science ». On en sort avec le titre de Da/ii-
cJimends (doués de connaissances). C'est parmi ces derniers c[ue
l'on choisit les professeurs des écoles inférieures et les Cadis char-
gés de rendre la justice dans les petites circonscriptions. Pour
arriver au grade supérieur de Mulazini, il faut se livrer à des
études plus élevées sur la dogmatique et le droit. La dignité de
Miiderris, qui est au-dessus , s'acquiert par de nouvelles études
sur les quatre branches de la science des lois. On peut alors
être professeur dans un Medresseh, ou obtenir le grade de J/o/-
laJi, qui confère le poste de juge dans les douze principales
villes de l'Empire. Enfin, au-dessus, vient le grand xMufti, ou
Cheikh-îil-islamj qui est le chef de toute la puissante corpora-
tion des Ulémas.
Elle est puissante en effet, car, suivant un proverbe turc, « les
(l)Voii- mon précédent article sur les Sociétés issues des Déserts, t. XV, p. 315 et
siiiv.. et celui de M. Poinsard sur les Chaldéens, t. XVJ, p. 206.
48 LA SCIENCE SOCIALE.
gouverneurs g-ouvernent le peuple, le Sultan règne sur les
gouverneurs, les Ulémas régnent sur le Sultan et dm (la science)
règne sur les Ulémas. »
Remarquez cpi'il n'existe en Turquie que deux titres marquant
une supériorité sociale : celui à'Aga, ou homme du sabre, et
celui à'E/fendi, ou lettré, c'est-à-dire Uléma. Or l'Uléma est in-
finiment supérieur au guerrier, son pouvoir est bien plus con-
sidérable, parce qu'il constitue un organisme de gouvernement,
le seul qui existe en Turquie, et qui s'étend du haut en bas
de la hiérarchie sociale. Aussi le Sultan ne s'appelle pas le chef
de l'armée, mais le « chef des Croyants «, et son pouvoir ne se
maintient que par son caractère religieux, c'est-à-dire préci-
sément par ce caractère qui a été importé du dehors et qui est
représenté par la corporation des Ulémas.
Ainsi le pouvoir politique, chez ces hommes issus des Prairies,
provient uniquement d'une institution qui a pris naissance
parmi les hommes issus des Déserts.
On peut maintenant s'expliquer le jugement porté par un
Uléma, SuaviEfïendi : « La hiérarchie des Ulémas, dit-il, parcourt
et embrasse comme une chaîne toute l'administration ottomane ;
elle seule soutient encore les parties de l'édifice qui menace ruine
depuis longtemps. »
Mais elle le soutient mal, puisqu'elle n'a pu empêcher la
décadence croissante de l'Empire turc. Il ne pouvait en être
autrement, car cette corporation, qui joue ici le rôle de la
classe supérieure et gouvernante, est, elle-même, une institution
factice; elle ne tient pas au sol et ne peut exercer sur les po-
pulations qu'un patronage artificiel. Il n'y a, nous l'avons vu,
de patrons naturels et efficaces que ceux qui dirigent le travail,
parce que, seuls, ils sont en situation de pourvoir aux moyens
d'existence de la population. Or, les Ulémas n'y pourvoient pas ;
au contraire, ils vivent sur la population et absorbent la meil-
leure part de l'impôt, sans aider en rien au développement de
la culture, de l'industrie et du commerce.
Ainsi, loin de pousser le Sud-Slave en avant, le Turc l'a re-
jeté en arrière, parce qu'il ne fournit à un aucun degré des
LK ÏVl'li: SUD-SLAVE ET LA DOMINATION TUliQUE. 40
patrons efficaces, ni dans la vie privée, ni dans la vie publi-
que; il ne tient solidement ni le sol ni les populations con-
quises; il est simplement superposé, sans avoir jeté des racines;
après des siècles d'occupation, il est encore tout simplement
« campé » sur le sol de l'Europe, comme un vrai nomade qu'il
est resté, malgré ses apparences sédentaires. En réalité, il se
maintient en Europe, non par sa force propre, mais par l'ac-
cord des diverses Puissances, qui ont besoin de ce cadavre, pour
maintenir l'équilibre européen.
Sans cet accord des Puissances, le Turc serait déjà revenu sur
ses pas, car sou exode vers l'Orient s'accomplit par un mouve-
ment insensible, mais continu. « Depuis Cbateaubriand, dit Re-
clus, on a souvent répété que les Turcs ne sont que campés en
Europe et qu'ils s'attendent eux-mêmes à reprendre bientôt le
chemin des steppes d'où ils vinrent jadis. Ce serait par une
sorte de pressentiment que tant de Turcs de Stamboul deman-
dent à être ensevelis dans le cimetière de Scutari : ils voudraient
ainsi sauver leurs ossements du pied profane des giaours, lors-
que ceux-ci rentreront en maîtres à Constantinople. En maints
endroits, les vivants imitent les morts, et des îles de l'Archipel,
du littoral de la Thrace, un faible courant d'émigration en-
traine, chaque année, vers l'Asie quelques vieux Turcs mécon-
tents de toute cette activité européenne qui se manifeste autour
d'eux. Mais c'est surtout depuis la guerre des Balkans que l'exode
s'est accentué. Sax évalue à un million d'hommes le nombre
des malheureux mahométans qui ont dû s'expatrier depuis l'oc-
cupation russe. Certains districts ont été complètement aban-
donnés par cette race, et des hommes d'une autre origine l'ont
remplacée : tout a changé, langue, religion, mœurs (1). »
Déjà une' partie des Sud-Slaves, ceux de l'Herzégovine, de la
Bosnie, de la Serbie, de la Bulgarie sont délivrés de la domi-
nation turque, qui les comprimait depuis des siècles; ils sont
enfin livrés à eux-mêmes. Cependant ils ne paraissent pas, jusqu'à
présent, s'en porter beaucoup mieux. C'est qu'ils n'ont pas souf-
(1) Géographie universelle, t. 1, p. 237.
T. XVII. 4
50 LA SCIENCE SOCIALE.
fert seulement de la domination turque ; cette domination n'a
été que la conséquence de leur état social. Ils ont souffert d'a-
bord et surtout de leur formation communautaire, qui leur crée
une infériorité organique vis-à-vis des populations de l'Occident.
Cette infériorité est si réelle, qu'ils sont maintenant menacés
de tomber sous une autre domination : celle de l'Autriclie, ou
de la Russie.
C'est qu'il ne suffit pas, pour un peuple, de secouer le joug
de l'étranger, il faut encore, il faut surtout, que sa formation
sociale rende chaque individu capable de se gouverner lui-
même : malheureusement, c'est là ce que la formation commu-
nautaire n'a pas appris aux Slaves, et c'est pour cela que,
partout, aussi bien au Nord qu'au Sud, ils sont dominés par
des peuples plus dégagés de cette malheureuse formation.
L'exemple des Slaves et des Turcs doit être médité par ceux
qui seraient portés à se laisser séduire par les théories socia-
listes, qui ne sont qu'une importation, en Occident, des tendances
communautaires de l'Orient.
Edmond Demolins.
LA CLASSIFICATION
DES ESPÈCES DE LA FAMILLE
DONNÉE PAR LE PLAY EST-ELLE EXACTE (1)?
Nous nous proposons, dans cette étude, de déterminer et de
classer les différentes Espèces que présente la Famille.
Eq grand savant qu'il était, le créateur de la Science sociale
comprit, et le premier mit en pleine lumière, l'importance so-
ciale et l'action prépondérante du groupement familial. Il dé-
montra que les sociétés humaines s'organisent, constituent les
groupements de leur vie privée, comme ceux de leur vie pu-
blique, d'après la constitution particulière que l'organisme fa-
milial a reçu des Moyens d'Existence imposés à la race. Aussi
Le Play, après avoir observé des centaines de familles ouvrières
dans les deux Mondes (2), pour compléter son œuvre, pour en
donner la synthèse, détermina trois Espèces fondamentales de
Famille, espèces primordiales, dans lesquelles tous les autres
types de famille devaient venir se ranger comme de simples
variétés.
Tout le monde connaît aujourd'hui ces trois Espèces. La Fa-
mille patriarcale, la Famille-souche, la Famille instable ont fait
grande fortune scientifique, elles ont vu les Sociétés humaines
se répartir d'après elles et emprunter leurs noms.
(1) Voir, sur le même sujet, L'élat actuel de lu Science sociale, d'après les
travaux de ces dix dernières années, par M. Edmond Demolins (la Science sociale,
janvier 1893, t. XV, p. 5). — N. de la R.
(2) Voir la si- rie des Ouvriers Européens et des Ouvriers des deux Mondes.
52 LA SCIENCE SOCIALE.
Après une œuvre d'une si haute et si puissante portée, que
venons-nous faire aujourd'hui?
Si tous hîs admirateurs, si tous les disciples de Le Play, et
nous en sommes, s'accordent à proclamer en lui le créateur de
la Science sociale, le plus grand hommage qu'ils puissent rendre
à son génie, c'est de traiter son œuvre pour ce qu'elle est, de la
traiter comme une science. Alors cette œuvre apparaît comme
éminemment perfectible, et on doit faire effort pour accroître
le champ d'investigation, pour préciser les lois de cette science.
Quel éclatant hommage les découvertes des Pasteur, des Ber-
thelot rendent, encore aujourd'hui, au génie de Lavoisier! Sans
doute il ne reste plus grand'chose des théories du « père de la
chimie moderne » ; mais, sans les observations qu'il a faites,
sans les lois qu'il a posées, quelque inexactes qu'elles apparaissent,
la chimie ne serait peut-être pas encore sortie de l'état chaotique.
Dans toutes les sciences d'observation, les savants de grande
envergure ne se lîornent pas à analyser avec un soin minutieux
les phénomènes, à déterminer leur intime constitution, ils s'ef-
forcent de découvrir leurs lois, ils se plaisent à les classer. Mais,
si l'établissement d'une classification est le point d'arrivée de
tout esprit puissamment scientifique, il ne faut pas croire
qu'une classification, si parfaite qu'elle paraisse, soit le point
d'arrivée de la science. Ce n'est pour elle qu'une étape. Au fait,
que représente une classification? Une classification naturelle,
car les classifications artificielles ne sont que de simples range-
ments sans valeur scientifique ; une classification, dis-je, a pour
but de répartir tous les êtres ou tous les faits, appartenant à un
même genre, en différentes catégories, et d'opérer cette répar-
tition d'après l'ensemble de l'organisation que présentent ces
êtres, d'après l'ensemble des éléments qui composent ces faits,
de telle sorte que ces êtres ou ces faits se trouvent distribués
dans un ordre qui maintienne et qui indique leurs analogies
naturelles. Il est donc évident qu'une classification naturelle
n'est jamais, ne peut être jamais définitive. A peine est-elle
établie que l'analyse se porte sur de nouveaux faits, que l'obser-
vation étudie de nouveaux organismes. Bientôt on s'aperçoit
LA r.LASSlFlCATlON llKS KSI'KCES l)K LA FAMILLE. 53
que les caractères de ces organismes, que les éléments de ces
faits no permettent pas de les ranger dans une des espèces
préétablies; entre ces nouveaux faits, ces nouveaux organismes,
et les anciens, on remarque des rapports et des analogies inconnus
jusque-là. L'ancienne classification a fait son temps! En réalité ,
une classification n'est que la constatation officielle et scientifique
des rapports qui paraissent exister entre les faits ou les êtres
observés à une époque déterminée. C'est ainsi qu'avec les pro-
grès de la science les classifications se succèdent, c'est ainsi
qu'à la classification de Lamark a succédé la classification de
Linné.
Pourquoi ne pourrions-nous pas faire , en Science sociale , ce
qui se fait dans toutes les sciences?
Nous allons donc examiner si la détermination et la classi-
fication que Le Play nous a données des Espèces de la Famille
sont encore exactes; et si toutes les familles qui ont été observées
depuis que Le Play a confié aux hommes d'étude le soin de con-
tinuer son œuvre, peuvent facilement se ranger dans l'une
quelconque des trois grandes Espèces qu'il a déterminées.
Tout d'abord rendons-nous un compte exact de la classification
de Le Play.
L
Lorsqu'on jette les yeux autour de soi, ou lorsqu'on se rappelle
les faits que nous rapportent les voyageurs et les historiens, on
s'aperçoit aussitôt que les races humaines ont présenté et pré-
sentent encore les organisations familiales les plus différentes.
Sans connaître le premier mot de Science sociale, et sans pousser
bien loin l'observation, on a vite fait de remarquer que la fa-
mille, telle qu'elle était organisée chez les patriarches de la
Bible, ne ressemble en rien à la famille anglaise ou à la famille
française. La polygamie, la polyandrie, la monogamie, le pa-
triarcat, le matriarcat, le lévirat, la parenté agnatique, la
parenté cognatique... sont des faits connus de tout le monde.
54 LA SCIENCE SOCIALE.
qui, par la situation différente qu'ils donnent aux membres de
la famille, prouvent clairement que le groupement familial n'est
pas partout, et n'a pas été dans la suite des temps organisé de
la même façon.
A peine l'attention est-elle éveillée sur ces faits, qu'on en
arrive aussitôt à se demander si les organisations familiales, si
les Espèces de la Famille ne sont pas innombrables. Non seule-
ment l'organisation du groupement familial varie d'une façon
fondamentale d'un pays à un autre , non seulement la famille
française ne ressemble en rien à la famille anglaise, et toutes
deux se différencient profondément de la famille chinoise, mais
on remarque aussi que, dans chaque pays, l'organisme familial
parait se modifier avec le temps, se diversifier suivant les régions.
La famille française contemporaine ne ressemble pas plus à la
famille française du dix-septième siècle que celle-ci ne res-
semblait à celle du moyen âge. Voyez aussi combien la famille
du paysan normand est dissemblable de celle du paysan li-
mousin, celle de l'ouvrier de Paris de celle du mineur du Nord.
Devant cette multitude innombrable de types, l'esprit sent
le besoin d'un peu d'ordre et arrive naturellement à rechercher
si on ne pourrait pas les classer méthodiquement, les répartir
entre quelques grandes Espèces.
Ce problème s'est présenté à l'esprit de Le Play; comment
Fa-t-il résolu?
Pour déterminer les Espèces de la Famille et les classer, il
faut tout d'abord dégager les causes qui agissent pour organiser
le groupement familial, qui ici, par exemple, rassemblent nom-
breux les jeunes ménages autour de l'ancêtre commun, et qui,
là , les dispersent et les poussent à s'établir chacun de son côté.
Or, si beaucoup de causes, si tous les faits sociaux agissent
sur la famille et contribuent à l'organiser, il n'en est pas moins
clair que, pour remplir sa fonction essentielle, qui est d'assurer
la perpétuité de la race et de ses ressources vitales, aucune cause,
aucun fait social n'exerce sur elle une action plus décisive, plus
considérable, que l'organisation des Moyens d'Existence auxquels
elle est forcée de recourir.
LA CLASSIFICATION DES ESl'ÈCES DE LA FAMILLE. o5
Cette influence prépondérante qu'exercent les Moyens d'Exis-
tence sur tous les groupements que les hommes sont obligés
de former pour vivre en société s'explique aisément. La pre-
mière et la plus essentielle des choses que les hommes ont à
faire, c'est de se procurer des Moyens d'Existence; avant tout
il faut vivre. Ce sera donc d'après les conditions particulières
qu imposent , en chaque endroit , les groupeniejits cjue les tra-
vailleurs sont obligés de former pour s'assurer des moyens d'e.ris-
tence, que la famille devra s'organiser. Les nomades de la steppe
ne constituent pas des familles nombreuses par amour de la
société, et ce n'est pas par misanthropie que les sauvages ré-
duisent leur famille au strict minimum.
Ce point acquis dans l'observation directe des sociétés hu-
maines, il restait à interroger encore les faits pour déterminer,
parmi tous les groupements que forment les hommes en vue
des Moyens d'Existence, ceux c£ui avaient le plus d'influence sur
l'organisme familial, qui le constituaient avec assez de puissance
pour que l'organisation reçue subsistât dans ses traits essentiels,
alors même que les familles demanderaient ensuite à d'autres
travaux le soutien de leur vie. C'est ainsi que devaient surgir,
de l'observation même, les Espèces de la Famille.
Ce fut en Asie cjue Le Play rencontra la solution de cette c[ues-
tion. En étudiant les Bachkirs demi-nomades de l'Oural, il vit
une société réduite à la seule famille, où tous les autres grou-
pements du Travail, de la Propriété, du Patronage, de la Reli-
gion... des Pouvoirs publics, qui, partout ailleurs agissent plus
ou moins sur l'organisme familial, étaient inexistants. Le Play
se trouva, ainsi, en face d'une famille subissant au plus haut
degré l'influence constituante de ses Moyens d'Existence, et fa-
çonnée par eux de si puissante façon qu'on la voyait conserver
ses traits essentiels, alors même qu'elle quittait les Travaux de
l'art pastoral pour s'adonner aux travaux plus compliqués de la
Culture et de la Fabrication (1). Ce fut dans la steppe d'Asie
qu'apparut, formée par l'art pastoral, par les Moyens d'Existence
(1) Voir les séries des Ouvriers de l'Orient, les Ouvriers européens, t. II.
56 LA SCIENCE SOCIALE.
de la Simple Récolte, cette fameuse organisation de la famille
qui devait être le type d'une espèce : la Famille patriarcale.
En continuant ses observations dans d'autres rég-ions, Le Play
détermina, par le même procédé, la Famille-souche et la Famille
instable. Il montra que la première était formée par la pêche
côtière pratiquée dans les fiords de la Norwège, tandis que la
seconde résultait de la chasse à petits gibiers dans les forêts (1).
Le Play fit plus; après avoir découvert dans les travaux de la
•Simple Récolte les causes organisatrices des trois Espèces de la
Famille, son puissant esprit sentit le besoin de définir exacte-
ment et de classer méthodiquement ces Espèces. Pour cela, il ne
suffisait plus d'avoir précisé les causes organisatrices du groupe-
ment familial, il fallait se placer au centre de ce groupement,
et observer, là, dans le détail, l'action que ces causes allaient
avoir sur la famille. En d'autres termes, il ne suffisait pas de
s'être rendu compte que les trois travaux de la Simple Récolte,
que l'Art pastoral, la Pêche côtière, et la Chasse, avaient eu une
influence sur l'organisme familial, il fallait noter ce que cette
action venue du dehors allait produire sur cet organisme, en
tant qu'organisme ayant une fonction spéciale.
Force était donc de rechercher et de définir exactement quelle
était la fonction essentielle et caractéristique de l'organisme fa-
milial.
C'est ici, c'est sur ce point particulier, qu'à notre avis. Le Play
s'est gravement trompé.
Le Plcu] a cru que la fonction essentielle de V organisme fami-
licd était de transmettre aux jeunes générations l'héritage pa-
ternel. Aussi a-t-il analysé l'action que les trois travaux de simple
récolte avaient sur celte fonction de la famille; et, poussant jus-
qu'au bout ses déductions , il définit et classa à ce point de vue
les trois Espèces de la Famille.
« La Famille patriarcale, dit-il, conserve près des parents
tous les fils mariés de plusieurs générations (2) ».
« La Famille-souche conserve près des parents fun des en-
(1) Voiries Ouvriers européens e\, Y Organisation du travail
(2) Les Ouvriers européens, t. VI, p. 511.
LA r.LASSIKICAÏION DKS ESPKCES DK LA I-AMILLL:. 57
fants mariés et désigné comme héritier. Elle établit au dehors
du foyer les autres rejetons de chaque génération avec des dots
formées par la totalité des produits de Tatclier (1) ». Et encore,
« la Famille-souche a pour caractère le libre choix par les pa-
rents d'un héritier associé » (2).
« Dans la Famille instable, les enfants issus d'un môme mé-
nage s'établissent tous successivement au dehors du foyer, puis
se divisent l'héritage laissé par les parents » (3).
Cette définition et cette classification des Espèces de la Famille,
par le mode de l'héritage, étaient tellement évidentes et telle-
ment caractéristiques pour Le Play, qu'il les répète partout,
qu'il les présente sans cesse au public, à ce point que certains
esprits superficiels ont cru que c'était là toute son œuvre. Il se
rencontre encore des gens, qui, lorsqu'on veut leur parler du
grand savant qu'était le créateur de la Science sociale, vous ré-
pondent : « Le Play, ah oui, la liberté de tester ! »
f^e Play s'étant mépris sur la fonction essentielle de la famille,
les trois Espèces qu'il a déterminées sont scientifiquement
inexactes. Nous allons le prouver.
En même temps que Le Play déterminait et caractérisait les
trois Espèces de la Famille par le mode de transmission de l'hé-
ritage, il attachait à ces espèces, par conséquent à ces modes
de transmission, des conséquences constitutives d'un état social
particulier.
C'est ainsi que la Famille patriarcale, caractérisée par l'indi-
vision et la communauté, montrait nécessairement comme con-
séquence de la communauté les traits suivants : prépondérance
de l'esprit de tradition, autorité des vieillards, faible intensité du
travail, défaut d'initiative, prédominance des groupements de la
vie privée sur le particulier (4).
De même la Famille-souche, que Le Play caractérise par la
(1) Les Ouvriers européens, t. VI, p. 512.
(2) La Constitution de l'Angleterre, t. I, p. 165.
(3) Les Ouvriers etiropéens, t. VI, p. 511.
(4) Voir la série des monographies des Ouvriers de l'Orient.
58 LA SCIENCE SOCIALE.
transmission intégrale de l'héritage à l'un des enfants, montrait
en même temps comme conséquences immédiates de cette trans-
mission intégrale l'établissement définitif des autres enfants au
dehors , l'esprit d'entreprise , la puissance de l'initiative privée ,
la prédominance du particulier sur l'État (1).
La Famille instable enfin, qui se caractérisait par le partage
égal, manifestait, comme traits essentiels et comme conséquences
nécessaires de ce régime successoral, l'instabilité sociale, le
manque d'initiative , la prépondérance de l'esprit de nouveauté ,
l'anémie de la race, enfin la prédominance de l'État sur les par-
ticuliers (2).
Et pour que cette démonstration fût complète, Le Play don-
nait, comme type des Sociétés à famille patriarcale, les tribus
pastorales du plateau central asiatique ; comme type des sociétés
à famille-souche, l'Angleterre; et comme type des sociétés à fa-
mille instable, la France contemporaine. Ces types étaient par-
faits !
Après la mort de Le Play, tous ceux qui avaient été ses disci-
ples, ceux même qui, trop jeunes pour avoir fréquenté un tel
maître, ne l'avaient connu que par ses œuvres, tous les hommes,
en un mot, qui comprenaient que la Science sociale était née,
se donnèrent la tâche de la pousser plus avant.
Il y eut alors, dans les Écoles qui se réclament de Le Play, un
grand et puissant labeur. Tandis que la Société d'Économie so-
ciale donnait tous ses soins à la continuation de l'immense en-
quête entreprise par Le Play, et faisait, avec l'outil forgé par le
maître, des monographies de familles ouvrières, un groupe de
jeunes hommes se rangeait spontanément autour de M. Henri de
Tourville, et recherchait, sous la direction de ce maître éminent,
s'il n'y avait pas lieu, avant de poursuivre cette enquête, de re-
forger et de perfectionner un instrument de travail qui datait
de 1830. Ce n'est pas en compressant de nouveaux gaz dans les
anciens appareils de Mariottc, que les Dulong, les Pouillet, les
(1) Voir la série des inonograi)hies des Ouvriers du Nord.
(2) Voir la série des monographies des Ouvriers de l'Occident, populations désorga-
nisées.
LA CLASSIFICATION PKS ESI'KCES DE LA FAMILLE. .")9
Regnault, les Cailletet..., sont arrivés à établit' les lois de la
compressibilité des gaz; mais, les uns après les autres, ces savants
s'efforcèrent de perfectionner les appareils et les conditions de
leurs expériences; chacun apporta à son tour un perfectionne-
ment.
Henri de Tourville reforgea et précisa l'instrument d'obser-
vation, et dota la Science sociale de la merveilleuse classification
que l'on connaît. Munis de cet outil perfectionné, nous nous mimes
au travail. Quel ne fu pas notre étonnement lorsqu'après un
certain nombre d'observations, nous nous aperçûmes que cer-
taines familles qui, analysées au point de vue de la transmis-
sion de l'héritage, se classaient nettement dans une espèce, ne
présentaient cependant aucun des caractères que Le Play avait
déterminés lui-même comme les caractères essentiels de cette
espèce! Je m'explique par des exemples.
En 1885, la direction de l'enseignement de la Science sociale
voulut bien me confier une mission d'étude dans le Jura ber-
nois. Durant une dizaine de jours, je demeurai chez une famille
paysanne des Genevez, petit village perdu à 1.800 mètres d'al-
titude au milieu des pâturages et des forêts, et je récoltai les
nombreux matériaux de la monographie que j'ai publiée dans
la Science sociale. Je me souviendrai toujours du pioblème qui
se posa alors devant moi. D'un coté , je me rendais très bien
compte que mes hôtes pratiquaient la transmission intégrale.
Dans toutes les Franches-Montagnes, la coutume bien établie
était de laisser l'habitation et les prairies d'herbes à faucher
nécessaires à son exploitation à l'un des enfants, généralement
au cadet; les nombreux papiers de famille que je pus parcourir
attestaient que cette pratique était séculaire. Mais, d'un autre
côté, toutes les fois que je voyais une habitation qui avait bon
aspect, qui se dépouillait de son vieux toit de planches pour se
couvrir de tuiles, et que je demandais quelles étaient les causes
de cette prospérité, on me répondait invariablement : Un tel,
oh ! il peut bien réparer son habitation et acheter des prairies ,
il a un frère , ou il a une sœur en service , en France. — Eh bien?
— Cela l'aide beaucoup; ce frère lui a laissé sa part d'héritage
60 LA SCIENCE SOCIALE.
et lui envoie une partie de ses gages. — Pourquoi? — Mais pour
avoir le droit de revenir habiter un jour dans la maison pater-
nelle. Tel était le but de tous les émigrants, aller gagner quel-
que argent dans les villes, puis revenir dans la montagne. D'au-
tres traits s'ajoutaient à celui-là et dessinaient peu à peu l'image
de la communauté familiale. Je sentais que j'avais devant moi
une famille qui ne ressemblait en rien à cette famille-souche
que Le Play nous a si merveilleusement dépeinte envahissant le
monde et établissant ses rejetons, sans esprit de retour, dans
les contrées les plus lointaines. Plusieurs fois je fus tenté de
ranger la famille des paysans du Jura bernois parmi les familles
patriarcales, mais je finis par m'incliner devant l'autorité de la
classification de Le Play : cette famille pratiquait la transmission
intégrale, elle devait donc prendre place parmi les familles-
souches.
MM. Demolins et de Rousiers firent, peu après, un voyage en
Auvergne ; ils se rencontrèrent en face du même fait, et se po-
sèrent la même question : dans quelle espèce devrait-on classer
ha famille des paysans du plateau central de la France?
Ce problème restait sans solution , lorsque 3L de Rousiers
partit en Amérique pour aller faire une série d'observations qui
devaient nous donner ce merveilleux tableau de la Vie américaine .
Aux États-Unis, cette questioh se présentait sous un nouvel as-
pect. 11 existait là un peuple hardi, rempli de vie et d'initiative,
faisant ses affaires lui-même et les faisant bien, envahissant le
Far- West, mettant en culture et colonisant d'immenses régions;
un peuple, en un mot, qui parcourait merveilleusement la car-
rière que Le Play avait assignée à la famille-souche, qui en
avait toutes les qualités et toutes les aptitudes, et cependant ce
peuple pratiquait le partage égal (1).
C'était bien le cas de dire : Cruelle énigme; fallait-il rejeter
de la terre promise de la famille-souche les Anglo-Saxons des
États-Unis, pour y faire entrer les Auvergnats! Quels soldats on
perdait, pour quelles recrues!
(1) Non pas cependant le partage forcé. (Voir la Vie Amcricaine, et la Science so-
ciale, t. IX, p. 50G et 507.)
LA CLASSIFICATION DES ESPÈCES DE LA l'A.MlLLE. fil
Ce sacrifice, il faut l'avouer, J.e Play n'avait pas hésité à le
faire! Dominé par sa classification et, voyant que Jefierson avait,
sous l'influence des idées humanitaires du dix-huitième siècle,
introduit le partage égal en Amérique, il avait condamné les
Américains du Nord à tous les maux de la famille instable.
« Gomme vous le faites très bien entrevoir, écrivait-il, dans sa
lettre-préface, à M; Claudio Jannet, les États-Unis contemporains
semblent marcher vers la décadence morale avec les excitants
que fournit, et la rapidité que comporte un grand développement
de richesses et de culture intellectuelle... Ne restons pas impas-
sibles devant cette décadence d'une grande race (1) ». Le Play
écrivait cela en 1875, et il faut se rappeler, pour expliquer son
erreur, qu'à cette époque, pour qui n'étudiait que les pouvoirs
publics, ce jugement pouvait paraître exact.
Lorsque, dans les sciences d'observation, on se trouve en face
du problème qui se posait devant nous après ces trois enquêtes,
dans le Jura bernois, en Auvergne, et aux États-Unis, on n'hé-
site pas, on recommence les observations en s'efforçant de les
faire dans des conditions plus parfaites.
Le Play avait donné, dans V Organisation de la Famille, la fa-
mille Melouga comme le type de la famille-souche ; il fallait, au
point où nous en étions, refaire son observation pour en contrôler
l'exactitude.
Par un heureux hasard, deux excellents esprits, appartenant
aux deux écoles qui se réclament de Le Play, ont refait pres-
que à la même époque la monographie de la famille paysanne
des Pyrénées. M. Butel a observé Une famille dans la vallée
d'Ossau, et M. Louis Batcave a étudié la Constitution de la fa-
mille et du patrimoine sous le for, en Béarn; la première de ces
études a paru dans la Science sociale (2); la seconde, dans la Ré-
forme sociale (3).
La monographie de Le Play avait été faite de main de maître.
Tous les faits qu'il avait relevés, MM. Butel et Batcave les cons-
(1) Les États-Unis contemporains, p. XXI.
(•2) La Science sociale, t. XIII et XIV.
(3) La Réforme sociale, t. VI, 3'= série.
62 LA SCIENCE SOCIALE.
tatent après lui. Comme lui, ils constatent la transmission inté-
grale de l'habitation paternelle. A ce trait, on devrait recon-
naître la famille-souche ! Et cependant, il se dégage des obser-
vations recueillies par ces Messieurs la même sensation que l'on
éprouve en lissant la monographie de Le Play : ces populations
montagnardes pratiquent, tout comme la race anglo-saxonne,
la transmission intégrale, ... et il n'est pas possible de renconti'er
des races plus dissemblables.
Chez ces familles pyrénéennes, nous dit Le Play, « une
moitié environ de chaque génération garde le célibat, formant
auprès de l'héritier une communauté nombreuse (1) » ; et, plus
loin : (( Voilà les biens transmis à l'ainé, mais il n'en dispose pas
en toute propriété, à vrai dire il n'en a que l'usufruit (2) »,
M. Batcave va plus loin. Après avoir constaté que, sous le for, en
Béarn, « l'ainé succède universellement à toute l'hérédité de
ses pères et mères, sans que les puinés puissent prétendre plus
qu'une légitime », il ajoute, s'appuyant sur l'autorité de M. Fus-
tcl de Coulanges : « Dans la pensée des anciens âges, le droit
d'aînesse impliquait toujours la vie commune et n'était au fond
que la jouissance des biens en commun, sous la prééminence de
l'aîné (3) ». Inutile d'ajouter que M. Bu tel confirme tous ces
traits.
Eh bien, mettez en face de cette comniunauté familiale la
famille anglo-saxonne et voyez si ces deux familles se ressem-
blent. Cette différence avait frappé au dernier siècle Arthur
Young : « Quelques-uns des hôtels de Paris, dit-il, sont im-
menses, par l'habitude des familles de vivre ensemble. Quand le
fils aîné se marie, il amène sa femme dans la maison de son
père, il y a un appartement tout prêt pour eux; si une fille n'é-
pouse pas un aîné, son mari est reçu de même dans la famille,
ce qui rend la table très animée... En Angleterre, V échec serait
certain dans toutes les classes de la société (ï) ». Le Play a noté
(1) L'Organisation delà Famille, p. 187.
{•i) Ibid., p. 27'.i.
<:}) La lie forme sociale, t. VI, p. 7-ii.
(4) Arthur Young, Voyage en France, t. I, p. 36'.».
LA CLASSIFICATION DKS ESl'ÈCKS l)H LA FAMlLLi:. 63
le môme fait, et en a l'ait im grief à la famille anglaise : Que nous
voilà loin de la communauté familiale ! et cependant aux Pyré-
nées, comme en Angleterre, on pratique la transmission intégrale.
Le Play avait relevé un autre trait chez la famille Melouga :
« Les émigrants de ces régions répugnent g-énéralement à se
fixer dans les pays étrangers et ils reviennent avec leur fortune
fonder un établissement au lieu natal (1) ». MM. Butel et Bat-
cave confirment pleinement cette observation. « L'Ossalois émi-
gré, non pour coloniser, mais pour faire fortune et revenir
ensuite au pays. Revenir riche, acheter un coin de terre pour y
faire bâtir une de ces maisons qu'on désigne de loin en loin au
visiteur comme la maison d'un « Américain », et finir ses jours
dans une aisance relative : voilà le rêve (2) ».
Opposez à cette émigration l'émigration anglo-saxonne, écoutez
seulement Le Play s'écrier : « Si l'Angleterre, malgré ses étroites li-
mites, envahit une grande partie du monde, c'est que ses familles-
souches produisent sur leurs diverses domaines d'innombrables
rejetons ; c'est que ceux-ci, formant un courant continu d'émi-
gration, fournissent à toutes les mers et à toutes les parties de
l'empire britannique des marins, des marchands et des co-
lons (3) ! »
Décidément, de l'aveu de Le Play, rien ne ressemble moins à
la famille anglo-saxonne que la famille pyrénéenne ! Et cepen-
dant il les classe toutes les deux dans la même espèce, parce que
toutes les deux pratiquent la transmission intégrale !
L'expérience était concluante, la classification de Le Play ne
tenait plus ,
IL
Démontrer qu'une classification est inexacte, et nous espérons
l'avoir fait, c'est rendre à la science un service signalé; mais il
(1) L'Organisation de la Famille, p. 37.
(2) Butel, la Science sociale, t. XV, p. 282 ; voir aussi Bactave, la Reforme sociale,
t. VI, p. 744.
(3) La Constitution de l'Angleterre, 1. 1, p. 243.
Oi LA SCIENCE SOCIALE.
y a mieux. Il faut à cette classification, qui s'en va, en substituer
une nouvelle, qui tienne compte de toutes les observations, qui
présente tous les faits dans une puissante synthèse.
Cette nouvelle classification des Espèces de la Famille a été
établie, et nous entreprenons de l'exposer aujourd'hui au public,
avec la modestie que donne l'exacte conscience de la difficulté
d'une pareille tâche.
En faisant du mode de transmission de l'héritage la cause dé-
terminante et la raison classifiante des Espèces de la Famille,
Le Play s'était trompé. Le mode de transmission de l'héritage
exerce, je m'empresse de le reconnaître, une action profonde
sur l'organisme familial, mais il n'est en réalité qu'un quel-
conque des éléments qui constituent la propriété.
Le système de Le Play abandonné, par quel autre le rem-
placer?
Quand un observateur se trouve en face de l'ensemble des
groupements qui appartiennent à un même fait social, que ce
soient les groupements du travail, ou ceux de la Propriété, ou
d'autres, peu importe, si cet observateur veut déterminer les
Espèces que présentent les groupements d'un même ordre, il
doit rechercher quel est le fait constitutif, la fonction essentielle
des gToupemenIs de cet ordre. En se mettant à ce point de vue,
on voit les Espèces apparaître d'elles-mêmes.
Mettons-nous en face du groupement familial et demandons-
nous quelle est sa fonction essentielle.
Est-ce de transmettre un héritag"e? Non^ cent fois non! Qu'est-
il besoin d'être organisé en famille pour transmettre un héri-
tage? et combien de familles bien organisées n'en transmettent
pas!
La fonction essentielle, la cause constituante de la Famille
c'est : L'éducation des jeunes (jènérations.
Tous les jours, comme l'a si justement observé Le Play, la
société subit une terrible invasion ; une multitude de petits bar-
bares naissent de tous les cùtés; ils auraient bien vite fait de
bouleverser toutes choses, si on n'y mettait bon ordre.
L'éducation n'est pas seulement nécessaire pour apprendre
\.\ CLASSIFICATION DKS ESl'ÈCKS DE LA l'AMILLi:. 63
aux enfants à jouir du Mode d'Existence, pour les mettre à
même de manger et de s'iiabiller tout seuls; son but est de
dresser ces enfants à entrer, à cadrer dans tous les groupe-
ments que les générations précédentes ont formés pour se pro-
curer des Moyens d'Existence, pour vivre en société.
Ce qui rend cette opération absolument nécessaire , et sin-
gulièrement difficile , c'est que l'enfant naît dans de telles
conditions qu'il se refuse naturellement et spontanément à toute
action commune ; il ne veut entrer dans aucun groupement, pas
plus dans ceux de l'atelier que dans ceux du foyer; il répugne
à toute combinaison de son être avec l'être d'autrui ; il est
insociable (1). Cette tendance native que l'on rencontre chez
l'enfant, — le fait ne saurait être trop mis en lumière, — n'est
pas la simple manifestation de l'ignorance où il est des lois de
la société , comme des lois de la physique par exemple ; c'est
une résistance de sa volonté à se soumettre aux lois nécessaires
à toute société, lui fussent-elles connues. Il faut donc le dresser
à vouloir lui-même autrement qu'il ne voudrait s'il suivait sa
naturelle inclination ; et cette opération est d'autant plus né-
cessaire que c'est sur ce jeune être que repose la continuité
des œuvres humaines, la continuité du genre humain.
L'éducation, telle parait être exactement la fonction essen-
tielle de la Famille. Dans cette œuvre aucune action ne peut
remplacer la sienne.
C'est donc à ce point de vue, au point de vue de l'éducation
donnée par la famille aux jeunes générations, qu'il faut se
placer pour déterminer les Espèces de la Famille.
Remarquez bien que cette éducation n'est pas une éducation
quelconque, une éducation générale dont le but serait de faire
de chaque enfant un citoyen de l'univers. L'éducation n'existe
pas, n'a jamais pu exister avec un pareil but, sauf dans les son-
ges creux de quelques idéologues. Chaque famille élève ses
enfants d'api^ès les procédés et suivant les nécessités du milieu
dont elle est ; elle les élève pour les faire entrer et les faire agir
(1) Darwin et Le Play ont mis merveilleusement ce lait en lumière.
T. XVII. 5
06 LA SClENCb: SOCIALE.
dans les organismes sociaux qui existent autour d'elle; elle les
façonne pour les rendre capables de faire partie de ces grou-
pements du Travail, de la Propriété... du Patronage, de la Re-
ligion... de la Vie publique, que les Moyens d'Existence et les
influences morales constituent d'une façon si particulière en
chaque endroit. C'est l'éducation qui donne à chaque famille,
partant à chaque société, sa physionomie particulière.
Si l'éducation a une pareille action sociale, si elle différencie
les familles et les sociétés, elle devra, dans le débat qui nous
occupe, nous montrer si la Famille pyrénéenne et la Famille
anglo-saxonne appartiennent réellement à la même espèce
sociale.
Gomment la Famille pyrénéenne forme-t-elle ses enfants? Po-
sons mieux la question : comment ses Moyens d'Existence la for-
cent-t-ils à élever ses enfants !
Sur les Pyrénées, comme sur les Alpes, comme dans les mon-
tagnes du Jura et les monts d'Auvergne, le sol cultivable
n'occupe qu'une faible étendue (1). En fait, ces hauts plateaux
intransformables sont couverts d'immenses pâturages et de
forêts.
Ces pâturages à productions spontanées, ne pouvant nourrir
qu'une quantité constante de bétail, limitent d'une façon très
étroite la densité de la population. Sur ces montagnes, chaque
habitation est un organisme bien constitué, qui, pour fonction-
ner d'une façon normale, demande un certain nombre d'ani-
maux domestiques, et de prairies à faucher, partant un certain
nombre de personnes. Si, pour une cause quelconque, une de
ces conditions, qui sont harmoniques, vient à manquer, tout
l'édifice s'écroule. Telle est la donnée du problème, telles sont
les conditions que les Moyens d'Existence imposent à chaque
Famille.
Que vont faire ces familles? Élever les jeunes générations en
leur inspirant le respect et l'amour de cet édifice qui les aljrite ;
les dresser à se sacrifier pour lui. Car tout le monde se sacrifie
[l] Voir Le Play, Monof^raphie de la famille Melouga. Se reporter aussi à l'élude de
M. Butel sur la vallée d'Ossau et à la mienne sur le Jura Ijernois.
LA CLASSIFICATION DES ESPÈCES DE LA l'AMlLLi;. (>7
dans CCS familles de montagnards! L'héritier tout le premier,
voyez son labeur : pendant les vingt- cinq ans que dure en
moyenne sa situation de chef de famille, il devra, nous dit Le
Play, établir au dehors ses frères piiinés et les aines de ses en-
fants; toutes ses épargnes annuelles y passeront (1). Il devra,
de plus, conserver auprès de lui ceux de ses frères et de ses
enfants qui préfèrent le célibat à l'éloignement (2) ; ce sera à
lui de faire vivre et de gouverner cette communauté. Si l'ainé
hérite du bien paternel, il n'en devient pas souverain proprié-
taire, il ne le possède, lui dit la coutume, que par un fidéicom-
inis perpétuel : « aliénation de lâa (du foyer) no sera valable en
deguna sorta, senz necessitaz conegudas (3) » ; le voilà averti!
Les cadets se sacrifient moins que l'aîné, mais eux aussi se sa-
crifient. D'abord, en aucun cas, ils ne peuvent réclamer leur part
en nature : avant tout, il faut assurer la permanence de l'habita-
tion. Un grand nombre y demeurent célibataires, ce sont les
ouncoiis, les tataa. D'autres émigrent; suivant l'ancienne cou-
tume, ils ne pouvaient émig-rer sans le consentement de l'aîné,
qui avait le droit de les retenir pour le service de riiabitation (2).
Une fois partis de leurs montagnes, que vont-ils faire ! Ils ne vont
pas fonder un domaine au loin, défricher la terre; ils vont se
mettre en service dans les villes, ils s'embarquent pour la RéjDU-
blique Argentine et s'engagent comme domestiques dans les
fermes d'élevage (4). Quand ils le peuvent, non seulement ils
laissent leur légitime A leur aîné, mais ils envoient encore une
partie de leurs gages pour s'assurer une retraite dans leurs vieux
jours au foyer paternel (5). S'ils sont plus aventureux, ils pren-
nent leur dot, la font valoir, mais avec l'idée bien lixe d'amasser
(1) VOrganïsalion de la Famille, p. 194.
(•>) ma., \\ 184.
(8) For nouveau, cite par M. L. Bactave, la Réforme sociale, t VI, p. 744.
(4) La Coutume du Lavedan, par M. Cheysson, dans V Organisation de la Famille _
(5) C'esl là un fait bien connu, nous n'avons malheureusement pas de statistique sur
ces mouvements de la population pyrénéenne. La Suisse, dont les populations monta-
gnardes se trouvent dans les mêmes conditions sociales, publie à ce sujet, dans son
Annuaire statistique Ae 1892, des renseignements fort curieux ; l'immense majorité de
ses émigrants vont en Amérique où ils s'emploient tous sur des fermes d'élevage; voir
pages 79 et 80.
()8 LA SCIENCE SOCIALE.
une petite fortune pour revenir se construire une maisonnette et
finir leurs jours dans leurs montagnes. Lorsque, par hasard, quel-
ques-uns de ces émigrants se marient et s'établissent à l'étranger,
comme ils n'ont pas pris racine dans le sol, comme ils n'exer-
cent que des métiers urbains, ou ayant trait à l'élevage, ils se
fondent immédiatement dans la population où ils ont élu domicile
et les familles qu'ils créent se désorganisent rapidement.
Demandez-vous maintenant ce qu'il faut mettre dans la tête
de ces gens-là pour les amener à agir comme ils le font. Dès leur
naissance, ils sont pénétrés de l'esprit communautaire, l'autorité
se manifeste à eux sous la forme particulière du chef de la com-
munauté familiale, des élus des communautés de pâturage; ils
se rendent compte que la communauté est leur plus ferme soutien,
ils font tout au monde pour y demeurer, et, quand ils la quittent,
c'est pour y rentrer un jour.
Opposez à ce type de famille la famille anglo-saxonne, et voyez
comme ses moyens d'existence, son milieu social, lui ont donné une
autre allure, lui ont appris à élever ses enfants autrement! Ici j'a-
brège, les faits sont trop connus. Reportez-vous à ce magnifique
tableau de la société anglaise que Taine nous a laissé, lisez son
cliapitresur l'éducation. Parcourez n'importe quel chapitre de
la Constitution de l Angleterre de Le Play, et dites-moi si la for-
malionque rx\nglais reçoit dans sa famille ressemble à la for-
mation que nos montagnards pyrénéens reçoivent dans la leur.
En Angleterre, commeauxÉtats-Unis, onne dresse pas les enfants
à se sacrifier à la permanence du foyer paternel, on les élève avec
l'idée de le quitter bientôt, pour toujours; on leur montre le
Far-West américain, l'Australie, la Nouvelle-Zélande comme la
terre promise où ils devront s'établir un jour, comme le domaine
dont ils s'empareront pour le cultiver et le détenir à jamais. Si
l'un des enfants reste au foyer, hérite du domaine ou de l'atelier
paternel, c'est tout simplement parce que ce foyer, ce domaine,
cet atelier, en valent un autre; s'il était plus avantageux de le
lâcher, ce serait vite fait, notre héritier partirait comme les
autres. C'est là le phénomène que l'on voit se produire aux Etats-
Lnis; à l'heure actuelle, on liquide très souvent la situation pater-
LA CLASSIFICATION DES ESPÈCES HE LA FAMILLE. 09
nelle, tout simplement parce que, la plupart du temps, il y a
mieux à faire ailleurs ; le Far-West appelle tous les hommes hardis ;
ce foyer qu'on abandonne, combien de fois le père lui-même Fa-
t-il déplacé, Fa-t-il liquidé dans sa vie (1)! Quand les États-Unis
seront peuplés comme rAngleterre, alors le foyer et l'atelier pa-
ternels en vaudront d'autres, et il se trouvera certainement un
héritier pour les prendre.
En résumé, la famille anglo-saxonne élève ses enfan ts à regarder
au dehors, à ne compter que sur eux-mêmes; chacun pour soi,
telle pourrait être sa devise. Elle fait des hommes qui n'ont qu'un
but : être chez eux, se créer un domaine au loin où ils s'établiront
atout jamais; aussi ses rejetons ont-ils envahi le monde et le
font-ils anglais, que cela nous plaise ou non!
La famille pyrénéenne, au contraire, élève ses enfants à se sa-
crifier pour la conservation de l'habitation paternelle; tout le
monde pour le foyer, telle est sa devise; elle fait des hommes
qui, pour forts et robustes qu'ils soient, n'ont qu'un désir, de-
meurer dans leurs montagnes ; et, quand la nécessité les force à les
quitter, semblables à la femme de Lot, ils retournent toujours la
tête et ils n'ont qu'un but, revenir au pays. C'est là l'histoire des
populations des Pyrénées, des Alpes, du Jura, de l'Auvergne...
Montrez-moi les contrées que ces races ont défrichées, les nations
qu'elles ont fondées!
Eh bien, quand deux organismes familiaux fabriquent des
produits aussi différents, n'est-ce pas une grave erreur que de
les ranger dans la même espèce? Ils ont, dites- vous, le même
mode successoral. Est-ce bien sùrl Observez les faits de plus près.
En prenant l'éducation donnée aux jeunes générations comme
cause déterminante des espèces de la famille, la lumière se fait, et
les différents types de famille vont se distribuant eux-mêmes en
des espèces bien définies.
Cette première expérience étant, je l'espère, concluante, don-
nons maintenant la classification des Espèces de la Famille que
nous proposons de substituer à celle de Le Play.
(1) Voir la Vie américaine, 1)Sly M. de Bousiers.
70 LA SCIENCE SOCIALE.
Au point de vue de rÉducation, toutes les familles paraissent
pouvoir se répartir, actuellement, en quatre grandes espèces ;
La Famille patriarcale,
La Famille-souche, ou particulariste,
La Famille quasi patriarcale , ou fausse famille-souche,
La Famille instable,
La Famille patriarcale rend les jeunes générations aptes à
demeurer en paix sous Tautorité du chef de famille, les habitue
à consacrer tous leurs efforts à la Communauté, à dépendre en-
tièrement d'elle. Chez elle, l'individu est annihilé, et entièrement
subordonné aux différents groupements de la vie privée,
La Faynillc-soiiclic, ou particulariste rend les jeunes générations
aptes à se tirer d'affeire toutes seules; elle forme ses enfants à être
capables de s'établir définitivement sur un domaine, elle porte
à son paroxysme l'initiative privée. Grâce à elle, la valeur de
l'individu est amenée à son plus haut degré, il est l'organisateur
et le maître de tous les groupements de la vie privée et de la vie
publique ; c'est le triomphe du particulier sur l'État.
La Fainille quasi patriarcale, ou fausse familh-souclie, ainsi
nommée pour marquer ses analogiesavec les espèces précédentes,
rend les jeunes générations capables des plus grands sacrifices
pour la permanence du foyer paternel; elle met au cœur de ses
enfants un tel amour de ce foyer et de la vie fraternelle, qu'ils
n'hésitent pas à garderie célibat pour vivre en communauté sous
l'autorité de l'héritier, et quand la nécessité les force à émigrer,
ils conservent des liens avec le foyer où ils placent leurs écono-
Hdes pour y revenir unjour. Chez elle l'initiative de l'individu est
un peu développée, mais il reste encore subordonné aux groupe-
ments de la vie privée.
La Famille instable ne rend les jeunes générations aptes à rien,
quand elle ne les rend pas inaptes à tout. Elle élève ses enfants
sans savoir développer chez eux le respect de l'autorité et de la
tradition, comme le fait la famille patriarcale et la famille quasi
patriarcale, sans faire naître chez eux la moindre valeur ori-
ginale, la moindre idée de se tirer d'affaire tout seuls, comme le
fait la famille particulariste. Chez elle, les qualités desubordina-
LA CLASSIFICATION DES ESl'KCES DE LA FAMILLE. 71
tion et d'initiative sont également absentes, et l'individu qui, en
réalité, n'a pas été élevé ^ qui n'a été rendu capable de rien, est
la proie désignée de l'État.
Examinez, maintenant, le système successoral que pratique
chacune de ces Espèces de la Famille, et dites-moi s'il suffit pour
les expliquer, pour les difTérencier les unes des autres.
Je suis loin de ne pas reconnaître l'importance considérable
qu'exerce le mode de transmission de l'héritage sur l'organisme
familial ; il peut le soutenir, comme il peut le briser, mais il ne
suffit pas pour l'expliquer, ni surtout pour le classer, A vrai
dire, le mode de transmission de l'héritage n'est que l'une quel-
conque des actions qu'exercent sur la famille les organismes sociaux
différents d'elle; il manifeste l'action que la Propriété a sur la
constitution de la Famille, et rien de plus.
Notre tâche est terminée, mais nous nous rendons bien compte
de ce qu'elle a d'incomplet et d'inachevé. Il ne suffit pas d'avoir
dégagé ces quatre Espèces de la Famille, elles ne sont en quelque
sorte que les étiquettes de quatre grands casiers où se répartissent,
pour le moment, tous les types de la Famille. Il faut maintenant
remplir ces casiers, puis, une fois remplis, analyser ce qu'ils con-
tiennent. On trouvera ainsi dans chaque espèce bien des types
différents, et on constituera les variétés de chaque espèce. En
faisant ce travail, on arrivera certainement à trouver des inexacti-
tudes dans notre classification : on la corrigera, on en proposera
une meilleure. Nous le souhaitons bien vivement. C'est la loi du
progrès dans toutes les Sciences.
Robert Pinot.
/
EN ITALIE.
III.
D'ASSISE A ROME (1).
I.
Quand j'arrivai à Assise, la nuit était déjà tombée : je m'étais
attardé au pied de la colline, à l'église Santa Maria degli An-
g-ioli. J'eus le temps d'aller au tombeau de sainte Claire, mais
je dus remettre au jour suivant ma visite au sanctuaire de saint
François
J'errai donc, un peu au hasard, dans Assise, en attendant
l'heure du diner, et je fus très surpris de ne pas voir dans les
rues plus de monde que si j'eusse été à Pompéi. Des villes où
nous sommes passés, il n'en est pas dont la décadence soit plus
complète. Celle-ci n'^st plus qu'un amas de masures à demi rui-
nées; des misérables les habitent : ce sont les successeurs des
riches marchands dont le père de François Bernardone (2) était
un des plus puissants. De retour à l'auberge, je manifestai à
l'hôtelier mon étonnement : dans des quartiers entiers, ce n'é-
taient que maisons délabrées, échoppes vides; dans les ruelles
silencieuses et obscures, on n'apercevait même pas un de ces
enfants déguenillés qui pullulent dans toute l'Italie; chacun
avait-il donc fait vœu de pauvreté et de virginité comme le
(1) Voir les deux livraisons précédentes.
(2) François d'Assise.
k
EN ITALIE. 73
grand Saint? J'appris qu'il n'y avait à cela d'autre dévotion en
honneur que celle de quitter le pays, par suite de la misère et
de l'incapacité. Des 17.000 Assisiens que mon guide indiquait,
je dus me ra])attre à V.OOO. Les autres peu à peu sont partis,
pour le Brésil, pour Buénos-Ayres, laissant, comme de simples
touristes, leurs bardes au foyer. Mais que deviendront-ils, une
fois en Amérique? Pauvres ils se sont embarqués, pauvres ils
mourront là-bas. Ces émigrants ne sont pas une jeunesse éner-
gique, instruite, en quête de fortune; ils n'ont pas souci de
s'élever par l'effort d'un travail intelligent et incessant; ce sont
des malheureux abattus, sans autre ambition que de gagner leur
morceau de pain quotidien dans quelque métier inférieur, dont
personne ne veut. Edmond de Amicis nous a décrit ces foules,
sorte de bétail exténué, que l'on entasse dans la cale des navires de
Gènes, de Livourne, ou de Naples. Des familles entières fuient le
foyer où l'on meurt de faim : c'est ainsi que la tribu patriarcale
abandonne la steppe, quand il n'y a plus d'herbe pour le trou-
peau nourricier. Mais qui songe parmi eux à se créer une posi-
tion avec ses propres ressources, seul, sans s'appuyer sur les
autres? Y en a-t-il un qui espère être jamais le maître d'une
usine, d'une ferme, d'un établissement quelconque? Où, du reste,
auraient-ils pris de telles idées? Chez eux, les riches, non
seulement ne travaillent pas, mais ne font pas travailler, préfé-
rant leurs maigres rentes, ou un traitement chétif, à un gain con-
sidérable, mais aléatoire. Aussi est-ce, dans toute la force du
terme, une émigration pauvre : gens pauvres et pauvres gens.
Ces malheureux vont se mettre dans les mains d'entrepreneurs
qui les embauchent et qui les embarquent, souvent pour une
destination inconnue. « Ils sont recrutés par des agents dans les
campagnes; ils signent un contrat en blanc dont ils n'appren-
nent les conditions qu'une fois débarqués en Amérique C'est
en masse qu'ils désertent leur pays transformé en solitude. Il
y a des localités où l'exode a été complet. Ce sont des villages
entiers qui se sont dépeuplés... Quelle pitié ces pauvres gens
inspirent, quand l'on songe combien d'entre eux ont, dans leur
poche, des contrats ruineux, imposés par des accapareurs qui
/4 . LA SCIENCE SOCIALE.
flairent le désespoir dans les chaumières et qui l'achètent; quand
l'on songe combien seront saisis à l'arrivée par d'autres exploi-
teurs, seront tyranniquement exploités pendant des années! Com-
bien d'autres, peut-être, portent déjà dans leur corps le germe
d'une maladie qui les tuera dans le Nouveau Monde (1)! »
Ils sont pourtant vigoureux, la plupart de ces Italiens; ils sont
sobres : ne se contentent-ils pas de quelques légumes, d'un peu
de pain noir et d'eau claire? Ils travaillent avec ardeur, quand ils
ont du travail ; ils économisent sur leurs modiques salaires, pour
envoyer quelque secours à ceux qui sont demeurés au pays. Que
leur manque-t-il donc pour réussir, à ces laborieux, à ces gens
sobres et économes? Ni l'art pastoral, ni la cueillette des fruits,
ni même le commerce ne leur ont appris ce qu'un homme livré à
lui-même, laissé à lui seul, peut au perfectionnement de la vie.
Ces émigrants, destinés à rester toute leur vie des manouvriers,
des maçons, des joueurs d'orgue de Barbarie, des mendiants,
vont, dans le Nouveau Monde, se trouver en contact et aux prises
avec un autre flot d'émigrants doués, tout au contraire, d'une
singulière aptitude à s'élever à travers toutes les conditions : et
ceux-là ne s'enroutent pas en bande à la merci d'exploiteurs.
Qu'était-ce que Franklin? Un menuisier d'abord, un correcteur
d'imprimerie ensuite, qui se fit, seul, publiciste, savant et grand
politique. Et le Président actuel des États-Unis, Cleveland? Jeune,
il entra dans une épicerie pour faire les courses, et, le soir, une
fois chez hii, seul, dans sa mansarde, il étudiait le grec, le
latin, les mathématiques. Le gouverneur de la Nouvelle-Zé-
lande, lord Glascow,ne racontait-il pas, l'année dernière, dans
un discours de distribution de prix à Wellington, « qu'il avait
dû s'engager comme mousse à l'âge de treize ans et qu'il lui
avait fallu apprendre, seul, tout ce qu'il savait »! Est-il besoin
de rappeler le souvenir du milliardaire Jay Gould , « que son
père, envoya seul, chercher fortune, avec un vêtement de rechange
et deux shellings, en lui disant : Tire-toi d'atfaire comme tu
pourras »? A vingt-cinq ans, il avait déjà gagné 500.000 francs.
(1) De Ainicis, Sull' Occano.
I^N ITALli:. /O
Si jamais pareille aubaine arrivait à un Italien, certes, il bor-
nerait là son ambition; assuré d'avoir du macaroni jusqu'à la
fin de ses jours, il retournerait aussitôt dans sa chère Italie,
qu'il a quittée, chassé par la misère, mais emportant le secret es-
poir d"y revenir un jour avec un petit pécule. Décidément, ces
deux types d'émigrants n'ont pas été formés à la même école.
Leur éducation ne leur a pas présenté de la même manière les
visées et les procédés de l'existence. Le contraste est grand et
singulièrement suggestif. Combien ce rapprochement de peuple
à peuple n'éclaire-t-il pas, pour nous, la science de la vie? Et
combien ne renseigne-t-il pas sur l'avenir comparatif des deux
races?
Mais ce que les Anglo-Saxons n'ont pas eu, ce qu'ils ne pouvaient
avoir, c'est un saint François : je vais le faire comprendre.
Au milieu des ruines et du silence d'Assise, l'ombre du doux
François Bernardone semble partout présente ; ici, c'est la Por-
tioucule où il aimait à prier; là, c'est la chapelle bâtie à l'en-
droit même où eut lieu, dit-on, le miracle des roses; plus haut,
c'est son tombeau dans une crypte profoiide qu'abritent deux
églises superposées, où Cimabué, Giotto, Simone Memmio ont
peint l'histoire du « Poverello ». Voici sa maison, voici la cage
d'escalier qui fut sa prison, voici la demeure où sainte Claire,
émule du saint, s'ensevelit dans la retraite. Comme la grande
sainte Catherine de Sienne, qui couchait sur une dalle nue et
portait sur son front une couronne de fer garnie d'épines, Claire
étonna le monde par ses austérités. Sa vie, cloitrée, n'eut pas,
dans l'histoire, le retentissement de celle de Catherine, que des
succès diplomatiques illustrèrent; mais Claire réussit à fonder
un Ordre, qui, malgré les rigueurs de sa règle, a déjà sept siècles
d'existence. N'est-il pas étonnant que ce peuple italien, si adonné
au plaisir, si insouciant, héritier direct du paganisme de l'anti-
quité, ait enfanté des hommes et des femmes dont l'énergie, la
volonté, l'esprit de renoncement n'ont pas connu de bornes? Au
douzième et au treizième siècle, les Romains chassaient à coups de
pierres les souverains pontifes; le cadavre du pape Formose était
exhumé et jeté au Tibre; les moines de Facfa soutenaient l'Em-
76 LA SCIENCE SOCIALE.
pereur Henri IV contrtî Grégoire VII; Venise voyait, dans la foi et
la naïveté des Croisés d'Occident, l'occasion de bonnes opérations
commerciales (1); les « clerici vagantes », parodiant les paroles
de la messe, chantaient : hilroibo ad altare Bacchi, ad deum
qui lœtificat cor Itoininis; Frédéric II enfin, roi de Naples et
Empereur, moitié athée, moitié niahométan, déclarait que le
successeur de Pierre « n'avait le droit d'exercer contre les sou-
verains aucune rigueur même pour causes légitimes ». Et c'est
à cette même époque que le bienheureux Joachim de Flore, saint
François et sainte Claire, Jean de Parme, Fra Salimbeue, saint
Antoinede Padoue (•2),'Jacopone de Todi, saint Célestin, se dres-
saient, comme des lys éclatants de blancheur, au-dessus de la
corruption du siècle ! Et leur popularité était immense ! Comment
le même milieu social a-t-il pu se prêter, au même moment, à
deux produits si différents? Comment expliquer cette contradic-
tion?
La contradiction est plus apparente que réelle. Saint François,
— pour nous en tenir à son exemple, le plus éclatant de tous, —
est bien, en vérité, « un Méridional, un poète, ami du mouvement
et de la lumière, à qui la tristesse est inconnue et que jamais
une pensée amère n'inquiéta. Il faut se l'imaginer tel que ses
premiers disciples l'ont dépeint, avec sa figure fine et souriante,
ses lèvres vermeilles, ses yeux noirs et étincelants, sa taille
délicate, sa démarche leste, et non point avec le visage émacié
et la mine lugubre qu'ont inventés sans aucun doute les artis-
tes espagnols » (3). Avant tout, il recommande la pauvreté et
l'obéissance. La pauvreté : « Allez, ne portez ni or, ni argent,
ni monnaie dans votre bourse, ni sac, ni deux vêtements, ni
souliers, ni bâton. » Qui ne sent avec quelle faveur seront ac-
cueillis de pareils préceptes dans un pays tout d'instinct com-
munautaire? à de tels accents, l'esprit de communisme se ré-
veille; plus de propriété individuelle, tout est mis en commun.
« De leurs bréviaires, de leurs pauvres meubles, des ustensiles
(1) Siamo Veniziani poi Chrisliani , « Vénitiens d'abord, chrétiens ensuite ».
(2) Saint Antoine de Padoue était d'origine portugaise.
(3) Gebhart, l' Italie mystique.
E\ ITALIE. 77
familiers, ils n'ont, suivant un bref de Grégoire IX, que /'tisiifntù
et non la propriété » (1). Et dans un élan vers Dieu, François
s'écrie : « 0 très pauvre Jésus, faites que le signe distinctif de
mes fils soit de ne jamais posséder rien en propre sous le so-
leil et de n'avoir d'autre patrimoine que la mendicité I » Des
communautaires, des mendiants, voilà bien de quoi réjouir l'âme
de cette race d'hommes dont nous avons vu tout à l'heure les
naturelles tendances. Cela nous parait dur, à nous autres, d'être
des mendiants; mais, en Italie, les enfants tendent la main au
riche voyageur avant même de savoir marcher. A Rome, il
m'est arrivé de requérir quelque renseignement d'un artisan,
d'un forgeron, d'un savetier : ces gens, qui ont un métier, ré-
clamaient quelque piécette pour m'avoir tout simplement in-
diqué mon chemin. On rencontre aussi des hommes bien mis,
qui lient facilement conversation et qui ne manquent pas,
avant de se retirer, de vous exposer leur misère et de vous
prier d'être assez bon pour leur accorder quelque secours, si
petit soit-il. Je citerais mille exemples semblables, qui aide-
raient à expliquer pourquoi Franciscains et Capucins prospérè-
rent si rapidement dans les diverses régions de la Péninsule.
La deuxième règle était l'obéissance : « Obéir humblement,
enseigne François à Fra Egidio, cela vaut mieux que de con-
verser avec les anges. » Si la soumission absolue est pénible à
ceux qui aiment à marcher d'eux-mêmes, il n'est pas, en revanche,
de joug plus léger pour qui a des sentiments tout opposés. La
liberté, l'initiative individuelle sont choses inconnues aux Ita-
liens. Parlez-leur d'être fonctionnaires, soldats, moines, vous
serez accueilh favorablement, car, là, on ne court pas les hasards,
le pain quotidien est assuré par l'État ou la Communauté,
l'emploi du temps est réglé d'avance, et on n'a, pour l'existence,
à se soucier de rien. N'est-il pas vrai que les esprits de cette
nature sont plus spontanément disposés que d'autres à laisser
retentir en eux le plein écho cette parole : « Obéir humblement,
cela vaut mieux que de converser avec les anges » ?
(1) Gebhart, l'Italie mystique.
78 LA SCIKNCE SOCIALE.
Voyez encore comme s'harmonisent bien, avec le cadre préé-
tabli de leur vie, les consolations que leur dépeint le Saint en
des traits si persuasifs : « Frère Léon, sais-tu quelle est, pour
les Frères Mineurs, la joie parfaite? Ce n'est pas de posséder
toutes les langues, sciences et Ecritures, et de prophétiser et de
connaître les étoiles, la vertu des plantes et des eaux, de con-
vertir les infidèles. — Qu'est-ce donc, Père, dit Léon, que la joie
parfaite? » Et François lui répond, que, lorsqu'ils arriveront au
couvent, boueux, mouillés, mourant de faim, méconnaissables,
et que le frère portier refusera de les recevoir, les prenant pour
des voleurs, ce sera alors vraiment la joie parfaite, s'ils suppor-
tent avec gaieté toutes ces tribulations pour l'amour du bien-
aimé Jésus (1). Un jour, il interpella un novice en ces termes :
« Mon frère, pourquoi cette figure triste? As-tu commis quelque
péché? cela ne regarde que Dieu et toi. Va prier. Mais, devant
moi et devant tes frères, aie toujours une mine saintement
joyeuse; car il ne convient pas, quand on est au service de
Dieu, de montrer un air maussade et renfrogné. » Son cœur est
embrasé par l'amour : « L'amour m'a mis dans la fournaise,
il m'a mis dans la fournaise d'amour. » Il aime toutes les créa-
tures; l'homme ne mérite pas seul son affection, il appelle les
hirondelles ses chères sœurs et il prêche les petits oiseaux :
« Louez toujours et partout votre Créateur, qui vous a donné
l'air du ciel pour royaume, les rivières et les sources pour vous
désaltérer, les montagnes et les vallées pour refuge et qui vous
donne de chauds vêtements pour vous et vos petits (2). »
Mais à quoi bon multiplier les citations? celles-ci suffisent pour
nous fixer sur le caractère de cet enfant de l'Ombrie si sympa-
thique à sa race. C'est à la faveur de cette conformité de sen-
timents avec ses concitoyens qu'il entendit, pendant tout son
apostolat, résonner à ses oreilles un alléluia ininterrompu : ce
fut, par le côté humain, la raison du triomphe enthousiaste que
lui fit cette société italienne, assez peu fervente pourtant.
Le rêve poétique, l'amour, l'obéissance, le renoncement à
(1) Fioretti.
(2) Gebhait, l'Italie mystique.
KN ITALIE. 7Î>
toute propriété individuelle, eu fallait-il davantage pour en-
chanter ces petits-fils de communautaires? Encore aujourd'hui,
n'appartiennent-elles pas bien plus au public qu'à leur proprié-
taire, ces galeries des Borghèse, des Ludovisi, des Barberini, des
Sciarra, des Doria, des Torlonia, qu'il est interdit de vendre? Et
cette villa des Borghèse, que ceux-ci sont obligés d'ouvrir au
public de Rome ! Les palais eux-mêmes ne sont-ils pas des biens
indivis, où habitent ensemble les frères et les sœurs, même
mariés? Ce ne sont pas les demeures du Signer un tel, mais de
la famille Colonna, de la famille Pamphili.
Aussi la semence que jetait à pleines mains saint François
germa-t-elle vite. « Il n'y eut jamais de prédication plus po-
pulaire... Quand il entre dans une ville, tous les habitants cou-
rent à sa rencontre. A Bologne, la grande place communale est
trop étroite pour le concours des fidèles... A Borgo-San-Don-
nino, il s'évanouit, à demi étouffé, dans les bras de ses adora-
teurs; à Gaète, il est forcé de se réfugier sur une barque, afin
de mettre la mer entre lui et la multitude » (1).
François à peine mort, son successeur, Élie de Cortone, voulut
apporter des tempéraments à cette règle d'absolue pauvreté :
mais Antoine de Padoue, soutenu par l'opinion publique, l'em-
porta, et les Franciscains demeurèrent pauvres. Le pape excom-
munia Élie, et Antoine est demeuré un des saints italiens les
plus honorés. Celui-ci, pourtant, était, à l'occasion, aussi dur
pour ses contemporains que le sera Savonarole : « Nos gras
chanoines, s'écrie-t-il, croient être quittes envers Dieu s'ils
chantent d'une voix claire, au chœur, un alléluia ou un répons...
Le Carmel est envahi par les ronces du désert, car les clercs ne
portent plus de fruits... Les démons suspendront à la fumée
infernale la chair des mauvais prélats, où elle attendra un in-
cendie plus cruel, les chaudières ardentes dont parle l'Écriture,
c'est-à-dire l'enfer, le lieu de l'anathème, du deuil et de l'inef-
fable douleur... » Jean de Parme, élu Général en 12^8, fut à
son tour acclamé comme ses prédécesseurs. Les imaginations
(1) Gebhart, l'Italie mystique.
80 LA SCIENCE SOCIALE.
s'exaltèrent de plus en plus. En 1260, les Flagellants étaient
Innombrables à Gènes et en Provence. Sainte Douceline étonne
Marseille : « Elle ne pouvait ouïr parler de Dieu, de Notre-Dame,
de saint François, qu'elle ne fût prise aussitôt d'une extase (1) ».
L'étincelle qu'avait allumée le suave prédicateur d'Assise était
tombée sur un foyer si prompt à s'embraser, que le Saint-Siège
gardien de l'intégrité du dogme, dut intervenir pour ramener
dans la vraie voie ces esprits méridionaux qui n'avaient pas
tardé à s'égarer. Le livre de Gérard de San Donnino, disciple
de Jean de Parme, fut condamné en cour de Rome et brûlé à
Paris au parvis Notre-Dame, après avoir été condamné égale-
ment par l'Université, qui « représentait, d'une certaine façon,
l'esprit pratique et mesuré de la France (2). » Mais voici les
Flagellants qui, nus, se frappent en parcourant les rues de Rome;
les(( Apostoli », qui pratiquent « le communisme à outrance » (3).
Jacopone de Todi s'enduisait le corps de poix; puis, après s'être
roulé dans des plumes, il sortait ainsi et se promenait; par
l'ordre de Boniface VIII, il fut enfermé à Palestrine ; mais, quand
il mourut, on vit reparaître sur sa tombe l'enthousiasme reli-
gieux par lequel le petit peuple avait salué jadis la morl de
François d'Assise » (V).
J'ai essayé, par cette accumulation de faits, de montrer quelle
conformité de sentiments unissait François et les Italiens. Ceux-ci
exagérèrent jusqu'à la folie les préceptes du saint. Il avait prêché
la pauvreté , le renoncement à toute propriété particulière , et les
« Apostoli » voulaient le communisme le plus absolu. Mais il
avait dit que l'amour et la joie de l'âme étaient les bases de la
religion, et aussitôt ces Italiens , ardents et gais, avaient senti
leur cœur s'enflammer. Voilà dans quelles conditions harmoni-
ques entre la grâce et la nature une foule si nombreuse se pressa
sous le manteau de saint François ; voilà comment une règle , qui
nous paraît si sévère , se trouvait pourtant en rapport avec les
(1) Vie de sainte Douceline, par l'abbé Aubancl.
(2) Gebhart, l Italie mystique.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
EN ITALIE. 81
plus secrets instincts des contemporains du sceptique Fré-
déric II (1).
Aujourd'hui, François dort dans sa crypte d'Assise. La basi-
lique qui s'élève sur son toinl)eau a été sécularisée et les moines
qui le gardaient ont dû partir : ils se sont réfugiés autour de
Sainte-Marie des Anges, et la dalle qui pèse sur les cendres du
saiat ne résonne plus que rarement sous les pas religieux des
pèlerins. Quelques artistes viennent étudier les fresques à demi
effacées des primitifs toscans , et les touristes, à l'allure pressée ,
descendent rapidement de l'église supérieure , éblouissante de
clartés, à l'église inférieure, basse et ténébreuse , puis à la cha-
pelle souterraine dont l'obscurité n'est percée que par les lueurs
vacillantes des lampes sacrées... Qui pourrait bien dire l'avenir
de la moderne Italie?
Le bruit des cascades et des usines de Terni nous arrache à la
solitude et au silence d'x\ssise. Des cheminées, des fabriques, de
l'électricité , de la fumée noire , nous sommes donc bien dans le
siècle de la houille et de la vapeur. Pise, Florence, Sienne, Pé-
rouse auraient pu nous le faire oublier. Terni n'est pas perché
sur le sommet d'une montagne comme tous les villages que nous
avons aperçus par la portière de notre wagon; la ville s'étend à
plat au milieu d'une plaine fertile et cultivée. Il y a une heure de
marche d'ici à la colline la plus voisine , d'où se précipitent , de
deux cents mètres de haut, les ondes écumantes du Velino : aussi
l'eau et la force motrice sont-elles en abondance à Terni. Ce spec-
tacle démentirait-il ce que la vue d'Assise nous a appris de
l'Italie? Non ; car n'allez pas croire que ce soient des particuliers
qui emploient cette force. Ces scieries sont la propriété de l'État ;
quant à une autre grande manufacture qu'on aperçoit là, elle est
(1) U y aurait une étude, à la fois sociale et religieuse , bien intéressante, à faire sur
les traits communs aux saints tfune inème race et d'une même époque de la race. On
y verrait que la sainteté elle-même, comme tout ce qui agit sur l'homme et par
l'homme, est modifiée, dans ses formes, dans sa manière d'être, par les conditions so-
ciales au milieu desquelles elle se produit. On y verrait que. pour grands et excellents
que soient les saints d'un pays ou dune époque, ils laissent toujours à côté deux et
après eux des voies nouvelles à parcourir.
T. XVll. 6
82 LA SCIENCE SOCIALE.
plus officielle encore : on y fond des fusils et des canons. Les villes
industrielles de l'Italie demeurent, on le voit, bien en arrière de
Roubaix, Liège, Manchester, Philadelphie, Pittsburg. Exploiter les
riches étrangers, sous prétexte de les guider dans leurs excursions,
les conduire en voiture aux sites pittoresques, leur faire payer
fort cher une nourriture peu satisfaisante, tel est, à Terni, comme
dans toute l'Italie, le métier le plus en faveur.
Le train atteint Orte, Monte Rotondo, et déjà le dôme de Saint-
Pierre, colossal écran posé devant le soleil qui se couche, appa-
raît ceint de rayons dorés comme dans une auréole de gloire.
II.
Quelqu'un a-t-il jamais mis le pied sur le sol de Rome sans
penser au Forum, au Golisée, au Capitole, au Vatican, au Corso,
aux Papes, aux Césars, aux Orsini , aux Colonna? Et cependant
l'espace qui se déploie devant le débarcadère du chemin de fer
ne présente aux yeux qu'un spectacle bien peu fait pour réveiller
ces souvenirs des temps passés. Cette place porte le nom de Do-
gali, en mémoire des soldats italiens tués dans l'Erythrée, il y a
cinq ans : l'Erythrée est ce pays que les autres peuples civilisés
appellent tout naïvement rÉthiopie ; mais, puisque Erythrée sonne
mieux aux oreilles des descendants de Romulus, ne leur refusons
pas cette satisfaction. Cette emphatique dénomination est, du reste,
ce qu'il y a de plus antique dans ce quartier tout à fait moderne
ou modernisé. De grandes bâtisses de six à huit étages entou-
rent la place; des cafés et des chalets plus ou moins suisses, où
l'on sert des sorbets à la napolitaine, de la bière romaine ou des
crèmes Chantilly, étalent leurs terrasses sur la voie publique. Un
square ombrage un coin de la place ; une fontaine lumineuse
jaillit à son extrémité ; dans la partie des thermes de Dioclétien
que Michel-Ange n'a pas transformée en église, on chante « Ta-
muraboumdié » et (( la Pauvre Fille ». O temporal Peut-être vous
imaginez- vous, d'après cette description, que la place de Dogali
ressemble assez à quelqu'une des places de Paris et vous me de-
EN ITALIE. 83
mandez, je le comprends, de vous mener dans un lieu moins
banal. Mais ne vous hâtez pas tant, et avant de descendre la rue
Nationale qui nous conduira au Corso , restons encore ici un
moment.
Soit que la municipalité, ou le g-ouverncment, ait dépensé tous
les c ledits disponibles pour l'édification de cette place et pour
son ornementation, soit qu'il existe un autre motif inutile à re-
chercher, les arroseurs municipaux y sont tellement rares que les
jours de tramontane, la poussière, le soleil et tous les vents de la
création s'y ébattent de manière à rendre ce lieu impraticable
aux hommes. Le square n'est qu'une oasis desséchée et poudreuse,
au milieu de ce Sahara. Quant au café-concert, la modicité du
prix, — 50 centimes, consommation comprise, — vous indiquera
suffisamment que nous ne sommes pas en présence d'une popula-
tion riche; mais ne vous y trompez pas, cet établissement est un
des meilleurs de Rome et un des mieux fréquentés, et nous
sommes ici dans un faubourg' aristocratique. Le tableau sera
complet, lorsque je vous aurai montré les maisons inachevées
faute d'argent. J'oubliais la fontaine. Elle est aussi simple que de
mauvais goût; mais le soir elle est lumineuse, exactement comme
celles de l'Exposition universelle de 1889. J'ajoute qu'à l'occasion
de la première visite de l'Empereur d'Allemagne, la décoration
de cette place fut complétée par une rangée de chevaux en carton
peint.
Passons au Corso, longue rue animée, avec d'élégants et
nombreux palais, et de riches magasins ; elle se dirige tout droit
vers la piazza del Popolo. A peu près au milieu du Corso se
trouve le lieu de réunion le plus à la mode de la capitale du
royaume d'Italie : la piazza Colonna. C'est vers cinq heures que
l'on va s'y promener. Après avoir soigné longuement et minu-
tieusement sa toilette, on s'y rend, chaussé de ses plus fines bot-
tines vernies, la cravate et la main ornées de ses plus gros bi-
joux; puis, une fois arrivé devant le café Araguo et le magasin
des frères Bocconi, sorte de « Bon-Marché » au dix-millième,
on s'arrête; on demeure là une heure ou deux, presque sans
bouger; tout autour de vous se pressent d'autres Signori, mieux
8i LA SCIENCE SOCIALE.
vctus les uns que les autres : plus il y a de monde, plus on est
satisfait de sa journée. « A quoi, direz-vous à un habitué du lieu,
vousêtes-vous occupé pendant deux heures? — Eh bien, vous ré-
pondra-t-il, j'ai salué la marquise Z..,, ou la comtesse de X... (il
y a tellement de marquises et de comtesses! il n'est guère d'équi-
page qui ne soit blasonné). Mais mes salutations n'ont duré qu'un
moment; j'ai ensuite raconté à mes amis mes bonnes fortunes,
je leur ai indiqué une roulette clandestine, où je suis naturel-
lement en train de gagner des sommes folles. Ils m'ont, à leur
tour, répondu par le récit du bal où ils ont été hier, de la soirée
où ils ont été présentés l'autre jour à tel prince ou à tel ambas-
sadeur exotique. » Les sujets de conversation d'ailleurs abondent
d'eux-mêmes : plus on parle, plus on a de choses à se dire!
Quel est celui qui se lasserait d'exposer sa généalogie, ou de
se vanter de ses relations? Tout cela, pensez-vous, doit pour-
tant, à la longue, perdre de son intérêt et, à moins d'être en
compagnie de gens prodigieusement doués d'esprit, on ne peut
guère tarder à sentir le vide horrible de tels entretiens. « Mais, vous
dira-t-on, s'agit-il d'être intéressant? Ne suis-je pas ici unique-
ment pour passer un temps dont je ne sais que faire? Je suis
un oisif, ou un fonctionnaire, d'autant moins chargé de besogne
que mes collègues sont légion; j'éprouve un vif besoin de re-
muer ma langue, peu m'importe à quel propos. J'ai d'ailleurs
des amis qui ont de l'esprit. » Les Italiens sont fins, la vie urbaine
dégourdit les plus bornés. Quelques-uns sans doute sont proches
parents de Tartarin; leur imagination voit double; ils discer-
nent mal ce qui est « shoking » de ce qui ne l'est pas; mais ils
ne sont pas toujours pour cela les moins recherchés.
Il y a, il faut le dire, un sujet dont on s'entretient généra-
lement peu, et pour cause : c'est la bonne chère. Mon compagnon
me dit, en désignant de l'œil la foule compacte et élégante
amassée sur le trottoir : « Il y en a parmi ceux-là plus d'un qui
n'a pas encore déjeuné », et il était bientôt l'heure du dîner,
ce qui ne les empêchait pas de supporter gaiement leur appétit
retardé ; leur estomac est plus complaisant que le nôtre. Suivant
le mot de Wellington, là ou une armée française a le néces-
ES ITAMi:. 85
saire, une cinnée anglaise meurt de faim et une année italienne
a du superflu. C'est dans le même ordre de réflexions qu'un
Romain de ma connaissance, devenu habitant de Paris, s'éton-
nait que son concierge mangeât mieux que lui , qui était un
Signor, Nous, ajoutait-il, nous étions toujours prêts à nous lever
de table sous le moindre prétexte, tandis que lui devenait d'une
humeur exécrable si on le dérangeait avant (ju'il eût vidé sa
bouteille de vin et pris son café.
A la piazza Colonna, les Romains se tiennent en repos : on
croirait qu'ils ont peur de déranger la symétrie de leur vête-
ment. Mais n'y a-t-il pas, par contre, des quartiers où l'on tra-
vaille? Non, il y a des quartiers riches et il y a des quartiers
pauvres; mais, des quartiers où l'on travaille, je n'en ai ren-
contré nulle part; car ce n'est point travailler que d'ouvrir
les portes des églises, de vendre des allumettes, de courir après
les étrangers pour leur arracher un pourboire, une mancia,
une buona mano, une bottiglia, ou pour leur faire acheter des
objets d'art frelatés, des chapelets et des images plus ou moins
bénits par le Saint-Père. Ainsi, bien des analog-ies avec Assise et
Terni !
On a pourtant appelé ici de nombreux ouvriers, lorsque gou-
vernement, municipalité, spéculateurs ont été pris de la manie
de construire. « On décrétait chaque jour de nouveaux travaux...
Rome devait avoir un port sur la mer, elle devait devenir une
ville industrielle; sa transfiguration devait s'opérer comme par
enchantement (1). » Quelle idée sing-ulière c'était là! Mais ne
sommes-nous pas au berceau même de la grande centralisation
antique? Habitués depuis des milliers d'années à des régimes
politiques qui ont détruit tout esprit d'initiative privée, les Ro-
mains n'ont pas été le moins du monde choqués de ces vastes
entreprises administratives. Mais on n'eut pas longtemps à at-
tendre le résultat de projets aussi g'randioses, et toute l'Italie,
du Nord au Midi, fut bientôt définitivement fixée sur ce point.
« Les banques d'escompte et soies de Turin, la banque subal-
(1) Merlino, l'Italie telle qu'elle est.
86 LA SCIENCE SOCIALE.
pine, la banque de Turin, la Banque des constructions de Milan,
la Banque tibérine, la Banque des constructions de Rome, la
Société de l'Esquilino, etc., etc., » fermèrent tour à tour leurs
guichets, bien que le gouvernement eût accordé « 50 millions
à la Banque de Turin et d'autres sommes à d'autres banques,
ce qui leur permettait de distribuer des dividendes de 15 à 30 ^
à leurs actionnaires ». Aussi les travaux d'embellissement ces-
sèrent-ils tout à coup, et, au lieu de somptueux palais, d'indus-
tries florissantes, de ports de mer, ce ne sont partout que de
lamentables ruines où gitent des milliers de malheureux sans
ouvrage et sans pain. « On croirait être dans une ville assiégée...
Partout des travaux inachevés, des rues en désordre, des commu-
nications interrompues, de vastes palais inutilement acquis par
le Conseil municipal : une confusion, un gaspillage indescrip-
tible (Ij. » Heureusement, touristes et pèlerins, peintres et
sculpteurs continuent à venir nombreux à Rome, ce qui permet
aux ouvriers inoccupés de ramasser quelques sous en portant
les colis, en ouvrant les portières, en obsédant les voyageurs
de mille manières. Toujours même solution à la question de
vivre !
En 1870, il y avait un peu plus de deux cent mille habitants ;
aujourd'hui, il y en a quatre cent mille; la cour et le gouver-
nement occupent, il est vrai, un grand nombre de fonctionnaires,
mais le gros contingent de cette nouvelle population provient
de ces travailleurs que l'on laisse aujourd'hui sur le pavé, après
leur avoir imprudemment conseillé d'abandonner leurs champs
et leurs chaumières. Ce sont eux qui demeurent en dehors de
la porte San Lorenzo et aux Prati di Castello, faubourgs où il est
dangereux de s'aventurer une fois la nuit tombée. Une tourbe
immonde habite ce qui fut la place de Saint- Jean de Latran et,
chaque jour, des coups decouteau et de sanglants méfaits de tout
genre attirent l'attention sur ce repaire. Cette place San Gio-
vanni, de l'avis de Taine, n'avait rien d'égal à Rome : « On ne
peut, écrit-il, imaginer un spectacle plus simple, plus grave,
(1) Sénateur ViUeleschi, Séance du Conseil municipal, 1889.
i
EN ITALIE. 87
plus beau... On n'a pas l'idée d'un déploiement d'espace si
bien peuplé, d'une solitude si calme, si noble... Sur la droite
se développe la large campagne, au milieu un aqueduc éclairé,
dans le lointain des montagnes rayées et bleuâtres, marbrées
de grandes ombres et çà et là tachées de villages blancs...
Entre les briques roussies , sous les créneaux disjoints du mnr
d'enceinte, on voit se lever en bouquets des chênes verts, des
cyprès, des pins illuminés par le soleil ({ui penche. » Tel était le
solennel et mélancolique paysage que l'œil découvrait du haut
de l'escalier de Saint Jean, oniniînn ecclesiamm uî'bis fl oi^bis
mater et caput. Je viens de dire de quelle manière il a été trans-
formé.
Avant l'entrée des Piémontais à Rome, on accusait le pape
d'être la cause des infortunes de ses sujets; sous le règne d'Hum-
bert, les mêmes abus subsistent, le personnel seul est changé.
Pourquoi en serait-il autrement? Ce n'est pas du gouvernement
que dépend la prospérité d'un peuple; tant qu'il n'y aura ni
agriculture, ni industrie, ni grand commerce, qui surgissent de
l'initiative privée, aux mains d'une élite de la race, la république
pourra succéder à la royauté, comme celle-ci a succédé au pou-
voir pontifical, les moyens de vivre resteront toujours les
mêmes. Il est certain que cette caricature du parlementarisme
anglais n'a pas amélioré la situation des Romains; cela saute aux
yeux. On était, après tout, plus heureux sous le règ-ne de Pie IX,
au point de vue matériel. Les fonctionnaires nombreux que l'on
a créés pour des emplois nouveaux ne sont pas, bien entendu,
de cet avis, non plus que toute cette plèbe de sac et de corde qui
s'est abattue sur la jeune capitale, se promettant qu'une fois là
elle n'aurait qu'à couler des jours fortunés. Mais les deux cent
mille Romains (lavant l'occupation ne profitent en rien des
bienfaits du récent état de choses : ceci est évident, lorsqu'on
sait que la populatiou de Rome est uniquement organisée en
vue de l'exploitation des voyageurs et des pèlerins, dont laf-
fluence est considérablement ralentie par la condition présente
de la papauté. De plus, autrefois, on ne levait pour ainsi dire
pas d'impôts , la charité du monde catholique suffisait pour ali-
88 LA SCIENCE SOCIALE.
menter le trésor du Saint-Siège. L'impôt du sang, aujourd'hui
le plus lourd, était alors le plus léger. Quinze mille hommes de
troupes françaises, les gardes suisses, quelques gendarmes pon-
tificaux, formaient toute l'armée. La richesse arrivait avec les
fidèles, qui accouraient en foules innoml^rables pour voir le
pape officier dans Saint-Pierre à l'époque des grandes solennités.
Dans ces jours de fête, l'Église déployait toute sa pompe; tapis-
series antiques, chapes damasquinées, orfèvreries d'or et d'ar-
gent, candélabres ciselés par Benvenuto Cellini, musique de
Pergolèse et de Palestrina, voix de la chapelle Sixtine, rien ne
manquait pour charnier les amis des arts et de la religion. Main-
tenant, la basilique du Bramante et de Michel-Ange est silen-
cieuse; les calices, les ostensoirs, les vêtements sacrés reposent
au fond des sacristies , le son des trompettes d'argent ne retentit
plus sous la vaste coupole ; une fois par hasard quelque céré-
monie extraordinaire, un jubilé, ramène un flot de peuple dans
ce temple abandonné ; mais ce n'est jamais qu'une pâle image
des fêtes d'antan. ils sont passés les jours où les parapets du
pont Saint-Ange croulaient sous la poussée de la multitude qui
se précipitait au tombeau des Apôtres?
En revanche, l'Italie est une grande puissance. Elle a une
grande armée comme l'Allemagne, une grande flotte comme la
France, une Chambre haute et une Chambre basse comme
l'Angleterre; elle a des colonies en Afrique; l'Empereur Guil-
laume l'honore de ses visites et de son alliance ; elle a une légion
de fonctionnaires comme ceux de Louis XIV, de Napoléon. Mais
d'aussi beaux dehors cachent mal la laideur des dessous; c'est
toujours la même chose : tout pour l'extérieur, tout pour l'ap-
parence, comme ces élégants messieurs de la place Colonna qui
ont des diamants aux doigts, mais le ventre vide! -
Les Italiens ont heureusement la consolation facile. Sans
doute, vous disent-ils, tout n'est pas comme nous l'aurions dé-
siré; mais considérez un peu que nous naissons à peine; vous
voulez comparer notre pays à la France; vous ne réfléchissez
donc pas que voilà vingt ans seulement que nous sommes au
monde? Nous sommes jeunes, donnez-nous le temps de grandir.
EN ITALIE. 89
Ils tirent volontiers un trait sur les années antérieures au Ri-
sorginiento] ce n'était là qu'une préface à l'histoire d'Italie.
Médicis de Florence, Doria de Gênes, Dandolo de Venise, Jules II,
Léon X, effacez-vous et saluez, voici le prince de Naples qui
revient de Metz ! Notre sœur latine ne soupçonne même pas qu'en
dépit de sa jeune Constitution elle continue tout simplement le
passé. Elle s'est mis un peu de rouge sur les joues pour se
donner des airs de fraîcheur et de jeunesse; mais si le fard a
dissimulé sur son front les rides et sur ses tempes les « pattes
d'oie », elles sont toutes prêtes à reparaître ; c'est en travaillant
et non en s'attifant à la moderne qu'elle empêchera l'avenir de
ressembler au passé.
Le fera-t-elle? Saura-t-elle, en ses vieux jours, corriger son
caractère et refaire son tempérament? A Rome, plus qu'en aucun
autre lieu, ce fut le triomphe de la vie urbaine, et d'une vie
urbaine spéciale qui n'était pas fondée, comme à Venise, sur le
commerce maritime, comme à Florence sur le commerce de
l'argent, mais sur la faveur, l'intrigue et le népotisme. Les
factions étaient en guerre perpétuelle pour s'arracher la puis-
sance qui permet de dépouiller les adversaires de leurs biens.
C'était de la haute mendicité à main armée. Les Orsini, les Co-
lonna remplissent les siècles de leurs luttes : les papes sont à
chaque instant obligés de s'enfuir pour échapper aux partis qui
se disputent la ville. Les conclaves délibèrent, assiégés par la
révolution, les neveux du souverain pontife défunt ameutent la
populace pour faire élire un successeur de leur choix; tantôt ce
sont les neveux d'Urbain VIII, les Barberini, qui conspirent,
négocient, menacent, tantôt c'est César Borgia qui, à la mort
d'Alexandre VI, se pose en grand électeur. Avoir au gouverne-
ment quelqu'un des siens, voilà le point capital ; aussi les vain-
cus n'essaient-ils pas de se relever par le travail; ils trament
dans l'ombre, une petite comb'mazionc, ils se groupent autour
d'un chef de clan habile et hardi , et quand celui-ce se sent assez
fort, quand il a distribué les rôles, aussi bien ceux qui doivent
se jouer à ciel ouvert que ceux qui doivent se jouer dans l'ombre,
il s'élance, aidé de tous ses clients, à l'assaut du pouvoir.
90 LA SCIENCE SOCIALE.
Ce n'est point l'Église, ainsi que plusieurs l'ont cru , qui fut
responsable de ces fâcheux événements. Établie à Rome , gou-
vernée par des Italiens, vivant au milieu d'un peuple qui , après
s'être pendant tant de siècles eng-raissé aux dépens de l'univers,
ne désirait que continuer cette agréable existence aux dépens de
la chrétienté, l'Église, loin d'être la cause de faits qu'elle dut
subir, eut plus à en souffrir qu'à s'en louer. Les Italiens introdui-
sirent dans l'Église les défauts caractéristiques de leur race , dé-
fauts qui choquent tant les autres peuples, et ceux-ci ont souvent
accusé la religion de fautes dont les hommes seuls, dont les
Italiens, étaient coupables. Qui sait si les nations du Nord de
l'Europe, orientées vers le particularisme , auraient suivi Luther,
Calvin, Henri VIII, si ellesn'avaientcru voir danslaRome chrétienne
une résurrection de l'Empire des Césars ? Quand ils quittaient
leurs brouillards pour aller se prosterner au tombeau de saint
Pierre, ces ruraux étaient scandalisés par les mœurs de cette ci-
vilisation urbaine. Il n'est point jusqu'à l'une des plus hautes
gloires de la papauté, jusqu'à cette libérale protection accordée
aux beaux-arts, qui ne fût pour leur déplaire. Les Vierges angé-
liques de leurs tristes cathédrales, les Christs en croix de Memiing,
les tryptiques de Van Eyck leur semblaient plus édifiants et plus
appropriés à des lieux saints que les madones païennes des Ro-
mains. Accoutumés aux clartés éteintes des édifices gothiques,
leurs yeux étaient éblouis par les splendeurs et la lumière abon-
dante des temples italiens. Us ne comprenaient pas l'empresse-
ment du vicaire du Christ à recueillir, dans son palais, les Vénus,
les Antinous, les Apollons, lesBacchus; ils n'avaient encore ad-
miré, dans leurs campagnes , que quelques statues de saints en
bois grossièrement taillé et des crucifix lamentables au fond de
chapelles ténébreuses. Les vitraux de leurs églises ne laissaient
passer que des lueurs douteuses; ni la prière ni le recueillement
ne leur étaient plus possibles dans ces vastes nefs romaines inon-
dées de soleil (1). Aussi Luther exploite-t-il cet état d'esprit?
(1) L'église italienne est gaie et somptueuse comme un salon. Pour les Italiens , Dieu
est avant tout un bon pi'ie, qui n'exige pas de ses enfants un respect excessif : aussi se
promène-l-on, cause-ton, sourit-on dans sa demeure, sans plus penser à mal que si
EN ITALIi:. 91
lors([iril s'écrie : « Les Italiens sont les plus impies des hommes ;
ils se moquent de la vraie religion... Ils associent la plus grande
indifférence pour les dogmes sérieux à une basse superstition
pour les bagatelles. » Knfin, une dernière goutte fit déborder le
vase : le concile de Latran proclama que des indulgences seraient
accordées à qui enverrait son obole pour l'achèvement de Saint-
Pierre. Et Luther continue : « Voyez, les voilà maintenant qu'ils
vendent le ciell » En 1517, il lève définitivement, à Heidelberg, le
drapeau de la révolte.
Cependant nous sommes sous le pontificat de Léon X : la basi-
lique la plus grande de la catholicité s'achève sous la main de
Bramante, de Raphaël, de Michel-Ange : le pouvoir temporel porte
ses plus beaux fruits. Mais si l'Église, grâce au milieu social où son
siège fut établi , eut la fortune d'être gouvernée par d'illustres
pontifes, amis des arts, des lettres, des sciences, il faut recon-
naître qu'elle paya quelquefois cher cet avantage.
[A suivre.
Georges Laixk.
l'on élait chez un chef de famille qui administrerait les siens avec douceur et indul-
gence.
Le Directeur-Gérant : Edmond Demolins.
TYPOGRAPHIE FlK\UX-DIDOr ET C''. — .MESXIL (EURE).
LE MOUVEMENT SOCIAL
QUESTIONS MAL POSÉES.
Pendant les dernières grèves des mi-
neurs du Nord, l'administration d'une
des houillères refusa d'entrer en pour-
parlers avec une délégation d'ouvriers.
Elle en donna cette raison : Oti ne dis-
cute pas sur le pied d'égalité avec ceux
qu'on paye.
Cette parole a été l'objet de discus-
sions fort vives dans la Presse : les uns
l'approuvaient; les autres déclaraient
que l'ouvrier, qui donne son travail, est
l'égal du patron, qui donne le capital.
On peut discuter cette question pen-
dant des années sans arriver à s'en-
tendre; c'est un excellent exemple de
question mal posée, ce qui est d'ailleurs
le cas pour la plupart des questions so-
ciales.
La question est mal posée, parce
qu'on essaye de la résoudre par le rai-
sonnement pur, au nom du bon sens,
de la justice, de l'humanité, de l'égalité,
etc. On se bat à coups de sentiment; or
chacun a le sien et s'y tient.
C'est ainsi encore que l'on discute
beaucoup, en ce moment, la question
du juste salaire. Les uns disent : « Le
juste salaire est celui qui suffît à nourrir
l'ouvrier. » Les autres disent: « Le juste
salaire est celui qui nourrit non seule-
ment l'ouvrier, mais encore sa famille. »
Ainsi posée, la question n'a qu'un inté-
rêt moral, en quelque sorte philoso-
phique, et ne peut aboutir à aucune so-
lution précise et pratique.
Revenons à la première question.
Comment doit-elle être posée , pour
LE MOUVEMENT SOCIAL. — III.
aboutir à une solution positive, à une
solution qui s'impose, à une solution
réellement scientifique?
La question doit être posée ainsi :
« Dans quels cas discute-t-on sur le
pied d'égalité avec ceux qu'on paye?
Dans quels cas ne discute-t-on pas avec
eux sur le pied d'égalité? »
La question de principe se trouve
ainsi immédiatement ramenée à une
question de fait. Dès lors, elle est solu-
ble, parce qu'elle peut être soumise à
l'observation et à l'analyse. Elle est
aussi soluble que la question de savoir,
par exemple, dans quel cas tel corps
s'amalgame avec tel autre, dans quel
cas il ne s'amalgame pas. D'instinct,
vous devez pressentir que la question
ainsi posée est susceptible d'une solu-
tion; et, par la réflexion, vous vous
rendez compte qu'elle est susceptible de
solution , parce qu'elle devient suscep-
tible de constatation.
Les plus ignorants savent que la si-
tuation des ouvriers vis-à-vis des patrons
est très différente d'une époque à une
autre, d'un pays à un autre. On peut
analyser, comparer et classer ces diffé-
rences, suivant qu'elles vont du pied d'i-
négalité le plus complet au pied d'égalité
le plus complet, par exemple de l'es-
clave antique ou de l'esclave nègre ac-
tuel à l'ouvrier des Trade-Unions. Vous
savez que non seulement ce dernier dis-
cute ses intérêts avec son patron, mais
que les patrons ont souvent pris pour
intermédiaires entre eux et les ouvriers
les chefs mêmes des Trade-Unions. Ils
ont déclaré, dans une enquête faite par
1
LE MOUVEMENT SOCIAL.
le Gouvernement, que les Trade-Unions
comptaient dans leur sein leurs meil-
leurs ouvriers.
Les types extrêmes d'inégalité et d'é-
galité vis-à-vis du patron et un nombre
plus ou moins grand de types interca-
laires étant connus, la question devient
très facile à résoudre. Il ne s'agit plus
que de déterminer quelles sont les con-
ditions de milieu social, de formation
individuelle, etc., qui ont donné nais-
sance, à une extrémité, au type de
l'esclave; tout le long de la série, aux
divers types intermédiaires; enfin, à
l'autre extrémité, au type des Trade-
Unions que nous avons pris, par sup-
position , comme le plus rapproché du
patron.
Ce second point étant élucidé, on peut
répondre à la question avec certitude.
On sait dans quels cas on discute sur le
pied d'inégalité plus ou moins absolu;
dans quels cas, sur un pied d'inégalité
plus ou moins atténué ; dans quel cas,
sur le pied d'égalité plus ou moins com-
plet.
Dès lors, à ceux qui préfèrent l'inéga-
lité, on peut indiquer les causes qui
produisent nécessairement ce type; à
ceux qui préfèrent l'égalité, les causes
qui produisent non moins nécessaire-
ment l'autre type. Enfin , on peut dé-
montrer aux uns et aux autres que, dans
une société qui ne réalise pas les con-
ditions nécessaires, le type désiré ne
peut être produit, pas plus qu'on ne
peut cultiver la vigne et l'olivier en de-
hors de certaines conditions de sol et
de climat.
On aboutit ainsi à constater que, pour
résoudre la question pratiquement, il
faut se replacer, en fait, dans les condi-
tions sociales qui produisent le type que
l'on veut obtenir, absolument comme,
pour produire de la vapeur ou de la
glace, il faut se placer dans des condi-
tions déterminées de chaleur ou de
froid. Cela revient à dire que le type de
l'esclave, comme celui de l'ouvrier des
Ïrade-Unions, comme tous les types
intermédiaires, sont les produits du mi-
lieu social et qu'on ne peut les obtenir
qu'en reconstituant un milieu analogue.
L'échec de tant de braves gens qui
s'acharnent à résoudre, par théories et
par systèmes, la question sociale, vient
précisément de ce qu'ils veulent obtenir
des résultats en dehors des conditions
qui seules peuvent les produire : ils tra-
vaillent, avec une persévérance extraor-
dinaire, à faire produire des lapins par
des carpes. Cette génération n'existe
pas dans la nature.
La question du « juste salaire » peut
être résolue d'une façon tout aussi po-
sitive. Ce n'est pas davantage une ques-
tion de prmcipe, mais une question de
fait. Sa solution varie suivant les con-
ditions du milieu social. Cette démons-
tration a été faite dans la Science so-
ciale (1).
Oh! j'entends bien ce que vous allez
m'objecter : Il est si facile, si simple, si
à la portée du premier venu, de résou-
dre les problèmes sociaux par le rai-
sonnement, par le sentiment, par des
théories, par des systèmes, tandis qu'il
est si long, si compliqué de les résoudre
par l'analyse , par la comparaison et
par la classification des faits.
Je suis sans réponse contre cette ob-
jection : elle est absolument fondée.
Manifestement, la voie que nous suivons
est infiniment plus longue, elle exige
infiniment plus de travail. Elle est lon-
gue, elle est laborieuse comme la voie
suivie par toutes les sciences.
Seulement, chaque science, à mesure
qu'elle s'est constituée, a eu raison de
tous les systèmes qu'on lui opposait,
même des plus ingénieux.
(1) Voir la série des articles du Cours sur la Cul-
<«re,la Fabrication et les Transports, du tome I au
tome XII.
LE MOUVEMENT SOCIAL.
:i
La Science sociale, à son tour, comme
ses aînées, aura raison de l'alchimie et
de l'astrologie sociales. Il n'y a de court
chemin que celui qui mène au hut.
Edmond Demolins.
LES ÉVÉNEMENTS DU BRESIL.
La guerre civile dure au Brésil de-
puis quatre mois.
Il y a là d'abord un curieux démenti
à l'opinion généralement répandue d'a-
près laquelle le perfectionnement des
moyens de destruction devait abréger de
plus en plus les opérations militaires.
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Nous voudrions rechercher, autant
que la pénurie d'informations peut le
permettre, la signiflcation sociale de
cette guerre.
Trois personnages, par elle, ont été
mis en vedette : le président Peixoto,
l'amiral Custodio de Mello, et l'amiral
Seldanha daGama. Chacun d'eux, sem-
ble-t-il, représente un certain courant
d'opinion, une certaine force sociale.
Le président, maréchal Peixoto est,
en même temps que le chef de l'État, le
chef de l'armée de terre. C'est cette ar-
mée, on s'en souvient, qui a détrôné
l'empereur dom Pedro II pour y substi-
tuer la dictature du maréchal da Fon-
seca, renversée depuis par celle de
Peixoto.
L'armée de terre, en cette circons-
tance, adoptait au Brésil le rùle qu'elle
.joue depuis longtemps dans toutes les
républiques hispano-américaines , de-
puis le Mexique jusqu'à la Plata, Mais
elle ne s'y est décidée que beaucoup
plus tard.
L'armée, au Brésil 'nous parlons tou-
jours de l'armée de terre), semble
moins puissante, moins considérée que
dans les pays voisins, de race espagnole.
L'élément civil, surtout commercial,
parle au Brésil plus haut qu'au Pérou
ou même qu'à la Plata. Il y a conflit
souvent entre les deux, et l'élément mi-
litaire est forcé de ménager dav^antage
cet élément civil.
D'autre part, M. Leclerc nousdit, dans
ses Lettres sur le Brésil, que les Bré-
siliens distingués n'aiment pas à entrer
dans l'armée de terre, répugnance qui
semblerait bien extraordinaire chez un
Espagnol.
Ces circonstances expliquent, selon
nous, la longévité de l'empire brésilien,
au milieu de tous les pronunciamientos
qui, au Nord, à l'Est, au Sud, donnèrent
pourtant l'exemple à son armée. Il a
fallu plus de cinquante ans pour la
faire succomber à la tentation.
L'armée brésilienne est donc moins
maîtresse dans le Brésil qu'une armée
argentine dans la Plata, ou qu'une ar-
mée mexicaine dans le Mexique. Elle est
forte néanmoins, forte de l'apathie de
beaucoup de blancs, de l'ignorance des
nègres, et du prestige personnel du ma-
réchal Peixoto, fort aimé, dit-on de ses
soldats (1).
En face du maréchal , un amiral.
C'est encore une difîérence entre le
Brésil et les républiques sud-américai-
nes. Dans celles-ci, l'armée de terre est
souvent divisée contre elle-même; mais
nulle part la marine n'est assez forte
pour tenter, à elle seule, de combattre
les forces du gouvernement.
La marine du Brésil est relativement
importante. Les amiraux insurgés ont
sous leurs ordres, non seulement six
à huit vaisseaux de guerre , mais encore
un certain nombre de paquebots de com-
merce assez bien construits pour être
armés en croiseurs.
(1) En arrivant au pouvoir, un des i)rincipaux
soins du marcclial da Fonseca a été de doubler la
solde.
LE MOUVEMENT SOCIAL.
Le personnel de cette flotte est dévoué
à l'amiral de Mello, ministre de la ma-
rine, et à son confrère l'amiral da
Gama, comme l'armée de terre est dé-
vouée au président Peixoto. Seulement
le niveau est plus relevé.
Toujours d'après M. Leclerc, la posi-
tion d'officier de marine est fort re-
cherchée au Brésil par des jeunes gens
de familles riches et distinguées qui dé-
daigneraient la position d'officier dans
l'armée de terre. L'état-major de la
flotte est donc excellent, seulement il est
peu nombreux.
Nous retrouvons là une des différen-
ces caractéristiques des races espagnole
et portugaise. L'Espagnol est surtout
soldat. Le Portugais l'a été quelquefois,
souvent même; mais il est aussi com-
merçant, navigateur. 11 a fallu des Ita-
liens, Colomb, Vespuce , pour conduire
au delà des mers les conquistadors de la
Caslille. Le Portugal n'a eu besoin que
de ses enfants, Diaz, Vasco de Gama,
Albuquerque, Cabrai, marins doublés de
négociants et triplés seulement de mi-
litaires, pour tourner l'Afrique, conqué-
rir l'Inde, le Brésil, et semer leurs comp-
toirs à travers les îles de la Sonde.
Malgré la décadence de la race portu-
gaise dans les deux continents, quelque
chose de ces aptitudes est demeuré. Le
type du grand négociant n'est pas très
rare au Brésil, même parmi les Brési-
liens, et les fils de famille, dans ces con-
ditions, se tournent plus volontiers vers
la mer que vers la terre. La flotte brési-
lienne a gagné à cette tendance ce que
l'armée a perdu.
Tous ces officiers de marine , plus
riches et plus instruits que les officiers
terrestres, et naturellement mécontents
de la prépondérance prise par ceux-ci
à la suite d'une révolution militaire,
avaient donc intérêt à essayer, eux aussi,
un coup de force, et à se rallier autour
de l'amiral de Mello.
Un troisième personnage, depuis un
peu plus d'un mois, est entré en scène :
l'amiral Seldanha da Gama, directeur de
l'École navale.
Chose curieuse,'ce personnage, depuis
le commencement de l'insurrection ,
gardait la. neutralité , sans que le gou-
vernement, qui aurait dû pourtant le
forcer à marcher contre l'insurrection,
osât se formaliser de la chose.
Enfermé dans une île, en pleine rade
de Rio, l'amiral da Gama considérait
attentivement les opérations militaires
des deux partis. C'est seulement après
trois mois de méditation qu'il s'est
prononcé, comme on le prévoyait d'ail-
leurs, en faveur de son collègue.
L'entente des deux amiraux a eu pour
résultat de donner à l'insurrection une
tournure monarchique. L'amiral da
Gama est connu, en effet, pour son
impérialisme, et la proclamation lancée
par lui au pays laissait entrevoir l'espé-
rance d'une restauration.
L'adhésion de l'amiral da Gama à
l'insurrection de l'amiral de Mello a
donc eu pour résultat de renforcer le
parti de ce dernier des quelques forces
qui restent encore au parti impérialiste.
Mais ce secours est moins important en
réalité qu'il ne semble au premier abord,
et ceci pour trois raisons :
1" Le parti impérialiste se confond
en grande partie avec cette société aris-
tocratique où se recrute la marine. De
nombreux monarchistes étaient donc
déjà insurgés avant la résolution de leur
chef.
2° Le parti impérialiste manque à
peu près totalement d'enthousiasme. La
révolution de 1889 s'étanl faite sans vio-
lence, sans proscriptions analogues à
nos événements de 1789 et des années
suivantes, les rancunes et les haines
sont restées bénignes. Les gens qui n'ont
rien perdu à une révolution ne souhai-
tent que modérément le retour de l'an-
LE MOUVEMENT SOCIAL.
cien état de choses. Beaucoup de Brési-
liens regrettent l'empire, mais ne se
dérangeraient pas le moins du monde
pour le rétablir.
'.i" Entin, l'évolution monarchiste de
l'amiral de Mello, quoique déguisée avec
soin, n'en a pas moins indisposé l'élé-
ment républicain de son parti, repré-
senté par le sénateur Ruy Barbosa et
ses amis. De là une situation un peu lou-
che, et dont les insurgés risquent de ne
pas sortir avec bonheur.
Maintenant, que veulent les insurgés?
sur quelle plate-forme se fait leur insur-
rection ?
Sur la question de décentralisation.
Nous voulons, dit l'amiral de Mello,
réorganiser sincèrement les Etats-Unis
du Brésil, dont la constitution, calquée
sur celle des Etats-Unis de l'Amérique
du Nord, n'a pu encore fonctionner ré-
gulièrement, à cause de la tyrannie mi-
litaire et des prétentions du gouverne-
ment central.
Nous voulons, insinue l'amiral da
Gama, établir un empire libéral, sous
lequel les provinces jouiraient d'une au-
tonomie aussi complète que possible.
C'est bonnet blanc et blanc bonnet.
Il y a donc, au Brésil, des hommes qui
sentent les désavantages de la centrali-
sation et s'entendent pour la combattre.
Le grand exemple de la confédération
américaine les éblouit par les merveil-
leux résultats qu'elle a obtenus depuis
un siècle.
L'Amérique du Sud voit l'Amérique
du Nord, constate qu'elle est prospère,
et sedit : « Nous allons en faire autant. »
Vite, l'expression « Etals-Unis » vient
précéder les noms de Colombie, de la
Plata, du Brésil. D'un trait de plume, on
décide que ce qui s'appelait « province »
s'appellera désormais « Etat ». Puis on
attend bravement que la prospérité ar-
rive. La prospérité n'arrive pas.
JGe qui arrive, c'est la banqueroute,
la baisse des fonds publics, la perte du
change, les guerres civiles, l'augmen-
tation des impôts, et, par-dessus le mar-
ché, le redoublement du despotisme
central, de sorte que les divisions géo-
graphiques appelées « Etats » se trou-
vent reliées aux bureaux de la capitale
beaucoup plus étroitement que lors-
(|u'elles s'appelaient « provinces ». Mal-
heur à elles si, comme la province de
Rio-Grande-du-Sud, elles ont le malheur
de préférer un président élu par elles à
celui que leur octroie gracieusement le
maréchal-dictateur !
Ceci prouve qu'on ne change pas, par
une simple substitution de mots, les ap-
titudes ou les inaptitudes d'une race. 11
ne suffit pas de mettre l'étiquette « Cli-
quot » sur une bouteille de gros-bleu
pour avoir instantanément du Cham-
pagne.
Le Brésil voulant se modeler sur les
États-Unis rappelle la France de 1814,
qui, admirant la stabilité de l'Angle-
terre, crut acquérir cette stabilité en
lui empruntant sa royauté constitution-
nelle, sa Chambre des pairs héréditaire
et sa Chambre basse élective. Si le
peuple anglais n'avait jamais eu que
cela, il ne serait pas allé loin.
Souhaitons, sans trop y compter, que
les aspirations de certains Brésiliens d'é-
lite vers la décentralisation et l'initia-
tive privée , puissent arrêter la déca-
dence de cet immense pays, à qui ses
richesses naturelles promettent un si
bel avenir.
H. La Bourdonnière.
LA FRANCE ÉVOLUE-T-ELLE VERS
LE PARTICULARISME?
Paris, le 2 janvier 189i.
Mon cher Monsieur,
Vous me faites part de vos anxiétés.
Vous craignez que la France ne soit
0
LE MOUVEMENT SOCIAL.
fatalement attachée à la formation com-
munautaire, ou quasi communautaire,
qu'elle ne soit fatalement destinée à res-
ter inférieure à l'Angleterre, qu'elle ne
puisse évoluer vers le particularisme,
c'est-à-dire vers la formation sociale qui
développe au plus haut degré l'action,
f iniliative du particulier, et restreint
étroitement l'intervention de l'État.
Je comprends vos préoccupations :
elles proviennent de l'esprit français
qui est hésitant, timide, tant qu'il ne sent
pas beaucoup de monde autour de lui,
dans le même sentiment que lui. Nous
hésitons à nous séparer de l'opinion
courante, de l'opinion qui règne et qui
fait la loi.
La science n'a pas de ces timidités-là.
Elle commence par un homme qui est
tout seul et elle met beaucoup de temps
à avoir raison de tout le monde... Voyez
M. Pasteur, voyez Christophe Colomb.
Mais je puis vous dire, pour vous ras-
surer, pour vous donner du courage,
que les faits combattent avec nous, ils
poussent la France dans le sens même
oîi nous voulons la pousser. Rien ne
réussit sérieusement en France aujour-
d'hui, que ce qui se rapproche de la ma-
nière d'être des Anglo-Saxons : cela est
vrai dans la culture, dans l'industrie,
dansle commerce, dansl'éducation, dans
les tendances politiques. On ne peut plus
réussir aujourd'hui en comptant sur la
naissance, sur les relations, sur la
parenté, sur les vieux cadres sociaux
qui craquent sur tous les points, sur la
protection de l'État. On ne peut plus
réussir que par sa valeur propre, par
son initiative personnelle, sous le nou-
veau régime créé par le développement
des transports et de la grande industrie.
J'ai essayé de mettre ce point en lumière
dans la brochure intitulée : Comment
élever et établir nos enfants ? Permettez-
moi de vous y renvoyer.
Puisque la France réussit mieux dans
le sens du particularisme que dans le
sens contraire, c'est qu'elle est plus faite
pour le particularisme que pour le con-
traire.
Ce qui la décide à tourner au parti-
cularisme, c'est la concurrence anglo-
saxonne. Elle serait moins stimulée à
coup sûr, si elle n'avait de concurrence
qu'avec la Russie ou la Turquie.
Quand on suit la méthode d'observa-
tion et qu'au lieu de regarder en gros
dans le vague, on regarde de près ce
qui s'opère dans une famille, on constate
que cette famille monte ou décline pré-
cisément dans la mesure où elle se
rapproche ou s'éloigne du régime
particulariste. Vous me direz que les
familles montent ou descendent par
bien d'autres causes : cela n'empêche
pas l'action spéciale du facteur dont il
est question ici et qui se discerne par-
faitement bien entre tous les autres.
En somme, la France peut et doit
s'assimiler le particularisme.
On voit tous les jours des enfants des
races non particularistes s'assimiler aux
Angio-Saxons chez les Anglo-Saxons; on
voit insensiblement en France les famil-
leslesplus éloignées du particularisme se
rapprocher, même à leur insu, de l'édu-
cation particulariste, et les enfants diffé-
rer de plus en plus de leurs pères, en
ce sens. Il est certain que les fils aujour-
d'hui ne ressemblent pas aisément à ce
qu'étaient leurs pères : on peut dire que
c'est la loi dominante. Or, quand ce n'est
pas dans le sens du particularisme qu'ils
diffèrent de leurs pères, c'est dans le
sens de la désorganisation.
Je conclus de cette analyse intime,
faite au foyer, faite au centre de l'or-
ganisme social, que la France est placée
entre un avenir particulariste et un
avenir désorganisé. Mais, aussi bien
d'un cût('î que de l'autre, la France va à
rencontre de son organisation dite tra-
ditionnelle, de celle qu'elle a eue aux
LE MOUVEMENT SOCIAL.
WIV, XVIII" et XI-X*-" siècles commen-
rant. Cetle tradition, qu'on appelle cou-
ramment celle flps « bonnes vieilles
familles », disparaît de plus en plus,
de l'aveu de tout le monde, et cela en
dépit des eflorls inouïs qu'on fait depuis
longtemps pour la maintenir, efforts
auxquels se sont associés la Religion et
Le Play lui-même tout comme un autre.
C'est donc très vainement qu'on pen-
serait que la France ne peut pas sortir
de sa route : le vrai est qu'elle n'y peut
pas rester et qu'elle en est sortie très
fort.
Le phénomène n'est pas très étrange :
(juand un peuple à organisation commu-
nautaire, ou quasi communautaire, ren-
contre un régime économique auquel
ne suffit pas la famille communautaire
ou quasi communautaire, ce type de
famille se défait; et il reste soit des
désorganisés, soit des gens qui s'élèvent
au particularisme.
C'est l'exemple qu'ont donné les peu-
ples qui ont été en contact avec le peuple
anglais depuis le commencement de ce
siècle, les Écossais mieux que les autres :
ils se sont partagés en désorganisés et
en assimilés au particularisme. Les Ir-
landais du nord entrent dans cette
même voie.
Ce qui s'est fait chez ces peuples par
contact, depuis le régime économique
récent, depuis la grande industrie, com-
mence à se faire en France par concur-
rence. Les peuples ne s'assimilent pas
seulement par le contact, mais par la
concurrence.
Si la France ne s'assimilait pas le
particularisme, son infériorité ferait
bientôt d'elle, vis-à-vis de l'Angleterre,
un second Portugal ; elle ne serait pas
l'émule, mais le satellite de l'Angleterre.
Vous, mon cher Monsieur, qui êtes
Jeune, qui devez plus regarder à l'ave-
nir qu'au passé et au présent, qui avez
beaucoup de valeur, vous auriez le plus
grand tort de vous classer parmi ceux
qui retiennent la France dans une voie
d'où la force des choses l'oblige à sortir
et d'où elle peut sortir par la bonne
porte, ainsi qu'elle en donne des témoi-
gnages intimes et évidents à ceux qui
descendent à l'analyse.
Edmond Demouns.
AU SUMMER MEETING
D'EDIMBOURG.
Notes de voyage (suiti (1).
Vendredi 4 août. — J'ai un vif désir
défaire plus complètement connaissance
avec les personnes qui veulent bien
suivre mes conférences, afin de me ren-
dre compte de leur état d'esprit et
de l'impression produite par la Science
sociale. Je ne suis pas ici seulement
pour enseigner ; je veux aussi apprendre
le plus possible; je tiens à bien voir ce
ce que les gens ont dans la tète.
M'^'^Burton vaau-devantde mondésir,
en m'offrant de recevoir chez elle, à
la campagne, le lendemain, toutes les
personnes qui voudront bien venir.
A la fin du Cours, je fais mon invita-
tion, qui est fort bien accueillie. Je dois
constater, à ce propos, une assez grande
différence entre nos mœurs et celle des
Anglais. Chaque année, depuis douze
ans, à Paris, j'invite les jeunes qui sui-
vent mon Cours de Science sociale, à ve-
nir me voir chez moi, car il n'y a pas de
véritable enseignement sans une com-
munication personnelle du professeur
et des auditeurs. Or je suis toujours
obligé de répéter mon invitation à plu-
sieurs reprises, et je me rends parfaite-
ment compte, qu'au premier abord, elle
(1) Voir les livraisons de septemlire, d'octobre et
(le doccmljre 1893.
8
LE MOUVEMENT SOCIAL.
excite quelque étonnement clans l'audi-
toire. Cette habitude n'est pas dans nos
mœurs : le professeur parle du haut de
la chaire et, sa leçon terminée, tout
lien est rompu entre lui et ses élèves. 11
nous manque les rapports d'homme à
homme qui constituent le seul moyen
décisif de faire passer une doctrine d'une
tête dans une autre et de créer vérita-
blement des disciples au sens ancien et
fécond du mot. Ce qu'un homme peut
enseigner du haut de la chaire n'est et
neserajamaisquelaplus petite partie de
la science; c'est en quelque sorte delà
science morte. La science vivante, qui
consiste surtout dans la méthode, dans
la manière de voir, de juger, de classer,
dans ce qu'on pourrait appeler le tour
de main scientifique, tout cela ne peut
se transmettre, que par le contact intime
des intelligences.
Ici, ce contact me paraît, d'après de
nombreux exemples, exister bien plus
complètement. La maison de M. Geddes
est ouverte à tous les auditeurs du Sum-
mer Meeting. Il les reçoit fréquemment,
soit à sa table, soit le soir dans des réu-
nions; il se mêle à eux dans les excursions
qui ont lieu chaque jour, et auxquelles
M""' Geddes prend part également.
Tout cela vous explique comment mon
invitation fut accueillie comme une
chose tout à fait naturelle.
On vient me prendre en voilure après
le Cours, car je dois aller déjeuner avec
M"^ et M"^ Burton dans une famille
qui habite aux environs d'Edimbourg,
(^ette visite m'intéresse particulière-
ment, car celte famille lit la Science so-
ciale; c'est une bonne occasion de cons-
tater l'impression produite par nos
études.
La maison est tenue sur un très grand
pied; c'est une luxueuse installation an-
glaise. La famille, un jeune ménage,
comprend le père, la mère et, autant
qu'il me souvient, trois enfants. Ils ha-
bitent toute l'année à la campagne, à
environ six kilomètres d'Edimbourg.
Sur tout le parcours je vois un très
grand nombre de cottages, qui, à ce
qu'on me dit, sont également habités
toute l'année. Cette permanence de la
résidence rurale, même pendant l'hiver,
est un trait bien anglais. Une jeune fille
qui va se marier, me dit qu'elle ira ha-
biter dans les environs d'Edimbourg,
quoique son mari soit obligé de venir
tous les jours à la ville, et, ce qui est fait
pour nous surprendre, elle ajoute qu'elle
trouve cela beaucoup plus agréable :
on y est plus indépendant et plus « con-
fortable ». Indépendance et confortable,
je crois bien que ces deux mots résument
tout l'idéal de l'Anglais en ce monde.
Il s'accommode parfaitement de l'isole-
ment et d'un cercle restreint de rela-
tions.
Je suis accueilli avec une cordialité
qui me touche, comme un ami dont on
connaît déjà et dont on partage les
idées. Certainement la Science sociale ne
pénètre pas dans une tête anglaise de
la même manière que dans une tête
française. Si je voulais caractériser cette
différence, je dirais que le Français y
cherche plutôt un système rationnel
pour la direction générale de la société
et l'Anglais une règle de conduite pra-
tique pour sa direction personnelle. Ces
deux manières de juger et de sentir ré-
pondent bien d'ailleurs à la formation
sociale différente des deux peuples :
nous inclinons davantage vers les idées
générales ; les Anglais, vers les applica-
tions pratiques.
C'est ainsi que ce jeune ménage a pris
et compris la Science sociale : il y a
cherché une règle personnelle de con-
duite. La famille possède une grande
propriété rurale^ qui est actuellement
affermée ; mais le bail va expirer dans
un an. Il ne sera pas renouvelé, car
mon hûle a l'intention d'aller s'y instal-
LE MOUVEMENT SOCIAL.
9
1er et de diriger lui-même l'exploitation
de ses terres. En attendant, il s'y prépare
pratiquement. 11 passe ses journées
chez un fermier du voisinage, afin de se
mettre au courant de la culture, non
pas seulement au moyen des livres et
des écoles, mais surtout par la pratique
quotidienne, à la façon anglaise, qui est
la bonne.
Je remarque d'ailleurs que les An-
glais, même ceux qui sont dans les af-
faires, qui passent leurs journées à la
ville, sont mieux préparés à la culture
que nos industriels et nos négociants;
ils y sont moins étrangers et s'y
mettent plus facilement. M. Bailhache,
qui m'a accompagné ici, a été reçu
chez un fermier, qui était directeur de
la succursale d'une petite banque; la
banque ayant dû fermer, il a loué un
assez grand domaine et s'est établi fer-
mier. Je ne crois pas que l'on puisse
trouver en France un seul exemple de
ce genre.
Cette prédisposition à la culture me
paraît provenir de l'éducation semi-ru-
rale que reçoivent la plupart des An-
glais, par suite de leur résidence dans
des cottages, entourés d'un jardin; il
faut y joindre, ce qui est la visée géné-
rale de leur formation particulariste, le
soin de connaître les choses bien plu-
tùtencore que les hommes qui les entou-
rent. Dans ce milieu, ils se trouvent,
dès le jeune âge, en contact avec la na-
ture; ils ont la perception réduite de la
la vie rurale, qui s'harmonise avec leur
disposition à se suffire à eux-mêmes;
pendant leur jeunesse, ils ont élevé des
plantes, fait pousser des légumes, soi-
gné quelques animaux de basse-cour.
Toutes ces choses qui, chez nous, ne
sont guère que du domaine des paysans
et des propriétaires exploitant eux-
mêmes, pénètrent ici dans l'esprit d'un
très grand nombre de gens par le sim-
ple mécanisme de l'éducation.
M. Bureau, qui, ainsi que je l'ai dit, est
allé cet été aux Etals-Unis, pour y faire
une étude sociale, a été très frappé de
ce caractère de l'éducation, même dans
les écoles urbaines. Les sciences natu-
relles, particulièrement la connaissance
des plantes et des animaux, y occupent
une bien plus grande place que chez
nous ; elles sont étudiées d'une manière
plus pratique, non pas seulement dans
les livres, mais dans la nature, et au-
tant que possible sur des spécimens vi-
vants. On demande aux élèves d'appor-
ter, pour la classe suivante, une feuille ou
une branche de tel arbre, qui doit être
étudié, afin de leur enfoncer la notion de
chaque chose, par la vue même et par
le contact de la chose elle-même, prise
dans son milieu réel. On comprend
après cela combien l'explication du pro-
fesseur doit être plus vivante et plus
suggestive. On peut demander aux
élèves : « Où avez-vous cueilli cette
plante? Dans quel terrain? Avez-vous
remarqué sa forme générale, les condi-
tions de sa croissance, etc.?
Mais cet enseignement n'est possible
que si les enfants, ou tout au moins une
partie d'entre eux, habitent hors de la
ville, ou s'ils sont, d'une façon ou d'une
autre, en contact avec la campagne, par
la possession ou le voisinage d'un jar-
din.
Taine a aussi été très frappé de cette
prédisposition de l'Anglais aux choses
de la vie rurale. Dans un salon, à la
ville, dit-il (je cite de mémoire), on parle
couramment des choses de la culture;
on discute les meilleurs assolements, on
entre dans les détails, on cite des exem-
ples; chacun s'intéresse à cette con-
versation et les femmes y prennent part
comme les hommes. J'ai dit que
M'"*Burlonavaitécritunvolume intitulé:
Mij home farm, « Mon home- ferme ».
Elle m'a d'ailleurs démontré, par sa
propre expérience, qu'on peut élever la
2
10
LE MOUVEMENT SOCIAL.
volaille à meilleur marché que je ne fais
moi-même en Normandie. Elle obtient
des œufs pendant tout l 'hiver, en Ecosse !
Et notez que M'"'^ Burton n'est point une
fermière; elle est fille et femme de litté-
rateurs.
Autre exemple. Je reçois, en Norman-
die, la visite d'une Anglaise, qui est fixée
à Paris depuis dix ans, et qui, aupara-
vant, a habité Londres pendant plusieurs
années. Naturellement, je lui fais faire
le tour classique du propriétaire; je
dois dire, à ma décharge, qu'elle me
Favait demandé. Cela d'ailleurs se de-
mande toujours... par politesse. Mais
chez elle ce n'était point un simple acte
de politesse. Elle s'intéresse en effet à
tout ce que je lui montre, aux plantes
comme aux animaux; elle me pose des
questions et discute mes réponses. Je
n'ai pas besoin de lui nommer les plan-
tes, elle les désigne d'elle-même par leur
nom. En parcourant le potager, je com-
mets une erreur, elle la rectifie aussitôt.
Quelle différence avec les amis de Paris
qui viennent me voir : ils n'admirent
guère que le site, par pohtesse, car il
n'a rien de remarquable; les choses de
la culture les intéressent peu. « C'est gen-
til; vous êtes au bon air, c'est excellent
pour vos enfants. » Je demande à mon
Anglaise où elle a appris tous ces dé-
tails sur la culture : « Chez mon père,
me dit-elle, qui a un grand jardin autour
de son habitation. »
Après cela, je ne vous étonnerai pas,
en vous disant que la femme de mon
hôte est aussi disposée et aussi préparée
que son mari à aller s'étabhr complète-
ment à la campagne sur le domaine
qu'ils doivent exploiter. Elle en cause
longuement avec moi, en personne dé-
cidée, qui entreprend cela froidement,
après avoir pesé le pour et le contre. Si
son mari avait besoin d'être encouragé,
elle l'encouragerait, elle le soutiendrait.
Ce concours de la femme donne à
l'homme une grande force. En France ,
plusieurs de mes amis, qui ont des terres
et trouvent difficilement des fermiers ,
seraient bien disposés à s'occuper de
leur exploitation : le grand obstacle,
c'est la résistance de leur femme. Chez
nous, la femme est bien plus éloignée que
l'homme de la vie rurale : elle a plus de
peine à se passer des relations, des vi-
sites, des réunions mondaines. La femme
est peut-être le principal obstacle au re-
lèvement de l'agriculture, de l'industrie
et du commerce en France, par les pré-
jugés qui lui font considérer ces pro-
fessions comme inférieures, comme dis-
qualifiées. Un jeune homme se marie
beaucoup mieux, — je veux dire plus
richement, ce qui n'est pas la même
chose, — s'il est dans farmée, ou dans
l'administration. On dit que le clergé
a encore de l'influence sur les femmes;
j'aime mieux croire, pour son bon
renom, qu'on le calomnie.
Samedi, 5 août. — Je n'ai pas de con-
férence à faire ni aujourd'hui nidemain,
car vous savez qu'en Angleterre, les af-
faires sont suspendues, les bureaux et
les ateliers sont fermés depuis le sa-
medi à midi jusqu'au lundi matin. Un
esprit qui aimerait le paradoxe pourrait
entreprendre de démontrer tour à tour
que les Anglais sont le peuple qui tra-
vaille le plus et que les Anglais sont le
peuple qui travaille le moins. En effet, rien
n'est comparable à la puissance de tra-
vail de l'Anglais, si ce n'est sa puissance
de repos.
Comme formule, il me semble que la
plus exacte est la suivante : L'Anglais
donne, dans le moins de temps possible,
la plus grande somme possible de tra-
vail, afin de pouvoir se donner ensuite la
plus grande somme possible de repos.
A Londres, je remarque que beaucoup
LE MOUVEMENT SOCIAL.
n
de boutiques ne sont pas encore ouver-
tes à 9 heures du matin, et elles ferment
le soir bien plus tôt que chez nous. 11 en
est de même des administrations et des
maisons d'affaires. En somme, la jour-
née effective de travail est plus courte.
Aussi est-il possible d'aller, chaque soir,
dans la banlieue et souvent assez loin,
car l'Anglais, je l'ai dit, habite rarement
le quartier des affaires. On m'affirme qu'à
Edimbourg un grand nombre de bouti-
quiers habitent également dans la ban-
lieue et font ainsi, matin et soir, un long
trajet. Chez nous, au contraire, la plu-
part des boutiquiers ont leur apparte-
ment dans l'arrière-boulique, ou au-des-
sus, à l'entresol. Us peuvent ainsi ouvrir
de très bonne heure et fermer très tard.
En outre, beaucoup ne chôment pas le
dimanche et aucun le samedi soir. A ne
considérer que cet indice, le Français
donnerait donc une somme de travail
plus considérable que l'Anglais.
Mais c'est ici surtout qu'il ne faut pas
compter les heures, mais les peser. Au
poids, la somme de travail que donne
l'Anglais est plus considérable; il fait
plus de travail en moins de temps, il
prend même à peine le temps de faire
un lunch rapide dans le milieu de la
journée, souvent debout, dans son of-
fice et sans interrompre ses affaires.
Je profite de ma matinée du samedi
pour aller visiter, avec M"" Burton et
M. Poinsard, la raine de houille qui est
située, ainsi que je vous l'ai dit, dans le
voisinage de Hawthornden. Mais je laisse
à M. de Rousiers le soin de vous faire
connaître cette exploitation, car il l'a vi-
sitée après nous et il prépare une étude
spéciale sur la question ouvrière en An-
gleterre. Vous ne perdrez donc rien pour
attendre.
Pendant cette visite, j'ai fait la con-
naissance d'un cousin du directeur de la
mine, jeune Anglais qui exploite un run
de moutons en Nouvelle-Zélande. Il vient
tous les deux ans passer deux mois en
Angleterre. Il se plaît beaucoup en Nou-
velle-Zélande et y est fixé définitivement.
« C'est la vraie vie, » me dit-il. Je lui
demande ce qui le séduit dans cette exis-
tence. « L'indépendance, » me répond-il
sans hésiter. Vous le voyez, encore une
fois, le besoin d'indépendance est bien
ce qui domine et actionne toute la vie
de l'Anglais; on peut tourner et retour-
ner le problème, on arrive toujours à
cette solution.
Je lui demande quel est le meilleur
moyen de réussir clans ces pays neufs.
« C'est de débuter comme simple ou-
vrier, gardeur de moutons. » C'est ainsi
qu'il a commencé lui-même, et remar-
quez qu'il appartient à une bonne fa-
mille de la bourgeoisie. Mais vous savez
que, pour l'Anglais, il n'y a pas de aot
métier, si ce n'est ceux qui ne paient
pas.
Or celui-là paie, car cet apprentissage
est le seul moyen de se mettre au cou-
rant du pays et d'apprendre, dans les plus
petits détails , tout ce qui concerne une
exploitation de moutons. Ce qui est le
plus dur dans ce début, c'est le contact
avec des ouvriers grossiers et sans édu-
cation; « mais quand on est bien élevé,
meditmonranchman, ils ne tardent pas
à avoir de la considération pour vous;
d'ailleurs, on peut toujours éviter la
promiscuité en établissant son home à
part ». Quand on se sent assez au cou-
rant, on saisit une bonne occasion pour
acheter un run et on le fait en connais-
sance de cause, parce qu'on connaît le
métier à fond. Si, au contraire, on veut
débuter en s'élablissant à son compte,
on est la victime des agences, qui passent
aux nouveaux venus des terres d'un
mauvais rapport et des troupeaux ava-
riés. Je crois que nos jeunes gens de
famille ne goûteront pas beaucoup cette
manière d'entrer dans un métier; ce-
pendant c'est la bonne, c'est celle qui
12
LE MOUVEMENT SOCIAL.
conduit au succès tant déjeunes Anglo-
Saxons.
Remarquez que nous ne louons pas
les Anglais pour le plaisir de les louer;
nous n'y avons aucun plaisir. Notre uni-
que désir est de connaître exactement
les procédés qui leur assurent une su-
périorité malheureusement trop réelle;
nous voudrions connaître leur secret,
afin de mettre nos enfants en mesure de
tenir tête dans le monde à ces redouta-
bles concurrents. Cela est plus patrioti-
que que de nier celte supériorité et de
se faire illusion à soi-même. Nous serons
bien avancés, quand, avec cet ingénieux
procédé, nous nous réveillerons, un
beau matin, dans la situation où se trou-
vent aujourd'hui l'Italie, ou l'Espagne,
en attendant pire !
Nous sommes obligés d'écourter notre
visite à la mine pour revenir à Haw-
thornden, car c'est à deux heures que
doivent arriver ceux de mes auditeurs
qui auront bien voulu se rendre à mon
invitation de la veille. Nous pensons qu'il
ne viendra guère qu'une vingtaine de
personnes, car nous sommes à quinze
kilomètres d'Edimbourg. Ils arrivent au
nombre d'environ soixante. Le premier
groupe qui débarque par le chemin de
fer est conduit par notre ami Bailhache,
qui n'a jamais été à pareille fête.
Après le thé, quelqu'un propose d'al-
ler visiter les ruines de Roslyn, qui se
trouvent à environ cinq kilomètres de
là. Notez qu'il fait une pluie battante,
une bonne pluie écossaise, et qu'il y a
là un bon nombre de jeunes filles. Ce-
pendant, pas un moment d'hésitation; la
proposition est accueillie avec enthou-
siasme. Il faut décidément classer l'An-
glais parmi les amphibies.
Et nous partons à l'allure accélérée,
qui est ici la seule manière de marcher,
aussi bien pour les hommes que pour
les femmes. Je crois vous avoir dit que
l'Anglaise a le pas aussi allongé que
l'homme. En cela, elle diffère de la Fran-
çaise, qui fait trois pas pendant que
l'homme en fait deux. Vous pouvez vé-
rifier le fait quand vous voudrez. C'est
ce qui donne à la démarche de l'Anglaise
beaucoup moins de grâce qu'à celle de
la Française. Vous voyez que je n'admire
pas tout chez les Anglais.
Vous allez, j'en suis sûr, me deman-
der la cause de ce fait. Elle tient encore,
elle tient toujours à l'état social. Ici, la
femme est élevée sensiblement comme
l'homme; comme lui, elle doit se tirer
d'affaire par elle-même dans la vie; elle
n'attend aucune dot de sa famille au mo-
ment de son mariage ; elle n'attend même
pasquesafamille lui donne un mari. Vous
ne voyez pas en quoi cela allonge son
pas, Cela l'allonge, àcause de lanécessité
où elle est de mener une vie aussi active
que l'homme, de tendre, comme lui, à
faire le plus de choses possible dans le
moins de temps possible, d'entrer en
concurrence avec l'homme pour un cer-
tain nombre de professions, enfin d'être
mêlée aux hommes infiniment plus que
la jeune fille française. C'est dans la race
anglo-saxonne que la distance qui sé-
pare l'homme de la femme est la plus
réduite. L'impression que l'on a quand
on cause avec des jeunes filles est qu'on
cause avec des camarades; elles tien-
nent beaucoup à ce qu'on les considère
ainsi. Cet état d'esprit coupe court à
toute tentative de galanterie, à tous ces
petits compliments fades et doucereux
que nous prodiguons chez nous aux fem-
mes et qui font même partie de la civi-
lité puérile et honnête. Tous les Fran-
çais qui se trouvent ici avec moi sont
très frappés de cette différence; ils en
sontcharmés, car cette simplicité de rap-
ports rend les relations plus faciles et la
conversation plus agréable.
En allongeant ainsi le pas, nous arri-
vons à l'église de Roslyn, curieux mo-
nument de l'architecture du moyen âge
LE MOUVEMENT SOCIAL.
13
anglais. Là, je prends congé de nos visi-
teurs après cette journée bien remplie.
El la pluie tombait toujours.
Edmond Demolins.
LES ŒUVRES DE L'INITIATIVE PRIVEE.
L'assistance par le travail.
Le but de notre Société étant d'en-
courager de toutes nos forces toute en-
treprise utile provenant de l'initiative
privée, nous nous ferons un devoir de
tenir nos lecteurs au courant des essais
qui pourront se produire sur ce terrain,
et nous invitons ceux qui connaîtraient
autour d'eux quelque tentative de ce
genre de nous le faire connaître, avec
des détails aussi précis que possible sur
son fonctionnement.
Nous appellerons aujourd'hui l'atten-
tion sur /Viss/s/awce/jar/e^/'avaî/. Le meil-
leur genre d'assistance par le travail est
l'assistance agricole, florissante en An-
gleterre ainsi que dans l'Allemagne du
Nord et en Hollande. Des œuvres ana-
logues existent en France, mais à l'état
embryonnaire, et n'ont point encore at-
teint une sérieuse notoriété.
L'assistance par le travail est destinée
à répondre à une angoisse bien connue
des personnes charitables lorsqu'elles se
trouvent en présence d'un mendiant qui
leur demande l'aumône, angoisse qui se
traduit par cette question : « Est-ce un
mendiant de profession? est-ce un vrai
pauvre? «
Le faux mendiant pullule, on le sait,
surtout dans nos grandes villes. Sur dix
personnes qui demandent l'aumûne, on
peut dire, sans crainte de se tromper,
que neuf n'en ont pas besoin , et certains
trouveront notre proportion bien géné-
reuse.
Les bons de pain et de viande eux-
mêmes ne résolvent pas toujours la ques-
tion. Donnés discrètement, à des familles
dont la misère est connue, ils rendent
de grands services; donnés au hasard,
ils sont à peu près sûrs de n'aller ni chez
le boulanger ni chez le boucher, mais
chez le marchand de vin, qui saura les
Taire prendre sous main à ces derniers.
Le bon de travail échappe à ces tra-
fics. Ces bons, délivrés au malheureux
qui seditvictimedu chômage, iuidonnent
le droit d'être admis, pour un laps de
temps donné, dans des ateliers spéciaux
où on l'emploie à un travail facile, con-
fection de bûchettes, de cordes, pour les
hommes, tricotage et ouvrages divers
pour les femmes. L'indigent emplo^'é
peut travailler ainsi pendant un certain
nombre de jours, après quoi, comme
pour l'hospitalité de nuit, on est forcé
de l'éliminer pour faire place à d'autres;
à l'œuvre de Belleville , rue Fessard, le
délai est de dix jours. Mais on laisse cha-
que jour à l'ouvrier un certain temps
pour chercher de l'ouvrage. Au refuge
ouvrier pour les femmes enceintes, ave-
nue du Maine, les femmes ne sont occu-
pées que l'après-midi.
M. Raoul Bompard vient de terminer
un rapport sur celles de ces œuvres qui
ont leur siège à Paris. Ce rapport énumè-
re divers résultats satisfaisants qu'elles
ont obtenus, par le seul zèle des per-
sonnes qui les ont fondées et qui s'en
occupent. L'œuvre de Belleville, citée
plus haut , a employé 930 indigents , qui
ont fabriqué dans l'année 139.800 bû-
chettes. Dans le iT arrondissement, on
fabrique jusqu'à 3.000 margotins par
semaine. C'est peu , eu égard à la popu-
lation et à la consommation de Paris ;
mais de vraies misères ont été soulagées,
ce qui est un grand point, et un ex-
cellent exemple est donné , ce qui en est
un autre.
M. Raoul Bompard compare les résul-
14
LE MOUVEMENT SOCIAL.
lats obtenus par ces œuvres privées à
ceux qu'obtient àgrands frais l'Assistance
publique. Celle-ci est obligée de s'en te-
nir^ sur la situation des familles qui récla-
ment ses secours, aux renseignements de
83 visiteurs salariés chargés de 570.000
enquêtes par an. On voit d'ici la sécu-
rité que peuvent présenter de telles en-
quêtes.
En d'autres termes , et de l'avis d'un
homme compétent, /'^^a^esf^m mauvais
aumônier, ce que nous savons déjà.
« Les colonies de travail, dit M. Bom-
pard, ne doivent pas être des entrepri-
ses gouvernementales ni même provin-
ciales. )) « M. Raoul Bompard constate,
ajoute le Temps ^ que partout où l'État,
les provinces et les villes ont voulu ou-
vrir et gérer des ateliers de bienfaisance,
on a abouti à des résultats déplorables :
dépenses excessives, multiplication de
produits sans valeur, concurrence faite
au travail indépendant, dégradation in-
tellectuelle et morale des assistés, ...etc. »
La comparaison n'est pas flatteuse pour
l'œuvre collective et impersonnelle de
l'administration. Et combien tous les
rouages de celles-ci, faits pour favoriser
surtout le coulage, sont lourds et im-
puissants à côté de l'initiative intelli-
gente et active de quelques personnes
de bonne volonté!
Ce qui achève de le prouver, c'est un
autre rapport, celui de M. Baudin sur les
dépenses de l'Assistance publique, en ce
qui concerne les hôpitaux. Ces dépen-
ses se montent, pour la ville de Paris,
à 47 millions.
Nos lecteurs ont dû lire, dans plusieurs
journaux, notamment dans XeXIX^ Siè-
cle , organe radical , et dans les Débats,
organe modéré, le récit identique de ces
gaspillages.
Les cahiers de visite, où les internes
ou externes doivent inscrire, sous la
dictée du médecin, les remèdes ou ali-
ments prescrits aux malades, étaient
tenus par de simples surveillants ou sur-
veillantes, hors de la présence du méde-
cin, et portaient quelquefois, la veille^
ce que celui-ci devait prescrire le lende-
main.
Du lait, des œufs, du bouillon étaient
marqués, et, naturellement, achetés,
sans que les malades intéressés en eus-
sent seulement connaissance et fussent
invités à y goûter.
Un compte a été découvert, portant
300 litres de lait et 600 œufs, pour une
soupe à la panade. La soupe à la panade
n'avait jamais été mangée.
Dans l'un de ces hôpitaux, la consoni-
mation du lait a suivi une progression
très curieuse : en janvier, 1.705 litres;
en février, 2.087; en mars, 2.182; en
avril, 3.860; en mai, 6.730. Les chaleurs
altèrent.
De temps en temps quelque autorité
grondait, faisait les gros yeux ; et la dé-
pense baissait brusquement. De même
dans une étude, lorsqu'un maître répé-
titeur, grâce à une explosion de pensums,
obtient trois minutes de silence.
Et ce qui se passait pour le lait se
passait pour la viande, pour le vin de
Banyuls, pour toutes les denrées ali-
mentaires, pour les verres à boire, les
verres à lampes, les flacons, les as-
siettes, les cuvettes, les objets de panse-
ments, les instruments de laboratoire.
Il paraît qu'on casse beaucoup dans les
hôpitaux,... à moins que l'on n'exporte.
Le problème devient moins obscur si
l'on songe au personnel soignant des
hôpitaux, lequel arrivepresque à égaler,
au moins pourl'un d'entre eux, le nombre
des malades.
Et qu'on ne nous accuse pas de choi-
sir arbitrairement. Deux articles relatifs
à l'assistance, durant le mois dernier,
sont tombés sous nos yeux : celui qui
résume le rapport de M. Bompard et
celui qui expose le désordre des hôpi-
taux. Nous les avons découpés, analy-
LE MOUVEMENT SOCIAL.
15
ses, et c'est tout. Les faits parlent d'eux-
mêmes.
A. DUPARC.
LE SOCIALISME ET LES PETITS
PRODUCTEURS.
Depuis le congrès de Marseille (dont
le Mouvement social d'octobre 1892 a
rendu compte ), certains socialistes se
posent non plus en adversaires résolus,
mais en protecteurs désintéressés de la
propriété individuelle.
Oh ! pas de toute espèce de propriété !
De la propriété de ceux-là seulement
devant lesquels tous leurs efforts vien-
nent se briser, et dont ils veulent gagner
les suffrages coûte que coûte.
Les paysans ne s'étant pas laissé
prendre aux grandes promesses et aux
grands mots, la socialisation du sol et
des moyens de production ne leur ayant
dit rien qui vaille, nos adversaires ont
mis de côté les conclusions du socialisme
scientifique, et confectionné un socia-
lisme réduit à l'usage des ruraux.
Écoutons M. Gabriel Deville (1) : « Le
paysan conservera le lopin de terre
qu'il possède et qu'il cultive, son petit
instrument de travail continuera à ap-
partenir au petit industriel qui le met
lui-même en mouvement ('page 513)...
Les avantages de la socialisation des
moyens de production centralisés par
les capitalistes se répercuteront sur les
petits propriétaires des moyens de pro-
duction qui ne seront pas socialisés. Le
petit producteur resté maître de son
moyen de travail trouvera près de la
collectivité l'aide dont il a besoin, et sera
(1) Socialisme, Révolution, Internationalisme,
conférence faite aux Étudiants socialistes le 27 no-
vembre 1893, et publiée dans l'Ère nouvelle de
décembre 1893.
notamment délivré des intermédiaires
financiers dont il est à cette heure la
victime (p. 514j... Les travailleurs qui
possèdent encore leurs moyens de tra-
vail les garderont... La seule propriété
que le socialisme veuille transformer est
la propriété, qui n'est déjà plus indivi-
duelle (page 517). »
Voilà qui est net et précis. Mais M. De-
ville va plus loin encore.
« Depuis bientôt seize ans, dit-il, que
notre théorie socialiste est développée
en France, elle n'a jamais varié au sujet
des petits producteurs. Ceux qui préten-
dent le contraire parlent d'après ce qu'ils
imaginent et non d'après ce qui est. Je
les mets au défi d'établir que nous n'a-
vons pas toujours parlé de même, à pro-
pos, par exemple, de la petite propriété
paysanne (page oli . »
Bien que M. Deville jure ses grands
dieux (( qu'il n'y a ni église socialiste,
ni dogme socialiste » (p. 514), l'affirma-
tion précédente semble à notre cerveau
bourgeois se rapprocher grandement de
l'énoncé d'un dogme, et mettre en dehors
du parti , ou de l'église en question, — le
nom ne fait rien àla chose, — tous ceux
qui, parmi les socialistes, ne professent
pas pour les petits producteurs une ten-
dresse aussi patriarcale que la sienne.
Eh bien, au risque de fâcher M. De-
ville, je me permettrai de lui remettre
sous les yeux un article paru le samedi
d'après sa conférence, sous la signature
d'un Etudiant socialiste (1) :
« ... La prévision d'un insuccès
alarme certains socialistes peu confiants
dans l'efficacité d'une propagande dé-
ployant ouvertement le drapeau du com-
munisme. Au lieu de préconiser franche-
ment la socialisation du capital agricole
comme du capital industriel et commercial ,
ils déclarent que le socialisme garantira
aux paysans la possession individuelle de
(1) Le Parti socialiste, 3 décembre 1893.
16
LE MOUVEMENT SOCIAL.
leurs terres. D'autres sont arrivés à une
même conclusion qu'ils ont essayé d'é-
tayer avec des principes scientitiques.
Les faits économiques n'ont pas encore
détruit la petite propriété privée, les
socialistes ne doivent pas y toucher.
« Que nos adversaires se résignent à
voir s'envoler leur dernière illusion, et
(pie nos amis hésitants reprennent con-
fiance.
« Puisque la communisation du sol
est le seul salut du paysan et le seul
moyen de proportionner la richesse so-
ciale aux besoins de l'humanité, pour-
quoi ne pas l'exposer franchement aux
paysans? Est-il besoin d inventer une
théorie à deux tètes qui promet aux uns la
socialisation^ aux autres la conservation
de la propriété individuelle? Qu'on laisse
dire les bourgeois et que l'on marche
droitdanslavoie du communisme. Assez
de sous-entendus, d'équivoques, de réti-
cences, proclamons hautement qnenotre
but est la suppression de toute propriété in-
dividuelle et l'avènement du commu-
nisme. » — M.-L. LoHciN.
Ceci n'est pas moins net que les ser-
ments de M. Deville. Qui se trompe des
deux, ou plutôt qui nous trompe? La ré-
ponse est aisée.
« Dans le sens propre, — c'est le cas
de dire, — du mot, ditM. Deville (p. 515),
il ne peut y avoir de parti plus foncière-
ment opportuniste que le parti socialiste. »
Il est opportun, croient les marxistes,
d'user de théories à deux têtes, de sous-
entendus, d'équivoques, etc., pour ga-
gner les voix des paysans; ils en usent.
Du reste, les promesses de M. Deville
et de ses amis les engagent beaucoup
moins qu'elles n'en ont l'air. M. Deville
promet au petit producteur l'aide de la
collectivité, et principalement une aide
financière. Il sait ce que vaut celle belle
promesse. Après avoir juré (p. 513)
« que le paysan conservera le lopin de
terre qu'il possède et qu'il cultive, » il
ajoute aussitôt : « tant que les faits ne
l'auront pas conduit à renoncer à une in-
grate (!) appropriation privée pour jouir
des bénéfices autrement rémunéra-
teurs i^?) de l'appropriation et de la pro-
duction collective. »
Ainsi, malgré l'aide — même financière
— de la collectivité, les petits produc-
teurs seraient expropriés par la seule
action des faits. M. Deville ne nous dit
pas de quels faits; qu'il nous laisse lui
en signaler au moins un : le bon vouloir
assuré de ceux des socialistes qui ne pro-
mettent rien de particulier aux petits
producteurs, et qui marchent droit dans
la voie du communisme.
J. Bailhache.
VICTOR CONSIDERANT.
Un homme singulier vient de mou-
rir, disciple d'un homme plus singulier
encore.
Fourier, en effet, est le troisième an-
neau de la chaîne d'utopistes dont les
deux premiers s'appellent Rousseau et
Saint-Simon. Nous sautons Condorcet
et la menue monnaie de ces grands
hommes.
Depuis Rousseau, philosophe pur,
jusqu'à nos possibilisles modernes, tous
les chefs du socialisme (car c'est tou-
jours lui) se sont efforcés de gazer de
plus en plus l'utopie, la théorie trans-
cendante et inabordable, et à donner
une physionomie pratique à leurs reven-
dications.
Cette transition du plus de théorie au
moins de théorie, et du moin? de pra-
tique au plus de pratique, se manifeste
si l'on considère la jeunesse et la vieil-
lesse de Victor Considérant.
Considérant, lui, n'a pas changé. Ce
qui a changé, c'est la façon dont il a été
LE MOUVEMENT SOCIAL.
17
apprécié successivement par les hom-
mes môme de son parli.
Jeune, il était regardé comme un
transacteur, comme un homme qui fait
des concessions, qui ménage les profa-
nes et les adversaires. Vieux, il ne sem-
blait guère, aux plus bienveillants, qu'un
utopiste.
Considérant après Fourier, c'est la
lutle active, efficace sur certains points,
succédant à la rêverie philosophico-
poétique.
Rappelons à grands traits la doctrine
du maître :
Fourier, c est le phalanstère. Le pha-
lanstère est fondé sur V attraction passion-
nelle, principe ô^harmonie.
Car il y a cinq mouvements dans la
nature : le mouvement matériel, ou loi
de Newton , le mouvement organique,
d'où résulte la vie, le mouvement ins-
tinctuel, qui fait agir les animaux et la
pai'tie inférieure de nous-mêmes, le mou-
vement aromal (sic) qui est celui des
fluides impondérables, et le mouvement
passionnel, qui enfante Tordre social.
Le genre humain a déjà passé par
cinq phases sociales : l'édénisme ou âge
d'or, l'état sauvage, le patriarcat, la
barbarie, et la civilisation. La civilisa-
tion elle-même se subdivise en périodes.
Nous sommes à. celle du mercantilisme.
Puis viendront celles du garantisme et
du sociantùrne , qui nous conduiront à la
sixième phase : celle de l'harmonie.
L'harmonie sera le résultat de douze
passions : cinq passions sensitives, se
rapportant à nos cinq sens, et résumées
dans la tendance au luxe: quatre pas-
sions affectives : amitié, ambition, es-
prit de famille, amour, se résumant
dans la tendance au groupe ; trois passions
distributives : la composite, la cabaliste
et la papillonne, se résumant dans la
tendance à la série.
La composite est la passion qui nous
porte à triompher des triomphes de notre
groupe; la cabaliste nous excite à l'é-
mulation en présence des groupes ri-
vaux; Idi papillonne nous porte à chan-
ger, à voler de groupe en groupe, caria
variété contribue essentiellement au bon-
heur.
La résultante de toutes ces passions
est l'amour de l'humanité ou unitéisme.
Voilà donc notre phalanstère formé :
il se compose de dix-huit cents person-
nes environ, occupant un territoire dé-
terminé, et se subdivise en phalanges,
lesquelles se subdivisent en séries, les-
quelles se subdivisent en groupes. Cha-
que groupe comprend sept ou neuf per-
sonnes, groupées parles lois de l'attrac-
tion passionnelle.
Tout le monde travaille dans le pha-
lanstère, mais chacun prend le travail
qui lui plait le mieux, clause qui, paraît-
il, suffit à tout. Tout le travail à faire
se trouve ainsi fait. Quant au produit,
il est partagé en douze parts égales,
dont quatre pour le capital, trois pour le
talent, et cinq pour le travail. C'est ma-
thématique.
Chaque phalange apourchef un uniar-
que. Au-dessus s'étagent les duarques,
triarques, etc., jusqu'à Vomniarqiie, ou
empereur du globe, domicilié dans la
métropole universelle, laquelle doit être
située sur le Bosphore.
Avec le temps, et grâce aux progrés
de l'harmonie, tous les fléaux disparaî-
tront. Des animaux nouveaux, serviteurs
dociles de l'homme, remplaceront les
bêtes féroces; la mer ne sera plus salée,
et la terre en arrivera â ressusciter la
lune, qu'elle a fait périr autrefois.
Victor Considérant, quoique pénétré
de la doctrine entière de Fourier, sut
laisser dans l'ombre la partie qui prêtait
le plus au ridicule, et ne retint, pour le
public, que la théorie du phalanstère,
qu'il s'efiForça hardiment de mettre en
pratique.
Élève de l'École polytechnique et ca-
18
LE MOUVEMENT SOCIAL.
pitaine du génie, Considérant donna sa
démission pour s'attacher à la doctrine
de Fourier et consacrer sa vie à la pro-
pagande. Il fonda successivement trois
journaux : le Phalanstère, la Phalange
et la Démocratie pacifique. Il publia di-
vers ouvrages , notamment : Destinée
sociale (1834), Théorie de C éducation
naturelle et attrayante (183o), Le so-
cialisme devant le monde. Vers 1853, il
partit pour le Texas, avec un certain
nombre de disciples, et fonda un Pha-
lanstère, tentative qui fut couronnée
de l'échec le plus complet. Pauvre,
et réellement désintéressé, il vient de
s'éteindre à làge de quatre-vingt-cinq
ans, absolument ignoré des générations
nouvelles, et regardé comme un être
antédiluvien par les socialistes d'aujour-
d'hui.
Comme on Fa fait justement remar-
quer, il y a une notable différence entre
les anciens chefs du socialisme et ses
leaders actuels. Les premiers croyaient à
leur doctrine, et payaient de leurs per-
sonnes. Les seconds payent surtout delà
personne leurs adeptes et, — sauf excep-
tion, — ne croient qu'à la jolie position
qu'ils pourraient se faire dans la poli-
tique, par l'exploitation des rancunes et
des misères d'aulrui.
H. B.
UN MOT SUR LE SPLEEN.
Une de nos lectrices, à propos de notre
article intitulé « Philologie et science
sociale comparées», nous demande àquel
ordre d'idées se rattache le mot spleen,
dont nous avons oublié de faire mention
parmi les termes em[)runtés par nous à
la langue anglaise.
Nous répondrons brièvement.
Spleen, en anglais, signifie rate. J^a
rate passait, chez les anciens médecins,
pour être le siège de la mélancolie.
Le spleen est donc une sorte de mélan-
colie, mais il n'est pas toute espèce de
mélancolie, sans quoi nous n'aurions eu
aucun besoin d'emprunter ce synonyme
à l'Angleterre. Le spleen est une mé-
lancolie particulière , et porte au plus
haut degré le cachet de la race anglo-
saxonne.
Nous savons tous ce que c'est que la
nostalgie, cette tristesse de l'exilé qui
regrette sa maison, son clocher, son vil-
lage, l'aspect des lieux où il est né, les
habitudes et les fêtes de sa famille. La
nostalgie est une mélancolie de commu-
nautaire, une mélancolie d'Oriental, de
Français, d'Italien, de montagnard.
Eh bien, le spleen est précisément le
contraire de la nostalgie. Il se manifeste
chez certains individus qui, nés d'une
race active et entourés d'un milieu actif,
n'ont pu ou n'ont voulu , par un accident
quelconque, ou par un dégoût person-
nel, entreprendre une profession absor-
bante et lucrative. Riches et oisifs, ils
s'ennuient chez eux. Cet ennui, joint à
leur éducation qui les porte à l'initiative,
les entraîne au dehors, en France, en
Suisse, en Italie, partout. Us escaladent
tous les pics, traversent tous les gla-
ciers, parcourent toutes les villes d'eaux,
toutes les stations hivernales, afm de
donner au moins un assouvissement fac-
tice à ce besoin d'activité qui les dévore.
Ce qui les rend mélancoliques, c'est
précisément cette petite vie douce,
calme, régulière, qui fait le bonheur de
nos rentiers. Il leur faut, à eux, des agi-
tations et des obstacles, et, quand la
vie ne leur en offre pas, ils s'en créent
eux-mêmes. Le plaisir même, avec eux,
prend les allures d'un travail.
G. d'A.
LE MOUVEMENT SOCIAL.
19
A TRAVERS LES FAITS DU MOIS.
Le projet Goblet sur les mines. —
M. Goblet a saisi la Chambre d'un projet
sur les mines , destiné , non pas à être
accepté, car il ne le sera pas et ne peut
l'être, mais à montrer aux socialistes
que l'ex-ministre opportuniste marche
fidèlement avec eux.
Ce projet consiste à permettre au Gou-
vernement de confisquer les mines à
leur propriétaire, toutes les fois qu'une
grève de mineurs se prolongera pendant
deux mois. Si le manque d'accord a eu
lieu par la faute des ouvriers, les pro-
priétaires de mines auraient droit à une
indemnité égale à la moitié du revenu
de leur mine. Ce serait pour les récom-
penser d'avoir eu raison.
Le Gouvernement serait invité ensuite
à transmettre la propriété, ou plutôt
l'usufruit des mines pendant vingt-cinq
ans, à des sociétés ouvrières dont les
bénéfices seraient strictement limités
par la loi.
Nous ne ferons pas à M. Goblet l'hon-
neur de répéter les excellentes réfuta-
tions de sa doctrine, publiées par le
Temps, les Débats, V Economiste français
et une foule d'autres journaux. L'injus-
tice et l'absurdité d'un pareil projet
éclatent suffisamment aux yeux. Nous
nous contenterons seulement de citer, à
propos de la transmission des mines à
des sociétés ouvrières, quelques ré-
flexions de M. Laur, qui en fut jadis un
des plus chauds partisans.
« La nouvelle loi proposée par M. Go-
blet, dit M, Laur, m'aurait semblé, il y a
quelques années, parfaite et j'y aurais
adhéré volontiers en principe ; mais l'ex-
périence de la «mine aux mineurs » que
j'ai instituée, il y a sept ans, à Rive-de-
Gier, est venue légèrement (sic) modifier
mes vues.
« A la mine aux mineurs de Mon-
thieux, en effet, c'est l'intervention de
l'administration qui a tout gâté.
« Loin de solliciter une ingérence plus
active de l'Etat, je suis amené à ia re-
pousser maintenant sous quelque forme
que ce soit, comme funeste au plus haut
chef en matière de mines.
« L'Etat contrôle, l'Etat sécurité, oui.
L'État propriétaire, si peu que ce soit,
et exploitant , jamais. Il n'y a pas de
mines plus en retard et plus onéreuses
que les mines fiscales en Allemagne. »
L'exploitation d'une mine par des ou-
vriers réunis sous forme de société coo-
pérative est un problème à peu près
analogue à celui de la quadrature du
cercle.
Il ne suffit pas de savoir piocher pour
faire marcher une mine. Le savoir de
l'ingénieur, l'aptitude commerciale , le
talent de diriger des hommes, le courage
de faire des recherches souvent infruc-
tueuses, la conception des améliorations
et des perfectionnements sont choses
qui dépassent l'intelligence des ouvriers.
Si quelques-uns, sur le nombre, sont
réellement capables, ils s'élèvent rapi-
dement, par la force des choses, au rang
de patrons, et la coopération n'existe
plus.
Mais ce cas de réussite, surtout dans
des travaux difficiles comme ceux d'une
mine , est le plus rare. La vérité , c'est
qu'une mine exploitée par des ouvriers
seuls est une mine perdue, surtout si les
bénéfices sont limités, et si l'on a la
perspective de voir l'État, au bout de
vingt-cinq ans, venir vous dire : « Mes
amis, vous avez assez joui de votre pro-
priété ; nous allons la passer à d'autres » .
Quel zèle mettra-t-on, dans ces circons-
tances, aux améliorations et aux travaux
de long avenir?
Le triomphe de l'esprit communau-
taire serait, sur ce point comme sur tant
d'autres, le recul vers la barbarie, vers
l'Orient, vers les pays où l'industrie,
^{)
LE MOUVEMENT SOCIAL.
faute d'initiatives et de capitaux , faute
d'industriels riches et p?'évoyan(s, en un
mot, reste inexorablement dans l'en-
fance.
Le congrès des étudiants socialis-
tes. — Le congrès international des étu-
diants socialistes s'est tenu à Genève vers
la fin de décembre dernier. La France,
l'Allemagne, l'Italie, la Suisse, la Bel-
gique, la Bulgarie, la Roumanie et l'Ar-
ménie étaient représentées. On atten-
dait même un Russe, qui n'est pas venu.
La Russie ne s'arrête guère au socia-
lisme et va tout droit au nihilisme. Quant
à l'Angleterre, elle brillait par son ab-
sence.
Les discussions ont roulé sur le pro-
gramme suivant :
Partie théorique.
1" Du prolétariat intellectuel;
i" Le socialisme d'État et l'antisémi-
tisme devant le socialisme scientifique;
3" De la criminalité au point de vue
socialiste;
4" De certaines maladies considérées
comme conséquences des conditions ac-
tuelles du travail.
Partie pratique.
1° Organisation de la propagande
dans les milieux intellectuels ;
"1° Création d'une fédération interna-
tionale d'étudiants.
Nous n'insisterons pas sur les lieux
communs qui ont résonné pendant ces
cinq jours dans la salle des séances. La
docte assemblée a fait tous ses efforts,
paraît-il, pour définir le « prolétaire in-
tellectuel », mais elle n'y a pas réussi.
L'élément comique devait forcément
percer :
« Un délégué, raconte le Temps, a
proposé l'établissement dans les centres
universitaires de laboratoires expérimen-
taux de sociologie. Le mot laboratoire
ne paraissant pas compris par le con-
grès, une discussion interminable s'est II
engagée sur sa signification exacte. »
Certes, nous savions que la Science
sociale est une science d'observation,
mais nous ne savions pas qu'on pût
mettre des sociétés en bocaux pour faire
des expériences. Le Play et ses disciples,
en étudiant les groupements humains,
ont fait de l'histoire naturelle; ils n'ont
jamais cru faire de la chimie.
A retenir ce renseignement caracté-
ristique d'un étudiant belge : « Nous
faisons de la propagande socialiste dans
les lycées, toutes les fois que des rete-
nues ou des suppressions de congé créent
des sujets de mécontentement. » Une
telle phrase ouvre un jour lumineux
sur la genèse entière du socialisme.
Le même Belge a déclaré que le so-
cialisme est ami des arts. Conformé-
ment à ce principe, une soirée dan-
sante a eu lieu, le 22 décembre, dans
la grande salle de l'hôtel Bellevue, hô-
tel fort peu démocratique. Étudiants et
étudiantes ont dansé 'avec fureur toute
la nuit. Les danses bulgares, roumai-
nes, arméniennes, ont obtenu un vif suc-
cès de curiosité.
La question de l'anarchie devait na-
turellement se poser. M. Zévaès, étu-
diant français, a proposé une motion
dégageant les étudiants socialistes de
toute compromission avec l'anarchie.
Le vote a eu lieu par nationalités. La
motion a été adoptée par 4 voix (Alle-
magne, Suisse, Italie, Roumanie) contre
quatre abstentions (France, Belgique,
Arménie, Bulgarie.)
Malgré tout, la résolution que M. Zé-
vaès a fait adopter au sujet du socia-
lisme d'Etat, se rapproche singulière-
ment de l'anarchie. Cette résolution
porte « que le socialisme d'Etat ne doit
être considéré que comme une conces-
LE MOUVEMENT SOCIAL.
21
sion faite par la bourgeoisie à l'organi-
sation ouvrière, et que, tout en récla-
mant linlervention des pouvoirs publics
entre le capital et le travail, il n'y a
rien, de commun entre le socialisme
scientifique et le socialisme d'État. »
Comme nous le disions le mois der-
nier, à propos des attentats anarchistes,
le déclassement, l'instruction donnée à
des gens qui ne pourront malgré elle ga-
gner leur vie, poussent vite un homme
hors des cadres de l'armée socialiste,
lorsqu'il ne peut s'y créer la situation
de chef d'école. On préfère combattre
en tirailleur, en sauvage, en génie mé-
connu, ce qui est tout un.
Les grèves de 1892. — La direction
de YOffice du travail vient de publier la
statistique des grèves qui se sont pro-
duites en France pendant l'année 1892.
Ces grèves ont été au nombre de 292,
atteignant environ cinq cents établis-
sements et près de cinquante mille
ouvriers; en 1891, on avait compté seu-
lement 267 grèves.
On ne possède pas encore la statis-
tique de l'année courante; mais on sait
que l'intensité du mouvement gréviste
a encore augmenté.
Voici, d'après V Office du travail, les
causes et les résultats des grèves en
1892 :
Cent une cessations de travail ont
été motivées par des demandes d'aug-
mentation de salaire : 31 ont réussi, 31
se sont terminées par une transaction,
39 par un échec.
Réduction de salaire, augmentation
<ie durée de travail sans augmentation
de salaire, baisse de salaire résultant de
diminution de durée de travail, 58 grè-
ves : 10 réussites, 17 transactions et 31
échecs.
Demande de diminution de durée de
travail sans augmentation de salaire, 17
grèves : 2 réussites, 10 transactions, 5
échecs.
Contestations diverses au sujet des sa-
laires, 38 grèves : 11 réussites, G tran-
sactions, 21 échecs.
Refus par les patrons de règlements
élaborés et droits généraux réclamés par
les syndicats ouvriers, 5 grèves : 3 réus-
sites, 1 transaction, 1 échec.
Renvoi de personnel, 21 grèves : 2
réussites, <> transactions, 12 échecs.
Demande de renvoi de personnel, 34
grèves : i réussites, .'j transactions, 26
échecs.
Protestations contre les amendes et les
règlements d'usine, 14 grèves : 6 réus-
sites, ^ transactions, 3 échecs.
Enfin, demande de réforme des caisses
de secours, 1 grève terminée par tran-
saction.
Soit un total de 292 grèves pour les-
quelles on compte : 69 réussites, 82
transactions, 137 échers et i résultats
inconnus. »
Le Moniteur t/'/izuerse/ apprécie comme
il suit cette statistique:
« Ainsi les grèves ont en grande ma-
jorité mal tourné pour les ouvriers : en
échange de 69 réussites seulement, ils
ont éprouvé 137 échecs; quant aux tran-
sactions, il faudrait savoir sur quelles
bases elles se sont faites. Il est peu pro-
bable que, tout compensé, même lors-
que les ouvriers ont pu, en partie, faire
prévaloir leurs prétentions, les avan-
tages qu'ils en ont obtenus ne soient pas
dépassés par les privations de la grève,
au point de vue matériel, et, morale-
ment, par l'irritation sourde qui reste
dans les esprits.
« Mieux vaut incontestablement ne
pas recourir à ces moyens violents. »
La réflexion est naïve, mais la vérité
qu'elle exprime n'en est pas mieux com-
prise par les intéressés.
^,)t)
LE MOUVEMENT SOCIAL.
Le même journal fait l'observation
suivante :
« Remarque intéressante : la réussite
des grèves est en proportion inverse de
leur durée. Presque toujours, quand
l'accord s'est fait, c'a été dès les pre-
mières journées, tandis que les longues
grèves ont presque toutes échoué. Cela
prouve que les journaux socialistes et
révolutionnaires calomnient les patrons
lorsqu'ils les représentent comme intran-
sigeants. Lorsqu'ils peuvent au contraire
accepter les réclamations de leurs ou-
vriers, ils le l'ont aussitôt que leurs cal-
culs ont démontré cette possibilité. Ils
ne refusent que lorsque les moyens ma-
tériels leur font défaut. »
C'est ce que les socialistes ne manque-
raient pas d'appeler la lutte du pot de
terre contre le pot de fer. Au fond, c'est
la lutte de la prévoyance contre l'im-
prévoyance, ou contre une prévoyance
incomplète.
L'espérance fait croire facilement à la
réalisation de ce qu'on espère. Certains
ouvriers se mettent en grève, alors qu'ils
devraient savoir que l'augmentation de
salaire réclamée par eux ruinerait le
patron, et, par contre-coup, les affame-
rait eux-mêmes.
Mais le mirage est plus fort que le bon
sens, et les politiciens plus éloquents que
les chiffres.
La grève peut être utile. Ce qui le
prouve, ce sont les 69 succès obtenus
grâce à elle sur le total de 292. Seule-
ment les ouvriers ne devraient pas s'y
jeter avant de s'être démontré mathé-
matiquement, — et on le peut avec une
certaine approximation, — que la réus-
site est possible. Les patrons, sachant
que leur certitude repose sur un calcul
sérieux, n'en arriveraient que plus vite
à des concessions.
« Gouverner, c'est prévoir, » la
maxime est vraie des grèves comme des
empires.
La déclaration de M. Crispi. —
M. Crispi, en revenant au pouvoir, n'a
pu s'empêcher de reconnaître l'état dé-
plorable des finances d'Italie.
L'Italie, née d'hier, a eu la prétention
de faire grand tout de suite, et d'imiter
les grandes puissances au rang desquel-
les elle a voulu à toute force se faire
admettre. Elle a mis sur pied une
nombreuse armée, construit une flotte
magnifique , établi une administration
compliquée à l'instar de la nôtre , et,,
finalement, s'est ruinée.
Ses supplications, lors de la confé-
rence monétaire, pour se faire rendre
sa monnaie d'argent, indique clairement
à quelle pénurie de numéraire en est
arrivée sa circulation.
M. Crispi sent qu'on est allé trop loin,
et proclame la nécessité des économies;
mais ces économies, on le sait d'a-
vance, ne seront pas héroïques. L'Italie
ne veut pas porter la main sur l'arche
sacrée de son appareil militaire. Force
est donc au gouvernement , malgré sa
répugnance, malgré l'épuisement du
pays, malgré l'opposition qu'une telle
mesure peut déchaîner, de réclamer de-
nouveaux impôts.
Voici le passage en question, le seul
de la déclaration qui ne soit pas de la
phraséologie d'usage :
« Nous ferons des économies dans-
l'administration par d'opportunes sim-
plifications dans les services publics.
Nous ferons les plus grandes écono-
mies possibles , mais il ne faut pas se
faire d'illusions. L'heure de demander
quelques sacrifices au pays est sonnée.
Le pays, soyez-en sûrs, ne les refusera
pas. Il est inutile de nous tourmenter à
chercher des remèdes impuissants, en^
attendant un bénéfice qui, par notre
négligence, s'éloignerait de nous. Si, de-
LE MOUVEMENT SOCIAL.
'i.'i
1881) à maintenant, le Parlement n'eût
pas rejeté les demandes du pouvoir
exécutif, personne ne douterait de notre
avenir. »
L'Italie va donc économiser des bouts
<le chandelle, et se grever de nouveaux
impôts. Pourra-t-elle les supporter?
Ce qui nous intéresse, nous Français,
dans cette crise italienne, c'est moins la
perspective d'un affaiblissement de la
Triple Alliance, que l'exemple salutaire
qui nous est donné par un peuple encore
inférieur à nous , mais auquel nous
pourrions ressembler un jour.
Moins laborieuse, moins prévoyante,
moins économe (en certaines régions du
moins) que la race française , la race
italienne crée actuellement moins de ri-
chesse que nous. Mais il ne faut pas
nous faire illusion. Le beau fruit fran-
çais a sou ver intérieur qui le ronge, et
qui travaille à faire ressembler la France
de demain àl'Italie d'aujourd'hui, comme
le Portugal et la Grèce d'aujourd'hui,
abîmés dans la faillite, montrent à l'I-
talie ce qu'elle risque d'être demain.
Les nations s'échelonnent ainsi, plus
ou moins rapides à la course, sur la
route qui conduit à la ruine, à l'effondre-
ment, à cette humiliante crise finale
qui fait descendre un peuple jadis il-
lustre au rang de nation secondaire, de
peuple protégé ou opprimé.
Prenez un bulletin de la Bourse, et
voyez où en sont les fonds des quatre
nations du Midi : fonds portugais, dé-
bâcle; fonds grecs, débâcle; fonds espa-
gnols, baisse lamentable; fonds italiens,
baisse importante. En revanche , les
consolidés anglais, les fonds Scandina-
ves sont inabordables, et la faiblesse de
leur taux montre la confiance que l'on
a dans leur revenu.
Nous devons une grande reconnais-
sance à ces nations du Midi, plus « avan-
cées » que nous, qui nous montrent si
charitablement l'écueil.
Si le fonctionnarisme continue à croî-
tre; si les impôts, (jui font déjà de nous,
et de beaucoup, la nation la plus imposée
du globe, continuent à s'alourdir, si le
budget, entre les mains de politiciens
insouciants, uniquement avides de plaire
à telle ou telle classe d'électeurs, conti-
nue à s'enfler outre mesure et à absorber
les revenus des particuliers, de plus en
plus découragés de toute initiative par
les prétentions et les interventions ma-
ladroites de l'Etat, nous ne pouvons
espérer un autre sort que celui de cette
Italie dont nous contemplons ironique-
ment la déconfiture.
Les habitations ouvrières. — Nous
sommes encore bien loin, en France, de
la liberté testamentaire. Un projet de
loi est cependant déposé devant le
Sénat, tendant à atténuer dans une
certaine mesure les inconvénients du
partage forcé pour les ouvriers pro-
priétaires de leur habitation. Cette
catégorie, comme on le sait, est bien
rare en France.
Tout un chapitre du Code civil (arti-
cles 81 3-8 '(-2) a pris soin de mettre les
points sur les i dans les questions de
partage. Nul n'est tenu de rester dans
l'indivision, et comme chaque héritier
a droit à une partie de chaque espèce de
biens du défunt, tout héritier peut ré-
clamer la licitation de la maison pater-
nelle, même lorsqu'il existe dans la suc-
cession assez de valeurs mobilières pour
que la maison puisse être comprise dans
un seul lot. Voilà donc, sur la moindre
réclamation d'un jeune homme pressé
d'argent , l'immeuble vendu par voie de
justice, avec d'énormes frais, et généra-
lement bien au-dessous de sa valeur.
La proposition de loi soumise en ce
moment au Sénat s'efforce de remédier à
24
LE MOUVEMENT SOCIAL.
ces abus. Elle porte que, lorsqu'il y aura
des mineurs parmi les héritiers , on
pourra surseoir au partage jusqu'à leur
majorité, et que soit l'un des héritiers,
soit l'époux survivant aura la faculté de
reprendre la maison sur estimation et
dans des conditions^ déterminées. On
veut ainsi rassurer l'acheteur d'une mai-
son ouvrière en lui donnant la certitude
que cette maison, après sa mort, ne sera
pas vendue à vil prix par autorité de
justice.
Beaucoup d'hommes de divers partis,
éclairés par l'expérience et désabusés
par elle des préjugés philosophiques de
la fin du dernier siècle, réclament de-
puis longtemps la modification du Gode
civil en matière de succession. La mo-
dification présente sera bien petite; mais
telle qu'elle est, elle pourra soulager
en certaines circonstances telle ou telle
famille ouvrière. Elle aura pour effet de
ne pas désespérer les initiatives, les lé-
gitimes ambitions de certains ouvriers
d'élite, malheureusement trop rares
dans notre pays.
G. d'Azambuja.
Par suite de l'abondance des matières,
nous sommes obligés de renvoyer à la
prochaine livraison la suite des réponses
à notre Enquête sur la France sociale.
SOCIETE DE SCIENCE SOCIALE
POUR
LE DÉVELOPPEMENT DE L'INITIATIVE PRIVÉE
ET LA
VULGAKISATION DE LA SCIENCE SOCIALE.
Nouveaux membres (1) :
AmôZard (Auguste) ,Vitry-le-Français (Marne),
présenté par M. Emile Amblard.
Berger (Pierre), étudiant en droit, présenté
par M. J. Railhache.
BuRTox (M"'' C-.J.), Londres, présentée par
M. Edmond Demolins.
Chatillon (le R. P.), Rome, présenté par
le P. M. B. Schwalm.
Crestey (l'abbé J.), Paris, présenté par
M. Demolins.
Doutriaux (Charles), agriculteur, St-Lau-
i^ent-Blangy ( Pas-de-Calais ), présenté par
M. André Doutriaux.
Froment (André), Paris, présenté par M. Ed-
mond Demolins.
G ARMER (Paul, étudiant en droit, Nancy,
présenté par le P. M.-B. Schwalm.
Godard (T.), ingénieur des Ponts et Chaus-
sées, le Havre, présenté par M. Edmond
Demolins.
Guérin (l'abbé), Châtelleraut (Vienne), pré-
senté par M. Mascarel.
Laity (l'abbé Joseph-Marie), Port-au-Prince
(Haïti), présenté par M. Edmond Demolins.
Lanskoï (comte N.), Saint-Pétersbourg,
(Russie), présenté par le même.
Ualli (M'^^^'^ j. de), Odessa, Russie, présentée
par M"'= C.-J. Burton.
(1) Les noms des membres titulaires sont inscrits
en capitales; ceux des membres souscripteurs, en
italiques. Les premiers re(.-oivenl la Revue et le Bul-
letin; les seconds, le Bulletin seulement.
Le Directeur-Gérant : Edmond Demolins.
Xypographie Fimiin-Didot et C". — Ueenil CEurc).
QUESTIONS DU JOUR. ^
LE DEVOIR PRESENT.
A M. Paul Desjardins.
Cher Monsieur et Ami,
J'avais le plaisir de vous connaître avant la publication de
votre brochure, Le Devoir présent. Depuis lors, j'ai suivi avec
l'intérêt qu'ils méritent vos efTorts pour passer de la doctrine à
son application, au moyen de votre Union pour V action mo-
rale ». Enfin, je vous ai vu vous-même à l'œuvre, l'été dernier,
au Summer Meeting d'Edimbourg-, où nous venions tous deux
donner des conférences, vous, sur l'action morale^ moi, sur
la Science sociale. Je vous ai vu, là, véritable apôtre du relève-
ment moral, vous faisant tout à tous et vous donnant sans me-
sure. J'ai, dès lors, conçu une réelle admiration pour vous.
Et cependant, je ne figure pas dans vos rangs, si ce n'est par
ma sympathie. Voulez-vous me permettre de vous donner pu-
bliquement l'explication de ma réserve, et de me donner à moi-
même le rare plaisir de causer avec vous de ces graves ques-
tions?
9i LA SCIENCE SOCIALE.
Le but que vous poursuivez est « la pacilîcatiou de la cons
cience par la vie meilleure ». Pour amener à la vie meilleure,
vous voulez développer l'esprit de sacrifice et l'amour du pro-
chain. Pour vous, la question sociale n'est ni d'ordre politique,
ni d'ordre social, « mais d'ordre moral et religieux, » et, dès
lors, le plus efficace moyen de la résoudre est de se changer soi-
même d'abord, de « naître à nouveau », comme vous le redites
après l'Évangile de saint Jean. Et vous ajoutez : « L'acte chari-
table initial, ou même le seul acte charitable au fond, est cette
détermination par laquelle je renonce à l'égoïsme pour mon pro-
pre compte, et me plie à la règle » (1).
Pour résoudre la question sociale, vous voudriez susciter
« des hommes vraiment bons, spirituels, des saints ». Il en
existe, dites-vous, parmi nous, « mais ces sources vives se per-
dent isolément dans des sables arides. La société distraite les
laisse écouler, et l'esprit public n'en retient rien, du moins vi-
siblement » (-2). Vous voulez capter ces sources, les grossir en
leur amenant des courants nouveaux.
Vous repoussez cependant le reproche de vouloir proposer
une religion nouvelle, d'ajouter une secte à des sectes. « Il ne
s'agit pas de creuser un port nouveau pour les âmes, mais sim-
plement de faire monter le flot dans les ports qui existent déjà.
Alors ils communiqueront. »
En effet, ce n'est pas une religion nouvelle que vous apportez,
car vous n'affirmez aucun dogme, c'est seulement un état d'es-
prit religieux, une tendance religieuse, que vous opposez au
matérialisme et au scepticisme. Vous appelez à vous les membres
des diverses Églises et ceux qui sont en dehors des Églises, mais
qui éprouvent le besoin d'un appui extérieur pour le combat
contre leurs passions. (( Quoique nous regardions, dites- vous, tous
(1) Notre Esprit, Union pour l'action morale, 1 novembre 1894.
(2) Ibid., p. 12.
LE DEVOIR PRÉSENT. 05
les fidèles des Églises, qui Je sont en esprit, comme nos coopé-
rateurs aimés, les isolés sont nos Benjamins, pour ainsi dire; ils
sont trop à l'abandon » (1).
En somme, vous battez le rappel pour tous ceux qui souffrent
de la vie, moralement ou matériellement, et vous voulez fonder,
avec eux et par eux, une société nouvelle, une société renouvelée,
qui aurait pour base l'esprit de sacrifice, l'immolation de soi-
même, de ses passions, de ses volontés et l'amour du prochain.
Vous déclarez, en effet, qu'on « agit sur autrui par cela seul
qu'on a opté courageusement pour la vie de l'esprit » (2).
L'esprit de sacrifice, l'immolation de soi-même, l'amour du
prochain, en un mot l'action morale, pour emprunter la for-
mule même de votre Association, peuvent-ils produire nécessai-
rement, comme vous l'affirmez, le relèvement de la société, la
réforme sociale?
Voilà la question. Voilà toute la question.
Je vais sans doute vous scandaliser et en scandaliser bien d'au-
tres, mais je n'hésite pas à répondre : Non, l'action morale, quel-
que utile qu'elle soit à l'amélioration de l'individu, n'est pas
suffisante pour produire le relèvement social.
Et remarquez que vous n'avez pas devant vous un sceptique ,
mais un croyant, un homme qui est, je ne dis pas plus vertueux,
je ne dis même pas aussi vertueux, je dis simplement plus
croyant que vous, plus attaché que vous à une forme religieuse
positive, à des dogmes, à une Église. Mon aftîrmation n'est donc
pas inspirée par un sentiment d'hostilité quelconque; c'est pu-
rement et simplement une affirmation d'ordre scientifique, et, si
vous voulez bien me suivre, nous allons l'examiner.
II.
Nous avons un moyen bien simple et en même temps bien
positif de trancher cette question. Certaines époques privilé-
(1) Notre Esprit, p. 25.
(2) Ibid., p. 8. ' ■ .
96 LA SCIENCE SOCIALE.
giées ont produit des pléiades de saints, c'est-à-dire de ces
hommes que vous considérez avec raison comme s'étant élevés
au plus haut développement moral, comme ayant donné les
plus grandes preuves d'esprit de sacrifice, d'immolation de soi-
même, d'amour du prochain. Vous vous tiendriez pour com-
plètement satisfait et pour assuré de notre relèvement social,
si vous pouviez faire couler de nouveau et aussi abondamment
cette « source vive » de l'action morale.
Voyons donc les résultats qu'elle a produits.
Cette source a coulé abondamment, elle a vraiment débordé,
pendant les premiers siècles de l'Église; et ce n'était pas seule-
ment l'action morale qui coulait alors à pleins bords, c'était le
sang même de milliers de martyrs. Jamais il n'y eut une plus
magnifique efflorescence de saints, jamais, peut-être, l'homme
ne s'est élevé plus haut au point de vue moral, au point de vue
du sacrifice de soi-même.
Et cependant jamais, peut-être, la société n'est tombée plus
bas. C'est l'époque des Césars, c'est-à-dire d'un des plus abomi-
nables gouvernements qui se soit imposé à l'espèce humaine.
Jamais l'art d'opprimer savamment n'a été poussé plus loin.
Rarement la misère humaine, le vice public et privé ont été aussi
intenses. « Où donc et chez quel autre peuple que les Romains,
s'écrie un contemporain, le prêtre Salvien, trouverons-nous de
si grands maux? Car les Francs ne sont pas si avides; les Huns
sont étrangers à de pareils forfaits; rien de semblable chez les
Vandales et les Goths. Les Romains même qui vivent au milieu
des Barbares ne souffrent pas de pareilles calamités. Aussi ne
forment-ils qu'un vœu, c'est de ne jamais être réduits à passer
de nouveau sous la domination romaine. C'est pourquoi nos
frères désertent nos provinces pour se réfugier auprès des Bar-
bares, Ceux qui ne peuvent transporter leur chétive cabane et
leur famille, prennent le seul parti qui leur reste, ils se donnent
aux riches; mais ceux-ci, au lieu de les défendre, ne font que les
rendre plus misérables. »
Ces maux étaient anciens, Lactance les avait déjà signalés :
« Les champs, dit-il, sont mesurés jusqu'à la dernière motte; les
I
LE DEVOIR PRÉSENT. 97
ceps de vignes et les pieds d'arbres sont comptés, les animaux
de toute espèce sont inscrits, chaque tête d'homme est marquée.
Le pauvre peuple des villes et des campagnes est rassemblé dans
les villes, pendant qu'au dehors se pressent d'innombrables
troupeaux d'esclaves. La torture et le fouet retentissent de tous
côtés. On vous inscrit pour des biens que vous ne possédez pas.
Les malades, les infirmes et les morts sont également portés sur
les registres du fisc. »
Contre ces maux sans nombre, des centaines et des milliers
d' évoques, de moines, de saints, ont élevé leurs protestations et
leur exemple. Ils ont, comme vous, prêché l'action morale et
enseigné la morale la plus pure. Et cependant la décadence
sociale s'est poursuivie d'un pas accéléré, sans que toutes ces
protestations et tous ces exemples l'ait fait dévier un seul instant
de sa route vers la décomposition finale.
Et alors les Barbares sont arrivés. Et le miracle que n'avaient
pu accomplir tant d'hommes vertueux, tant de saints, ils l'ont
réalisé , eux , avec une aisance extraordinaire , sans s'en douter,
et en dépit de toute leur brutalité, de tous leurs vices et de tous
leurs crimes. C'est de leur sein que sont sorties les sociétés mo-
dernes, si dilîérentes des sociétés de l'antiquité et si supérieures
moralement et socialement (1).
Et vous me ferez l'honneur de croire que je n'attribue pas ce
miracle à leur brutalité, à leurs vices et à leurs crimes. Je m'ex-
pliquerai dans un instant sur la cause de cette transformation
sociale. Pour le moment, je me borne à constater qu'ils ont fait
ce que les autres n'avaient pu faire et que, pour cela, ils ont dû,
de toute nécessité, apporter avec eux et en eux quelque chose
de puissant, d'irrésistible, de plus puissant et de plus irrésis-
(1) On pourrait peut-être objecter que le succès social des Barbares est dfl à ce qu'ils
infusèrent à la société romaine une vie plus simple, à ce qu'ils étaient moins corrom-
pus parla richesse, et que, dès lors, ils furent plus accessibles à la prédication morale.
Cet argument tombe devant ce fait que le relèvement social n'a pas co'incidé avec l'ar-
rivée de tous les Barbares, mais seulement d'une certaine catégorie de Barbares, qui.
précisément, n'étalent ni les plus simples ni les plus pauvres. Voir cette démonstra-
tion dans une publication que fera prochainement la Science sociale et que nous re-
commandons vivement à nos lecteurs.
08 LA SCIENCE SOCIALE.
tible, au point de vue social, que l'action purement morale.
Un autre échec éclatant de l'action purement morale nous
est fourni par l'exemple de l'Irlande. Vous savez que cette île
fut appelée, au sixième siècle, « Tile des Saints » ; elle était cou-
verte de monastères et ce fut même de cette lie que partirent la
plupart des missionnaires qui convertirent la Germanie. Votre
Unio?i pour l'action morale aurait pu recruter alors, en Irlande,
un grand noml)re d'adhérents, car la préoccupation de « la
vie meilleure » dominait les esprits. Cette île fut une pépinière
inépuisable d'hommes tels que vous voulez en susciter, (( vrai-
ment bons, spirituels, saints ».
Et leur foi n'était pas un feu de paille, car elle dure encore;
l'Irlande est toujours la terre classique de l'ardeur religieuse.
Cette vie morale intense aurait dû, d'après vous, assurer à
ce peuple une longue et éclatante prospérité sociale. Hélas!
vous savez qu'il n'y a eu de long et d'éclatant que sa décadence ;
elle a commencé au beau milieu de cette effervescence morale
et elle dure toujours.
Et, ici encore, n'allez pas croire, je vous en prie, que j'attri-
bue cette décadence à ce développement moral et religieux.
Ce serait, de ma part, tomber, en sens inverse, dans la confusion
que je vous reproche, confusion qui consiste à vouloir établir
une relation nécessaire, de cause à effet, entre les phénomènes
moraux et les phénomènes sociaux. Je m'expliquerai sur ce
point, car c'est là le nœud même de la question que j'examine.
L'Italie a été aussi, aux treizième et quatorzième siècles, un
foyer intense de vie morale et religieuse, avec saint François
d'Assise et sainte Claire, saint Antoine de Padoue, le bienheu-
reux Joachim de Flore, Jean de Parme, Fra Salimbue, Jaco-
pone de Todi, saint Célestin, sainte Catherine de Sienne, etc.
Alors naissent les Ordres des Franciscains et des Clarisses, qui
devaient étonner le monde par leur pauvreté et leur obéissance,
ces deux vertus que vous tenez en si haute estime. Ne décla-
rez-vous pas qu'il est impossible d'arriver au relèvement social,
LE DEVOIR PRÉSENT. 90
« si on ne se montre pas détaché soi-même des objets non stric-
tement nécessaires »? « On vient en voiture, dites-vous, prêcher
au peuple qu'il ne sert de rien d'avoir des voitures. On répand
ainsi lenvie autour de soi en promenant son luxe, ses raffine-
ments; on souhgne les difïérences sociales qu'on dit n'être qu'un
préjugé... Ainsi nous voici amenés, si nous avons sincèrement
pitié des souffrances du peuple, à nous détacher nous-mêmes de
tout ce qui rend en apparence une vie brillante et charmante.
Nous ne pouvons échapper à cette conséquence; mais, encore
une fois, elle est rude. Il ne s'agit de rien moins que de ren-
verser entièrement l'échelle de nos jugements, de mettre en haut
ce qui était en bas et en bas ce qui était en haut. Il s'agit d'une
conversion totale, en somme... Et cependant, si l'on n'est pas
résolu à cette conversion, on ne saura que gémir sur le mal
comme un enfant. » Saint François d'Assise aurait certainement
signé des deux mains cette déclaration.
Comme vous, il voulait qu'on se « détachât des objets qui ne
sont pas strictement nécessaires » : « Allez, dit-il, ne portez ni
or, ni argent, ni monnaie dans votre bourse, ni sac, ni deux
vêtements, ni souliers, ni bâton. » Et vous savez avec quel en-
thousiasme les disciples lui arrivèrent en foule, si bien que,
neuf années seulement après ' sa fondation, il put envoyer
5.000 députés au chapitre général tenu à Assise; ses religieux
atteignirent le chiffre prodigieux de 115.000, répandus dans
7.000 couvents. Et je ne parle ni des maisons de femmes ni
de la foule innombrable des laïques affiliés au Tiers Ordre.
Si votre appel était entendu par de pareilles multitudes, vous
vous croiriez certainement assuré du relèvement social de la
France.
Or les faits nous montrent que cette splendide efflorescence
morale et religieuse n'a pas eu, au point du vue social, plus
d'effet que pour l'Empire romain, ou pour la malheureuse Ir-
lande : la décadence de l'Italie se poursuivit lamentablement,
au milieu d'une anarchie politique et d'un désordi'e des mœurs
qui rappelait et faisait presque pâlir ceux de la Rome païenne.
La Renaissance ne rendit pas seulement à l'Italie les œuvres lit-
100 LA SCIENCE SOCIALE.
téraires et les chefs-d'œuvre artistiques , mais aussi les mœurs
et les vices de l'antiquité. Ainsi, ni l'action, ni l'influence, ni
les exemples de l'Italie mystique n'empêchèrent l'effondrement
de l'Italie sociale et politique. Et cet effondrement dure encore.
Je ne veux pas multiplier les exemples; il n'y a qu'à se bais-
ser dans l'histoire pour en ramasser. Permettez-m'en un der-
nier.
Vous professez pour la morale boudhiste une grande admi-
ration et vous avez écrit, pour la louer, des pages ravissantes.
Elle est, en effet, fort touchante et fort pitoyable aux faibles, aux
humbles, aux opprimés. Mais là n'est pas la question. A-t-elle
réussi à résoudre le problème du relèvement social, pour l'Inde
et pour les pays de l'extrême Orient sur lesquels son action s'est
fait sentir? L'infériorité sociale de ces pays ne se démontre pas :
il suffit d'ouvrir les yeux et de voir. Toute la morale boudhiste
n'a pu les tirer de là.
Et cet échec de la morale vis-à-vis de l'action sociale est
tellement flagrant que vous-même, qui le niez, vous le cons-
tatez cependant. C'est la vérité qui sort de votre bouche malgré
vous, par la force des choses, plus forte que tout. Voici ce que
vous écrivez : « On enseigne bien aux enfants, dans chaque fa-
mille et dans chaque école, qu'il faut non seulement être hon-
nête, mais être bon, et faire consister son honneur dans le
dévouement : s'il suffisait que la chose fût dite et entendue
pour être pratiquée, la conversion du peuple en masse serait
vraiment simple. Il existe aussi, en grand nombre, des églises,
des temples, des synagogues. Les enfants y entrent comme ca-
téchumènes, et, hommes faits, ils en trouvent toujours les portes
ouvertes , s'ils veulent entendre recommander dans la prédi-
cation et symboliser par la cérémonie le passage de la vie na-
turelle à la vie sainte ou véritable. Des milliers de prêtres dé-
voués y sont occupés sans relâche. Il semble donc que l'œuvre
•à faire, si lourde qu'elle soit, doive être déjà œuvre faite. Mais
avec tout cela l'Évangile ne règne point ; la sagesse pure , —
LE DEVOIlt l'KÉSENT. 10'
et d'ailleurs conforme à rÉvangilc, — établie si fortement par
les grands philosophes modernes, n'a point passé dans l'acte...
Ce qui est manifeste, c'est que l'écart est excessif entre l'idéal
moral que notre conscience est parvenue à dégager, et notre
moralité effective (1) ».
Je n'aurais certainement pas aussi bien dit. iMais comment,
en écrivant cela, n'avez-vous pas aperçu le point faible de votre
tentative exclusivement morale? Vous reconnaissez, vous pro-
clamez que « des milliers de prêtres dévoués se sont occupés
sans relâche » de cette œuvre du relèvement social ; et des prê-
tres de toutes les communions religieuses, catholiques, protes-
tants, juifs; et non seulement les ministres des divers cultes,
mais encore tous « les grands philosophes modernes » ; et vous
aboutissez à cette triste constatation que tous, tous, ont échoué :
M L'Évangile, la morale n'ont point passé dans l'acte. »
Et alors, après cette constatation, vous formulez purement,
simplement, tranquillement, cette conclusion imprévue : « Il
faut recommencer tout cela. » Et vous, qui ne disposez ni de la
formidable puissance de l'Église, ni de la formidable puissance
du Temple, ni de la formidable puissance delà Synagogue, vous
espérez réussir là où l'Église, le Temple et la Synagogue ont
échoué! Comment un homme tel que vous n'a-t-il pas aperçu
que si tant d'efforts, tant de dévouement, tant d'abnégation,
tant de charité, tant d'esprit de sacrifice, tant d'immolation de
-soi-même, tant d'amour du prochain avaient échoué, c'est que
ni rien, ni personne, ne réussirait en suivant la même voie?
Comment cette idée si simple, si naturelle, qui serait venue
à tout savant ayant manqué une expérience, ne vous est-elle
pas venue : Faction morale doit être insuffisante pour assurer
à un peuple la durée, la prospérité, la grandeur sociale; il lui
manque quelque chose, dont l'absence empêche le résultat de
se produire?
Que lui manque-t-il donc? — Je vais vous le dire.
(1) lyotre esprit, p. 11.
102 LA SCIENCK SOCIALE.
III.
Voulez-vous me permettre d'employer une parabole et de la
tirer de l'Écriture sainte, ce qui ne doit pas être pour vous dé-
plaire?
L'action morale peut être comparée à une graine qui germe
ou ne germe pas, suivant qu'elle tombe sur un bon ou sur un
mauvais terrain. Dès lors, la qualité bonne ou mauvaise du ter-
rain a une importance extrême, une importance décisive.
Et remarquez qu'en disant cela je n'ai pas la prétention d'é-
mettre une nouveauté ; cette affirmation est presque un lieu
commun, car, depuis l'Évangile, elle a été répétée des milliers
de fois par les prédicateurs, les moralistes, les théologiens de
toutes les écoles et de tous les cultes. C'est banal à force d'être
vrai et évident.
Mais, sur cette vérité banale, on a malheureusement grefïé une
erreur qui a fini par étouffer cette vérité : on a cru, pour con-
tinuer ma comparaison, que la bonne qualité de la graine suf-
fisait à créer la bonne qualité du terrain, et à amener, par con-
séquent, la germination. Et alors on a dit : « Il n'y a pas de
mauvais terrains, il n'y a que de mauvaises graines ». De là
à ne plus se préoccuper de la qualité du terrain, il n'y avait
qu'un pas, on l'a franchi et vous l'avez franchi vous-même les-
tement. Vous dites, après tant d'autres, je vous cite textuelle-
ment : « La question n'est pas de savoir si l'époque présente
est pire que les précédentes ; nul ne peut rien assurer de précis
à ce sujet; il est donc oiseux de le demander. » Ce qui revient
à dire : il est oiseux de se préoccuper de la nature du terrain.
Et sur cette affirmation gratuite , vous allez tranquillement
jetant votre graine morale à pleine main, par les voies et par
les chemins. Vous vous étonnez ensuite qu'elle ne germe pas,
ou plutôt vous dissimulez votre étonnement en renvoyant la
germination, permettez-moi cette expression, aux kalendes
grecques. « L'œuvre est si démesurée, dites-vous, qu'il ne faut
I
LE DEVOIR PRÉSENT. 10.'}
pas attendre d'en voir môme un commencement de réalisation.
Mais cela ne change rien à notre devoir. Ce n'est pas le succès
qui est notre afifaire (1). »
Mais c'est au contraire le succès qui est notre affaire, qui est
toute raflFaire; il n'y a même pas d'autre affaire que celle-là.
Comment! vous poursuivez l'œuvre magnifique et méritoire du
relèvement moral et social de votre pays, et vous proclamez que
le succès, c'est-à-dire ce relèvement, n'est pas votre affaire!
Ce serait faire de l'art pour l'art, de la morale pour la morale.
L'insuccès , dont vous prenez si tranquillement votre parti ,
l'insuccès de tous les autres moralistes exclusifs, viennent de
cette croyance que la nature du terrain sur lequel on jette la
graine est indifférente, qu'il est ce oiseux » de s'en préoccuper.
La nature du terrain social est, au contraire, une des conditions
extrinsèques qui agissent le plus sur le succès ou l'insuccès de
l'action morale.
Et, sur ce point encore, je fais appel à votre propre expé-
rience. Vous avez été vivement frappé, et vous me l'avez dit vous-
même, à Edimbourg, des facilités extraordinaires que vous ren-
contriez là pour votre apostolat : « Quel excellent terrain! » me
disiez-vous. Vous avez trouvé, en effet, un public attentif, sérieux,
très sérieux, dans les dispositions d'esprit que vous considérez
comme les meilleures pour recevoir et pour faire fructifier l'ac-
tion morale.
Vous avez été frappé de la différence de cet état d'esprit et de
l'état d'esprit que vous rencontrez généralement en France. Même
parmi ceux qui vous suivent, beaucoup cèdent à une sorte de
mode, de vogue, d'engouement, que l'on constate actuellement
chez nous pour les idées morales; c'est plus sélect, c'est bien
porté, c'est le dernier cri, pour employer l'étrange langage de
ce public ; en un mot, c'est une attitude. Mais que le vent varie,
que la mode change, et on ira à d'autres préoccupations, à d'au-
tres spectacles, aussi aisément que l'on passe des robes fourreau
'aux robes bouffantes. Quant à la masse du public, elle tourne
(1) J^oire esprit, p. 26.
104 LA SCIENCE SOCIALE.
votre tentative « à la blague », comme nous tournons toutes
choses en France.
Dans un terrain aussi mal préparé, votre graine ne peut pas
germer. La formation sociale actuelle est un obstacle au déve-
loppement de l'action morale, comme elle l'a été pour la société
romaine, pour l'Irlande, pour l'Italie, pour l'Orient, où elle n'a
pas donné les fruits qu'elle aurait dû donner et que vous voudriez
à votre tour lui faire produire.
C'est donc bien la formation sociale qu'il faut modifier tout
d'abord, si vous voulez obtenir un résultat qui réponde à la pléni-
tude de vos efforts. Il faut commencer par le commencement.
Mais en quoi faut-il modifier cette formation sociale?
IV.
Que manque-t-il donc à notre état social pour qu'il soit apte à
recevoir et à faire fructifier la semence morale que vous voulez
jeter en lui?
Il lui manque précisément ce que vous demandez comme
l'assiette naturelle de votre action morale : il lui manque de for-
mer des hommes ; il lui manque de préparer à ce que vous ap-
pelez « la vie sérieuse ».
A quoi préparons-nous nos enfants? Qu'est-ce que nous leur
enseignons ?
Nous leur enseignons que l'idéal, la sagesse suprême, est de
se soustraire aussi complètement que possible aux difficultés et à
tous les aléas de la vie. Nous leur disons : u Mon cher enfant,
compte d'abord sur nous ; tu vois comme nous économisons pour
pouvoir te donner, au moment de ton mariage, une dot aussi
forte que possible. Nous t'aimons trop pour ne pas t'aplanir, autant
qu'il est en nous, toutes les difficultés de la vie. Compte ensuite
sur nos parents, sur nos amis, qui te pousseront, qui te recom-
manderont, pour t'aider à trouver une carrière. Compte encore
sur le Gouvernement, qui dispose d'une quantité innombrable"
de places; on y est bien tranquille, on ne court aucun aléa, on
est payé régulièrement à la fm de chaque mois, on a un avance-
t
LE DEVOIR PRÉSENT. 105
ment automatique, par le simple mécanisme des retraites et des
décès; si bien que tu peux savoir d'avance qu'à tel âge tu ga-
gneras tant, à tel âge tant, et enfin qu'à tel âge tu auras ta re-
traite, une bonne petite retraite; en sorte que, après n'avoir
pas fait grand'chose pendant toute ta vie, tu pourras ne rien
faire du tout à un âge où un homme est encore capable d'action.
iMais, mon cher enfant, comme ces situations sont assez peu ré-
tribuées , car on ne peut pas avoir tous les avantages à la fois,
il faut que tu comptes encore sur ce que ta femme pourra Rap-
porter. 11 faut donc chercher avant tout une femme riche ; mais
ne t'en inquiète pas, nous te la chercherons, nous te la trouve-
rons. Voilà, mon cher enfant, les conseils que nous dictent notre
amour pour toi. »
Quand un jeune homme entend tous les jours, à son foyer, de
pareils conseils ; quand tout le monde autour de lui, dans la rue,
dans la société, lui tient le même langage, il finit pas s'habituer,
insensiblement, à compter sur les autres plus que sur lui-même,
et il s'éloigne des situations qui exigent l'effort continu, l'initia-
tive intense, et qui exposent à des aléas, comme l'agriculture,
l'industrie et le commerce. Il s'oriente vers la vie tranquille.
Une telle conception de. la vie a pour résultat d'engourdir,
d'atrophier la volonté, l'énergie, la virilité; elle rend l'homme
moins propre à l'effort; elle le porte plus à éviter les difficultés
qu'à les vaincre; on recherche ce que la vie a d'amusant et on
écarte ce qu'elle a de sérieux; ainsi on devient moins apte à
cette action morale, qui exige essentiellement l'effort et le triom-
phe sur soi-même.
Voilà, cher Monsieur, le grand obstacle qui paralyse votre
prédication et dont vous ne pouvez triompher par le seul instru-
ment de l'action morale , parce que tout le milieu social est con-
juré contre vos paroles. Vous dites : « Il faut que l'homme soit
résolu à faire ce qui lui coûte ». Tout notre milieu social nous
crie le contraire et étouffe votre voix.
C'est donc ce milieu qu'il faut modifier avant toute chose ; et il
faut le modifier dans le sens du développement de l'initiative indi-
viduelle, ce qui revient à dire : dans le sens de la « via sérieuse ».
106 LA SCIENCE SOCIALE.
Cela est bien long-, allez-vous répondre. — Il n'y a de court
chemin que celui qui conduit au but, et vous avouez vous-même
que celui que vous suivez n'y conduit pas.
Mais ce chemin est-il aussi long- que vous le croyez? Vous allez
voir que non, car la force des choses, — qui est plus forte que
tout, — nous y pousse irrésistiblement. C'est donc à connaître,
à aider et à hâter ce mouvement, au lieu de le contredire, de le
contrecarrer et de le retarder, comme on fait le plus souvent au
nom même des meilleures intentions, que nous devons employer
nos efforts.
Comment et en quoi ce mouvement se manifeste-t-il?
Il se manifeste par un ensemble de symptômes, que je vais
essayer de noter brièvement.
l*"" Symptomk. — Le contact et la concurrence de la race
anglo-saxonne. Nous ne pouvons pas nous y soustraire ; nous
rencontrons cette race entreprenante et envahissante, sur tous
les terrains où s'exerce notre activité sociale. En Europe, elle
est à nos portes; au dehors, elle est partout, et c'est toujours
elle que nous trouvons sur tous les points où nous créons une
colonie, ou un simple établissement. En Europe et au dehors,
nous rencontrons la concurrence de ses agriculteurs, de ses co-
lons, de ses industriels, de ses commerçants, et vous savez à
quel point cette concurrence est redoutable, à quel point elle
est faite d'énergie, de ténacité, de sens pratique, d'habitude de
compter sur soi-même, de self help^ car ils ont le mot, parce
qu'ils ont la chose.
Or ce contact et cette concurrence sont un stimulant pour
nous : on est porté à réagir quand on se voit sur le point d'être
évincé, débusqué des positions qu'on occupe; on s'instruit par
l'exemple de ses adversaires, on en subit l'influence.
C'est pour leur faire apprendre cette salutaire leçon que nous
engageons les jeunes gens qui suivent nos Cours de Science so-
ciale à aller en Angleterre, à se mettre en contact plus intime
avec cette race et à apprendre d'elle ce qui fait la cause de sa
supériorité.
LE DEVOIR PRÉSENT. 107
Mais ce symptôme serait insuffisant pour dessiner révolution
sociale, s'il n'y en avait pas d'autres qui se manifestent directe-
ment, dans la nation elle-même.
2^ Symptôme. — Léchée unanimement avéré de notre système
d'enseignement. Il éclate aujourd'hui à tous les yeux. Les cri-
tiques de notre système d'enseignement sont de jour en jour plus
nombreux, plus audacieux ; ils se recrutent même dans l'Uni-
versité; même parmi les ministres de l'instruction publique, et
dans tous les partis politiques. C'est presque un lieu commun
aujourd'hui de dire que l'école n'a pas tenu tout ce qu'elle
promettait. On constate un abaissement général des études.
L'école forme des bacheliers, des fonctionnaires, des bureau-
crates ; elle ne forme pas des hommes capables de se tirer d'af-
faire par eux-mêmes dans la vie.
Vous savez que M. Lavisse est à la tête d'un groupe d'universi-
taires qui poursuit la réforme de notre enseignement dans le
sens de la mise en valeur de l'homme. « Je me souviens, dit-il
dans une conférence faite sur ce sujet, d'un mot qui me fut dit
par un jeune x\nglais : « N'allez pas croire que je sois un savant ;
« au collège, en Angleterre, nous n'apprenons pas grand'chose,
« si ce n'est peut-être à nous conduire dans la vie. » Quel bel or-
gueil anglais dans cette parole modeste ! Certainement mon visi-
teur n'aurait pas accepté l'échange de notre savoir scolaire contre
la science de se conduire. Il m'aurait dit que l'Angleterre a
besoin d'hommes accoutumés à compter sur eux-mêmes, d'hu-
meur indépendante et hardie ; qu'elle en a besoin pour son
commerce, pour son industrie et pour sa politique. »
C'est déjà beaucoup que nous reconnaissions que notre sys-
tème d'éducation est à réformer, qu'il ne donne ni « la
science de se conduire » ni l'habitude de « compter sur soi-
même ». La connaissance d'une erreur est le premier pas dans
la voie de la vérité.
3" Symptôme. — Le développement des exercices physiques
dans la jeunesse. Avons-nous eu assez de mépris pour l'éduca-
108 LA SCIENCE SOCIALE.
tion physique? Nous en ignorons jusqu'au nom. Vous connaissez,
comme moi, et j'espère que vous détestez, comme moi, notre
affreux collèg-e avec ses classes et ses études trop longues, ses
récréations trop courtes et sans exercice, ses promenades de
prison, va-et-vient monotone entre des murs élevés et navrants,
puis, le jeudi et le dimanche, la promenade militaire, en rangs,
exercice de vieillards et non de jeunes hommes.
Comment la virilité, l'énergie, le sentiment de l'action, le
besoin de l'indépendance auraient-ils pu se développer sous un
régime qui atrophie le corps, qui en fait un embarras et non un
aide? L'homme qui a à sa disposition un bon instrument phy-'
sique a plus de confiance en lui-même et réellement plus d'apti-
tude à affronter les difiicultés de la vie ; il est plus porté vers la
vie active que vers les situations sédentaires et subordonnées de
l'administration; il se sent plus homme et, par le fait, il l'est
réellement.
Or vous savez quel développement ont pris, depuis quelques
années, les exercices physiques : les mots sport, match, record,
recordman, etc., tous d'origine anglaise, font irruption dans notre
langue. Tous les journaux ont dû ouvrir une rubrique nouvelle
pour les sports et un grand nombre de feuilles spéciales ont été
créées, quelques-unes ont des tirages qui dépassent dix mille
exemplaires. A certains jours, il y a plus de vingt mille specta-
teurs dans tel vélodrome, et on refuse du monde. Des jeunes gens
ainsi « entraînés » sont manifestement préparés k une vie plus
active, à une initiative plus intense : ils ont appris à triompher
de leur corps, à le dompter, ce qui est la meilleure préparation
pour triompher de la vie. Cette jeunesse est une espérance.
4^ Symptôme. — V encombrement croissant des professions
administratives et libérales. C'est un gémissement général. Il y
a dix, vingt, cent candidats pour une place, car tout le monde
veut y entrer. Les candidats attendent; ils encombrent les anti-
chambres administratives, ils se font signer des lettres de re-
commandation, ils se lamentent.
Cependant une opinion nouvelle se forme peu à peu : on se
i
LE DEVOIR PRÉSENT. 109
tlit qu'il devient très difficile de pénétrer dans ces carrières, que
les chances de succès sont véritablement trop aléatoires et que
cela ne vaut pas la peine qu'on se donne. On commence à tour-
ner les yeux vers les situations indépendantes, qui sont en
même temps plus lucratives. Ce n'est encore qu'une hésitation,
une tendance; laissez agir la force des choses et le mouvement
se dessinera; il s'accuse déjà, çà et là, parmi les jeunes gens
les plus capables et les plus avisés.
6" Symptôme. — La baisse de l'intérêt de larrjent. Du ô X
nous sommes tombés au i ; nous voici maintenant au 3, et les
meilleures valeurs produisent même un intérêt moins élevé. Dès
lors, chacun doit compter de moins en moins sur ses revenus,
sur la dot de sa femme. Il devient de plus en plus difficile de
se contenter des faibles appointements administratifs; il devient
surtout plus difficile de vivre en rentier oisif. Voilà qui est plus
fort que tous les raisonnements pour pousser les gens à agir
par eux-mêmes, à ne compter que sur eux-mêmes. On ne se
raidit pas longtemps contre une pareille nécessité. Quand on
aura réalisé sur son budget toutes les économies possibles, il
faudra bien en venir là.
6° Symptôme. — L'extrême tension des impôts. Les Fran-
çais sont le peuple le plus imposé : ils soutiennent cet excès
d'impôts bien plus par leur puissance d'économie que par leur
puissance de travail, car l'agriculture, l'industrie et le com-
merce ont été délaissés par toutes les familles qui s'élevaient,
c'est-à-dire par celles qui auraient été les plus capables de les
faire prospérer, grâce à leur intelligence et à leurs capitaux.
Dans ces conditions, ces trois sources uniques de la richesse pu-
blique ont diminué d'année en année; si bien qu'il nous faut
compter de moins en moins sur l'impôt, si nous ne revenons
d'abord, et dans toute la suite, à compter sur nous-mêmes pour
remettre à leur point et pour pousser dans un perpétuel progrès
l'agriculture, l'industrie et le commerce, qui sont les sources où
s'alimentent toutes les professions parasites inscrites au budget.
T. XVII. 9
110 LA SCIENCE SOCIALE.
T Symptôme. — La tendance à revenir à la vie rurale et aux
professions indépendantes. C'est la conséquence de l'encombre-
ment des fonctions administratives, de la baisse du taux de
l'intérêt et de l'insuffisance du budget. On commence à consi-
dérer avec moins de dédain les professions dont on s'était éloi-
gné par sentiment, par préjugé de caste, par répugnance pour
tout ce qui exige l'initiative et la responsabilité; on va être
contraint d'y revenir par la force des choses.
Ce mouvement de retour se manifeste surtout pour rag"ricul-
ture. Il s'impose à un certain nombre de propriétaires, qui
souffrent de la crise agricole augmentée par la baisse de l'intérêt
de l'argent et l'encombrement des carrières administratives.
Ils voudraient bien pouvoir prolonger leur séjour à la ville,
mais l'inéluctable force des choses les pousse vers la campagne ;
ils finissent, — il le faut bien, — par se faire à l'idée de s'oc-
cuper de leur exploitation rurale abandonnée, ou compromise,
par leurs fermiers. Puis, quelques-uns en viennent à résider sur
leurs terres, à y passer une grande partie de l'année, parfois
même à s'y fixer complètement, par économie.
Ce mouvement de retour vers la culture est accusé par le
développement des sociétés agricoles, des publications agricoles,
des syndicats agricoles. On sait comment ces derniers ont surgi
par centaines sur tous les points du territoire et sur l'initiative
de grands propriétaires. Beaucoup de ces propriétaires n'ont
vu là, tout d'abord, qu'un instrument politique, ou un moyen
d'influence; mais, peu à peu, ils subissent l'action de ce milieu
nouveau et ils sont amenés à se mettre au courant de ces ques-
tions d'engrais et de machines agricoles qu'ils dédaignaient
jusqu'ici; le syndicat devient insensiblement agricole tout de bon.
D'autre part, certains capitalistes avisés commencent à pro-
fiter de l'abaissement du prix de la terre, résultat de la crise
agricole, pour acheter des domaines ruraux, car le revenu de la
terre tend à se rapprocher de plus en plus du revenu des valeurs
de bourse.
W Symptôme. — Les encouragements à la colonisation. La
LE DEVOIR PRÉSENT. 111
puissance colonisatrice d'un peuple est un des plus sûrs indices
de sa puissance sociale. Elle témoigne de l'esprit d'initiative de
ses lial)itants et de leur expansion dans le monde. C'est par là
que la race anglo-saxonne est si redoutable.
On ne peut pas dire que la France soit sérieusement entrée
dans cette voie : sa colonisation est surtout administrative :
nous exportons encore plus de soldats et de fonctionnaires que
de colons. Cependant on remarque tout au moins une tendance
à encourager la colonisation, à en signaler les avantages. Un
certain nombre de sociétés et de publications périodiques ont été
fondées dans ce but; des missions d'exploration ont été orga-
nisées; il y a un public de plus en plus nombreux qui sïntéresse
aux questions de géographie; on dirait que le Français, si ca-
sanier, commence à s'apercevoir qu'il existe, en dehors de la
France, des pays où l'on peut s'établir et vivre.
Tout cela est encore bien platonique, j'en conviens, mais n'ou-
blions pas que les symptômes que nous venons de constater
précédemment poussent, eux aussi, dans le sens de la colonisa-
tion et qu'ils auront pour effet d'accentuer ce mouvement.
9® Symptôme. — Le discrédit croissant de la jiolitique et des
politiciens. Si l'aptitude colonisatrice est un indice de la puis-
sance sociale, lacontiance dans la politique et dans les politiciens
^ est un des indices les plus sûrs d'infériorité. Elle est la preuve
que les citoyens comptent plus sur l'action et sur l'intervention
de l'État que sur leur propre initiative, qu'ils sont plus portés
à vivre des situations administratives et des fonctions publi-
ques que des professions indépendantes. Ce que les partis ai-
ment dans la politique, c'est le butin qui suit la victoire, c'est-
à-dire les places : aux vainqueurs les dépouilles. Cet état d'es-
prit détourne des professions indépendantes qui constituent la
force vitale d'un pays, et il paralyse l'action privée.
Des indices certains témoignent que les Français commencent
à secouer cette illusion. Nous en arrivons à comprendre que la
politique ne nous a pas donné tout ce que nous en attendions;
nous sommes déçus sur presque tous les points : liberté, égalité,
112 LA SCIENCE SOCIALE.
fraternité , gouvernement à bon marché , gouvernement du
peuple par le peuple, diminution des impôts, tolérance pour les
opinions politiques ou pour les opinions religieuses, etc. Nos
désillusions se sont traduites par des changements nombreux de
gouvernements et par des changements encore plus nombreux
de constitutions. Aujourd'hui nous avons tout expérimenté et
nous avons vu le fond de toute la politique.
Aussi on constate un fait bien significatif : l'intérêt décrois-
sant que présentent, pour le public, les journaux exclusivement
politiques. Reportez-vous à la Restauration et au Gouvernement
de Juillet, ou même au Second Empire : alors, un journal poli-
tique était une puissance écoutée et respectée; un journaliste
disposait d'une force énorme ; les plus grands hommes d'État
avaient été ou étaient journalistes. Le National, h Globe, le
Constitutionnel, les Débats, tournaient et retournaient l'opinion
et parfois même faisaient une révolution en quelques mois. Il
n'y avait guère d'autres journaux que les journaux politiques
et chaque journal représentait une fraction bien déterminée de
l'opinion.
Que les temps sont changés! Aujourd'hui, les journaux pu-
rement politiques ont perdu une grande partie de leur auto-
rité et une paitie encore plus grande de leur clientèle. Le succès
va aux journaux dits « du boulevard », qui ont relégué la po-
litique dans un tout petit espace et qui la considèrent comme
gênante; ou bien aux journaux de nouvelles, de pures infor-
mations télégraphiques, sans opinion politique; ou encore aux
publications spéciales qui traitent d'affaires, d'intérêts de métier
ou d'intérêts locaux, genre complètement inconnu il y a quarante
ou cinquante ans.
Autre indice de ce discrédit : les situations politiques jouis-
sent d'une considération moins exclusive qu'autrefois. Un fonc-
tionnaire n'est plus entouré de la même auréole que sous les
précédents régimes : il s'en faut de beaucoup. Où est ce type
du préfet de l'Empire, personnage qu'on ne pouvait voir sans
émotion? Où est cette vieille magistrature française d'il y a
quarante ans seulement, cette magistrature « du ressort » qui
LE 1»KV(»1I{ PRÉSENT. 113
semblait presque un corps sacerdotal? On s'aperçoit d'ailleurs
que ces situations sont moins sûres qu'on le croyait; qu'elles
enchaînent l'indépendance; qu'en somme elles sont peu rétri-
buées. Et je ne fais pas entrer en ligne les incidents du Panama
qui devraient dégoûter de la politique les gens les moins dé-
goûtés.
L'auréole qui environnait l'État, ses ministres, ses fonction-
naires, est donc sérieusement voilée; el cela est bon, car tout
ce que perd l'État, le particulier, la vie privée, la vie locale
le gagnent, et ce sont là les vrais et solides éléments de la
puissance sociale. De ce côté encore, il y a donc progrès.
10^ Symptôme. — La réaction effective de l" opinion contre le
militarisme. Le développement du militarisme est un grand
obstacle à la réforme sociale : non seulement il ruine la nation,
mais, en poussant la jeunesse vers les écoles spéciales, il l'éloigné
des arts usuels, des professions utiles ; ceux même qui échouent à
l'entrée des carrières militaires se trouvent impropres, par cette
éducation même, à entreprendre une profession indépendante
qui exige l'énergie personnelle et l'initiative individuelle.
Mais on peut, dès maintenant, augurer que le militarisme est
en baisse. Les charges énormes qu'il impose à une nation ne
peuvent être supportées longtemps ; à ce compte , la paix est
presque aussi écrasante qu'une guerre désastreuse. Déjà, l'Italie a
été ruinée par ce beau régime et elle va être obligée de res-
treindre ses armements; l'Allemagne et la France les supportent
à grand'peine et ne pourront les supporter longtemps sans danger
pour leur vitalité. Cet argument financier aura raison de tous les
raisonnements des militaristes.
Mais ces derniers eux-mêmes témoignent hautement contre ce
régime. Leurs actes démentent leurs paroles. Ils se rendent par-
faitement compte que toute carrière est brisée, ou tout au moins
rendue très difficile par ce long séjour à la caserne. Aussi ils
n'ont rien de plus pressé que d'y soustraire leurs fils. C'est à qui
échappera à ce régime dont on célèbre en public les avantages et
la nécessité. C'est ainsi que, depuis la nouvelle loi, les écoles qui
114 LA SCIENCE SOCIALE.
dispensent de deux ans de service ont vu arriver à elle la foule
des candidats; on s'écrase à leurs portes. Voilà bien la plus élo-
quente des protestations; celle-là est véritablement spontanée.
Dans la classe supérieure , toutes les combinaisons paternelles et
maternelles roulent autour de ce problème : Gomment échapper
au régime militaire? qui est cependant la plus belle de nos insti-
tutions. Dans la classe inférieure, on s'y soumet en grondant et
en jalousant, non sans raison, la classe supérieure qui s'y sous-
trait. Quand une institution est ainsi désertée même par ses plus
bruyants défenseurs, elle est bien compromise. Ce militarisme à
outrance durera-t-il seulement autant que nous? C'est peu pro-
bable. La situation financière et l'intérêt public en auront raison,
à défaut du bon sens.
Le militarisme n'est pas nécessaire pour jouer un grand rôle
dans le monde : la race anglo-saxonne ne le prouve que trop
par son exemple.
11" Symptôme. — La diminution du prestige des (( Œuvres ».
Le but que poursuivent les œuvres de bienfaisance, d'assistance,
ou celles dites de bien public, est évidemment élevé, mais leur
danger est de faire croire qu'elles suffisent pour résoudre la ques-
tion sociale; elles sont des palliatifs et non des remèdes; elles
endorment le mal, comme la morphine, elles ne le guérissent
pas. Ce n'est pas en secourant les gens, mais en les rendant plus
aptes à s'élever, qu'on leur viendra décisivement en aide. A ce
point de vue, la préoccupation de chercher le remède social
exclusivement dans les œuvres peut être un danger.
Or il est manifeste (jue notre engouement pour les œuvres,
que le prestige des hommes d'œuvres est sérieusement en baisse.
Ces institutions ont trop échoué et pendant trop longtemps ; on
a perdu en elles la belle confiance qu'on avait autrefois. On a pu
reconnaître toute la débilité de ces efforts collectifs, en apparence
si puissants, mais qui ne sont que la manifestation de l'impuis-
sance personnelle. On commence à s'apercevoir qu'un chef d'in-
dustrie, qu'un propriétaire rural, qu'un patron quelconque, qui
s'intéresse au sort de ses ouvriers, le fait avec beaucoup plus d'ef-
LE DEVOIR PRÉSENT. 115
licacité que cinquante hommes d'cruvres qui prétendent amélio-
rer le sort de gens qui échappent à leur action par tons les bouts,
qu'ils ne connaissent même pas, avec lesquels ils n'ont aucun
rapport naturel et positif.
12* Symptôme. — V explosion des doctrines socialistes. Les
divers symptômes que nous venons d'énumérer nous poussent
manifestement en sens inverse du socialisme, puisqu'ils tendent
à développer l'initiative individuelle et à restreindre l'action de
la collectivité. D'autre part, le groupe social qui est aujourd'hui
en avance sur tous les autres, le groupe anglo-saxon^ doit pré-
cisément cette avance au développement de l'initiative indivi-
duelle. Le socialisme est donc en contradiction avec la marche
actuelle des faits.
Mais alors, comment expliquer l'explosion de ces doctrines, et
comment voir, dans cette explosion, un symptôme de relèvement
social?
La genèse du phénomène est très facile à expliquer.
Une évolution, comme celle dont nous venons d'énumérer les
divers symptômes, ne s'accomplit pas sans froissement et sans
douleur. On était habitué à compter sur la protection de sa fa-
mille, de ses amis, de son parti politique, de l'État; on vivait dans
une société qui était plus orientée vers la stabilité que vers le
progrès, où la concurrence était limitée par la difficulté même
des moyens de transports, ce qui tendait à assurer la tradition et
la fixité des moyens d'existence. Mais voilà que le développement
des transports et du grand atelier, dû à la découverte de la
houille, a emporté toutes ces barrières protectrices, a brisé le
vieux cadre qui enserrait et protégeait l'individu. L'agriculteur,
l'industriel , le commerçant se sont trouvés tout d'un coup expo-
sés à la concurrence de tous les agriculteurs, de tous les indus-
triels, de tous les commerçants du monde entier.
Alors que s'est-il produit?
Ceux qui étaient le plus doués d'énergie personnelle et d'ini-
tiative individuelle ont trouvé, dans ces conditions nouvelles et
fatales du monde, un théâtre magnifique pour développer leurs
IIG LA SCIENCE SOCIALE.
qualités : ils sont arrivés à un degré inconnu jusqu'ici de ri-
chesse et de puissance. C'est le cas de la race anglo-saxonne,
qui était en avance sur toutes les autres au point de vue de
l'énergie et de l'initiative du particulier. C'est à partir de ce mo-
ment qu'elle a commencé à déborder sur le inonde, et à devenir
une menace pour toutes les autres races.
Au contraire, les individus moins formés à l'initiative ont été
surpris et comme accablés; au lieu de s'armer d'énergie, de se
ressaisir eux-mêmes, pour tenir tête aux difficultés de l'heure
présente, ils ont trouvé plus commode de gémir, puis d'appeler
à leur aide le vieux cadre : parents, amis, État, collectivité,
suivant la formule usée des Ages anciens. Cette levée en masse
des retardataires, des incapables, des impuissants, s'est réunie
autour de la formule du socialisme, qui n'est qu'une résurrec-
tion plus ou moins modifiée du communisme oriental, de ce
communisme qui a voué à l'impuissance tous les peuples de
l'Orient.
C'est ainsi, qu'au siècle dernier, les corporations ouvrières, sur
le point d'expirer devant le premier développement du grand
atelier, ont réuni tous leurs efforts dans une suprême tentative de
résistance : elles ont multiplié les règlements restrictifs qui leur
assuraient le monople du travail et les mettaient à l'abri de la
concurrence. Mais vous savez que tout cela n'a servi de rien et
que la force des choses a emporté, pour toujours, ces institutions
finies.
L'erreur du socialisme est d'être, lui aussi, un anachronisme
et de marcher contre la force des choses qui pousse le monde
dans des voies nouvelles. Tous ses efforts ne font que mieux ac-
cuser cette force des choses contre laquelle, à l'exemple des
anciennes corporations, il élève une suprême et impuissante
protestation.
Le seul résultat réel du socialisme sera d'affaiblir encore et,
par là, d'abattre plus irrémédiablement les aveugles qui atten-
dent, pour se relever, le secours d'un sauveur chimérique.
Le socialisme n'est pas quelque chose qui commence, mais
quelque chose qui finit.
LE DEVOIH riŒSKNÏ. 117
Ainsi, de quelque manière que nous tournions et que nous
retournions les faits, ils aboutissent tous à cette conclusion que
le monde marche, et que nous marchons nous-mêmes, vers un
plus grand développement de l'initiative individuelle ; c'est par
là seulement que l'on peut triompher, aujourd'hui plus encore
qu'autrefois.
Et maintenant, cher Monsieur, je reviens à vous et je vous
dis : « Le devoir présent est-il de s'en tenir à une vague pré-
dication de l'action morale? ne consiste-t-il pas, au contraire, à
se rendre compte des conditions sociales sans lesquelles ne
peuvent se voir le relèvement et la prospérité, puisqu'il est
démontré que l'action morale pure est insuffisante? Le devoir
ne consisfe-t-il pas, en outre, à se faire le défenseur, le propa-
gateur de ces vérités sociales libératrices?
Mais peut-être allez-vous craindre que l'action morale ne soit
ainsi sacrifiée, qu'elle soit étouffée sous le développement de
l'initiative individuelle_, du ■ielf help ; vous redoutez peut-être de
rabaisser l'homme, de le rendre égoïste, d'étouffer en lui l'idéal,
l'esprit de sacrifice et de charité, l'amour du prochain, en un
mot tout ce que vous rêvez de restaurer.
Je voudrais, en terminant, vous rassurer sur ce point.
Par une conséquence bien remarquable de l'enchaînement
des choses humaines, les sociétés à initiative individuelle dé-
veloppée se trouvent être le foyer le plus favorable pour la vie
morale énergique, intense, résistante. Cela s'explique : l'action
morale consiste essentiellement, ainsi que vous le reconnaissez,
à se vaincre soi-même. Or il n'y a pas de plus rude école générale
pour apprendre à se vaincre soi-même, que la formation sociale
qui oblige à ne compter que sur soi-même dans la vie : rien
n'est plus propre à développer ce que vous appelez « la vie
sérieuse », c'est bien là l'école du « sacrifice » la plus naturelle,
la plus usuelle, la plus applicable en masse, qui puisse exister
parmi les hommes. Cette nécessité est plus empoignante que
toutes les exhortations des prédicateurs et des moralistes, qui,
trop aisément, peuvent entrer par une oreille et sortir par
118 LA SCIENCE SOCIALE.
l'autre. Les faits poussent bien plus à l'action que les paroles.
Il est écrit : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ».
Cette parole est non seulement le fondement de la puissance
sociale, mais encore le fondement de la puissance morale. Les
peuples qui se dérobent, par toutes sortes de petites combinaisons,
à cette loi du travail personnel et intense subissent une dépres-
sion, une infériorité morale ; ainsi le Peau-Rouge par rapport à
l'Oriental; ainsi l'Oriental, par rapport à l'Occidental; ainsi les
peuples latins et germains de l'Occident, par rapport aux peuples
anglo-saxons.
Savez-vous quelle est aujourd'hui une des grandes espérances
de l'Église catholique? Je ne sais si elle s'en doute. Jusqu'ici
l'Eglise a eu son point d'appui surtout parmi des populations à
formation plus ou moins communautaire ; mais ces populations, par
le fait même de leur formation sociale, se sont trouvées moins pré-
parées à recevoir, à retenir et à pratiquer complètement les
grands préceptes du devoir moral et religieux. Or, aujourd'hui
l'Église fait de grands progrès parmi les populations à formation
particulariste de l'Angleterre et des États-Unis. C'est là un des
plus grands événements de son histoire (1). Elle va trouver, parmi
(I) Nous répondrons ici, en passant, à une difficulté que quelques esprits voudraient,
mal à propos, tirer de la théologie catholique contre le sujet que nous venons de sou-
tenir. Il leur semble qu'accorder un rôle aux conditions naturelles, dans la morale,
est ce qu'ils appellent du « Pélagianisnie », c'est-à-dire faire de la nature la cause de la
grâce. Non : c'est constater, — ce qui est l'orthodoxie même, — que la grâce requiert
normalement des conditions naturelles, non pas comme causes efficientes de la grâce,
mais comme facilité laissée à son action : à peu près à la façon dont le soleil requiert
des ouvertures aux maisons, non pas que ces ouvertures produisent la lumière, mais
parce qu'elles la laissent passer. Les moralistes les plus autorisés savent si bien appli-
quer ce principe, qu'on voit les fondateurs d'Ordres entourer de conditions naturelles,
très minutieuses et très impérieuses, l'existence des religieux auxquels ils aspirent à
faire pratiquer les vertus pourtant les plus surnaturelles. Pour prendre un exemple
plus commun, tous les gens vertueux savent qu'ils ne le sont qu en observant un cer-
tain nombre de précautions d'ordre naturel, sans lesquelles leur vertu serait livrée à
l'assaut de cent aventures périlleuses. Contrairement à l'histoire et à l'apologétique
la plus classique, les esprits auxquels nous nous adressons ici ne veulent pas voir que
l'Kglisc a maintes fois reçu, providentiellement, des secours naturels dont l'effet a été
d'offrir à son action un chemin jdus ouvert, plus libre : ainsi on a fait valoir,
avec raison, la publicité de premier ordre que lui a donnée son entrée dans le monde
romain; or, celte publicité, qui a aidé à la faire connaître sinon à la faire accepter, et
qui a jeté à tout jamais ses origines en pleine lumière historique, ne venait pas de
LE DEVOIR PRÉSENT. 119
ces peuples, le terrain le plus admirablement préparé à recevoir
la semence qu'elle a la mission de répandre sur le monde; et
les fruits de cette semence seront, là, pliïs beaux et plus nom-
breux que partout ailleurs. Ils sont déjà magnifiques, par la
seule puissance de ce milieu social. Vous savez, en effet, que le
clergé protestant n'exerce qu'une action très restreinte; c'est
donc, par la seule action delà vie privée « sérieuse » et laborieuse,
que ces populations ont conservé une si haute dose de force
morale. Vous l'avez bien constaté à votre dernier voyage en
Angleterre et en Ecosse.
Je crois que je puis maintenant conclure en ces termes, dont
tout ce qui précède explique assez le sens :
Ce n'est pas le développement de l'action morale qui suffira
à nous assurer le relèvement social;
Mais c'est le relèvement social qui nous permettra le plein
développement de l'action morale.
Par conséquent, le « devoir présent » est de travailler,, de
toutes ses forces, au relèvement social, suivant les indications
qui sont fournies par l'étude méthodique des sociétés humaines,
c'est-à-dire par la Science sociale.
Ce relèvement social est en voie de s'accomplir en France :
les faits sont avec nous ; mettons-nous donc avec eux, c'est le
meilleur moyen, c'est le seul moyen de réussir.
Edmond Demglixs.
l'Église, mais de l'organisation de l'Empire romain; on a pareillement fait valoir, avec,
raison, la liberté politique que les Barbares ont apportée à l'Église, et qui a été mar-
quée par l'épanouissement du moyen âge, etc., etc. M. Paul Desjardins dit, lui aussi,
parce que cela est d'expérience quotidienne, que pour l'élévation morale il faut la vie
constituée dans des conditions naturelles sérieuses. C'est cette vie sérieuse, adaptée au
temps, à laquelle les événements acheminent aujourd'hui, avec le régime de l'éduca-
tion anglo-saxonne qu'ils inlroduisent. Il faut aller à cette éducation, comme l'Église
est allée déjà du monde juif au monde romain, et du monde romain au monde barbare :
c'est unpasde|)lus, et du même genre, à faire maintenant.
LES TENDANCES NOUVELLES
DANS L'ÉGLISE CATHOLIQUE
A PROPOS D'UN DISCOURS DE IF IRELAND.
Il n'est plus personne aujourd'hui qui conteste que, depuis le
pontificat de Léon XIII, l'Église catholique romaine ne soit entrée
dans une phase nouvelle de son histoire. Beaucoup saluent avec
joie ce qu'ils ne craignent pas d'appeler une transformation et
une rénovation; plusieurs, tant parmi les amis que parmi les
ennemis de l'Église, s'alarment et s'inquiètent. A quelles ré-
sistances se heurtera ce mouvement nouveau, quelle sera sa
vitesse, au prix de quelles luttes triomphera-t-il des obstacles
artiiiciels ou naturels élevés devant lui, ce sont là autant de
questions auxquelles l'avenir seul répondra. Une chose est cer-
taine, c'est que si plusieurs événements (notamment le choix du suc-
cesseur de Léon XllI) peuvent retarder ou accélérer la marche du
phénomène, il ne dépend de personne de l'empêcher de se ma-
nifester, dans sa majestueuse toute-puissance, en dépit des oppo-
sitions du dedans, ou des coalitions intéressées du dehors.
On ne doute pas davantage, à l'heure actuelle, que l'Eglise
catholique américaine n'ait contribué, pour une bonne part, à
développer ces tendances nouvelles. Par un contraste étrange,
la jeune république du Nouveau Monde a eu l'enviable privilège
d'exercer sur la plus antique des institutions des « vieux pays »
une influence décisive; et cette société, où la préoccupation des
intérêts matériels tient une place prépondérante et où on ma-
térialise volontiers la notion abstraite de la Toute-l*uissance sous
I
LES TENIJANCES NOIVKLLES DE f/ÉCLISE CATHOLIQUE, 121
les apparences du dollar, thc Almighty Dollar, est aussi celle
(jui a eu l'honneur de pousser, dans une voie nouvelle, la puis-
sance la plus conservatrice, la plus traditionnelle et la plus im-
matérielle qui existe sur la Terre. Pour surprenantes que ces
assertions puissent paraître, au premier abord, elles n'en expri-
ment pas moins une vérité certaine, et F « Affaire » célèbre des
« Chevaliers du Travail » a été le préliminaire de l'Encyclique
sur la Condition des Ouvriers, de même qu'il existe une con-
nexité étroite entre la politique républicaine du Pape et la venue
à Rome de ces parfaits républicains qui se nomment Gibbons et
Ireland.
Les esprits curieux de suivre l'évolution de l'Eg-lise catholique
et d'en connaître par avance la direction doivent donc prêter
une oreille, tout spécialement attentive, aux paroles des pre-
miers évêques catholiques de « l'autre côté de l'eau » et, à ce
titre, le discours prononcé, le 18 octobre dernier, dans la ca-
thédrale de Baltimore, à l'occasion du vingt-cinquième anni-
versaire de la consécration épiscopale du cardinal Gibbons, mé-
rite d'attirer l'attention.
Au surplus, les lecteurs de la Science sociale savent par avance
quel homme est celui qui le prononça (1), car il va sans dire
que ce fut l'éloquent « pionnier de l'Ouest » , le Très Révérend
John Ireland, archevêque de Saint-Paul (Minnesota) qui fut
choisi pour porter la parole, en cette circonstance solennelle, au
nom du clergé américain.
Voici, dans ce discours, les passages susceptibles d'intéresser
les catholiques français.
I.
L'archevêque de Saint-Paul, laissant de côté « le clinquant et
les chants élogieux » [sang and tinsel), affirme que le jubilé du
cardinal Gibbons est une leçon pour les évêques, les prêtres et
les laïques de l'Église de Dieu en Amérique : aussi, revenant sur
(1) La Science sociale, Année, 1892, t. XIV, p. 5 : Vn Américain en France, par
M. Paul de Rousiers.
1:22 LA SCIENCE SOCIALE.
un thème favori, choisit-il pour sujet les relations de l'Église
avec le Siècle {the Clturch and The Age)\ après avoir montré
brièvement qu'zme ère nouvelle est venue pour F humanité et que
rÉglise doit s'adapter à cette formation nouvelle (1), il poursuit
en ces termes :
« Que des choses nouvelles arrivent! Tel est le mot d'ordre de
l'humanité à l'heure présente. Produire ejffectivement ces choses
nouvelles, tel est son dessein arrêté ; et, vers ce but, sont tour-
nées ses activités les plus énergiques.
« Et cependant, au milieu de ces temps, l'Église catholique se
meut et travaille, s'employant, ainsi que sa charte l'y oblige, à
conquérir les esprits et les coeurs, les individus et les sociétés.
Sa mission dans ce monde est précisément la même que dans
les siècles passés; mais le monde présente un aspect nouveau.
L'Église vogue sur les eaux du même océan dont les flots por-
tent sa barque depuis son départ de la Palestine ; mais des vents
nouveaux agitent ces eaux et les soulèvent en des vagues inu-
sitées. Il n'est pas nécessaire d'argumenter longtemps pour mon-
trer qu'il faut imprimer au gouvernail des mouvements nou-
veaux et déployer aux mâts de nouvelles voiles.
« Aujourd'hui la routine du vieux temps conduit à la mort :
aujourd'hui ce qui est habituel est suranné {looi'n out senility).
La crise exige quelque chose de nouveau, d'extraordinaire, et,
par là, l'Église remportera une des plus grandes victoires dans la
plus grande des époques de l'histoire.
« Il y a un désaccord entre le Siècle et l'Église. Je constate le
fait avec chas:rin. Les intérêts de la société et de
Il y a un dé-
••e
saccord entre VÊ- ^^ religion souffrent, pendant que durent le ma-
ijUse et le Temps lentendu et la séparation. La paix et l'entente
moderne. Aquiin- gQ,jj. |g^ condition du bien-être et du progrès.
combe la faute (2). j e i • i c-^ i x - n'^ i-
« La laute en incombe au Siècle et a 1 Eglise,
ou plutôt aux porte-paroles du Siècle et aux porte-paroles de l'É-
[U Dans le tirage spécial qui a été fait de ce discours, ces mots sont mis en évidence
dans une manchette, hors texte ( The Cliurcli and the Age), édité chez John Murphy et
C'®, Baltiinore.
("2) Nous reproduirons ici, dans: nos citations, les manchettes de l'édition américaine
du discours : elles ont leur signification.
LES TENDANCES NOIVKLLKS DE L l':GLISE CATUOLIQUE. 123
glise.Le Siècle et l'Église, sainement compris, ne sont nullement
en guerre. Le Siècle, tel (ju'on nous le représente, doit être
blâmé.
« Enflé par ses succès matériels et intellectuels, il est orgueil-
Icu.v et exagère sa puissance. Il croit que le domaine naturel,
dont il a tiré un parti si merveilleux, suffit à tous ses besoins;
il tend à Tcxclusion du surnaturel, il revêt le vêtement du sécu-
larisme. Dans son adoration de la nouveauté, amenée par la
marcbe du progrès, tout ce qui est vieux lui est suspect. Il de-
mande pourquoi son Église ne serait pas nouvelle comme sa
cliimie et sa mécanique. Une Église qui porte sur son front l'em-
preinte de dix-neuf siècles lui parait surannée et bors de sa
place. L'orgueil et la légèreté sont les maux caractéristiques du
siècle.
« L'Église, telle qu'elle nous apparaît, dans les discours et les
actions de ses représentants, mérite sa part de reproche. Je parle
en catholique, avec un amour sincère de TÉglise catholique.
Je connais les éléments divins de l'Église auxquels le Christ a
confié le dépôt de la vérité et de la grâce, et je crois fermement
que ces éléments sont, à toute époque, préservés de l'erreur par
l'action du Saint-Esprit. iMais je connais aussi les éléments
humains de l'Église. Les hommes conservent dans l'Église,
leurs attributs humains, et de leur sagesse et de leur énergie dé-
pend la prospérité extérieure de l'Église. L'Église a eu ses épo-
ques, différentes les unes des autres en gloire et en lumière , sui-
vant que les pasteurs catholiques et le peuple catholique ont me-
suré le monde d'un œil plus clairvoyant, et ont manié l'épée spi-
rituelle avec plus d'habileté (1). La dépendance de l'Église à l'é-
gard de ses éléments humains est souvent trop oubliée, bien que
l'Église elle-même nous enseigne que le fait de se reposer, à l'excès,
sur la grâce divine soit un péché de présomption.
« Je ne crains pas de dire que, pendant ce siècle, les hommes,
dans l'Église, ont été trop lents à comprendre le temps nouveau
(1) De ce côté de l'Atlantique, on dit plutôt : o Suivant que Dieu, dans sa bonté, a
envoyé à l'Église des saints plus éniinents et l'a assistée de sa grâce plus abondante. »
Grande est la différence entre l'un et l'autre point de vue.
124 LA SCIENCE SOCIALE.
et trop lents à tendre vers lui la main aiixiliatricc de l'amitié. Ils
avaient leurs excuses, dont je ne méconnais pas la valeur. L'Église
est, dans ses éléments divins, intransformable
Erreurs que . .
fo7it les hommes ^^ conservatrice par-dessus tout. La cramte du
d'Église en ne changement, pour légitime qu'elle soit dans une
cher chant pas a se certaine mesure, est volontiers poussée au delà
concilier le siècle. i i- -, , , , i ^ •. • >
des limites convenables et la conduit aisément
à maintenir des positions qu'elle devrait abandonner. Il est vrai
également, que les mouvements du siècle se présentèrent le plus
souvent, lorsqu'ils apparurent pour la première fois, sous des
•apparences défavorables et peu engageantes. La Révolution de
1789 dressa des écliafauds. Mais, en dépit de toutes ces excuses, les
hommes de l'Église pensèrent et agirent trop lentement . Ils ne su-
rent pas comprendre le siècle, christianiser ses aspirations et le
guider dans sa marche en avant; aussi il poursuivit sa route sans
eux. 11 y eut bien quelques Lacordaire, qui reconnurent et pro-
clamèrent les devoirs du moment; mais leurs timides compa-
gnons les abandonnèrent; des réactionnaires les accusèrent de
libéralisme dangereux, de demi-hérésie et ils furent contraints
au silence. La plupart ne virent que les vices du siècle, qu'ils
anathématisèrent volontiers : ils méconnurent et nièrent ses ten-
dances nobles et bonnes (1). Le siècle fut, pour eux, le monde des
ténèbres contre lequel le Christ a prémuni ses disciples ; on dé-
sespéra de pouvoir le gagner à l'Évangile. Une pareille tâche
ne pouvait être accomplie que par l'intervention du ciel, au
moyen de quelque miracle stupéfiant et, jusqu'à la venue de
ce miracle, les ministres du Christ se retirèrent, comme dans
leurs quartiers d'hiver, dans les sacristies et les sanctuaires, où,
(1) Il n'est pas sans intérêt de rapprocher ces paroles de larchevêque de Saint.
Paul de ces lignes écrites, en 1891, par M. Anatole Leroy-Beaulieu : «A l'imitation du
suprême pontife, les évéques n'apparaissaient guère sur le portail de leurs cathédrales
que pour jeter un anathème aux nouveautés du jour. Par ses malédictions chagrines,
l'Église semblait elle-même se reléguer à l'écart de ce monde qui se retirait d'elle.
Prétendait-elle encore s'adresser à eux, les peuples ne la comprenaient plus. Nombre
même de ses enfants ne lui prêtaient qu'une oreille inattentive. C'est qu'elle les fati-
guait de ses doléances sur les malheurs des temps, ne cessant de vanter le passé à
des générations qui n'avaient d'yeux que pour la' venir. » [Revue des Deux-Mondes,
15 décembre 1891, p. 722; La Papauté, le Socialisme et la Démocratie.)
I.KS TENDANCES NOUVELLES DE l'ÉGLISE CATIIoLIQrE. 125
entourés d'un petit groupe d'élus, ils pouvaient se préserver
eux-mêmes et leurs amis de la contagion qui envahissait tout.
« Le siècle, abandonné à lui-même et à des guides malfaisants,
s'éloigna chaque année davantage de l'Église, à raison de l'iso-
lement dans lequel celle-ci cantonnait ses énergies : irrité de
cette inimitié, il s'endurcit dans son sécularisme et enseigna à
ses enfants le mépris et la haine de la religion. Ce déplorable
état de choses prévalut dans quelques pays plus que dans d'au-
tres, mais en aucun pays il ne fut complètement inconnu. L'É-
glise avait, semble-t-il, replié son dmpeau de bataille, son dra-
peau de victoire.
« Ce fut une erreur et un malheur. Allez et enseignez les na-
tions, avait dit le Christ une fois pour toutes; et, obéissant à cette
parole, les premiers apôtres se précipitèrent sur l'Empire romain,
haranguant les sages d'Athènes sur la colline
L'occasion pour ([q Mars, les patriciens et les sénateurs de Rome,
rhomme d'Éqîlse . i i i • i i ,
éminent et supé- J"''^!"^ '^^""^ ^^' P^^^'^ ^^^ empereurs, les esclaves
rieur. dans leurs cabanes : et l'Empire romain fut
christianisé .
« Quelque grands qu'aient pu être les erreurs et les méfaits du
siècle présent, les moyens et le zèle des premiers apôtres l'eussent
néanmoins conquis au Sauveur. Mais, en fait, le siècle, pour païen
qu'il soit, dans son langage et dans les excès de ses qualités, est,
dans sa nature intime, rempli des émotions chrétiennes; il adore,
sans le savoir, dans les sanctuaires chrétiens, et il n'attend que le
contact brûlant avec la religion catholique pour se proclamer
chrétien.
« Je montre l'occasion pour l'homme d'Église éminent et
supérieur. Son œuvre est de construire un pont sur la vallée
profonde qui sépare le siècle de l'Église, d'écarter les nuages
qui empêchent l'un de voir les réalités de l'autre, de rapprocher
l'Église du siècle et le siècle de l'Église.
« Le siècle a, sans doute, ses erreurs et ses fautes, et avec
celles-ci l'Église ne peut transiger. Aucune réconciliation n'est
possible entre l'Église et le siècle, r.^présenté comms la synthèse
concrète des erreurs et des péchés. iMais ceuv-ci sont, dans l'en-
T. XVII. 10
126 LA SCIENCE SOCIALE.
semble, des accidents, et non des éléments essentiels. Pour ma
part, je vois, dans le siècle présent, un de ces soulèvements qui
se manifestent, de temps à autre, dans l'humanité, et qui mar-
quent les étapes successives du progrès continu. L'humanité
développée, réconfortée par plusieurs siècles de réflexion et
d'épreuve, nourrie et imprégnée des principes de la vérité chré-
tienne, soulève sa masse entière vers des régions plus élevées
de liberté et de lumière, et demande une jouissance plus com-
plète et plus universelle des droits que Dieu lui a donnés. Tout
cela est digne d'éloges; tout cela est noble et beau.
« C'est tout ce qu'on nous demande d'accepter, quand nous
acceptons le siècle; et, en acceptant le siècle, nous nous confé-
rons le droit de le morigéner pour ses défauts ; nous nous met-
tons en situation de les corriger.
« L'Église, elle aussi, a ses éléments accidentels et ses élé-
ments essentiels. Nous devons être capables de distinguer les
premiers des seconds; nous devons être préparés, tout en
veillant avec un soin jaloux à conserver ceux-ci , à aban-
donner ceux-là, suivant les exigences des lieux et des temps.
Ce que l'Église a été, à une époque déterminée,
Le variable et \ ° \ , „ , . .
rinvariablc le certames gens prétendent qu elle devrait toujours
permanent et le l'être. Ils lui font le plus grand tort, la rendant
transitoire dans ainsi rigide et inflexible, incapable de s'adapter
^ *^'" aux milieux changeants et nouveaux. L'Église,
créée par le Christ pour tous les âges, vit dans chaque âge et de
chaque Age. Nous trouvons donc, dans son organisme externe,
du variable et du contingent. L'Église a pactisé, à une époque,
avec les empires; aune autre, avec la féodalité; et, cependant,
elle ne fut jamais en principe ni impérialiste ni féodale. Elle
parla grec à Athènes et latin à Home, et ses fils portèrent la
chlamyde ou la toge; mais elle ne fut jamais une institution
confinée à la Grèce ou à l'Itahe.
« Ses connaissances scientifiques furent, à diverses époques, res-
treintes comme celles de ses contemporains; sa législation sociale
et ses coutumes furent, comme les leurs, grossières et primitives.
Elle ne faisait que partager, dans ses éléments humains, la vie
LKS TENDANCES NOUVELLKS DE l'ÉIîLISE CATUÙLIQUE. 127
de son temps, ses éléments divins restant toujours les mêmes.
11 y a deux ou trois siècles, elle fut aristocratique et élégante avec
Charles-Quint d'Espagne et Louis XIV de France ; mais cela encore
n'était cpi'une phase transitoire de son existence, et elle peut, à
une autre époque, être aussi démocratique, dans sa conduite, que
la démocratie la plus authentique peut le souhaiter.
« Si tout cela n'était pas vrai, l'Église ne serait pas catholique,
comme son fondateur était catholique, lui le Docteur et le Sau-
veur de tous les âges et de toutes les nations. Soyons aussi larges
et aussi catholiques dans nos conceptions de l'Église que le Christ
lui-môme, et nous ne rencontrerons aucune difficulté à recon-
naître combien elle convient à tous les âges et à tous les temps,
au passé comme au présent, au présent et à l'avenir comme au
passé.
« Je prêche la nouvelle, la très glorieuse croisade. L'É-
glise et le siècle, unissez -les au nom de l'humanité, au nom de
Dieu.
« L'Église et le siècle ! Établissez entre eux un contact intime :
leurs cœurs battent à l'unisson : le Dieu de l'humanité opère dans
l'un, le Dieu de la révélation surnaturelle opère dans l'autre :
dans les deux, le même Dieu. »
L'archevêque de Saint-Paul continue son discours en énumé-
rant les qualités caractéristiques du temps présent ; il montre suc-
cessivement que le désir de la science, la liberté, la démocratie,
la justice sociale, le progrès matériel sont les traits principaux
qui distinguent notre époque...
« J'ai parlé, dit-il, de l'attitude intellectuelle qu'il nous con-
vient de prendre vis-à-vis du siècle. Quelles seront nos relations
pratiques avec lui? Qu'elles soient celles que conseillent le zèle
apostolique le plus ardent et la prudence humaine la plus sage?
Nous désirons gagner le siècle ; dès lors ne restons pas isolés de
lui. Notre place est dans le monde aussi bien que dans le sanc-
tuaii'e; dans le monde, pour lui prouver notre amour et lui
rendre service. Nous ne pouvons influencer les hommes à dis-
tance : un contact intime est nécessaire. Soyons avec eux dans
les choses qui sont leurs, — intérêts matériels, prospérité sociale.
128 LA SCIENCE SOCIALE.
bien-être civil, — afin qu'ils soient avec nous dans les choses qui
sont nôtres, — les intérêts de la religion. Soyons avec eux,
parce que leurs intérêts sont les nôtres, parce que la nature et
la grâce ne doivent pas être séparées. On me dira que le siècle
suit une mauvaise route. Je répondrai que c'est nous qui l'avons
abandonné à lui-même et qui l'avons laissé s'engager dans l'er-
reur. Réparons maintenant la faute commise et marchons avec
lui, afin de le guider, à l'avenir.
« Le siècle demande la liberté avec un bon gouvernement;
soyons des modèles de patriotisme, de vertu civique, de loyauté
aux institutions du pays, et on ne soupçonnera jamais les ca-
tholiques d'être les alliés de régimes enterrés, les ennemis de la
liberté, civile ou politique. Dans toutes les organisations et les
combinaisons sociales, soyons les plus actifs, les plus utiles : les
hommes reconnaîtront alors cette grande vérité, que la religion,
qui a les promesses de la vie future, a aussi celles de la vie ac-
tuelle, et voyant en elle l'amie et la protectrice de leurs intérêts
terrestres, ils écouteront sa parole, lorsqu'elle les entretiendra
de ses promesses surnaturelles.
« Par-dessus toutes choses, aimons et travaillons avec ardeur
et énergie. Le monde réussit dans ses entreprises grâce à une
persévérance infatigable et â un labeur sans mesure. Ainsi réus-
sirons-nous dans notre tâche. La manière nonchalante [half-
hearted) dont nous évangélisons le siècle ne mérite et ne produit
que l'insuccès. La vapeur et l'électricité dans la religion, coopé-
rant avec la grâce divine, trompheront; les vieilles méthodes
« à la papa » (1) [easy going) sont synonymes de défaite. Nous
n'avons pas jusqu'ici gagné le siècle; n'en rejetons pas tout le
blâme sur le siècle.
« Je ne m'arrêterai pas longtemps aux objections qui surgis-
sent dans beaucoup d'esprits. Le siècle, pourra-t-on dire, s'est
détourné de l'Éghsc et n'écoutera pas. Je crois que si des esprits
et des cœurs convenablement mis au ton [attuned) (2) atteignent
(1) Le lecteur voudra bien excuser la Irivialité de celte expression qui nous paraît
seule traduire la pensée de l'orateur.
(2) Le verbe ixine, signilic proprement accorder un instrument de musique.
LES TENDANCES NOUVELLES DE l'ÉGLISE CATIIOLIQl E. 129
jus([u'à lui, il écoutera. Les hommes peuvent toujours être
convertis à Dieu. Je crains, dira un autre, l'opposition qui sera
soulevée par les hommes, dans le sein même
Ne faisons point ^^ l'Église. Amis, si vous êtes effrayés de cette
attention a l op- . . . *" ^
position. opposition, vous ne réussirez pas : vous n'êtes pas
« de la race de ces hommes par qui le salut est
apporté à Israël ». L'opposition viendra sûrement. A chaque
transition historique, il y a les réactionnaires qui voudraient
faire remonter dans l'Érié les eaux du Niagara, pour qui tout
changement est dangereux, toute initiative est du libéralisme
condamnable et même une hérésie toute pure. Ne faites pas at-
tention à eux; passez votre chemin avec le Christ et sa Vérité!
« L'Eglise et le siècle ! Leur union est assurée. Le dix-neuvième
siècle a vu, à son déclin, les hommes par qui le salut est apporté
à Israël. J'en nommerai quelques-uns, — et en les nommant, je
leur envoie, dans leur demeure terrestre ou céleste, le tribut de
mon âme : Ketteler de Cologne, Lavigerie de Carthage, Manning
de Westminster, Gibbons de Baltimore, Léon de Rome. »
Suit un éloge de Léon XIII et du cardinal Gibbons...
IL
Ce beau discours de l'éloquent évêque de l'Ouest mériterait
un commentaire développé : aussi le lecteur me permet tra-t-il
quelques observations sur les idées importantes qu'il contient.
Tout d'abord, il est remarquable que l'orateur chrétien ne se
livre à aucune plainte, à aucune récrimination; pas un mot sur
le malheur des temps, sur la coalition des puissances satani-
ques, sur la franc-maçonnerie, sur les desseins des méchants, etc.
On avouera que, dans un discours intitulé par son auteur /'£"-
glise et le Siècle, c'est là une nouveauté grande ; des consta-
tations de faits , des aveux de culpabilité , des exhortations à
mieux faire, voilà tout le discours de ce véritable Américain,
de cet « homme splendide » [splendid man), ainsi que l'appel-
lent ses concitoyens.
130 LA SCIENCE SOCIALE.
Mais ce n'est là qu'une qualité négative; passons aux assertions
positives.
En premier lieu , M^' Ireland reconnaît franchement qu'un
désaccord existe entre le Siècle et l'Eglise, et on peut même
ajouter, sans crainte de se tromper, qu'à ses yeux ce désaccord
est grave et se manifeste simultanément sur plusieurs points
essentiels. Cette constatation, faite solennellement par un évèque
catholique, est importante, car il est évident que, si ce désaccord
existe en réalité, comme on n'en peut douter, il ne faut pas en
espérer la disparition, tant que les parties intéressées n'en au-
ront pas reconnu l'existence. Lorsque, dans un duo musical, il
se produit une cacophonie, tenez pour certain qu'elle persistera
tant que les exécutants ne s'en seront pas aperçus.
De ce côté de l'Atlantique, il ne manque pas de chrétiens qui,
encore aujourd'hui, nient ce désaccord, ou ne le voient pas. S'at-
tachant exclusivement aux éléments théoriques de la question et
ne relevant, dans la constitution essentielle de l'Église, rien qui
condamne les tendances et les idées modernes, en tant qu'elles
sont conformes à la morale et au dogme, ils en concluent que
l'Église et le siècle devraient marcher la main dans la main et
ils sont vivement scandalisés de voir, au contraire, le siècle pour-
suivre l'Église catholique comme son ennemie; ils ne peuvent
expliquer ce désaccord dont ils n'aperçoivent pas la raison. Ce
jugement vient d'une confusion dont il est facile de préciser la
nature, en choisissant, entre mille, un exemple emprunté à des
événements récents et cependant assez éloignés pour ne plus
être l'objet d'aucune discussion passionnée.
Quels que soient les sentiments individuels des catholiques,
qu'ils soient monarchiques ou républicains, aucun d'eux ne
conteste aujourd'hui que l'Église ne puisse également vivre en
bonne intelligence avec une république et avec une monarchie.
L'Église n'a aucune raison de principe pour s'opposer à la forme
républicaine, et plusieurs pensent même, avec l'archevêque Ire-
land, que « ce mode de gouvernement, qui est celui du peuple
par le peuple et pour le peuple, est aussi celui où l'Église respire
l'air le mieux adapté à ses principes et à son cœur ».
LES TKNDANCKS NOl'VELLES DE l'ÉGLISE CATHOLIQUE. 131
Voilà pour la théorie ; considérez maintenant la pratique.
Chacun sait que la presque universalité des catholic[ues français
a été, jusqu'à ces derniers temps, dévouée aux institutions mo-
narchiques. L'union du trône et de l'autel lui paraissait néces-
saire ; ralliance de la république et des ennemis de la religion
lui semblait fatale. Je ne veux pas rechercher maintenant à
qui incombe la responsabilité de cet état de choses, je désire
seulement le constater, pour indiquer que si, en théorie, ceux
qui affirmaient qu'il n'y avait aucun désaccord entre l'Ég-lise
et la forme républicaine n'avaient pas tort, ceux qui affirmaient
l'incompatibilité essentielle de ces deux institutions avaient
aussi raison, en pratique; et, en ces matières, le fait l'emporte
sur le concevable, le réel sur le virtuel; car le siècle qui connaît
très peu ou, pour mieux dire, point du tout, la doctrine véri-
table de l'Église, la juge naturellement d'après la conduite de
ceux qui ont qualité pour la représenter. L'archevêque de Saint-
Paul discerne clairement cette vérité lorsqu'il affirme qu'un
malentendu existe entre le siècle et l'Église (1).
Constater un désaccord est un premier pas vers l'entente ; mais
cette constatation est inutile, si l'on s'empresse, ainsi qu'il arrive
trop souvent, d'imputer à « Vautre » tous les torts. La clair-
voyante franchise de M^ Ireland a préservé l'orateur sacré de
cet écueil; il proclame hautement que l'Église et le Siècle ont
chacun leur part de responsabilité dans ce regrettable conflit.
Il résulte même implicitement de l'habile disposition de son dis-
cours et de l'emploi de certaines expressions que, s'il lui fallait
peser dans la balance symbolique de la justice la responsabilité
de chacun, il serait à craindre que le plateau de l'Église ne se
trouvât le plus lourd (2).
Il parait difficile de nier que les actes de l'Église n'aient con-
(1) Cette désunion a existé ou existe encore au point de vue politique, au point de
vue social et au point de vue scientilique; ce dernier chef de conflit ne sera pas visé
dans les pages de cet article.
(2) L'éloge des qualités du sit'cle est, dans son discours, l'objet de développements
étendus que nous n'avons pas cru nécessaire de reproduire. On remarquera de môme
(jue l'orateur considère volontiers certains défauts du Siècle comme des excès de ses
([ualités.
i'.V2 LA SCIENCE SOCIALE.
tribué, dans une certaine mesure, à amener ce malentendu.
L'Église catholique, conservatrice par essence, héritière par nature
des conceptions administratives romaines, habituée, par l'usage de
plusieurs siècles, à penser que l'influence sociale, politicjue, reli-
gieuse vient d'en haut et descend vers les couches inférieures, fut
prise au dépourvu en présence de la rénovation universelle et des
commotions brusques que le dix-neuvième siècle ménageait aux
sociétés humaines. On ne crut pas à l'avenir de ces mouvements
nouveaux, qui, d'ailleurs, ainsi que le remarque si justement
l'archevêque de Saint-Paul, se présentaient sous les apparences
les moins attrayantes et étaient dirigés par des hommes cjui, loin
de ménager les transitions, semblaient prendre plaisir à accen-
tuer le conflit et à rendre impossible tout contact. Aussi l'Église
ne vit-elle guère, dans ces agitations, que des explosions acciden-
telles qui, comme toutes les explosions, n'apportent c|u' un trouble
momentané et n'empêchent pas l'organisation ancienne de se
reformer, dès qu'on a eu le temps matériel de faire les répa-
rations. On pensa que « le siècle passerait », mais il se trouva
quïl ne passa pas, ou plutôt qu'il ne passa pas tout entier. Sans
doute, bien des illusions ont été abandonnées et notamment
les Français cultivés de 1894 n'ont plus pour les immortels prin-
cipes de la Révolution française cette admiration béate cjui pré-
parait à toutes les déceptions (1) ; mais aussi, que de nouveautés
se sont définitivement consolidées et ont acquis droit de cité
en dépit de toutes les résistances et de toutes les coalitions ! La
forme républicaine, plus ou moins avouée, a triomphé ou est à
la veille de triompher de l'ancien gouvernement des classes diri-
geantes dans tous les pays dont la civilisation est avancée et l'or-
ganisation artificielle de l'Allemagne contemporaine est seule
(1) Dès 1871, M. Montégut écrivait dans la Ucvue des Deux-Mondes : La banque-
route de la Révolution française est désormais un fait accompli, inévitable. Il n'est pas
une seule de ses promesses que la Révolution n'ait été impuissante à tenir; il n'est
j)as un seul de ses principes qui n'ait engendré le contraire de lui-même et produit
la conséquence qu'il voulait éviter. » (Montégut, Libres opinions morales et histo-
riques, p. 291). — En 1889, M. Ferncuil, un socioioguede l'école positiviste, fit tout un
livre pour établir « la stérilité des principes de 1789 ». On connaît les opinions de
Renan, deTaine, de M. de Vogïié et de tant d'autres. Cf. Le Pape, les catholiques et
la question sociale, par Léon Grégoire, Paris, Pcrrin et C'*, 1893.
LES TENDANCES NOUVELLES DE l'ÉGLISE CATHOLIQUE. 133
à voiler à bien des yeux cette vérité évidente (ju'un évêqiie amé-
ricain exprimait si nettement devant moi, aux États-Unis, lorsqu'il
me disait que « le césarisme et le militarisme sont définitivement
condamnés ». Sur le terrain social, comme sur le terrain poli-
tique, des mouvements étendus de conversion, d'évolution, de
retournements, se sont développés et, si la masse est composée
comme autrefois de patrons et d'ouvriers, ces deux facteurs de
la production économi(jue n'occupent plus respectivement les
mêmes positions, et leurs relations mutuelles se sont modifiées
avec leurs proportions numériques. De même que, dans le do-
maine politique, il n'y a plus de direction d'en haut, il n'y en
a plus davantage dans le domaine économique et social. Long-
temps les catholiques ont cherché à retenir, dans la main des
patrons chrétiens et bien pensants, le gouvernement des intérêts
matériels et moraux de la classe ouvrière ; on estimait qu'il
fallait surtout enseigner au patron à faire un emploi charitable
de sa richesse et à l'ouvrier à accepter l'humilité de sa condi-
tion ; au témoignage même de l'archevêque de Saint-Paul,
« les prêtres ne lui parlaient de ses droits qu'en baissant le ton
de leur voix [ivith bated breath), tandis qu'on l'entretenait sans
cesse de ses devoirs. » Cependant il a bien fallu reconnaître que
le patron, remplacé trop souvent par l'anonymat, ne pouvait ou
ne voulait plus remplir la mission qu'on lui confiait et, d'autre
part, les ouvriers échappaient de plus en plus à l'influence de
celui qui n'était plus pour eux qu'un emploijeur. Sans parler
des nouveautés scientifiques, on peut donc dire, avec l'évêque
américain, que « les porte-paroles de l'Église ont été trop lents à
comprendre le Siècle nouveau et qu'ils ont pensé et agi trop
lentement ».
Ici s'élève une objection que l'évêque de Saint-Paul, s'adressant
à un public américain, a réfutée directement, sans en exposer
au préalable les termes. Très souvent ceux qui pensent que l'É-
glise catholique a sa part de responsabilité dans le désaccord qui
la divise du Siècle, en viennent à lui reprocher son esprit tradi-
tionnel. Celte critique est-elle légitime? Cette « lenteur à chan-
ger » dont on se plaint n'est-elle pas précisément le plus beau
134 LA SCIENCE SOCIALE.
titre de gloire tle cette institution essentiellement conservatrice?
N'a-t-elle pas reçu de son divin Fondateur le dépôt sacré de la
vérité et, des lors, peut-elle avoir d'autre obligation que de le
transmettre intact aux générations les plus reculées? Si elle est di-
vine, elle doit nécessairement être aujourd'hui ce qu'elle était
hier, comme elle sera demain ce qu'elle était aujourd'hui, car
« il n'appartient à aucun homme d'améliorer l'œuvre de Dieu ».
Cette objection est grave et produit une impression très vive
sur beaucoup d'esprits. Plusieurs, ne trouvant rien à répondre,
en concluent <[u"il faut certainement demeurer dans la voie tra-
ditionnelle; d'autres, plus hardis et plus ouverts aux suggestions
impérieuses du Siècle , ne croient pas pouvoir se dissimuler plus
longtemps la nécessité de modifications importantes, mais aussi-
tôt leur foi alarmée proteste contre cet aveu de leur raison.
L'archevêque de Saint-Paul entreprend de démontrer aux pre-
miers leur erreur et de' rassurer la conscience inquiète des se-
conds. Il nie que tout dans l'Église doive être conservé; il
distingue les éléments contingents et accidentels des éléments
essentiels et immuables, et il déclare que les catholiques doi-
vent être prêts à abandonner les premiers, suivant les exigen-
ces des temps et des lieux. Il est inutile de faire remarquer
l'importance capitale de cette distinction ; elle offre aux catholi-
ques un moyen simple et très correct de résoudre des conflits, de-
venus irréductibles pour ceux qui la repoussent (1). A la vérité,
(1) Me' Ireland a parlé de la modification des éléments accidentels de l'Église. Il est
aisé de savoir ce que cela signifie, il y a dans l'Église trois sortes d'éléments acciden-
tels; la discipline, les formalités, les tendances dans l'application des doctrines. Ce
sont ces trois choses qui, par le brusque revirement des temps, sont aujourd'hui
surannées pour la plupart, et qui, aux yeux des gens du dehors, surtout, incapables
d'apprécier combien elles diflèrent des apparences dans la pratique, font apparaître
l'Église comme étant d'un autre temps et comme à peine compatible avec la vie
prompte, précise, ouverte, mêlée, et déjà surchargée de difficultés et de fatigues,
que l'immense majorité des hommes doit mener, au moins chez les races^ supérieures-
11 importe que ce terrain soit déblayé; il est à désirer qu3, sur ces trois points
modifiables , l'Église fasse ce qu'elle a fait au Concile de Trente pour la doctrine
fondamentale, en la fixant au minimum nécessaire.
Voilà ce qui résulte logiquement des paroles de Mb' Ireland, et ce qui résulte
d'ailleurs directement de l'observation des faits. L'arcliL'vêque de Saint-Paul ne s'est
pas appli(|ué à le développer : cela n'était i)as en situation dans les circonstances
où il parlait. Mais après avoir posé le jjrincipe de ces réformes, il s'est préoccupé
LES TENDANCES NOl'VELLES DE l'ÉGLISE CATHOUOrE. l.'}o
elle n'est pas exempte de périls, cai' s'il était facile de soutenir
le <{ bloc », il va devenir au contraire singulièrement malaisé de
discerner, d(in>i un cas doiuir, l'immuable du contingent. 11 est
remarquable que l'orateur américain ne nous indique nulle part
ce qu'il faut ranger dans la première catégorie ou classer dans la
seconde ; pas davantage, ne nous donne-t-il un critérium théori-
que pour dresser notre catalogue. Sans doute, la circonspection
et la prudence n'ont point été sans dicter à l'évéque cette réserve
silencieuse ; mais on se tromperait g-randement si l'on se con-
tentait de cette explication , car aussitôt il dit à ses auditeurs :
« Allez et agissez, et que le zèle apostolique le plus ardent et la
prudence humaine la meilleure vous dirigent », montrant ainsi
qu'un véritable Américain, môme en ces délicates matières, at-
tend, surtout, des résultats de l'expérience et de l'enseignement
des faits, la solution des questions épineuses (1).
Mais, tant il est vrai qu'en un tel sujet les objections se pres-
sent innombrables, l'orateur catholique, en invitant ses auditeurs
à l'action, entend encore résonner à ses oreilles les réserves des
chrétiens indolents. Il est bien d'agir, lui disent-ils, il est bien
d'aller au Siècle, mais en quoi cet acte peut-il, à l'heure ac-
tuelle, être utile à l'Église? Comme il est manifeste que l'Église
ne pourra, à elle seule, franchir toute la distance, puisque vous
reconnaissez vous-même que le Siècle a ses fautes et ses erreurs
avec lesquelles le compromis est impossible, ne convient-il pas
plutôt d'attendre que celui-ci fasse les premiers pas; autre-
ment l'Église ne recueillera de sa démarche que l'humiliation,
sans aucun bénéfice.
d'une autre nécessité : il faut à toute lélorme un personnel apte à la faire, et c'est
pourquoi il a réclamé des hommes, et a indiqué aux membres du clergé, dans la
seconde partie de son discours, les procèdes qui les feront et les montreront plus
hommes, plus hommes de leur temps.
(i) Cet emploi de la méthode expérimentale, en matière religieuse, pourrait être « il-
lustré » par des exemples nombreux. La célèbre question des écoles aux États-Unis
n'eut pas d'autre origine. On sait qu'en Europeon l'a envisagée comme un problème
doctrinal, dont la solution mettait en cause des principes essentiels. Celte manière
d'envisager la difficulté est directement opposée à celle de l'archevêque Ireland qui me
disait récemment qu'il n'avait voulu faire à Slillwater et à Faribault qu'un essai.
« pour voir le résultat de cette tentative ».
136 LA SCIENCE SOCIALE.
Ce langage est spécialement connu des catholiques français
qui, ayant laissé à leurs adversaires la direction de la troisième
République, lui demandaient de devenir amie de leur religion,
lui promettant pour ce moment leur adhésion : c'est la fameuse
dispute au p?'e?nie?' pas,' chacun se vante de ne point le faire et
la querelle continue.
Le sens pratique de l'archevêque de Saint-Paul perce à jour le
sophisme de ce raisonnement et, fort, de sa propre expérience et
de celle du grand cardinal devant lequel il parle, il affirme que
si des esprits et des coeurs, convenablement mis au ton, s'adres-
sent au Siècle, ce dernier écoutera, car le Siècle n'a suivi une
fausse voie, que parce nous l'avons abandonné à lui-même et
laissé se diriger vers l'erreur.
Il faut donc agir. Mais comment? A cette question l'évêque ré-
pond : En nous mêlant au monde, en étant avec lui dans les
choses qui sont siennes : intérêts matériels, bien-être social, pros-
périté temporelle. « Notre place est dans le monde aussi bien
que dans le sanctuaire » .
Cette réponse contient, pour les catholiques français, un dou-
ble enseignement. D'abord, elle heurte de front cette idée
bizarre et qui, probablement, à raison de sa bizarrerie même, a
eu la bonne fortune de trouver un égal accueil auprès des âmes
chrétiennes et auprès des esprits indifférents ou hostiles, idée
d'après laquelle le prêtre doit se renfermer dans le sanctuaire
du temple et se confiner dans sa mission toute spirituelle.
Nombre de catholiques sincères en sont encore à cette con-
ception du libéralisme révolutionnaire, et le crédit qu'ils accor-
dent au prêtre dans les choses de la conscience n'a d'égal que la
défiance qu'ils manifestent à son égard dans les autres domai-
nes. D'ailleurs le clergé lui-même partageait cette opinion, et
pour obtenir la conversion des méchants il ne comptait plus guère
que sur l'intervention divine, puisqu'il avait perdu tout contact
avec eux : ceux-ci ne venaient jamais dans le temple, dont lui-
même ne sortait jamais.
Cette conduite est précisément le contrepied de celle qui est re-
commandée par les prêtres dont l'influence prédominante entraine
LES ÏKiNlIANdES NOUVELLES DE l'ÉGLISE CATHOLIQUE. 137
aujourd'hui à sa suite tout le clergé américain. « 11 faut bien
vous convaincre, me disait un prêtre catholique d'une ville
du Minnesota, que si je me borne à célébrer ma messe le matin,
à dire mon bréviaire, et à administrer les sacrements à ceux de
mes paroissiens qui désirent les recevoir, je n'accomplis pas la
dixième partie de ma tâche. Alors môme que je mènerais dans
mon presbytère la vie la plus sainte, si j'y reste enfermé, je ne
suis qu'un prêtre inutile. Prier est bien, mais agir est beaucoup
mieux; à tout prix, il faut que j'établisse des communications
entre moi et la grande masse de mes concitoyens, qui ne pro-
fessent pas la même religion , ou bien souvent encore n'en
professent aucune : il est certain qu'ils ne viendront pas me trou-
ver chez moi, ni m'entendre à l'église ; c'est donc à moi d'aller
à eux, comme l'ont fait Jésus-Christ et les premiers apôtres ».
Il n'est pas sans intérêt de remarquer que l'archevêque Ireland,
entretenant ses auditeurs de la nécessité de convertir le Siècle au
Christ, ne leur dit pas de prier et de demander que Dieu touche,
par sa grâce, le cœur des hérétiques, des indifférents, ou des enne-
mis. Loin de là. Dirai-je qu'il semble parler avec peu de confiance
de ces chrétiens qui attendent de quelque miracle stupéfiant [stu-
pendous) la restauration du règne de Dieu? On voit qu'il tient plu-
tôtà prémunir ses auditeurs contre toute pensée de ce genre, car
il revient sur cette idée à plusieurs reprises et, lorsqu'à la fin de
son discours, il exposera les motifs qui commandent au chrétien
l'espérance, il s'écriera : « Je me rappelle le Dieu qui est au-
dessus de moi; je me rappelle les chefs qu'il a donnés à l'É-
glise : — à Rome, Léon XIII ; en Amérique, le cardinal Gibbons.
Ce qu'un homme peut faire est surprenant : que ne pourraient
faire dix hommes, cent hommes? 0 Église catholique, mère fé-
conde de héros, donne-nous, sans compter, des hommes, fils
de ta propre grandeur et de ta propre puissance » (1) !
(1) L'emploi répété de ce mot //omwe, dans toute sa virile signification américaine,
exprime bien la pensée essentielle de l'orateur; nulle part, il ne demande à Dieu des
saints. L'éloge du cardinal Gibbons, présenté par l'archevêque de Saint-Paul, est
aussi expressif à ce point de vue ; ce que le pionnier de l'Ouest admire dans son héros,
c'est la bravoure, l'activité extraordinaire, le patriotisme éclairé qui ont fait de cet
homme « l'Américain des Américains». — Je me souviens que visitant, à Saint- Paul,
138 LA SCIENCE SOCIALE.
Agir sur ses concitoyens par l'emploi de moyens autres que
ceux c[ue fournit au prêtre l'exercice pur et simple de sa mission
religieuse et qui, à l'heure actuelle, n'atteignent qu'une mino-
rité peu nombreuse, tel est le desideratum. Depuis quelques
années, un certain nombre de prêtres français ont renouvelé
plusieurs tentatives généreuses pour réaliser ce desideratum ;
faut-il dire que le succès n'a pas jusqu'ici couronné leurs efforts
ni répondu aux espérances de la première heure? Au contraire,
tous ceux qui reviennent des États-Unis sont frappés de l'in-
fluence sociale extraordinaire exercée par plusieurs membres
éminents du clergé catholique et par nombre de prêtres dans
leur ville (1). Voyons donc en quoi diffèrent les procédés de ces
ouvriers d'une même cause, que la largeur de l'Atlantique n'est
pas seule à séparer. Pour l'apprendre, continuons d'écouter mon
interlocuteur du Minnesota :
« Il faut donc que je trouve un moyen d'accès auprès de
cette grande majorité de mes concitoyens que la diversité des
confessions, l'indiff'érence , parfois même l'hostilité, empêchent
de franchir le seuil de mon église. Pour cela, je me mêle autant
que je peux à tous les événements non politiques de la vie so-
ciale. S'agit-il d'un tramway, ou d'un chemin de fer à construire,
d'une œuvre d'assainissement à entreprendre , d'une ligue
contre l'ivrognerie à fonder, d'une bibliothèque populaire à
ouvrir^ d'un combat public de boxe à interdire, vite je cours
à la réunion publique. Peu m'importe de savoir qui je ren-
contrerai dans cette réunion; je prends la parole et je dis mon
mot, absolument comme viennent de le faire le commerçant,
le nouveau grand séminaire catholique, dû ;\ la généreuse (2.600.000 francs) libéralité
d'un prolestant, M. Ilill, on insista tout spécialement sur l'installation exception-
nellement com|tlète du bâtiment des exercices physiques ; on m'expliqua comment la
prière était insuffisante pour conserver dans une vie régulière ces jeunes hommes ha-
bitués à l'activité et au mouvement, et pour atteindre ce but, on n'avait guère moins
de confiance dans les exercices physiques que dans les exercices pieux. Le prêtre amé-
ricain est, comme le prêtre français, persuadé <[uc le succès de sa mission en ce monde
dépend de son effort humain et de la grâce divine : mais le dosage de ces deux éléments
n'est pas fait de la même manière par l'un et par l'autre.
(1) Je ne parle ici, cela va sans dire, que de leur influence sur les non-catholiques,
protestants ou indifférents.
LKS TENDANCES NOUVELLES DE l'ÉGLISE CATHOLIQUE. lliî)
le banquier ou l'avocat qui ont parlé avant moi. Vous n'aper-
cevez peut-être pas, au premier abord, en quoi ce petit discours,
dans lequel je me garde bien de faire la moindre allusion à
toute idée religieuse, peut être utile à la religion dont je suis
le ministre. Le voici : il y a quelque trente ans, bien des gens
étaient persuadés de très bonne foi que le prêtre catholique
n'était pas un homme fait comme les autres. Plusieurs n'étaient
pas bien sûrs qu'il n'eût pas de cornes (^^V) (1) qu'il devait ca-
cher soignewsement, et on le représentait volontiers comme
l'agent clandestin de projets sombres et arriérés, obéissant à
de mystérieuses inspirations venues de Rome et à ce titre sus-
pectes à tout bon Américain. Tant que cet état d'esprit demeurait,
notre action était impossible et tous nos efforts devaient demeu-
rer inefficaces. Ces réunions publiques nous ont montrés tels que
nous sommes; on a constaté que nous n'avions pas de cornes,
que nous étions aussi loyaux Américains que les autres et que,
comme les autres, nous aimions passionnément notre temps.
Il est souverainement choquant, à notre époque, de voir un
prêtre rester indifférent à ces questions de chemin de fer, de
tramways électriques, d'égouts, de bibliothèques qui, précisément
par leur caractère d'intérêt général, doivent attirer l'attention
de chacun, quelle que soit sa profession. Pouvoir être taxé d'in-
différence pour elles, c'est se faire mépriser aussitôt; au con-
traire, dès qu'on a vu que tout ce qui intéressait nos concitoyens,
loin de nous laisser insensibles, nous intéressait autant et plus
qu'eux, on a cessé de nous classer comme des gens à part,
comme des réactionnaires dont il fallait se méfier. Ce point ac-
quis, notre action religieuse a pu devenir efficace : on est venu
à l'église entendre « ce prêtre que l'on avait écouté l'autre jour,
« sur la question des tramways, et qui vraiment n'avait pas paru
« plus sot qu'un autre, » nos relations extérieures se sont éten-
dues et, aujourd'hui, si les conversions n'ont point encore été
(1) 11 ne faut pas rire de ce trait qui pourrait être accompagné de beaucoup d'au-
tres : la masse de sornettes qui, dans notre pays, circulent dans le peuple défie toute
dénombrement; chez nous, elle a pour origine l'esprit antireligieux; dans les milieux
prolestants, elle est due surtout à la haine du papisme; là est toute la différence.
liO LA SCIENCE SOCIALE.
nombreuses, du moins sommes-nous accueillis presque partout
avec faveur et bienveillance. »
Cette conduite est conforme aux idées maintes fois exposées de
l'archevêque Ireland, qui veut que, dans son diocèse, les prêtres
catholic[ues soient partout et en toute occasion les premiers ci-
toyens; et le (( Pionnier de l'Ouest » loue surtout, dans le cardi-
nal Gibbons, « cette activité merveilleuse grâce à laquelle il est prêt
à toutes les nobles entreprises, patriotiques, intellectuelles, socia-
les, philantkrojjiques, aussi bien que religieuses; pour les mener
à bien, il s'unit indiiféremment au travailleur manuel et au ca-
pitaliste, au blanc et au nègre, au Catholique comme au Pro-
testant et au Juif ».
Je me permets de signaler cette tactique aux prêtres français
qui sont convaincus qu'il n'est pas possible de se confiner plus
longtemps dans leurs églises et leurs sacristies. Lorsqu'ils ont
voulu « aller au peuple » , ils y sont allés, en discutant des ques-
tions politiques pendant les périodes électorales, des questions
morales, sociales ou religieuses, en dehors de ces périodes. Dans
un cas comme dans l'autre, ils s'exposaient d'emblée à la con-
tradiction de ceux qui ne pensaient pas comme eux, et l'expé-
rience n'a que trop prouvé combien brutales et violentes ces con-
tradictions devenaient parfois. Cette tactique qui, pour le dire
en passant, est empreinte de notre goût marqué pour les discus-
sions théoriques, est précisément l'inverse de celle cjui est suivie
par les prêtres américains. Sans doute, on pensait chez nous que
la doctrine du Christ étant essentiellement bonne, vraie, juste,
l'évidence même de ces qualités convaincrait les esprits et en-
traînerait leur adhésion. Ce beau raisonnement méconnaît les con-
ditions premières avec lesquelles il faudrait compter. 11 y a un
cercle vicieux, lorsqu'on veut détruire les préjugés et se faire
connaître tel que l'on est, à attaquer l'ennemi sur le terrain môme
de la controverse et à ouvrir directement un débat que les pré-
jugés existants doivent nécessairement faire tourner contre vous.
Le prêtre américain agit différemment : il n'aborde, en dehors de
l'église, que des c^wQi^iioTi^ sur lesquelles tous les honnêtes gens sont
d'accord; lorsqu'il s'agit de fonder une bibliothèque, d'assainir
LES TENDANCES NOUVELLES 1»E l'ÉGLISE CATHOLIQUE. 141
une ville, ou d'interdire, comme l'année dernière, à la Nouvelle-Or-
léans, la loterie annuelle qui démoralise le peuple, tous les hon-
nêtes gens sont sûrs de s'entendre et on ne peut discuter que sur
des points de détail dans l'exécution. L'occasion est belle alors pour
persuader à ses concitoyens qu'on n'est ni plus réactionnaire ni
plus sot que les autres, et le prêtre catholique la saisit avec em-
pressement. Au contraire, il évite avec grand soin de prendre part
aux luttes politiques et il n'est pas moins empressé à fuir les po-
lémiques de la période électorale qu'il ne l'est, en dehors de ces
périodes, à s'associer à toutes les entreprises d'intérêt général.
Enfin, l'évêque de Saint-Paul termine son discours en invitant
les catholiques qui suivront la direction nouvelle à ne faire au-
cune attention à l'opposition qu'ils rencontreront de la part des
adeptes de leur foi. Il parle, enfermes assez durs, de ces adver-
saires de Léon XIII, de ces chrétiens dont « les nerfs maladifs
souffren\ des vibrations du navire que la main du Pontife de
Rome fait mouvoir avec une vitesse accélérée, de ces réaction-
naires qui pensent que toute la sagesse et toute la direction pro-
videntielle de l'Eglise sont avec le passé, de ces avocats endurcis
de l'intérêt personnel qui placent leurs idées et leurs préférences
plus haut que la prospérité de l'Église du Christ ». L'orateur
sait, par expérience, à quelles attaques s'exposent ces chefs du
mouvement nouveau et ce qu'il faut attendre de ces hommes
qu'un prêtre américain me désignait par l'énergique expression
de chasseurs d'hérésie {heresij hiinters) et qui, toujours à l'atTùt
du moindre écart, emploient leur activité à harceler de leurs
délations les meilleurs serviteurs du Christ. « Ne faites pas atten-
tion, s'écrie fièrement Ireland, poursuivez votre chemin avec le
Christ et sa Vérité. »
III.
Avant de clore ces brèves remarques, il me resterait à examiner
pourquoi ces tendances nouvelles se sont manifestées aux États-
Unis, plutôt qu'en aucune autre partie de la chrétienté. Il ne faut
T. XVU. Il
142 LA SCIENCE SOCIALE.
pas, en effet, oublier que, en cette matière, l'Église américaine ne
reçoit pas du dehors l'impulsion première, mais la donne au con
traire ; loin de se faire tirer à la remorque, elle est le propul-
seur et elle fraye la voie où d'autres passent après elle.
Si l'on me demande pourquoi il en est ainsi, je répondrai que
la question ainsi formulée est mal posée et que loin de rechercher
pourquoi, depuis trente années, ces tendances nouvelles prédo-
minent dans l'Église américaine, il convient plutôt de se demander
pourquoi elles ont attendu si long-temps pour s'y manifester.
J'en aperçois deux raisons.
On sait que les gros bataillons catholiques se recrutent presque
exclusivement, aux États-Unis, parmi les Irlandais et les Alle-
mands. Or il ne suffit pas de débarquer à New- York ou à Boston,
pour être immédiatement transformé en un Américain accompli;
ces émigrants apportaient avec eux leur manière d'être , leurs
conceptions et leurs idées nationales : ce n'étaient pas des catho-
liques, américains, mais des catholiques irlandais ou allemands
vivant en Amérique ; il n'y avait donc aucune raison pour qu'un
courant américain se manisfestât dans ce milieu qui ne compre-
nait que des étrangers.
Une autre circonstance contribuait d'ailleurs à maintenir cet
état de choses, les membres du clergé américain étaient recrutés à
l'étranger, ils venaient de France, d'Irlande, d'Allemagne, et ils
étaient naturellement portés à suivre, dans leur nouvelle patrie
d'adoption, la ligne de conduite à laquelle les avait préparés la
formation spéciale des séminaires européens. .
Ces prêtres, eux aussi, considéraient volontiers la jeune répu-
blique américaine comme une fille de Satan ; victimes de pré-
jugés innombrables et de la haine du papisme, ils n'étaient
regardés qu'avec méiiance par leurs nouveaux concitoyens , et
cette attitude n'était point faite pour calmer leurs préventions;
venus de pays où l'État avait l'habitude d'entrer en relations offi-
cielles avec l'Église catholique, ils étaient froissés de cette neutra-
lité qui leur paraissait injurieuse; ils étaient choqués de cette
liberté sans mesure que l'Amérique laisse à toutes les activités,
dans la persuasion que les influences salutaires et saines devront
LKS TENDANCES NOUVELLES 1(E l' ÉGLISE CATHOLIQUE. 143
l'emporter sur les autres, et ils considéraient comme blessante
Fassimilation , faite par la loi, du prêtre qui fonde une église ,
à l'industriel ou au commerçant qui fonde une usine ou une
banque.
iMais la succession des années devait bientôt modifier d'elle
même tous ces jugements. Entre 18G5 et 1870, un mouvement
nouveau se dessina; les iidèles n'étaient plus, comme autrefois,
exclusivement irlandais ou allemands ; des générations de catho-
liques étaient nées aux États-Unis et les parents perdaient de plus
en plus leur formation sociale ancienne. Quant au clergé, que la
composition même de ses éléments, recrutés dans un milieu
social plus élevé, préparait mieux à adopter les idées améri-
caines, l'évolution se fit rapidement chez plusieurs de ses mem-
bres, qui formèrent avec les prêtres recrutés dans le pays même
le noyau de cette belle phalange américaine qui remporte tant
de victoires depuis vingt-cinq ans.
Ces véritables Américains virent bien qu'une conduite nouvelle
s'imposait et, faut -il le dire? guidés « par le zèle apostolique le
plus ardent et la prudence humaine la meilleure » . ils agirent
sans demander toujours lavis du Pontife de Rome. Les évêques
et les prêtres n'attendirent pas la manifestation de la politique
républicaine du Pape, pour se déclarer les loyaux défenseurs
de ridée républicaine, et ils connurent aussitôt qu'au lieu de
perdre son temps à soulever contre soi toutes les haines en pro-
testant contre la séparation de l'Église et de l'État, il convenait,
en bons Yankees, d'en tirer parti.
Dans une société que M. de Rousicrs compare si justement à
une échelle sur laquelle chacun monte et descend sans cesse, il
eût été puéril de chercher à conduire les âmes par l'action d'en
haut et par l'intermédiaire de classes dirigeantes qui n'existaient
pas. Il a donc fallu « aller au peuple » et j'ai essayé d'indiquer
les procédés employés dans ce but.
De même, ces véritables Américains ne pouvaient plus envi-
sager la question sociale du même œil que leurs collègues des
« vieux pays ». C'eût été une mélopée bien monotone que cette
homélie perpétuelle dans laquelle on se fût borné à prêcher aux
144 LA SCIENCE SOCIALE.
pauvres la résignation à leur sort misérable, la patience dans les
épreuves et la soumission aux desseins de Dieu qui voulait les
maintenir dans une condition modeste. Dans un pays où chacun
trouve à sa portée un travail rémunérateur, où les individus
capables et laborieux rencontrent sur leur chemin de multiples
occasions de s'élever, où, chaque année^ une masse innombrable
passe de la pauvreté à l'aisance et de l'aisance à la fortune,
tandis que d'autres retombent rapidement au bas de l'échelle,
un tel lang-age ne pouvait plus être compris; au lieu d'exhorter
les petits et les humbles à supporter leur petitesse et leur humi-
lité, il fallait surtout leur apprendre à s'élever^ et ici encore l'in-
telligence des vertus chrétiennes de pauvreté et de résignation
n'est plus la même, chez les prêtres, des deux côtés de l'Atlantique.
Aussi, loin d'avoir attendu l'Encyclique sur la condition des
ouvriers pour modifier leur conduite vis-à-vis des travailleurs,
le clergé américain , invoquant les bons effets de son e.rjiénence
antérieure , a contribué puissamment à faire prévaloir dans
l'Église universelle les idées développées dans cette Encyclique (1).
Enfin, me sera-t-il permis d'ajouter que le défaut de commu-
nications directes entre l'Église de Rome et le jeune rameau des
États-Unis fut une circonstance providentielle, qui laissa le mou-
vement américain naissant se développer dans toute son ampleur?
La présence d'un Délégué Apostolique eût peut-être maintenu
le clergé américain dans les errements anciens, au plus grand
détriment du progrès de l'Église catholi que, dont les porte-pa-
roles, suivant l'expression de M^'' Ireland, eussent été en contra-
diction avec les idées les plus chères au peuple américain;
(t) Au sujet de l'affaire des Chevaliers du travail, voici ce qu'écrit le vicomte de
Meaux : « Les Chevaliers du travail furent dénoncés à Rome à titre de société secrète-,
on les confondait avec les francs-maçons, on incriminait l'obéissance aveugle, disait-
on, promise par eux à leur chef. Déjà ils étaient condamnés par les évoques du Canada.
La condamnation passait pour imminente et même résolue à Rome. Pour la conjurer,
le cardinal Gibbons a réuni les archevêques des États-Unis ; dix sur douze se sont pro-
noncés contre et elle a été retirée ». {L'Église catholique et la Liberté aux Étals-
£//(is, Paris 1893, p. 80.) — H y avait longtemps qu'un grand nombre d'êvéques améri-
cains, sans consulter Rome, s'étaient déclarés les amis des Chevaliers : ils trouvaient
que cette conduite « travaillait bien » [worhed well), ils en concluaient donc qu'elle
était bonne.
b
LES TENDANCES NOUVELLES DE l'ÉGLISE CATOOLIQUE. 145
ceux ([ui croient (]ue le clergé catholique eut pu . aux Etats-
Unis, ne pas modifier sa conduite commettent une erreur singu-
lière : il fallait évoluer, ou périr.
Mais rAmérique est bien loin de Rome et elle en est séparée
par un Océan <pie l'on ne traverse, que surtout l'on ne traversait,
qu'au prix de quelques tribulations; et puis, au Vatican, l'anglais
est peu parlé. Sans doute, de temps à autre, la presse apportait
les échos de quelques paroles bizarres ou même dissonantes;
mais ces Américains sont des gens si extraordinaires qu'il faut
bien leur passer quelque chose, et puis peut-être le traducteur
avait-il été infidèle dans sa traduction, car le génie des langues
est si différent I
Mais, chose curieuse, une heure sonna où ce défaut providentiel
de communications permanentes devint un danger... pour le dé-
veloppement même de ce mouvement américain qui se manifes-
tait dans l'Église des États-Unis. A mesure que les tendances
nouvelles s'accentuèrent, certains évêques, allemands d'origine ,
prirent ombrage de ce libéralisme qu'ils jugèrent excessif et on
soumit successivement à la décision suprême de Rome plusieurs
questions graves. Mais il est difficile à des juges, dont la formation
sociale, les idées, les habitudes diffèrent de tous points de la
formation sociale, des idées et des habitudes des personnes dont
ils ont à apprécier la conduite, de rendre une sentence équitable ;
aussi l'envoi d'un délégué s'imposait-il, car ce mandataire tran-
cherait lui-même la plupart des controverses de détail et éclai-
rerait le Vatican dans les décisions les plus graves.
Et alors, il s'est trouvé que cette venue d'un délégué apostoli-
que , qui eût pu, vingt-cinq ans plus tôt, arrêter l'évolution amé-
ricaine de l'Église catholique aux États-Unis, est au contraire
aujourd'hui un des agents les plus puissants de son extension
rapide, et je pourrais, par maints exemples, montrer comment
elle brise les dernières résistances et comment elle affermit cha-
que jour le clergé américain dans le chemin du succès auquel
l'ont conduit Ireland et Gibbons.
Mais voici qui est plus étonnant encore : ce rattachement direct
du rameau américain au tronc antique de Rome semble devoir
146 LA SCIENCE SOCIALE.
modifier cViino manière inattendue la direction même de l'Ég-lise
universelle; on croyait établir un canal pour déverser aux États-
Unis l'influence du Vatican, et voilà que ce canal déverse à Rome
l'influence des Etats-Unis. Au bout de quelques mois, ces envoyés
du Pape réfléchissent et comparent , et leur esprit peut à peine
accepter le témoignage de leurs yeux et de leurs oreilles émer-
veillés. Ils se disent qu'il « y aurait peut être avantage à mélan-
ger, dans la formule italienne, une petite dose d'américanisme »,
et voilà que ces Italiens, transformés à Washington, rapportent
au Vatican des idées nouvelles qu'ils feront pénétrer, soit dans
la curie romaine, soit dans les nonciatures où il seront envoyés.
Et je connais des catholiques qui désirent secrètement que les
membres de la délégation apostolique restent à Washington assez
longtemps, pour subir l'influence du milieu américain et point
trop longtemps, afin de permettre à un plus grand nombre de
ministres de l'Église de connaître ce milieu.
Décidément ceux qui s'obstinent encore à ne voir dans les
États-Unis qu'un immense marché exportateur de viande, de
saindoux et de céréales, se trompent étrangement : pour em-
ployer une expression du droit romain, il n'y a pas que les choses
corporelles [res corporales) qui soient susceptibles d'expor-
tation.
Paul Bureau.
I
L'ÉCOLE
DE LA SCIENCE SOCIALE
La direction des Annals of the american Academy of poUtical and socia I
Science, m'ayant demandé un article sur notre École de Science sociale, M. Paul
de Rousiers a bien voulu se charger de le rédiger. L'article, traduit en anglais,
vient de paraître dans la revue américaine; nous sommes certains d'être
agréables à nos lecteurs en publiant le texte français.
E. D.
Les Annals of the american Academy of political and social
Science ont bien voulu demander les causes de la scission sur-
venue, il y a sept ans, dans l'Ecole fondée par Le Play. Je ré-
ponds très volontiers à ce désir, non pas dans le but de revenir
sur des incidents pénibles, mais pour donner au public amé-
ricain, ami des études sociales, une idée exacte et précise de la
manière dont nous poursuivons, dans la Science sociale, la tâche
entreprise par Le Play.
Je laisserai donc de côté toute question personnelle pour
m'attacher au fond même de la division qui s'est produite, aux
causes profondes qui l'ont déterminée, non aux circonstances
qui en ont été l'occasion.
De tout temps, l'École fondée par Le Play a recruté deux es-
pèces de disciples.
Les uns adhéraient aux vérités mises en lumière par les ou-
vrages du maître et employaient leur zèle à répandre ces vé-
rités par tous les moyens de propagande en leur pouvoir.
Les autres, frappés des résultats auxquels la méthode d'ob-
iïH LA SCIENCE SOCIALE.
servation scientifique suivie par Le Play l'avait conduit, étaient
surtout attirés à cette méthode, désiraient s'en rendre maîtres,
la pousser, la perfectionner, si possible.
Les uns voyaient en Le Play un sauveur. Au lendemain de
nos désastres de 1870 , chaque Français était en quête dun
sauveur, d'un homme qui indiquerait la marche à suivre pour
relever la France. Le Play fut un de ces sauveurs, et beaucoup
de gens se groupèrent autour de lui à cette époque sous l'é-
tendard de la Réforme sociale.
Les autres voyaient en Le Play un savant, capable, non
seulement de retrouver par l'observation scientifique de gran-
des vérités générales, mais aussi de découvrir par le même
moyen les vérités contingentes nécessaires à telle ou telle so-
ciété particulière ; non seulement de donner des conseils éclairés
sur la réforme, mais aussi de préciser les lois cjui président à
la formation des sociétés humaines.
Les uns pensaient cpie Le Play était un navigateur heureux
qui avait trouvé un chemin nouveau vers certaines vérités.
Les autres se disaient que les moyens employés par lui pour
établir cette route seraient efficaces pour en déterminer beau-
coup d'autres; qu'il importait de bien connaître ces moyens,
d'apprendre à se servir de cette boussole, de savoir faire son
point en mer, bien plus encore cjue de suivre docilement une
route tracée.
Les uns se retranchaient dans une sorte de monopole, comme
ces Portugais, au quinzième siècle, heureux d'avoir découvert
les Açores et le chemin du Cap.
Les autres voulaient ouvrir des chemins nouveaux.
La conciliation n'eût pas été impossible entre ces deux ten-
dances différentes, et on aurait pu concevoir ces deux genres
de disciples vivant en paix les uns avec les autres, les premiers
faisant connaître par la propagande des vérités que les seconds
se seraient attachés à découvrir par la science.
Tant que Le Play vécut, en efï'ct, il y eut entente et mutuel
appui entre les représentants de ces deux courants ; mais peu
de temps après sa mort, les disciples qui se bornaient à ré-
I
l'école de la science sociale. 149
pandi'o les coiiclusions du iMaitre virent avec scandale que des
disciples plus hardis arrivaient à mettre en lumière, par la mé-
thode d'observation des propositions qui ne figuraient pas dans
les ouvrages de Le Play. On traita alors ces propositions de
nouveautés dangereuses, on trembla pour la doctrine ; et, par
suite, la direction de la Revue qui servait d "organe aux Unions
de la' Paix Sociale et à la Société d'Économie sociale, fut enle-
vée au Directeur choisi par Le Play lui-même, M. Edmond De-
molins.
Ce fut alors que la Jeune École, comme l'appelaient ses adver-
saires, fonda une revue nouvelle, la Science sociale, et des
Cours publics indépendants, pour rester maitresse de la liberté
de son enseignement.
Aujourd'hui, après plusieurs années de vie laborieuse, la
Jeune École peut justifier son existence, non plus seulement
par des aspirations, mais par des résultats. En montrant sim-
plement quel développement elle a apporté à la méthode
scientifique dont Le Play avait jeté les bases, j'espère donner à
mes lecteurs une idée suffisante de sa raison d'être.
I. LA METHODE D OBSERVATION LEGUEE PAR LE PLAY.
L'œuvre de Le Play se compose de deux espèces d'ouvrages
d'allure très différente.
La première comprend les diverses monographies publiées
dans les Ouvriers euroj^éens. On y trouve surtout des éléments
d'observation analysés avec un grand soin, déterminés avec une
précision mathématique ; l'ensemble de ces travaux reçut jadis
de l'Académie des sciences un prix de statistique, et les budgets
des familles ouvrières observées occupent une grande partie
du texte. C'est là la l>ase de l'œuvre; c'est avec les matériaux
amoncelés dans cette longue suite d'observations que Le Play
éleva successivement les assises de son édifice.
La seconde catégorie comprend des travaux d'exposition et
de vulgarisation. Arrivé à dégager de ses observations un corps
150 LA SCIENCE SOCIALE.
de doctrines sociales. Le Play fit tous ses efforts pour exposer
ces doctrines sous une forme accessible au grand public. C'est
dans ce but qu'il publia La Réforme sociale en France, V Orga-
nisation du Travail, V Organisaticn de la Famille, la Consti-
tution essentielle de l'Humanité, enfin une série d'opuscules de
propagande destinés à porter à un public plus nombreux la
connaissance des vérités les plus urgentes à mettre en pratique
pour hâter la Réforme.
Entre ces deux genres d'ouvrages, les uns d'observation, les
autres d'exposition, il existait un lien étroit, puisque les seconds
étaient le résultat des premiers, mais ce lien très réel était in-
visible au public. Les gens qui se bornaient à lire la Réforme
sociale en France considéraient cette œuvre comme l'expression
d'une haute philosophie; adhéraient aux conclusions qu'elle
renfermait ou s'y montraient hostiles, suivant leurs idées per-
sonnelles; mais il ne leur venait pas à l'idée qu'ils eussent
sous les yeux un résultat scientifique. De là, la manière très
fausse dont fut jugé Le Play par beaucoup de ses amis. Plusieurs
venaient à lui par la seule raison qu'il défendait un certain
nombre d'idées qui leur étaient chères, faisaient litière du reste,
mais estimaient, qu'à tout prendre, sa doctrine était avantageuse
à vulgariser. J'ai connu personnellement un magistrat très imbu
des principes de notre Code Civil, qui se déclarait fervent dis-
ciple de Le Play, bien qu'il se séparât absolument de lui sur la
question du régime successoral, convaincu qu'il était de la jus-
tice du partage forcé. D'autres admettaient la liberté testamen-
taire, mais repoussaient les conclusions exposées dans la Réforme
sociale sur le rôle du Gouvernement central , etc. Bref, on dis-
cutait des doctrines au lieu de contrôler des résultats scienti-
fiques.
Il n'y aurait eu que demi-mal, si le lien scientifique qui
unissait les conclusions aux observations n'était resté caché
qu'aux disciples indifférents à la méthode et curieux seulement
de la doctrine. Malheureusement, il n'apparaissait pas non pi us
très nettement à ceux qui s'appliquaient à bien connaître la
méthode, à ceux qui s'étaient fait inscrire à la Société d'Eco-
l'kcole de la science sociale. \o\
nomic sociale avec l'intention de continuer les études de Le
Play. Il n'étciit pas aisé de suivre dans le détail le procédé
scientifique par lequel Le Play avait dégagé sa doctrine des
cléments d'observation analysés par lui.
Deux causes contribuaient à ce résultat.
La première, c'est que la vie de Le Play s'était absorbée
dans un labeur isolé, et qu'il avait dû tout naturellement
trouver pour lui-même une méthode de travail avant de songer
à l'enseigner.
Pendant plus de vingt années, ses constants efforts pour pé-
nétrer le secret de la vie des sociétés furent soutenus par le
désir de connaître les vérités utiles au salut de son pays ; quand
il fut arrivé à voir clairement les conditions de la Réforme en
France, il s'appliqua surtout à les montrer, et le souci scienti-
fique de la méthode se trouva relégué au second plan.
La seconde cause tenait à la façon dont Le Play avait dirigé
ses études sociales.
Au début, il avait cherché à observer directement les sociétés,
dans leur ensemble ; mais bientôt il s'était aperçu que ce pro-
cédé lui fournissait des résultats beaucoup trop vagues. Après
bien des tâtonnements et des essais infructueux, auxquels il a
fait lui-niême allusion dans le premier volume des Ouvriers Eu-
ropéejis, il arriva à fixer le vrai fondement de la méthode
d'observation sociale en déterminant l'objet de cette observa-
tion, la famille ouvrière.
C'était une véritable découverte. Désormais, la Science sociale
était assurée de son point de départ. Elle commençait à se cons-
tituer.
Pour Le Play, personnellement, c'était plus encore. Toutes ses
études préalables, restées confuses tant qu'il ne les avait pas pré-
cisées dans le cadre de la famille ouvrière, prenaient mainte-
nant leur valeur exacte; les contradictions apparentes se dissi-
paient; les points obscurs s'éclairaient. En fait, dès que Le Play
fut maître de l'objet propre de son observation, il put immé-
diatement tirer parti des matériaux déjà amassés par lui et com-
mença la rédaction de ses monographies de famille.
152 LA SCIENCE SOCIALE.
Entre le fondateur de la Science sociale et ceux qui devaient
plus tard continuer le travail de ces monographies, il y avait, par
suite, une dififérence de préparation considérable cjui mesure
assez exactement la difTérence des résultats obtenus. Le premier,
dominé pendant de longues années par un ardent désir de con-
naître la constitution des Sociétés, ne pouvait laisser de coté les
points importants de l'org-anisation sociale qui dépassaient le
cadre de la famille ouvrière; dans les pays étudiés par lui. Le
Play avait une idée exacte, non seulement de la vie des ateliers
et des coutumes populaires, mais de la classe supérieure, de son
action dans la commune, dans la province et dans l'Etat, non
seulement de la vie matérielle, mais de la vie intellectuelle et
morale, de l'histoire de la race, de son rang dans le monde, etc.
C'est pour y voir clair dans ces divers problèmes qu'il s'était
adonné avec passion à l'étude de la famille ouvrière. Au con-
traire, ceux de ses disciples qui remplissaient, d'après son exem-
ple, les cases diverses composant le cadre d'une monographie,
n'étaient pas guidés comme lui par une vue supérieure ; souvent
ils restaient dans le terre-à-terre d'un procès-verbal de constat,
et si leurs observations pouvaient fournir à Le Play des indi-
cations précieuses, il arrivait souvent qu'eux-mêmes n'étaient
pas aptes à en retirer le fruit. Plusieurs, après avoir conscien-
cieusement recueilli une foule de faits, restaient écrasés par le
document, remplissaient leur tâche jusqu'au bout et n'avaient
pas fait un pas dans la science. Je pourrais citer tel monographe
scrupuleux, qui ayant mis sur pied et publié une étude détaillée,
déclarait ouvertement qu'il ne croyait pas avoir fait œuvre
scientifique. La méthode des monographies lui apparaissait sim-
plement comme une tyrannie à subir par respect pour le maitre
dont il adoptait les conclusions et dont il s'appliquait à répandre
la doctrine.
Il arrivait ainsi que la Société d'Economie sociale , destinée
par Le Play à pousser en avant les études qu'il avait entreprises,
recrutait plutôt des hommes de bonne volonté, disposés à fortifier
par des observations répétées les préceptes déjà mis en lumière ,
que des hommes de science désireux de montrer par le dévelop-
I
l'école dk la science sociale. 153
pemeut de la méthode des rapports nouveaux entre les divers
phénomènes sociaux. En fait, on ne voit pas que les monogra-
phies rédigées depuis la mort de Le Play aient élargi le champ
de la Science sociale. C'est un instrument dont Le Play seul a su
se servir pour remonter de la famille ouvrière à la société, de
l'observation à la vue générale.
Au surplus, cette grave lacune est matériellement visible dans
le cadre des monographies.
Ce cadre comprend seize compartiments dans lesquels vien-
nent se placer les divers éléments d'observations relatifs à la
famille ouvrière ; c'est la partie invariable et essentielle ; mais
après cela une nouvelle série de compartiments sans objet dé-
terminé et sans nombre limité permet de placer à la suite toutes
les observations dépassant la famille, tout ce qui s'élève à la
connaissance de la société.
Tous sont rangés sous ce titre vague : Faits importants d'or-
f/anisation sociale; particularités remarquables : appréciations
générales; conclusions . Ce titre est à lui seul un aveu d'impuis-
sance. Ces faits importants d'organisation sociale, ces appré-
ciations, on ne sait où les classer, on ne sait qu'en faire. Comme
on les a rencontrés sur son chemin et qu'ils sont intéressants, on
les ajoute à la suite de son travail, pour ne pas les perdre, voilà
tout.
En somme, l'instrument fourni par Le Play pour l'analyse des
sociétés ne pouvait atteindre que la famille, il laissait au hasard,
à la perspicacité de chacun, l'étude des autres éléments sociaux.
De là un fait souvent constaté par tous ceux qui ont étudié à
fond les monographies publiées dans la collection des Ouvriers
Européens et des Ouvriers des Deux Mondes; je veux parler de
la surprenante inégalité des travaux monographiques dans les
paragraphes consacrés aux éléments d'observation dépassant la
famille ouvrière.
Dans les monographies faites par Le Play, soit seul, soit en
collaboration, ces paragraphes sont, la plupart du temps, une
mine très riche et très précieuse ; Le Play voyait par un procédé
personnel ce qu'il était utile de noter, ce qui caractérisait la
loi LA SCIENCE SOCIALE.
société étudiée, ce qui constituait réellement uu fait important
d'organisation sociale. Citons, dans la monographie des Bach/iirs
de l'Oural^ le paragraphe 18 sur les nomades de la Russie orien-
tale; dans celle des Paysans de Bousrah, les paragraphes 17 à 21
sur le régime de communauté du Haouran; dans celle de \ Ar-
murier de Solingen, le paragraphe 17 sur la constitution de la
plaine saxonne, et le paragraphe 19 sur le régime d'émigration de
la Westphalie; dans celle du Forgeron de Bus/cerud^le parag. 17
sur la constitution sociale de la Norvège ; dans celle des fondeurs
Slovaques, les paragraphes 21 et 22 où se trouve une étude curieuse
des populations Sud-Slaves, etc., etc. Beaucoup des aperçus
indiqués à la suite des monographies des Ouvriers européens
ont inspiré d'une manière visible les ouvrages postérieurs de
Le Play, et l'ont guidé dans ses travaux. Bien des fois ceux de
ses disciples qui avaient à cœur de pousser en avant la Science
sociale sont venus puiser à cette source féconde.
Tout au contraire, chez certains monographes auxquels man-
quait l'intuition, les paragraphes consacrés à des faits impor-
tiints d'organisation sociale renferment souvent des observations
puériles, ou d'un intérêt étroit, spécial. Je n'ai pas l'intention
de désobliger les personnes de bonne volonté qui les ont rédigés
et je ne ferai aucune citation; ceux de mes lecteurs qui voudront
se convaincre par eux-mêmes n'auront qu'à recourir à la collection
des Ouvriers des Deux Mondes. A côté de faits caractéristiques, ils
trouveront des détails qui ne jettent aucune lumière sur le milieu
observé et semblent indiquer que le monographe ne l'a pas
pénétré.
Tel est, en effet, un des vices de la méthode monographique au
point où Le Play l'avait conduite. Elle ne saisit pas complète-
ment une société. Elle laisse échapper des éléments d'une haute
importance, de telle manière qu'un disciple scrupuleux peut
remplir exactement sa tâche, suivre avec soin tous les préceptes
et rester aveugle sur les causes profondes de prospérité ou de
souffrance du pays où son observation a été faite.
Mais il existe dans le cadre monographique tracé par Le Play
une autre lacune grave.
l'école HE LA SCIENCE SOCIALE. loo
Non seulement ce cadre est impuissant à saisir la famille dans
ses rapports avec les éléments de rorganisation sociale qui la
dépassent, mais il ne saisit pas complètement la famille elle-
même dans son oreanisation propre. En effet, il ne contient que
des phénomènes produisant un résultat susceptible de se tra-
duire en argent.
La monographie proprement dite consiste, c'est Le Play qui
parle, dans la description de la famille résumée dans le budget
domestique {Ouvriers européens, 2" édit., t. I, p. 228). C'est
même sous cette forme de simples budgets qu'apparut la collec-
tion des monographies de Le Play dans la première édition des
Ouvriers européens.
Plus tard, en publiant la seconde édition. Le Play crut devoir
ajouter à ces budgets un certain nombre de réflexions destinées
à mettre en relief les conclusions qui s'y trouvaient contenues en
substance, mais ce n'était là qu'une glose, un texte explicatif
destiné à faciliter l'intelligence des budgets. Voici d'ailleurs
comment il s'exprime à ce sujet dans le premier volume de la
seconde édition des Ouvriers européens : « On ne saurait toute-
fois, sans tomber dans un excès de laconisme, concentrer la des-
cription d'une famille dans le budget de ses recettes et de ses
dépenses. Souvent, comme je l'ai dit, un chiffre suffit pour sug-
gérer une conclusion importante aux lecteurs qui sont enclins à
la réflexion, mais cette disposition des esprits n'est point univer-
selle. [Ouvriers européens, 2^ édition, t. I, p. 226.)
Il s'agit donc simplement d'attirer l'attention des esprits
irréfléchis sur les conclusions qui se dégagent du budget, mais
le budget seul reste la base de l'œuvre, le vrai cadre de Tobser-
vation.
En rétrécissant ainsi le champ de ses investigations, Le Play
obéissait à une habitude contractée dans ses études profession-
nelles. 11 était préoccupé de soumettre les résultats de l'obser-
vation au contrôle des sciences mathématic|ues; la balance du
budget des recettes et du budget des dépenses lui apparaissait
comme un moyen de vérifier les données de l'analyse, de les
vérifier numéric{uement ; il fut séduit par cette vérification
lo6 LA SCIENCE SOCIALE.
numérique et se trouva ainsi amené à laisser de côté les phéno-
mènes qui ne pouvant pas s'exprimer en chiffres, échappaient
à cette vérification. Au surplus, il a pris soin de nous dire lui-
même quelle fausse analogie l'avait guidé : « Le plus sûr moyen
de connaître la vie morale et matérielle des hommes ressemhle
beaucoup au procédé qu'emploient les chimistes pour mettre en
lumière la nature intime des minéraux. Une espèce minérale est
connue quand l'analyse a isolé chacun des éléments qui entrent
dans sa composition, et quand on a vérifié que le poids de tous
ces éléments équivaut exactement à celui du minéral analysé.
Une vérification numérique du même genre est toujours à la
disposition du savant qui analyse méthodiquement l'existence
de l'unité sociale constituée par une famille. » {Ouvriers euro-
péens, S*^ édit., t. I, p. 224.)
Sous l'impression de cette analogie , il avança que « tous les
actes qui constituent l'existence d'une famille d'ouvriers abou-
tissent plus ou moins immédiatement à une recette ou à une
dépense » et en conclut qu' « un observateur possède la con-
naissance complète d'une famille, lorsque ayant analysé tous
les éléments compris dans les deux parties du budget domes-
tique, il arrive à une correspondance exacte entre les deux
totaux ». ilbid.^'ç. 225.)
Il y avait là une erreur considérable , ou plutôt une série
d'erreurs.
En premier lieu, il n'est pas vrai que tous les actes qui cons-
tituent l'existence d'une famille aboutissent toujours, même in-
directement, à une recette ou à une dépense.. Par exemple, la
fonction essentielle de la famille, V éducation des enfants, ne sau-
rait s'exprimer en chiffres. Je remarque d'ailleurs qu'elle ne
figure à aucun article des budgets établis par Le Play. Il y a bien
une section IV où sont inscrites les Dépenses concernant les be-
soins moraux, les récréations et le service de santé, mais les
besoins moraux se subdivisent en trois articles précis : le Culte,
l'Instruction des Enfants, les Secours et Aumônes. De l'éducation
aucune trace. Elle se révèle en effet par une foule de faits qui
ne sauraient trouver leur place dans un budget. Rien non plus
I
l'écolk de la science sociale. 157
de l'histoire de la famille et de ses origines ; Le Play avait con-
sacré un paragraphe spécial du texte explicatif à ce sujet si
important, mais en réalité cette partie du texte n'expliquait pas
le budget, elle y était ajoutée. C'était une lacune que Le Play
avait voulu combler; mais alors que reste-t-il de l'affirmation
citée plus haut d'après laquelle le budget contiendrait tout en
puissance? De môme , le budget reste muet sur le régime de
transmission des biens auquel Le Play attachait une si haute
importance, sur une foule de traits de l'organisation familiale,
du patronage, etc..
En second lieu, si beaucoup des actes de la famille aboutissent
à une recette ou à une dépense, il faut remarquer que certains
de ces actes y aboutissent très indirectement et que la recette ou
la dépense qu'ils occasionnent n'est en aucune manière la me-
sure de leur importance. J'ouvre la première monographie de
la Collection des Ouvriers européens , c'est celle des Bachkirs,
pasteurs demi-nomades de l'Oural; j'y vois que l'instruction des
enfants coûte Ofr. 63c. par an; ces enfants sont au nombre de
trois, soit 0 fr. 21 c. par tête, et le total des dépenses s'élève à
643 fr. 36 c. [Ouv. europ., 2" édit., t. Il, p. 27.) Si je me fie au
budget, je conclus que l'instruction est à peu près nulle chez ces
Bachkirs, qu'elle tient une très petite place. Mais consultons le
texte explicatif : « Tous les enfants, y est-il dit, reçoivent les
éléments de l'enseignement primaire dans une école tenue par
le Moullah. Le goût pour l'instruction se développe de plus en
plus [IbicL, p. 4.) Plus loin, je vois [Ibid., p. 39) que le Moul-
lah donne des leçons gratuitement; c'est une partie de sa
fonction. Évidemment la physionomie du phénomène n'est pas
la même dans les colonnes du budget et dans le texte. Ailleurs,
c'est le Chiffonnier de Paris {Ibkl., t. VI, p. 259, 269 et 278), quine
fait aucune dépense concernant la religion et qui nous est repré-
senté comme « professant la religion catholique romaine et pro-
fondément imbu du sentiment religieux; il supporte avec rési-
gnation un sort peu fortuné; il remercie Dieu chaque jour de
lui avoir donné le nécessaire et se confie en lui pour son avenir.
Il aime à lire en famille la Bible ou d'autres livres religieux
T. XVII. 12
158 LA SCIENCE SOCIALE.
dont il s'est formé une petite bibliothèque. » Enfin il a été soldat
du Pape. Les zéros qui figurent dans son budget aux dépenses
concernant le culte ne sont donc pas le moins du monde l'ex-
pression de ses pratiques religieuses.
On pourrait multiplier les exemples à plaisir. Ceux que je
donne suffiront pour faire comprendre ce que je veux dire. En
fait, le budget ne manifeste dans l'instruction que le salaire du
maître d'école ou l'achat des fournitures scolaires; il nég-lige
l'instruction reçue dans la famille, les leçons du père et de la
mère, et tout cet ensemble de cultures intellectuelles qui résulte
des conditions de la vie, qui différencie si profondément l'enfant
élevé au bord de la mer, chez des Pêcheurs ou des Marins, de
celui élevé dans le fond des terres, chez des Agriculteurs ou des
Pasteurs, l'enfant élevé à la campagne de celui qui est élevé en
ville, etc., etc.. Il y a là tout un ordre de connaissances fort im-
portant. Le Play a très bien fait ressortir, dans plusieurs de ses
ouvrages, la portée considérable de cette instruction extra-sco-
laire; il a pris soin de nous dire, en retraçant les souvenirs de
son enfance et de sa jeunesse, ce qu'il avait acquis lui-même
d'abord dans la fréquentation des pêcheurs de Honfleur, plus tard
dans la société des amis de son oncle à Paris. [Ouv. europ., t. I,
p. 17etl8, 20à2i.)
De même, dans la Religion, qui est surtout une conviction, le
budget ne montre que des manifestations extérieures, des achats
de cierges, des locations de bancs et chaises, des frais de sépul-
ture. Les sommes dépensées pour ces divers objets sont-elles la
mesure de l'attachement des familles à la religion? Pas du
tout. C'est voir la religion par un bien petit côté que de la voir
ainsi.
En troisième heu, lors même que le budget s'applique à des
faits purement matériels, il ne fournit jamais qu'un des élé-
ments qui doivent entrer dans leur appréciation, celui de la va-
leur vénale. Les autres sont négligés, car ils échappent à la
vérification numérique, à la balance des budgets. Il suit de là
que l'enquête, pourtant si minutieuse, à laquelle l'observateur
doit se livrer pour obtenir un budget, nous renseigne d'une façon
l'kcole de la science sociale. 150
imparfaite. Ce n'est pas tout pour nous de savoir qu'une famille
ouvrière possède 2.000 francs d'immeubles, 3.753 fr. 50 c. de meu-
bles; ce n'est tout que pour un notaire ou un commissaire-pri-
seur uniquement préoccupés du prix de vente. L'homme qui
étudie une famille a besoin desavoir d'où viennent ces biens;
quelle est leur composition; leur mode de possession, de trans-
mission, etc., sont-ils le fruit d'un héritage? le produit de l'épar-
gne du mari? ont-ils été constitués en dot à la femme? Autant
de points qu'il faut préciser et qui n'entrent pas en compte dans
l'appréciation de la valeur vénale.
C'est bien autre chose quand l'observation porte sur des
contrées où l'appropriation des terres n'existe pas. Alors, non
seulement la valeur vénale n'est pas tout, mais elle n'est rien.
Je lis, dans la monograpliie du Bachkir, que la famille jouit d'une
petite prairie estimée llfr. 42 c., d'une grande prairie estimée
85 fr. 65 c, d'un jardin potager estimé 20 fr. 56 c, d'un champ à
chanvre et à lin estimé 28 fr. 55 c. Total, 140 fr. 18 c. [Ouv. europ.
2® édit., t. II, p. 8.) A la suite de cette estimation, à un centime
près, figure la note suivante : « Les prairies et les champs
dont jouit chaque famille ne lui sont attribués en propre que
pour une période de quinze années; après ce délai, l'autorité
municipale procède à une nouvelle distribution. « Autrement
dit, on ne vend pas la terre dans ce pays-là; on la partage
périodiquement. iMais alors qu'est-ce donc qu'une prairie de
11 fr. V2c.?
Il résulte clairement de ces diverses considérations que l'étude
de la famille ouvrière, pas plus que l'étude de la société, ne peut
se renfermer dans les limites étroites du budget domestique.
Frappé à la fois de la fécondité de l'observation monographique
et des imperfections de la méthode à laquelle Le Play l'avait
soumise; constatant d'ailleurs que Le Play avait enregistré dans
ses ouvrages une foule de faits importants sortant absolument
du cadre fixé par lui et qui avaient servi de base à ses conclu-
sions , M. de Tourville entreprit de coordonner ensemble les
différents ordres de faits sociaux,, d'en fixer les rapports les plus
proches, et d'aboutir ainsi à un plan d'analyse, à une nomen-
1G0 LA SCIENCE SOCIALE.
clature propre à g-uider les recherches des monographes. 11 s'a-
gissait, en somme, de combler les deux lacunes que nous avons
signalées, de saisir complètement la famille ouvrière dans ses
fonctions diverses et, par la famille ouvrière, la société elle-
même.
II. l'oeuvre de m. HENRI DE TOURVILLE.
Le trait le plus caractéristicjue de ce nouveau cadre mono-
graphicjue, celui qui le distingue dès le premier abord du cadre
proposé par Le Play, c'est cjue toutes ses différentes parties sont
étroitement liées entre elles.
Ainsi que nous l'avons déjà dit. Le Play avait conçu la mo-
nographie comme un budget de recettes et de dépenses accom-
pagné de deux commentaires explicatifs. Le premier de ces
commentaires portait le titre général à' Observations préliminai-
res; c'était comme une entrée en matière, destinée à faciliter
l'intelligence du budget. Le second, sous le nom de Faits impor-
tants d'organisation sociale, permettait au monographe de mettre
en lumière les appréciations quelconques que l'étude de la fa-
mille lui avait suggérées et qui ne trouvaient pas place ailleurs.
Il y avait là comme un aveu d'impuissance à classer certains
phénomènes c[ue Ton reconnaissait importants.
Dans la Nomenclature de M. de Tour ville, rien de semblable.
Les vingt-cinq grandes classes de faits sociaux qui la composent
figurent chacune à leur place dans l'ordre de leur complication
de plus en plus grande, chacune se rattachant à l'autre par un
rapport actif et réel, par son rapport le plus proche. Rien n'é-
chappe; aucune explication préalable n'est requise, pas plus
qu'aucune conclusion ne vient s'ajouter au hasard. En effet, les
premiers phénomènes étant les moins compliqués, les plus sim-
ples, on ne saurait présenter aucune explication qui pût les
rendre plus facilement saisissables ; quant aux conclusions, elles
trouveront leur place aux phénomènes plus compliqués qu'elles
affectent. Toutes feront corps avec la monographie.
l'école de la science soclvle. 101
Bien entendu, c'est la famille ouvrière qui reste comme la
hase de l'oljservation. C'est elle que le monographe doit étu-
dier, et la première chose qu'il ait à se demander, à son sujet,
la plus simple, la plus matérielle est celle-ci : « De quoi vit
cette l'amille? » Autrement dit quels sont srs moypns d'existence?
C'est l'idée du hndget des recettes de Le Play.
Mais dans la réponse à cette question toute matérielle, il entre
uue foule d'éléments non appréciables en argent. Entre deu.v
familles possédant des ressources annuelles évaluées au même
chiffre, il peut exister des différences sociales telles, au seid
point de vue de ces ressources , que chacune d'elles représente
un type extrême d'opposition par rapport à l'autre.
Certaines familles vivent des productions spontanées fournies
par le Lieu où elles habitent. Telles les familles des pasteurs,
des pêcheurs, ou des chasseurs. Tels les sauvages africains qui
se nourrissent de bananes.
Un grand nombre, tout en possédant d'autres ressources,
tirent un avantage appréciable de l'herbe des pâturages, du
poisson des rivières ou de la mer, des animaux sauvages, du
bois des forêts et autres produits immédiatement utilisables.
Enfin, celles qui ne jouissent d'aucune de ces productions
spontanées du sol trouvent encore dans le sol la matière pre-
mière de leur industrie : l'agriculteur transforme le sol lui-
même; le maçon et le charpentier y prennent la pierre et le
bois; le mineur y trouve la houille ou les métaux précieux; le
tisserand, le forgeron, le tailleur, le cordonnier s'appliquent à
transformer des produits livrés plus ou moins directement par
le sol ; le commerçant échange ces produits plus ou moins trans-
formés; tous ont donc avec le Lieu une certaine relation qu'il
faut déterminer.
Il importe de la déterminer exactement, car de cette relation
plus ou moins étroite va dépendre un caractère important de
la famille et de la société qu'elle représente. Le pasteur de la
Grande Steppe asiatique, qui vit de son troupeau, dépend entiè-
rement des conditions du Lieu: il ne les transforme pas; la
société à laquelle il appartient est une société simple; tous ses
162 LA SCIENCE SOCIALE.
moyens d'existence sont fournis directement et très simplement
par lo Lieu. Au contraire, l'ouvrier anglais de la région de Man-
chester vit du salaire payé par son patron et ne parait avoir
dans ses Moyens ci existence aucun rapj)ort avec le Lieu. C'est à
l'aide de nombreux intermédiaires commerciaux et sous la di-
rection d'un manufacturier, qu'il élabore les laines d'Australie ,
les cotons des Etats-Unis ou des Indes A l'aide d'autres inter-
médiaires et sous la même direction, il utilise la force motrice
fournie par le charbon anglais, et c'est, en somme, parla présence
de ce charbon dans le sous-sol de l'Angleterre qu'il est en com-
munication avec le Lieu qu'il habite. Sa relation avec le Lieu
est donc très indirecte, très compliquée et très faible. Il repré-
sente un type extrême de société compliquée.
Ainsi, tandis que, pour les familles observées dans les sociétés
simples, les moyens d'existence trouveraient leur place entière-
ment au Lieu; pour les sociétés compliquées, ils s'en éloigne-
raient de plus en plus. La nomenclature les classe précisément
dans l'ordre de cet éloignement croissant.
Et d'abord le Travail. Plus on s'ingénie, plus on prend de
peine pour transformer les conditions du lieu, plus on s'éloigne
de la s'wiple récolte des productions spontanées, le plus élémen-
taire des travaux. C'est lui qui figure en tète du tableau du
Travail, puis viennent Y Extraction qui tire du sol directement
ses produits, par exemple la culture ou l'art des mines, la Fa-
brication qui les transforme, les Transports qui les distribuent.
Mais les familles tirent aussi des moyens d'existence de res-
sources accumulées sous forme àe propriété, de biens mobiliers,
de scdaire, cVéparcjnc. De là, quatre nouvelles classes de faits qui,
jointes au Lieu, et au Travail nous donnent les six grandes divi-
sions des Moyens d'existence.
Nous savons ainsi de quoi vit la famille ; il nous faut mainte-
nant connaître son organisation, sa composition, les rapports de
ses membres entre eux; c'est l'objet du tableau intitulé la Fa-
mille ouvrière. Puis vient la question du mode d'existence. Cette
famille, que nous avons examinée d'abord dans son atelier et
que nous venons de décrire à son foyer, comment utilise-t-elle
I
l'école de la science sociale. JG3
matériellement ses ressources? Quel est le mode de se nourrir,
de se loger, de se vêtir, de se soigner, de s'amuser? C'est tout
le budget des dépenses de Le Play, avec le texte explicatif qui
le concerne.
En dehors du courant ordinnire de la vie de la famille que
nous connaissons par ces huit premiers tableaux, il y a un ordre
de faits très important qui la concerne seule, mais dont l'action
ne se produit qu'à des intervalles irréguliers, ce sont les Phases
de son existence, les événements qui marquent une époque dans
sa vie: mariages, naissances, maladies, entreprises nouvelles,
morts, etc. Ils trouvent tout naturellement leur place ici, et la
description de la famille ouvrière proprement dite est close
avec eux.
Restent tous les groupements superposés à la famille ouvrière,
ceux qui la complètent d'une manière quelconque, le Patronage
et les Auxiliaires, Commerce , Cultures intellectuelles, Religion,
répondant à des besoins supérieurs, matériels, intellectuels ou
moraux; les Associations libres, qui gèrent les intérêts pour les-
quels leurs Membres se sont volontairement unis; enfin les As-
sociations forcées qui nous conduisent à Texamen de la vie pu-
blique dans ses diverses subdivisions. Nous sommes ainsi montés
de l'observation directe de la famille ouvrière à l'étude de tous
les faits sociaux qui viennent agir sur elle d'une manière ou
d'une autre, même les plus éloignés et les plus compliqués.
Toutefois, nous n'avons encore vu la société que dans son ter-
ritoire national, il nous faut maintenant la considérer au dehors
dans son Expansion, dans ses rapports actifs avec le reste du
monde.
Nous devrons aussi nous préoccuper de ses rapports passifs,
c'est-à-dire de l'action de Y Étranger sur elle. Arrivés à ce point,
nous aurons en main tous les éléments nécessaires pour com-
prendre Y Histoire de la Race et pour marquer le Rang qu'elle
occupe dans le monde. C'est comme la Synthèse des différents
classements que la détermination de chaque trait observé nous
aura fournis, la conclusion suprême de l'œuvre monographique.
Je demande pardon à mes lecteurs du raccourci exagéré que
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l'kcole hf. la science sociale. i()5
j'ai dii employer pour mettre sous leurs yeux, avec un minimum
de commentaires, la simple indication des vingt-cinq grandes
classes de faits sociaux qui composent la classification. Cha-
cune de ces vingt-cinq classes est subdivisée elle-même avec un
grand détail qui aboutit, en fin de compte, à un total de quatre
cents termes environ pour l'ensemble de la classification. Un
des professeurs de notre École, M. Robert Pinot, expose chaque
année devant un public d'élèves d'élite la signification de ces
termes, leur enchaînement scientifique et tout le mécanisme
de ce merveilleux instrument. 11 m'est impossible même d'énu-
mérer ici, dans les étroites limites d'un article, tous les éléments
que l'analyse sociale est ainsi mise à même de dégager par l'ob-
servation monographique. J'espère cependant que les grandes
divisions de ce vaste cadre, où rien n'est laissé à la fantaisie ou
au hasard, où chaque terme est, pour ainsi dire, appelé à sa
place par un enchaînement visible, donneront à ceux qui me
liront l'impression d'un réel progrès scientifique sur les budgets
de famille accompagnés de commentaires qui furent la forme
première de la monographie.
Grâce à ses procédés d'analyse plus parfaits, la méthode nou-
velle permet plus de souplesse dans l'exposition des faits observés.
La classification guide le monographe assez sûrement dans ses
recherches pour se dispenser de le guider dans sa rédaction. C'est
encore un avantage important sur l'ancien cadre du budget ex-
pliqué et commenté.
Jamais il n'est entré dans la tête de M. de Tourville que toute
étude sociale devait commencer par la description du Lieu, puis
de continuer dans un ordre invariable , par celle du Travail , de
la Propi'iété, etc. Au contraire, toutes les monographies publiées
dans les Ouvriers des Deux Mondes se divisent exactement en un
même nombre de paragraphes, intitulés de la même manière, se
suivant d'après une règle fixée d'avance. Il en résulte une mono-
tonie déplorable. C'est un grave inconvénient, car on écrit géné-
ralement pour être lu, et si on décourage le lecteur, on manque
forcément son but; mais il y a un inconvénient beaucoup plus
grave encore, c'est que cette uniformité de plan dispense le mo-
166 LA SCIENCE SOCIALE.
nographe de voir la société qu'il décrit. Il lui est loisible de
noter à la suite les uns des autres les éléments d'information
qu'il a recueillis, sans en découvrir et sans en montrer le lien,
sans savoir quels sont ceux qui ont une importance réelle et ceux
qui tiennent une place secondaire , sans comprendre ce qui fait
la force et la faiblesse du milieu observé, sans mettre le doigt sur
le grand ressort qui actionne tout le reste, qui détermine et ca-
ractérise le mouvement général de la société. Le monographe
de l'ancien système peut n'être qu'un manœuvre , déchargeant
dans une suite de cases déterminées les brouettées de matériaux
qu'on lui a commandé d'y placer; le monographe de la nouvelle
École sera incapable de mettre son travail sur pied s'il ne voit
pas la scène à faire, s'il n'a pas pénétré la raison d'être des faits
relevés par lui. La nomenclature nous sert pour y voir clair;
quand elle nous a rendu ce service, nous devons ensuite prouver
que nous y voyons clair en exposant nos observations d'après la
manière dont nous les voyons.
Une comparaison fera mieux saisir la différence des deux mé-
thodes. Supposez que l'on vous ait chargé de décrire les monu-
ments historiques de Paris ; vous ferez sagement, si vous voulez
vous rendre un compte exact de leur construction, de guider votre
enquête par un plan rationnel, par exemple d'examiner d'abord
les fondations de l'édifice , les précautions prises pour en assurer
la solidité, puis de remonter ensuite jusqu'à ses parties supé-
rieures en notant la manière dont le gros œuvre a été exécuté;
vous inscrirez soigneusement sur votre carnet la nature des ma-
tériaux employés tant dans les murailles que dans la charpente,
le genre de mortier qui a aggloméré les pierres, les procédés
d'assemblage qui unissent les bois, puis vous passerez à l'examen
de la décoration intérieure, etc. Voilà le travail qu'il vous faudra
faire, mais allez-vous l'imposer à votre lecteur? Non certes. Si
vous avez compris votre édifice , vous saurez pourquoi tel ou tel
détail d'architecture s'y trouve, vous ferez la part de la destina-
tion, de l'époque, des ressources locales. Si vous décrivez une
église, vous commencerez par me le dire; de même si c'est un
théâtre, un palais, un ouvrage de défense, une maison particu-
l'école de la science sociale. 167
lièrc, et selon les cas, vous in'expli(|uercz qu'elles étaient, à l'é-
poque où l'édifice a été construit, les habitudes religieuses, quel
public fréquentait le théâtre, comment vivaient les souverains,
où en étaient l'art et les conditions de la guerre , comment on
comprenait la vie de famille. En effet, c'est en vue de cela que le
monument a été bâti , c'est à cela qu'il doit son existence et sa
physionomie; c'est le fait à mettre en lumière et autour duquel
tous les autres détails de votre étude viennent se grouper. Si vous
n'arrivez pas à vous rendre maître de votre sujet pour découvrir
le fait capital qui domine tous les autres, vous ne m'intéresserez
que si je suis maçon ou architecte.
De même, une société est construite en raison de la formation
antérieure et des nécessités présentes de ceux qui en font partie ;
c'est à cela qu'elle doit son existence et sa physionomie ; c'est le
fait à mettre en lumière et autour duquel tous les détails d'une
étude sociale viennent se grouper; si vous ne dégagez pas ce fait
capital, vous ne m'intéresserez que si je suis statisticien ou écono-
miste de profession.
Mais, si elle laisse à l'exposition toute sa liberté d'allures, la
classification la guide d'une façon très précieuse en permettant
de saisir promptement tous les aboutissants d'un fait donné et
de déterminer son intérêt.
Avec elle , il devient facile de suivre cette règle primordiale de
l'observation et de l'exposition, savoir qu'aucun phénomène ne
doit être présenté sans qu'on en montre la portée. La plupart du
temps , il influe sur plusieurs éléments , mais il en est un sur
lequel son influence est plus importante ; c'est celui-là qu'il faut
dégager; puis viennent les éléments secondaires, chacun en leur
rang. En déterminant ainsi la portée de chaque fait observé, on
fixe tout naturellement la place qu'il occupe dans l'ensemble.
Cette place n'est pas la même dans tous les cas. Par exemple, si
vous décrivez une famille de pasteurs nomades, vous verrez bien
vite que toute leur existence est dominée par le Lieu. Ils subissent
toutes les conditions de climat, de faune et de flore complète-
ment, S()ns rien modifier par le travail de la culture, sans se dé-
fendre contre les intempéries par d'ingénieux systèmes de cons-
168 LA SCIENCE SOCIALE.
traction , de cliaiiÛage, etc. Vous aurez plus à insister sur les
productionsspontanées du sol dont ils vivent, que si vous étudiiez
une famille d'ouvriers parisiens, et vous saurez quel développe-
ment vous devez donner à votre description par l'intérêt même
que Tctude vous révélera. Ainsi votre observation se présentera
au puIdHc dans un ordre rigoureusement scientifique, puisque cet
ordre sera déterminé par les résultats de l'analyse , mais cet
ordre sera spécial à votive sujet , non général et uniforme.
Cette manière de procéder exige du monographe un travail
personnel considérable, qui le conduit à une vue pénétrante de
la société. Elle a aussi Favantage d'intéresser le lecteur et de
l'initier à la méthode ; de lui montrer constamment les rapports
de cause à effet, au lieu de lui mettre sous les yeux une énunié-
ration de faits; elle fait son éducation.
Dans la plupart des monographies de l'ancien type, on débute
par cette phrase. « La famille observée habite par tels degrés de
latitude et de longitude ». Eh bien, je vous le demande, qu'est-
ce que cela dit à la plupart des lecteurs? peu de chose assuré-
ment. Qu'est-ce que cela dit même à beaucoup de monographes?
Et si cela leur fournit une indication sociale, pourquoi n'ont-ils
pas le soin de la divulguer au public? Par elle-même, cette cons-
tatation matérielle est de la Géographie pure ; elle ne devient de
la Science sociale que si vous m'en montrez l'intérêt , si , par
exemple, vous m'expliquez que nous nous trouvons au-dessus de
la limite de la végétation forestière, ou sous l'action d'un grand
courant atmosphérique qui va influer sur les productions du sol,
ou sous un climat tropical, que sais-je encore? Certes, ce n'est
pas chose indifférente au point de vue social que de vivre à
l'Equateur ou au Pôle, mais encore faut-il qu'on me dise quelle
action va exercer la situation donnée ; il faut aussi qu'on me le
dise à l'endroit où cela m'intéresse, par exemple, quand je ren-
contrerai un phénomène modifié par cette situation ; sans cela,
que m'importe , à moi que votre observation ait lieu par kW de
latitude Nord?
L'œuvre accomplie par M. de Tourville aboutit, en résumé,
d'une part, à une analyse plus complète, à des classements plus
l'école de la science soclvle. 169
féconds ; d'autre part, à une exposition à la fois plus scientifique
et plus intéressante.
Mais le nouvel instrument exige , nous l'avons dit , de la part
de celui qui s'en sert , un travail plus personnel , un effort plus
intense. C'était une première raison pour qu'il eût des ennemis.
En second lieu, il conduit à des résultats nouveaux : ceux des
disciples de Le Play qui voyaient en lui, non le fondateur d'une
méthode à développer, mais le champion d'un certain nombre
d'idées, ne pouvaient pas adopter sans méfiance un procédé des-
tiné à modifier certaines de leurs opinions.
Telle fut la vraie cause de la séparation entre l'ancienne et la
nouvelle école.
Je voudrais maintenant montrer au public américain , par un
exemple tiré des États-Unis eux-mêmes, le progrès amené dans la
connaissance des sociétés par l'adoption de la méthode nouvelle.
Le Play avait essayé de déterminer, dans certaines catégories
de faits sociaux, une foule déclassements partiels. C'est ainsi qu'il
avait exposé, dans la Réforme sociale en France^ les deux types
principaux de la propriété; tî^ois type^ dans les régimes de suc-
cession; troh types principaux dans la famille; deux classes de
petits propriétaires; quatre sortes de grands ateliers; les deux
formes de l'Association ; les deux sortes de communautés ; les six
Catégories de corporations, etc..
Mais son instrument d'analyse n'était pas assez exact, ni assez
complet, pour lui permettre de coordonner ensemble les espèces
ainsi déterminées, de sorte qu'il manquait précisément à ses clas-
sements la vérification, le contrôle scientifique, qu'il avait cru
trouver dans la balance des budgets : une société décomposée
par ces difiérents procédés de classement ne se retrouvait pas en-
tière quand on les ajoutait les uns aux autres.
Il résulta de cette imperfection de l'analyse et de cette série
incomplète et non contrôlée de classements que plusieurs espèces
déterminées par Le Play se trouvèrent faussement définies. Les
caractères auxquels il s'était attaché n'étaient pas les caractères
déterminants .
470 LA SCIEINCE SOCIALE.
Par exemple, il avait distingué trois types de familles, la fa-
mille patriarcale^ la famille-souche et \di famille instable, d'après
le système de transmission auquel elles avaient recours à chaque
génération pour la disposition de leurs biens, au lieu de les dis-
tinguer par l'éducation qu'elles donnaient à leurs enfants, ce qui
est leur fonction essentielle.
Et l'effet de cette erreur n'était pas purement spéculatif.
Le Play avait vanté l'organisation familiale des Anglo-Saxons
parce qu'elle comporte la liberté testamentaire, la transmission
intégrale du domaine familial, caractéristiques pour lui de la fa-
mille-souche; par suite , il appliquait faussement les qualités de
la famille-souche à tous les types où la transmission intégrale du
domaine avait lieu, confondant ainsi sous une même dénomina-
tion et dans une même louange des espèces de familles beaucoup
moins vigoureuses les unes que les autres. Il fut ainsi conduit à
attribuer la même valeur aux émigrants basques ou auvergnats
qui n'ont jamais fondé une seule colonie où que ce soit, et aux émi-
grants Scandinaves et anglais qui ont joué un rôle si considé-
rable dans la Constitution sociale de l'Europe occidentale et du
Nouveau Monde. D'autre part^ il ne reconnaissait plus la famille-
souche là où, sous l'empire de certaines circonstances, elle ne
pratique pas la transmission intégrale. C'est ainsi qu'il fut amené
à prédire la décadence prochaine de l'Angleterre et à juger très
faussement les États-Unis d'Amérique.
Pour lui, la force de l'Angleterre était dans son attachement à
certaines formes qui paraissent aujourd'hui menacées; il s'alar-
mait de leur disparition probable, sans s'npercevoir que les qua-
lités sociales qu'il avait justement louées dans sa constitution
étaient indépendantes des formes sous lesquelles il les avait ob-
servées, qu'elles tenaient non pas à tel système de transmission,
à tel régime politique, mais aux aptitudes développées chez les
jeunes gens par cet ensemble de faits qui constitue l'éducation.
Vis-à-vis des États-Unis, son erreur fut plus marquée encore.
Là, la famille-souche était complètement méconnaissable pour
lui. Plus de transmission intégrale du domaine ou de l'industrie.
L'Américain, qui, la plupart du temps, change de métier plusieurs
l'école de la science sociale. 171
fois dans sa vie, ne peut pas avoir un vif souci de sauvegarder à
la génération qui le suivra une situation que lui-même abandon-
nerait probablement s'il vivait. Cela tient aux circonstances
mêmes au milieu desquelles il se trouve, à l'abondance du sol
disponible, à la multitude des occasions favorables qu'il rencon-
tre. Il résulte de là une certaine instabilité matérielle, marque
d'une société qui se forme, non d'une société qui décline; mais Le
Play, s'attachant aux systèmes de transmission pour déterminer
les espèces de familles , englobait dans une même réprobation la
famille américaine , où personne ne continue l'œuvre paternelle
parce que chacun a su se créer une vie indépendante, et la fa-
mille instable où personne ne continue l'œuvre paternelle parce
que chacun compte pour vivre sur un lambeau de son patri-
moine.
Trompé par cette fausse apparence, influencé de plus par le
spectacle des graves désordres politiques dont la vie publique
est le théâtre dans l'Union Américaine, Le Play jugeait les États-
Unis avec une grande sévérité et, je ne crains pas de le dire, avec
une réelle injustice.
Dans la lettre-préface publiée par lui en tête de l'ouvrage de
M. Claudio Jannet sur les États-Unis contemporains^ il insiste à
plusieurs reprises sur la décadence morale de V Union, et il lui
prédit un abaissement prochain, si elle ne revient pas à de meil-
leures pratiques.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer à des Américains ce que
ces prévisions avaient d'erroné. Ayant eu, il y a trois ans, l'oc-
casion de faire aux États-Unis un voyage d'études sociales, j'en
suis revenu avec une conviction directement opposée à celle-là.
Si j'ai eu souvent à constater de graves lacunes et des désordres
certains, l'impression reçue de ces causes de faiblesse a toujours
été plus que contrebalancée chez moi par le sentiment profond
de l'énergie, de la vitalité de la famille américaine, parla ma-
nière merveilleuse dont elle répond à son but, en fournissant à la
nation un constant apport de jeunes gens capables de faire leur
chemin eux-mêmes, de conquérir leur place au soleil.
Et tandis que l'observation me révélait à chaque instant des
172 LA SCIENCE SOCIALE.
preuves évidentes de force dans la nation et dans la famille, la
Science sociale me guidait dans la recherche des phénomènes ca-
ractéristiques dont j'avais hesoin pour éclairer ma marche, sans
l'entraver jamais parle classement inexact qui avait causé l'illu-
sion de Le Play.
D'autres ohservations poursuivies à l'aide de la méthode nou-
velle en différents pays nous amenèrent ainsi bientôt à substituer
à la classification établie par Le Play une classification nouvelle,
basée non plus sur la transmission des Biens mais sur F aptitude
des enfants à la véritable indépendance . D'après cette classifica-
tion, la famille américaine prend place tout naturellement dans
le type le plus énergique où les faits observés marquent son rang.
J'ai cité ce trait pour indiquer au public américain la portée
pratique d'un classement plus juste et d'une analyse plus exacte
sur les études sociales; mais ce n'est là qu'un exemple destiné à
ouvrir les yeux des amis de la Science sociale sur l'importance
du développement donné par M. de Tourville à la méthode fon-
dée par Le Play.
Il importe aussi de remarquer que les modifications apportées
aux conclusions, ou aux classements de Le Play, par l'usage de
l'observation, sont le plus bel hommage qu'on puisse rendre à sa
mémoire.
Le Play a voulu trouver une boussole pour se reconnaître dans
l'étude des sociétés. Nous n'avons qu'une ambition, celle de per-
fectionner son instrument par \e procédé qui l'a aidé à le décou-
vrir.
Une pareille tâche ne se conçoit pas sans les accidents, les
naufrages individuels qui sont la part de la faiblesse humaine.
Nous ne nous étonnerons donc pas de nous tromper, et la cons-
tatation de nos erreurs n'ébranlera en rien notre foi dans la mé-
thode. Nous aurons même la consolation de penser qu'une fausse
hypothèse démontrée telle est un acheminement vers la vérité ,
qu'on peut rendre service à la vérité en se méprenant de bonne
foi , et qu'ainsi tout effort loyal guidé par la science aboutit direc-
tement ou indirectement à un résultat utile.
C'est pourquoi nous souhaitons de voir tous les esprits sincères
L ECOLE llE LA SCIENCE SOCIALE.
IT.i
et éclaires coopérer à l'œuvre que nous avons entreprise d'étu-
dier méthodiquement les faits sociaux. Cette œuvre est immense,
elle nous échappe , elle dépasse de beaucoup nos forces , notre
temps, nos connaissances personnelles ; nous ne pouvons donc
pas songer à être les gardiens jaloux d'un procédé, à exploiter un
brevet; nous convions, au contraire, tous ceux qui ont le souci
de la vérité à unir leurs efforts aux nôtres.
i
Paul de RousiERS.
13
EN ITALIE.
IV.
DE ROME A NAPLES (1).
I.
Pourrais-je quitter Rome sans parler des arts, bien que j'aie
déjà effleuré ce sujet à propos de Florence?
Une chose frappe tout d'abord l'esprit : tandis que la patrie du
Dante était si féconde en génies, les États de l'Église n'en pro-
duisaient pas. Quels sont, en effet, les grands artistes de la Renais-
sance? Les premiers en date sont Nicolas et Andréa de Pise (1),
toscans par conséquent, qui naquirent au treizième siècle. Puis
Cimabué (2), Arnolfo de Cambio (3), Giotto (4), le peintre d'Assise
etderArenadePadoue,tous trois florentins, de même que Taddeo
Gaddi (5). Orcagna (6), Stefano Fiorentin. Voici maintenant
les Siennois : Guido Sanese, Sincoue di Martino (7), Duccio (8),
Jacopo délia Quercia (9), Pietro et Antonio Lorenzetti), le pre-
mier, auteur probable du Triomphe de la Mort au Campo Santo
de Pise. Le quinzième siècle commence : c'est le siècle de Ghi-
berti (10), le scultpeur fameux des portes du Raptistère, « dignes
de fermer le Paradis » ; de Rrunelleschi (11), l'architecte de la
(1) Voir les précédents articles dans les livraisons de novembre et décembre 1893
et janvier 1894.
(1) (P-1278) et (?-1349). — (2) (1240-1302). — (3) (1240-1311). — (4) (1276-1337). —
(5) (1300-1366). — (6) (1308-1368). —(7) (1283-1344). — (8) (1285-1382). — (9) (1374-
1438). — (10) (1318-1455). — (11) (1379-1446).
KN ITALIE. 173
coupole de Santa Maria del Fiorc, de Donatcllo (1), de Fra An-
g-elico (2), de Fra Benedetto, d'Andréa del Gastagno (3), de
Paolo Uccello (V), l'inventeur de la perspective en peinture; de
Masaccio (5), dont les fresques du Carminé servirent de premier
modèle à Michel-Ange; d'Alberti (6), appelé à Rome par Nico-
las V et à Rimini par Sigismond Malatesta pour y élever le
temple de San Francesco; de Lorenzo Monaco, de Fra Filippo
Lippi (7), de Benozzo Gozzoli (8), le disciple de l'Ang-elico;
d'Antonio et de Bernardino Rosellino (9) ; de Luca délia Rob-
bia (10) et de son neveu Andréa (11); de Mino et d'Andréa de
Fiesole (12); d'Antonio et de Pieso Pallaiaolo (13) ; de Ghirlan-
daio (U); de Sandro Botticelli (15); de l'Albertinelli (16) et
de Lorenzo di Credi (17). Ce sont tous des Toscans ainsi que
Antonio di San Gallo (18), Sodoma (19), Fra Bartolommeo (20),
Léonard de Vinci (21). Andréa delSarto (22), Luca Signorelli (23)
et Benvenuto Cellini (2i), Raphaël (25) et Michel- Ange (26),
enfin, étudièrent à Florence avant de peindre à Rome les Cham-
bres et la Sixtine .
Tous les artistes de la Renaissance viennent de défiler devant
nous : le Pérugin, Francia, Jules Romain, le Primatice man-
quent seuls; ce sont les seuls, en effet, qui ne soient pas toscans.
L'école vénitienne aussi est restée à l'écart ; mais Venise est dans
l'Italie un monde à part, qui n'eut sa Renaissance qu'un demi-
siècle après le règ-ne de Laurent le Magnifique.
De cette longue et complète énumération il ressort que l'Agro
Romano était aussi infertile en grands hommes qu'en moissons.
Nous saisissons donc bien quelle est, à ce point de vue, la diffé-
rence importante entre Rome et Florence.
Trois éléments, nous l'avons indiqué, sont nécessaires pour
favoriser le développement de l'art : la vie urbaine, la richesse,
(1) (1386-1466). — (2) (1387-1455). — (3) (1390-1457). — (4) (1397-1475). — (5)
(1401-1428). — (6) (1405-1472). — (7) (1412-1469). — (8) (1420-1497). — (9; (1427-
1478).— (10) (1400-1482).— (11) (1435-1528). —(12) (1431-1481). —(13) (1429-1498).—
(14) (1449-1494). — (15) (1446-1510). — (16) (1474-1515). — (17) (1459-1537). — (18)
(1445-1516). — (19) (1480-1549). — (20) (1475-1517). — (21) (1452-1519). —(22) (1487-
1531). — (23) (1441-1523). — (24) (1500-1572). — (25) (1483-1520). — (26) (1475-
1564).
176 LA SCIENCE SOCIALE.
l'existence d'une classe douée de loisirs. (>es trois éléments, dont
le dernier fit défaut à Gènes, se rencontrèrent à Rome aussi bien
qu'à Florence. Mais, à Florence ils étaient le fruit naturel du
commerce et ce fruit mûrit plus tôt, parce que la cause de la
prospérité était plus ancienne. A Rome, au contraire, la richesse
et l'oisiveté ont une origine factice et plus récente ; elles aug-
mentent à mesure que le pouvoir temporel grandit. Les Médicis
étaient déjà tout-puissants alors que l'Église sortait à peine du
grand schisme d'Occident. Rome, en effet, n'était pas un centre
commercial; elle ne prit quelque importance que très tard, quand
la papauté s'y fixa définitivement. C'est alors que les papes et
les cardinaux, instruits et riches, imitèrent naturellement les
princes des autres États. Comme il n'y avait, dans le Patrimoine
de Saint-Pierre, ni marchands, ni parvenus, le luxe y était in-
connu : pourtant, pas la moindre de ces boutiques d'orfèvres, si
nombreuses à Florence et où se sont formés les artistes qui pas-
sèrent ensuite au service des souverains pontifes. Au moment
même où Florence déclinait, au point de vue commercial, par
suite de la prise de Constantinople et de la découverte de l'Amé-
rique, Rome s'élevait rapidement, parce que ces événements ne
l'atteignaient pas; les aumônes de la catholicité affluaient dans
les caisses pontificales, tandis que Laurent le Magnifique faisait
banqueroute. Les papes, hommes de goût et riches de l'or des
fidèles, attiraient peintres, sculpteurs, architectes, mosaïstes, cise-
leurs, orfèvres, par leurs libéralités et leurs bonnes grâces.
Voilà pourquoi Rome finit par éclipser Florence et par recueillir
dans son sein Raphaël, Michel-Ange, Cellini et tant d'autres gé-
nies qu'elle n'avait point enfantés.
Elle n'était que la ville du pape et rien de plus; aussi res-
sent-elle chaque coup qui frappe la papauté, comme si c'était
elle-même qui le reçût : tant que la Curie fut à Avignon, Rome
n'était plus que l'ombre d'elle-même. Les Colonna et les Orsini
ravageaient tout, ville et campagne; les brigands infestaient
les rues et les routes; bref, la ruine était complète. Avec Gré-
goire XI (1377), l'espérance revient. Le gouvernement n'est pas
encore assez fort pour maintenir l'ordre; mais, après la dépo-
I
EN ITALIE. 177
sitioD de Jean XXUl et l'électiou de iMartia V, le pouvoir apos-
tolique est remis à des mains plus fermes et, sous Nicolas V (1),
la Renaissance prend définitivement possession de la Ville Éter-
nelle : le rôle que les Princes-Marchands jouaient à Florence sera
joué ici par les Princes de l'Église. Comme les Romains ont
toujours beaucoup aimé la pompe, les beaux dehors et le luxe,
l'opinion publique soutenait les papes qui construisaient des
églises et donnaient au culte un grand éclat extérieur. Déjà le
Florentin Ghiberti avait ciselé une tiare magnifique pour Mar-
tin V (1417-1431), qui avait des mœurs simples et une table
frugale. Eugène IV (1431-1449), son successeur, menait chez
lui une existence austère; dans les cérémonies publiques il dé-
ployait, au contraire, un grand faste. Nicolas V, le protecteur de
Bernardo Rosellino et de l'Alberti, donne aux beaux-arts une
nouvelle impulsion. En 1458, Éneas Sylvius Piccolomini succède
à Calixte IIl; il continue dignement l'œuvre de Nicolas (2). Paul II
(1464-1471) ne déroge pas à la tradition. « Comme les empe-
reurs romains, il gouvernait le peuple et s'en faisait aimer en
lui assurant du pain par la création de greniers d'abondance
et en lui prodiguant les spectacles. » C'est bien là un trait ty-
pique du gouvernement romain ; aussi ne nous étonnons-nous
pas de la manière dont fut accueilli Adrien VI d'Utrecht, élu
à la mort de Léon X (1522). Ce rural Hollandais ne compre-
nait rien à la société romaine; on l'appelait le « Barbare » et
on ne lui épargnait aucune moquerie, aucune humiliation. Con-
duit au Vatican, il jeta à peine un regard distrait au Laocoon,,
« cette idole », se logea au dernier étage, et réduisit à dix le
nombre de ses palefreniers; Léon X en avait cent. Aussi, chacun
le fuyait-il comme s'il eût été jettatore; de mémoire d'Italien,
on n'avait pas souvenance d'un pape pareil; plusieurs fois on
chercha à l'assassiner ; avant d'avoir seulement régné deux ans^
(1) (1449-1454).
(2) « Le jour de son élection, sa maison fut pillée et saccagée par le peuple qui en
arracha jusqu'aux marbres pour les emporter ». C'était un usage assez fréquent de
mettre à sac les demeures des nouveaux élus en signe de réjouissance ; l'importance
de cette coutume au point de vue de l'origine de la race n'échappera à personne.
178 LA SCIENCE SOCIALE.
il mourut au milieu de la joie universelle. » Les Romains or-
nèrent d'une couronne de lauriers la porte de son médecin avec
cette inscription : « Au libérateur de l'Italie » (1). Un Médicis,
Clément VII, le remplaça (1523).
Qui ignore maintenant pourquoi Rome fut la rivale de Flo-
rence? Elle ne demandait que du pain et des représentations
comme aux temps de Néron. Les pontifes, issus de familles ur-
baines, affinés dans leurs goûts, amis de la science, des let-
tres et des aris, avaient à leur disposition les ressources presque
inépuisables de la Catholicité ; que fallait-il de plus pour que la
renommée artistique de Rome surpassât celle de toutes les
autres principautés? Les prodigalités, d'ailleurs, n'étaient-elles
point toutes en l'honneur de Dieu? C'étaient des mitres et des
tiares qui brillaient sur la tête des représentants de la Divinité;
c'étaient des chapes fdées d'or et d'argent, étincelantes de pier-
reries, dont les hauts dignitaires de l'Église étaient revêtus; la
cire sainte des cierges brûlait dans des chandeliers finement
ciselés ; les tapisseries les plus rares ornaient les maisons et les
palais, quand, précédé de longues processions de moines et de
prêtres, le Saint-Sacrement parcourait les rues. Un jour Michel-
Ange peignait les Prophètes à la Sixtine et le .lugement Dernier;
le lendemain, il sculptait le Christ que l'on admire aujourd'hui
à Sainte-Marie de la Minerve. Raphaël décorait les Loges des
scènes les plus célèbres de l'Ancien et du Nouveau Testament.
Les Madones, les Résurrections, les Dépositions, les Crucifie-
ments, les Pietà, les Madeleine, les saint .lean, les martyrs ins-
piraient le ciseau et le pinceau des plus illustres artistes. Pein-
ture, sculpture, architecture, mosaïque, orfèvrerie, musique,
littérature, servaient à la plus grande gloire de la religion,
tandis que le Laocoon, l'Apollon du Relvédère, le Discobole, l'Anti-
nous étaient transportés au Vatican. Au Palazzo Massimo enfin, l'in-
vention du Guttenberg avait trouvé asile (1V56) et les Cardinaux
y « remplissaient les fonctions de correcteurs d'imprimerie ».
Une conclusion s'impose tout d'abord : c'est que si l'Eglise et
(1) Zeller, Jtalie et Jtenaissance.
EN ITALIE. 179
la Renaissance se sont trouvées nnies l'une à l'autre, le génie
du Christianisme n'y a été pour rien, contrairement à ce qu'a
soutenu Chateaubriand, qui jugeait en poète; la véritable cause
de ce fait est le milieu même où la papauté était établie. Sans
doute, on peut prétendre que l'idéal chrétien est supérieur à
l'idéal païen ; mais c'est exagérer que d'attribuer au Christia-
nisme la Renaissance : il n'en fut que l'objet et non la cause. Les
papes protégèrent les artistes, et c'était tout à leur avantage;
l'Évangile est complètement étranger à cet événement; la vérité
est qu'il n'y avait de vie tolérable pour un pape qu'à ce prix.
Tout le poussait à agir ainsi, aussi bien son goût personnel que
l'opinion publique : les Romains savaient gré à qui leur offrait
de superbes spectacles religieux, processions, offices solennels,
fêtes; ils éprouvaient de la sorte un vif plaisir ici-bas, tout en
gagnant des indulgences pour l'éternité. Les aumônes des
fidèles, les revenus du Trésor de Saint-Pierre passaient en grande
partie à ces dépenses de luxe. Le superflu était le nécessaire;
peu importait que, d'autre part, on s'assassinât dans les rues
et qu'on pillât les maisons des nobles. « En 152-2, une bande de
brigands occupait le monte Jordano sous la protection des
Orsini. Les ambassadeurs et les cardinaux se gardaient avec des
gens armés dans leurs palais )>. Deux bandits, surnommés
Pater Noster et Ave Maria , avaient commis cent seize meurtres
quand ils furent enfin arrêtés et exécutés. Pendant que ces in-
téressants personnages opéraient, Léon X prodiguait des aumônes
et des réjouissances à ses sujets, des récompenses à ses illustres
protégés; « affable et libéral, il était toujours accompagné d'un
serviteur avec une bourse pleine pour faire des largesses ».
CJic buona persona! Quelle bonne personne, disait-on, en se
courbant sur son passage pour recevoir sa bénédiction. « Quand
il mourut, il laissait huit cent mille ducats de dettes et Adrien VI
dut payer les frais de ses funérailles (1) ».
Aussi bien dans les temps antérieurs que dans le temps actuel (2) ,
nous n'avons pas découvert chez la population de Rome le moin-
(1) Zeller, Ilalie et Renaissance.
(2) Voir l'article précédent.
180 LA SCIENCE SOCIALE.
dre indice sérieux d'initiative privée. C'est toujours l'État qui se
charge de tout (1) : autrefois pourtant, riche de l'argent de la
chrétienté, il menait à bien ses entreprises ; aujourd'hui, réduit
aux seules ressources nationales, il échoue piteusement : plus
de familles papales, partant plus de riches seigneurs pour entre-
tenir cette longue suite de clients, depuis les plus humbles
serviteurs jusqu'aux plus illustres rejetons de l'humanité; plus
de pèlerins nombreux et généreux, partant plus de libéralités :
en revanche, des impôts écrasants, indispensables pour entretenir
une armée de fonctionnaires et de soldats, pour embellir les
villes, pour payer k ô % les intérêts d'emprunts considérables,
pour subvenir enfin à toutes les dépenses que nécessite le bon
fonctionnement d'une machine aussi compliquée et aussi coûteuse
qu'un État centralisé à l'excès. Les partis se renvoient les uns aux
autres la responsabilité de ce lamentable résultat; les républi-
cains prétendent que c'est la faute de la royauté; les royalistes,
que c'est la faute des prêtres ; les prêtres , que les seuls cou-
pables sont les francs-maçons. En attendant que l'avenir leur
montre qui a raison, ou plutôt leur prouve que tous ont tort, les
pièces d'or n'existent plus que chez les banquiers, l'argent a
cpmplètement disparu à son tour, et maintenant, les sous eux-
mêmes font prime : le change est à 13 %. Les Romains, dit-on,
ne veulent plus de leur ancien gouvernement; mais alors ne
serait-il point sage de se mettre au plus vite en mesure de ne pas
souffrir de celui-ci? Ce serait facile : l'Italie est riche en terre
cultivable, elle a de grandes plaines, de beaux fleuves, de bons
ports naturels, des ruines; rien ne lui manque; que l'on tire
donc parti de toutes ces ressources I Pourquoi dès lors la situation
ne serait-elle point prospère comme partout où l'on travaille?
« Huit milHons d'hectares sur vingt-neuf sont incultes et l'on pro-
duit sur une superficie plus grande que la moitié de la France,
trois milliards de valeur de denrées agricoles lorsque la France
en produit onze milliards (2). » Encore la vallée du Pô aug-
(1) « Sixte IV disposades grands fours pour réchauffer les pauvres gens qui venaient
s'y nourrir de reliefs. » (Cli. Blanc, Histoire de. la Renaissance. }
(2) L'hectare de terre produit en moyenne 1 1 hectolitres de froment en Italie, f) en
I
EN ITALIK, 181
iiieiite-t-elle beaucoup cette moyenne : la campagne romaine
est presque tout entière en friche. Les luttes des barons romains
entre eux et avec le Saint-Siège l'ont réduite, au moyen âge, à
n'être plus qu'un vaste désert infesté'par la malaria. Je n'ai vu
qu'en deux endroits de cet immense horizon refi'ort de l'homme
tenter de rendre à la culture ces terrains autrefois fertiles;
près d'Ostie, la société de la boniiication de l'Agro-Romano, qui
a reçu des secours officiels, travaille à assainir ces marécages pes-
tilentiels; à l'abbaye des Trois Fontaines, des Trappistes, fran-
çais pour la plupart, ont planté un bois d'eucalyptus, à l'abri
duquel ils peuvent maintenant cultiver. Partout ailleurs ce n'est,
autour de Rome, qu'une immense solitude peuplée seulement de
tombeaux et d'aqueducs en ruine; point d'autre trace humaine
que quelques huttes pointues où dorment, la nuit, des ber-
gers; ceux-ci, moyennant un maigre salaire, gardent les trou-
peaux des propriétaires de la ville. Ni agricole, ni commer-
çante, ni industrielle, Rome était une cité où tout le monde
vivait de charité, depuis le Pape jusqu'au dernier des lazza-
roni. Le flot d'or a été tari dans sa source même. Bien que les
fils renient leurs pères, ils leur ressemblent pourtant beau-
coup, mais ils ne laisseront pas comme eux un souvenir im-
périssable ; car c'est surtout de leurs défauts qu'ils ont hé-
rité.
C'est ainsi que se commet à Rome un nombre incalculable de
meurtres et pour les motifs les plus futiles; sur ce point les
mœurs ne s'améliorent pas, il n'est pas de « popolano » qui
n'ait son couteau dans sa poche et qui ne soit toujours prêt à
en user. Ceux qui ne tuent pas se délectent au moins en lisant le
Messaggero , journal dont la spécialité est de tenir le public
au courant de tous les crimes. Souvent il y a, dans un numéro,
jusqu'à dix ou quinze rixes sanglantes, racontées avec tous les
détails désirables; on n'oublie pas, particulièrement, d'indiquer
le nombre de jours que l'on estime nécessaires pour la guérison
de la blessure, quand elle est guérissable. Les rédacteurs ont
France, 26 en Angleterre. — Les paysans qui traînent la charrue toute la journée ga-
gnent 50, 35, 17 centimes. (Merlino, L'Italie [telle qu'elle est.)
183 LA SCIENCE SOCIALE.
d'aiJleurs soin de compléter rintérêt déjà très grand de cette
chronique, en y entremêlant d'autres anecdotes sur des scandales
vrais ou faux. De la politique étrangère, il n'en est jamais question;
de finances, de littérature, de science ou de tout autre sujet un
peu sérieux, on ne s'en soucie pas : il n'y a même pas la cote des
valeurs de bourse; et l'insuffisance des renseignements de cette
gazette n'a d'égal que l'acharnement avec lequel on s'imprègne
l'intelligence de cette prose malsaine; il n'est pas, en effet, de
feuille plus répandue dans Rome : toute la plèbe en fait ses
délices et elle est achetée également par des gens instruits et de
condition élevée. A défaut des gladiateurs qui ne rougissent plus
le sable du Colisée, on accepte ces récits comme une compen-
sation. Ce penchant à la violence, cette soif du sang est plus vive
à Rome qu'en aucune autre contrée de l'Italie; ce qui ne veut
point dire cjue les meurtres soient inconnus à Gênes ou en Tos-
cane; ils sont seulement plus rares. Les criminels condamnés
parles cours d'assises étaient, en 1886, dans la proportion de 1 ;^,
pour le Piémont, la Lombardie, la Vénétie et la Toscane; de 2 X,
pour la Ligurie, la Marche, l'Ombrie et les Fouilles; de 3 ;i^ ,
pour les AJîruzzes, la Gampanie, la Rasilicate et la Sardaigne; de
4 et 5 9^, pour la Sicile, la Galabre et le Latium (1).
Le tempérament italien est tellement fougueux, que l'on a
interdit de jouer à la tnora. Rien ne parait plus inoffensif que
ce jeu; jugez-en plutôt : les deux partenaires sont l'un en face
de l'autre et prononcent un des cinq premiers nombres en
même temps qu'ils en marquent un autre avec leurs doigts. L'un
dit trois, l'autre quatre ; le premier ouvre cinq de ces doigts, le
second deux. Eh bien, ce jeu si peu passionnant en apparence,
se termine le plus souvent par des coups de couteau. Ge mépris
de la vie d'autriii ne date pas d'aujourd'hui. Sans remonter
aux tueries de l'amphithéâtre, il suffit de consulter l'histoire de
toutes les villes italiennes. A Milan, Barnabo Visconti avait, pour
épouvanter ses ennemis, inventé un supplice qui durait quarante
et un jours (2). Le pape lança l'excommunication contre Barnabo;
(1) statistique judiciaire pénale pour l'année 1886.
(2) Artaud, rilalie.
EN ITALIK. 183
celui-ci obligea les deux légats à manger les bulles avec les
sceaux de plomb et la cire qui les attachait. A Rome, César Borgia
avait assassiné son frère, rarchevéque de Valence; un batelier
de la Ripetta avait vu, dans la nuit du 14 au 15 juin, deux
h ommes masqués saisir le cadavre par les extrémités, le ba-
lancer et le jeter dans le Tibre. « Interrogé pourquoi il n'avait
point parlé, il répondit qu'ayant vu se renouveler cent fois les
mêmes faits il n'avait pas cru qu'on dût s'inquiéter plus de celui-ci
qu'on ne l'avait fait des autres » (1).
Un jour, c'est Benvenuto Cellini qui rencontre son ennemi
Pompeo dans la rue; il le poignarde à deux reprises; Pompeo
tombe mort au milieu des siens; puis Cellini se retire tranquil-
lement, réfléchissant où il allait se réfugier : ce n'était du reste
pas son coup d'essai; déjà il avait été contraint de fuir de Sienne
et de Florence pour échapper à la vengeance des familles de
ceux qu'il avait tués. Princes et peuples italiens ontj rivalisé de
cruauté. La populace de Gênes et l'aristocratique Conseil des
Dix de Venise ont eu les mêmes pratiques sanguinaires. Les Ma-
latesta de Rimini ne le cèdent en rien aux seigneurs de Milan.
La France elle-même ne résista pas à l'introduction de ces mœurs,
quand les Italiens apparurent à la cour d'Henri IL C'est donc
bien là un trait social à relever.
IL
L'aisance et la désinvolture des petites gens à l'égard de leurs
supérieurs est également digne de remarque : quel contraste avec
la timididé et la balourdise de nos paysans! C'est évidemment
là un résultat delà vie urbaine et de l'origine communautaire.
Us ne sont pas effarouchés le moins du monde d'être en présence
des grands ; les grands eux-mêmes s'adressent à leurs supérieurs
comme des pères à leurs fils; le tutoiement est très ordinaire.
Voyez un peu sur quel ton familier Cellini s'entretient avec Clé-
Ci) Zeller, Italie et Renaissance.
184 LA SCIENCE SOCIALE.
nient VII. — Clément VII lui avait commandé un calice; Cellini
lui montra le modèle, et comme le pape en était satisfait, l'artiste
demande l'office du Plomb, alors vacant. « L'office du Plomb,
lui répondit le pape, rapporte plus de huit cents écus, de sorte
que si je te le donnais, tu passerais ton temps à te gratter le
corps, et tu négligerais ton grand talent, ce dont j'aurais beau-
coup de chagrin. — Je repris que les chattes de bonne race
chassent d'autant mieux les oiseaux qu'elles sont plus grasses et
plus replètes : que, de même, les gens de bien, qui sont naturelle-
ment portés à la vertu, mettent d'autant plus d'ardeur à déployer
leurs qualités, qu'ils sont abondamment pourvus. Je ne parle
pas ainsi pour forcer la main à Votre Sainteté ; mais Votre Sain-
teté fera bien de donner l'office qu'elle me refuse à quelque
homme vertueux qui le mérite et non à quelque ignorant qui
s'appliquerait seulement à se gratter le corps, comme dit Votre
Sainteté. — Et lui ayant tiré ma révérence, je partis furieux. »
Une autre fois Clément VII tout irrité s'écrie : « Tu ne tiens
compte de personne et je prends Dieu à témoin que si ce n'était
par crainte du scandale je te ferais jeter toi et ton œuvre par
cette fenêtre. Moi, voyant que le pape devenait une aussi mé-
chante bête, je lui demandai la permission de me retirer. — Et
lui, élevant la voix ; Viens ici, que dis-tu? — Je songeai d'abord
à me sauver et à descendre les escaliers quatre à quatre ; mais
me ravisant, je me mis à ses genoux et comme il ne cessait de
crier, je criai moi-même plus fort que lui (1). »
Nous sommes loin de la cour de Louis XIV. Inférieurs et supé-
rieurs se sentent égaux. — «Ton langage me plaît, dit Paul III
au même Benvenuto, mais tu te troubleras devant l'Empereur
Charles-Quint. Alors je répondis que je parlerais à l'empereur
avec encore plus d'assurance ; que l'Empereur était vêtu comme
moi, que c'était un homme comme moi ; et que, du moment que je
m'adressais sans émotion à Sa Sainteté, le représentant de Dieu,
revêtu de vêtements sacrés, la tête ceinte du trirègne et d'une
couronne de cheveux blancs, je ne saurais trembler devant un
(1) Vila di Benvenuto Cellini.
EN ITALIE.
185
simple empereur. — Va, mon Benvenuto, exclama le pape, tu
es un brave jeune homme (1). »
En outre, les gens les plus ordinaires ont une finesse innée
qui les préserve, quand la fortune les élève, des vices des par-
venus. Je ne citerai d'autre exemple que celui de ces nombreux
Souverains Pontifes, qui, nés dans les classes les moins aristocra-
tiques de la société, furent, une fois assis sur le trône de saint
Pierre, les hommes les plus éclairés et les mieux élevés de leur
temps. Nicolas V était le fils d'un chirurgien de Sarzane : c'est
lui qui protégea Alberti ; Paul II avait été commis de magasin
à Venise : c'est lui « qui offrit à la ville de Toulouse, en échange
d'un camée célèbre, de lui faire bâtir un pont sur la Garonne » (2) ;
Sixte IV était le fils d'un pécheur : c'est lui qui appela à Rome
Signorelli, Pérugin, Botticelli et Ghirlandajo. Le grand Jules II
enfin, né dans une petite ferme d'Arbizuola « passa les premières
années de sa vie à conduire à Savone les provisions de la ferme,
bien ou mal accueilli au retour suivant qu'il faisait un bon ou
un mauvais marché (3), »
Rien ne saurait mieux montrer quel est l'esprit de diplomatie
des Italiens que le récit de l'expédition de Charles VIII; celui-ci
s'entendait « si peu aux choses publiques, dit un ambassadeur
vénitien, que ce m'est une honte de le dire ». A la descente des
Alpes, ces braves gens de Français sont d'abord fêtés magnifi-
quement à Turin. Les rues étaient décorées de lapis et, le soir,
le Roi « dansa et balla courtoisement avec les dames ». A Pise,
même entrée triomphale; à Florence, c'est avec « les corps des
saints, les précieuses reliques, la croix et les bannières » qu'on
se précipite au-devant du « bon seigneur vertueux et plaisant » ;
à Sienne, même accueil (4). Alexandre VI comprenant que les
choses tournaient mal pour son allié le roi de Naples, l'aban-
donne et envoie des cardinaux pour féliciter Charles VIII. Celui-
ci est admis au Vatican et obtient d'Alexandre beaucoup de
(1) Vità di B. Cellini.
(2) Zeller, Italie et Renaissance.
(3) Ch. Blanc, Histoire de la Renaissance artistique en Italie,
(4) Zeller, ouv, cité. '■ '■
186 LA SCIENCE SOCIALE.
promesses, « la Rose d'or comme témoignage de faveur spé-
ciale et sa bénédiction ». Tout joyeux, Charles écrit que le Va-
tican est « un très beau logis, et aussi bien accoutré de toutes
choses que palais ni château qu'il vit jamais ». Quant à ses gens
d'armes, ils écoutaient bouche bée les sornettes que leur racon-
taient les Romains, tantôt c'était « l'histoire de l'empereur
Romulus dont la statue était tombée le jour où dans son palais
la Vierge Mère avait enfanté » , tantôt c'était « celle du Colysée ,
ce temple du soleil que le pape saint Sylvestre avait com-
mandé de détruire pour en éloigner les pèlerins, et où se trou-
vait autrefois la statue de Phœbus, dont on voyait encore la
tète et les mains, attribuées à Samson, à Saint-Jean de La-
tran (1) ».
Charles VIII et son armée, ébahis, partirent pour Naples.
César Borgia les accompagnait « suivi de douze fourgons » :
il en avait ouvert un avec ostentation, parce qu'il « était plein
de vaisselle d'or et d'argent; ce fut le seul avec lequel il dis-
parut un matin ».
Mais Capoue ouvre ses portes et les Français, de plus en plus
ravis, entrent dans Naples soulevée contre Ferdinand. Charles ne
se tient plus de joie. « La beauté des lieux et des jardins, di-
sait-il, est si bien appropriée en toutes sortes de plaisances
mondaines qu'il n'y faille qu'Adam et Eve pour en faire un
paradis. » Or, il advint que les Français furent tellement ma-
ladroits que les Napolitains se tournèrent contre eux. « Il ne
leur semblait pas que les Italiens fussent des hommes... Au
regard des Italiennes, on leur faisait bien encore d'autres re-
proches et, au demeurant, il en était bien quelque chose » (2).
La place n'étant plus tenable, on dut penser au retour qui s'ef-
fectua au milieu de mille déboires. Charles s'aperçut enfin que
les Italiens se moquaient de lui et de son armée; mais il se
rendit compte que, si les Français n'étaient pas aussi fins, au
moins étaient-ils braves : « Ils sont (les Italiens) dix fois autant
que nous, s'écria-t-il, mais nous valons mieux qu'eux »; et at-
(1) Zeller, ouv. cité.
(2) Philippe de Comines.
i:n ITALIE. 487
taquant courageusement les troupes de la Ligue, il les tailla en
pièce au pied des Apennins; puis, victorieux, s'achemina vers
la France. Ainsi finit cette excursion militaire que les F'rançais
loyaux, chevalcrescjues, francs et un peu naïfs firent chez les
Italiens à l'esprit aiguisé, fourbe et diplomatique.
Rien en effet ne coûte moins à ces derniers que de changer
d'avis; et, sans leur attribuer à tous le jugement de Machiavel
sur Alexandre VI : Non fu mai uomo che cou maggiori giu-
ramenti affermasse umi cosa, e che V osservasse meno (1), on
reconnaît assez généralement que la franchise n'est pas leur
qualité maîtresse. Nos compatriotes, me disait-on un jour, vous
prodigueront les plus belles promesses ; mais, quand vous leur
en demanderez l'exécution : « Moi, vous répoudront-ils, Caro
Signore, je vous aurais promis des choses semblables I cela n'est
pas possible, vous ne m'avez pas compris! »
Chacun se souvient encore de la réception de l'escadre fran-
çaise à Gênes, en septembre 1892 : nos marins étaient l'objet
de mille prévenances. Le roi et la reine donnèrent eux-mêmes
l'exemple de la plus grande courtoisie à l'égard de l'amiral
Rieunier, pour ne point être débordés par l'enthousiasme po-
pulaire et pour éviter de troubler la Triplice. Six mois ne s'é-
taient pas écoulés, que l'Empereur d'Allemagne était accueilli
à Rome comme jamais empereur ne le fut : peut-être m'objec-
terez-vous que Gênes et Rome peuvent avoir des sympathies
opposées; mais est-ce qu'en France cela ne semblerait pas
étrange que Paris acclamât le Tzar après que Lyon ou Marseille
auraient acclamé Guillaume ou Humbert? En Italie, ces ovations
ne tirent pas à conséquence. Les Italiens aiment les démonstra-
tions extérieures. Un parent, un ami part-il un voyage, toute
la famille l'accompagne jusqu'à la gare; on l'aide à monter en
wagon, on l'embrasse; on lui exprime, de mille manières ten-
dres, la tristesse de la séparation ; mais le train n'est pas plus tôt
parti que la gaieté a vite repris le dessus ; et, à moins que le
(1) « Jamais homme n'affirma une chose avec de plus grands sei menls et ne tint
moins sa promesse. »
188 LA SCIENCE SOCIALE.
voyageur ne rentre un jour, il n'entendra jamais plus parler
de ses amis (l).
Deux camarades d'enfance sont séparés; Tun demeure à Rome,
l'autre va s établir à Paris; au bout de quelques mois, celui-ci
envoie ses compliments à la sœur de son camarade de Rome,
à propos d'un anniversaire. « Il ne doit guère s'amuser à Paris,
dit le frère, sans quoi il n'aurait pas pensé à t'adresser ses féli-
citations. » Et cette réflexion parut toute simple. Ne nous éton-
nons pas que, depuis trente ans, les Italiens aient oublié Magenta
et Solférino.
Enfin, il leur faut des fêtes. Il y a quelques années, elles
étaient encore innombrables; le nouveau gouvernement en a
réduit le nombre : puiscju'il y en a peu en France , pense-t-il , et
que la France est une grande nation, faisons comme elle, nous
qui aimons faire grand ; c'est le même raisonnement que pour la
constitution imitée de l'Angleterre. Ils prennent facilement l'habit
pour le moine en dépit du proverbe : et ils s'imaginent qu'en se
composant un extérieur convenable, le reste viendra par sur-
croit : peut-être aussi un sentiment d'hostilité au catholicisme
n'est-il pas étranger à cette suppression officielle : mais , malgré
ces ordres gouvernementaux, la population continue à fêter les
saints proscrits. La Saint-Jean est une des plus célèbres; autrefois
tout Rome courait à la place San Giovanni pour y passer gaie-
ment la nuit, en dansant, mangeant et chantant; on évitait ainsi
d'être envoûté par les « streghes » sortes de mauvais génies qui
après le coucher du soleil, erraient dans les rues et jetaient « le
mauvais œil » sur les personnes qu'ils rencontraient. Encore au-
jourd'hui cet usage subsiste. Deux mille ans de christianisme
n'ont pas réussi à supprimer complètement les Racchanales an-
(1) « B..., adressé aune famille (anglaise), fait visite; il est en train de causer avec
la maîtresse de la maison; arrive le mari, qui le voit dès la porte, traverse le salon
en silence, et, les yeux tournés ailleurs, s'asseoit, et au bout d'une minute lui dit,
sans remuer un muscle du visage : « Content de vous voir, Monsieur ». Rien de
plus. Après cinq autres minutes, il prend un journal et lit : ce n'est pas mécon-
tentement, il est hospitalier et bienveillant. » Notes sur l'Angleterre. Taine. —
L'accueil anglais, ainsi que l'on en jugera par cette note, est bien différent de l'ac-
cueil italien.
1
EN ITALIE. 189
tiques, qui revivent dans les réjouissances des jours gras. Les
carnavals de Venise, de Florence, de Rome, de Naples ne sont-ils
point connus du monde entier? Ils sont maintenant bien déchus;
mais pourtant, au mardi gras, le Corso, une fois le soir venu,
est envahi par une foule de gens qui retournent leurs habits à
l'envers et s'évertuent à souffler les petites chandelles que chacun
tient à la main.
De toutes les observations précédentes, je doute que mes lec-
teurs français dégagent une conclusion favorable aux Italiens :
les défauts de ce peuple nous sont tellement antipathiques que
nous sommes enclins à lui refuser même toute vertu : cependant,
s'ils sont ainsi, la faute en est moins à eux-mêmes qu'aux condi-
tions dans lesquelles la race s'est formée ; les sociétés humaines,
en effet, obéissent à des lois fatales comme les phénomènes de la
nature. Cette constatation ne supprime pas la liberté; elle l'é-
claire, au contraire, en permettant à l'homme de se placer dans
des conditions différentes, s'il veut aboutir à d'autres résultats.
m.
Par un beau matin de printemps, je suis allé à Frascati.
Quand du haut de quelque terrasse l'on domine toute la plaine
romaine, l'œil ne découvre pas le moindre village : Rome seule I
c'est là que toute la population s'est réfugiée. Frascati reproduit
le même spectacle : l'espace désert qui l'entoure est moins vaste ;
au lieu d'herbes incultes , ce sont des oliviers et des vignes; mais
il n'y a pas, dans la campagne, le plus petit hameau : toutes les
maisons sont groupées autour des villas des princes Aldobrandini,
Torlonia, Piccolomini, et les cultivateurs partent de là chaque
jour pour gagner leurs champs souvent distants de plusieurs
kilomètres; au crépuscule, ils reviennent en chantant. Rocca di
Papa, nid d'aigle accroché sur la pente d'un mont, Grotta Ferra ta,
tassée au pied des murs de sa vieille abbaye crénelée, fondée par
rhégoumène grec saint Nil, ont un aspect absolument semblable
à Frascati. Castel Gandolfo, sur le bord du lac d'Albano, abrite
T. XVII. 14
190 LA SCIENCE SOCIALE.
ses blanches habitations à l'ombre du château du pape ; et , des
hauteurs où serpente la superbe avenue de chênes verts qui con-
duit de Gandolfo à Albano , on contemple au-dessous de soi la
maremme basse et unie où paissent des troupeaux de bœufs à
longues cornes. Du côté de la montagne, Ariccia, Genzano,
Civita Lavinia, Nemi , aux maisons serrées les unes contre les
autres, tachent la verdure de points clairs. Tout le Latium est
ainsi ; là-bas, c'est Tivoli , perché au sommet du rocher d'où tom-
bent les célèbres cascades ; puis , Monticelli, La Colonna , Saiit-
Angelo , Monte Porzio, isolés sur des mamelons au-dessus de la
vaste solitude.
Je fis aussi une excursion à Fiumicino, village malsain aux
bouches du Tibre, et à Ostie où mourut sainte Monique. Ce port,
dont les ruines immenses rappellent la prospérité disparue, était
autrefois peuplé de cent mille habitants; il n'y a plus là aujour-
d'hui qu'un misérable village, propriété des Chigi; nous sommes
ici à quelques kilomètres de Rome et je n'ai déjeuné dans une
pauvre auberge qu'avec des anchois et des œufs. A Rome môme,
un gargotier de la porte Saint-Sébastien n'a pu me procurer un
peu de viande, un jour que je m'étais attardé dans ces quartiers
désolés. Une autre fois, j'étais à Cervetri, où d'anciens tom-
beaux étrusques attirent les touristes; là, je dus me contenter
d'un repas aussi maigre et c'est pour ainsi dire par grâce que je
trouvai à coucher. A Ladispoli où le prince Odescalchi a un
château, à Porto d'Anzio où le prince Borghèse a une splendide
villa, la situation est aussi triste. Tous ces paysans croupissent
dans la misère ; ils sont incapables de s'élever et personne ne les
patronne. Les châtelains habitent Rome; c'est par hasard qu'ils
viennent chasser. D'immenses terres leur appartiennent ; et , au
lieu de les faire valoir, les Borghèse , par exemple , ont confié
leurs capitaux à des « entrepreneurs de bâtisses » : le krach est
arrivé tout à coup et des princes qui avaient plus de cent mil-
lions de fortune, des châteaux, des villas, des palais, des ga-
leries de tableaux, en sont réduits à quelques raille livres de
rente.
Sans doute on est écœuré à la vue de toute cette population
I
EN ITALIE. 101
de mendiants et de fainéants qui dorment le long des murailles,
soulèvent les portières des églises, vendent des allumettes. Mais
est-ce bien leur faute à eux si personne ne les fait travailler? Les
responsables ne sont-ils pas plutôt ceux qui, ayant fortune, ins-
truction , influence, se détournent de tout métier, abandonnent
l'agriculture, l'industrie et le commerce, pour vivre en parasites
aux frais de l'État et du public? Les responsables, ce sont « tant
de richards insouciants pour qui la campagne n'est qu'un amuse-
ment de quelques jours et la vie misérable des travailleurs qu'une
pleurnicherie conventionnelle de quelques utopistes humanitaires;
ce sont tant de métayers sans discrétion, tant d'usuriers sans foi ni
loi, tant d'entrepreneurs et de trafiquants qui veulent de l'argent
coûte que coûte et foulent tout à leurs pieds, mépriseurs farou-
ches des instruments dont ils se servent et dont la fortune n'est
due qu'à une suite interminable de lésineries, de duretés, de pe-
tits vols et de petites tricheries, de morceaux de pain et de centi-
mes disputés de cent côtés à qui n'a pas assez pour manger : ce
sont ceux enfin qui, s'étant mis de la ouate tout plein les oreilles,
se frottent les mains et chantonnent... Et je pensais, continue de
Araicis, qu'il y a quelque chose de pire que d'exploiter la misère
et de la mépriser, c'est de nier qu'elle existe, tandis qu'elle
hurle et qu'elle sanglote à notre porte (1) ». Comment le gou-
vernement italien , qui est persuadé de son importance dans
l'univers, avouerait-il que la plus grande pauvreté a envahi le
royaume ?
Mais si les propriétaires délaissent leurs domaines, il est des ré-
gions où d'autres prennent à leur place le rôle de seigneurs. La
Trihuna du 18 juillet, le premier journal de Rome, fournit à ce
sujet des détails intéressants. Dans la province de Viterbe, à
quelques lieues de Rome, un gaillard appelé Tiburzi exerce une
véritable souveraineté. Le titre dudit article est d'ailleurs si-
gnificatif : « Dans le royaume de Tilmrzi et G'^ ». Le \k août 1890,
un paysan de Montefiascone, qui rentrait chez lui avec sa femme
et ses enfants, fut détroussé en plein midi par les brigands Au-
(1) Merlino . oiiv. cité.
192 ■"' LA SCIENCE SOCIALE.
suini et Menichctti; il avait sur lui treize cents francs. Le 4 no-
vembre, les mêmes individus pillent, à cinq heures du soir, une
ferme habitée; furienx de n'avoir fait main basse que sur vingt
francs, ils étaient sur le point de tuer les propriétaires. Une autre
fois, ils assassinent nn nommé Leandri qui était en voiture avec
son oncle. Mais ce ne sont là que quelqnes-uns de leurs exploits ;
ils espéraient qu'en considération d'aussi brillants débuts, Tiburzi
les accepterait volontiers comme associés ; mais celui-ci repoussa
leurs offres, se jugeant assez fort; depuis de longues années, il
règne en paix, levant des impôts sur les riches , protégeant les
pauvres, s'assurant des amitiés puissantes. On mit, au mois de
janvier dernier, un régiment à as recherche; des centaines d'ar-
restations furent opérées; mais personne ne consentant à le dé-
noncer, Tiburzi, de même que son ami Fioravanti, sont introuva-
bles. Je rencontrai par hasard un paysan des Viterbese et il ne
parlait d'eux qu'avec sympathie.
Dans le même numéro de la Tribuna, je lisais que des bandits
siciliens avaient capturé le Signor Rosso, un maire, l'avaient
emmené très loin, après lui avoir bandé les yeux , et avaient de-
mandé une rançon de cent mille francs à sa famille. Des gens qui
passaient près du lieu où Rosso était enfermé entendirent ses cris
désespérés; depuis trois jours on ne lui avait pas apporté de nour-
riture. Durant mon séjour à Rome, un certain nombre d'autres
actes semblables attirèrent l'attention sur la Sardaigne et la Si-
cile. Mais à quoi l)on insister; ne me faudrait-il pas décrire aussi
l'organisation de la Maffia de Palerme, de la Mala Vita de Bari
et de la Camorra de Naples? ■
IV.
J'arrivai à Naples un soir d'avril, après être demeuré quel-
ques heures à Capoue et à Caserte, sa voisine. Au sortir de Rome,
la voie ferrée traverse d'abord les nouveaux faubourgs en
ruine de Porto Maggiore et de San Lorenzo; à droite, se déta-
chent dans l'azur du ciel, les grands saints de pierre qui sur-
EN ITALIE. ' 193
nioiitent Ja basilique de Saint- Jean de Latran; plus loin, le
campanile de Saint-Paul hors les Murs se dresse au milieu de
la plaine dont l'oasis d'eucalyptus de la Trappe des Trois-Fon-
taines interrompt la nudité ; le train s'avance parmi les aqueducs
démolis par le temps et atteint les monts Albains où commence
la culture. A partir de ce moment, la ligne serpente entre des
collines couronnées presque toutes d'un village aux murs rou-
geâtres ; la station est toujours à plusieurs kilomètres des habi-
tations. Les défilés s'élargissent enfin; voici Capouc peuplée
de 14.000 âmes, et Sainte-Marie de Capoue qui en a 20.000. On
ne court plus le danger de s'y endormir dans les délices comme
jadis Annibal; outre qu'il n'y a, dans ces deux villes, aucun édi-
iice ou musée remarquable, le confortable et même le néces-
saire y manquent complètement : dans les endroits que ne fré-
quentent pas les étrangers, on ne trouve en effet absolument
rien. Si les moindres villages italiens sont de grandes villes à
côté de nos villages français, c'est seulement sous le rapport de
la population; car il est impossible d'y déjeuner, non seulement
dans un restaurant convenable^ mais même dans une auberge
propre. Pleut-il? on n'a point de feu pour se sécher. Fait-il froid?
le vent entre de tous côtés dans la salle à manger. La malpro-
preté , la pauvreté , la mauvaise nourriture tendent à rendre
inhabitable toute localité restée en dehors des itinéraires Cook.
Ces inconvénients s'aggravent d'autant plus que l'on s'enfonce
dans le sud de la Péninsule. Le nombre des pauvres surtout
augmente considérablement. A Turin et à Milan, on en rencon-
tre seulement un peu plus que dans le midi de la France ; à Gênes,
il y en a déjà davantage; enfin, à Rome, ils sont légion, Le jour
de la foire aux jambons de Grotta Ferrata, je parcourus à pied
la route qui mène de Frascati à ce dernier pays. Elle était litté-
ralement garnie de mendiants; aveugles, manchots, pieds-bots,
paralytiques, béquillards de toutes sortes, s'étaient transportés
en foule sur ce passage fréquenté pour toucher le cœur des
promeneurs charitables. Plus on approche du Napolitain, plus
aussi les malheureux deviennent familiers et importuns : ils
vous poursuivent, vous sollicitent avec insistance, s'acharnant
19i LA SCIENCE SOCIALE.
après vous, sans que vos refus les rebutent jamais : ce trait de
mœurs se remarque également chez les cochers, les commer-
çants, les guides, les bateliers, chez tous en un mot. Tout ceci
dénote bien une origine communautaire. Le voyageur qui tra-
verse l'Italie a l'impression qu'elle a été peuplée par deux races
d'origine opposée, l'une du Sud, l'autre du Nord qui, marchant
à la rencontre l'une de l'autre, se sont mêlées et pénétrées, mais
qui ont gardé d'autant plus le caractère propre à chacune d'elles
qu'elles sont restées plus voisines de leur point de départ. C'est
ainsi que le goût du chant et de la danse^ la sobriété, le manque
d'esprit d'initiative, la résignation, le dévergondage de l'ima-
gination, la violence des passions, l'insouciance, la familiarité,
la misère, la paresse, la mendicité, les pratiques superstitieuses,
l'amour du jeu, l'inconstance, la mobilité des idées, sont autant
de défauts ou de qualités très marquées chez les populations
méridionales. On les retrouve aussi, mais à un degré moindre,
dans la Lombardie; ce qui montre que le courant de peuples
venus du Midi fut plus intense en Italie que celui du Nord. Ceci
n'est sans doute qu'une impression générale ; je ne la donne
que comme telle; une histoire des migrations et des invasions
dont l'Italie fut le théâtre exigerait évidemment une étude spé-
ciale et détaillée. Le physique des hommes n'est pas moins
dissemblable que leur moral. Aux fortes carrures et aux hautes
statures des Lombards , les Napolitains opposent des formes
plus petites , ils sont secs, minces, nerveux, tandis que les Lom-
bards se rapprochent quelquefois des Allemands. Souvent châ-
tains, les autres au contraire sont l)runs. Leur teint est pâle et
jamais coloré comme cela se voit dans la vallée du Po et même
de l'Arno. Tant de différences sont cause qu'il y a une antipathie
appréciable entre les deux parties du royaume. M. Merlino, un
Méridional, nous en donne un exemple, lorsqu'il écrit : « L'uni-
fication de l'Italie était nécessairement la suprématie du Nord
sur le Sud. Unifier, c'était livrer le faible au fort et dans ce cas
le pauvre au riche... L'Italie méridionale fut envahie par une
armée de fonctionnaires, de capitalistes, d'entrepreneurs tous
septentrionaux, tous « piémontais ». La vanterie de Farini devint
EN ITALIE. 195
le mot d'ordre du gouvernement dans toute l'Italie : « Avec Tan-
ce née nouvelle, de Plaisance à Gattolica, toutes les lois, tous les
« règlements les noms et môme les fautes grammaticales seront
(V piémoiitais. »... L'exploitation du Sud, telle a été l'entreprise
politique de la classe qui a conquis 1 Italie en 18G0. «
Sur la route qui unit Gapoue à Caser te, je me suis arrêté au ci-
metière situé près de Sainte-Marie de Capoue; là, le gardien me
lit voir deux corps embaumés qui, au lieu d'être sous terre, étaient
protégés par une simple glace, à travers laquelle on pouvait les
regarder ; mon guide paraissait trouver merveilleuse cette fan-
taisie de gens riches ; je comprends d'autant mieux son admira-
tion qu'il y a là pour lui une source de profits.
Une belle avenue, plantée de peupliers, mène à Caserte où est
le fameux château des anciens rois de Naples. Ce château aussi
bien que la ville rappellent Versailles. Rues droites, larg'es et ré-
gulières, jardin solennel, bassins, étangs, cascades, jets d'eau,
dauphins, Cérès, Éoles, telle est la création de Charles III, telle
aussi celle de Louis XIV. Les centaines de millions que l'un et
l'autre palais ont coûtés achèvent la ressemblance : le modèle
pourtant est autrement remarquable que la copie, qui n'est
qu'une énorme caserne carrée et massive, bâtie au dix-huitième
siècle par Vauvitelli; notre dix-huitième siècle était plus élégant.
On ne saurait s'empêcher de noter, à propos de Caserte, que les
princes et les bourgeois étrangers s'ingénient à imiter la France,
bien qu'on dise des Français pis que pendre. Il est aussi permis
de penser que les sommes considérables dépensées par Charles III
eussent été mieux employées autrement ; amener à Naples l'eau
pure et limpide des cascades aurait été plus utile que de percer
six montagnes pour que le Fizzo puisse venir rafraîchir les om-
brages du parc après avoir coulé pendant 50 kilomètres ;
mais aucun des sujets de Charles n'eut sans doute cette idée : tels
les peuples orientaux, dans leurs taudis infects, périssent de mi-
sère, de saleté, de pauvreté, de choléra, tandis que les califes,
les pachas, le Sultan ont des palais de marbre, des villas, des ha-
rems, des trésors. Personne ne songe à réclamer jusqu'au jour où
le demi-dieu assassiné dans une conspiration est jeté à la rue ou
196 LA SCIENCE SOCIALE.
à l'égout ; il n'y a pas alors assez de boue ni d'ordure pour souil-
ler son cadavre .
Une campagne fertile et bien cultivée s'étend entre Gaserte et
Naples, la grande ville italienne où sont entassés plus de cent
mille habitants.
(.4 suivre.) G. Laine.
Le Directeur-Gérant : Edmond Demolins.
TYl-OURArinn PUlMIN'-DIUOr kt o'". — mesxil (kure).
I
LE MOUVEMENT SOCIAL
LE DROIT A L'HÉRITAGE
W
à propos d'un procès récent.
On a beaucoup parlé, dans les jour-
naux et dans les saison, d'un procès qui
vient de se juger au tribunal de la Seine.
Il s'agit d'un jeune homme dont le père,
grand industriel, a laissé plus de 20i)
millions. Un des fils n'a rien eu de plus
pressé que de dépenser gaiement ses
'evenus et on craignit qu'il ne disséquât
également sa fortune : de là, demande
d'un conseil judiciaire de la part de la
famille, et procès.
Nous n'aurions pas à nous occuper de
cette affaire de famille, si certains jour-
naux n'en avaient pris texte pour cri-
tiquer notre état social et réclamer, à
;e sujet, l'intervention de l'Etat. « Il est
injuste, dit-on, que des jeunes gens, à
.eur entrée dans la vie, et sans avoir
'ien fait, se trouvent en possession d'une
"orlune aussi considérable. De plus,
1 est immoral qu'ils puissent gaspiller
linsi un argent que d'autres ont tant
le peine à gagner. »
Ces critiques ne sont pas nouvelles ;
l y a longtemps qu'elles retentissent
lans le monde. Malheureusement on y
"épond d'une manière qui n'est pas
)leinement satisfaisante.
On répond qu'il serait impossible et
.rbitraire de fixer le chiffre maximum
||u'un père de famille peut laisser à ses
nfants. D'abord quel chiffre fixer : cent
Ittille francs, ou un million, ou plus, ou
[loins? C'est de l'arbitraire pur. Et d'ail-
urs, ce serait en pure perte, car il existe
LE MOUVEMENT SOCtAL. — III,
l)it'n des moyens de dissimuler sa for-
tune et ce serait un jeu d'enfant que de
tourner une pareille loi.
Quant à faire de l'État le tuteur de
tous les riches héritiers, ce serait donner
à un prodigue un prodigue pour tuteur;
on sait comment il gaspille les deniers
publics; ce serait donner à l'État un
rùle de bonne d'enfant qu'il n'est pas ca-
pable d'exercer; ce serait mettre les par-
ticuliers sous une tutelle inacceptable,
etc., etc. Vous voyez tout ce qu'on peut
dire sur ce thème.
Toutes ces raisons, qui sont excellen-
tes en soi, n'ont pas le don de convain-
cre les partisans plus ou moins inté-
ressés, plus ou moins de bonne foi, de
la haute morale sociale et de l'éga-
nié.
Ces réponses sont en effet insuffisan-
tes, car elles laissent croire que cet
état de choses est fatal, qu'il n'y a pas
de remède à ce mal, et qu'il faut en
prendre son parti.
Cet état de choses n'est pas fatal, et
la preuve, c'est qu'il se développe avec
une intensité très différente, suivant les
divers types de sociétés. Ce n'est donc
pas par des théories, mais par des cons-
tatations de faits, qu'il faut chercher la
solution.
La question doit être posée ainsi :
Dans quelles conditions sociales, les
avantages de la richesse acquise par la
génération précédente sont-ils réduits
au minimum ?
Ainsi posée la question devient sus-
ceptible d'une solution.
En effet, les avantages de la fortune
3
26
LE MOUVEMENT SOCIAL.
accumulée seront très différents suivant
deux cas :
Dans les sociétés (et nous appartenons
à ce type) où parents et enfants consi-
dèrent que la richesse acquise est plus
un bien de famille qu'un bien personnel,
que, dès lors, c'est un devoir pour les
parents de l'amasser, de la conserver
et de la transmettre intégralement à
leurs enfants, dans ces sociétés, le rùle
de la fortune accumulée prend une
grande importance. On en arrive même
à se dépouiller de son vivant pour doter
et établir ses enfants.
Si on était conséquent avec soi-même,
avec ses principes, avec les pratiques
courantes, on devrait, dans ces sociétés,
avoir un grand respect pour les parents
qui réussissent à laisser à leurs enfants
une fortune considérable. En effet, ils
ontfait,avecle plus grand succès, ce que
chacun essaye de faire plus ou moins,
c'est-à-dire avec un succès plus ou moins
grand. Ils sont donc des spécimens du
type social à sa plus haute expression.
Malheureusement, l'homme n'est pas
conséquent avec lui-même ; il est essen-
tiellement illogique, et ce qui, dans la
question qui nous occupe, nous rend
illogiques, c'est un sentiment peu avoua-
ble, un sentiment bas: c'est l'envie. Au
fond, ce n'est pas la transmission d'une
grande fortune que nous condamnons,
puisque nous nous efforçons de faire la
mêmechose pour nospropres enfants, —
c'est tout simplement que cette grande
fortune soit allée à un autre, qu'un
autre ait réussi mieux que nous n'espé-
rons réussir nous-mêmes.
Ainsi le mal contre lequel on proteste
si hautement, avec de si grands airs
d'honnêteté , a pour cause première
notre formation communautaire, qui fait
de la fortune bien plus un bien de fa-
mille, un bien commun, qu'un bien per-
sonnel, dont chacun n'a à rendre
compte qu'à sa propre conscience.
Quand on a bien pénétré ce phéno-
mène, on a le droit de trouver tout à
fait comique la prétention de ceux qui
cherchent un remède à ce mal dans le
socialisme, c'est-à-dire dans une plus
grande exagération de l'esprit commu-
nautaire : c'est un procédé renouvelé de
cet excellent Gribouille qui, pour éviter
la pluie, se jetait dans un étang.
Ce n'est donc pas dans ce premier cas
que l'on peut trouver la solution. Voyons
le second cas.
C'est celui des sociétés où parents et
enfants considèrent que la richesse ac-
quise est plus un bien personnel qu'un
bien de famille et que chacun en dis-
pose comme il l'entend, sans que les en-
fants y aient aucun droit, soit au mo-
ment de leur établissement, soit môme
à la mort de leurs parents.
Dans ce type de société, les enfants
appartenant aux familles les plus ri-
ches, abordent la lutte pour l'existence
dans des conditions de fortune fort peu
supérieures et souvent égales à celles
des enfants sortis de familles modestes.
Mais, d'autre part, le sentiment qu'ils ne
recevront rien du vivant de leurs pa-
rents, ni peut-être après leur mort, les
porte à ne compter que sur eux-mêmes,
et à développer au plus haut degré leur
initiative. Dans ces conditions, ils ont
plus de chances de succès qu'avec tout
l'argent qu'ils pourraient tirer de leur
famille.
Plus tard, à la mort de leurs parents,
s'ils héritent la fortune de ces derniers,
ils ne deviennent pas des oisifs et des
dissipateurs, parce qu'ils ont déjà con-
tracté l'habitude du travail et de la vie
active. Ils ne donnent donc pas, si ce
n'est exceptionnellement, le spectacle
que donnent chez nous les fils de fa-
mille, dont notre mécanisme social fait,
presque automatiquement, des gens
incapables d'effort et d'initiative.
11 résulte de tout cela que nous som-
I
LE MOUVEMENT SOCIAL.
27
mes inconséquents avec nuus-nièmes :
nous réi)udions énergiquenient les con-
séquences fatales de notre état social...
mais nous tenons à cet état social encore
|)lus énergiquemcnt.
Edmond Demolins.
LES PROCEDES D'EDUCATION DES
MÈRES DE FAMILLE ANGLAISES.
A 31. Edmond Demolins.
Londres, le 18 janvier 189i.
Cher Monsieur,
Vous m'avez demandé quelques ren-
seignements pratiques sur les procédés
d'éducation employés par les mères de
lamille anglaises.
Voici, à ce sujet, des détails qui sont
peut-être de nature à vous intéresser
et que je suis heureuse de pouvoir vous
donner.
Selon nous , une mère ne saurait
commencer assez tùt à apprendre à son
enfant à se gouverner lui-même [self
conirol). Même le bébé au berceau doit
comprendre qu'il n"aura pas ce qu'il
désire parce qu'il crie. Par exemple, la
mère se trouve avoir aidé beaucoup son
bébé, cigé de quelques mois seulement,
à supporter une grave maladie, en
l'ayant déjà habitué à rester couché
patiemment quand il le faut. Nous ga-
gnons mieux le profond amour et res-
pect de nos enfants en étant fermes,
qu'en étant trop indulgentes.
Notre but est d'endurcir nos enfants
de toute façon pour les préparer à la
lutte de la vie; nous leur enseignons à
ne pas reculer devant une entreprise
difficile, précisément parce qu'elle est
difficile.
Nous sommes convaincus que la santé
corporelle est un auxiliaire indispen-
sable pour l'cneigic morale.
Aussi nous habituons de bonne heure
nos enfants à l'eau froide (pas absolu-
ment froide en hiver). Nous leur don-
nons un bain tous les matins; le soir,
ils sont lavés de nouveau. Souvent on
a besoin d'employer l'eau chaude après
leurs grands exercices de la journée,
mais cette opération se termine toujours
par l'eau froide.
La mère et les enfants se lèvent de
bonne heure (6 1/2 à 7 h.). C'est la
bonne qui habille les enfants; la mère
ne s'occupe que de la partie la plus im-
portante delà toilette, par exemple des
soins de la tête. Une fois la toilette finie,
elle fait réciter une petite prière ou
poésie.
La mère emploie la demi-heure qui
précède le premier déjeuner (à 8 h.),
à donner une leçon, soit de musique,
soit d'autre chose à un des enfants
aînés; les autres enfants emploient cette
demi-heure à s'occuper de leurs ani-
maux domestiques ; en effet, on a l'ha-
bitude de donner aux enfants de l'ar-
gent de poche avec lequel ils achètent
et entretiennent complètement des ani-
maux de leur goût. (Vous savez, en
effet, que chez nous le grand désir de
chaque famille, même à la ville, est
d'avoir un jardin.) Les enfants pren-
nent ainsi un grand intérêt à ces petits
êtres et ont le sentiment de leur res-
ponsabilité. Si un de ces animaux a été
négligé et tombe malade, il n'est pas
nécessaire de faire une réprimande; le
petit coupable est assez puni par le
blâme de ses camarades.
Les enfants restent généralement dans
la nursery avec leurs bonnes pour leurs
repas : mais souvent ils sont admis à
la table de leur mère pour le second
déjeuner, qui a lieu à 1 heure. Nous
supposons le père absent pendant la
28
LE MOUVEMENT SOCIAL.
journée pour ses affaires. Vers 5 heu-
res, les enfants prennent le thé, ou
plutôt le lait, car on leur donne quel-
ques gouttes seulement de thé.
Les études des enfants sont très va-
riées; on les initie de bonne heure, au-
tant que possible, aux sciences natu-
relles : ces études s'enchaînent de telle
façon qu'elles font suite les unes aux
autres, et l'enfant se rend compte que
chaque étude complète la précédente :
l'histoire et la géographie sont étudiées
ensemble, car elles sont étroitement
liées.
Pour enseigner la lecture, nous dessi-
nons un petit objet, en écrivant au-des-
sous son nom; les enfants sont obligés
de copier le tout; ainsi ils apprennent
facilement le nom qui se rapporte à
l'objet.
Nous leur apprenons aussi à dessiner
delà manière dont lesJaponaisécrivent,
en leur donnant un modèle, une fleur
par exemple, qu'ils doivent reproduire
avec un pinceau fortement trempé, sans
leur permettre d'en faire à l'avance le
contour au crayon, ce qui est d'une
grande utilité pour leur développer la
sûreté de la main et la précision de
l'œil.
Quoique leurs études soient très va-
riées, elles sont suivies méthodiquement,
afin qu'elles soient, pour ainsi dire,
bien digérées. Nous lâchons de faire tra-
vailler leur esprit, en les entretenant de
choses un peu au-dessus de leur âge,
dans le but de leur affermir l'intelligence;
mais nous évitons toutefois de les rendre
trop précoces.
En visitant les jardins zoologiques et
les musées, ils prendront beaucoup plus
d'intérêt si on leur indique comment
il faut observer les objets, et si on ne
leur permet pas, comme ils le font na-
turellement, de courir de tous côtés
sans porter assez d'attention à ce qu'ils
voient.
Il vous semblera peut-être qu'il y a
trop de discipline dans tout cela.
Mais on peut agir peu à peu , toujours
avec le soin de ne pas forcer l'enfant à
sortir de son propre caractère. Natu-
rellement les uns ont besoin d'être con-
duits davantage, les autres moins, —
cela dépend du naturel. Le principal but
de l'éducation, selon nous, est d'ap-
prendre progressivement aux enfants
à agir par leur propre petit développe-
ment intellectuel, en les habituant à
sentir et à raisonner par eux-mêmes.
Ainsi, il est aisé de voir que la mère
est très occupée, car, pour apprendre
aux autres, il lui faut étudier et lire as-
sez assidûment elle-même. Souvent elle
a besoin de quelqu'un pour l'aider : alors
elle prend une gouvernante avec laquelle
elle partage le soin des enfants; ou
bien , si elle préfère s'occuper exclusi-
vement de l'enseignement, elle cherche
une personne pour l'aider dans la tenue
de la maison.
Pour que la mère ait quelques heures
libres dans la journée, et aussi dans le
but de rendre les enfants indépendants
de leur mère, nous les habituons à avoir
leurs propres occupations. On leur ap-
prend à coudre, à tricoter, à faire du
crochet, — aussi bien aux garçons
qu'aux filles, — à plier du papier : on
leur fait utiliser toutes sortes de choses
dans la maison pour construire des
jouets, — telles que des vieux cartons
pour construire une maison de poupée,
des jardins; — de vieux bois pour en
faire des bateaux. Les aînés s'occupent
des cadets et les développent dans cl;
sens pendant que la mère est à son tra-
vail.
Ainsi l'intelligence s'est développée
peu à peu. Alors, avant de laisser partir
ses fils et ses filles, vers l'âge de douze à
quatorze ans par exemple, la mère les
prépare à entrer dans la vie; elle la leur
explique franchement et simplement '•
LK MOI VliMliiN'T SOCIAL.
29
c'est ainsi qu'ils apprennent ce qu'ils
doivent savoir à cet âge sur l'humanité.
On sait la convenance en même temps
(|ue l'aisance des relations entre nos
jeunes gens de différent sexe; et il y a
chez nous toujours moins de cette fausse
modestie, qui provient de cette ninsse
révoltante d'informations recueillies on
secret des compagnons d'école ou d'ail-
leurs.
La mère a habitué son fils à com-
prendre qu'il y a des jours où elle a be-
soin de repos et où il doit être envers
elle plus attentif que d'ordinaire : il vé-
nère la confiance qu'elle lui a montrée,
et les sentiments presque sacrés qu'elle
lui a révélés à l'égard de sa propre per-
sonne. Tout ce qu'il entend à ce sujet
de celle qu'il aime et révère lui restera
pour toujours sacré. 11 me semble que
notre réserve, dont se moquent nos
voisins de l'autre coté de la Manche,
provient de ce sentiment presque de
sainteté à l'égard du corps et de l'opi-
nion de notre responsabilité envers ce
corps.
Nous n'exagérons pas, comme on le
dit quelquefois^, la réserve entre nous;
les esprits les plus sains sont les plus
naturels, et nos jeunes filles s'expriment
assez facilement sur ces sujets réputés
shocking, à leurs frères ou à leurs fian-
cés, s'il y a lieu d'en parler, — sinon, on
évite d'en rien dire.
Étant jeune fille, j'étais très liée avec
mes deux frères, âgés de six et huit ans
de plus que moi; je leur ai toujours été
très reconnaissante pour la part qu'ils
ont prise à mon éducation, et pour avoir
été traitée par eux comme amie et ca-
marade. Cela nous a donné la possibi-
lité d'échanger nos pensées et de discuter
librement sur toutes sortes de questions
bonnes et utiles. Grâce à l'éducation plus
étendue donnée aujourd'hui aux jeunes
filles, elles deviennent plus indépendan-
tes et plus désireuses de suivre une pro-
fession, et elles ne pensent pas, comme
autrefois, uniquement à se marier.
Agréez, etc.
M'"* Cosmos Bl'rtox.
L'ne autre de nos lectrices nous adresse
d'Edimbourg les renseignements suivants
sur l'éducation. Ils complètent utilement
ceux que l'on vient de lire.
A M. Edmond Demolins.
É(liiiil)Ourg, le -20 janvier 1894.
Cher Monsieur,
... Le meilleur moyen de vous mettre
au courant de l'éducation des enfants
en Angleterre, est, je crois, de vous faire
connaître la manière dont nous avons
été élevés, dans notre famille.
Ma mère, qui avait beaucoup le goût
de l'enseignement, a surveillé elle-même
notre éducation; elle s'est occupée de
mes frères jusqu'à l'âge de huit ou neuf
ans, et de moi jusqu'à douze ans. A par-
tir de cet âge, nous avons tous suivi des
cours publics.
Mais comme notre habitation était à
3 milles (4 kilomètres) d'Edimbourg,
nous devions déjeuner solidement à
7 h. 1/2 du matin. Ma mère descendait
toujours à cette heure-là pour assister
à notre déjeuner et nous partions, bien
enveloppés de manteaux, dans une petite
voiture à poney, que nous conduisions
nous-mêmes.
Arrivés à la ville, nous laissions le
poney dans une écurie et nous allions
chacun à notre école. Nous y restions
jusqu'à 2 ou 3 heures de l'après-midi,
selon notre âge et, dans des cas excep-
tionnels, jusqu'à 4 heures.
Comme nous sortions de l'école à des
30
LE MOUVEMENT SOCIAL.
heures différentes, nous revenions chez
nous séparément. L'un de nous, ou un
domestique, ramenait le poney. En reve-
nant de l'école, nous pouvions entrer en
toute liberté dans les magasins, dans les
maisons des camarades, où nous vou-
lions.
Chaque école de garçons a, dans les
environs de la ville, un champ destiné
aux sports athlétiques. Mes frères y al-
laient souvent passer l'après-midi à
jouer avec des camarades. Moi aussi, je
passais souvent le temps entre la sortie
de l'école et le diner à me promener
avec des amies.
Ma mère exigeait toujours que nous
fussions rentrés à 5 h. 1/2, pour dîner
avec notre père, et elle s'informait de
l'emploi de notre temps.
Les amitiés d'école exercent beaucoup
d'influence sur la vie des enfants. En en-
trant ainsi dans les maisons de leurs
camarades, les enfants font connaissance
avec les parents de ceux-ci. Ainsi, ils se
trouvent souvent en contact avec des
milieux tout à fait différents de celui de
leur « home »; ils entendent causer sur
les différentes carrières et sont ainsi
beaucoup plus en état de faire des pro-
jets pour leur propre vie que s'ils n'a-
vaient été en contact qu'avec leurs pa-
rents, ou les associés de ceux-ci.
.Vous avez remarqué les petits jardins
bien entretenus qui sont ici devant les
habitations. Par derrière, se trouve gé-
néralement un jardin plus grand, mais
moins décoratif. Là, si on a assez de
place, on installe le ]awn-tennis;mais du
moins il y a toujours un petit jardin at-
tribué à chaque enfant; chacun cultive
le sien à sa guise et en est responsable.
11 y installe des maisonnettes pour les
lapins, les pigeons, un atelier de menui-
serie, ou de photographie, en un mot
tout ce qui peut intéresser un enfant.
Ce n'est certainement pas par insou-
ciance que les parents permettent aux
enfants de passer de longues heures en
liberté; c'est parce qu'ils croient que
cela les développe; souvent même ils se
gênent pour cela, par exemple en habi-
tant dans des quartiers excentriques,
très incommodes pour le père, mais dans
le but de disposer pour les enfants d'un
plus grand terrain.
On donne ordinairement aux enfants
quelque argent chaque semaine pour
leurs menus plaisirs.
Les maîtres d'école désirent beaucoup
que les enfants fassent à peu près deux
heures d'étude le soir; mais beaucoup
d'enfants s'en dispensent. Dans quelques
familles, une institutrice, ou un institu-
teur, vient pendant la soirée pour faire
travailler les enfants; mais cet arran-
gement est rare. Ordinairement , on per-
met aux enfants de travailler ou non,
selon leur propre goût.
Je n'ai jamais occupé une place distin-
guée dans l'école, à Edimbourg. Et ce-
pendant, lorsque je suis allée à Paris, où
j'ai été en pension pendant quelques
mois, je me suis trouvée la première
dans presque toutes les parties de l'en-
seignement. Les jeunes filles françaises,
qui étaient avec moi, avaient l'habitude
d'apprendre uniquement par cœur, sans
réfléchir à ce qu'elles apprenaient; de
plus, elles y mettaient peu d'ardeur,
parce que, quand même elles auraient
terminé leur leçon ou leur devoir, il ne
leur était pas permis de s'amuser.
Les maîtresses, qui ne sortaientjamais
de la pension et s'ennuj'aient à périr,
me faisaient pitié. Un jeune homme de
mes amis qui a été dans une école fran-
çaise, à peu près à la même époque, en
a conservé un souvenir encore plus mau-
vais.
Ce qui nous manquait surtout, c'était
la liberté et l'exercice. Les Françaises
acceptaient cela, mais les jeunes Anglai-
ses qui étaient là avec moi ne pouvaient
s'en accommoder. Aussi, la directrice de
LE MOUVKMKNT SOCIAL.
31
l'école fut-elle obligée, pour nous con-
server, de nous autoriser à faire de lon-
gues promenades au deiiors, presque
chaque jour.
La grande maison que nousliabilions,
dans les environs d'Kdimbourg, nous don-
nait beaucoup de prestige à l'école et,
tous les samedis, les petites filles et les
garçonsde nos amis venaient jouer chez.
nous.
Vous savez que le samedi est toujours
complètement libre ; aussi, parfois, nous
nous en allions avec des amis passer une
journée entière dans les collines. J'ai
conservé un souvenir ravissant de ces
longues journées d'été que nous passions
à vivre comme des sauvages.
Mais je dois vous prévenir que la vie
que je décris ici est plus particulière-
ment écossaise. En Angleterre, les peti-
tes filles, au moins, sont plus surveillées .
Je crois que les méthodes américaines
ressemblent plutôt aux nôtres.
Agréez, Monsieur, etc.
M"" M. B.
MADAGASCAR ET TIMBOUCTOU.
L'esprit de la France, depuis quelque
temps, semble de plus en plus tourné
vers la question de son développement
extérieur.
L'expansion extérieure d'une race est
l'un des indices les plus sûrs de sa pros-
périté, lorsque cette expansion, bien
snlendu, se montre prospère elle-même.
La force d'expansion existe-t-elle chez
lous? — Pas beaucoup, mais un peu, et
îe peu nous console, d'autant plus que
'immense majorité des nations n'en fait
pas autant. Si l'Anglo-Saxon pouvait
iisparaître du monde, nous aurions de
luoi chanter victoire, car peu de rivaux
seraient de taille à lutter avec nous sur
le terrain colonial.
Le mois dernier, à ce point de vue, à
été marqué par deux faits qu'il importe
de noter : l'interpellation sur Madagas-
car et l'occupation de Timbouctou.
Nous nous débattons sérieusement à
Madagascar. Sans doute la lutte n'est
[las toujours à notre avantage, mais
enfin il y a lutte. Des essais de colonisa-
lion, obstinément entravés, obstinément
repris, ont eu lieu sur divers points. Un
savant voyageur, M. Muller, s'est fait
assassiner par les indigènes, mais son
exploration témoignait d'une certaine
hardiesse. Les derniers troubles du
Bueni nous ont fait perdre six millions,
mais cela prouve qu'il y avait des mil-
lions à perdre. Somme toute, l'état
chaotique, belliqueux, le malaise même
de la grande île africaine, contrastent
heureusement avec l'apathie des colonies
portugaises du Mozambique, toujours
inertes de l'autre côté du détroit, et peu
à peu enveloppées par les colonnes an-
glaises qui fouillent de plus en plus le
Betchuanaland.
Il paraît que Madagascar est à nous
depuis Louis XIV. Cette île immense
compte aujourd'hui trois mille Français,
répartis en plusieurs groupes : celui de
Diego-Suarez, au Nord, qui comprend
environ 300 de nos compatriotes, celui
de Tamatave, à l'Est, qui en comprend
500, celui de Fort-Dauphin, vers le
Nord-Est, sans compter les gisements
aurifères deSuberbiéville, dans le Bueni,
où travaillent 200 Français, Vosgiens
pour la plupart. On cite à Diego-Suarez
un exemple de fortune rapidement faite.
Un Français, M. Gangnant, parti avec
1.500 francs, en avait gagné 100.000 au
bout de six ans. Ce colon avait émigré
avec sa femme et trois enfants. Autre
remarque consolante : le commerce de
Tamatave n'est pas entre les mains des
Anglais. Sur deux millions de transac-
32
LE MOUVEMENT SOCIAL.
lions, I.IOO.OOO apparlienneni à noire
commerce. L'Angleterre ne vient qu'au
second rang, suivie par les Élats-Unis et
l'Allemagne. Il est vrai que la proximité
de l'île Bourbon est pour beaucoup dans
cette heureuse proportion. La côte Nord-
Ouest présente une série d'excellents
ports, dont l'abri sera fort précieux
lorsqu'il s'y fondera des villes, et la
rade de Diego-Suarez serait une des
meilleures du monde, si on la fortifiait
par quelques travaux.
Tout cela n'empêche pas que les IIo-
vas, la principale nation inrligène, mon-
trent jusqu'ici fort peu de respect pour
noire protectorat et refusent de recon-
naître à nos représentants les droits
que leui- accordent les traités. Il est
vrai également que les méthodistes, puis-
samment soutenus, neutralisent fâcheu-
sement le dévouement de nos mission-
naires.
Depuis plusieurs années, il est tou-
jours question d'une expédition militaire
à Madagascar. Seules, des considéra-
lions d'économie ont pu y faire obsta-
cle; mais im événement de ce genre est
toujours à prévoir. Nos colons implo-
rent l'État. Ne les grondons pas trop.
Leurs cris prouvent du moins qu'ils exis-
tent.
Pour Timbouclou, l'État a pris les
devants, un peu malgré lui, il faut
l'avouer. Cette conquête, justifiée par
les hostilités des Touareg, met entre nos
mains un poste commercial d'une certaine
importance, moins important que jadis,
toutefois, car, dans ce Sahara mouvant,
les centres commerciaux tendent à se
mouvoir comme tout le reste. Timbouc-
lou, dont certains historiens évaluaient
la population à 150.000 âmes, n'en a
plus que 10.000 aujourd'hui. Sa position
non loin du Niger, dont elle commande
la longue courbe saharienne, en fait
le carrefour, non seulement des diver-
ses routes des caravanes qui rayonnent
de là vers le Nord, mais des deu
roules de bateaux que forment, au
Sud-Est et au Sud-Ouest, l'amont et l'a-
val du Niger. Les caravanes la met
tent directement en relation avec l'Ai
gérie. Le fleuve, si l'on suit son cours
raccourcit la distance qui la sépare, soil
du Sénégal, soit du Dahomey. La vallét
offre un champ tout prêt à la colonisa
lion agricole. La place n'est donc pas à
négliger, et il y a lieu de féliciter le co-
lonel Bonnier de l'avoir conquise. Reste
à savoir si l'occupation restera unique-
ment militaire, ou si des émigrants de
bonne volonté, cultivateurs et négo-
ciants, viendront fournir des adminis-
trés aux administrateurs que le Gou-
vernement ne manquera pas de leur
nommer avant qu'ils arrivent.
Tout n'est donc pas pour le plus mal
dans le pire des mondes possibles. Il y
a, sur la terre africaine, des Français
qui se remuent. Puisse ce mouvement
engendrer une possession solide et du-
rable!
H. La Bourdonnière.
CARTE SOCIALE DE LA FRANCE.
La Limagne d'Auvergne.
Nous recommandons à l'attention de
nos lecteurs l'enquête suivante, remar-
quable par sa netteté, et qui met dans
un relief plein de lumière pour la Science
sociale les formations différentes de l'a
plaine et de la montagne , chez des po-
pulations que d'ailleurs tout rapproche.
A signaler aussi le caractère des émi-
grants que tournit aux villes un pays dé
petite culture en famille instable.
LE iMOUVEMENT SOCIAL.
33
I" Oïl désigne plus spécialement
peut-être sous lenomdeLimagno la val-
lée de l'Allier, dans la partie centrale du
département du Puy-de-Dùme entre
Coudes ci Pont-dc-Chàtcau; mais lato
se7isn, la Limagne, opposée à la mon-
tagne dans le langage quotidien, com-
prend, à l'altitude moyenne de iOO mè-
tres, toutes les terres arrosées par l'Allier
et ses altluents entre Langeac (llaute-
Loirc)cl la limite septentrionale du Puy-
de-Dùme. Les contours de cette région
seraient aussi difficiles à tracer sur une
carte que ceux des fjords Scandinaves.
La vallée principale s'élargit à
Brioude , et se resserre en des gorges
profondes à trois kilomètres en aval
d'Issoire, pour s'élargir de nouveau
aux Martres de Veyre. A partir de Cler-
mont-Ferrand, sur la rive gauche, elle
prend le nom de Marais. Sa largeur
maxinia est de 30 kilomètres environ à
la latitude de Riom. Les deux points
extrêmes de la courbe décrite par l'Al-
lier sont distants de 120 kilomètres.
2° a). — On trouve tout ensemble ,
dans la Limagne, des pentes en général
très abruptes, des vallées assez étroites
et une vaste plaine (le Marais). Le sol
est déformation tertiaire; il est peut-
être le plus fertile de la France , et il
faut expliquer cette richesse bien plutôt
par l'origine lacustre des sédiments
dont il se compose que par les apports
volcaniques des montagnes qui enca-
drent notre bassin. Le grand lac dont
le Marais a gardé le souvenir s'éten-
dait un peu au delà des limites de notre
département, dans la direction de Mou-
lins (Allier); mais, au point de vue
ethnographique, la Limagne ne dépasse
?uère Aigueperse.
6). — Le climat de cette région est
plus sec , mais plus variable que celui
ie Paris. La neige n'y est pas plus abon-
lante que dans les plaines du Centre ,
et, d'après des observations qui embras-
sent une période de vingt années, les
froids de l'hiver y sont peut-être moins
redoutables. Mais, au mois de mai, et
I)arfois dès la fin de septembre, les
gelées sont souvent très préjudiciables
aux cultures.
c). — Sur les flancs des montagnes,
jusqu'à l'altitude de (100 mètres, s'éta-
lent des vignobles (|ui ont pris depuis
vingt ans une extension téméraire. Les
produits de cette culture et les soins
(|u'on lui ccJnsacre sont très variables :
dans le voisinage des cours d'eau, les ge-
lées de printemps ou d'automne lui sont
bien souvent fatales, et dans les sols
granitiques , surtout quand l'altitude
approche de 500 mètres, elle décline
rapidement. Le poirier, le pêcher et
l'abricotier croissent en grand nombre
au milieu des ceps.
La plaine produit des céréales, des
betteraves, des pommes de terre et des
fourrages artificiels.
Les vallées se distinguent surtout par
leurs prés-vergers dont les pommes
sont un article d'exportation.
d). — Le bétail est très restreint. La
culture à la bêche est encore pratiquée
dans les meilleures terres, où le mor-
cellement réduit souvent deux cultiva-
teurs à s'associer pour se procurer une
vache ou un domestique. On abandonne,
avec toute raison, l'élevage à la monta-
gne, et on va chercher dans les foires
des animaux déjà aptes au travail ou à
la production laitière.
e). — 11 reste à signaler, entre Brioude
et Issoire, un bassin houiller dont Tim-
portance est médiocre. Les populations
qui l'exploitent sont attachées au sol,
et on y observe un phénomène intéres-
sant : la culture fragmentaire.
f]. — Les villes de la Limagne ne
sont guère que des marchés ou des
centres officiels, dont la population
n'augmente pas en général très rapide-
34
LE MOUVEMENT SOCIAL.
ment : elles ne sont que des gîtes d'é-
tape pour l'émigration qui s'achemine
vers les grandes agglomérations. J'y
reviendrai au dernier paragraphe de
celle note.
3° Le travail prédominant, presque
exclusif, est la culture, culture éminem-
ment intensive si l'on considère l'effort
musculaire qui correspond à un rende-
ment donné. La contribution du capital
et de l'intelligence est au contraire très
faible.
Le sol est abondamment pourvu de
tous les éléments de fertilité; il ne ré-
clame guère qu'un Iraitement mécani-
que, des façons multipliées. Les récentes
découvertes de la chimie agricole, dont
M. Dehérain entretenait ces jours der-
niers l'Académie des sciences, justifient
les pratiques tradilionnelles d'une po-
pulation jusqu'ici très dense et très la-
borieuse. Mais les bras manquent chaque
jour davantage à la terre depuis vingt
ans , et la baisse des fermages et des
prix de vente est considérable.
La présence de la houille dans le
bassin de Brassac n'a développé aucune
industrie qui mérite d'être mentionnée.
L'agriculture, au contraire, a fait sur-
gir diverses fabrications à Clermont et
dans la banlieue, celle des fruits confits,
celle des pâtes alimentaires et celle du
sucre de betterave.
4° a). La famille, jusqu'à nos jours,
était solidement constituée : l'extension
des vignobles permettait aux enfants de
rester groupés autour de leur père en
leur fournissant sur le domaine primitif
une occupation largement rémunérée.
Soumis aune surveillance constante,
puisqu'ils travaillent à côté de leurs
parents , ils montrent encore aujour-
d'hui plus de docihté et de retenue
qu'on n'en rencontre dans les monta-
gnes où la garde des troupeaux les
éloigne de bonne heure du foyer pater-
nel. Mais, d'autre part, l'inilialive est
très peu développée.
Le type de la famille instable est de-
venu normal en vingt-cinq ans. On ne
voit presque jamais deux ménages
sous le même toit. La condition des
vieillards est particulièrement affli-
geante. Lorsque tous leurs enfants sont
mariés, ils ont peine à obtenir que l'un
d'eux les reçoive à son foyer, et prenne
à sa charge la culture de leurs biens, à
moins d'avantages exceptionnels qui
soulèvent les protestations des futurs
cohéritiers.
Les montagnards, qui pratiquent ce-
pendant l'émigration temporaire, et qui
semblent dès lors plus exposés aux in-
fluences générales, s'en préservent mieux.
C'est que la personnalité, chez, eux est
plus énergique. Les émigrants qui re-
viennent sont ceux qui ont résisté à la
contagion des nouvelles mœurs. Chez
leurs voisins de la Limagne, il n'est pas
besoin d'une longue absence pour effa-
cer l'empreinte des traditions. C'est assez
qu'un fils de paysan ait passé deux ans
sous les drapeaux pour que la discipline
domestiqueluipèseàl'égal delà caserne,
et sa sœur ne revoit qu'avec dédain la
maison paternelle si elle a vécu durant
quelques mois dans un pensionnat ou
un atelier de petite ville. Aussi les ma
riages sont-ils moins tardifs qu'autrefois,
mais les jeunes époux assez souvent,
faute d'un petit capital, n'échappent à
l'autorité de leurs parents que pour
subir Ihumiliation lucrative de la do
mesticité.
b). En ce qui concerne l'habitation, il
faut noter tout d'abord le type du vil
lage à banlieue morcelée qui depuis
longtemps est normal et n'admet que
des exceptions chaque jour plus rares.
Les résultats économiques et moraux
de celte coutume sont également funes-
tes. On sait que toutes les races de for
LE MOUVEMENT SOCIAL.
35
mal il 111 com nui naii taire n'y .sont pas
soumises au même degré. Kn lUiIie, les
cullivatcurs des contrées les plus fertiles
y échappent en partie, tandis que la vie
urbaine est seule acceptée par les classes
moyennes comme par l'aristocratie. La
célèbre vallée d'Assise, qui n'est pas
sans quelque ressemblance avec la Li-
magne, en difTère complètement sous
ce rapport. Mais, là, les familles de mé-
tayers isolées au milieu d'un petit do-
maine sont assez nombreuses pour se
suffire à elles-mêmes. Le cultivateur au-
vergnat trouverait son foyer bien vide
et même bien morne s'il n'avait pour se
distraire les bruits de la rue. Et puisqu'il
ne peut rencontrer parmi les siens les
auxiliaires dont il a souvent besoin , il
recherche le voisinage de ceux qui peu-
vent remplir cet office. Bien que ses
pareils soient peu portés à l'association
sous des formes nouvelles, ils sont
toujours disposés à s'entr'aider, à se
donner, suivant l'expression familière,
un coup de main.
Le progrès matériel dans l'habitation
et ses accessoires est manifeste. Les plus
modestes producteurs de vins et de fruits
se sont rapidement enrichis au cours des
années qui ont suivi l'ouverture de la
voie ferrée entre Alais et Saint-Germain
des Fossés. Aussi certains villages des
environs de Clermont-Ferrandoflrent-ils
en foule des exemples d'un luxe qui
contraste avec la vie encore rude et
simple de leurs habitants. Par-dessus
tout, ce qu'on appelle « emplettes de
noce )) décèle un amour-propre excessif.
Ne serait-il pas permis de signaler ici
l'influence de la formation communau-
taire? On dépense, non pour satisfaire
un goût personnel, mais par esprit d'i-
mitation; non pour jouir, mais pour
briller. Les salons et les parures d'une
femme du monde sont, pour elle, des
objets d'un usage quotidien. Pour un
vigneron et sa compagne, associée à
ses travaux autant que le permettent
les soins du mihiage, le luxe rationnel,
le comfort dans le sens originaire du
mot résiderait exclusivement dans l'em-
ploi de ces appareils ingénieux qui di-
minuent les labeurs des champs et du
foyer, et c'est précisément à quoi ils
pensent le moins.
c). Dans une contrée où le double
morcellement de la propriété et des
exploitations est porté aux dernières
limites, le patronage tombe à son mi-
nimum. Le cultivateur, rompu dès l'en-
fance aux pratiques traditionnelles, a la
prétention de se suffire au point de vue
technique. Le métayage, fort usité dans
le vignoble auvergnat, n'y produit pas
les heureux effets qu'on signale en tant
de pays. Quant à la culture des céréales,
dans la plaine du Marais, où l'emploi
des machines agricoles compenserait la
cherté de la main-d'œuvre, elle attend
encore le patron éminent qui pourrait
donner une impulsion décisive. Je ne
veux rien dire de ce pseudo-patron que
les Italiens ont flétri du nom expressif de
mercunte dicampagna, et que M. Porth-
mann nous montrait à l'œuvre en Tou-
raine (Mouvement social, avril 1893). 11
n'existe chez nous qu'à l'état sporadique.
d). La Limagne n'apporte aux cul-
tures intellectuelles qu'un contingent
bien inférieur à celui des montagnes
voisines. L'excès et la monotonie du
labeur physique rend l'esprit lent et
paresseux. Cependant les professions
libérales et les emplois administratifs,
voire même les offices ministériels de
dernier ordre, exercent une puissante
fascination sur les serfs delà glèbe. Dès
qu'ils parviennent à l'aisance, ils s'em-
pressent d'y vouer leurs enfants; sou-
vent même ils n'attendent pas que cette
condition soit remplie, et, malgré des
déceptions aussi amères que fréquentes,
le flot des concurrents ne cesse pas de
monter.
36
LE MOUVEMENT SOCIAL.
e). Les traditions religieuses sont assez
bien conservées dans la Limagne. La foi
sans doute est un i^eu obscurcie par les
préoccupations matérielles. J'ai rencon-
tré des ecclésiastiques qui avaient tour
à tour exercé leur ministère dans les
montagnes et dans les plaines et qui ne
donnaient pas la préférence à ces der-
nières. Il est vrai que, pour les monta-
gnards, les prédications et les cérémonies
de l'Église semblent avoir un attrait peu
ordinaire; il surgit parmi eux plus de
vocations exceptionnelles, et l'œuvre de
la Propagation de la foi inspire dans
notre diocèse des sympathies qui se tra-
duisent par le chiffre élevé des offrandes
qu'elle recueille. Mais, sous le rapport
de la probité et des bonnes mœurs,
les populations chrétiennes de quelques
paroisses du Marais défient toute com-
paraison dans l'étendue du départe-
ment du Puy-de-Dôme. Le genre de
vie que pratiquent les montagnards ex-
plique sans doute leur infériorité. Il
n'est que trop vrai, au reste, comme l'a
observé en d'autres contrées un des
écrivains les plus compétents de la
Science sociale , que la pratique reli-
gieuse est à la merci d'un simple dé-
placement. Fin passant d'un village à un
autre, un cultivateur, d'ailleurs honnête
et moral, subit instantanément l'influence
du nouveau milieu. Les montagnards
en qui la personnalité est plus déve-
pée sont plus attachés à leurs principes,
quoique fort souples dans l'application.
/). Là où le patronage fait défaut, c'est
l'État qui prend sa place ou plutôt qu'on
appelle à la remplir. Aussi l'influence
administrative est-elle considérable dans
la Limagne. L'opposition au régime
établi n'y obtient presque jamais la
majorité. On peut voir à la tête des mu-
nicipalités des adversaires de ce régime,
mais sous la condition tacitement im-
posée de faire trêve aux luttes politi-
ques.
Il en est de même, d'ailleurs, dans les
montagnes environnantes ; le patronage,
en effet, n'y est pas moins rare, et les
candidats aux emplois publics y sont
beaucoup plus nombreux.
g). Si les montagnards émigrent vo-
lontiers vers les bureaux, les essaims de
la Limagne n'y sont guère moins portés.
Mais peut-on parler d'essaims dans une
contrée où la natalité est des plus fai-
bles? Le chiffre des décès dans la ban-
lieue de Clermont-Ferrand est double
de celui des naissances en certaines an-
nées, et cette proportion a été dépassée
dans un chef-lieu de canton renommé
pour la fertilité de son sol.
Les éléments supérieurs comme les
éléments inférieurs de la population ru-
rale sont attirés vers les villes.
J'ai dit qu'un cultivateur aisé ambi-
tionnait infailliblement pour son fils
l'accès des professions libérales ou des
eniphjis publics : sa fille refuse presque
toujours un mariage à la campagne.
Un médiocre travailleur, une ména-
gère peu active se flattent souvent de
trouver dans les grands centres des oc-
cupations tout ensemble moins pénibles
et mieux rétribuées que celles des
champs.
Ceux-là seuls qui sont aptes à la pro-
fession de cultivateur et encouragés par
le succès échappent au mirage, mais on
voit rarement deux générations pareil-
les. Grâce aux habitudes d'économie,
vingt-cinq ans suffisaient jusqu'ici pour
élever l'édifice d'une petite fortune. Le
capital une fois formé, on se persuade
fatalement qu'on n'en peut tirer honneur
ou profit qu'à la ville. \
F. Roux.
LE MOUVEMENT SOCIAL.
.'5 7
LA CRISE SOCIALE EN SICILE.
Uonic. le 8 février ls!»i.
Le calme esl revenu en Italie; les
anarchistes de Carrare sont sous les ver-
rouset quelquesjoursont, sulli au général
Morradi Lavriano pour faire rentrer dans
l'ordre les meurl-de-faim de Sicile. Ce
résultat d'ailleurs était prévu. Les forces
en présence se composaient, d'une part,
de cinquante mille hommes disciplinés,
habitués au maniement de canons et de
fusils perfectionnés; d'autre part, d'une
cohue de malheureux affamés, exténués
par la misère ; qu'y a-t-il d'étonnant que
ceux-là aient vaincu ceux-ci? Mais le
Gouvernement ne saurait maintenir per-
pétuellement l'état de siège, et les exi-
gences du budget italien se prêteraient
mal à l'entretien d'une armée si nom-
breuse en Sicile; aussi l'œuvre de pacifi-
cation n'est-elle que commencée et les
difficultés surmontées ne sont rien en
comparaison de celles qu'il faut mainte-
nant résoudre. Car ce n'est point par
simple caprice révolutionnaire que les
Siciliens se sont soulevés, ni par un
amour immodéré de principes jolus ou
moins abstraits de liberté ou de socialis-
me ; ils ne demandaient autre chose que
du pain et du travail et c'était aux cris
partout répétés de « Vive la Reine » et
«Vive le Roi » qu'ils marchaient au com-
bat. Les représentants du Roi paraissent,
du reste, avoir tenu fort peu compte de
ces sentiments de sympathie témoignés
aux souverains, et plusieurs journaux
indépendants n'ont point manqué, avec
juste raison, de souligner la différence
des termes employés par le général Morra
dans sa proclamation et ceux dont avait
usé François II, en des circonstances
analogues, trente-trois ans auparavant.
« Notre commissaire extraordinaire, di-
sait François II, accordera en notre
nom un pardon complet et général à
tous ceux de nos sujets qui, jusqu'à ce
j(jur rebelles, se soumettront à l'autorité
légitime. » Mais ceci n'est peut-être, au
fond, que simple question de politique
et de diplomatie. Le gouvernement ita-
lien a jugé la rigueur plus opportune
que la clémence; nul n'a le droit de l'en
blâmer, si toutefois il réussit à rétablir
l'ordre, non point cet ordre matériel et
momentané qui règne aujourd'hui, mais
un ordre durable, fondé sur la justice
et la persuasion. Il est cependant à
craindre que la nouvelle monarchie, qui
s'est montrée incapable de guérir les
plaies dont la Sicile souffre depuis si
longtemps, ne soit pas plus heureuse
dans l'avenir qu'elle ne l'a été dans le
passé.
Tout le monde sait que les anciennes
principautés italiennes étaient dans une
infériorité manifeste en regard des États
du Xord et de l'Occident de l'Europe,
M. Gladstone a dépeint sous des cou-
leurs peu flatteuses la situation du
royaume des Deux-Siciles et Taine ne
nous a pas montré sous un jour plus
favorable l'organisation pontificale
romaine. Sans doute il convient de faire
la part des exagérations auxquelles ont
pu se laisser entraîner deux hommes
libéraux et protestants qui avaient à
juger des monarchies absolues et catho-
liques; mais, une fois cette concession
accordée, il n'en est pas moins incon-
testable que la France et rx\nglcterre
devançaient de beaucoup dans la voie
du progrés les populations napolitaines
et romaines, qui demeuraient, pour ainsi
dire, étrangèresau mouvement moderne.
Mais ni François II ni Pie IX n'en étaient
responsables. La masse de leurs sujets,
élevés dans un esprit de routine et atta-
chés à la tradition, par suite de fatalités
sociales, n'avaient aucune envie des
chemins de fer, du télégraphe, du suf-
frage universel, du gouvernement re-
présentatif. En ne concédant ces innova-
38
LE MOUVEMENT SOCIAL.
lions qu'avec parcimonie , les Princes
étaient d'accord avec l'immense majorité
de leurs peuples.
Mais, depuis la Révolution française ,
une partie de la haute société, qui voyait
avec peine l'Italie rest:!r à l'écart du
progrès de la civilisation, s'imagina que
la prospérité des nations nord-occiden-
tales avait son unique fondement dans
la forme des pouvoirs publics. Sans
comprendre que ces pouvoirs publics
ainsi constitués n'étaient que le résultat
de la constitution de la vie privée elle-
même, les libéraux formèrent le projet
de renverser les gouvernements légiti-
mes, pour y substituer, coûte que coûte,
le Parlementarisme. C'était mettre la
charrue devant les bœufs. C'était pren-
dre la cause pour l'effet; l'intluence des
gouvernements sur les individus n'a
point une telle importance, puisque ce
sont les individus au contraire qui, sauf
le cas de violence, se créent un gouver-
nement à leur image. Et quand il arrive
que la violence établit chez un peuple
un gouvernement en contradiction avec
les mœurs et les traditions du pays, ou
bien ce peuple a, en lui-même, l'énergie
nécessaire pour le renverser et pour
continuer à suivre sa vraie voie, ou
bien, absolument dévoyé, il se précipite
de catastrophe en catastrophe jusqu'à
la ruine.
En Italie, le système qui consistait à
prendre l'effet pour la cause fut suivi de
point en point.. . On construisit des lignes
ferrées sans s'inquiéter s'il y aurait des
voyageurs et des marchandises à trans-
porter; or l'on s'aperçoit aujourd'hui
(ju'en maint endroit il n'y a ni voya-
geurs ni marchandises. On édifia de
nombreux palais, à Rome particulière-
ment, dans la persuasion que la jeune
capitale ne compterait bientôt pas moins
d'un million d'habitants; mais les habi-
tants s'obstinèrent à ne point venir. On
abattit des quartiers entiers, comme à
Naples, pour les remplacer par de su-
perbes demeures, sans se demander où
iraient se réfugier les pauvres ainsi ex-
propriés. De là, les impôts croissants,
et hors de proportion avec la richesse
publique. De là, enfin, cette insurrection
sicilienne, et ce mot d'ordre lancé par
ses chefs : « Plus de taxes ; plus d'im-
pôts. »
Il a fallu que ces paysans habitués à
souffrir en silence, que ces paysans dont
le salaire est quelquefois de dix sous par
jour, aient atteint le dernier degré du
dénuement, pour prendre enfin le parti
de la révolte. La presse italienne, même
la presse sérieuse, feignit de croire aux
combinaisons les plus machiavéliques ;
elle annonçait gravement que 80.000 fu-
sils avaient été débarqués dans l'île, et
que les révoltés étaient soudoyés par la
France. L'or français', à en croire ces
étranges récits, aurait joué un rôle pré-
pondérant. Le fait est que si l'on avait
trouvé trace d'or en Sicile, il eût été
vraisemblable de le croire français plu-
tôt qu'italien, l'existence de celui-ci
étant effacée depuis longtemps déjà de
la mémoire des homimes.
Ces fantaisies mises de côté, il faut
reconnaître que la raison de la crise, ou-
tre la crise des vins et des soufres, et
l'absentéisme des grands propriétaires
ruraux , se trouve dans le régime poli-
tique appliqué par force à la Sicile de-
puis 18G0. Au lieu de développer la li-
berté , ce nouveau régime a favorisé la
plus affreuse tyrannie : c'est le pur
régime du clan. Chaque commune est
divisée en deux partis qui se disputent
le pouvoir et une fois que l'un de
ces deux parlis s'en est emparé, l'au-
tre n'a à espérer de lui aucune justice.
Les taxes, les mesures arbitraires, lesl
vexations de toute sorte, tel est le lol|
du vaincu. Un propriétaire, près deGir-
genti, est allé jusqu'à enfermer ses gens
dans une chambre et à les faire rouer d(|
LE MOUVEMENT SOCIAL.
39
coups de bâton, pour les punir de n'a-
voir pas voté selon son choix.
Quelle réforme équitable attendre de
la part de députes élus par de tels
moyens ? Tous dépendent de la Ca-
morra locale; ils sont forcés de donner
des gages à ceux qui les ont aidés à
combattre le bon combat; c'est ce qui
fait (jue le nombre des fonctionnaires
inutiles grossit chaque jour : chacun
exige la récompense de ses services, et
le malheureux élu n'ose la lui refuser.
Aussi le Parlement italien a-t-il eu un
rôle assez annulé dans cette question;
et la dictature confiée par lui à M. Crispi
est, de sa part, un réel aveu d'embarras
et d'impuissance.
Un organe socialiste, le Sicilien, par-
lant de la crise, s'exprime ainsi : « Des
institutions gouvernementales , savez-
vous quelle est en Sicile la plus floris-
sante? C'est le bureau des hypothèques.
Et pourquoi? Parce que les 4/5 de la
propriété foncière de l'île sont hypothé-
qués; ce qui veut dire que les proprié-
taires eux-mêmes ne vivent plus de leur
revenu, mais de leur capital. L'agricul-
ture est à l'état rudimentaire; le com-
merce est sans vie; quand vous le vou-
drez, je vous ferai assister à un spectacle
nouveau et intéressant, les fleuves de
vin; déjà quelques propriétaires sont
obligés, pour conserver la nouvelle ré-
colte, de vider leurs barriques pleines de
la précédente récolte non vendue... La
justice est un mythe, les préteurs sont
des sectaires; les magistrats reçoivent
les ordres du ministre de l'Intérieur; la
police est odieuse. Dans les petites com-
munes, le maire, qui appartient toujours
à une coterie, est aussi le délégué de la
Sûreté publique. 11 pénètre dans les bu-
reaux télégraphiques, viole le secret des
correspondances , tracasse tous les in-
fortunés qui ne sont pas de sa clientèle;
c'est, en un mot, le tyran de la contrée.
Voilà trente-quatre années que cela durel
Et pour finir, ce peuple, qui n'a jamais
participé à la vie publique du pays,
parce qu'il a été contraint de se vendre,
ce peuple, qui depuis plus d'un quart
de siècle travaille comme une machine,
a assisté au spectacle dégoûtant, nau-
seabondo, du vol de ses économies, de
la falsification de la monnaie, du déshon-
neur de cette patrie qu'on lui reproche
de ne pas aimer... En 180G, l'État était
entré en possession de tous les biens ec-
clésiastiques qui, en Sicile, avaient une
valeur de (jU() millions; il avait promis
de les restituer au peuple, en en con-
fiant l'administralion aux bureaux de
bienfaisance... Or, depuis ce jour, des
biens ecclésiastiques, nous n'en avons
pas vu un sou, sans que nous puissions
encore comprendre où et comment ils
ont pu se volatiliser... »
La Province de Brescia, journal za-
nardelliste, reproduit l'avis de vente
suivant :
XOII DU DÉBITEUR.
Prix de
l'enchère du
mobilier.
Créance du
Receveur,
pour lequel on
procide à l'ei-
propriation.
A . Vaccoro
fr.
(>;«
124
2112
2.487
438
73
773
263
1.027
lOS
S58
263
1.462
1.023
78
363
86
ISS
234
789
etc.
fr.
33
.•V. La Mura
12
K. Semioli
26
199
F. Cerillo
X. Stanzione
30
U
159
E. Cirillo
P. CascieUo
6
(i. Iloniaiio
44
11
k. Napi
<)
M. Aleiiautc
22
F. Felicc
14
A. Malafraute
333
A
4
B
47
C
g
D
13
E
11
F
."il
ctc
etc
Il y a, dans cette liste, des dettes de 'J,
de 6, de 4 francs. Quand un pauvre
40
LE MOUVEMENT SOCIAL.
homme laisse vendre sa maison et son
lopin de terre pour une somme aussi
infime, on peut bien dire qu'il est arrivé
au comble de la misère.
Et ce n'est pas seulement dans l'île
qui fut le grenier de Rome que cette nou-
velle forme de parlementarisme porte de
tels fruits. Une correspondance adressée,
le 9 janvier, à la Voce délia Veritanows,
apprend, qu'en Vénétie, les impôts ont
ruiné Tagricullure. La terre abandonnée
à elle-même produit du blé qui jaunit
avant que l'épi soit formé, du raisin
qui se gâte aux premières pluies d'au-
tomne. Les maisons des p'aysans consis-
tent en quatre parois de bois réunies en-
tre elles avec de la boue et de la bouse de
vache; au-dessus, s'élève un toit de ro-
seaux recueillis dans les marais de la
lagune, et ce toit est percé d'un trou par
où s'échappe la fumée de la cuisine. La
nourriture n'est pas plus confortable.
Polenta, salades, citrouilles et racines,
tels sont les uniques mets de ces infor-
tunés. — La viande et le vin sont re-
gardés comme des choses tellement
luxueuses que l'on n'en sert sur la table
« qu'aux repas de noces ».
Quant au dictateur, que pourra-t-il
faire de plus que la Chambre pour con-
jurer la crise? Connaît-il un moyen de
relever le crédit public? Réduira-t-il les
dépenses militaires? Alors, que dira le
puissant allié de Berlin? Priera-t-il les
nombreux fonctionnaires inutiles de
chercher des moyens d'existence moins
dispendieux pour le budget? A-t-il dé-
couvert de nouveaux débouchés com-
merciaux pour ces vins de Sicile que les
propriétaires jettentau ruisseau, pources
soufres auxquels les pyrites américaines
font une victorieuse concurrence? Nous
le jugerons avant peu. Jusqu'à présent,
il s'est contenté de quelques déclara-
tions sur le thème connu des grands
principes et du patriotisme. A défaut
d'une nourriture plus substantielle, l'I-
talie se contente de celle-ci; mais ce ne
saurait être pour longtemps. « Tuez-
nous, tuez-nous, nous mourons de
faim! » criaient naguère aux soldats les
habitants de Lercara, de Gibellina, de
Pretrapersia, de Marineo, de Santa Ca-
terina. Ceux dont les balles de la troupe
n'ont pas exaucé les vœux sont toujours
là et affamés comme par le passé.
La politique des combinazione ne sau-
rait conduire bien loin; peut-être ima-
ginera-t-on quelque « expédient » pour
sauvei- la situation; mais ce ne sera
qu'un adoucissement passager, qui re-
tardera tout au plus la chute finale et
inévitable. Le corps social tout entier
est malade; et l'aggravation de cette ma-
ladie est, pour une bonne part, l'reuvre
du Gouvernement lui-même qui a voulu
pousser de force l'Italie dans une voie où
elle ne sauraitmarcherpar detels procé-
dés. On asoumis au même joug adminis-
tratif des provinces de caractère diffé-
rent, souvent mal disposées les unes
contre les autres, on aenfraîné le roi vers
une alliance qui a porté des résultats
détestables, on a donné l'exemple de
scandales officiels et de fortunes trop
facilement acquises à des gens déjà peu
enclins à estimer et honorer le travail;
on a développé le fonctionnarisme ; on
a rendu enfin la vie intolérable à des
milliers de paysans, d'ouvriers et de
petits propriétaires. Qui est responsa-
ble de cette situation, du moins en par-
tie? Le Parlement, ce même Parlement
qui devait régénérer l'Italie et la faire
jouir des bienfaits de la liberté et de la
civilisation.
On est étonné d'apprendre tout à
coup qu'un pays qui semblait tranquille,
qu'un pays exclusivement agricole, où
les ouvriers ne représentent qu'une pro-
portion infime de la population, est
devenu un des centres les plus actifs
du socialisme et de l'anarchie. C'est
que l'ignorance des Italiens est loin de
LE MOUVEMENT SOCIAL.
41
les proléger contre l'inlliuMico des mau-
vaises doctrines; ils ne comprennent
rien aux théories de Karl Marx, de Las-
salle, de Reclus, de Kropolkine; mais
il ne manque pas parmi eux de clieCs
intelligents tout prêts à les embrigader
et à leur expliquer la bonne parole :
elle trouve un terrain tout préparé dans
(les esprits qui ne connaissent que l'ac-
tion en masse et les procédés de con-
trainte. C'est donc avec conviction que,
lô crucifix dans une main et le portrait
d'IIumbert dans l'autre, ils incendient
t'dilices |)ublics et maisons, au cri de :
<( Vive le roi! »
Suivrons-nous l'exemple de certains
journaux français qui formulent des
essais de « Constitution » à l'usage de
l'Italie. Le Petit Marseillais ne parlait
de rien moins que d'une restauration des
Bourbons à Naples. Ce genre de con-
seil a le double inconvénient d'être in-
sulïisant et de s'adresser à des gens à
qui il faudrait, pour bien faire, l'idée et
la volonté d'abandonner les aspirations
communautaires. S'il nous est difïicile
d'agir sur eux dans cet autre sens, il
nous est facile de recueillir la leçon pour
nous-mêmes. Des citoyens libres, tra-
vailleurs, énergiques, eussent-ils un
mauvais gouvernement, seront toujours
supérieurs à ceux qui pratiquent le
doux far niente dans les bureaux des
ministres et des administrations, même
sous l'égide du gouvernement théori-
<îuement le plus parfait. Je n'invoquerai
d'autre preuve que l'exemple des FJtats-
Unis, dont le personnel politique a ra-
rement été considéré comme au-dessus
de tout soupçon. Quand les électeurs ont
pris l'habitude de compter uniquement
sur eux-mêmes, sans demander à l'Etat
ni places, ni faveurs, ni privilèges, ils
ont vite fait, le jour où les gouvernants
deviennent par trop insupportables, de
les mettre à la raison, sans avoir besoin
pour cela de bouleverser la société, de
l)rùler les hôtels de ville, ni d'invo(|uer
les chimères décevantes du socialisme.
Il ne leur est pas davantage nécessaire
de se jeter dans les bras d'un sauveur,
même lorsqu'ils ont l'insigne fortune de
posséder parmi eux un homme d'Hlat
aussi illustre que don Francesco Crispi.
Il n'y a d'utiles aux peuples, dans la
crise actuelle, que les hommes qui, à
tous les rangs et dans tous les rôles,
s'inspirent, selon la parole de Le Play.
« de l'exemple des races prospères ».
Ce n'est pas de cet exemple que se sont
inspirés les hommes qui ont agi sur l'I-
talie nouvelle. Ils ont pris pour idéal le
régime des grandes monarchies en dé-
cadence.
Georges Laine.
A TRAVERS LES FAITS DU MOIS.
Une volte-face parlementaire. — Il
s'est passé à la Chambre, à propos de la
conversion, un fait fort curieux, mais fort
explicable, qui a défrayé pendant plu-
sieurs jours la verve des journaux socia-
listes et radicaux.
M. Jaurès, qui devient décidément le
porte-parole des socialistes, a proposé
d'attribuer le bénéfice de la conversion,
— G7 millions environ, — au dégrève-
ment du principal de l'impôt foncier
pour les petits cultivateurs cultivant
eux-mêmes leur domaine.
La Chambre a adopté cette proposi-
tion; puis, sur la menace qu'a faite le
ministère de démissionner aussitôt, un
bon nombre de députés se sont déjugés
et ont repoussé l'ensemble de la loi dont
ils avaient voté séparément les deux ar-
ticles.
Nous trouvons, dans ce fait, matière à
deux réflexions. Nous y trouvons de plus
un symptôme.
42
LE MOUVEMENT SOCIAL.
A quel mobile obéissaient les socia-
listes en proposant le dégrèvement de la
petite propriété agricole? A quel mobile
ont obéi les nombreux députés du centre
et de la droite qui ont accepté, puis re-
poussé cette combinaison?
Le socialisme, — c'est très clair, —
poursuit son plan habile, signalé ici
bien des fois : détacher du parti de la
conservation, du parti bourgeois, la
classe nombreuse des paysans proprié-
taires en lui ménageant, en toute occa-
sion, de petites faveurs exceptionnelles.
Quel triomphe pour le député socialiste,
qui peut dire ensuite, devant une assem-
blée de bons villageois : « J'ai voté pour
qu'on vous enlève vos impôts, et le mon-
sieur d'à côté a voté pour qu'on les main-
tienne » !
Au fond, ce n'est là qu'une manœuvre
de guerre. Le parti socialiste, comme le
prouvent les assertions de ses inter-
prètes autorisés, tend bel et bien à la
communisation de toute propriété,
grande ou petite; mais il lui plaît de
masquer ce but momentanément, et de
s'apitoyer sur le laboureur, parce (|ue
le laboureur, au jour du scrutin, c'est
une vnix.
Et voilà pourquoi, de l'autre côté de
la Chambre, un grand embarras s'est
produit. Des dégrèvements agricoles,
mais qui donc, étant candidat, n'en a
pas promis? Qui donc, dans des réunions
publiques, n'a pas juré ses grands dieux,
en posant la main sur son cœur, de dé-
fendre envers et contre tous les intérêts
de l'agriculture! Quatre mois à peine
sont écoulés depuis ce moment-là, et
voilà que M. Jaurès, insidieusement,
vient offrir aux défenseurs de l'agricul-
ture une désagréable occasion de tenir
tous leurs beaux serments. Comment re-
fuser? (Comment faire observer ce qu'il
peut y avoir de défectueux dans celte
mesure hâtive et exceptionnelle? Com-
ment rappeler, de bonne grâce, que le
budget comportant un déficit de deux ou
trois cents millions, il serait peut-être
plus opportun de boucher le trou avec
ce qu'on a que d'en pratiquer un second
à cùfé pour avoir le plaisir de le boucher
en laissant l'autre grand ouvert? Tous
ces raisonnements peuvent avoir leur
valeur aux yeux d'un économiste ou d'un
financier blanchi dans les alarmes bud-
gétaires; mais le paysan, simpliste de sa
nature, ne verra et ne dira qu'une chose:
« Notre député n'a pas voulu nous lever
l'impôt. »
Il a donc fallu que M. Casimir Périer
mît le couteau sous la gorge de la Cham-
bre et dît carrément : « Si vous ne me
laissez pas libre d'employer le bénéfice
de la conversion, je m'en vais. » La me-
nace d'une crise a produit son effet; et
plus d'un député a dû se dire d'ailleurs
qu'ayant voté les articles de la loi, il
pourrait toujours, quoique ayant rejeté
l'ensemble, se prévaloir de cette dé-
monstration platonique auprès des bons
ruraux qui l'avaient élu.
Nous avons dit qu'on pouvait enfin
voir dans ce fait un symptôme. Ce symp-
tôme résulte des deux tendances que
nous venons d'indiquer.
L'agriculture, qui se plaint depuis
longtemps, commence à se plaindre
réellement d'une voix forte, d'une voix
sinon encore dominatrice, du moins im-
périeuse. Ses revendications éveillent
l'attention de tous les partis. Son suffrage
est l'objet d'une course au clocher entr3
tous les groupes de la Chambre. C'est
déjà une enchère de réclamations à son
profit, et si, jusqu'à ce moment, il est
sorti peu de chose de tout ce tapage, le
moment viendra sans doute oîi l'on sera
forcé de compter sérieusement avec cette
agitation croissante, soutenue par la
multiplication des syndicats. Reste à
choisir les vrais moyens d'alléger les
charges agricoles, et là encore, il est
fort à souhaiter que nos agriculteurs ne
LE MOUVEMENT SOCIAL.
43
prennent pas la proie pour l'ombre. Les
remèdes les plus sûrs ne sont pas tou-
jours ceux qui agissent le plus vite, ni
les cadeaux les plus utiles ceux qui bril-
lent le plus.
Un héritage mal placé. — Un inci-
dent, qui s'est produit dernièrement à
Caen, montre jusqu'à quel point peut
allerrimprévoyance de certains ouvriers,
d'ailleurs honnêtes et généreux, et com-
ment ils se trouvent enserrés, sans pou-
voir réagir, par les liens abusifs de leurs
syndicats.
Voici la chose, racontée par un cor-
respondant du Temps :
« Les ouvriers maréchaux de notre
ville viennent de se mettre en grève pour
une cause assez amusante. L'un d'entre
eux, appartenant à la catégorie des «te-
neurs de pied », a fait récemment un hé-
ritage de 3.000 francs environ. Au nom
de la solidarité socialiste, ses camarades
ont persuadé au pauvre garçon de con-
sacrer cette aubaine à l'entretien d'une
grève locale. Les patrons, en attendant
que les fonds de la succession soient
mangés, se sont pourvus d'ouvriers
étrangers à la ville. »
Pauvre garçon ! en effet, c'est la seule
réflexion qui vienne à l'esprit. Au lieu de
îlacer son petit capital et de s'y ap-
puyer, avec un redoublement de travail,
jour s'élever lui-même à une situation
latronale ou voisine du patronat, il a
nieux aimé transformer son héritage en
joudre, et brûler cette dernière aux
noineaux.
Cet exemple corrobore une vérité trop
néconnue par beaucoup d'hommes bien
ntentionnés, à savoir, que pour la so-
ution des questions sociales, l'argent
l'est rien et la formation personnelle est
out.
Un essai de socialisme. — f^a mu-
nicipalité de Bourges avait ouvert der-
nièrement un chantier pour venir en
aide aux ouvriers sans travail.
Un ouvrier, président du syndicat des
journaliers, avait été déclaré adjudica-
taire des travaux. Les travailleurs, au
nombre de trois cents, avaient donc un
des leurs à leur tête. La bonne entente
n'a pas duré.
Ces ouvriers assistés n'ont pas trouvé
leur salaire assez fort et en ont rendu
leur président responsable. Au nombre
de deux cent cinquante, ils se sont mis
en grève et ont demandé à la munici-
palité de prendre le travail en régie.
Le Siècle, qui rapporte ce fait, le fait
suivre des réflexions suivantes :
« On voit par cet exemple que les
municipalités qui font du socialisme sont
traitées comme de vulgaires patrons.
« Si le collectivisme régnait, que de-
viendraient les conflits qui s'élèveraient
ainsi entre les adjudicataires des tra-
vaux communaux, — ouvriers ou tra-
vailleurs de la commune réunis, — et les
municipalités?
« On aboutirait à de petites révolutions
de clocher au cours desquelles on se de-
mande comment la sécurité des per-
sonnes pourrait être sauvegardée.
« Les municipalités qui off'riraient de
nouvelles surenchères remplaceraient
les autres moins hardies.
« L'instabilité dans l'administration
engendrerait l'incurie et le gaspillage... »
Malheureusement ces essais partiels,
toujours suivis du plus lamentable
éch c , ne frappent pas les amateurs de
réformes, hypnotisés par leur utopie.
« Ce sont là des tâtonnements, des hési-
tations, des mésaventures négligeables,
dit-on, mais, quand le grand jour sera
venu!.., »
On ne comprend pas que le grand
jour, s'il arrivait, ne ferait que repro-
duire en grand, sur mille et mille points,
44
LE MOUVEMENT SOCIAL.
l'expérience de Bourges, celle de la
mine aux mineurs, etc.
Une expérience sociale. — La Vérité
racontait dcrnifh'ement sous ce titre un
fait qui, rapproché de la fameuse ex-
périence delà « mine au mineurs »,dont
on sait les piètres résultats, jette un jour
nouveau sur l'inanité de certaines récla-
mations socialistes.
« Un industriel anglais , nommé
Priestley, propriétaire de quatre im-
menses fabriques à Bradford, et fatigué
de s'entendre dire qu'il s'engraissait de
la sueur du peuple, a proposé à des ou-
vriers socialistes une expérience.
« Il a offert aux membres du comité
du Lahour-Party la mieux outillée, la
plus rémunératrice de ses quatre ma-
nufactures.
« Il a mis à leur disposition, pour
une année, toutes les machines à vapeur ;
"de plus, il leur a ouvert un crédit de
125.000 francs.
« M. Priestley n'exigeait ni rede-
vances ni intérêt. La seule condition
imposée aux ouvriers syndiqués était la
suivante : la fabrication sera régie par
les statuts des Trade-Unions et exploi-
tée selon les principes socialistes.
« M. Priestley, s'engageait si, à la fin
de l'année, l'entreprise avaitréussi finan-
cièrement, si tous les ouvriers avaient
gagné plus d'argent qu'ils n'en ga-
gnent sous la direction du patron , à
abandonner aux. membres du syndicat
sa manufacture, moyennant une faible
redevance, et à continuer à leur ouvrir
un crédit de 125.000 fr. chez ses ban-
quiers.
« Pareille chance ne se rencontre pas
tous les jours, et on aurait pu croire
que l'offre du philanthrope de Bradford
allait être acceptée avec enthousiasme.
« Eh bien, non! Après avoir réfléchi
pendant quatre mois, les socialistes du
Yorkshire ont dû avouer qu'ils se sen-
taient incapables de gérer et d'exploiter
la manufacture traîtreusement {sic) mise
à leur disposition par un capitaliste. »
Nous ne reviendrons pas sur les causes
de ce refus, qui dénote d'ailleurs un cer-
tain bon sens chex les ouvriers.
Un ouvrier travailleur, intelligent, et
surtout débrouillard, peut parfaitement
devenir patron. La chose se voit tous les
jours. Mais une collectivité ouvrière ne
a" improvise pas, du jour au lendemain,
collectivité patronale. Il faudrait sup-
poser tout un ensemble de coïncidences
miraculeuses qui auraient réuni sur le
même point, dans la même usine, plu-
sieurs centaines d'ouvriers très capa-
bles, tous exceptionnels, ce qui est mo-
ralement impossible.
M. Priestley le savait bien, et il a pro-
fité de celte certitude acquise d'avance
pour donner à ses ouvriers une excel
lente leçon de choses. A eux d'en pro
fiter,... s'ils le veulent bien.
Le recensement en Angleterre. -
Le gouvernement anglais a publié ré
cemment un rapport général sur le
opérations du recensement décennal d
1891, portant principalement sur la pc
pulation de l'Angleterre et du pays d
Galles.
En avril 1891 , cette population éta
de 29.002.525 habitants, soit 3.O28.O0
de plus qu'en 1881. Aujourd'hui, en U
nant compte de l'accroissement propoi
tionnel, elle doit atteindre 30.0G0.0C
habitants.
Donc, en dix ans, une augmenlatîc
de plus de 3 millions d'habitants, ma
gré l'émigration. Nous sommes loin d'u
tel progrès.
Ce rapport contient aussi, sur la p(
LE MOUVEMENT SOCIAL.
45
piilalion totale de rcmpirc hrilanniqtic,
des données inléressantcs.
On y estime la siiperficie totale de
rem|)ire, Iles-Britanniques cl colonies
comprises,àll millions de milles carrés,
soit de 28.479,000 kilomètres carrés,
soit trois l'ois celle de THurope, et la po-
pulation à 37:2 millions (|ui se décom-
posent ainsi : dans le roj^aume-Uni (An-
gleterre, Galles, Ecosse, Irlande) , 37
millions 700.000; dans les colonies,
240.5S7.000; dans les sphères d'in-
fluence, 93.500.000.
L'analyse de la population des co-
lonies donne les résultats suivants :
292. 200.000babilantsenAsie;29. 500.000
en Afrique; 6.700.000 en Amérique;
4.270.000 en Australasie.
Les Iles-Britanniques, malgré leur in-
fériorité territoriale, — moins de la moi-
tié de la France, — ont donc atteint, ou
peu s'en faut, la population de celle-ci.
Le rapport constate pourtant que la
population s'est moins accrue pendant
la dernière décade que pendant l'avant-
dernière, 11,65 %. La natalité est de-
venue moindre, et, chose curieuse, la
mortalité aussi. Il s'opère évidemment,
en Angleterre, un tassement dépopula-
tion qui fait obstacle à la multiplication
indéfinie, sur place, de cette dernière.
On se rendra compte de cettediminu-
tion de la natalité en constatant que lu
population urbaine a augmenté, par rap-
port à celle des campagnes, et que le
contingent de naissances fourni par
celle-là est toujours inférieur à celui
que donne celle-ci. On sait que les
villes s'accroissent par immigration, et
qu'une famille, en passant de la vie ru-
rale à la vie urbaine, devient générale-
ment moins féconde.
L'Angleterre compte aujourd'hui 62
villes ayant plus de 50.000 habitants et
la population de ces 02 villes prises dans
leur ensemble a augmenté de 14 1/2 %.
Londres, en 1891, comptait 4.211.743
habitants, soit une augmentation de
396.000 sur 1881, c'ust-à-dire dans la
proportion de 10,4 %, proportion in-
férieure à celle des villes en général et
à celle de tout le royaume qui est de
11,7%.
Le nombre des maisons habitées en
Angleterre et dans le pays de Galles est
de 5.451.497; celui des maisons inha-
bitées, de 372.000, et celui des maisons
en construction, de 38.000. La moyenne
des habitants est de 5,32 par maison
contre 5,38 en 1881, ce qui est à peu
près insignifiant. On remarquera la fai-
blesse de ces chiffres. Le régime du mé-
nage séparé se manifeste ici avec évi-
dence.
Au point de vue de la proportion des
sexes et de l'état civil, le recensement
offre des particularités qui ont étonné
certains journaux. 11 y a plus de
femmes que d'hommes, comme partout,
d'ailleurs; mais la proportion est
énorme, car il y a 14.052.000 hommes
et 14.950.000 femmes, ce qui donne à
ces dernières une majorité de 896.723.
Si l'on comptait comme étant en Angle-
terre tons les marins et les soldats vi-
vant à l'étranger, les femmes auraient
encore une majorité de 700.000. Cette
majorité, qui parait au premier abord
anormale, s'explique, au moins en grande
partie, par l'émigration des jeunes gens.
Voilà une circonstance qui doit re-
doubler le zèle que mettent les jeunes
Anglaises à se procurer un mari. Le
stuggle for love fait ainsi pendant au
struggle for life.
Fabriquons des bacheliers. — En
1893, 6.355 jeunes gens se sont présen-
tés au baccalauréat es lettres; 3.284 au
baccalauréat es sciences ; 553 au bacca-
lauréat moderne, soit en tout 10.192.
Sur celte masse d'aspirants, 53 pour
46
LE MOUVEMENT SOCIAL.
100 ont subi avec succès les épreuves
de l'examen de philosophie, et IG pour
100 les épreuves de la première partie
(rhétorique). En présence de ces chiiïres,
dit M. Lantoine, auteur de la statistique,
on aurait mauvaise grâce à se plaindre
de la sévérité des examinateurs ou à
accuser les caprices de la fortune.
Les cinq sixièmes des candidats
n'arrivent à obtenir que la mention
passable. La mention assez bien a été
donnée à 507 jeunes gens. Beaucoup
plus rares sont les mentions bien et très
bien : 06 ont mérité la première et 19
seulement la seconde.
On sait, pour en arriver ilà, à quel
surmenage on se livre. Un ancien élève
d'un des principaux établissements uni-
versitaires de Paris, fameux par ses suc-
cès, nous disait que si l'on voulait y ob-
server les lois de l'hygiène, il faudrait
absolument renoncer à ces succès qui
en font la réputation. Ceux-ci ne s'enlè-
vent qu'au prix de veillées assidues et
d'un labeur intellectuel acharné.
Ainsidonc, l'Université déverse chaque
année dans la société environ 5.000
bacheliers, joyeux et fiers de leurs gra-
des. La joie et la fie-rté durent-elles tou-
jours pour tous? Une autre statistique
nous donne là-dessus un triste son de
cloche :
« En 1893, les asiles de nuit ont
donné l'hospitalité à 92 artistes drama-
tiques, 65 artistes lyriques, 47 musiciens,
12 pianistes, 12 pharmaciens, 24 jour-
nalistes et 6 hommes de lettres. »
Qu'on songe au degré de misère et
d'abandon où il faut en être arrivé pour
s'adresser à l'asile- d€ nuit, et, par con-
séquent, au nombre incalculable de ceux
qui, sans être absolument obligés d'en
venir là, sont réduits à vivre d'expé-
dients!
Nous interrogions un j our le directeur
d'une agence qui se charge, moyennant
rétribution, de procurer des leçons aux
aspirants professeurs. Il nous déclara
gravement, sans vouloir faire d'hyperbo-
les, que Paris comptait plus de profes-
seurs particuliers que d'élèves prenant
des leçons particulières.
Comme tout cela est encourageant
pour les 10.000 candidats de l'année
prochaine.
G. d'AZAMBUJA.
L'EDUCATION DES AVEUGLES.
M. Maurice de la Sizeranne, l'auteur
bien connu du livre les Aveugles, par un
Aveugle, vient de publier un nouvel ou-
vrage intitulé : Mes Notes (1), oij il a
rassemblé, sous forme de citations heu-
reusement enchaînées et commentées,
le fruit de plusieurs années de lectures.
La matière que traite M. de la Size-
ranne touche, sur un grand nombre de
points, à la Science sociale. L'aveugle est
un type anormal dans la société, mais il
existe. Sa présence impose certains or-
ganismes particuliers. Que seront ces or-
ganismes? Comment élèvera-t-on l'a-
veugle ? Faudra-t- il le gâter et le choyer?
Le mettre dans une boîte à coton? ou au
conti^aire l'habituer à l'énergie et à l'ef-
fort? L'aveugle peut-il réussir à gagnei
sa vie? Quelles professions lui sont ou-
vertes? Comment, dans ces professions
choisies, peut-il soutenir la concurrence
des clairvoyants? L'aveugle peut-il S€
marier? La vie de famille peut-elle con-
tribuer à son bonheur ou à sa consola-
tion? Que doit être le patronage poui
les aveugles? Ce patronage doit-il venii
uniquement de l'Etat? Gomment réparti)
la charge du patronage entre l'État et
(1) Mes Notea : les aveugles dans l'école, le
aveugles dans la vie, les aveugles et leurs amis
I)ar M. Maurice de la Sizeranne. 1 vol. in-S"; Paris
Delarue.
LE MOUVEMENT SOCIAL.
les instilulions privées? (Juelles sont les
condilions du progrès des œuvres (yp/ilo-
philes? (1) etc., etc. On voit, par celle
rapide énuméralion, quel champ étendu
la Science sociale aurait devant elle, dans
la seule question des aveugles.
Nous ne voulons aujourd'hui que citer
quelques passages de M. de la Size-
ranne, imprégnés de ce rare bon sens que
dicte une expérience personnelle, volon-
tairement et laborieusement accrue par
une foule d'informations.
M. Maurice de la Sizeranne s'élève
avec force contre ceux qui ne voient dans
les aveugles que de grands enfants et
veulent que, dans l'éducation, on les
traite comme tels.
« J'ai connu, nous dit-il, un directeur
d'asile qui était mécontent de voir voter
ses pensionnaires. Ce typhlophile, d'ail-
leurs très dévoué à son œuvre, tant que
des aveugles étaient sous sa dépendance,
entendait les tenir comme des enfants
et des hommes sans conséquence. C'est
une singulière méthode pour préparer
l'aveugle à réussir dans une carrière,
car il a besoin de plus d'énergie que le
clairvoyant parce qu'il a plus de diffi-
cultés. Il faut donc de très bonne heure
lui faire comprendre ce qu'est la dignité
de l'homme, afin qu'il se respecte et qu'il
ait à cœur de réussir. Il est sans doute
plus facile pour un directeur de tenir
tout son personnel dans la soumission,
dans l'anéantissement absolu, et il en ar-
rive facilement là en voyant combien peu
comprennent les choses, parmi ses pen-
sionnaires : les enfants, par le fait même
qu'ils sont des enfants, et les adultes
parce que l'expérience de la vie au grand
air leur manque; mais un directeur doit
toujours avoir présent à la pensée le but
à atteindre, c'est-à-dire l'avewjle se sou-
tenant par soi-même et agissant par son
initiative. On doit habituer les aveugles,
(i) De Typhlos, aveugle.
comme tous les hommes, à soumettre à
la raison leur caprice, leur V(»lonlé, sans
toutefcjis briser celle-ci et sans se per-
suader que, parce que ce sont des aveu-
gles, des infirmes, leur développement
intellectuel est inférieur à celui du clair-
voyant et oblige à les traiter toujours
comme des enfants » (1).
A propos de l'initiative privée et de
l'intervention de lEtat, nous avons ren-
contré avec plaisir de longues citations
de Le Play, de Taine, et de Henri de
Tourville, dont M. de la Sizeranne aff"ec-
tionne particuhèrement les idées. Sans
doute il ne dissimule pas que, les aveu-
gles étant des êtres exceptionnels, et que
l'initiative privée étant impuissante, en
beaucoup de cas (un peu par notre
faute), à organiser un enseignement
complet et un patronage efficace, on ne
saurait renoncer au concours de l'État.
Il serait néanmoins à désirer que l'ini-
tiative privée fût assez développée chez
nous pour se passer sans inconvénient
des secours administratifs. Malheureu-
sement nous n'en sommes pas encore là;
la pensée de M. de la Sizeranne est
que le rôle de l'État doit être réduit au-
tant que possible, et que l'éducation des
aveugles est surtout du ressort de l'ini-
tiative privée. Aux particuliers d'entre-
prendre, de bâtir, d'instruire, de patron-
ner. A l'État de protéger ces établisse-
ments avec bienveillance, et de les aider
de ses subventions.
L'éducation des aveugles, en effet, ne
peut se passer du dévouement. Or « le
dévouement ne se paye pas; il ne se
commande pas non plus; il jaillit... Ce
qui le fait éclore, c'est une étincelle
mystérieuse et non la signature d'un mi-
nistre apposée au bas d'une nomination.
Gomme salaire, il faut autre chose que
l'espoir d'un avancement, voire même
d'une décoration.
(1) p. 5il.
48
LE MOUVEMENT SOCIAL.
(( Pour remplacer, ou plutôt pour te-
nir la place du dévouement, du vrai dé-
vouement, de celui qui se donne sans
compter, mais il faudrait des milliards;
et encore qu'aurait-on? Beaucoup d'ad-
ministrateurs, de bureaucrates, de pa-
perasseries, qui engloutiraient au moins
50% des sommes votées soi-disant pour
les aveugles (1). » Prenant pour exemple
l'impression des livres ent'elief, M. de la
Sizeranne montre comment l'impres-
sion de ces livres serait infiniment plus
coûteuse entre les mains de l'Etat qu'elle
ne l'est à l'heure actuelle dans les ate-
liers des Sœurs Aveugles de Saint-Paul,
institution essentiellement privée.
En résumé, excellent livre, bourré de
choses, et fort intéressant, non seule-
ment pour tous ceux qui s'occupent des
aveugles, mais pour la masse du public.
G. A.
SOCIETE DE SCIENCE SOCIALE
POU a
LE DÉVELOPPEMENT DE L'INITIATIVE PRIVÉE
Eï LA
VULGARISATION DE LA SCIENCE SOCIALE.
Nouveaux membres (2) :
Beveridgk (Henry), Pitréavle, Dunfermline
(Ecosse), présenté par M. Edmond Demo-
lins.
(4) P. 385.
(i) Les noms des membres TnuLAiiiEs sont inscrits
en c.M'iTALEs; ceux des membres souscripteurs, en
italiques. Les premiers reçoivent la Kevue elle Bul-
letin; les seconds, le Bulletin seulement.
Cr.APARÈDE (l{ené), Genève, présenté par le
même.
FiKMiN-DiDOT (M"'^ Elisabeth), château d'Es-
corpain (Eure-et-Loir), présentée par
M. Maurice Firmin-Didot.
Lecointrc (le c*" Louis), ancien député, pré-
senté par M. A. Mascarel.
Galland (Ch.), administrateur du Touran-
geau, Tours, présenté par M. Louis Du-
bois.
Marciion (l'abbé) , Orléans, présenté par
i\L Edmond Demolins.
Sautié (Louis), publiciste, présenté par le
même.
Roche (Maurice), Paris, présenté par M. G.
Laine.
Bourses. — Nous avons reçu à titre de
part de Bourses :
De M. Alfred Firmin-Didot, la somme de
cent francs.
De M. le baron d'Encausse de Labatut, la
somme de cinquante francs.
Correspondance. — M. Ch. Galland nous
écrit de Tours qu'il a l'intention de faire
connaître nos travaux autour de lui et de
recruter des adhérents à notre Société. Nous
lui avons envoyé un certain nombre d'exem-
plaires de nos diverses publications pour la
propagande. Nous en mettrons également à
la disposition de tous ceux de nos amis qui
nous adresseront une demande.
Nous remercions les nouveaux membres
qui, à l'occasion de leur admission dans la
Société, ont bien voulu nous écrire pour
nous assurer de leur concours.
Le Direcleur-Géranl : Edmond Demolins.
Typographie FiiTOin-Didot et C"
Mcsnil CEure).
I
QUESTIONS DU JOUR.
LA CRISE MONÉTAIRE.
Depuis des années déjà nous vivons en pleine crise monétaire.
En France, elle ne se manifeste pas sous une forme immédiate,
capable de frapper tous les yeux. Ses effets sont plutôt indi-
rects, et d'ailleurs un peu moins aig-us, peut-être, chez nous que
dans certains autres pays. Il n'en est pas moins vrai que notre
situation économique est affectée profondément, et que nous
sommes intéressés d'une fat on très positive et très urgente au
règlement de cette grande question internationale. Elle présente
d'ailleurs des aspects et des complications que la Science so-
ciale seule peut montrer sous leur vrai jour et débrouiller à
fond. Il est donc utile que nous la mettions à l'étude dans cette
Revue.
Du reste, dès le mois de juin dernier, il a pax'u, à cette place,
un article de mon savant ami M. Houdard, sur La Question mo-
nétaire à la Conférence de Bruxelles. Je l'ai lu avec beaucoup
d'intérêt, mais je crois que le problème peut être serré de plus
près, et éclairé par un autre côté. J'avais eu déjà cette impres-
sion, en écrivant l'an dernier mon livre Libre-Èchamje et Pro-
tection. Rencontrant alors sur ma route cette épineuse question
de la monnaie, j'avais entrevu des difficultés, sans pouvoir
m'attarder d'ailleurs à essayer de les résoudre. L'étude de
M. Houdard rappela mon attention sur ce sujet, et comme j eus
T. XVII. 15
198 LA SCIENCE SOCIALE.
Foccasion un peu plus tard de voir notre ami et maître, M. Henri
de Tourville, et d'en causer avec lui, je me confirmai dans mes
doutes et résolus de les éclaircir. M. de Tourville voulut bien
me communiquer quelcjues notes qu'il avait prises de son côté,
et c'est muni de ce précieux point de départ que je me mis au
travail. Préparé par ma précédente étude sur la question éco-
nomicjue, aidé par la forte méthode analyticjiie de la Science
sociale, je crois être arrivé à poser le problème dans ses termes
les plus complets et les plus précis, ce qui facilite singulière-
ment la déterminaiion des principes de solution. Je dis « des
principes de solution », caf, comme il fallait s'y attendre, la
question monétaire n'est jioint susceptible de recevoir une solu-
tion à la fois totale et séparée. Elle se rattache étroitement à la
question sociale dans son ensemble, et c'est forger une chimère
que de vouloir la trancher seule et entièrement , au moyen d'une
combinaison qui s'y applique exclusivement, sans tenir compte
d'autres ordres de faits qui l'avoisinent, ou même la dominent
bien souvent. C'est ce cjue vais essayer de démontrer, preuves
en mains.
1. NOTIONS GÉNÉRALES.
Avant de pénétrer dans le cœur du sujet, il est nécessaire de
préciser, en les rappelant à la mémoire du lecteur, un certain
nombre de notions élémentaires sur la forme et la marche du
mécanisme monétaire. Ce sera vite fait, et cela facilitera l'intel-
ligence du sujet.
La monnaie réelle est un produit métalUcjue divisé en frac-
tions dont le poids et le- titre (contenance en métal fin) sont ■
connus, et qui sont couramment échangeables contre d'autres
produits de consommation.
On appelle étalon le type qui sert de base au système mo-
nétaire : en France, la loi de germinal an XI a choisi pour étalon
le franc d'argent pesant 5 grammes à 9/10 de fin. L'étalon peut
être d'or ou. d'argent; parfois les deux métaux sont employés
simultanément.
LA (.HISK MO.NKTAIKE. lîM)
La monnaie est normcale. ou réelle, quand elle représente une
valeur vraie, c'est-à-dire quand sa valeur intrinsèque égale sa
valeur nominale. Elle est fictive quand, en droit ou entait, on
lui attribue une valeur nominale supérieure à sa valeur intrin-
sèque. Ainsi, en droit, la pièce d'argent de 25 gr. à 9/10 de
fin vaut 5 fr. ; en fait, elle ne vaut guère plus de 2fr. 50. En
droit, le billet de la banque de France ne vaut pas un cen-
time; en fait, il vaut la somme inscrite sur la feuille de papier,
parce que cbacun sait, qu'au l)esoin, il pourra échanger celle-ci
contre des espèces, ou se libérer d'une dette en le donnant à
son créancier.
Les paiements nationaux se règlent dans des conditions sou-
vent fixées par la loi. Ainsi, en France, personne ne peut refuser
d'accepter pour 5 fr. et en quantité illimitée, les écus d'argent
de 25 gr. à 9/10 de fin. Les paiements internationaux, au
contraire, ne sont soumis à aucune prescription légale, saut
exception établie par traité. Il en résulte que, d'un pays à un
autre, on ne peut faire accepter une pièce de monnaie que pour
sa valeur intrinsèque. Ainsi, un Anglais n'acceptera, en Angle-
terre, une de nos pièces de 5 fr. que pour 2 fr. 50 environ. Cette
différence constitue le change, qui comprend, outre la perte sur
le métal, divers frais : transports, commissions, intérêts, frais de
remonnayage. Dès lors, la perte au change va croissant avec la
dépréciation, ou l'usure des monnaies; pour l'éviter, on choisit les
pièces qui perdent le moins, celles qui sont les plus lourdes et les
plus fines, afin de payer à l'étranger en perdant le moins possi-
ble. Et c'est ainsi que « la mauvaise monnaie chasse la bonne ^),
celle-ci étant exportée pour le service des échanges internatio-
naux, tandis que l'autre demeure dans la circulation intérieure.
Un pays dont la circulation est basée sur l'étalon d'or a,
comme monnaie principale, des espèces faites de ce métal, et,
comme monnaie subsidiaire, ou d'appoint, des espèces d'argent.
Les premières sont libératoires indéfiniment; les secondes ne
peuvent être imposées à un créancier au delà d'une somme
que la loi fixe pour un seul paiement. Dans les pays à étalon
d'argent, c'est la monnaie blanche qui est consacrée par la loi
200 LA SCIENCE SOCIALE.
comme monnaie principale; on y fiappe aussi des espèces d'or,
mais leur emploi est exceptionnel, au moins dans les paiements
à l'intérieur. Enfin, dans les pays à étalon double, les deux
types d'espèces ont concurremment le plein pouvoir libératoire.
En ce qui concerne la France, nous avons vu que la loi de l'an XI
ne parle que d'un étalon d'argent. Cela ne voulait pas dire,
que l'on renonçait à frapper des espèces d'or; mais, tandis que
le type argent devait rester fixe en sa qualité d'étalon, on gar-
dait l'intention de laisser aux espèces d'or une valeur mo-
bile, selon le cours du marché. Comme à cette époque l'or va-
lait 15 fois 1/2 plus que l'argent à poids et titres égaux, les
premières monnaies d'or furent frappées sur ce pied ; le légis-
lateur projetait une refonte, dans le cas où le rapport de 15 1/2
viendrait à se modifier. Mais, dans la suite, on jugea préférable
de ne point tenir compte des variations du marché des métaux, et
l'on maintint légalement ce rapport de valeur entre les deux séries
d'espèces, quel que fût le rapport vrai. De la sorte, on rendait
artificiellement fixe le cours de l'or, on constituait ce métal étalon.
C'est ainsi que notre pays pratique le double étalon, bien que la
loi monétaire fondamentale ait prévu l'étalon unique d'argent.
Cela posé, nous comprendrons aisément ce qui va suivre.
Il . CLASSEMENT NATUREL DES SYSTEMES MONETAIRES.
En parcourant les journaux, voire même les publications spécia-
les, on rencontre généralement deux opinions opposées chez les
économistes. Les uns sont (( monométallistes », les autres « bi-
métallistes ». Et, partant de l'un de ces points de vue difï'érenfs,
chacun conseille une pratique opposée. En d'autres termes, les
uns demandent que l'on établisse partout l'unité d'étalon, les
autres veulent que l'on organise en tous lieux le système de la
dualité. A vrai dire, les arguments fournis soit dans un sens,
soit dans l'autre, sont presque toujours fort obscurs, et ne lais-
sent pas dans l'esprit une impression bien nette. Au contraire,
môme après lecture des raisons avancées par les deux écoles,
I
LA CRISE MONKTAIIÎi:. :2()1
on reste plus perplexe (jue jamais, car si certains arguments
ont porté d'un côté, on en trouve de l'autre qui sont tout aussi
[)robants, et l'on ne sait auquel entendre.
Le fait provient de ce que, comme cela leur arrive trop sou-
vent, les économistes ont appliqué à l'étude de cette question une
méthode fausse; celle-ci ne peut les conduire qu'à des résultats
incomplets, car elle néglige des faits de la plus grande portée,
pour s'attacher à des circonstances souvent secondaires. De
plus, ils ont le tort très grave de vouloir échafauder sur celte
base incertaine une théorie générale applicable partout à la
fois. Or, au fond, chaque écrivain subit la plupart du temps
linfluence d'un milieu donné qui inspire plus ou moins direc-
tement la théorie qu'il défend. Et comme, dans la réalité des
choses, la diversité des milieux commande des solutions diffé-
rentes, il en résulte qu'on discute à perte de vue et indéfini-
ment, pour imposer universellement des théories qui n'ont
qu'une portée locale. Dans ces conditions, comment pourrait-
on parvenir à se mettre d'accord?
La Science sociale , qui pénètre par l'analyse an fond des
choses, va nous fournir le terrain de conciliation que l'on
cherche depuis si longtemps sans le découvrir jamais, faute
d'en connaître l'issue.
Il faut d'abord bien établir ce principe, que l'or et l'argent,
considérés comme monnaie, nont pas le même rôle. Cela s'ex-
plique aisément par les considérations suivantes. Chacun sait
que l'or représente une valeur intrinsèque bien supérieure à
celle de l'argent : actuellement, on peut se procurer plus de 27
en argent contre 1 d'or. Aussi est-il pratiquement impossible
de créer une monnaie d'or répondant aux très petites transac-
tions. En France, on a dû retirer de la circulation la pièce de
5 fr. or, à cause des inconvénients nombreux qu'elle présen-
tait : difficultés de fabrication , usure rapide, etc. L'argent, au
contraire, se prête il une division très accentuée; longtemps la
circulation française a été pourvue de pièces de 20 centimes.
L'or convient donc aux grosses transactions, l'argent aux pe-
tites.
202 LA SCIENCE SOCIALE.
D'autre part, la condition réciproque des divers pays, au point
de vue de l'emploi des monnaies, présente des différences con-
sidérables. Il nous suffira d'indiquer trois types extrêmes pour
bien préciser notre pensée.
L'Angleterre est un pays où les transactions sont à la fois très
nombreuses et moyennement très grosses. Tous ceux cjui se sont
occupés, si peu que ce soit, du mouvement économique de la
Grande-Bretagne, ont dû garder dans l'esprit la forte impres-
sion des chiffres considérables c|ui représentent en toutes choses
la marche des échanges. Aussi la monnaie d'or elle-même se-
rait-elle insuffisante pour liquider les affaires sur les marchés
anglais. Les combinaisons de crédit les plus complicjuées sont
employées quotidiennement pour solder les comptes sans re-
courir à l'emploi des monnaies métalliques, sauf pour le règle-
ment des appoints. Après cela, l'or est le métal le plus propre à
servir les besoins de cette colossale société industrielle et com-
merciale qu'on appelle le peuple anglais. Cela ne veut pas dire
que celui-ci n'a pas l'emploi de la monnaie d'argent. Il en faut
pour le paiement des salaires, pour les appoints, pour les me-
nues opérations d'approvisionnement. Mais la grande masse des
lic|uidations intérieures, la totalité des règlements extérieurs, se
font en papier et en or.
En plus de cela, observons encore que l'Angleterre est un
pays de grande propriété, de grand fermage, de grandes en-
treprises, de larges profits et de grandes fortunes. xVvec son
organisation financière étendue, ses immenses relations de crédit,
et son aisance générale, le peuj)le anglais doit pratiquer lo-
giquement l'étalon d'or. Ce métal convient bien à la moyenne
des transactions, et fournit une bonne échelle monétaire. A
côté de la monnaie normale d'or, des espèces d'argent à force
libératoire limitée (2 liv. sterl. au plus), forment l'appoint. Tel
est en effet le système prati([ué par la (irande-Bretagne depuis
1810, c'est-à-dire depuis Tépocpie où sa suprématie économi<jue
a commencé à s'affirmer. C'est le type des pays qui peuvent
employer normalnnQul l'or comme ))}on)iaie principale , ou
pcujs à ('talon tVor.
LA CRI^E MOiNÉÏAlKE. ^O.'i
Certains autres pays se trouvent actuellement dans une con-
dition qui se rapproche sensiblement de celle de l'Ang-leterre,
sans être cependant aussi nettement marquée. Ainsi la Hollande,
pays riche, où les affaires commerciales sont très développées,
où les paysans eux-mêmes sont en général fort aisés, peut aussi
pratiquer l'étalon d'or. La Belgique, pays à la fois de grande
industrie et de grand commerce, serait peut-être dans le même
cas, avec une nuance cependant. Sa nombreuse population
ouvrière a besoin d'une assez forte quantité de monnaie d'ar-
gent pour ses salaires et ses achats. Les Pays Scandinaves, où
le commerce extérieur est très actif, paraissent être à peu près
dans le même cas que la Belgique. Aux États-Unis, enfin, l'ac-
tivité et l'importance moyenne des transactions, le haut prix
des salaires et en général des articles fabriqués, le chiffre élevé
des importations, font que l'étalon d'or semble aussi naturel-
lement indiqué pour la circulation monétaire. Mais, somme toute,
aucun de ces États ne pourrait aller aussi loin que l'Angle-
terre dans cette voie. Ils ont pratiquement besoin, toutes
proportions gardées, d'une circulation d'argent plus considé-
rable.
L'observation nous montre maintenant un type absolument
opposé. Certains pays, en effet, par leur médiocre degré d'ac-
tivité économique, par leur faible échelle moyenne de tran-
sactions, par la mesure restreinte d'aisance habituelle de la
population, s'accommodent normalement de l'étalon d'argent.
Telle est l'Inde indigène. En règle, dans ce pays, les prix
sont bas, les salaires minimes, les transactions intérieures
petites et lentes, l'aisance médiocre. Dans ces conditions, la
monnaie d'or représente une échelle de valeurs hors de pro-
portion avec les nécessités ordinaires de la vie. La monnaie
d'argent, au contraire, est en rapport exact avec ces nécessi-
tés. De là vient la faveur persistante dont elle jouit, dans l'Inde
et dans tous les pays analogues, comme les pays ottomans, la
Perse, les pays africains, la Chine.
D'autres pays encore , quoique les transactions y soient plus
actives et l'or d'un usage plus répandu, ont cependant l'argent
"10 1 LA SCIENCE SOCIALE.
comme monnaie principale, au moins en principe. C'est le cas
pour la Russie, rAntriche-Hongrie , l'Italie, l'Espagne, le Por-
tugal, la Grèce et les j)ays de l'Amérique espagnole. Tous ces
peuples participent nettement, à quelques nuances près, de la
condition de l'Inde. Les espèces d'argent s'adaptent bien à
l'ensemble de leurs besoins, et leur circulation se complète
utilement par une certaine quantité d'or qui facilite les affaires
en gros, spécialement les affaires d'importation, et qui, en outre,
sert l'organisation générale du crédit. La situation générale
de ces pays ne se prête donc évidemment pas à une grande
circulation d'or.
Cela va nous donner, en passant, la clef d'un phénomène que
les économistes ne s'expliquent pas, faute de voir les choses
comme nous venons de les présenter. Sur le marché des métaux
précieux, l'argent paraît avoir baissé dans des proportions énor-
mes, et dans les pays d'Europe, ou analogues , la monnaie blan-
che s'est dépréciée en proportion. Certains auteurs ne peuvent se
décider à admettre que l'argent a baissé; la preuve en est, selon
eux, que, dans l'Inde, pays à étalon d'argent et à frappe libre
(jusqu'en juillet 1893), les prix n'ont nullement varié. Si la valeur
de l'argent, disent-ils, était avilie, le prix des denrées aurait
naturellement monté, puisqu'il aurait fallu une plus forte quan-
tité de monnaie qu'autrefois pour acheter un même objet. Le rai-
sonnement est faux, voici pourquoi.
Étant donné ce que nous savons, c'est-à-dire l'application na-
turelle de l'étalon d'argent dans l'Inde, il en résulte que ce pays
(abstraction faite, bien entendu, des comptoirs européens, qui
forment là un groupe distinct, et dont les affaires sont surtout
internationales et en gros), constitue une sorte de bassin fermé,
où l'influence du marché général des métaux précieux ne s'est
guère fait sentir pendant des années. Dans ce bassin , l'argent
monnayé, seul aliment ou à peu près du trafic intérieur, conser-
vait un niveau proportionné aux besoins et ne changeait point
de valeur, grâce à ce fait que la production générale du métal
blanc n'influait en rien sur les habitudes de la population indi-
gène, car celle-ci reste insensible aux combinaisons de la spécula-
LA CKISK iMuNKTAllUi. 205
lion internationale. D'autre part, il est certain que la prospérit*)
ji^énérale de cette population a fait de sérieux progrès surtout
depuis vin,i;t-cinq ou trente ans, grAce aux achats de l'Europe
en blés, chanvres, coton, etc. L'aisance s'est développée assez
pour que la demande de l'argent s'accrût fortement. Et en effet,
il a été importé dans la péninsule d'immenses quantités de mon-
naie blanche. En. outre, comme la frappe des espèces d'argent
est suspendue presque partout depuis plusieurs années, le métal
blanc s'est porté en abondance vers les hôtels des monnaies de
l'Inde, qui ont fabriqué des roupies avec une activité toujours
croissante. Pendant une période assez longue, le marché hindou
a pu absorber cette masse d'espèces neuves, grâce à son enri-
chissement marqué ; mais, depuis quelque temps, des symptômes
de surabondance, se sont manifestés. C'est que la circulation in-
térieure étant suffisamment pourvue , la dépréciation extérieure
du métal blanc commençait à peser sur les cours des espèces lo-
cales. Aussi, pour enrayer ce mouvement, qui menaçait d'affecter
les échanges intérieurs, le gouvernement a pris le parti de sus-
pendre la frappe en juillet 1893. Par cette mesure, on entend
maintenir l'état de choses ancien, c'est-à-dire l'indépendance
de la circulation locale vis-à-vis du stock extérieur d'argent.
Après cela, on aperçoit comment , dans l'Inde indigène et
dans les pays analogues, l'argent a pu conserver le niveau ancien
de sa valeur, tandis que, dans le reste du monde, l'excès de la
production amenait une baisse du cours du métal blanc. Pour
les comptoirs européens, qui servent d'intermédiaires entre le
monde hindou et l'extérieur, la situation était bien différente.
Ici, tous les effets de la baisse certaine de l'argent se sont fait
sentir pleinement, à cause des relations directes de ces maisons
avec les pays d'Occident. Elles formaient comme un tampon entre
la population locale et l'extérieur, absorbant pour ainsi dire les
effets du change qui, pour les comptoirs, était calculé d'après le
prix courant de l'argent sur le marché universel, tandis que, pour
les indigènes, ce prix courant dépendait de l'état de la circulation
dans le pays même. On comprend ainsi comment, dans une
même limite territoriale, le métal argent pouvait avoir deux prix,
206 LA SCIENCE SOCIALE.
l'un faible, l'autre fort. Ce fait n'a pas été clairement aperçu
jusqu'à présent , et il convenait d'y insister pour prévenir cer-
taines objections.
A côté de ces deux types extrêmes : pays à étalon unique d'or,
pays à étalon unique d'argent, il faut de toute nécessité en placer
un troisième : celui des pays à étalon mixte d'or et d'argent. Ceci
doit être expliqué en détail.
En présentant ce type comme distinct, nous nous exposons à
une objection qui, au premier aspect, parait grave. Elle se for-
mule ainsi : En pratique, deux étalons ne peuvent exister simul-
tanément d'une façon permanente. Tant que leur valeur récipro-
que reste parallèle, ils coexistent en effet, mais aussitôt que le
rapport prévu, rapport qui règle le poids des espèces de chaque
type, vient à se modifier, l'un des deux étalons cesse de l'être. Il
est disqualifié, pour ainsi dire, et, à moins que la loi n'en impose
l'usage dans la circulation intérieure, les espèces qui le repré-
sentent n'ont plus une valeur fixe : leur taux varie avec le cours
du marché des métaux.
Prenons un exemple. La loi française de l'an XI a établi l'étalon
d'argent, avec circulation complémentaire d'or. Plus tard, on a
érigé l'or en étalon sur le rapport de 15 1/2 d'or pour 1 d'argent.
Mais à un moment donné, la découverte des placers californiens
ayant porté la production du métal jaune de li.OOO kil. par an
à 200.000 kil., le prix de celui-ci baissa. Alors, la pièce de
20 francs ne valut plus cette somme dans la circulation interna-
tionale. Les deux types n'étant plus d'accord, l'or cessa d'être éta-
lon; ce n'est que par l'effet de la pression artificielle de la loi, et
sous condition d'une concordance fictive, que la situation resta
la même dans la circulation intérieure. On le vit bien par ce
fait qu'à l'étranger l'argent fut préféré comme ayant gardé sa
valeur pleine, si bien que la monnaie blanche fut exportée en
grande quantité. Depuis cette époque, le fait contraire s'est pro-
duit : la production de l'argent ayant progressé dans une pro-
portion énorme, son prix marchand a diminué, et une crise du
métal blanc a succédé à la crise de l'or. Aujourd'hui, c'est l'é-
talon d'argent qui, en France, n'a plus qu'une existence artifi-
LA CKISK MuNKTAIUt;. 207
cielle, et seulement dans la circulation intérieure, puisque la loi
française n'a aucun effet au dehors.
Ces faits sont certains, et pourtant ils ne suffisent pas pour
justifier une renonciation générale à la pratique du douJjle éta-
lon. Voici pourquoi.
Il est des pays, dont la situation participe à la fois de celle de
rinde et de celle de l'Angleterre, pour rappeler les deux types
extrêmes. Prenons la France, par exemple. Chez elle, on trouve
juxtaposés la grande et la petite propriété, la grande et la pe-
tite industrie, le grand commerce international et le moyen ou
petit commerce interne, tout cela dans des porportions sensi-
blement équivalentes. L'organisation financière est bonne, sans
avoir le développement de celle de nos voisins britanniques, sur-
tout en ce qui concerne l'emploi du crédit. L'aisance est généra-
lement répandue, mais les grosses fortunes sont rares. Il résulte
de tout cela qu'en France les espèces d'or et d'argent, formant
une double échelle de valeurs qui se complètent, jouent un rôle
moyennement égal et pareillement nécessaire. Cela est si vrai,
qu'à l'heure actuelle la circulation monétaire française supporte
concurremment une forte quantité d'espèces des deux types. L'or
n'est point rare, si l'argent est commun.
Mais, observera-t-on peut-être, cela vient, non pas des besoins
naturels de la circulation, mais de ce que la loi impose aux
transactions les deux métaux avec une force libératoire égale.
S'il en était ainsi, si la circulation intérieure était surchargée
d'argent par l'effet d'une cause artificielle, on verrait bientôt se
produire naturellement un phénomène contraire qui rétablirait
l'équilibre. La surabondance d'une monnaie intrinsèquement
dépréciée amènerait à coup sûr son avilissement, et celui-ci se
traduirait par une hausse des prix, car le public, ne pouvant
modifier directement la valeur nominale des monnaies, établie
par la loi, y parviendrait indirectement en exigeant davantage
pour une même quantité de produits.
En d'autres termes encore, le marché français, par sa situa-
tion, se trouve soumis directement à l'intluence du marché des
métaux; dans ces conditions, la baisse du prix courant de l'ar-
208 LA SCIENCE SOCIALE.
gent affecterait régulièrement le cours des monnaies blanches,
si la loi ne s'y opposait; mais la loi serait absolument impuis-
sante à enrayer longtemps la baisse, et celle-ci se traduirait par
une hausse générale des prix, en cas de paiement en argent, si
les espèces faites de ce métal dépassaient les besoins de la cir-
culation intérieure. Or cette hausse ne s'est pas produite, au
contraire. On constaterait plutôt une baisse des prix sur notre
marché! Donc, la pratique du double étalon est possible d'une
manière durable, mais à la condition d'employer, à certains mo-
ments, des moyens artificiels pour maintenir le rapport initial
entre les deux étalons, d'une part; et de l'autre, à la condition
encore de ne pas surcharger la circulation. C'est pour satisfaire
à ce deuxième terme, que la frappe des espèces d'argent est sus-
pendue chez nous depuis plus de quinze ans.
Voilà pourquoi le maintien du double étalon est, en France,
une combinaison normale, et comment on a pu le réaliser. Pla-
çons ici une observation complémentaire.
Tout ce que nous venons de dire s'applique sans difficulté à
la circulation intérieure, mais si nous envisageons les relations
avec le dehors, les choses ne vont plus de même. En eiïet, comme
nous l'avons déjà observé, la loi monétaire n'ayant, au dehors,
aucune application, lorsque la monnaie d'argent vient à sortir
du pays, elle subit la concurrence générale et n'est acceptée que
pour sa valeur intrinsèque. Delà, une perte considérable pour
le débiteur obligé d'employer ce moyen de paiement; le change
devient pour lui ruineux. Mais , en France, nous ne souffrons
guère de cet inconvénient, toujours par l'effet de la situation spé-
ciale de ce pays. Si nous importons beaucoup, nous exportons
en échange dans une proportion considérable, et il se produit
de ce côté une balance bien plus exacte que nos menteuses
statistiques ne le disent. De plus, nous avons énormément de
capitaux placés à l'étranger, dont les arrérages se paient le plus
souvent en or. Nos nombreux visiteurs étrangers nous appor-
tent aussi beaucoup d'or. Enfin nous disposons encore de moyens
de crédit qui nous évitent bien des paiements en espèces. De la
sorte, non seulement nous arrivons à soutenir notre situation mo-
LA CKISE MOXKTAIHE. 200
nétaire, mais encore notre position, sous ce rapport, est sensi-
l)lemeut meilleure à certains égards que celle de l'Angleterre
elle-même; nous verrons bientôt comment et pourquoi.
En résumé, nous apercevons à présent duue façon claire et
précise cette règle essentielle qui domine toute la question mo-
nétaire : L'or et l'argent, considérés au point de vue de la mon-
naie, ne jouent pas le même rôle. Chacun de ces deux métaux
répond à une série distincte de besoins. L'emploi courant, prin-
cipal, de l'or répond à une certaine situation sociale et écono-
mique; l'emploi courant et principal de l'argent à une autre
situation très différente; enfin, l'emploi simultané des deux
métaux à une troisième, qui possède également ses caractères
propres. Partant de ce point de repère, nous arriverons aisément
à la constatation d'un autre fait qui est, lui aussi, de la plus
haute importance.
Par suite du développement industriel et commercial énorme
acquis dans le cours de ce siècle par toutes les sociétés, le degré
moyen de l'aisance s'est élevé notablement. Ce développement
est d'ailleurs inégal ; certaines nations sont plus actives et plus
riches que les autres, cela est évident. Cependant le progrès est
général. Dès lors, le rôle de l'or s'est accru, précisément parce
que la monnaie d'or, par sa valeur élevée, répond bien aux
besoins des sociétés aisées. L'emploi des espèces d'or est devenu
beaucoup plus considérable qu'autrefois, et comme la produc-
tion de ce métal ne parait pas s'être augmentée en proportion,
il a pu en résulter une hausse sensible de la valeur intrinsèque
de ce métal.
Du reste, des causes artificielles sont venues, dans les vingt-cinq
dernières années, accentuer cette situation. A la suite d'événe-
ments politiques bien connus, l'Europe s'est transformée en un
vaste camp militaire, où des masses énormes de troupes sem-
blent constamment sur le point de s'entrechoquer. Mais la guerre
coûte cher; et les gouvernements intéressés ont été conduits à
s'approvisionner d'avance, d'une façon plus ou moins directe,
d'espèces sonnantes constituant de véritables trésors de guerre.
Les réserves des banques d'émission continentales, toutes placées
210 LA SCIENCE SOCIALE.
dans une dépendance étroite vis-à-vis de l'État, ont été gonflées,
dans ce but, de monnaies d'or que l'on retient captives par tous
les moyens possibles. On les remplace sans doute, dans la circu-
lation , par du papier, mais celui-ci ne peut amortir que dans une
certaine proportion les mauvais effets de l'accaparement de l'or;
il se fait sentir quand même et contribue à accentuer la hausse
de ce métal.
Par l'effet des mêmes causes, le rôle monétaire de l'argent a
plutôt diminué, au moment même où la production de ce métal
augmentait dans des proportions énormes. Dans ces conditions,
les divers pays se sont en quelque sorte saturés de monnaie d'ar-
gent, et ils ont successivement suspendu la frappe des espèces de ce
métal, dont les applications monétaires sont aujourd'hui presque
ludles. Après cela, il ne pouvait manquer de subir une dépré-
ciation colossale. Le haut cours de l'or contribue même, semble-
t-il, à soutenir celui de l'argent : l'or étant rare, on est parfois
obligé d'employer, à son défaut, au moins dans les affaires inté-
rieures, des espèces d'argent, ce qui en soutient un peu le prix.
Si on limitait partout la force libératoire de l'argent, de ma-
nière à ne plus l'utiliser cjue pour les très petits paiements ou
les appoints, sa valeur baisserait encore, selon toute vraisem-
blance. Cela est vrai d'ailleurs d'une façon générale : une dé-
monétisation étendue de l'or amènerait certainement aussi la dé-
préciation de ce métal, qui perdrait par là, — comme l'argent
à l'heure actuelle, — son principal débouché : la fabrication
monétaire.
Si la rareté relative de l'or soutient le cours de l'argent, on
peut croire aussi que la dépréciation du métal blanc tend à
enchérir l'or. En effet, lorsque les deux métaux étaient à un taux
normal, ils pouvaient servir tous deux à solder les règlements
internationaux. Sans doute l'or est préféré en pareil cas à cause
de sa valeur bien plus grande sous un même volume. Mais, à son
défaut, on peut employer l'argenl, moyennant quelques menus
frais supplémentaires. Dans l'état actuel des choses, cette subs-
titution d'un métal à l'autre est impossible ; le cours élevé du
change imposerait au débiteur une perte trop considérable.
LA r.lUSE MONÉTAIRE. 2H
Dans ces conditions, l'or reste seule monnaie internationale, ce
(jui tend encore à le raréfier et à hausser son prix.
Nous arrivons ainsi à formuler avec précision les lois mo-
nétaires suivantes :
1° Le rôle monétaire de l'or tend à augmenter, tandis que
celui do l'argent tend à se réduire, cela presque partout, mais
particulièrement chez les nations occidentales. De là, une aug-
mentation du prix du métal jaune.
2" La hausse naturelle de l'or correspond à une baisse simul-
tanée de l'argent, dans toutes les régions où la loi précédente
s'applique.
3° Des causes artificielles tendent actuellement à exagérer
l'effet de ces causes naturelles, et à accentuer l'écart des cours
des deux métaux.
Cela posé, l'explication de la crise actuelle devient relative-
ment aisée.
m. LA CRISE MONETAIRE.
La crise monétaire actuelle, qui est très étendue et fort in-
tense, est donc due aux deux causes dont nous avons constaté
l'existence et la raison d'être : la dépréciation de l'argent et
renchérissement de l'or. La simultanéité de ces deux phéno-
mènes, en rompant largement l'écjuilibre entre les deux étalons
monétaires, a porté le taux du change à un chiffre tellement
onéreux, que la circulation générale a été troublée dans une
mesure inconnue jusqu'à ce jour. Les effets de cette perturba-
tion se sont fait sentir avec des conditions différentes dans les
divers pays, selon qu'ils appartenaient à l'un ou à l'autre des
types que nous avons indiqués.
Dans les pays à étalon unique d'or, spécialement en Angle-
terre, où la masse énorme des intérêts rend les phénomènes
plus sensibles, la crise sest fait sentir de diverses façons. A
certains points de vue, elle a été favorable. Ainsi les fabricants
anglais achetant du métal blanc à bon compte avec de l'or,
212 LA SCIENCE SOCIALE.
pouvaient acquérir dans lliide des matières premières avec
leur argent évalué à son ancien prix ; ils bénéficiaient de la
sorte de la différence existant entre le cours du métal sur le
marché de Londres et le cours do la roupie dans la circulation
indigène. En revanche, Texagération du change leur faisait un
tort immense en favorisant l'exportation d'objets fabriqués des
pays à circulation dépréciée. Cela s'explique : les commerçants
en état de payer en or, soit directement, soit en se procurant
contre de la monnaie d'or des monnaies locales dépréciées,
arrivaient à payer très bon marché des articles qu'ils reven-
daient à prix réduit tout en faisant de beaux bénéfices. J'ai
donné plusieurs exemples de cela dans mon livre Libre-Échange
et Protection (1). C'est ainsi qu'on pouvait se procurer dans
l'Inde des étoffes de coton pour les 2/3 de leur valeur nominale,
en achetant au préalaJ)le des roupies avec de l'or.
D'autre part, la hausse de l'or parait être la cause d'un trou-
ble profond dans la situation économique de la Grande-Breta-
gne. La monnaie principale du pays prenant une valeur intrin-
sèque supérieure à celle que la loi attribue aux espèces en
cours, la circulation en a tenu compte au moyen d'une Ijaisse
correspondante dos prix. Le phénomène est simple : le sou-
verain est une pièce à laquelle la loi assigne une valeur do
25 francs (environ) ; si la valeur intrinsèque de cette pièce monte
à 28 francs, le public ne peut intervenir pour en changer le
poids ou le titre de façon à maintenir l'égalité entre sa valeur
nominale et sa valeur vraie ; il y arrive cependant dans la pra-
tique en exigeant, contre remise d'un souverain, une quantité
de produits correspondant à 28 francs, et non plus à 25. En
apparence, rien n'est changé dans la circulation; en réalité,
on obtient pour la même somme en or plus de marchandises
qu'auparavant. C'est ce qu'on exprime en disant que les prix ont
baissé. On assure qu'en Angleterre cette l)aissc est allée jusqu'à
25 ou 30 9^. Il en est résulté une diminution énorme des profits
de l'industrie, obligée de livrer plus en recevant moins. Les
(I) p. 3G5 elsuiv.
LA CAUSE MO.NÉTAlHi:. 213
fabricants, déjà resserrés par la concurrence des pays à monnaie
faible, ont voulu réduire leurs frais, l)aisser les salaires. 11 en est
résulté les formidal)les g-rèves de ces dernières années. La crise
agricole a été également aggravée par la situation monétaire.
Observons encore que, conduits à payer partout en or pour
répondre aux circonstances exposées tout à l'heure, les Anglais
ont eu souvent de la difficulté à s'en procurer, grAcc d'une part
à la rareté relative de ce métal, de l'autre à son accaparement
par les États militaires. La Banque d'Angleterre a eu peine par-
fois à tenir ses guichets ouverts, et elle a dû bien souvent por-
ter le taux de l'escompte à 5 et 6 % afin de défendre ses réserves,
garantie nécessaire de sa circulation de Juillets, Telles ont été
les conséquences graves de la crise monétaire chez nos voisins.
Dans les pays à étalon d'argent, la situation est restée jusqu'à
ce jour bien meilleure pour l'une des deux raisons suivantes.
Les populations formant un milieu fermé, comme les groupes
indigènes de l'Inde, de la Chine, etc., ne se préoccupant point
du cours général de l'argent, sont restées dans un état' de stabi-
lité. La dépréciation extérieure du métal blanc les a même
servies, en provoquant une énorme demande de leurs produits,
ainsi que nous l'avons indiqué tout à l'heure. Toutefois, la crise
commence à se faire sentir, au moins dans l'Inde, par suite de
l'encombrement de la circulation, puisqu'on a dû suspendre la
frappe des roupies.
Dans les pays qui ne sont pas clos naturellement au même
degré, comme le Mexique et les autres États de l'Amérique la-
tine , l'action locale de la loi a produit un isolement artificiel ,
grâce auquel le métal blanc a gardé son cours ancien dans la
circulation intérieure. Pour les relations internationales, le
change a produit tous ses effets, mais ces derniers ont été atté-
nués par les circonstances que voici :
1° Le change provoquant une exportation plus active des
produits naturels indigènes, les bénéfices résultant de cela ont
atténué les pertes faites sur l'importation. Dans la production
locale, il faut placer précisément l'argent que plusieurs de ces
pays produisent en abondance.
T. XVII. 16
214 LA SCIENCE SOCIALE.
2° Une grande partie de la population peut vivre de la riche
production naturelle de ces pays , sans recourir aux articles
d'importation, si le change en élève trop le prix. Dès lors, la
classe riche est à peu près seule à souifrir de la crise monétaire.
Quant aux pays à étalon mixte, ou à double étalon, comme
on dit plus volontiers, leur situation a participé à la fois des
deux précédentes : elle est restée meilleure que celle des pays à
étalon dor, et elle est plus dangereuse que celle des pays à
étalon d'argent. A'oici comment.
Leur condition est restée meilleure en ce sens que l'équilibre
monétaire a pu se maintenir chez eux d'une façon beaucoup plus
stable que dans les pays à étalon d'or. Ainsi, en France, grâce à
la suspension de la frappe, la quantité de monnaie blanche n'a
pas dépassé sensiblement les besoins réels, naturels, de la circu-
lation intérieure, aussi les prix n'ont-ils point subi des fluctua-
tions aussi profondes qu'en Angleterre. Nous n'avons pas eu à
traverser non plus des crises aussi aiguës. Cela ne veut pas dire
que la France n'a pas ressenti les effets de la dépression moné-
taire. Le change a donné aux importations de toute sorte un
élan qui a exercé une forte influence sur le développement des
idées protectionnistes dans les dix ou douze dernières années,
d'autant plus que la suspension de la frappe le tournait presque
exclusivement contre nous. En effet, il était à peu près impos-
sible de se procurer au dehors des espèces d'argent françaises
contre de l'or, c'est-à-dire à bas prix, et on ne pouvait pas da-
vantage acheter de l'argent en barre pour le faire monnayer en
France, afin d'acheter ensuite des produits français en profitant
de la diflcrence des cours. Donc, le change ne favorisait pas
notre exportation. Nous ne bénéficiions même pas, ou presque
pas, des avantages que donne l'achat des matières premières
dans les pays à étalon d'argent, pour cette raison simple que
nous achetons peu de chose directement. Nos approvisionnements
de cette sorte nous viennent, dans la plui)art des cas, par la voie
des maisons anglaises, belges, hollandaises ou allemandes. La crise
monétaire a donc troublé, dans une forte mesure, nos relations
internationales et inspiré la politique douanière actuelle. Notre in-
LA CRISE MONETAIRE. 215
clustrie et notre agriculture en ont ressenti les effets simultanément.
Voilà })Our ce qui concerne Tétalon d'argent. Après cela on
pourrait croire, à priori, que For a clùnons manquer, chassé [)ar
l'argent déprécié, attiré au dehors par Texcédent des importa-
tions. Il n'en a rien été, ou plutôt, si quelques troubles sont sur-
venus dans ce sens, ils ont été seulement temporaires et sans
grande importance. Cela tient à la situation particulière de la
France, à la (|uantité de monnaie d'or importée par les visiteurs
étrangers, à ses créances sur le dehors, à Taisance moyenne de
la population. Nous avons déjà explique cela, et il est inutile
d'insister davantage. Fnfait certain, c'est que l'or n'a presque ja-
mais manqué à notre circulation depuis longtemps déjà, et <piela
Banque de France apu maintenir le taux de ses escomptes presque
invariablement k 3 % dans ces dernières années; cela prouve que
ses réserves n'étaient pas menacées par la disette du métal jaune.
lia Suisse et la Belgique sont très sensiblement dans le même
cas, pour des raisons à peu près analogues, ainsi que l'Allemagne,
qui est pratiquement un pays à étalon mixte, en dépit de sa loi
monométalliste. Quant à l'Italie et à la Grèce, ce sont en réalité,
nous l'avons dit, des pays à étalon d'argent, et leur participation
à ITnion latine n'a pu les sauver de graves embarras, dus plus
encore à leur situation sociale et politique, qu'à la crise moné-
taire. Cela est si vrai que l'Italie a dû sortir partiellement de l'U-
nion, par la convention récente du 15 novembre 1893, qui enlève
à ses monnaies divisionnaires d'argent toute espèce de droit à
circuler dans les autres pays unionistes. Cela indique immédia-
tement que l'Italie n'est pas naturellement à sa place dans cette
combinaison internationale, et cpi'on n'aurait pas dû l'y admettre
aux mômes conditions que la Belgique ou la Suisse.
En définitive, on peut donc dire que la crise est générale, et
qu'elle cause, dans certains pays, des efiéts graves. Est-il possible
d'y mettre fin, ou tout au moins de l'atténuer, et, le cas échéant,
(juels moyens pourrait-on employer? Telle est la grosse question
du moment. Essayons de la résoudre (O.
(1) Le Directeur de la Monnaie, aux États-Unis, a publié récemment une statistique
(le la circulation universelle. Sans garantir en rien les chiffres de ce fonctionnaire, qui.
216 LA SCIENCE SOCIALE.
IV. LES REMEDES.
Il était naturel qu'en présence d'une crise aussi étendue que
celle-ci on se préoccupât de tous cAtés d'en trouver la solution.
Aussi les projets n'ont-ils pas manqué. Des hommes d'État, des fi-
nanciers, des économistes et des propriétaires de mines d'argent
se sont, ensemble ou séparément, creusé la tête pour découvrir
une combinaison qui fit leurs affaires, en même temps que celles
du public, ou môme avant celles-ci. Les silver men, comme on
dit aux États-Unis, voulaient continuer d'extraire beaucoup de
métal : dans ce but, ils proposaient la reprisé générale de la frappe.
Les financiers s'accordaient assez avec eux, à cause des profits
que les fluctuations du change apportent aux spéculateurs ha-
biles. Certains hommes d'État se demandaient par quel moyen
pratique ils arriveraient à remplir le Trésor de bonne monnaie
d'or, en laissant au public les écus dépréciés. Enfin les écono-
mistes raisonnaient avec une savante obscurité sur les causes et
les effets, sans arriver à s'entendre. Depuis 1860, on a vu se réu-
nir, dans diverses capitales, dix ou douze conférences, où l'on a
beaucoup parlé, beaucoup discuté sans aboutir à rien. Pourtant,
dans cet espace de temps, l'Union latine a été créée et maintenue
(1865), mais d'une part elle est fort restreinte en étendue, et, de
l'autre, elle repose sur une base fausse en groupant des pays qui
en tous cas, ne peuvent être qu'approximatifs, nous constaterons cependant, à titre
de curiosité, qu'ils confirment notre exposé des faits. D'après ce document, il y aurait
dans le monde entier : en or, 18 milliards, en argent, 20 milliards de francs, c'est-à-dire
moins d'or que d'argent, quand le premier de ces métaux est bien plus demandé que
laulre. D'autre part, on trouverait dans les pays suivants :
Angleterre or : 2.750 millions; argent : 500 millions.
États-Unis — 3.020 — — 3.075 —
France — 4.000 — — .'î.ôOO —
Russie — 1.250 — — 300 — papier : 250 millions.
Le Monileur des Brevets d'invention, auquel nous empruntons ces chiffres, n'en
donne pas davantage, et nous les reproduisons sans garantie.
I
LA CHISl': MONÉTMItE. 217
n'apparticnnciil pas au mrinc type monétaire. De là des tiraille-
ments i'Acheux et des risques graves (1).
Les remèdes que l'on peut préconiser, après une étude atten-
tive et complète des divers éléments de la ([uestion, forment deux
catégories bien distinctes. Ce sont : r des mesures d'ordre gé-
néral, -1" des mesures partielles ou s])éciales.
Les mesures d'ordre général sont, au l'ond, les plus importantes,
parce que seules elles })euvent acheminer vers un état stable et
normal. Elles touchent à la condition sociale et politique des di-
vers États. Ainsi, certains pays sont poussés directement, par
leur organisation actuelle, vers une politique de conquêtes guer-
rières. Cela oblige les autres à se tenir sur la défensive, et à amas-
ser notamment des trésors de guerre, que l'on veut composés en
or, parce que ce métal a gardé son cours universel sans déprécia-
tion. Nous connaissons les effets de cet accaparement. D'un autre
côté, il est des pays si médiocrement organisés, que la situation
de leur circulation monétaire est mauvaise indépendamment de
toute crise générale. Plusieurs sont en faillite, ou à la veille de
l'être ; ils ont une monnaie de papier émise en trop forte quantité
ou inspirant peu de contiance, — partant très dépréciée, — qui
chasse l'argent et réduit encore son champ d'emploi. Que pour-
rait-on faire de ce côté pour améliorer les choses? Le vrai remède
serait une évolution sociale profonde, mais c'est là une solution
négative, car on ne saurait opérer une telle évolution du jour au
lendemain et par les moyens courants : lois, traités ou révoluti<jns
politiques. Elle ne peut résulter que de circonstances particuliè-
res dont l'effet est excessivement lent. Donc, il n'y a pas beaucoup
d'espérances à fonder de ce côté-là, — à moins (jue par des fail-
lites successives, ces pays ne tombent sous le contrôle de l'Angle-
terre, comme cela est arrivé déjà au Pérou et à l'Egypte.
Un autre remède d'ordre général pourrait résulter d'un chan-
gement de régime monétaire dans certains pays, qui ont pris à
tort une position anormale à ce point de vue. Ainsi. l'Allemagne
a adopté le système de l'étalon unique d'or. Pratiquement, elle ap-
(1) V. L. P()\n&ai\\, Traifë (le droit inlenialional conventionnel, y. 407. Paris,
Pichoii, éditeur.
218 LA SCIENCE SOCIALE.
partientau groupe des pays à étalon mixte. L'Italie, au contraire,
n'est pas en état de se maintenir sur un pied d'égalité avec ces
derniers pays. On en peut dire autant de l'Autriche, qui pourtant
avait formé, en ces derniers temps, le surprenant projet d'organiser
chez elle le régime de l'étalon d'or, projet qui, bien entendu, a
échoué. L'Espagne, le Portugal, la Grèce, la Russie, sont dans le
même cas que l'Italie. Les États-Unis, au contraire, par l'activité de
leur production, parle chiffre de leur commerce extérieur, par l'é-
lévation desprix sur leur marché intérieur, enfin par leur richesse
générale, semlîlentdéjà en situation de passer à l'étalon unique
d'or, peut-être en traversant une période de transition durant la-
quelle on pourrait laisser à l'argent une place assez large (1).
Passons maintenant aux mesures partielles et spéciales pro-
posées ou à proposer, et voyons ce qu'elles valent comme remè-
des à la crise.
On a demandé notamment que tous les États s'entendent pour
acheter annuellement une certaine quantité de métal blanc, de
manière à en soutenir le cours et à atténuer l'agio par voie de
conséquence. Mais que ferait-on de cet argent? Resterait-il dans
les caves des hôtels de monnaies, immobile et improductif, ou
bien le jetterait-on dans la circulation sous forme d'espèces neu-
ves? Les Américains du Nord désirent que l'on prenne ce dernier
parti. Ils ont même proposé à bien des reprises la réouverture
générale des Monnaies au métal blanc, toujours dans le but de
lui offrir un vaste débouché et de relever son prix. Le résultat
certain d'une telle manière de faire serait d'encourager la pro-
duction intense de l'argent, au grand profit des propriétaires de
mines. Mais ce n'est pas l'avantage privé de quelques particu-
liers plus ou moins puissants qu'il s'agit de satisfaire, c'est l'in-
térêt général. Or, comme le stock actuel d'argent suffit visible-
ment aux besoins, il est inutile de continuer à l'augmenter par
une grande production. En toutes choses, le poids de la sura-
bondance d'un produit retojnbe sur le producteur sous la forme
d'une baisse de prix. En matière de métaux monnayables, les effets
(1) Cela a élr faildéjà eo 1873, ym'is on est revenu sur cette réforme pour comiilaire
aux sUver nien. eu 1S7S.
LA CIUSE MONKTAIHE. 210
de l.i baisse se font sentii' partout et chez tous les détenteurs d'es-
pèces; dès lors ce serait commettre une foli<! que de risquer
d'accentuer encore la baisse en encourageant une extraction
déjà exagérée. La suspension de la frappe est une mesure im-
posée par les circonstances, et il n'existe présentement aucune
raison valable pour qu'on y renonce, ou même pour que Ton
achète des ling'ots d'argent afin de les entasser, faute d'emploi.
Toujours dans le but de relever le cours du métal l)lanc, on a
sug'g"éré l'idée de lui faire une place plus large dans la circula-
tion universelle par les deux moyens que voici : 1° élever la
limite de la puissance libératoire de la monnaie d'argent dans
les pays à étalon d'or (Ex. 5 francs au lieu de 2 en Angleterre);
2" retirer les pièces d"or valant moins de 20 francs et les cou-
pures-papier dans le même cas, afin que les espèces d'argent
prennent leur place.
Cela pourrait peut-être produire une certaine activité dans la
circulation de l'argent et relever un peu son cours. Mais la se-
conde de ces deux mesures serait bien difficile à appliquer dans
les pays à circulation de papier avec cours forcé, et ils sont nom-
breux. Il ne suffit pas, en etfet, de dire que l'argent sera substitué
au papier; il faut encore pouvoir opérer la substitution, et cela
est tout simplement impossible dans un pays peu actif, pauvre,
chargé de taxes, et mal administré. Du reste, en supposant même
que des arrangements de ce g-enre soient pris dans les Etats en posi-
tion d'y pourvoir, cela n'aurait sur le cours de l'argent qu'une
faible influence, et le change resterait encore très défavorable
à ce métal. La crise ne serait donc point conjurée, tant s'en
faut. 11 faudrait, pour l'atténuer sérieusement, arriver à la réa-
lisation de groupements internationaux répondant à l'ordre
naturel des choses. La combinaison serait alors celle-ci, résumée
dans ses grandes lignes.
Les pays à étalon mixte : France, Allemagne, Suisse, et aussi
la Belgique et les Pays Scandinaves, qui paraissent être placés sur
la limite de l'étalon d'or et de l'étalon mixte, pourraient former
une puissante union, dans laquelle les espèces d'argent auraient
un libre cours, au moins de fait, sinon de droit. La frappe reste-
220 LA SCIENCE SOCIALE.
rait interdite partout, sauf pour l'entretien de la circulation. Tne
clause de liquidation couvrirait tous les intérêts en cas de rup-
ture. Par là on obtiendrait : 1" l'unité du type monétaire, 2" la
fixité et le bon marcbé du change, c'est-à-dire deux avantages
énormes, sur toute une moitié du continent.
Mais cela ne suffirait pas encore, car les pays à étalon d'or et
ceux à étalon d'argent resteraient en dehors. Que pourrait-on
faire pour faciliter les rapports avec ces États?
Les pays à étalon d'or devraient augmenter leur circulation
d'argent, en relevant son pouvoir d'achat comme on l'a indiqué.
En échange, il faudrait que les pays à grandes réserves d'or con-
sentissent à ouvrir les écluses de leurs trésors de guerre, et à
laisser couler sur le marché une certaine quantité de métal jaune.
Celui-ci perdiait de son prix, l'agio se réduirait d'autant, les prix
hausseraient, et la crise économique se détendrait en proportion.
En ce qui concerne les pays à étalon d'argent effectif, leur
situation particulière leur rendrait assez difticile une participa-
tion directe à de telles combinaisons. Pourtant l'Inde, représentée
par ses maîtres anglais, pourrait coopérer à l'œuvre de répara-
tion, en tenant strictement fermés ses hôtels de monnaie, et en
se mettant d'accord, sur des points de détail, avec l'union euro-
péenne. Quant aux pays à circulation fictive de papier, ils pour-
raient être admis partiellement dans l'Union, toujours moyennant
-engagement de ne plus frapper de monnaie blanche, sauf accord
préalable avec leurs co-contractants.
Dans ces conditions, il est permis de croire que la baisse de
for, d'une part, la hausse de fargent, de l'autre, résultant de
ces combinaisons, atténueraient le change dans une grande
mesure, et, du même coup, enrayeraient la crise monétaire et
économique dont on se plaint actuellement. Dans l'état actuel des
choses, remarquons-le bien, cette crise est aigiie et menace de
s'accentuer encore. Il serait donc urgent d'étudier la question à
fond et de prendre un parti. Malheureusement, parmi les moyens
(jue nous venons d'indiquer, les principaux, les plus naturels et
les plus efficaces, sont justement ceux (|ui ont le moins de chances
pour être acceptés i)ar les gouvernements. C'est qu'en effet ils
LA CHISK MONKTAIHK. 221
oiitriiiiHH'aioiit des modifications ossenticllos dans certaines ten-
dances politiques, que ces gouvernements ccmsidèrent presque
comme leur raison d'être, ou (]ui sont la suite; logique d'un état
social mal équilibré. L)e plus, des raisons de faux amour-propre
interviendraient pour entraver la formation d'une Union bien
comprise. Il y a donc peu de motifs d'espérer que Ton s'entendra
pour enrayer la hausse artificielle de l'or et la baisse de l'ar-
gent. Aussi la crise subsistera-t-elle, avec des alternatives d'in-
tensité qui amèneront toutes sortes de complications écono-
miques, sociales et politiques. Telle est la raison principale de
l'avortement successif des nombreuses conférences monétaires
qui se sont réunies depuis vingt ans, sans parvenir à élaborer
un plan pratique et réalisable. C'est que toujours on a pris la
question par ses plus petits côtés, sans oser l'aborder de front
pour l'explorer dans ses profondeurs. Avec ce procédé, il est
impossible d'arriver à la solution efficace et complète (|ue le
public attend, non sans impatience, au milieu d'un malaise dont
il sait mal les causes, mais dont il souffre vivement. En France,
les plaintes que l'agriculture ne cesse de faire entendre en sont
une manifestation dont on devrait tenir un grand compte, car
la situation pénible de nos fermiers et de nos paysans et ouvriers
agricoles peut créer, à la longue, un véritable péril social. Les
mesures douanières que l'on réclame actuellement ne seront
d'aucun secours à ce point de vue, puisque la cause du malaise
est ailleurs.
Léon PoixsARD.
COURS D'EXPOSITION DE LA SCIENCE
SOCIALE (1).
YII.
LE CLASSEMENT DES TYPES SOCIAUX
DE L'ASIE ORIENTALE ET MÉRIDIONALE.
Nous passons en revue les diverses sociétés du globe_, en sui-
vant un ordre méthodique. Dans nos précédents articles, nous
avons étudié celles qui confinent à la steppe, mais qui en sont
sortis dans la direction de l'Occident : Arabes, Finnois, Nord-
Slaves, Sud-Slaves, Turcs. Il nous faut déterminer maintenant
celles qui confinent, elles aussi, à la steppe, mais qui en sont
sorties dans une autre direction, dans la direction de FOrient.
I. LE GROUPE CHINOIS ET LE GROUPE HINDOU.
Ces sociétés forment deux grands groupes : la Chine, et ses
satellites : le Thibet, Flndo-Chine et le Japon ; l'Inde et ses satel-
lites : la Perse, FAfganistan, leBeloutchistan et le Haut Turkestan.
(^es deux groupes se rattachent à ceux que nous avons décrits,
en ce qu'ils sont encore placés aux confins de la steppe et qu'ils
(1) Voir les i)r('a'dents articles, clans les livraisons de mars, mai, septembre, octo-
bre, novembre 1893 et janvier 1894, t. XV, XVI et XVII.
W CLASSEMENT DKS TVPKS SOCIAIX. 22.'}
sont directement influencés par elle; mais, d'antre part, nous les
ôtudions en second lieu parce qu'ils présentent des phénomènes de
complication plus grande.
La cause do cotte complication est due à un fait primordial,
très simple en lui-même :
Les grands sols cultivables qui confinent à la steppe, en Europe,
sont au-dessus du VO* degré do latitude, qui passe aux environs
de l'ile de Corfou et de Madrid. Au contraire, les grands sols cul-
tivables qui confinent à la steppe, en Asie, sont au-dessous de ce
même degré de latitude, qui passe à Boukhara et à Pékin.
La conséquence de ce fait est que, sauf des relèvements du sol,
les terres cultivables de l'Asie sont, en général, infiniment plus
chaudes et, par conséquent, plus productives, pour un travail
donné, que les terres cultivables de l'Orient européen. C'est cette
productivité intense de la culture qui a fait, dans la région
asiatique, la rupture plus complète avec la simplicité d'organisa-
tion sociale de la steppe.
On peut l'apercevoir assez bien au premier coup d'œil.
Les deux pays de l'extrême Orient les plus en évidence sont la
Chine et l'Inde : ce sont les plus productifs, au moins de frais,
pour une culture élémentaire; or il n'y a pas de pays plus éloigné
de la pratique de l'art pastoral que ceux-là. Le bétail y est à peu
près inconnu : il n'y a presque ni vaches ni chevaux. La culture,
singulièrement facilitée par le climat, supplée à peu près com-
plètement à l'élev^age. Quelle difi'érence, dans le sens de la com-
plication avec l'Orient de l'Europe, où nous avons vu l'art pastoral
persister presque partout à côté de la culture 1
Il y donc là un grand revirement de l'organisation sociale.
Il ne se manifeste pas seulement par l'opposition radicale des
moyens .d'existence, mais encore par le contraste dans la densité
des populations. Autant, dans la steppe, on est épars, autant, sur
ces sols cultivables d'Asie, on est tassé. Les institutions ne peuvent
être, là, les mêmes que dans la steppe, non plus que dans l'Orient
de l'Europe où les populations sont si clairsemées.
Mais v'oici qui est curieux et complètement caractéristique.
Tandis que ce revirement des conditions, ce passage plus absolu,
224 LA SClExNCE SOCIALE.
plus radical, de l'art pastoral à la culture, amène des complica-
tions plus grandes qu'en Europe orientale, la facilité même de
la culture maintient l'institution communautaire, en dépit des
complications.
Ce n'est pas ce que nous avons vu en Europe orientale. Nous
avons vu, chez les Finnois déjà, et surtout chez les Sud-Slaves, la
communauté succomher, se disloquer, s'en aller, arriver à la dis-
solution, à la famille instahle, par la rencontre de ces deux faits :
l'appauvrissement des productions spontanées, la pauvreté de la
culture. La communauté succombe avec les productions sponta-
nées et ne peut s'implanter sur une culture trop maigre, trop peu
productive, trop peu semblable, par les facilités et les ressources,
aux productions spontanées et à leurs surabondantes réserves na-
turelles.
Il n'en est pas de même en Asie. La prodigieuse facilité pro-
ductive de la culture vient se substituer, sur un sol étroit, à la li-
béralité de la steppe sur un sol immense. On se tasse, ce qui est
la complication, le changement, la nouveauté; mais la commu-
nauté n'en est pas disloquée, rompue ; elle en est compliquée : ce
qui est presque l'inverse de sa dislocation.
Quelque superficiel que soit le regard jeté sur les Tartares Mon-
gols, d'une part, et sur les Chinois et les Hindous, de l'autre, il
apparaît bien clairement que ces derniers ont une organisation de
famille et de nation bien autrement compliquée que les premiers
et n'en sont pas moins que ceux-ci dans le régime communautaire
le plus accentué.
La description des Sociétés Chinoise et Hindoue a été donnée dans
cette Revue. M. Pinot a publié une série d'articles sur la pre-
mière (1); j'ai moi-même donné un article, pour montrer que la
famille, chez les Chinois, appartenait bien réellement au type com-
munautaire, en dépit de certaines apparences qui pouvaient faire
illusion (2). D'autre part, M. de Pré ville publie, en ce moment,
une remarquable série d'études sur l'Inde. Je n'ai donc qu'à ren-
(0 ^'oir « la Science sociale, la Société chinoise », t. I et II.
(2) Voir, iOicl., (I Un érnigrant delà Science sociale en Chine », l. XII, p. 3G9.
I
LE CLASSEMENT DES TYPES SOCIAUX. 225
voyer le lecteui' à ces difFéi'eiits Iravaiix, [)oui' éviter d'inutiles
répétitions.
Mais il est un point de vue qui n'a pas été abordé et (]ui fait
plus particulièi'ement l'objet de la série de leçons (jue je publie
en ce moment. Il ne suffit pas, en effet, de présenter l'analyse d'un
type social, il faut encore le situer, si je puis ainsi parler, c'est-à-
dire indiquer la place qu'il occupe par rapport aux autres types,
montrer par où et comment il se rattache à eux. C'est ce que je
vais essayer d'indiquer pour le g"roupe des Sociétés de l'extrême
Orient.
Des deux sociétés typiques de ce groupe, la Chine et l'Inde, c'est
encore la Chine qui est la moins compliquée. Cela apparaît tout
d'abord à deux traits décisifs :
1° La Chine n'a pas le régime des castes opposées et superposées
de l'Inde. Cette superposition et ces oppositions d'éléments dijQfé-
rents, perpétuellement en défense les uns vis-à-vis des autres et
qui, depuis des siècles, n'ont pu se fondre et s'assimiler, est, au
plus haut degré, un symptôme de complication sociale, une source
inépuisable de conflits. C'est comme un composé d'une multitude
de corps différents, qu'une analyse des plus patientes et des plus
prolongées arriverait à peine à isoler les uns des autres, pour voir
comment ils fonctionnent à part et comment ils fonctionnent tous
ensemble.
2" La Chine est restée infiniment plus stable, et moins atteinte
par la décadence que l'Inde. Elle est stable jusqu'à l'immobilité :
on dirait que ce grand corps a été comme cristallisé, ou comme
pétrifié, tant il reste toujours semblable à lui-même. Au contraire,
l'Inde a été perpétuellement modifiée par des afflux successifs de
populations très différentes, qui ont bouleversé profondément son
organisme; elle est même arrivée, de décadence en décadence,
jusqu'à tomber sous la domination des Européens.
Il n'y a donc pas à hésiter : c'est le groupe Chinois qu'il faut
classer en premier lieu, puisqu'il représente une moins grande
complication.
226 LA SCIENCE SOCIALE.
51. LES DEUX ROUTES I> ACCES DE LA CHINE.
Quoique plus éloignée, à certains égards, des steppes de TAsie
centrale, la Chine s'est trouvée, de tons teraps, pins directement
et plus facilement que l'Inde, en communication avec les popu-
lations pastorales de la (( Terre des Herbes ».
Jusqu'à ces dernières années, nous n'avions aperçu qu'une
seule route qui mit la Chine en communication avec la steppe :
la route du Nord. C'est en quelque sorte la route historique; par
là, sont arrivées toutes les invasions des Tartares Mongols et
Mandchoux, qui se sont succédé presque de siècle en siècle.
C'est pour essayer de fermer cette route, que les Chinois ont
élevé l'obstacle artificiel et inutile de la « Grande Muraille »,
Cette route suffit à expliquer un des deux éléments qui for-
ment la société chinoise : l'élément supérieur, celui qui a fourni
à la Chine des dominateurs. Ceux-ci, on le sait, sont arrivés à
cheval, à travers le Gobi , et, comme les Turcs ea Europe, ils
n'ont jamais su se plier au travail, se transfornigr en séden-
taires, planteurs et mangeurs de riz. Ils se bornent à rançonner
la population et à recruter l'armée. Ces issus de pasteurs sont
donc bien dans leur rôle, dans le seul rôle qu'ils soient capa-
bles de jouer, ainsi que nous l'avons constaté toutes les fois
que nous avons rencontré des populations de ce type arrivant
en conquérants parmi des agriculteurs.
Mais si cette route suffit à expliquer ce premier type, elle ne
peut nous expliquer la population fondamentale de la Chine,
celle qui constitue essentiellement la société chinoise. Si la
Chine avait été peuplée uniquement par le Nord, nous aurions
devant nous un type social assez analogue au Nord-Slave, qui,
même sur les parties du sol les plus fécondes, — remarquez bien
ceci, — cultive encore le moins possible, fait de la culture exten-
sive, se fixe le moins possible au sol, est, de plus, réfractaire
à l'industrie et peu habile au commerce. Rappelez-vous ce que
je vous ai dit des pasteurs de steppes riches, si inférieurs, au
LE CLASSEMENT DES TYPES SOCIAUX. 227
point (lo vue du développement social, au\ pasteurs de steppes
pauvres ou de déserts (1 ).
Et c'est bien à ce type des steppes riches ({u'appartienncnt les
pasteurs qui ont envahi la Chine. Ils sont originaires des magni-
fiques steppes de la Dzoungarie, de la région des Tartares-Khal-
khas, dont M. Bureau nous a donné la description (2). 11 est
vrai que, pour arriver en Chine, ces envahisseurs ont dû tra-
verser le désert du (iobi. Mais ce désert n'a pas eu sur eux un
effet analogue à celui de l'Arabie et du Sahara; il a toujours
été et il est encore sans action sociale.
J'ouvre ici une petite parenthèse. Rien n'est intéressant, dans
les sciences, comme de rencontrer sur son chemin une circons-
tance qui vous permet de vérifier, par une contre-épreuve, une
loi sociale précédemment découverte. C'est ce genre d'intérêt
que nous fournit le Coin. Ce Désert a été sans influence, préci-
sément parce qu'il lui manque ce qui donne aux autres déserts
leur vertu sociale développante. Cette vertu ne tient pas, en effet,
uniquement à l'aridité, car, à ce point de vue, le Gobi est tout
à fait réussi. L'action sociale de l'Arabie et du Sahara vient
de ce que ces déserts se trouvent être la seule voie commer-
ciale directe entre des régions à productions ricJies ^ ainsi que
nous l'avons démontré. Or, le Gobi n'est pas, et ne peut pas
être, une voie commerciale ouverte aux échanges, parce que
rien ne vient solliciter un mouvement de transport d'une extré-
mité à l'autre. Au Nord et au Nord-Ouest, ce sont les steppes des
Khalkhas, où les familles vivent exclusivement de leurs trou-
peaux et n'ont, par conséquent, presque rien à vendre et à
acheter. Au Sud, ce sont des pays très pauvres, comme le Thibet,
qui ont également peu de choses à vendre et ne peuvent acheter
beaucoup. D'autre part, le Chinois, qui est essentiellement un
petit paysan vivant exclusivement de son domaine, n'exporte
guère que du thé que les Tartares consomment eux-mêmes, sans
en faire un article d'échange. Chaque famille tartare se procure
sa provision « de thé en brique », lorsque son parcours la con-
(1) Voir t. XV, iiv. de mars 1893, p. 1G5 el liv. de mai 1893, p. 315.
(2) Voir t. V, p. 392, etc.
^28 LA SCIENCE SOCIALE.
cluit, soit aux frontières de la Chine, soit dans le voisinage de
quelque lamaserie. Il n'y a donc pas là une source abondante
de commerce.
C'est ainsi que l'action sociale du Gobi est nulle : aussi ce
désert n'est-il pas occupé comme l'Arabie et le Sahara; il n'a
pas de population propre : on le traverse rapidement, lorsque,
par hasard, la nécessité des transports vous y oblig-e, et il ne
laisse aucune trace sensible sur ces voyageurs éphémères. C'est
un corps neutre, comme ces corps, qui, en chimie, ne changent
pas la couleur de la teinture de tournesol : il ne transforme
pas les pasteurs de steppes riches en pasteurs de steppes pau-
vres; il ne leur communique, à aucun degré, les aptitudes su-
périeures de ceux-ci.
Les Tartares sont donc arrivés en Chine sans autre aptitude que
celles de conquérants, cherchant à vivre sur le pays et à le
rançonner. Et, de fait, ils n'ont jamais fait autre chose : ils
n'ont pas opéré, comme les Russes ou comme les Arabes, par
exemple, qui ont poussé soit les Nord-Slaves, soit les Espagnols
dans la voie de la culture, de l'industrie et du commerce. On
ne saisit nulle part leur action dans ce sens. En réalité , ils
gouvernent le moins possible, comme les Turcs, ce cjui est par-
faitement conforme à la formule que l'on obtient, en superposant,
à une population vaincue, des conquérants sortis de steppes
riches.
Eh bien, en dépit de cette absence de contrainte venant de
la classe supérieure, le Chinois est un travailleur intense; il
possède, au plus haut degré, l'aptitude à la culture, à l'indus-
trie et au commerce : à ces trois points de vue, il est infini-
ment supérieur aux Slaves, sortis des steppes riches vers l'Oc-
cident et qui ont cependant suln si énergiquement l'action
développante des Russes. — Je ferme ici ma parenthèse sur
l'inertie sociale du Gobi, — et je dis :
Il faut donc, de toute nécessité, que la population fonda-
mentale de la Chine soit venue par une autre route que celle du
Nord, par une route qui ait la propriété de former, de rom-
pre aux aptitudes que je viens de constater.
LE CLASSliMK.NI' l)i:s TVI'KS SOCIAIX. 220
Nous avons d'abord cherché celte roule dans hv direction de
l'hide; mais nous nous sommes inentùt convaincus qu'une immi-
gration d'Hindous ne pouvait produire le type chinois : c'est de
toute impossibilité; ces deux types sont trop différents, ainsi
qu'on le verra.
L'honneur d'avoir aperçu la véritable route revient à M. Henri
de Tourville : il me communiqua une hypothèse, tout à fait nou-
velle, en m'engageant à l'examiner et à la vérifier. Aujourd'hui
le doute ne me parait plus possible : nous tenons enfin la route
qui a amené en Chine sa population fondamentale et qui seule
explique ce curieux et mystérieux pays.
Aucune découverte, peut-être, ne montre mieux à quel point
la Science sociale peut éclairer les phénomènes historiques les
plus insolubles sans elle.
Le problème se pose ainsi : Trouver une route capable de
dresser les gens à la culture, à l'industrie et au commerce, mais
exclusivement à la petite culture, à la petite industrie et au petit
commerce, et cela d'une façon intense. 11 est nécessaire, déplus,
que cette route ne fasse pas perdre aux populations leur forma-
tion communautaire de famille_, mais au contraire qu'elle la
fortifie. Tout cela est nécessaire, car c'est dans cet état social que
nous trouvons le type chinois. Et cet état .social ne procède pas
directement du sol chinois, car il n'est pas adopté spontanément
par ceux qui arrivent de la steppe, et, en dépit même de toute la
force d'assimilation du milieu chinois, la réduction des gens de
cette provenance ne s'opère que peu et péniblement. Enfin , si
cette route existe, elle doit manifester son existence par quelque
trace historique plus ou moins visible et être encore utilisée.
Cette route existe : c'est celle du Thibet.
Si vous voulez bien considérer la carte ci-après, le Thibet vous
apparaîtra comme une sorte de long et gigantesque couloir suré-
levé et fortement encadré, au Xord, par les monts Tsang, qui le
séparent du plateau mongolique ; au Sud, par les monts Himalaya,
qui le séparent de l'Inde. Une fois engagé dans ce couloir, il
T. XVII. 17
230
LA SCIENCE SOCIALE.
est difficile de s'écarter, soit vers le Sud, à cause de raltitude de
l'Himalaya c]ui ne laisse aucun passage aisément accessible, soit
vers le Nord, à cause non seulement de la ligne des monts Tsang,
mais encore de l'aridité du haut plateau mongoliquc, qui se
trouve de l'autre côté, et ne saurait exercer aucune attraction. Il
faut donc marcher juscju'au bout du couloir.
Or ce couloir, si Jjien formé et si bien fermé par la nature, va,
sans interruption, des steppes du Turkestan et de l'Âtganistan
jusqu'à la Chine : il aboutit aux sources du Hoang-ho, ou Fleuve
P Binitcau c-i
.laune et aux affluents Nord du Yang-tse-Kiang, ou Fleuve Bleu, qui
sont les deux grandes routes de pénétration en Chine : par eux, on
traverse ce pays de part en part dans sa région de beaucoup la
plus féconde.
Mais le Thibet est-il réellement une route et non pas un obs-
tacle? Cette route a-t-elle pu être, a-t-elle été réellement suivie?
Elle a si bien été suivie, cjue c'est encore aujourd'hui la plus
fréquentée, la plus constamment employée de toute l'Asie. A
vrai dire, il n'existe pas, dans tout le continent asiatique, d'autre
route indigène allant de l'extrême Occident à l'extrême Orient. La
route du Nord, à travers la Sibérie et la route du Sud, à travers
LI': Cr.ASSEMKNT KRS TYI'KS SOCIAl\. 231
la int'i', ont été établies et sont um'ijuciiicnl fréquentées par les
Kiiropcens. Quant à la Mongolie, elle est barrée, à rOccident, par
le massif inextricable du Pamir et de ses contreforts; et elle n'est
praticable, dans l'ensemble de son parcours, qu'A de purs nomades,
qui, ainsi que nous venons de le dire, n'auraient pu produire
directement le type chinois.
Au contraire, la route du Thibet est bien connue des indi-
gènes et constamment suivie par eux encore de nos jours : elle est
d'ailleurs nettement ti-acéc par une ligne presque continue de
vallées et de fleuves. On part de la vallée haute de KaJ^oul, dans
l'Afghanistan, qui aboutit directement, par le col de Peschaver, à
la vallée haute de l'Indus. Cette tranchée unique est le lieu de
passage historique, à la fois vers l'Inde et vers le Thihet; c'est
le passage que les Anglais gardent aujourd'hui si jalousement,
car toutes les invasions ont passé par là. Une fois dans la haute
vallée de l'Indus, on se trouve à l'entrée du fameux couloir thibé-
tain. On remonte alors cette vallée, jusque vers la source du fleuve.
Là, presque sans interruption, on rencontre les sources du Dzan-
gpo, ou Brahmapoutre. On descend cette nouvelle vallée, comme
on a remonté la précédente, en passant par Lhassa, qui se trouve
presque au confluent du Bramapoutre et d'un de ses affluents. A
partir de Lhassa, la vallée s'élargit bientôt : le Bramapoutre fran-
chit brusquement l'Himalaya, mais la direction du couloir entre
les montagnes s'incline tout au contraire vers le Nord, et conduit
aux sources du Fleuve .Jaune et du Fleuve Bleu : on entre alors
en Chine par ces deux magnifiques bassins.
Il est donc impossible de trouver une route mieux tracée par la
nature, et j'ajoute une route plus suivie. Si elle est peu connue
des Européens, c'est précisément qu'étant étroitement gardée
aux deux extrémités, elle n'est accessible qu'aux indigènes ; mais
eux, du moins, s'en servent, la pratiquent quotidiennement. Elle
est si bien suivie, qu'elle est encore parcourue aujourd'hui ré-
gulièrement par des caravanes partant, presque à jour fixe, et
ayant tout le long du trajet de véritables relais régulièrement or-
ganisés. Et ce mouvement de caravanes a précisément pour point
de départ, l'extrémité occidentale du couloir, c'est-à-dire le Ka-
232 LA SCIENCE SOCIALE.
chniir. « La ville de Leli (située sur rindiis) est le centre du
commerce du Kachmir avec les territoires chinois du Thibet et
du Thau-chaa Nanlou (le Turkestan chinois) : c'est là que se
forme la caravane annuelle qui va porter à Lhassa des soieries,
des châles, du safran, des objets de manufacture anglaise, et qui
prend en échange du thé de Chine, des laines, des turquoises (1).
Au printemps, lors du départ des caravanes, au commencement
de l'hiver, lors du retour, les Yarkandi, les Kachmiri, les por-
teurs de toutes races campent en grand nombre autour de Leh.
Des enclos de prairies se succèdent dans tous les endroits favora-
bles le long" des sentiers que suivent les marchands (2). » Il existe,
dans le Kachmir, des populations entières dont l'industrie prin-
cipale est le transport des marchandises jusqu'à Lhassa (3).
Ainsi le Kachmir, qui est le point de départ occidental de la
route, est en communication régulière et suivie avec Lhassa,
qui en est le point central. Transportons-nous maintenant à
Lhassa. Pour pénétrer dans cette ville, nous n'avons d'autre guide
que M. Hue, un des rares Européens qui ait réussi à y arriver,
ce qui prouve bien que cette route est aussi fermée aux étran-
gers qu'elle est ouverte aux indigènes. Or, M. Hue nous dit que
les Katclii, c'est-à-dire les habitants de Lhassa originaires du
Kachmir, forment une partie importante de la population. « ils
sont les plus riches marchands de Lhassa ; ce sont eux qui tien-
nent les magasins de lingerie et tous les objets de luxe et de
toilette; ils sont, en outre, agents de change et trafiquent sur l'or
et l'argent. De là vient qu'on trouve presque toujours des ca-
ractères farsis sur les monnaies thibétaines (4). » La présence
de ces caractères farsis, c'est-à-dire persans, suffirait à montrer
les relations suivies qui existent entre la partie occidentale et la
partie médiane de cette route.
M. Hue constate, en outre, que ces Kachmiriens occupent à
Lhassa une situation respectée et prépondérante : cette situation
(1) Commerce extérieiu' de la région de Leh, en 1-873, d'après Drew : importations :
•'..380.000 fr.; exportations: 2.060.000 fr. Ensemble : /j. 440.000 fr.
i'i) Reclus, Géog. nnio., t. VIII, p. 13t.
{:i)H)id., 115.
(4) Voyage en Tartarie et au Tliibel, l. II.
LK CLASSI'.ME.NT l)i:S TVI'KS SOCIAIX. 233
s"r\i)li({uc par ce fait (juc Iciii- pays étant placé à l'entrée de
cette longue route, ils eu sont les maîtres et tiennent dans leurs
mains tout le commerce du Thihct. « Leur turban, dit M. Hue,
leur grande J)arhe, leur démarche grave et solennelle, leur
[)hysionomie pleine d'intelligence et de majesté, la propreté et
la richesse de leurs habits, tout en eux constrate avec les peu-
ples auxquels ils se trouvent mêlés. Ils ont, à FJiassa, un gouver-
neur duquel ils dépendent immédiatement, et dont l'autorité est
reconnue par le gouvernement thibétain... Comme ils sont
riches et puissants, on se range dans la rue pour les laisser
passer et chacun leur tire la langue en signe de respect » (1).
Ainsi, Lhassa nous apparaît sous un nouveau jour qui expli-
que son importance jusqu'ici incompréhensible. Voilà, en effet,
une ville perdue au milieu do l'Asie , dans une région monta-
gneuse qui semble presque inaccessible et qui l'est en effet aux
Européens, non seulement par beaucoup d'obstacles naturels, mais
par la jalouse suspicion des Chinois, qui ont le protectorat de ce
pays; le climat est rigoureux, difficilement habitable, le sol est
d'une extraordinaire pauvreté ; et cependant il arrive que cette
ville est la capitale religieuse de tout l'extrême Orient, c'est la
cité sainte du Boudhisme : là, règne le grand Lama, ou Boudha
vivant. . •
Si le Thibet n'est pas la route de l'extrême Orient, la ville de
Lhassa est inexplicable : dans le cas contraire son importance
est très naturelle. Lhassa devient en effet la grande étape inter-
jnédiaire entre deux mondes, entre l'Orient et l'extrême Orient,
le point unique où s'est élaboré ce dernier type, où il a pris sa
forme caractéristique; cette ville est vraiment la patrie pour
tous les peuples du monde chinois.
On ne s'étonnera pas si, non seulement à partir de Lhassa et
jusqu'en Chine, la route est tracée, mais si les communications
sont organisées d'une manière régulière. M. Hue a parcouru
cette route et il nous l'a décrite étape par étape. C'est à dessein
que j'emploie ces mots, car des gîtes et des étapes sont disposés
(1) Vo)jacje dans le ri/ibel, f. II. p. 2CS-071.
234 LA SCIENCE SOCIALE.
de distance en distance. Bien mieux, il existe un Itinéraire à
l'usag-e des voyageurs, qui est conçu absolument à la façon des
Guides Joanne, ou Bedeker. Qu'on en juge :
« Le mandarin chinois Ly-Kouo-xN'gan, dit M. Hue, fut très
aimable et nous donna de nombreux détails sur la route que
nous allions faire (de Lhassa en Chine) et qu'il parcourait lui-
même pour la huitième fois (voilà, je pense, une route assez fré-
quentée). Afin que nous puissions avoir tous les jours des no-
tions précises sur la route que nous traverserions, il nous prêta
un ouvrage chinois renfermant un itinéraire, de Tching-Tou,
capitale du Sse-Tchouen (Chine) à Lhassa. Cet ouvrage est inti-
tulé : Ouï-Tsang-Tchoii-Tchi, cesi-k-dire Description dit Thibet,
accompagnée de gravures (c'est un progrès sur le Joanne). Ce
n'est qu'une aride nomenclature, étape -par étape, des lieux
qu'on rencontre sur la route. Pour en donner une idée, nous
allons transcrire l'article qui concerne notre première journée
de marche :
De Detsi7i-Dzoug , à la halte de Tsai-Li. De Tsai-li au gîte de Lhassa.
— A Detsin-Dzoug, il y a beaucoup d'hôtelleries, clans lesquelles les
voyageurs s'arrêtent ordinairement pendant quelque temps. Près de
la route est une maison de poste ; de là, une route de quarante lis
conduit au couvent de Tsai-li 40 lis.
A Tsaï-li, il y a un dhéba qui fournit aux voyageurs du bois et du
foin. Ce canton n'est séparé que par une rivière du territoire de Lhassa;
on atteint cette dernière ville après vingt lis; il y a un commandant mili-
taire '20 lis.
Total liO lis.
On pourrait presque parcourir cette route avec son itinéraire
chinois à la main. Les étapes sont d'ailleurs régulièrement orga-
nisées : « Midchoukoug, dit encore M. Hue, est un poste où l'on
change les oulah, c'est-à-dire les chevaux, les botes de somme
et les hommes chargés de les conduire. Ces espèces de corvées
sont organisées par le gouvernement thibétain, sur toute la
route qui conduit de Lliassa aux frontières de Chine. Les ofiiciers
publics chinois, ou thibétains, qui voyagent sur cette route, ont
seuls le droit d'user de ce genre de service. Le gouverneur de
I
LK f.LASSHME.NT I)i;s TVI'KS SOCIAIX. 'IX)
Lhassa leui' délivre un passeport sur lequel on indicpie claire-
ment le nombre d'hommes et danimaux (|ue doivent fournir les
villages soumis à la contribution du oiilah. La notice chinoise sur
le Thibet s'exprime ainsi au sujet de ces corvées : « Pour ce qui
regarde le service hical nommé oulah. tous ceux qui ont quelque
fortune, hommes ou femmes, sont obligés de le remplir; ceux
même ([ui arrivent des contrées les plus éloignées, s'ils occupent
une maison entière, ne peuvent être exempts. Le nondjre des
hommes qu'on doit fournir pour ce service est réglé d'après la
fortune de chacun... Si le service public l'exige, on requiert des
boeufs et des chevaux, des ânes et des mulets, dans les maisons
riches; les pauvres se réunissent, et trois ou quatre maisons don-
nent une seule bète » (1).
Ainsi, du Kachmir jusqu'en Chine, c'est-à-dire de l'Occident
à l'extrême Orient de l'Asie, il existe une route naturelle, inin-
terrompue, fréquentée encore aujourd'hui, régulièrement par-
courue et entretenue. Et le point central, l'étape principale de
cette route est Lhassa, la capitale du Boudhisme, dont l'influence
religieuse rayonne précisément d'un bout à l'autre de cette
longue route, depuis le Kachmir jusque dans la Chine, l'Indo-
Chine et le Japon. Les couvents boudhiques sont nombreux dans
le Kachmir et les lamas y sont puissants. « Les habitants se
laissent opprimer par les lamas et bâtissent pour eux des monas-
tères, des temples, des mani, portant l'inscription sacrée ; toute-
fois il parait que, dans ces dernières années, le recrutement des
prêtres est plus difficile et que plusieurs couvents sont dé-
serts » (2).
m. — l'ixfluexce sociale de la route du thibet.
L'existence de la route étant bien établie, il s'agit maintenant
de savoir quelle influence elle a pu exercer sur les populations
qui l'ont parcourue, et si cette influence s'est exercée précisément
dans le sens de l'évolution chinoise.
;i) Voyage en Tarktrie, t. 11, p. 404, 405, 408.
(2) Reclus, Gcorjr. w/ut;., l. VllI, p. 116. ,
2.S6 LA SCIENCE SOCIALE.
Quoique le Tliibet soit ])ien au sud du 40"^ degré, il ne jouit
pas d'un climat méridional : ici, l'altitude fait perdre en partie
le bénéfice de la latitude. Le Thibet est une gigantesque tranchée
pratiquée au milieu du plus haut massif montagneux qui existe
sur le globe. Le fond même de cette tranchée est encore à une
hauteur considérable. Ainsi, Lhassa se trouve à l'altitude de
3. 560 mètres, c'est-à-dire à 150 mètres plus haut <]Up le pic le
plu^ élevé des Pyrénées.
A une pareille hauteur et sur un sol aussi montagneux, l'art
pastoral, qui reste encore la principale ressource de la popula-
tion, doit nécessairement se restreindre : les espèces animales
sont plus petites : petits chevaux, petites vaches; enfin, c'est un
animal essentiellement rustique et montagnard qui prédomine
dans le troupeau : la chèvre, la fameuse chèvre du Thibet.
, Mais cet art pastoral réduit ne suffit plus à nourrir la popula-
tion. Il a donc fallu, de toute nécessité, demander à la culture
un complément de ressources. Or la culture était possible dans
le fond des vallées, qui sont à la fois irriguées et plus abritées,
et où, grâce à la latitude méridionale, le climat est assez chaud,
du moins pendant la courte saison d'été. Inutile d'ajouter que
c'est une culture très pauvre, une culture de montagnards. Le
thibétain est donc non seulement un petit pasteur, mais encore
un petit cultivateur. C'est, de plus, un cultivateur patient, car il
ne peut obtenir un produit de ce sol avare qu'à force de soins
minutieux. Commencez-vous à voir se dessiner la physionomie
du futur Chinois, qui est aussi un petit cultivateur patient,
acharné, tirant d'un hectare de quoi nourrir dix à douze per-
sonnes (1)?
Mais le Chinois n'est pas seulement mi petit cultivaleur, c'est
aussi un petit fabricant très minutieux et très soigneux, et un
petit commerçant. Or, le Thibet donne précisément ces deux nou-
velles formations. Pour vivre sur ce sol très pauvre, il faut avoir
l>eaucoup de cordes à son arc et recourir à tous les métiers.
Chacun s'eiforce donc de fabriquer lui-môme, dans la famille, ce
(Ij Voir les articles citc'S plus haut sur la Chine.
LE CLASSKMKNT DKS TVPKS SOCIAl X. 237
dont il a ])osoin : la fabrication domestique devient une ressource
accessoire. Mais ce qui est surtout une ressource, c'est he com-
uicrce. Et on est rcmarcjuablenicnt placé pour cela, puisque le
Tliibet est la grande route centrale de TAsie, entre l'Europe et
l'extrême Orient.
Il est remarquable que cette transformation dans le sens du
type cbinois s'opère dès le seuil même de la route du ïhibet.
Dans le Kachmir, nous avons déjà, sur bien des points, l'illusion
de la Chine. « Les campagnes des alentours de Srinagar. la prin-
cipale ville du Kachmir, sont utilisées jusqu'à la dernière motte
et les maraîchers ont même imaginé d'établir, sur le lac, des jar-
dins flottants (comme en Chine), longs radeaux formés de racines
de plantes aquatiques, liées en faisceau et recouvertes de terre
sur laquelle on cultive surtout des melons et des concombres ».
Ce genre de produits s'explique par la température élevée qui
règne pendant la courte saison d'été.
Cette courte saison d'été et la rareté de la terre cultivable ont
prédisposé ces montagnards à une culture minutieuse et inten-
sive, vrai jardinage, qui a pris, sur le sol riche de la Chine, un
si remarquable développement. On sait que les Chinois repiquent
le blé; ils le traitent comme nous faisons pour les légumes.
Comme on sent bien là, la patience, l'esprit d'ordre, d'économie
et la ténacité d'un ancien montagnard I Et comme le petit paysan
Chinois est inexplicable sans la traversée du Thibet 1
Mais j'ai dit que le Chinois n'était pas moins industrieux et
commerçant. Cette aptitude perce également dès le Kachmir :
(( Encore aujourd'hui, la principale industrie manufacturière de
Srinagar est celle des douchala, châles, tissés de la pichma,
pachmina, ou pachm, duvet de chèvre importé du Ladak, du
Thibet et du Turkestan chinois. Srinagar possède aussi des fila-
tures de soies, des ateliers de filigranes et de peintures sur pa-
piers mâchés, et nombre d'autres établissements où l'on s'occupe
de la fabrication des objets qui demandent de la dextérité dans
la main-d'< ouvre et du r/oùl dans le choix des nuances » (1). Ce
(1' Reclus, Géorjr. univ., t. VIII, p. 138.
238 LA SCIENCE SOCIALE.
travail sur la soie et sur le papier, cette dextérité et ce goût ne se
retrouvent-ils pas aussi au point craboutissement de la route, en
Chine? Et cependant ce pays est séparé du Kachmir par toute la
largeur de l'Asie ! Comme il est manifeste que le Thibet a plutôt
réuni que séparé ces populations si éloignées par la distance!
Ajoutons que « le commerce du Kachmir, quoique bien
déchu, est considérable », et nous aurons constaté les trois apti-
tudes qui caractérisent la population chinoise.
Dès leur entrée dans le couloir du Thibet, ces populations
acquirent donc ces aptitudes initiales; mais le Thibet a agi, à
son tour, pour leur donner le dernier trait qui devait faire d'eux
des Chinois complets. Le Chinois n'est pas seulement un agricul-
teur, uu industriel ou un commerçant, car c'est là une combi-
naison cjue l'on constate dans beaucoup de pays et qui n'aurait,
par elle-même, rien de suffisamment caractéristique; mais ce
qui lui est particulier, c'est qu'il est tout cela en j^etit : petit
agriculteur, petit industriel, petit commerçant.
C'est précisément le séjour au Thibet qui a opéré cette réduc-
tion du type.
Sur ce sol montagneux et pauvre, les familles ne peuvent ni
s'enrichir ni s'élever : c'est déjà un assez })eau résultat que d'y
vivre. On y vit donc misérablement, en déployant une somme
extraordinaire d'énergie et de travail, ce qui est bien l'achemi-
nement direct au type chinois.
« Le Thibet, presque entièi'ement recouvert de montagnes et
sillonné de torrents impétueux, fournit à ses habitants peu de
terres cultivables. Il n'y a guère que les vallées qu'on puisse en-
semencer avec quelque espérance d'avoir une moisson à recueillir.
Les Thibétains cultivent peu le froment, et encore moins le riz.
La principale récolte est le tsing-kou, ou org'e noire, dont on fait
le tsamba, base alimentaire de toute la population thibétaine.
En somme, les Thibétains vivent très mal. iVordinaire, leurs
repas se conq:>osent uniquement de thé beurré et de tsamba,
qu'on pétrit grossièrement avec les doigts. Le.s plus riches suivent
le ntrme régime : et c'est vraiment pitié de les voir façonner une
nourriture aussi misérable. La viande, quand on en a, se mange
I
LE CLASSEMENT DES TYPES SOCIAUX. "i."{!>
hors des repas; c'est une allaiic de pure fantaisie » (1).
l/iudustrie, tout en persistant, se réduit, comme la culture :
elle se manifeste principalement par la fabrication des pou-lou,
des bâtons odorants et des écuelles. Les pou-lou sont des étoiles
tilées et tissées avec la laine des troupeaux : elles sont étroites et
d'une grande solidité; leurs qualités varient depuis le drap le
plus i^rossier et le plus velu, jusqu'au mérinos le plus beau et le
plus tin. D'après une règle de la réforme boudhique, tous les
lamas doivent être habillés de pou-lou. Il s'en fait donc une
grande consommation dans le Thibet et les caravanes en empor-
tent une quantité considérable dans le nord de la Chine.
Les bâtons d'odeur, ou parfums du Thibet, sont, pour les habi-
tants de Lhassa, un objet de commerce assez important. On les
fabrique avec la poudre de divers arbres aromatiques, à laquelle
on mélange du musc et de la poussière d'or. On brûle ces bâtons
dans les lamaseries et devant les idoles.
Les Thibétains n'ont pas de vaisselle, mais ils se livrent à une
fabrication considérable d'écuelles en bois faites avec les racines
de certains arbres précieux qui croissent dans les montagnes du
Thibet.
Outre ces industries, les Thibétains se livrent à des faljrica-
tions qui ont pour objet d'embellir les temples et les couvents, si
nombreux dans le pays. « Leurs modeleurs et leurs artistes sont
d'une extrême habileté à façonner des statuettes, des fleurs ar-
tificielles et des ornements en beurre, que l'on place devant les
idoles » (2).
Voilà bien la petite industrie, qui exige, par-dessus tout, le
soin du détail et l'habileté de la main, c'est-à-dire précisé-
ment les qualités qui caractérisent la fabrication chinoise.
Mous constatons également, chez le Thibétain, l'aptitude com-
merciale. « Les Thibétains sont des commerçants nés : tous tra-
fiquent, souvent sans aucune division du travail et de tous les
objets qui leur tombent sous la main. Chaque maison est un ma-
gasin (c'est bien le caractère au petit commerce), chaque Lama-
(1) Hue, Voijage en Turturie, t. II. p. 2G4.
(2) Reclus, Gc'ogr. unlv., t. VIII, p. yi.
!24() LA SCIENCE SOCIALE.
série un entrepôt. Les monastères ont tous leur garpon on chef
de commerce, ayant sous ses ordres toute nne hiérarchie d'em-
ployés et de troupeaux de hétes de somme pour le transport des
marchandises » (1).
Je crois que nous tenons bien maintenant les caractères essen-
tiels du type : ce sont de 'petits paysans, pauvres, industrieux et
commerçants.
Ce type présente certaines analogies avec le type finnois que
nous avons précédemment décrit ('2). Mais, à la ditférence du pays
finnois, le Tliibet, précisément parce qu'il n'est pas dans la région
boréale et parce qu'il est, après tout, très au-dessous du 40^ degré,
a une issue immédiate sur des pays bas très féconds : ce n'est
pas une impasse. Dans ces pays bas très féconds, letypethibétain,
tout en conservant ses caractères essentiels, a pu prendre un déve-
loppement ultérieur qui est interdit au type finnois en général.
C'est en Chine qu'a eu lieu le plus grand développement. En
effet, à cette extrémité orientale du Thibet, le Thil^étain n'a pas
rencontré la résistance, la prédominance triomphante d'autres
races, comme dans l'Inde : il a trouvé là un terrain libre et ré-
servé, où il a pu prendre son développement le plus pur.
L'isolement de la Chine est célèbre.
Les hauts bassins des fleuves qui descendent vers l'Indo-Chine
et qui sont aujourd'hui encore inexplorés à cause de leurs forêts
inextricables, font à la Chine un rempart infranchissable à T Oc-
cident. Il n'y a de passe possible que celle que nous avons indi-
quée, par le bassin Hoang-Ho, — sans faire le circuit de la
grande boucle de ce fleuve vers le Nord. — Dans sa partie
moyenne, ou basse, ce fleuve se rapproche du Yant-tse-Kiang,
qui fait, là, une vallée parallèle et très semblable à la sienne.
Voilà toute la vraie Chine. C'est dans cette partie de la Chine que
sont les sols féconds par excellence : la fameuse terre jaune et
la terre d'alluvion. C'est là que l'organisation sociale chinoise est
la plus accentuée.
(0 Géoijr. Univ., t. VIII, p. 96.
(2) V^livr. (le SPi)t. 189:}, t. XVI. j). 17:î.
Lli CLASSEMENT DES TVI'KS SOCIAIX. 2 41
Du côté (le la steppe, ou plutôt du désert du Nord, les Chinois,
n'ayant pas trouvé une Jjarrière suffisante dans le désert lui-même
contre les incursions accidentelles des pasteurs de la ste[)pe riche,
ont élevé la fameuse muraille.
Leur isolement est complété, du côté de la mer. par les diffi-
cultés de navigation de tous ces parages et par rinimeuse et très
difficile circuit que rindo-Chine interpose entre Tlnde et la
Chine et oppose aux navigateurs.
Grâce à cet isolement, le type a pu s'épanouir librement, tout
en conservant les caractères essentiels que lui avait imprimés le
Tliihet et que nous venons de noter.
Nous navons pas cà présenter ici la description de la société
chinoise, puisque, ainsi que nous l'avons dit, cette description a
été faite dans la Kevue. 11 nous suffit d'avoir montré d'où est
venue, à la Chine, sa population fondamentale et d'avoir déter-
miné la place qu'occupe le type chinois par rapport aux autres
sociétés humaines.
L'Indo-Chine et le Japon paraissent devoir être rattachés à la
Chine par l'analogie de leurs caractères sociaux.
L'Indo-Chinc a été peuplée sans doute en partie par le Thibet
directement. De Lhassa, en effet, descend sur l'Himalaya une route
qui contourne au sud le massif impénétrable des montagnes où
se forment les lleuves de l'Indo-Chine. Cette route traverse l'Inde
orientale, pénètre toute la Birmanie et rejoint le Yunnan chi-
nois. Elle explique une fois de plus l'importance de Lhassa, d'où
part cette bifurcation de la route du Thibet en Chine. Mais il est
à croire que le peuplement de l'Indo-Chine s'est fait surtout par
la Chine.
Éloignée de la steppe tartarc, et ayant ainsi échappé aux conqué-
rants pasteurs; de plus, divisée géographiquement par des
chaînes de montagnes presque infranchissables, l'Indo-Chine n'a
pas été unifiée comme la Chine et est restée divisée en compar-
timents naturels.
Les Japonais présentent également de grandes analogies avec
les Chinois. Malgré certaines apparences, ils ne sont pas, en réa-
242 LA SCIENCE SOCIALE.
lité, plus progressistes qu'eux. Us sont seulement mieux doués,
parce que. obligés de mettre leurs îles montagneuses en culture
jusque sur les plus petits et les plus hauts emplacements, ils ont
dû se donner plus de mal et porter leur travail à plus de per-
fection. Ils s'est donc élevé parmi eux des individualités distin-
guées, mais désorganisées, qui, sortant du milieu patriarcal,
s'émancipent et adoptent facilement les nouveautés. C'est d'ail-
leurs ce que font, dans des conditions analogues, les Valacjues,
les Chin(»is eux-mêmes et en général tous les Orientaux que
nous pouvons observer à Paris et dans les grandes capitales de
l'Occident. Mais, si ces issus de communauté sont très portés,
lorsqu'ils sont une fois soustraits à l'influence de la communauté,
à se laisser séduire par toutes les nouveautés, d'autre part, ils
sont rendus incapables d'initiative personnelle et d'énergie mo-
rale, par le fait de cette même formation patriarcale, qui les a
profondément comprimés. Ils ne présentent donc pas les carac-
tères particularistes. Ils aiment les nouveautés, mais ne savent
pas s'en servir; ils y trouvent plus de périls que de force.
Enfin, les Japonais paraissent avoir été très constamment
poussés à la culture par des émigrations chinoises successives.
Il existe, en efTet, parmi eux, certaines classes sociales, qui parais-
sent bien être le résultat de conquêtes ; on voit chez eux des or-
ganisations absolutistes prises par le pouvoir central, qui ne se
maintiennent que par des précautions autoritaires extraordinaires.
Une pareille domination n'est explicable que par la superposi-
tion d'une classe de conquérants du type chinois.
Je n'ai pas à insister en ce qui concerne l'Inde, car les études
de M. de Préville sur ce pays sont en cours de publication dans
la Revue et il me suffit d'y renvoyer le lecteur.
J'indique seulement que, dans une classification des sociétés
humaines, il faut distinguer nettement le groupe hindou du
groupe chinois, parce que les phénomènes sociaux y apparais-
sent avec un degré beaucoup plus grand de complication, et
que la communauté de famille s'y est bien moins maintenue. Les
Hindous touchent même aujourd'hui de très près à la famille ins-
LK CLASSKMKNT HES TVI'KS SOCFAIX, 2W
taille. La décadence de la pojxilatictii hindoue est un lait bien
notoire, qui contraste avec la conservation do la Chine.
Comme la Chine, l'Inde est un erand sol <à production exubé-
rante. Elle l'est même plus que la Chine. Non seulement ses
terres, à couche productive profonde, inépuisable, aisée à culti-
ver, bien arrosée, se trouvent au-dessous du ïO" degré, mais elles
touchent au tropique ('23° dccré 1/2 i et se continuent sous le tro-
pique. Elles sont préservées du Nord par le mur colossal de l'Hi-
malaya. On y trouve à peu près toutes les productions des tropi-
ques. L'Inde est bien célèbre par ce fait.
Comme la vraie Chine est composée de la vallée de Hoang-Ho
et de celle du bas Yang-tse-Kiang, l'înde est composée de la haute
vallée de l'Indus, au-dessous de l'Himalaya, de la vallée du Gange
et des rivages maritimes. C'est là qu'elle présente son ordre so-
cial typique déterminant.
LInde n'est pas, comme la Chine, voisine de la steppe riche,
ni ouverte à la steppe. Elle en est séparée par toute la largeur
du Tliibet, sans compter le Gobi; et elle est fermée ])ar l'Hima-
laya, très supérieur à la Grande Muraille.
Comme la Chine, c'est à l'Occident qu'elle est ouverte et par
d'assez étroits passages aussi. Le plateau de l'Iran et le haut Tur-
kestan (rég-ion de Balk et de Samarkande), lui servent de
chemin, comme le Thibet à la Chine , mais avec deux difTé-
rences :
1° L'Inde n'est pas reléguée à l'extrême Orient et isolée comme
la Chine ; elle est très rapprochée de l'Occident . du centre his-
torique de la formation des races: elle confine à la Perse.
2° La Perse et le Haut Turkestan sont des chemins, non seulement
plus courts, mais bien autrement riches, bien autrement forma-
teurs de complications sociales que le Thibet.
L'Inde a donc reçu beaucoup plus d'arrivages de peuples et
de peuples plus compliqués que ceux du Thibet. ou de la steppe;
ce qui constitue une double cause de complication.
Et cette complication se traduit par des superpositions indéfinies
de castes, par des juxtapositions de civilisations différentes, de-
puis la plus haute classe jusqu'à la dernière, par des diversités
244 LA SCIENCE SOCIALE.
de types physiques et d'usages. Tout cela contraste étrangement
avec la simplicité de rorganisation chinoise.
En face de cette complication, la communauté de famille
s'est beaucoup moins bien maintenue qu'en Chine, surtout dans
les classes ouvrières. Elle a été remplacée, dans tout ce qu'elle
a dû perdre, par les communautés publiques, qui font son véritable
cadre, comme, au contraire, c'est la communauté de famille
qui fait le vrai cadre de rorganisation sociale chinoise.
Ces communautés publiques sont le village et la caste , avec
subordination d'ailleurs aux castes plus élevées. Enfin, brochant
sur le tout, apparaissent les clans, représentés par ces nombreux
petits potentats qui se partageaient et se partagent encore l'Inde.
Mais j'en ai assez dit pour justifier une classification à part
de l'Inde par rapport au groupe chinois; ce c[ui est le seul but
que j'aie ici en vue. Pour ce cjui est de la description et de
l'explication sociale de l'Inde, je renvoie le lecteur à M. de Pré-
ville, c|ui le satisfera pleinement.
Je n'ai plus que c{uelques mots à ajouter pour terminer ce qui
a trait à la classification :
Aux sols cultivables de l'Asie méridionale, dont l'înde forme la
caractéristique et le type éminent , il faut joindre la Perse, qui
est, ainsi que l'a démontré 31. de Préville, le lieu de formation du
type. Il faut y joindre aussi l'Afghanistan, qui n'est c^u'une portion
plus montagneuse du régime persan.
Ainsi se trouve classée, d'une façon générale et suivant un
premier débrouillage, la plus grande partie de l'Asie : nous
avons d'abord mis à part les steppes riches, puis les steppes
pauvres et les toundras ; nous avons classé ensuite les Nord-Slaves
de la Sibérie; nous venons de déterminer les grands sols culti-
vables de l'Orient et du Midi asiatiques. Il ne nous reste, dans
cette partie du monde, que l'Asie Mineure et la Syrie.
Mais ces régions se rattachent à un sol différent : les rivar/cs
maritime.'^ méditerranéens, dont il nous faut maintenant pré-
senter la classification.
[A suivre.) Edmond Demolins.
L'ENSEIGNEMENT DE LA GEOGRAPHIE
ET LA SCIENCE SOCIALE (i).
I.
L'Enseignement de la Géographie s'est profondément modifié
depuis quelques années. J'ai encore le souvenir des nomencla-
tures arides qu'on me mettait sous les yeuv dans mon enfance,
sous prétexte de me faire apprendre mes leçons de Géographie,
(tétait un mélange extraordinaire de noms propres où tous les
détroits, tous les caps, tous les golfes d'une partie du monde
étaient successivement passés en revue. Le Skager-Rack, Gibral-
tar, le Bosphore se heurtaient dans la mémoire de l'élève sans
qu'il sût au juste où les placer, car la Géographie s'apprenait sur-
tout dans les livres ; les atlas étaient simplement consultés par les
curieux, mais pour bien savoir sa leçon, il fallait débiter dune
manière imperturbable l'énumération du livre, par exemple ré-
citer d'une haleine tous les caps de l'Europe, depuis le cap
Nord jusqu'au cap Matapan.
On est revenu de cette méthode, et on a bien fait.
Aujourd'hui, les enfants des écoles travaillent sur des atlas,
ils ont de grandes cartes murales dans les classes, et on
leur demande d'identifier les noms qu'ils apprennent avec les
points déterminés auxquels ils correspondent. De plus, on a cher-
ché à rendre intéressant pour eux l'enseignement de la Géogra-
(1) Une traduction de cet article a cU- licniandéc par la Son'élv de Gi'-oijrophie d'Kdim-
huurg. |>our iHre publiée dans sou Itullcliii.
T. XVII. 18
2-4() LA SCIENCE SOCIALE.
pliie, et il a suffi pour cela de ne plus lui enlever ce qu'elle a
d'intéressant par elle-même. On montre donc aux élèves quelque
chose de la vraie science géographique, c'est-à-dire de la des-
cription de la Terre, on les initie à l'histoire de la formation
des continents, du soulèvement des montagnes; on leur dit pour-
quoi ici ils rencontrent un grand fleuve, là un désert sec et sa-
bleux ; les accidents géographiques dont on leur meuble la mé-
moire se trouvent ainsi liés les uns les autres par un procédé ra-
tionnel. Ils ont le sentiment que les cimes neigeuses, les grands
cours d'eau n'ont pas été distribués sur la surface du globe par
un caprice incohérent ; ils reconnaissent dans leur situation une
partie d'un ensemble et l'effet de lois générales.
De cette manière, il y a un progrès accompli dans deux sens
à la fois : dans le sens scientifique d'abord, puisqu'on substi-
tue à un pur exercice de mémoire la connaissance de quelc[ues-
unes des lois qui produisent l'ordre de l'univers; dans le sens pé-
dagogicjue aussi, parce qu'on enseigne mieux et plus facilement.
Mais, en entrant dans cette voie nouvelle et féconde, l'enseigne-
ment géographique actuel a rencontré un inconvénient que ne
connaissait pas le système ancien et qui résulte de ses progrès,
celui de la confusion. Autrefois la Géographie physique compre-
nait uniquement la situation du pays étudié, c'est-à-dire ses bor-
nes, sa latitude et sa longitude, son orographie, son hydrogra-
phie et la forme de ses contours, caps, golfes, détroits. On ajoutait
à cela, sous le nom de Géographie politique, le tableau des di-
visions administratives, et c'était tout.
Mais aujourd'hui on s'est avisé de bien autre chose. On a pensé,
avec beaucoup de justesse, que la description de la Terre ne te-
nait pas dansun cadre aussi étroit, et on a introduit peu à peu, dans
les atlas, des indications sur une foule d'autres éléments.
D'abord sur la Géologie. La forme extérieure de la Terre, la
qualité du sol de la surface, la nature de sa composition, sont
trop intimement liées au sous-sol, aux révolutions géologiques,
pour que la Géographie n'en fasse aucune mention ; et puis ne
trouve-t-on pas dans le sous-sol les mines de houille, les mines
métalhques, les puits à pétrole, etc., dont la présence est l'occa-
l'enseionement iir la GÉOdHAi'iiiE i:t F.A SCIENCr, SriCIAl.R. ^'n
sion de niodifications importantes à la surface et intéresse d'une
manière directe les hajjitants du globe? l'ric ccitaino connaissance
de la Géologie a donc paru nécessaire pour comprendre et pour
compléter l'étude de la Terre.
La Météorologie est venue, elle aussi, réclamer sa place. Ce n'est
pas connaitre la Terre que de savoir comment elle est faite, si on
ignore les phénomènes de froid et de chaleur, leur intensité, leur
durée, leurs effets sur l'homme, l'action réciproque du régime
des vents et du régime des eaux sur ces phénomènes, en un mot
l'ensemble des conditions atmosphériques auxquelles l'habitant
de la Terre est soumis. Suivant que vous irez aux Antilles ou au
Canada, dans l'Inde ou en Sibérie, vous aurez à vous prémunir
contre l'extrême froid , ou l'extrême chaleur, de telle façon que
votre vie pourra en être complètement modifiée. La persistance
de certains vents produit le désert aride, tandis que le règne bien-
faisant des autres amène la fécondité du sol. Certaines parties
du globe sont dévastées à de fréquents intervalles par des cyclo-
nes épouvantables. Comment passer sous silence des faits aussi
importants? Et sans aller aux extrêmes, quelle n'est pas l'influence
du climat sur les productions du sol, sur la constitution physique
de la race humaine et des autres races animales ! Pour toutes ces
raisons, il est indispensable que la Géographie proprement dite
soit renseignée avec détails sur le régime atmosphérique.
De même, elle doit tenir compte des productions végétales et
animales de chaque pays. On ne peut pas ignorer que le plateau
central asiatique est une vaste steppe herbue où paissent, suivant
la nature des herbes, des troupeaux de chevaux ou de chèvres;
que le renne seul s'accommode des toundras sibériennes, que les
forêts équatoriales de l'Amérique du Sud ne renferment que des
oiseaux. Ce ne sont pas là seulement des détails curieux, ce sont
des traits indispensables de la physionomie de chacune de ces
contrées; c'est par là qu'elles se différencient profondément des
contrées voisines, et c'est par là aussi que l'élève peut se les ima-
giner et les distinguer. Si le professeur ne met pas en relief chacun
de ces traits, l'attention de l'élève sera vite lassée par l'écrasante
monotonie d'une énumération sans vie et sans couleur, ou s'il
2i8 LA SCIENCE SOCIALE.
parvient à triompher de ces obstacles, si sa mémoire est assez fi-
dèle pour emmagasiner une série de renseignements encyclopé-
diques, il n'aura aucune idée de la réalité cachée sous les noms
propres. Pour lui, un Arabe, un Lapon, un Chinois, un Fuégien,
un Maori, un Belge, un Dahoméen, ou un Anglais ne seront diffé-
rents les uns des autres que par un caprice de leur volonté indi-
viduelle; il n'aura pas la notion du milieu physique différent dans
lequel chacun d'eux se meut. Il importe, par conséquent, de lui
montrer, par des tableaux empruntés à la vie de ces divers pays,
comment l'activité de l'homme se trouve réduite à la pêche ou à
l'exploitation des troupeaux de rennes sur les rivages de l'Océan
Glacial, à la chasse du petit gibier dans la vallée des Amazones,
à l'art pastoral dans les steppes; comment, au contraire, les pays à
productions variées se prêtent à la culture progressive et à ses
modifications indéfinies. C'est ainsi que la Géographie a successi-
vement appelé à son aide la Géologie, la Météorologie, la Bota-
nique et la Zoologie. Chacune de ces sciences fournit en effet
des éléments à la connaissance du lieu physique.
Toute légitime qu'elle soit, cette introduction de quatre élé-
ments nouveaux amène forcément une complication notable
dans l'étude de la géographie ; cependant il n'y a rien dans tout
cela qui aille au delà de la connaissance physique de la Terre,
de sa description.
Mais la Terre est surtout intéressante à cause de ses rapports
avec les hommes, et les éléments fournis par la nature à l'activité
humaine n'apparaissent généralement qu'à l'occasion de l'u-
sage qu'en fait cette activité ; aussi les géographes ne se sont-ils
pas contentés de considérer la Terre comme une planète à dé-
crire, ils l'ont décrite comme une planète habitée par des
hommes, et le grand ouvrage de géographie universelle publié
ces dernières années par Elisée Reclus porte ce sous-titre : <( La
Terre et les Hommes ».
Il est curieux de voir que peu à peu tous les faits sociaux, à
quelque ordre qu'ils appartiennent, ont pu, suivant le penchant
personnel ou les préoccupations spéciales de chaque géographe,
se glisser dans les ouvrages de Géographie par cette porte grande
L Ei\'Si:ii.ni:mi:.nt df, la gi';oiihai>iiik iot i,a sciknck socialk. 210
ouverte. Du momenl qu'on introduisait l'homme sur la scène,
toute la société y entrait avec lui.
Voyez, par exemple, ce que comprend ce terme un peu vague
de Géographie économique qui figure aujourd'hui dans tout livre
ou atlas : d'abord les ressources de toutes sortes ofFertes parla
nature, c'est-à-dire la description détaillée des productions mi-
nérales, végétales ou animales; puis la façon dont l'homme les
utilise par le travail, c'est-à-dire le pâturage, la pêche, la chasse,
la cueillette, l'agriculture, la sylviculture, l'art des Mines, les
innombrables industries qui transforment la matière fournie par
ce premier travail; les voies de transport, routes, canaux, che-
mins de fer, qui distribuent les produits de ces divers travaux;
les établissements du commerce qui en combinent l'échange et,
dans chacune de ces branches de travail, la mention de son objet
propre, de l'outillage employé, la description de l'atelier où se
fait le travail, de la manière dont il se fait, du personnel par
qui il est fait, des liens qui unissent le personnel ouvrier au per-
sonnel dirigeant, par suite un aperçu delà question des salaires,
des heures de travail, etc.
Ce n'est pas tout : le terme de Géographie économique s'étend,
par delà le travail de l'homme, aux produits de ce travail, c'est-
à-dire à la propriété et à ses différents régimes de possessions et
de transmissions, à sa nature, à ses formes diverses. Ouvrez un
livre de Géographie au courant des méthodes nouvelles, vous y
trouverez des indications sur tout cela, non pas que chacun de
ces livres contienne des renseignements précis ou complets sur
chacun de ces points, bien au contraire, mais tous touchent ces
sujets, énoncent un jugement d'ensemble avec quelques détails
pris un peu au hasard et donnent à l'élève qui les étudie l'im-
pression qu'il est informé, qu'il sait des choses dont, en réalité,
on ne lui donne pas l'idée.
Cet amas de faits, venant s'ajouter aux autres, produit déjà un
fatras assez remarquable. C'est bien autre chose encore lorsqu'on
arrive au chapitre inévitable qui traite des mœurs, coutumes
langues, religions, etc. Là, les Géographes se donnent libre car-
rière et, suivant leur caprice, amoncellent des informations.
250 LA SCIENCK SOCIALE.
brèves ou détaillées, sérieuses ou puériles, sur Torganisation de
la famille, sur la nourriture, sur les habitations, sur les costumes,
sur les divertissements locaux, sur l'instruction primaire, les uni-
versités, les académies, les beau\-arts, l'organisation religieuse,
politique, militaire, judiciaire, l'histoire, la linguistique, l'ethno-
graphie ; heureux quand la paléontologie, la démographie, la
statistique, l'anthropologie, ne sont pas couviées à la fête I
Remarquez que cette encyclopédie chaotique n'est pas seule-
ment le fait des gros in-quarto, destinés à être consultés, elle se
trouve aussi dans les ouvrages de Géographie dits élémentaires,
dans ceux qui sont conçus d'après les programmes d'examens.
Au surplus, qu'il s'agisse des uns ou des autres, le vice capital de
la confusion est le même, le chaos est aussi complet. En dehors
du dictionnaire géographique auquel l'alphabet prête un ordre
artificiel, mais commode pour les chercheurs, l'ouvrage de
Géographie universelle est très diflicile à consulter; on ne sait
jamais si on y trouvera sûrement le renseignement dont on a
besoin, ni où on le trouvera; et, d'autre part, on y rencontre
parfois des informations dont il est diflicile d'apercevoir le lien
avec la science géographique. Voilà un gros inconvénient pour
les travailleurs. I*our les élèves, il s'accroît de la nécessité où ils
sont de se mettre dans la tête des faits incohérents, à grand ren-
fort de pure mémoire et, })ar conséquent, sans profit pour eux, car
on ne sait utilement que ce que l'on ordonne dans son esprit, ce
qu'on voit, ce qu'on comprend, ce qu'on se représente, et dont
on saisit la raison d'être. En présence de ce chaos, une question
se pose : Ya-t-il réellement une science géographique en dehors
de la forme des continents, du régime des eaux, des montagnes
et des autres faits purement physicjues?
Est-ce par un développement exagéré qu'on a ajouté aux an-
ciennes énumérations concernant les caps et les golfes, d'autres
énumérations concernant les productions, la langue, l'origine
ethnique et le reste? Ou bien l'étude de la (iéographie peut-elle
légitimement aborder des sujets de ce genre?
Si la confusion actuelle était inévitable, si la façon nouvelle
d'entendie la (iéographie aboutissait nécessairement aux compi-
1
\
i/fnseigneme.nt m-: la r.KorwîAr'iiiK et la sniENCE sociale. 2oI
latious indigestes, ou aux résuniés encyclopédiques que nous
connaissons, la réponse serait difficile; mais il y a un remède à
l'état de chaos que j'ai sig-nalé, et le remède, en donnant à la
science géographi(|ue sa valeur propre, sa l'orniule vérilable,
aui'a, du même coup, l'avantage don rendre l'étude plus at-
trayante et plus facile. Il s'agit tout simplement d'introduire un
élément qui fait encore défaut, malgré le grand nombre de ceux
([u'on a introduits : cet élément, c'est Tordre naturel suivant le-
(juel se lient les uns aux autres les faits étudiés.
II.
Il n'y a pas lieu d'inventer cet ordre, mais de le trouver, car il
existe. Déjà nous le pressentons, nous avons le sentiment que
tel climat donne telles circonstances physiques, que l'abondance,
la rareté, ou l'absence de telles productions influent sur divers
phénomènes de l'ordre social, et c'est pourquoi nous mettons
dans nos Géographies des considérations de toutes sortes sur les
mœurs et coutumes des habitants de chaque pays décrit. Reste à
déterminer nettement les relations de cause à effet qui lient entre
eux l'ordre physique et l'ordre social.
Un progrès analogue a été accompli déjà en ce qui concerne
les faits se rattachant strictement à la description matérielle de
la Terre. Aujourd'hui, on ne vous dit pas de but en blanc : l'A-
frique compte tant de caps, tant de fleuves, tant de pics, mais
ou commence par vous donner une idée générale delà forme du
continent ; on indique ses contours massifs, le peu de dévelop-
pement de ses côtes, la rareté des caps, et des golfes qui en
résulte ; puis on marque les grandes lignes du relief, l'existence
d'une vaste dépression centrale, et on explique comment les eaux
se distribuent à la surface d'après ce relief ; en d'autres termes,
on groupe entre eux les divers phénomènes physiques, au lieu
de les énumérer, et on les groupe non pas d'une façon arbitraire
et artificielle, mais en tenant compte des liens qui les réunissent
réellement les uns aux autres.
232 LA SCIENCE SOCIALE.
Voilà la vraie méthode géographique ; il suffit maintenant de
l'applifiuer, non plus seulement aux faits physiques qui consti-
tuent la hase de la Géographie, mais aux faits sociaux qui en
dépendent et la complètent, qu'il s'agisse d'ailleurs de faits éco-
nomiques, pittoresques, politiques, mihtaires, historiques ou
autres. On est sorti du chaos pour les faits physiques, il faut de
même en sortir pour les faits sociaux. Et d'ahord, il faut déter-
miner quels sont les faits sociaux qui font réellement partie de
la Géographie. Actuellement, on met tout ce qu'on veut dans les
chapitres sur les mœurs, coutumes, religions, etc., trop ou trop
peu, souvent trop et trop pou tout à la fois. Il est indispensahle
de savoir où commence et où Unit la Géographie, même univer-
selle, même détaillée. Cette science doit avoir des limites comme
toutes les sciences.
Pour les trouver, il suffit de se souvenir du motif qui a permis
à des éléments nouveaux de prendre place dans les programmes
de Géographie. On a ohci à l'idée que ces éléments nouveaux
n'étaient pas sans rapports avec les conditions physiques du lieu,
ces rapports sont donc la cause de leur présence, c'est à raison
de ces rapports qu'ils figurent. Gela étant, rien de plus simple
que de choisir, dans l'ensemhle des faits sociaux, ceux qui ont
avec ces conditions physiques des rapports déterminés. Tous ces
faits sont, par ce côté, des faits géographiques. Si le rapport qui
les lie aux conditions physiques est un rapport simple, facile
à voir, et direct, ils pourront, à juste titre, être mentionnés
dans les ouvrages de géographie élémentaire : si, au contraire,
ils ne se rattachent à ces conditions que par un rapport compli-
qué difficile à démêler, ou indirect, il faut \rs réserver pour les
ouvrages d'études.
Tout se ramène, par suite, à la connaissance des rapports
vrais qui unissent les faits sociaux ;iu monde physique. Cette
connaissance est fournie par la Science sociale, depuis que la
méthode d'observation a été appliquée à cette science par Le Play,
puis par M. Henri de Tourville.
.le n'ai pas la prétention de croire que la Science sociale, dans
son état actuel, donne la clef de toutes les relations de cause à
l/ENSEfGM-MF.NT lil', LA GÉor.RAI'niF, KT LA SCIKNCt: SOCIALK. ^oii
cHot t-xistaut entre tous les phénomènes pliysiques et tons les
phénomènes socianx, j'entends dire simj)lement qu'elle en a fixé
(piel(jnes-nnes et que sa méthode est la seule efficace pour en
découvrir d'autres. Elle est, comme les autres sciences d'obser-
vation, toujours à développer; mais, comme les sciences, elle est
parvenue déjà à enregistrer des résultats acquis et intéressants.
Fa\ s'aidant de ces résultats, on peut opérer les choix et les groupe-
ments nécessaires parmi les faits sociaux, de la même façon qu'en
saidant des résultats des sciences physiques et naturelles, on a pu
opérer les choix et groupements nécessaires parmi les faits physi-
(|ues concernant la Géographie. Supposons, par exemple, que
jaie à faire une leçon élémentaire sur le plateau central de l'Asie :
voyons comment, à l'aide de la Science sociale, j'arriverais à en
constituer le cadre.
Je passe sous silence, bien entendu, la description physique du
lieu, ce qui concerne la Terre, et j'en arrive à ce qui concerne les
iiommes.
En premier lieu, il me faudra parler du travail, car il est ici
une conséquence directe des conditions physiques qui ne per-
mettent que la croissance spontanée des herbes et interdisent la
culture ; seul, le pâturage est possible. Et il n'est possible qu'avec
la vie nomade et le libre parcours, par conséquent sous un ré-
gime de propriété où la terre est commune à tous. J'indiquerai,
par quelques exemples, comment une fabrication domestique peu
compliquée tire les vêtements, les tapis et autres objets utiles des
matières premi'^res fournies par le troupeau. Je décrirai cet ate-
lier dont la forme patriarcale et les procédés traditionnels sont
imposés par les circonstances, je montrerai l'autorité souveraine
et nécessaire du ])atriarche, le groupement des jeunes ménages
au même foyer, les habitudes de respect, de docilité qui en ré-
sultent. Je donnerai aussi quelques détails sur la nourriture
dont le lait est la seule base, sur la tente mobile si difïerente de
nos maisons de pierre ou de brique, sur la façon de se vêtir, de
se divertir, de s'instruire, sur l'absence du gouvernement super-
posé à la famille, sur le rAle historique de ces populations pasto-
rales, capables de se transporter en masse partout où un chemin
2o4 LA SCIENCE SOCIALE.
d'herbes s'élalait devant elles, grâce à leurs habitudes nomades,
rendues indifférentes au froid et à la chaleur par les tempéra-
tures extrêmes de la grande steppe; bref, je ferai une leçon où
les faits sociaux tiendront une grande place, parce que, sur ce
sol non transformé par l'activité humaine, ils sont très étroite-
ment liés aux conditions du lieu.
J'agirais autrement si j'avais à professer une leçon sur l'An-
gleterre, par exemple, c'est-à-dire sur un pays dont le sol a été
profondément transformé par le travail de l'homme. Ici, la part
de la nature est moins grande, la part de l'homme beaucoup plus
importante.
La nature agit pour déterminer la splière d'action dans laquelle
l'homme se meut, mais l'homme étend de plus en plus son pou-
voir sur la nature pour agrandir artificiellement cette sphère;
non seulement il modifie le sol superficiel par la culture, mais il
descend dans les entrailles de la terre pour y chercher la houille,
nouvel élément fourni à son activité; il élabore les produits
naturels au moyen de communications rapides qui modifient la
physionomie du pays et suppriment les distances; il organise sa
vie de mille manières diverses, suivant qu'il est cultivateur, fabri-
cant, marin, commerçant, etc. La variété des situations naît avec
la complication de la société, et l'effort de l'homme tend à s'af-
franchir des barrières que la nature lui oppose, en sorte que
l'état social se trouve à la fois moins facile à décrire et moins
étroitement lié aux conditions du lieu.
Dès lors, nous voyons se restreindre le nombre des faits sociaux
qui entrent dans le cadre géographique. Il n'y a plus qu'à indi-
quer ce que l'homme a trouvé dans la nature pour seconder son
effort victorieux, et quelles modifications il a fait subir à la
nature pour atteindre son but. Je dirai, par exemple, comment
la présence de la houille a favorisé le développement de l'in-
dustrie, comment la situation insulaire a poussé au commerce
maritime, j'indiquerai également l'importance des résultats ob-
tenus pour l'industrie, le commerce, la navigation, et les divers
modes de transports, parce que ces résultats intéressent la géogra-
[)hic en rapprochant des pays que leur situation isole les uns des
L KNSEIGNEMENT DE LA GEOGRAI'IIIE ET LA SCIENCE SOCLVLE. 2.).)
autres, mais le détail de l'opération a peu à voir avec les condi-
tions physiques, et les liens qui l'y rattachent sont trop lâches
ou trop compliqués, ou trop indirects pour être mentionnés dans
une leçon élémentaire. Je n'essaierai donc pas d'expliquer aux
élèves l'organisation sociale de l'Angleterre, comme je leur
explique la constitution sociale des Pasteurs de la grande steppe;
je me bornerai à leur indi([uer cette complication, fruit d'un
long' effort de l'homme, par laquelle elle échappe précisément
à l'étude géographique. Ce n'est pas à dire f|uc les sociétés com-
pliquées n'empruntent rien à la Géographie. Même dans les ma-
nifestations de l'activité humaine, les moins dépendantes de la
nature, celle-ci laisse sa trace ; seulement, au lieu d'être à l'état
d'influence déterminante et prépondérante, elle ne figure plus
que comme influence occasionnelle et secondaire. Par exemple,
les combinaisons du commerce et de la banque, les inspirations
de la littérature et des beaux-arts semblent des aptitudes person-
nelles transportables en tous lieux ; il est reconnu cependant que
les grandes voies commerciales ont à compter avec les faits géo-
graphiques, que les centres d'échange sont favorables au déve-
loppement et indispensables à l'exercice des facultés spéciales
qui créent ces combinaisons. Il est également certain que les
populations pastorales sont plus portées à la réflexion et aux
travaux de l'intelligence que les populations agricoles; que la
musique se développe plus facilement parmi les sociétés à familles
groupées que parmi les sociétés à familles isolées, etc., etc. Dans
la mesure de ces influences constatées, le commerce, la littéra-
ture, les beaux-arts, peuvent trouver place dans un ouvrage de
Géograpliie.
Mais, suivant (|ue la société sera une société simple se boi'nant
à récolter les produits spontanés du sol, ou une société compliquée
transformant le sol et les produits, le géographe devra modifier
son plan d'exposition. Dans le premier cas, il pourra établir c.r
professa l'effet des conditions physiques, parce qu'il est direct et
uniforme et que, par suite, il forme un tout. Dans le second, il
devra, au contraire, procéder par réflexions accessoires, montrant
à ses lecteurs, ou à ses élèves, partout où elle se manifeste et à
236 LA SCIENCE SOCIALE.
propos des faits sur lesquels elle se manifeste, rinfluence de telle
ou telle circonstance de lieu. Ainsi une harmonie parfaite existera
entre la réalité du fait et la manière dont il sera présenté.
On comprend assez , par roxemple de la Grande Steppe que
j'ai indiqué plus haut, comment se fait l'exposé des pays à société
simple; on admettra de même volontiers que les faits sociaux
trouvent leur place dans une (Uiide géographique complète et dé-
taillée; on ne voit peut-être pas aussi bien comment ils peuvent
entrer dans une leçon élémentaire sans charger la mémoire ou
fatiguer l'attention d'élèves jeunes. .J'ai pourtant la conviction
qu'ils sont au contraire une aide pour la mémoire et un soutien
pour l'attention d'un enfant de dix ans, d'intelligence moyenne.
J'en ai fait personnellement l'expérience, dans une sphère res-
treinte il est vrai, mais elle a été satisfaisante. J'enseigne moi-
même la Géographie à mes enfants, et j'ai toujours remarqué
qu'ils retenaient beaucoup plus fidèlement tous les faits géogra-
phiques dont j'avais pu leur montrer l'intérêt au point de vue
social. Je ne parle pas seulement ici de ceux qui agissent uni-
formément et étroitement sur les sociétés simples, comme la sé-
cheresse des déserts, la production herbue des steppes, la chaleur
humide des forêts équatoriales ou la température glacée des
toundras sibériennes; je vise également les faits de détail dont
l'influence sur tel phénomène de la vie des sociétés compliquées
demeure visible.
Par exemple, la situation géographique de certaines villes,
ou de certaines contrées, explique très bien le développement
commercial dont elles sont le théâtre. 11 faut toujours mettre
en relief aux yeux de l'élève h; détail de cette situation qui
parait avoir le plus influencé leur prospérité et qui est le plus
facilement saisissable : ainsi, si vous leur expliquez que Brème
et Hambourg sont placées à l'embouchure de l'Elbe et du Weser
en avant de la presqu'île du Jutland qui ferme l'accès de la
Baltique; que, par suite, elles se trouvent au point naturel de
débarquement pour les marchandises venant d'Angleterre, de
France, d'Espagne, de la Méditerranée, de l'Inde, de la Ghine du
Nouveau Monde et qui pénètrent dans les terres allemandes; si
L'ivNSKKi.vKiMi'M' itK LA (iKncii A ni 1 1; i:t i,a scîknck socialr. ::2.")7
vous vous cU'orcez de leur inouliTr r;i\;inl.i,i;'o naturel do ces cir-
constances; si vous vous faites Ijicii comprendre, en retournant
votre explication dans tous les sens jus(|u'à ce que vous sentiez
que ridée est entrée dans la tète de l'enfant, soyez sur qu'il
oubliera difiicilemeut la position exacte de Brème et de llam-
bourii', leur importance commerciale, le point où FKlbe et le
Weser viennent déboucher dans la mer, leur courbure vers l'est ,
la forme et la situation du Jutland , et tous les autres faits pure-
ment géographiques cjuc votre explication aura groupés, dont
elle aura montré le lien réciproque. De cette manière, les indi-
cations de la carte prennent de la vie et deviennent intéressantes
pour les élèves. De même, vous pouvez leur faire constater que le
Portugal, la partie lapins commerçante delà péninsule ibérique,
commence vers l'Est précisément aux points où les fleuves espa-
gnols deviennent navigables; que Montréal, la ville commeri^ante
du (>anada, a été bâtie au-dessous des rapides de Lachine, à l'en-
droit où le Saint-Laurent oppose aux vaisseaux qui le remontent
un obstacle difficilement franchissable; que Venise conslituait, à
l'époque de sa splendeur, quand les routes de terre étaient dif-
ficiles et la navigation océanique dans son enfance, un trait d'u-
nion commode entre l'Orient et l'Occident grâce à la profonde
échancrure de l'Adriatique, etc., etc.
11 ne vous est pas interdit, non plus, de donner des aperçus
politiques. Vous pouvez fort bien expliquer à des enfants de
quinze ans que la neutralité de la Suisse tient en grande partie à
sa constitution physique et à sa situation, de même que son or-
ganisation démocratique a pour cause profonde l'égalité de situa-
tions que produit son sol pauvre.
Et lorscjue vous êtes eu présence des pays neufs, pourquoi ne
pas faire ressortir les avantages, ou les obstacles, que présentent à
la colonisation tel ou tel de leurs caractères physiques? Il est très
simple de montrer que le climat continental de la massive Aus-
tralie s'oppose au peuplement de ses terres intérieures, tandis
que les iles étroites de la Nouvelle-Zélande oO'rent partout des
conditions d'humidité favorables à la culture. On peut indiquer
le rùle colonisateur des mines d'or de la Californie, qui ont
258 LA SCIENCE SOCIALK.
donné un si grand renom ù ces États (;t y ont attiré des travail-
leurs devenus plus tard colons agricoles. Quelles curieuses ré-
llcxions à faire aussi sur cette immense vallée du Mississipi,
utilisée jadis seulement comme terrain de chasse par les Indiens,
devenue aujourd'hui un des greniers du monde moderne? Ces
vastes étendues sans bois, parfois sans pierre, auraient été bien
difficilement utilisables si les transports rapides à la vapeur
n'étaient pas venus les relier aux forêts du Nord et aux pays in-
dustriels de l'Est. On n'en finirait pas, au surplus, de citer des
exemples, et j'ai voulu simplement prouver (jue le procédé est
facilement applicable.
Mais ce n'est pas là son seul avantage. La substitution d'une
méthode rationnelle à une méthode purement mnémonique a, en
outre, l'inappréciable mérite de montrer à l'élève l'intérêt de ce
(pion lui apprend, de faire l'éducation de sou esprit en même
temps qu'on meuble sa mémoire de connaissances utiles. La
Géographie ne serait donc pas seule à profiter d'une méthode
qui la compléterait et l'ordonnerait; les enfants qu'on oblige à
étudier y trouveraient en même temps une excellente occasion
de développer leur intelligence et de mûrir leur raison.
Il est curieux de constater, qu'en devenant plus scientifique,
l'étude de la Géographie devient aussi plus attrayante et plus
aisée.
Paul de RousiERS.
EN ITALIE.
V.
DE NAPLES A SALERNE (t).
I.
Des vignes, des orangers, des amandiers, des citronniers, des
champs verdoyants, des jardins bien cultivés, des villages nom-
breux où fourmille une population exubérante, tels sont les envi-
rons de Naples; tout y regorge de vie et de gaieté. Quel con-
traste avec la campagne romaine, sur laquelle pèse une atmos-
phère de tristesse et de mort! Ici, c'est la joie, le mouvement, le
bruit, les chants, les danses; là-bas, quelques rares gardiens de
bœufs et de moutons cheminent lentement parmi les herbes;
quelques contadini, ruinés par la fièvre, au regard malheureux
et à l'allure fatiguée, poussent devant eux de misérables trou-
peaux; — puis ce sont des terrains incultes à perte de vue et le
silence des tombeaux ; le sifflet des locomotives trouble seul de
temps à autre cette solitude éternelle ; qui se croirait aux portes
d'une grande capitale? Autant sont lugubres les approches de
Kome, autant sont riantes celles de Naples. Quand on pénètre
dans l'une et l'autre ville, cette impression première ne s'efïace
pas; à Rome, la nature a étendu sur les hommes et sur les choses
un noir manteau de deuil; elle a enveloppé Naples, au contraire,
(IJ Voir les précédents arlicles dans les livraisons de novembre et décembre 1873.
janvier et février 1894.
i20() LA SCIENCE SOCIALE.
d'un voile transparent, tissé d'azur et de soleil que la brise du
golfe soulève allègrement. Ici, point de vents empestés et lourds,
chargés des miasmes des Marais Pontins, mais un air léger et
embaumé des senteurs de l'oranger. Le Napolitain surtout est
frappé de cet aspect lamentable de Rome, du caractère taciturne
de ses habitants ; il ressent un sentiment analogue à celui du
Marseillais transporté de sa Cannebière dans un milieu de Fla-
mands.
Naples n'est célèbre dans l'histoire ni par ses artistes comme
Florence, ni par ses flottes comme Gènes et Venise, ni par sa puis-
sance comme Rome, ni par son activité comme Milan. Son ciel,
ses rivages lui valurent seuls sa réputation, depuis les temps où
Jules César, Auguste, Vespasien , Trajan, Cicéron, Horace, Hor-
tensius, Lucullus construisirent ces somptueuses villas dont
quelques fûts de colonne, quelques pans de murs renversés nous
indiquent encore l'emplacement. C'est là que Caligula traversa
la mer sur un pont jeté entre Pouzzoles et Baïa; c'est là que
Néron était en villégiature quand il tenta de noyer Agrippine
par cette nuit éclatante d'étoiles dont parle Tacite. Aujourd'hui,
le cap Misène, le lac Averne, le Lucrin, l'antre de la Sybille,
Cumes, Baïa seraient tombés dans le plus complet oubli, si l'ombre
de Virgile n'y habitait encore. Nos contemporains ont élevé leurs
palazzini et leur villini sur la rive opposée, à Castellamare di
Stabia, à Vico Equense, à Meta, à Savino, à Sorrente, à Massa
Lubrense : et tandis qu'il ne pousse plus que des ronces et des
plantes sauvages sur les ruines des anciens palais des empereurs,
les roses odorantes, les jasmins d'Espagne, les mimosas, les
orangers fleurissent sous les ombrages de Quisissana.
L'enchantemcnl que la baie de Naples a produit sur tous ceux
qui ont contemplé ce gracieux paysage, baigné de lumière, n'est
plus à décrire. Poètes et prosateurs de tous les siècles l'ont redit
à l'envi; les bourgeois, retirés des affaires, que Cook et Lubin
conduisent chac[ue année, nous ont aussi imposé leurs récifs
émerveillés. Les grossiers soldats de Charles VIII eux-mêmes
n'ont pas su résister au charme de ces lieux, et, quand, par un bel
après-midi de printemps , ils entrèrent triomphalement sous la
i:\ italil:. 2(il
pluie (lo l)()iu]iu'ts (jiK' leur lançaient les Napolitains, ils lurent
6])louis à la vue de t.mt de terrasses, de jardins, de palais, de
parcs « qu'ils trouvaient plus i^raiuls et plus beaux que le l>ois
de Vincennes » (1).
Il n'existe pas de ville italienne, en effet, (jui charme {dus sûre-
ment les Septentrionaux; il n'eu existe pas de plus joyeuse, de
plus animée. La via di Toledo est aussi mouvementée que nos
rues les plus commerçantes de Paris.
Deux quartiers hien distincts composent la cité parthénopéenne
(jui, déjà sous la domination de Gumes, était formée par la
réunion de Paleopolis et de Neapolis (2). La cité neuve, séjour
favori des étrani;ers, se déroule le long de la mer jus([u'à la
colline de Posilippo. La cité vieille, dont l'amphithéâtre de
maisons monte à l'assaut de la blanche abbaye crénelée de San-
Martino, est réunie par une suite de faubourgs à Résina et à
Portici, bâties sur les premières pentes du Vésuve.
Plus élégante et plus confortable est la via Carracciolo avec
ses hôtels modernes, ses palais luxueux, ses villas fleuries, sa
belle promenade plantée d'arbres et de fleurs exotiques, vaste
jardin municipal qui s'étend jusqu'au bord de la Méditerranée.
L'air pur que l'on y respire, l'horizon que bornent au loin le
cap de Termini et l'île de Capri, les purs-sangs qui piaffent sur
son macadam, les riches cosmopolites qui y résident, rendent
cette partie de Naples d'une fréquentation plus agréable. Mais
le cœur de la vraie Naples bat à la Strada de Sauta-Lucia , à la
Strada di Porto, à la Piazza del Mercato, où fut décapité le
dernier des Hohenstaufen.
La via de Tolède, la montée du musée et la strada de Capo-
dimonte unissent le palais royal San-Ferdinando à celui de Capo-
dimonte, et séparent la vieille ville en deux parties inégales. A
droite, les habitations s'accrochent au flanc de la montagne; à
gauche, elles s'étalent tout autour de la Spiaggia délia Marinella.
(1) Pli. de Commines. — Mais bieiilôl une espèce de pcsle qui se répandit parmi
les soldats leur lit voir que tout n'était pas que plaisir dans cette terre bénie des
dieux; le climat y avait des inconvénients inconnus au bois de Vincennes.
(2) Vieille cité et cité nouvelle.
T. xvii, 19
^62 LA SCIENCE SOCIALE.
De l'un et rautre côté, ce ne sont que ruelles étroites et tor-
tueuses, descentes rapides et obscures qui serpentent entre des
constructions immenses; en levant les yeux, on aperçoit tout en
haut une bande de ciel bleu. Loques et chiffons sèchent aux
fenêtres comme autant de drapeaux multicolores; une couche
épaisse de poussière et les fils enchevêtrés des toiles d'araignée
obscurcissent les carreaux des croisées : les cris perçants de toute
une population joyeuse et agitée assourdissent les oreilles. Pres-
que nulle part les voitures ne circulent, tant les passages sont
resserrés; les habitants en profitent pour envahir la voie publi-
que : menuisiers, charpentiers, savetiers, charrons, ferblantiers,
chaudronniers, tous sont dehors où ils ont transporté leur établi.
Partout ailleurs, on a un chez soi pour s'y abriter, s'y reposer,
y manger, y dormir; ici c'est tout l'inverse, chacun s'asseoit,
dine, travaille, couche même en plein vent : on croirait voir
réaliser ce souhait du philosophe grec qui voulait que les parois
de sa maison fussent de verre. Tout a lieu dans la rue, sans
souci du qu'en dira-t-on. Et tout ce monde misérable gesticule ,
hurle, se bat, se menace, s'interpelle, se bouscule, chante, danse,
rit, se livre à la joie. Et pourtant, est-il un peuple plus misé-
rable?
Chaque matin, deux cent mille personnes (1) ne savent encore
où elles se procureront leur macaroni quotidien. La misère est
à son comble et elle ne diminue pas. Sous les Bourbons, le gou-
vernement protégeait et secourait ces pauvres gens; et, quand
le blé distribué était de mauvaise qualité, les Napolitains cou-
raient après la voiture de Ferdinand, en lui montrant avec force
gestes et vociférations les morceaux de pain noir, a Majesté ,
Majesté, s'écriaient-ils, il est trop noir pour nous ce pain-là;
mange-le, toi, si tu l'aimes ainsi. » Et la Majesté ordonnait à ses
intendants de se procurer, pour la prochaine fois, de la farine plus
blanche.
Le parlementarisme actuel ne tolère plus ces familiarités. Le
Koi est à Rome et, s'il vient par hasard à Naples, son auguste
(1) L'Italie telle qu'elle est, par Merlino.
KN iTAi.ir:. ^03
allié, rempercur (lAllemai^ne. l'accompagne, des g-ardcs le pro-
tèg-ont de la foule, des Excellences lentoiirent et interdisent
l'accès de son carrosse; pour l'approcher, il faut solliciter une
audience. Quant aux distributions de l)lé, elles ont été remplacées
par des distributions de chèques, les ex-directeurs des Banques
Romaine et de Naples, Lazzaroni et Bernard Taulouyo, ont eu,
pendant de nombreuses années, l'honneur d'y présider.
Puisqu'ils ont la force, pensent les Napolitains, inclinons-nous ;
nous n'avons qu'à obéir jusqu'à ce que saint Janvier nous envoie
des jours meilleurs.
Comment ne pas observer, à ce propos, que si le gouverne-
ment parlementaire est celui qui favorise le plus la liberté dans
les sociétés à formation particulariste, le résultat est tout diffé-
rent dans les sociétés à formation communautaire. Ici, en efiét,
le goût de l'individualisme, du « self-help », est remplacé par
l'esprit 'de famille, par l'esprit de clan. Tous les membres d'un
même clan se serrent les uns contre les autres, se soutiennent,
s'entr'aident, forment une sorte de u Camorra », groupent autour
d'eux une clientèle dévouée et oppriment le clan adverse; il n'y
a ici de liberté que pour vexer et dépouiller autrui. Ce système,
qui était universellement en usage dans tous les petits États ita-
liens du moyen âge, subsiste aujourd'hui dans l'Italie moderne,
en dépit de l'adoucissement des mœurs, en dépit du « progrès » ;
même il est perfectionné, grâce à la centralisation et à la régu-
larité du mécanisme administratif. Le clan le plus puissant acca-
pare le pouvoir et accorde ensuite places et faveurs à ceux qui
l'ont aidé à vaincre; le clan vaincu, d'autre part, n'a ni plus ni
moins de droits qu'un vaincu, c'est-à-dire ceux que consent à
lui laisser le vainqueur. Tous paient les impots, tous sont rede-
vables des mêmes obligations; mais les grasses prébendes, les
charges lucratives, les sinécures, les milliers d'emplois inutiles,
obtenus soit par la faveur soit même par le concours, sont le
fruit de la victoire; le parti battu n'a aucun droit à ces dé-
pouilles. Aussi, dans ce type d'État, les fonctionnaires ne sont
pas un accessoire, inventé dans le but de remplir les fonctions
trop pénibles ou trop difficiles pour l'individu; ce sont avant tout
264 LA SCIENCE SOCIALE.
les officiers de l'armée victorieuse; magistrats, ils peuvent rendre
équitablement la justice; préfets, ils peuvent administrer loya-
lement leurs provinces; employés des postes, des télégraphes,
des contributions, ils peuvent servir poliment le public : mais à
cette condition, que l'équité, la loyauté, la politesse ne nuiront
en rien au clan qui les paie : c'est l'administré qui est créé pour
le fonctionnaire. Aussi étaient-ils animés d'une juste défiance
les diplomates étrangers qui proposaient de soumettre les finances
italiennes à un régime de surveillance analogue à celui que les
Anglais exercent en Egypte. Une organisation judiciaire, imitée
de celle cjui est en vigueur dans les Échelles du Levant, n'aurait
pas été davantage superflue, si j'en juge d'après ce considérant
du tribunal de Rome, où il était « reconnu que le parapluie est
une arme parce qu'il se décompose en serge et en canne ».
Autant vaudrait dire, observe un écrivain déjà plusieurs fois
cité, que l'eau est un corps gazeux, parce qu'elle est formée
d'oxygène et d'hydrogène.
En présence de cet esprit de secte, aussi vieux que l'Italie
elle-même, on s'explique que Dante ait envoyé en enfer le Pape
Célestin V, parce qu'il déposa la tiare en faveur de BonifaceVIIl,
candidat du parti adverse. Une fois dans un parti, on ne s'ap-
partient plus; le guide de vos actions n'est plus votre cons-
cience, mais l'intérêt de vos associés; à peine Dante a-t-il passé
la grande porte où il est écrit : « Lasciate ogni speranza, voi
ch'entrate, » qu'il aperçoit ceux qui restèrent neutres dans les
luttes civiles des Guelfes et des GibeHns : « Là se tiennent les
âmes misérables de ceux qui vécurent sans gloire aussi bien que
sans infamie. Ils sont parmi les anges déchus qui ne se rangèrent
ni du côté de Dieu ni du côté de Satan, mais ne pensèrent qu'à
eux... Là était la secte de ces méchants qui déplurent à Dieu
aussi bien qu'à ses ennemis... Ces lâches qui jamais ne donnèrent
signe de vie. étaient nus et harcelés par des guêpes et des bour-
dons qui volaient tout autour d'eux. Leur visage était rayé de
sang mêlé de larmes et, à leurs pieds, des vers infects s'en abreu-
vaient ».
Aujourd'hui, Libéraux et Conservateurs ont succédé aux Blancs
KN ITALIE. 2»i5
rt aux Noirs; malheur à celui (jui ne s'embrigade point dans un
camp ou dans l'autre, car tous s'entendent alors pour frapper
l'indépendant !
Et quelle prospérité engendre ce système de fonctionnarisme
et de parasitisme! « On m'a parlé de paysans qui erraient dans les
campagnes à la recherche d'herhes pour leurs femmes, qui, après
plusieurs semaines de cette existence de chèvres, moururent dans
des douleurs atroces; on m'a parlé de bébés auxquels avait man-
(jué le lait parce que lanière avait manqué de nourriture... (1).
iTautres, ayant des enfants malades, allaient ramasser dans les
tas d'ordures des boyaux de poulets pour leur en faire un peu de
bouillon... (2). Dans lesMaremmes romaines, chaque herbe non
dégoûtante, chaque animal mort de n'importe quelle maladie,
voire même contagieuse, devient un aliment favori, comme di-
version à la pizza, ou bouillie de blé turc, sans sel, qui forme le
repas habituel des agriculteurs et des bergers » (3). A Naples,
pères, mères, enfants, sont entassés dans la même chambre;
beaucoup de ménages n'ont qu'une pièce pour toute la famille :
on y dort, on y mange, on y travaille, on y cuisine, on y conserve
les provisions et les marchandises : la saleté y règne sans partage.
Le matin, les vendeuses de fruits, de légumes, de macaroni , ser-
vent leurs clientèles, tout en se peignant et cherchant la vermine
dont elles sont dévorées. Le sentiment de la propreté, de même
que celui du confortable , sentiments qui sont développés à un si
haut point chez les peuples à familles-souches, jusque dans les
plus basses classes de la société, font absolument défaut aux Na-
politains. Le désir de respirer de l'air sain, de posséder un in-
térieur, un foyer^, est un désir dont ils ne soupçonnent même pas
la possibilité. En Hollande, on lave le toit des maisons, les trottoirs,
le pavé des rues; en Angleterre, on savonne fréquemment le seuil
des portes ; ici, les fenêtres ne sont jamais époussetées, les car-
reaux jamais nettoyés. C'est probablement pour remédier à un
état de choses aussi déplorable que l'on perct) de grands boule-
(1) Nuova Antofogia, « la Miscre de Xap/es >■>.
(2) Emile de Laveleye, Nouvelles lettres d Italie.
(3) A. Merlino, L'Italie telle (/u'elfe est.
266 LA SCIENCE SOCIALE.
vards, que l'on démolit des quartiers entiers : je ne sais qui ha-
bitera ces nouveaux palais, mais ceux que l'on a expropriés n'en
auront certainement pas le moyen.
Une situation aussi misérable n'empêche pas le Napolitain d'être
spirituel et gai : Naples est le berceau de tant de chanteurs et de
chansons dont la célébrité est mondiale. Chaque année, le 8 sep-
tembre, il y a concours de musique à Piedig-ratta : l'origine de
cette fête se perd dans la nuit des temps; elle existait déjà quand
« l'Italie méridionale s'appelait Grande-Grèce ». Au soleil cou-
chant, la foule accourt au pied du Pausilippe et, là, pendant toute
la nuit, ce ne sont que cris, danses, chants, provocations, lazzi.
Les lazzari, avec des chapeaux en papier, des épées de bois, des
instruments de musique barbares, s'égayent jusqu'au matin:
combien de poésies écrites pour ces atcUanes modernes sont de-
venues populaires : qui ne connaît « Santa Lucia )^ , « Barca d'Oro » ,
« Funiculi, funicula » ?
Dans ces cérémonies païennes, comme dans tous les événe-
ments de la vie napolitaine, la religion a sa place. .V la lueur des
flambeaux, une messe est célébrée en plein vent devant la porte
de l'église Santa Maria de Piedigratta, sous les yeux des Ma-
dones devant lesquelles brûlent les petites lampes sacrées. Ces
Madones nombreuses , que des flammes vacillantes signalent à
la vénération des passants, sont une des curiosités de Naples. La
piété qu'on leur témoig-ne est un trait caractéristique du catho-
licisme italien et surtout napolitain ; c'est un catholicisme bien
différent du nôtre, du moins dans ses manifestations extérieures;
ces honneurs excessifs rendus aux Images nous surprennent, ainsi
que la décoration luxueuse des églises. Sans doute, en France,
il y a aussi des saints qui veillent au coin des rues, mais on ne les
revêt ni de robes ni de manteaux; beaucoup jugeraient inconve-
nants ces déguisements et ces enfantillages; notre imagination
n'est pas tellement exaltée et, loin de nous mieux figurer ainsi nos
protecteurs célestes, nous avons envie de sourire devant ces ac-
coutrements étranges. Le Christ, à notre avis, n'a pas besoin d'être
affublé de jupons, ni la Vierge d'être habillée comme une pou-
pée. Nous préférons, de même, la froide nudité et la lumière cré-
E\ ITALIK. 207
pusculaire de nos cathédrales gothiques, aux dorures, au\ poin-
tures, aux mosaïques éclatantes des sanctuaires méridionaux :
tant de pierres rares et de marbres précieux, tant d'enjolivements
contournés nous choquent et nous répugnent. Ces somptuosités re-
ligieuses, si peu en rapport avec nos goûts, sont sincères chez
les Italiens. Incapables d'entendre les réalités invisibles du Chris-
tianisme, ils sont obligés de les matérialiser, l)ien que rien, en
apparence, ne soit plus éloigné de l'esprit chrétien et plus voisin
de l'idolâtrie : tout le luxe de la religion, tout l'appareil décoratif
du culte n'est en quelque sorte qu'un supertlu; pour des Napoli-
tains, il devient presque l'essentiel. Plus une iMadone est riche et
bien vêtue, plus elle a d'adorateurs. Ceux-ci ont des idées trop mo-
biles pour fixer leur attention, si des simulacres, souvent grossiers,
ne les y aident : de même les femmes du peuple ne prieraient pas
avec autant de ferveur, si elles n'allaient le matin, pieds nus et
échevelées, se lamenter dans les églises et demander tout haut
les grâces qu'elles sollicitent du Ciel.
Le peuple italien semble avoir peine à admettre que Dieu
soit un « pur esprit », c'est-à-dire un être qui n'a absolument
rien de commun avec tout ce que nous pouvons imaginer; il a
peine à admettre qu'aucune des paroles dont nous nous servons
pour désigner les choses spirituelles ne soit strictement exacte ;
qu'il n'y ait là qu'un pis aller auquel nous sommes forcés de re-
courir, parce qu'on ne saurait raisonner sans mots ni sans images.
Les Italiens oublient que c'est faute de mieux que nous emprun-
tons à la réalité matérielle des désignations pour les choses pu-
rement intellectuelles : à leurs yeux, le Père Éternel est bien tel
que l'a dessiné Michel-Ange au plafond de la Sixtine, avec une
grande barbe blanche qui flotte au vent et un vêtement à larges
plis, enflé par la tempête : la création du ciel et de la terre,
la création de Thomme et de la femme, ils ne se les représen-
tent que sous une forme sensible ; ils croient que Dieu s'est
baissé pour ramasser la boue dont il forma Adam ; qu'il a maté-
riellement soufflé sur lui pour l'animer. Et cependant cette ex-
pression c( souffle de Dieu « n'est employée par l'Ecriture que pour
nous faire mieux saisir l'acte divin; ce ne saurait être une réa-
268 LA SCIENCE SOCIALE.
lité, un pur esprit étant, par définition, aussi dépourvu de souffle
que de tout autre attribut matériel.
C'est pourquoi, si l'Italie est le pays du rêve, elle n'est pas
celui des abstractions; et sa philosophie n'a rien de commun avec
celle de Leibnitz, de Kant, de Hegel.
II.
Chacun se souvient encore des incidents que provoqua, cà Rome,
la présence des pèlerins français. On m'a dit qu'à cette occasion
le fait suivant arriva à Pouzzoles, ville de vingt mille âmes située
à quelques kilomètres de Naples (1).
Aussitôt qu'est connu l'outrage à la mémoire de Victor-Em-
manuel, des meneurs organisent une grande manifestation, à
laquelle prend part toute la population. Cris et vociférations s'a-
dressent du reste aussi bien aux prêtres qu'aux Français. A quel-
ques jours de là, à la suite de je ne sais trop quel scandale, de
grandes cérémonies d'expiation sont ordonnées par le clergé : et
les mêmes gens qui ont manifesté avec faut d'ardeur contre les
prêtres, manifestent maintenant avec non moins d'ardeur en leur
faveur. Ceci montre assez l'attention que l'on doit prêter aux
ovations aussi bien qu'aux huées italiennes. La chose d'ailleurs
n'est pas neuve : l'histoire de Masaniello en est une preuve.
Originaire d'Amalfi, Masaniello vendait du poisson; il avait
conquis les faveurs du peuple par sa beauté, sa jeunesse, son
esprit. Un jour, une émeute éclate; Masaniello accourt et l'on
crie de toutes parts : « Vive Masaniello, nous avons un chef. »
Un citoyen observe : « Votre Masaniello a un beau museau pour
gouverner Naples! » Et de plus en plus enthousiaste, la foule
répond : « Plus de gabelles ! Vive Masaniello I » Celui-ci est dès
lors une sorte de dictateur : il traite avec le Cardinal. Cent mille
hommes armés font la haie sur son passage, quand il va chez le
(1) Je noie, en passant, qu'il y a à Pouzzoles un grand établissement industriel. Le
lait est notable, vu sa rareté; mais je m'empresse d'ajouter (jue le directeur de la la-
brique répond au nom peu italien d'Armslrong.
RN IIALIK. :2<)9
Vice-Hoi. Il apparaU au l)alc<m du [>alais San-Ferdinando, il d(';-
claro au peuple qu'il restera {)ècheur, et l'invite à déposer les
armes. Au bout de peu de jours, Masaniello est assassiné; sa tête
souillée est promenée à travers la ville, sans qu'un cri de protesta-
tion s'élève. Cependant le gouvernement augmente le prix du
pain ; aussitôt les Napolitains courent déterrer iMasaniello pour lui
fair^des funérailles solennelles : « Les troupes espagnoles l'escor-
taient les armes baissées; on n'eût pas rendu plus d'honneurs à
Gonzalve de Cordoue » (1).
Cette triste fin rappelle celle du non moins infortuné Rienzi,
de Rome. Tantôt au Capitole. tantôt sur le mont Aventin, il ha-
ranguait la foule qui l'acclamait. Le tribun était le « candidat
(le TEsprit-Saint. le libérateur de Home, le protecteur de l'Italie,
l'ami de l'univers » (2). Sept mois après, le « candidat de l'Esprit-
Saint » avait perdu toute influence (3).
A Florence, on força le moine Savonarole à occuper le pouvoir :
« Eh bien, Florence, dit-il. Dieu veut te contenter, te donner
un chef, un roi qui te gouverne : le Christ veut être ton Roi! »
Et les Florentins de s'écrier : « Vive le Christ, notre Roi. » Voici
donc le Christ, roi de Florence et Savonarole son premier ministre,
« La moitié de l'année dut être consacrée au jeûne et à l'absti-
nence. Dans les rues, on n'entendit plus que le chant des Laudes
et des cantiques spirituels... Des banquiers, des marchands resti-
tuaient le bien mal acquis... Machiavel étudiait le Deuteronome...
le poète Renivieni cessait d'imiter Pétrarque pour calquer les
psaumes... Michel-Ange tirait d'un bloc de marbre sa Pieta,
cette haute scène de désolation et d'espérance... (»n saisissait
publiquement les dés, les cartes, le fard, les livres, les tableaux
défendus... Savonarole enfin se vit entraîné à faire, au milieu de
Florence convertie et repentante, un solennel autodafé de tous
les sacrifices mondains déposés dans son couvent (i). » « Jamais,
homme n'avait obtenu un pareil succès dans une ville pleine d'es-
;n Artaud. Italie.
il) Arlaud, ItaUc. '
(3) Masaniello et Rienzi moururent fous.
(i)Zeller, Italie et Renaissance.
270 LA SCIENCE SOCIALE.
prits fins et dédaigneux (1). » Quelques mois après, les portes
du couvent de Saint-Marc sont enfoncées; Savonarole, insulté,
mis à la torture, dépouillé de sa robe blanche, retranché de l'É-
glise (2), est brûlé vif sur la place de la Seigneurie, au milieu du
peuple en délire.
La mobilité d'esprit, l'inconstance ne sont donc pas un privi-
lège des Napolitains, ainsi que l'insinuent les autres Italiens. Ce
n'est pas non plus le seul de leurs défauts.
Le jeu est une véritable maladie, que soigne à sa manière le
gouvernement. Il cherche moins d'ailleurs à la guérir qu'à en
profiter au moyen de la loterie. La moralité de cette institution
est douteuse, mais elle a cet avantage de rapporter soixante-dix
millions à l'État, tous fonctionnaires et tous frais payés. Chaque
semaine, il y a un tirage ; les numéros sortis sont proclamés solen-
nellement, puis affichés à la porte de tous les offices du lotto, et
les intéressés se pressent autour du tableau pour constater une
fois de plus que le sort ne leur a pas été favorable. La somme
que l'on peut gagner est considérable et l'on ne risque que quel-
ques sous; c'est dire que généralement on perd; autant vaudrait
jouer au jeu des trente-six bêtes, cher aux sujets de Norodom;
mais, si peu nombreuses que soient les chances de gain, elles suf-
fisent pour allécher la foule. Les superstitions les plus bizarres
président au choix des numéros; s'est-on réveillé sur telle oreille,
ou sur telle autre, a-t-on rêvé la nuit à un chien ou à un chat,
rencontre-t-on dans la rue une personne louche, vous est-il arrivé,
enfin, quelque chose d'extraordinaire ou d'insignifiant, en voilà
assez pour influer sur la question de savoir si vous prendrez
quatre plutôt que cinq, plutôt que dix. Quelqu'un me racontait
un jour que la Vierge était apparue à sa mère pendant son
sommeil, et lui avait indiqué quels nombres il fallait prendre;
au réveil, elle se conforma à des conseils provenant d'une source
aussi sûre et gagna. Quoi qu'il en soit de l'intérêt que la Vierge
puisse porter à la loterie, le gouvernement encourage cette
institution et les pauvres diables continuent à verser leurs sous.
(1) Guichardiii.
(2) « De la militante, s'écria-t-il, oui; mais de la triompliante, non! »
!
I
EN ITALIE. 271
Ne quittons point Naplcs sans aller à l'église de Saint-Janvier.
C'est une des rares églises gothiques d'Italie; mais les précieuses
reliques qu'elle renferme font sa principale célébrité. San
(iennaro est une sorte de second bon Dieu pour les Napolitains;
il n'est pas de saint qui reçoive d'eux plus d'honneurs. Évêque
de Bénévent, sous Dioclétien, il fut décapité sur la plage de
Pouzzoles après avoir été inutilement donné en pâture aux bêtes
du cirque. Quelques g'outtes de son sang furent recueillies dans
une ampoule que l'on expose à la vénération des fidèles, le 10 sep-
tembre, le 19 décembre et le premier samedi de mai. Son sanc-
tuaire est une chapelle ornée de peintures du Dominiquin et toute
enrichie de pierres précieuses, de marbres, de mosaïques, de
candélabres et de statues d'argent : c'est là que la foule attend
anxieuse le miracle de la licjuéfaction du sang- qui s'opère au
milieu des prières et des acclamations. Mais il ne faut pas que
la liquéfaction tarde trop, car c'est, aux yeux de la foule, mau-
vais signe et le présage certain de quelque calamité, choléra,
tremblement de terre, éruption volcanique : il n'est plus ques-
tion alors de prières ni de cris de joie; ce sont au contraire des
murmures contre le méchant saint à qui l'on a prodigué tant
d'encens et qui ne daigne pas protéger ses fidèles Napolitains.
Quelle façon étrange les Italiens ont de pratiquer la rehgion
catholique! Ils font avec Dieu un marché : Dieu doit leur accorder
ce qu'ils désirent en échange de leurs oraisons; ou, autrement,
à quoi bon l'adorer, s'il ne vous eu tient pas compte? ce n'est
pas d'après sa propre sagesse que la Providence régira désormais
le monde, mais d'après la fantaisie des Napolitains (1). Le mobile
de leurs actions est donc moins le sentiment du devoir que
l'espoir des récompenses et la peur des châtiments. Est-il théorie
plus contraire au vrai christianisme, dont l'essence est la rési-
gnation à la volonté du Créateur et dont la règle essentielle se
(1) « Savonarole avait vingt fois promis le retour Je Charles VIII en Italie... Mais, en
attendant, Florence était obligée de lutter de sacrilices avec toute une ligue pour con-
tinuer une guerre où elle n'était pas heureuse. Tant d'argent, tant de jeûnes, tant de
prières perdues commençaient à lasser la dévotion nouvelle de Florence... Mettant à
profit les embarras du gouvernement, les partisans des Medicis demandaient au\ fra-
teschi ce que leur rapportai leur dévotion. » (Zeller, op. cit.)
^li^-l LA SCIENCE SOCIALE.
résume en cette lorinvile profane : « Fais ce que dois, advienne
que pourra? » Combien d'autres traits qu'il serait fastidieux d'é-
numérer s'ajouteraient aux précédents!
Relig'ion matérialisée, enthousiasme déréglé, mobilité d'esprit,
folle gaieté, insouciance du confortable, horreur de la propreté,
amour passionné du jeu, imagination exaltée, inaptitude à la
véritable liberté, tels sont donc les défauts du caractère italien
et plus particulièrement du caractère napolitain. Tous se tien-
nent, s'expliquent les uns par les autres, et résultent de la ré-
pulsion naturelle que les Italiens méridionaux éprouvent pour
le travail, pour tout effort matériel ou intellectuel. Habitant une
contrée où les fruits des arbres, les poissons de la mer sont en
quantité telle qu'ils suffisent à leur nourriture, ils n'ont jamais
pu se résoudre à travailler. Trois siècles de domination normande
n'ont point réussi à les y contraindre : ces fils de pasteurs ont
conservé précieusement l'héritage social de leurs ancêtres.
Animés de l'esprit de clan, incapables de toute initiative indivi-
duelle, désireux de se maintenir dans l'indivision, impuissants
à fonder des pouvoirs publics, toujours conduits et gouvernés par
des étrangers, rêveurs, musiciens, bavards, paresseux, supersti-
tieux, voilà bien qui dénote leur origine, et qui confirme une
fois de plus les découvertes faites par la Science sociale.
J'aurais, dans ces courtes observations, donné de Naples une
idée bien imparfaite, si je ne disais maintenant quelques mots
de ce qui constitue son principal attrait aux yeux des touristes.
Volcans en activité ou à demi éteints, Époméo et Solfatare, sources
thermales d'Ischia, cratères mal fermés, qni tremblent sous les
pas du voyageur, grottes d'où s'échappent des vapeurs de
souffre et des gaz délétères, eaux bouillantes qui surgissent des
entrailles du sol et où les enfants s'amusent à cuire des œufs,
montagnes sorties tout à coup de terre comme le Monte-Nuovo,
étuves naturelles, transformées en hammams, lacs sombres aux
eaux noires chantés par Virgile, végétation luxuriante, ruines
antiques, paysages éblouissants sous le soleil du Midi, douceur du
climat, phénomènes merveilleux de toute sorte, sont les choses
qu'exploitent les habitants; ils en vivent comme autre part on vit
EN ITAI.IK. '>1'.\
du blé que produisent les champs : un tramway unit Naples A
Pouzzoles, il longe la mer, gravit la colline du Pausilippe parmi
les villas et les palazzini ; il dessert les hôtels, les maisons meu-
blées, les établissements balnéaires qui bordent ces rivages; telles
sont les usines que l'on construit ici. Que serait la rive septen-
trionale du golfe, si un chemin de fer ne reliait Naples aux ruines
de Cumes et n'amenait un flot de visiteurs toujours nouveaux à
l'antre de la Sybille, au temple de Sérapis, aux chambres de Né-
ron, au lac Lucrin, au lac Fusaro, au fameux cap Misène, à Baïa?
Au Sud de Naples, mêmes attractions, mêmes industries :
celles-ci sont plus llorissantes encore, car- les attractions sont
plus célèbres; voici Herculanum ensevelie sous la moderne Ré-
sina; voici le Vésuve que le funiculaire Cook (jamais de noms
italiens quand il s'agit d'une grande entreprise!) escalade en
quelques minutes. Ici mûrissent les raisins fameux de Falerne et
de Lacryma-Christi; là s'étend Pompéi que les cendres ont cessé
de recouvrir et dont les peintures et les sculptures retrouvées
après deux mille ans d'oubli sont la principale curiosité du Mu-
sée National, de même que les ustensiles de ménage, les papy-
rus roussis, les pains carbonisés où se lit encore la marque de
fabrique du boulanger Cranius, les olives, les prunes, les figues,
les amandes, les fèves, les cordes, les bouts d'étoffes, et tant
d'autres objets antiques, si précieux pour la science. Après Ré-
sina, Portici, Torre-del-Greco, Torre-del-l'Annunziata , Castella-
mare étale tout autour de la plage ses blanches maisons; c'est
là où l'on vient respirer l'été la brise rafraîchissante de la mer;
puis Sorrente, enfouie dans des bosquets d'orangers, et Capri,
trop célèbre par les excentricités de Tibère. Une colonie de
peintres y demeure toute l'année, et, comme Capri est un but
de promenade aussi bien pour les Napolitains que pour les ex-
cursionnistes de toute nation, les hôtels y sont encore plus nom-
breux que partout ailleurs. Elle n'est peuplée que de 2.800
habitants, tous aubergistes, loueurs de barques, loueurs d'ânes,
cochers, guides, interprètes, fabricants de petits ouvrages de
bois, spécialité que Capri partage avec Sorrente. Ses vins blancs
et rouges sont renommés, de même que l'huile d'Anacapri : la
274 LA SCIENCE SOCIALE.
grotte d'Azur, enfin, est peut-être la meilleure source de revenus
de lile.^
De Sorrente, une nouvelle route g'ra\it la montagne et redes-
cend de l'autre côté, vers le golfe de Salerne. On rencontre d'a-
bord Positano. puis Praïano, enfin Amalfi. Il n'y avait jusqu'à ce
jour entre ces petites villes d'autre communication que quelques
sentiers abrupts et mal entretenus : bientôt le chemin sera ter-
miné et la corniche de Monte-Carlo elle-même n'offrira pas de
sites plus pittoresques. Le chemin, taillé dans le roc, suit la mer;
ses lacets infinis semblent suspendus au-dessus des flots cjui se
brisent en bas sur les rochers : les barquettes des pêcheurs sil-
lonnent les eaux du golfe en face de l'amphithéâtre escarpé d'A-
malfi, couronné d'un côté par les arcades de son Campo-Santo,
de l'autre par la tonnelle fleurie des Cappuccini. Tout le long du
trajet, ce ne sont que gais villages cachés dans le feuillage des
myrtes, des caroubiers, des figuiers, des orangers et des citron-
niers. Je ne sais s'il existe en Italie un coin mieux cultivé ,
malgré les difficultés que la nature y a accumulées. Des étages
de terrasses descendent comme des escaliers de géants jusqu'au
bord du rivage. Derrière ces murs élevés par le travail de
l'homme, on a apporté de la terre arable où poussent de super-
bes citronniers. Le citronnier expulse ici peu à peu tous les au-
tres arbres dont le nombre diminue vite. Si les propriétaires
redoublent d'ardeur à bâtir de solides contreforts, à défoncer le
sol, à le fertiliser, c'est pour planter ensuite des citronniers. Le
fruit de cet arbre mûrit sur cette côte mieux cju'en Sicile, où le
climat est trop chaud, où la récolte est trop tôt venue : ici, au
contraire, on cueille plus tard les citrons, ils se vendent par suite
plus cher aux marchands anglais ou américains. Ceci explique
pourquoi on arrache depuis quelques années tout ce qui n'est
pas citronnier.
Tant d'empressement pour cultiver un territoire ingrat est
assez peu habituel dans la Péninsule pour que nous le signalions.
Mais qui ne s'est déjà aperçu que cette culture est de la culture
arborescente, c'est-à-dire la moins pénible de toutes, puisqu'une
fois la plantation créée, il ne reste plus guère qu'à cueillir les
EN ITALIE. 273
fruits chaque printemps? Cueillir des citrons, des oranges, voilà
une occupation qui n'endurcit pas les doigts, et qui leur laisse
assez d'agilité pour continuer à jouer, le soir, de la mandoline
sous le balcon de la bien-aiméc. Courbés sur leurs charrues, nos
paysans du Nord ont autrement de mal.
Une bonne voie carrossable conduit d'Âmalfi à Salerne. Sa-
lerne ressemble de tous points à Xaples : mêmes rues étroites,
même population déguenillée; la ville est seulement plus petite
et moins fréquentée des étrangers. Les loques pendent toujours
aux fenêtres; c'est, du reste, un usage général dans toute l'Italie :
le gouvernement a interdit ce mode de séchage dans les grandes
villes ; mais ses ordres ne sont exécutés qu'avec une certaine ré-
serve dans les quartiers neufs de Rome, de Gênes, de Milan :
partout ailleurs on lave toujours son linge sale en famille et on
le sèche en public. En Italie, le temps n'est point précieux et on
occupe ses loisirs en faisant sa lessive dans sa cuisine : aussi la
mesure gouvernementale me parait-elle assez fâcheuse ; les mal-
heureux qui ont de la peine à ramasser quelques sous chaque
jour n'ont pas le moyen de payer la blanchisseuse : ils n'auront
d'autre ressource que de changer de chemises moins souvent;
ils n'y gagneront pas en propreté; mais du moins Naples, Milan,
Rome, ressembleront tout à fait aux capitales des « grandes puis-
sances ». Ce ne sera, il est vrai, qu'une apparence; mais nous
avons déjà noté qu'en Italie c'était la chose importante.
J'aurais désiré aller à Pœstum où sont encore debout les co-
lonnes des temples de Cérès et de Poséidon. La ville des roses,
chantée par Horace, Virgile, Ovide, Martial, a complètement
disparu ; seuls les temples bâtis à l'époque de Pisistrate , il
y a deux mille cinq cents ans, ont survécu aux guerres, aux
dévastations et au temps. Les communications pour se rendre
à ces monuments de l'art grec sont si peu faciles et si rares
que je préférai retourner à Naples. Tandis qu'eu Suisse, chaque
année, de nouveaux funiculaires gravissent les montagnes, que
de nouveaux chemins de fer traversent des cols . que de
nouveaux tunnels unissent les vallées, dans l'Italie, plus visitée
encore des étrangers, aucun effort ne se fait pour tirer parti des
270 LA SCIENCE SOCIALE.
merveilles qui constituent le plus clair de ses ressources. Les
hôtels confortables, les tramways, les voies ferrées, les agences
de renseignements sont en quelque sorte monopolisés par les
Allemands, les Suisses, les Anglais; ceux-ci sont venus profiter
d'une situation dont les autochtones ne savaient pas faire fruc-
titier les avantages. Pendant que ces gens du dehors devenaient
maîtres peu à peu des meilleures positions, les Italiens chantaient
sur la guitare : « 0 doUe Napoli, 0 suol beato! 0 douce Naples,
0 sol heureux! » Aujourd'hui ils crient famine, «t cherchent
s'il n'est point quelque part une fourmi qui soit prêteuse. En
attendant, ils se nourrissent d'eau pure et de macaroni, ce qui
est cause cju'on s'accorde généralement pour vanter leur so-
briété. Il est du moins permis de penser cjue leur vie qua-
dragésimale est moins le résultat de la vertu c[ue de la néces-
sité. Je demandais un jour à B... pourquoi, lui, un libéral, ne
mettait pas de drapeaux et de lampions à ses fenêtres un soir
de fête nationale, et pourcjuoi il n'y avait guère d'autres édifices
décorés que les édifices publics : et j'ajoutais qu'en France il
n'en était pas ainsi. Il me répondit que c'était par économie.
Vous autres, Français, vous ne regardez pas à quelques sous
pour acheter des bougies; mais ici, avec cette dépense, modique
pour vous, un homme du peuple vivra une semaine. Ce raison-
nement était très juste; on ne saurait exphquer autrement qu'une
population si amoureuse des démonstrations extérieures se con-
tente, en signe de réjouissance, de pousser des vivats. Économie
aussi bien que sobriété sont des qualités dont il ne faudrait pas
trop louer les Italiens, jusqu'à ce qu'ils aient été mis à même
de succomber à la tentation. La vérité est qu'ils aiment mieux,
se serrer le ventre que de travailler ; la majorité vit ici d'écono-
mie et non de travail ; et ce genre d'économie ne résulte pas d'un
noble sentiment de prévoyance , mais du désir de dépenser le
moins possible pour se reposer le plus possible.
[A suivre.) Georges Laine.
Le Directew^-Gérant : Edmond Demolins.
TYPOGRAPHIE FIlOIIX-DIDOr Eï C''". — MESNIL (EURE).
LE MOUVEMENT SOCIAL
L'ACTION SOCIALE.
Série de Conférences.
Notre action ne doit pas s'exercer
seulement par la lievue et par la Biblio-
thèque sociale, mais encore par la pa-
ole publique. Il est intéressant de si-
;naler, à ce point de vue, toute une série
le conférences que Ton vient de deman-
ler, dans diverses régions, à des colla-
lorateurs de la Science sociale.
1" Le 13 février. — Conférence de
il. Pu. GiiAMi'AULT, au « Cercle d'études
sociales », à Orléans : La Méthode et les
Xésultats de la Science sociale.
2" Le 19 février. — Conférence de
M. Paul Bureau, « au Cercle du Luxem-
bourg », à Paris : La Vie à Chicago ; Sou-
')enirs d'un récent voyage.
3' Le 8 mars, — Conférence de
tf. Lkox Polnsard, à Berne : La Géogra-
)hie et la Science sociale.
¥ Le 9 mars. — Conférence de M. Cii.
•E Calan, au « Cercle du Luxembourg »,
Paris : La Question irlandaise.
W Le 10 mars. — Conférence de
I. Paul de Bousiers, à Angoulême :
.es Institutions de bien public aux Ëtats-
•nis.
6" Le 16 mars. — Conférence pu-
lique de M. Edmond Demoltns, à Ge-
ève : L'Évolution sociale actuelle et la
kessité de s'y adapte?'.
1° Le 17 mars. — Conférence de
. Edmond Demolins, à Genève : L'État
luel de la Science sociale.
8" Le 26 mars. — Conférence de
. Paul de Bousiers, à Confolens : La
Vie et l'administration d'une petite ville
dans l'Ouest Américain.
9" Le 2 avril. — Conférence de
M. liouERT Pinot, au « Cercle d'études
sociales » , à Orléans : Ix rôle social de
la Religion.
10" Le i avril. — Conférence de
M. Edmond Demolins, au « Séminaire
Saint-Sulpice », à Paris : Quel est, pour le
clergé, le devoir présent?
Enfin, nous pouvons annoncer que
M. Edmond Demolins vient d'accepter
d'aller faire, au Summer Meeting d'E-
dimbourg, une nouvelle série de dix
conférences, du 20 au 31 août.
Il est intéressant de constater que ces
diverses conférences sont absolument
spontanées : elles n'ont été organisées,
ni par la Bévue , ni par un comité.
On a fait directement et librement appel,
de différents cùtés , aux collaborateurs
de la Science sociale, parce qu'ils sont
connus comme les représentants d'une
science dont tout le monde sentie besoin ;
et il sont personnellement répondu à cet
appel, parce qu'ils ont conscience d'a-
voir àdirequelque chose qui doitêtredit.
Il est ainsi manifeste que ce n'est pas
nous qui portons la science, mais que
c est la science qui nous porte, par la
force irrésistible, et aujourd'hui recon-
nue, qui est en elle.
La Bédagtion.
Par suite de l'abondance des matières,
nous devons renvoyer à la prochaine
livraison la suite de notre Enquête sociale
et plusieurs aulres articles.
5
50
LE MOUVEMENT SOCIAL.
LA LIBERTÉ HUMAINE ET LA SCIENCE
SOCIALE.
Les conclusions de la Science sociale
ne conlredisent-elles pas, dans une cer-
taine mesure, la doctrine de la liberté
humaine?
Pour répondre à cette question qui
nous est fréquemment posée, il y a lieu de
distinguer tout d'abord deux sortes de
liberté : la liberté morale, et ce que j'ap-
pellerai la liberté sociale.
I.
La première est celle qui, « mettant
l'homme, comme dit l'Ecriture, dans la
main de son conseil, » le rend capable
de choisir entre le bien et le mal moral,
et lui laisse la possibilité du mérite et
du démérite.
Rappelons d'abord que, si tous les
hommes naissent libres au point vue
moral, leur liberté est cependant in-
fluencée, et à des degrés très divers,
par des prédispositions natives. On dit
à chaque instant que tel homme est na-
turellement bon, que tel autre est venu
au monde avec de mauvais instincts. Le
second aura, de ce chef, des luttes hé-
roïques à soutenir pour pratiquer cer-
taines vertus qui coûtent fort peu au
premier. Parfois même, dans certains
cas morbides ou héréditaires, la respon-
sabilité sera notablement atténuée ou
complètement supprimée.
Cette inégalité des passions originelles
affecte l'homme en dehors de tout con-
tact avec ses semblables; elle relève
donc de la morale individuelle ; si nous
en avons dit un mot, c'est qu'elle pré-
sente avec certains côtés de la mf»rale
sociale des analogies étroites, et qu'elle
nous prépare à aborder notre sujet.
Comme les prédisposition individuel-
les, en effet, certains milieux, certains
états de civilisation sont favorables à
l'éclosion d'une vertu ou d'un vice, ou
s'opposent au contraire à cette éclosion.
Maté par un dur labeur, l'ouvrier agri-
cole est plutôt porté à la continence ; le
milieu des grandes villes favorise au
contraire l'immoralité. La pratique de
l'art pastoral incline l'homme à l'honnê-
teté; celle du commerce, à l'habileté et
à la ruse. Dans telle société, on est en-
clin à désirer le petit nombre des enfants;
dans telle autre, on est heureux d'en
avoir beaucoup. — Certains milieux,
certaines races, constituent donc un ex-
cellent terrain de culture pour telle
vertu ou pour tel vice; la chose est trop
connue pour qu'il soit besoin d'y in-
sister.
Et cependant l'humanité a admis de
tout temps que ces incitations bonnes ou
mauvaises du milieu laissent, comme les
passions originelles, subsister le libre
arbitre ; et c'est précisément parce
qu'elle croit à la victoire violente de la
volonté sur ces influences néfastes ei
tyrannisantes, qu'elle admire la chastet(
dans la petite ouvrière des faubourgs
et l'héroïsme du soldat tenant bon sou
la mitraille, quand tout a fui autour d'
lui.
Quelle est l'attitude de la Science so
ciale en face du libre arbitre? Prétend
elle modiiier, sur ce point, la croyance d
tous les temps et de tous les peuples ? Ë
aucune façon! Elle vient simplemer
l'éclairer, en montrant d'une façon pli
précise quelles sont, dans leur nature»
dans leurs causes, les propensions a
bien ou au mal, particulières à chaqi;
société.
Jusquici l'on n'a pas su, ou l'on a tj
confusément, comment les qualités
les défauts propres à un peuple ou
une région, y naissent et s'y dévelcj]
peut. La Science sociale étudie ces pr<
duits spontanés des milieux sociau:!
elle en trouve la cause, elle en mont
LK MOUVEMENT SOCIAL.
31
les conséquences, elle dégage les lois de
leur évolution.
Mais, ni de près ni de loin, elle ne
"crée ces lois. Ici comme ailleurs, elle
enregistre, elle constate, clic n'invente
pas. Ici comme ailleurs, remplarant des
observations instinctives et des remar-
(jues sans précision par l'analyse métho-
dique et raisonnée, elle met la science
où il n'y avait que des connaissances ;
c'est beaucoup assurément, mais c'est
tout.
Seulement, en étudiant les faits de
plus près, elle arrive, comme on pou-
vait s'y attendre, à leur trouver une
physionomie non seulement plus nette,
mais encore un peu différente. D'une
façon générale, elle découvre que l'évo-
lution morale des peuples est plus inti-
mement liée à leur évolution matérielle
qu'on ne le croit communément. Elle
constate en particulier que ce sont, assez
souvent, des causes tirées du lieu ou du
travail qui inclinent une race entière à
violer tel ou tel point de la loi naturelle.
Le moraliste ne savait trop jusqu'ici
î quoi rattacher les penchants au bien
iu au mal de telle ou telle race humaine :
a conception exacte à laquelle nous le
conduisons change ses habitudes de
âtonnements et d'explications indécises;
l s'en effraie, et nous accuse de dimi-
luer, plus que de raison, la liberté hu-
aaine.
Mais, lui répondrons-nous, veuillez
3ut d'abord vous souvenir que nous ne
Dmmes pas les premiers à saisir des re-
liions étroites, par exemple, entre la
écessité de manger tous les jours, et la
dation de la loi morale. De longs siè-
es avant Musset (i), on savait que la
luvreté est une des grandes causes de
prostitution. Et la « sagesse des na-
)ns » a, de tout temps, accusé la faim
l)Oans Rolla .- « Pauvreté! pauvreté! c'est toi la
ilii«irtisane! • et la suite.
défaire sortoir du bois les loups à deux
pieds!
Et puis, si notre photographie des
sociétés vous déplaît, n'en accusez ni
nos plaques sensibles, ni nos objectifs;
les uns et les autres sont, croyez-le bien,
d'une véracité scrupuleuse. N'en accu-
sez que votre liabitude d'étudier la na-
ture sur des dessins crayonnés de chic.
L'analyse chimique rend exactement
tout ce qu'on lui a confié, sans en re-
trancher, sans y ajouter un atome; de
même, l'analyse sociale. Comme la chi-
mie, nous ne créons rien ; comme elle,
nous éclairons tout. Ne venez donc pas
nous demander ce que nous faisons de
la loi morale; nous n'en faisons rien :
nous constatons uniquement ce que Vhu-
manité en fait; la différence est grande,
et vaut qu'on s'y arrête.
Si donc la science vous montre que,
dans certains cas, la montagne et le dé-
sert forment, par une pression formi-
dable, les gens au pillage, n'accusez pas
la science, accusez la montagne et le
désert; ou, plutôt, la déchéance origi-
nelle qui a pesé si lourdement sur l'hu-
manité en l'asservissant aux nécessités
matérielles (1)!
A côté des vertus morales proprement
dites, se placent, pour la société comme
pour les individus, certaines quahtés
tenant de moins près à l'idée du bien
ou du mal, ou relevant uniquement de
l'ordre intellectuel. On dit, par exemple,
que tel peuple est pacifique, que tel
autre est guerrier et batailleur. Le
père Hue a montré le caractère droit
mais indolent du Mongol; M. de Bou-
siers a mis en pleine lumière le besoin
d'activité et l'esprit d'initiative qui dis-
tinguent le Yankee. Dès l'antiquité , l'A-
li) Cet asservissement n'est-il pas d'ailleurs net-
tement formulé, dans les premières pages de la
Bible? La coudamnalion divine ne dit-elle pas, en
])ropres termes ; « fu mangeras ton pain à la sueur
de ton front •?
52
LE MOUVEMENT SOCIAL.
thénien passait pour intelligent et affiné,
le Béotien pour obtus et lourd. Ici,
comme tout à l'heure, la Science sociale
analyse, coordonne et explique, mais
n'invente pas.
Ne l'oublions pas d'ailleurs, après
comme avant les constatations de la
science, un cultivateur appartenant à
un milieu paisible peut être, pris en
particulier, un véritable héros; tel Yan-
kee peut manquer d'initiative ; tel Béo-
tien peut être un esprit ouvert , cultivé
et brillant. A côté des lois sociales, l'ob-
servation bien conduite ne manque pas
de faire la part, de reconnaître le véri-
table rôle des qualités natives ou indi-
viduelles.
l^Ue nous conduit en même temps à
bien voir ce qu'il y a de surnaturel dans
les vertus chrétiennes. La connaissance
scientifique du milieu naturel met ces
vertus en relief : par des comparaisons
bien instituées, elle nous fait apprécier
combien elles tranchent sur ce milieu ;
elle en dégage la véritable portée, elle en
donne, pourainsi dire, la mesure exacte.
II.
A côté de la liberté morale, il y a
lieu d'étudier, avons-nous dit, ce que l'on
peut appeler la liberté sociale. Nous en-
tendons parla celle qui rendrait lesgrou-
pements humains maîtres de leur évo-
lution et de leurs destinées.
Nous nous poserons ici deux ques-
tions :
Les différents organismes sociaux peu-
vent-ils , au gré de leur caprice, déter-
miner dans leur sein tel ou tel phéno-
mène social?
Une fois ce phénomène produit, les
organismes sociaux ont-ils la faculté
d'échapper à ses conséquences?
Nous demandons au lecteur la per-
mission de répondre d'abord à la se-
conde de ces questions.
Nous déclarons sans hésiter que les
groupements humains ne peuvent pas
échapper aux conséquences des phéno-
mènes sociaux posés dans leur sein.
L'ordre et la règle suivant lesquels se
développent les conséquences de ces
phénomènes sont invariables; en d'au-
tres termes, les sociétés n'échappent
pas plus que les individus à la respon-
sabilité et aux suites de leurs actes.
La vie « de nopces et festins » fatigue
la santé et appauvrit la bourse ; pas de
joyeux viveur qui puisse échappera cette
constatation navrante du lendemain :
qu'il le veuille ou non , il est soumis là
à une conséquence nécessaire, à une
loi de la morale individuelle. De même,
si, dans un milieu aisé et oîi les moyens
de richesse sont limités, le partage
égal des patrimoines s'introduit,, il
faudra, bon gré, mal gré, que l'esprit
d'épargne se développe et que le nom-
bre des enfants se restreigne. Si vous
centralisez à outrance une administra-
tion, vous détruirez fatalement l'esprit
d'initiative dans l'ensemble de son per-
sonnel inférieur. Si une race tout en-
tière s'engage dans le Sahara, ce ne sera
pas par fantaisie, mais ce sera par une
conséquence obligée du régime de tra-
vail qu'elle s'organisera en famille ma-
triarcale. Amenez enfin, au dix-septième
siècle, l'émigration anglo-saxonne sur
les rivages occidentaux de l'Atlantique,
et ce sera le plus naturellement da
monde qu'elle vous donnera, au dix->
neuvième la civilisation yankee.
M. Henri de Tourville a parfaitement
montré tout cela dans une page magis-
trale, et nous n'avons pas la préten-
tion de refaire sa démonstration. Nousi
la confirmerons cependant par une re-
marque importante.
Depuis l'époque où écrivait noire |
LK MOUVEMENT SOCIAL.
o3
1
éminent maître (janvier 1880), la Science
a fait (les progrès considérables; chaque
année est venue montrer la valeur de son
point de départ et la solidité de ses prin-
cipes fondamentaux. Or, c^est précisé-
ment sur la constance des lois sociales que
tout l'édifice de la Science repose.
« Soit, me direz-vous; les sociétés
ne sont pas libres d'échapper aux con-
séquences de leurs actes. Mciis il faut
admettre tout au moins qu'elles sont
libres de ne pas poser tel ou tel acte,
et qu'à ce point de vue au moins, elles
sont maîtresses de leur évolution. La
France aurait pu ne pas en arriver au
partage égal , et l'émigration anglo-
saxonne pouvait aborder partout ail-
leurs que dans l'Amérique du Nord! »
Que cette liberté des groupements et
des sociétés à laquelle vous croyez,
existe théoriquement et en puissance, je
vous l'accorde, mon cher lecteur; mais
(\Vie , étant donné l' état actuel des connais-
sances humaines, elle existe pleinement
dans le domaine des faits, je le nie ; tout
au plus vous accorderai-je qu'on l'y
trouve en germe et dans un état rudi-
mentaire.
C'est qu'en réalité chaque société est
amenée à l'évolution d'aujourd'hui par
l'évolution d'hier; ses grands hommes
eux-mêmes obéissent inconsciemment à
leur milieu : au point de vue adminis-
tratif, par exemple, Napoléon n'a fait
que marquer une étape en avant dans
un mouvement centralisateur commencé
depuis des siècles, et déjà marqué dans
l'histoire par les noms de Philippe le
Bel, de Louis XI, de François I", de Ri-
chelieu et de Louis XIV.
Pour qu'un cavalier choisisse libre-
ment sa route à un moment donné, il
ne suffit pas qu'il arrive à un carrefour,
il faut encore qu'il se rende compte de
l'existence de ce carrefour. S'il chemine
la nuit par des ténèbres épaisses, il ira
droit devant lui, sous l'impulsion de son
cheval, et sans même soupçonner qu'il
aurait pu bifurquer à droite ou à gau-
che. De môme, les sociétés n'ont jamais
véritablement choisi leur voie, parce
f|u'elles n'ont jamais véritablement su
qu'elles pouvaient la choisir.
Objecterez-vous que dans le cas de
l'émigration anglo-saxonne, par exem-
ple, chaque famille prise en particulier
était libre de ne pas émigrer ou d'émi-
grer partout ailleurs qu'aux Etats-Unis?
Je l'admets sans peine; mais cette liberté
qui existait pour tel ou tel élément isolé
de la race prise dans son ensemble;
arrivée à un certain degré de son évo-
lution, la race ne pouvait pas ne pas
essaimer et ne pas diriger ses essaims
vers les lieux les mieux appropriés à
leurs besoins.
Avant la découverte de la physique
et de la mécanique, l'homme était dans
une large mesure l'esclave des forces
naturelles; maintenant il en est le roi.
Nous pouvons dire, avec non moins de
vérité , que les sociétés humaines ont
été le jouet des forces sociales, aussi
longtemps qu'elles ont ignoré les lois
sociales. Maintenant elles domineront,
si elles le veulent, ce qui les a dominées
depuis le commencement du monde;
maintenant elles vont, dans une large
mesure, être maîtresses de leurs desti-
nées!
Nous avons montré, dans notre pre-
mière partie, que la Science ne restreint
pas la liberté morale, et que son rôle se
borne à éclairer le moraliste; nous in-
diquons ici comment elle apporte au
monde la liberté sociale, comment elle
réalise une fois de plus limmortelle
parole du Christ : « Toute vérité connue
est un affranchissement : Veritas libe-
rabit vos ! »
Ph. CUAMI'AULT.
LE MOUVEMENT SOCIAL.
LA PRESSE CONTEMPORAINE.
A l'occasion du discours de réception
de M. Ferdinand Brunetière.
Toute la presse quotidienne a déjà
commenté, et généralement sur un ton
aigre-doux, le discours de réception de
M. Brunetière à l'Académie française.
M. Brunetière est un critique, un litté-
rateur. C'est d'ailleurs un critique et un
littérateur émérite, un self-made mandes
cultures intellectuelles. Il a su appliquer,
mieux que beaucoup d'autres, le strug-
(jle for life aux choses de l'esprit, et la
réussite finale a couronné ses efforts.
Battu à l'École normale, il s'est dit bra-
vement : « Puisqu'on ne veut pas de moi
comme élève, j'y rentrerai comme pro-
fesseur », et il a fait comme il a dit. En-
fin, luttant et bataillant de droite et de
gauche, critiquant vertement, frappant
comme un sourd, il a eu le talent de ne
pas succomber sous les rancunes de ses
victimes et de se hisser successivement
à la Sorbonne, à la Revue des Deux-
Mondes, à l'Académie. Une telle carrière
réclamait de la poigne, de l'entrain, de
la verve, de l'aplomb. M. Brunetière a
eu tout cela. Fils du Midi, comme Thiers,
comme Guizot, comme Daudet et tant
d'autres, il est un des nombreux Romains
qui, suivant l'expression du dernier, ont
reconquis la Gaule.
Critique avant tout, le récipiendaire,
(jui avait à faire l'éloge d'un journaliste,
M.John Lemoinne,en a profité pour tra-
duire la presse devant le tribunal de la
littérature et lui demander compte de
ses écarts.
C'est que la décadence est grande de-
puis les beaux jours de la Restauration
et de 1830. Le temps n'est plus où les
Chateaubriand donnaient le ton; où de
Bonald et de Maistre écrivaient dans le
Comervateur, où les Débats, le Globe, le
National servaient à des lecteurs choisis
desétudessubstantielles outoutau moins
bien travaillées. Alors on étudiait les
questions avant d'en parler. L'article
paraissait plus tard; il était plus long, et
on le lisait quand même. Le journaliste
était un être plus noble, quasi sacerdotal.
Chaque journal était un drapeau, ou plus
exactement une citadelle, où chaque
parti, retranché derriéred'inexpugnables
principes philosophiques , défendait
brillamment sa conception de la liberté,
de l'égalité, de la royauté, de la légiti-
mité. Le roman-feuilleton, avec ses ali-
néas menus et essoufflés, ne déshonorait
pas un « rez-de-chaussée » où des criti-
ques tantôt spirituels, tantôt profonds,
régnaient en absolus locataires. Aujour-
d'hui, tout cela est changé. Quelques
feuilles surnagent, — adorateurs zélés,
mais en petit nombre, comme le dit
M. Brunetière, — qui essayent de con-
server malgré tout ces qualités solide-
ment littéraires du bon vieux temps;
mais aussi les acheteurs s'empressent de
les fuir. L'article court, alerte, criblé de
néologismes, de métaphores incohé-
rentes, souvent de gros mots, roulant
invariablement sur le fait du jour, les
cancans, les potins, les interviews vrais
ou faux, et surtout les nouvelles, données
sans appréciation et dans un style
quelconque : voilà ce qui plaît au public.
Regrettable ou non, le fait existe. La
presse a évolué, et M. Brunetière lui-
même, malgré ses reproches et son
exemple, ne saurait nous ramener à cet
ancien régime qui lui est si cher. Quant
à la Science sociale, son rôle, là comme
en tout, est d'étudier les phénomènes
d'un œil impartial, et d'essayer d'en dé-
gager les causes.
L'évolution de la presse et sa dégéné-j
rescence littéraire nous semblent avoir |
deux raisons :
La première est un certain développe-
ment du bien-être général, qui, en aug-
LE MOUVEMENT SOCIAL.
mentant dans les classes moyennes et
ouvrières le nombre des gens en mi'sure
de se payer le journal, a forcé celui-ci ù
adapter son mode de rédaction aux ten-
dances et aux besoins de sa nouvelle
clientèle.
Il est bien constant, en efl'et. qu'au
commencement du siècle les lecteurs de
journaux étaient infiniment moins nom-
breux qu'aujourd'hui. Le journal était
un article de luxe; l'abonnement en
coûtait fort cher. L'industrie et le com-
merce, non encore bouleversés et déve-
loppés par la vapeur, ne permettaient
pas aux directeurs de faire payer aux
annonces unebonne partie de leurs frais.
La clientèle du journal était donc sur-
tout une clientèle riche, instruite, et on
la servait de son plat.
En d'autres termes, la division du tra-
vail, qui commençait à peine à trouver
place dans l'industrie, ne régnait pas en-
core dans la presse, ou n'y régnait qu'ex-
ceptionnellement. La bifurcation, à vrai
dire, n'avait pas encore eu lieu entre le
jowr/m/ et la re^Mg, Le journal cumulait les
deux fonctions. Le fait et l'idée y fai-
saient bon ménage. L'idée même empié-
tait singulièrement sur le fait, et s'en
servait surtout comme d'un levier pour
soulever l'opinion. L'article de! M. X. qui
devait paraître tel jour, était impatiem-
ment attendu par le lecteur, gourmet de
belle prose, qui, chez lui, au coin de son
feu, en savourait une à une les périodes
délicatement apprêtées.
La seconde cause n'est autre que la
découverte de la télégraphie électri-
que, laquelle, en rendant incompara-
blement plus facile et plus prompte
a diffusion des nouvelles de toute
ville et de tout pays, a développé, en
"aison directe de cette facilité et de
;ette promptitude, la curiosité ainsi que
'exigence du public. Les chemins de fer
1^ sont aussi pour quelque chose. Ils ont
•ontribué à élargir autour de la capitale
la clientèle des journaux parisiens, et à
favoriser, soit les correspondances par
voie postale, soit les échanges de jour-
naux. La conséquence en est que telle
petite nouvelle, qui jadis n'aurait été
connue qu'au bout de plusieurs semaines
ou de plusieurs mois, et qui alors aurait
paru pas trop défraîchie, est accueillie
avec transport par les feuilles actuelles,
pour cette unique raison qu'elle date de
la veille ou du matin.
De là ces nombreux journaux d'in-
formation où l'article de fond ne fait
plus que figure d'ornement. Très sou-
vent d'ailleurs on ne le lit pas. Il n'est
là que pour une catégorie restreinte de
lecteurs. Relégué dans un coin parcimo-
nieusement mesuré, il n'est plus, pour
ainsi dire, queVorgane-ténioin d'un régi-
me qui a eu sa gloire, mais qui ne con-
vient plus à notre génération avide de
faits et désabusée de principes.
M. Brunetière avait donc parfaitement
raison dans ses critiques; mais toute la
corporation des journalistes, réunie en
corps, pourrait lui répondre qu'elle ne
pouvait pas faire autrement que d'évo-
luer comme elle l'a fait depuis soixante
ans.
Si l'éminent critique avait eu à pro-
noncer l'éloge d'un journaliste anglais,
et surtout américain, sa critique aurait
trouvé une plus ample matière. Le jour-
nal-annonce, avec ses petits carrés bon-
dés de réclames, et débordant partout,
sur la première page non moins que
sur la quatrième; ces colonnes de faits
empilés, entassés les uns sur les autres;
la préoccupation visible qu'ont les ré-
dacteurs de fournira leurs lecteurs le
plus de choses possible, afin que ceux-
ci, suivant leurs goûts ou leur position
sociale, puissent y trouver leur profit;
ce gigantesque étalage de nouvelles,
avec énumérations de noms propres et
de détails précis, tout cela doit sembler
fort peu littéraire à un abonnédes Df'ôa^s.
56
LE MOUVEMENT SOCIAL.
(juant aux feuilles américaines, leurs
violentes diatribes en temps d'élections,
leurs médisances et leurs calomnies fu-
rieuses à l'adresse des candidats, qui
t'ont que le plus honnête homme du
monde ne peut plusse présenter devant
les électeurs sans s'entendre accuser
d'avoir assassiné père et mère, feraient
gémir à bon droit ceux de nos journa-
listes, — et ils sont nombreux, — qui
gardent encore le souci de la dignité
professionnelle et ne font appel au vo-
cabulaire de la halle que dans les cas
exceptionnels.
Eh bien, c'est pourtant celte Améri-
que, c'est cette Angleterre qui offrent
au monde de la littérature les plus ex-
quis modèles de Revues artistiques et
littéraires, magnifiquement imprimées,
richement illustrées, et rédig'ies avec la
plus irréprochable science ou le plus
agréable humour. La division du travail,
la bifurcation entre le journal et la
revue, dont nous parlions plus haut, est
plus avancée là-bas que chez nous ; la
séparation entre le journaliste et le pu-
bliciste est plus franchement accentuée,
et chaque genre suit plus librement sa
voie. Le journaliste n'a pas plus de pré-
tention à la littérature que n'en a un
entrepreneur de fonderie ou de bouche-
rie. Son journal est une affaire, une
agence d'informations, une collection
quotidienne des renseignements les plus
variés. Ni lui ni ses lecteurs n'en deman-
dent davantage. On peut approuver, on
peut blâmer cette tendance : ce qui est
certain, c'est que journalistes et lecteurs
français, malgré quelques résistances,
s'en rapprochent de plus en plus.
G. d'Azambuja.
CORRESPONDANCE.
Si nous en jugeons d'après les nom-
breuses lettres d'approbation qui nous
arrivent de la France et de l'Etranger,
la dernière livraison de la Science sociale
a eu un grand succès, dans des milieux
très ditférents.
Nous reproduisons une de ces lettres,
parce qu'elle soulève une question in-
téressante.
Angoiilcme. le l"' mars i89i.
A M. Edmond Demolins.
Mon cher ami,
Le dernier numéro de la Science .So-
cm/e est bien remarquable : c'est, je crois^
un excellent instrument de propagande,
et je vous serais obligé de m'en faire
adresser deux ou trois exemplaires.
En attendant le Manuel de Science
sociale si désiré, la notice de M. de.
Rousiers, écrite pour les Américains de
bonne volonté, sera non moins utile au)
esprits ouverts qui, ne suivant pas votre
publication , en sont encore aux vulga-
risations de Le Play et croient que « la
Constitution essentielle de riiumanité »
est votre dernier mot. Mais ce n'est
point par là que le public sera amorcé ; il
lira « V Ecole de la Science sociale » après,
c'est-à-dire quand il aura vu, par « le
Devoir présent » et par « les Nouvelles
tendances dans V Eglise », combien vos
travaux sont vivants et saisissants.
Votre démonstration de l'insuffisance
de la morale toute seule à transformer
une société malade, et de l'inefTicacité
du bon grain tombant sur un terrain
mal préparé , est classique parmi vos
amis : mais il était temps de la faire ar-
river jusqu'au grand public; pour }
parvenir utilement, une occasion favo-
rable s'est présentée et vous l'avez sai-
sie.
Le commentaire du discours trop peil
remarqué de M^"" Ireland , complète c'|
merveille votre démonstration : il nou'
LE MOUVEMENT SOCIAL.
57
transporte m médias res, au sein inènic
(le rKglisc.
II nous est arrivé à tous, nous entre-
tenant avec les adeptes de Ja stérile
école positiviste, d'entendre des hom-
mes distingués exprimer leur chagrin
de voir s'éterniser l'étonnant malen-
tendu qui existe dans ce siècle entre
l'Eglise et la science : c'est là le côté
élevé de la grande querelle entre l'E-
glise et le siècle; M. Bureau l'a volon-
tairement laissé de côté, et il a bien fait,
car, à examiner ce point culminant du
débat, on risque de s'égarer dans la ré-
gion trop impalpable des principes purs.
Mieux vaut regarder en face la réalité
sociale , ou , si l'on préfère, la vie de
tous les jours, l'état des hommes vis-à-
vis les uns des autres dans une même
société, suivant qu'ils sont ou ne sont
pas croyants. Or cette vie n'est plus
viable; cet état n'est plus tolérable. Et
on comprend bien qu'un prêtre éminent
ait crié : « C'est assez! »
Je me souviens du tableau si doulou-
reux présenté par Taine, dans un de
ses derniers fragments des Origines de
la France contemporaine publiés par
la Revue des Deux-Mondes : le prêtre,
le curé de nos campagnes, isolé, oublié,
comme une sentinelle montant la garde
là où autrefois passait le chemin, et d'où
maintenant s'est éloignée toute route con-
nue deshommes. Est-ce que cette faction
inutile et humiliée peut durer toujours?
A vrai dire, c'est bien d'Amérique que
devait venir la solution, ou plutôt
l'exemple, car l'évêque de Saint-Paul
n'est pas un théoricien, mais, comme tout
bon citoyen de là-bas, un praticien des
choses utiles. Se mêler au siècle , vivre
de sa vie; sortir de l'église, non pour
susciter des querelles sur le terrain po-
litique, religieux ou même social {du
moins au point de vue théorique), mais
ipour agir en citoyen, c'est ce que fait
avec succès le prêtre d'Amérique.
Faut-il s'étonner que nos prêtres n'en
fassent pas autant? — Comment s'y
prendraient-ils pour tenter une initia-
tive, même pour émettre un avis sui'
la création d'un tramway, ou l'organi-
sation d'une école, alors que, chez nous,
rien ne se fait que par l'initiative de
l'ad-mi-nis-tra-tion, en elle, et par elle?
Ici encore, il ne suffit pas de recueillir
les bonnes paroles venues « de l'autre
côté de l'eau », et de préconiser les
bons exemples qui s'y révèlent : encore
faut-il que le terrain soit préparé pour
faire lever la semence.
Je me suis demandé ce que pourraient
bien faire nos curés de campagne pour
sortir de l'isolement et se mêler à la vie
de ceux qui les entourent? En vérité, la
réponse est bien simple en principe; il
n'y en a qu'une, et elle se formule
toute seule. Il faudrait que le curé vécût,
comme le cultivateur, du produit de la
terre.
Dans cette Charente, si éprouvée par
la perte de la vigne et par l'inaptitude
du vigneron à la culture et à l'élevage,
il est clair qu'un curé adonné aux es-
sais pratiques de la reconstitution de
la vigne et de la réorganisation de la
culture, rendrait des services de pre-
mier ordre et se créerait un rôle hors
de pair.
Quand la séparation de l'Église et de
l'Etat, qui est inévitable et qui sera
d'ailleurs la libération du clergé fran-
çais , nous obligera à pourvoir à la
subsistance de nos curés, je voudrais bien
qu'au lieu de monter un budget d'oeuvre
substitué au budget officiel disparu ,
nous pussions nous mettre d'accord
avec les évêques, pour doter les curés
d'un domaine à exploiter à leurs périls
et risques : quel bon moyen de leur
donner du goût pour les travaux qu'ils
voient faire chaque jour sous leurs
yeux, et auxquels ils demeurent présen-
tement si étrangers!
G
58
LE MOUVEMENT SOCIAL.
On verrait sans doute disparaître des
statuts diocésains cet article étrange, aux
termes duquel nos évoques interdisent
aux curés d'acquérir des immeubles
dans les paroisses où ils exercent leur
ministère. Je sais bien que le motif qui
a provoqué cette extraordinaire me-
sure , réside dans cette pensée qu'un
curé doit être susceptible de déplacement
adnutum .'mais, outre que cette amovi-
bilité n'est nullement conforme au droit
ecclésiastique, il est certain que « le
malheur des temps » en est la seule ex-
cuse. Le jour où le prêtre sera indépen-
dant, comme son évêque lui-même, du
pouvoir civil , les difficultés administra-
tives n'exigeront plus ces déplacements
multipliés, avec ou sans avancement,
que rompent brusquement les liens par-
fois établis entre le pasteur et ses ouail-
les. Puis, le jour où mon curé aurait
planté de la vigne, créé des prairies et
amendé les terres à lui confiées, soyez
sûr qu'il ne se soucierait pas deles quitter;
soyez sûr aussi qu'il s'arrangerait pour
vivre en bons rapports avec ses voisins,
sachant que, pour « tenir » dans les cam-
pagnes, il est indispensable de s'y faire
aimer : quand on y vient, ou quand
on y réside en passant, on redoute
moins de soulever des hostilités ; mais
quand on sait qu'on y doit rester, on
fait en sorte de se créer des sympathies.
Le paysan aime bien ceux qu'il aime, et,
quand il donne sa confiance, il la donne
entière; tout le monde sait aussi qu'il
trouve le moyen d'y rendre la vie im-
possible à ceux qu'il a pris en aversion.
J'ajoute que ses aversions m'ont sou-
vent paru justifiées.
N'ayons donc pas peur de la marche
du siècle^ et ne croyons pas tout perdu
parce que le Concordat de Pie VII aura
insuffisamment replâtré le Concordat de
LéonX. Certes, on comprend à merveille
que l'Église ne prenne pas l'initiative de
rompre la paix promise, surtout en l'ab-
sence de la liberté d'association. Mais,
puisque « le siècle » veut la liberté, il
l'imposera partout; il faut se préparer
à s'en servir virilement.
Vous pensez bien, mon cher ami, que
je n'avais pas l'intention de vous en
écrire si long. Mais vous n'êtes pas
obligé de me lire, et, pour moi, j'ai passé
un bon moment à causer avec vous.
Je vous envoie de cœur toutes mes
amitiés.
Votre dévoué,
Daniel Touzaud.
LA DIFFUSION DES IDÉES
PARTICULARISTES.
Un discours de M. Jules Roche.
Il importe beaucoup de relever les
faits publics qui manifestent, en France,
le ferment des idées particularistes jus- j,
que dans les milieux qui semblent, par*
nature, le plus rebelles à son action.
C'est à ce titre que déjà nous avons en-
registré le discours d'un membre émi-
nent de l'Université, M. Lavisse (l). Au-
jourd'hui nous avons à reproduire, au
même titre, le très expressif et remar-
quable passage que voici, d'un discours
prononcé à la Chambre des Députés, le
19 février dernier, par M. Jules Roche,
ancien Ministre du Commerce :
M. Jules Roche ... U s'agit de sa-
voir quel doit être et quel peut être le
rôle de l'État non seulement en matière
économique, mais dans tout le domaine
de l'action publique. Car la doctrine que
l'on vous a exposée à l'occasion du
(1) Livraison d'octobre, 1893.
LE MOUVEMENT SOCIAL.
oî>
droit de douane qui est en discussion
n'eset rien moins qu'une doctrine géné-
rale tendant à détruire jusque dans ses
principes essentiels l'organisation so-
ciale actuelle, pour lui en substituer une
autre. {Très bien! très bien!)
Ce qu'ont successivement développé à
celte tribune mon honorable ami .M. Jau-
rès, avec tout l'éclat de son talent, de
son savoir et de sa rare culture intellec-
tuelle, et après lui M. Jules Guesde, c'est
cette conception qu'ils nous présentent
comme nouvelle alors qu'elle est aussi
vieille que les erreurs dans ce monde
{Très bien! très bien!), et qui consiste,
après avoir recherché les causes du mal,
à en accuser la société, qui consiste à
dire que l'État peut et doit procurer le
bonheur, créer la richesse, modifier dans
sa constitution essentielle la société hu-
maine considérée comme une sorte de
substance plastique que l'art et la vo-
lonté des hommes peuvent façonner à
leur gré; tandis que la société est au
contraire un corps vivant, organique, qui
se développe à travers les siècles parle
travail et par la liberté, suivant des lois
naturelles qu'il n'appartient à personne,
sous peine des plus graves périls, sur-
tout s'il est législateur, de méconnaître
un seul instant. {Applaudissements.)
Enfin, nous avons entendu émettre
celte affirmation que la société actuelle
est responsable des maux et des souf-
frances des individus, et que par consé-
quent c'est à elle, au Gouvernement, à
l'État, qu'il appartient de créer le bon-
heur individuel...
M. Jaurès propose, lui, l'établisse-
ment du monopole de l'achat des blés
par l'État.
Ce qui est vicieux dans le système, à
[mon avis, c'est celte croyance qu'il est
[possible, — je ne dis même pas légitime
ou équitable, — qu'il est malérielle-
Intient, humainement possible à un pou-
Ivoir quelconque, quelle qu'en soit la
forme politique, dans quelque ordre so-
cial qu'il s'exerce, de fixer efficacement
la valeur d'une marchandise. {Très bien!
très bien!)
Cette conception, que vous apportez
ici comme une nouveauté, elle est vieille
comme les efibrls des hommes, comme
leur course après l'erreur; elle fut leur
première croyance, comme leur pre-
mière croyance a été, dans l'ordre de
l'univers, que c'était le soleil qui se levait
et qui se couchait, que ce n'était pas la
terre qui tournait sur elle-même et au-
tour du soleil; que c'était le mouvement
du soleil qui faisait les saisons, comme
il faisait le jour et la nuit. I.es hommes
ont toujours commencé par l'erreur, en
matière économique, comme dans les
autres ordres de connaissances de l'es-
prit humain.
A l'origine, ils ont pu croire qu'il ap-
partenait au pouvoir législatif de fixer
la valeur des marchandises ; ils ont pour-
suivi cette chimère pendant des siècles.
Ils n'y ont rencontré que déceptions,
douleurs et souffrances.
Je ne prendrai que l'histoire de la
fixation des valeurs dans notre pays. Je
ne remonterai pas aux âges plus anciens,
à cette période de l'histoire qui devrait
cependant vous être chère à vous, mon
cher collègue, à ce quatrième siècle de
notre ère, où l'on a vu, sous les empe-
reurs romains, l'effort le plus considé-
rable qui ait jamais été tenté par aucune
puissance, — et Dieu sait si elle était
puissante! — pour organiser le travail.
{Ti'ès bien! très bien!)
Si bien qu'aujourd'hui, en vérité, je
ne vois pas pourquoi vous prendriez la
peine de travailler des projets de loi
jour et nuit, en les retournant en tous
sens d'une main diurne et nocturne, sui-
vant le mot d'Horace , en remettant
vingt fois votre ouvrage sur le métier.
[Applaudissements.)
Vous n'auriez qu'à prendre les lois de
60
LE MOUVEMENT SOCIAL.
Constantin et le code théodosien; vous
y trouveriez tout au long toutes les com-
binaisons imaginables inventées par l'es-
prit le plus ingénieux pour fixer les
valeurs, régler les phénomènes écono-
miques et organiser le travail.
Mais à quoi donc a abouti le code
théodosien? M. Dejean vous le rappe-
lait l'autre jour; ce code est du qua-
trième siècle et, un siècle après, les
Barbares renversaient l'empire romain.
[Nouveaux applaudissements. )
Eh bien , pour ne pas sortir de chez
nous, de notre propre maison, à laquelle
je ne veux pas ajouter un étage, cette
conception économique est toute l'his-
toire des erreurs de l'ancien régime de-
puis cinq cents ans. Toutes les tentatives
d'organisation économique par la loi,
par la puissance du prince réglant défl-
nitivement et arbitrairement, d'après les
conceptions de son esprit, les phénomè-
nes les plus mobiles qui échappent à
toute main-mise, ont toujours abouti au
même résultat.
Le prince qui le premier semble avoir
eu cette conception est Philippe le Bel;
c'est lui qui a inventé la loi sur le maxi-
mum.
Il a fait faire le recensement des blés,
des céréales, il en a fixé le prix ; il a dé-
cidé que « les blés se vendront à. un prix
déterminé; la meilleure qualité 40 sols
parisis le setier : la meilleure fève, la
meilleure orge , 30 sols parisis ; le meil-
leur son, 10 sols. » Suit toute une série
de mesures répressives et préventives
pour assurer l'exécution de sa volonté
et pour obtenir le résultat cherché, —
c'est toujours le même, — qui était de
venir en aide à ses peuples malheureux,
de mettre fin à la famine qui ravageait
le royaume, d'assurer plus aisément
la subsistance publique.
Mais il s'aperçut bientôt que sa volonté
n'avait pas de pouvoir sur les choses, et,
de même que le roi Canut, ordonnant à
l'Océan de ne pas venirjusqu'à ses pieds,
était couvert par la vague, de même
Philippe le Bel dut reconnaître que sa
volonté échouait contre la puissance des
faits naturels. Aussi, quelques jours
après, repentant, non point la corde au
col, mais reconnaissant qu'il s'était
trompé...
M. Marcel-Habert... il fit de la fausse
monnaie. {Rires.)
M. Jules Roche. Non, il en faisait tous
les jours [Nouveaux rires) ^ ... il ren-
dait une ordonnance par laquelle il
expliquait que le statut et l'ordon-
nance précédents, « dont il avait es-
péré le plus grand allégement et le plus
grand approvisionnement pour son pau-
vre peuple », avaient complètement
échoué, et que, de nouvelles causes sur-
venant, il fallait bien que la volonté des
hommes changeât et les ordonnances
des rois elles-mêmes. Et il rapporta l'or-
donnance qui avait établi le maximum.
Depuis cette époque, de règne en rè-
gne, de siècle en siècle, jusqu'à la Ré-
volution française, étudiez, feuilletez le
recueil des ordonnances de nos rois, les
mémoires et les documents si précieux
du temps, non pas les récits des histo-
riens d'aujourd'hui qui ne sont pas et
ne peuvent être complets, qui ne peu-
vent nous donner une notion exacte de
la vie de notre peuple pendant de si longs
siècles, mais les documents eux-mêmes;
vous y verrez vivre et palpiter jour par
jour ce peuple qui a poursuivi si long-
temps et si vainement l'amélioration de
son sort; vous y verrez ces rois multi-
pliant, toujours dans le même ordre
d'idées, leurs mesures législatives pour
éviter la famine ou la disette et n'abou-
tissant qu'à l'augmenter sans cesse. De
sorte que cette législation de la régie- ^
mentation du blé, il faut lui donner son
vrai nom , c'est l'organisation perma- bij
nente de la famine [Très bien! très bien!
sur divers bancs), de la famine qui ame-l|
LE MOUVEMKNT SOCIAL.
r.i
nait la peste el qui d»3chaînail tous les
fléaux sur ce pays. {Trèa bien! très bien!]
Rien n'est douloureux comme de
suivre dans ces documents authentiques
et toujours vivants de notre histoire
celte lutte de la volonté humaine égarée,
voulant transformer la nature etéchouant
dans cette lutte; rien n'est plus doulou-
reux, pour l'humilité de resi)rit humain
et pour le plus grand malheur des peu-
ples, que de suivre cette vaste et com-
plexe histoire représentée par des cen-
taines de mille de documents législatifs,
formant des volumes énormes de corres-
pondance administrative au dix-septième
siècle, entre les contrôleurs généraux et
leurs intendants dans chaque province.
On les voit discutant sur les moyens
les plus propres à arrêter la famine, à
approvisionner les provinces. On cons-
tate que les mêmes plaintes se repro-
duisaient toujours ; on y répondait par
des efforts qui aboutissaient toujours
aussi à des échecs.
Un jour vint oîi un homme d'un
grand esprit, d'un grand génie, s'éleva
à la conception d'une loi générale dans
l'ordre économique, comncie, un et deux
siècles auparavant, d'autres hommes
découvrirent, dans l'ordre mécanique de
l'univers, les lois du mouvement des
grands corps dans l'espace. Turgot re-
connut une des rares lois économiques
que moi, qui vous ai confessé tout à
l'heure très humblement mon hérésie
économique , j'admets comme une des
lois aujourd'hui établies. Car il y en a,
€n petit nombre, portant sur quelques
phénomènes généraux. La science so-
ciale est en voie de formation , et je ne
suis pas de ceux qui apportent ici des
■démonstrations toutes faites sur tous
les phénomènes; mais je reconnais qu'il
y a un certain nombre de vérités géné-
rales démontrées dans l'ordre économi-
que , non pas proclamées a priori par
tin génie plus puissant que les autres,
mais sortant de l'observation raisonnéc
et constante des phénomènes, reliant Itjs
faits les uns aux autres , à travers les
temps et l'espace; si bien que ces lois
portent avec elles la puissance de leur
démonstration , le critérium de leur vé-
rité. [Très bien! très bien!)
Turgot fit promulguer p.ir le roi cette
admirable ordonnance de 1774, (jui se-
rait à lire tout entière et dont je vous
demande la permission de vous rappeler
un petit nombre de lignes qui me pa-
raissent résumer, avec un éclat et une
simplicité de langage qui constituent la
véritable éloquence , l'expression com-
plète de la vérité et qu'aucune formule
n'a égalées depuis :
c( Sa Majesté a vu avec la plus grande
satisfaction que les plans les plus pro-
pres à rendre la subsistance de ses peu-
ples moins dépendante des vicissitudes
des saisons, se réduisent à observer
l'exacte justice , à maintenir les droits
de la propriété et la liberté légitime de
ses sujets. En conséquence , elle s'est
résolue à rendre au commerce des
grains, dans l'intérieur de son royaume,
la liberté qu'elle regarde comme Tuni-
que moyen de prévenir, autant qu'il est
possible, les inégalités excessives dans
le prix et d'empêcher que rien n'altère
le prix juste et naturel que doivent avoir
les subsistances , suivant la variation
des saisons et l'étendue des besoins...
Ainsi, plus le commerce est libre, animé,
étendu, plus il est promplement, effica-
cement et abondamment pourvu, les
prix sont d'autant plus uniformes, ils
s'éloignent d'autant moins du prix
moyen et habituel sur lequel les salaires
se règlent nécessairement. « Les appro-
visionnements faits par le Gouverne-
ment... » — vous entendez, monsieur
Jaurès? — « ... ne peuvent avoir les
mêmes succès. Son attention, partagée
entre trop d'objets..., » — en 1774!
songez à ce que ce seraitaujourd'hui, —
62
LE MOUVEMENT SOCIAL.
« ... ne peut être aussi active que celle
des négociants , occupés de leur seul
commerce. Il connaît plus tard, il con-
naît moins exactement et les besoins et
les ressources...
« Le Gouvernement ne peut donc se
réserver le transport et la garde des
grains sans compromettre la subsistance
et la tranquillité des peuples; c'est par
le commerce seul, et par le commerce
libre, que l'inégalité des récoltes peut
être corrigée. »
Le résultat de cette noble, généreuse
et patriotique tentative, vous le connais-
sez. Turgot, qui était un ministre sa-
chant jouer son portefeuille quand il
croyait défendre la vérité et le bien pu-
blic, fut renversé non pas par un parle-
ment semblable à celui-ci, mais par la
volonté du prince, dominé par la vo-
lonté de ceux qui l'entouraient. Et le
vieux système reprit, ainsi que l'hono-
rable M. Léon Say le rappelait tout à
l'heure dans un langage si spirituel et
si précis. Il dura jusqu'à la Révolution,
entraînant avec lui , comme il l'avait
fait auparavant, disette, famine, misère
des artisans et des agriculteurs du
royaume entier.
Dès les premiers jours de la Révolu-
tion la question se présenta de nouveau ;
la famine battait aux portes de l'Assem-
blée et on dut chercher les moyens d'y
remédier.
Les préjugés n'étaient pas morts. Il
ne suffît pas de proclamer les droits de
l'homme ni de donner au peuple la sou-
veraine maîtrise de ses destinées, pour
qu'il n'y ait plus d'erreurs commises ,
et le peuple de Paris en était resté à ses
anciens préjugés. Quelques-uns de ceux
qu'on appelait alors, — c'est une espèce
disparue, - — les meneurs, se mirent à sa
tête et répandirent l'idée qu'il fallait en
revenir au maximum, établir un prix
légal de la valeur des subsistances et en
particulier du blé, — car toujours le
problème est là, — fixer légalement la
valeur des objets afin de remédier au
fléau qui désolait le pays.
Ah! il faudrait relire cette discussion
tout entière. Vous y verriez aux prises
l'esprit d'erreur et d'ignorance; les pas-
sions luttant contre la sagesse, l'expé-
rience, l'esprit de liberté, de libre exa-
men et l'observation des faits. Vous
applaudiriez aux efforts surhumains de
ces hommes expérimentés, sages et
clairvoyants qui s'eff"orcèrent de mon-
trer à la Convention qu'on l'entraînait
à des mesures capables seulement de
produire les résultats néfastes des
mêmes mesures déjà essayées pendant
des siècles , et que, bien loin de guérir
le mal, l'Assemblée ne ferait que l'aug-
menter et l'aggraver.
Leurs efforts échouèrent; des pres-
sions extérieures vinrent d'ailleurs en
aide d'une façon singulièrement forti-
fiante à l'éloquence des orateurs qui
montaient à la tribune pour défendre
le vieux système économique. Une dé-
putation entre autres, le dernier jour du
débat, le 30 avril, traversa la Conven-
tion ; un orateur monta à la tribune :
« Je viens, dit-il, au nom de 10.000 hom-
mes qui sont à cette porte, vous de-
mander de rétablir le maximum. Si vous
ne le faites pas, nous nous déclarons
en insurrection. »
Et la Convention vota le maximum.
[Mouvements divers.)
Et le décret du 4 mai 1793 fut rendu.
Obligation pour tout marchand, culti-
vateur, propriétaire quelconque de
grains de déclarer la quantité qu'il pos-
sède; commissions nommées par les
municipalités pour surveiller l'exacti-
tude de ces déclarations, les vérifier, les
contrôler, dresser l'état de toutes ces
subsistances, les envoyer aux directeurs
des districts, qui les font parvenir au
directeur de département, lequel les
adresse à son tour au ministère de lin-
LE MOUVEMENT SOCIAL.
(i:j
térieur et à la Convention; dresser la
mercuriale des prix d'après la moyenne
dans chaque département du i'"'' janvier
au 1" mai, et établir une échelle mobile
descendante — encore une échelle par
où l'on peut descendre sans pouvoir
monter. {On rit.)
En vertu de cette échelle mobile, le
prix maximum devait diminuer d'un
dixième dans le mois qui suivrait la
promulgation du décret, d"un vingtième
ensuite, puis d'un quarantième, afin
d'obliger les détenteurs de grains , ces
accapareurs de paysans qui avaient du
blé chez eux et qui ne voulaient pas le
vendre contre des assignats, à le porter
sur le marché.
Les peines les plus sévères, même la
peine de mort, sont promulguées contre
ceux qui enfouiront ou détruiront les
blés; 1.000 livres de récompense sont
accordées au dénonciateur.
Une fois entré dans cette voie, il a
fallu aller jusqu'au bout, car il y a une
logique dans les faits, très différente de
la logique qu'il y a dans les esprits.
On peut, par la logique des esprits, en-
chaîner des propositions très rigoureu-
sement établies suivant les lois de Port-
Royal, et on peut faire cette opération
en dehors de la réalité des choses.
(Très bien! très bien!) Mais il y a une
logique dans les faits beaucoup plus
redoutable, parce qu'elle est toute-puis-
sante, et, lorsqu'on la méconnaît, elle
rappelle à son observation les esprits les
plus superbes et les convictions les plus
énergiques.
Oui, la Convention dut aller jusqu'au
bout dans la voie où elle s'était engagée.
Elle dut taxer légalement la valeur du
blé. Ce ne fut rien encore; quelques
jours après, il fallut taxer la valeur du
bois, du charbon, de la tourbe, de la
houille, de l'avoine, puis du sel, de la
viande, du lard, du beurre, de l'huile,
du bétail, du vinaigre, de toutes les
marchandises imaginables... {Mouve-
ments divers.)-..
La preuve que la Convention elle-
même a reconnu qu'elle s'était trompée,
c'est que, l'année d'après, en pleine
guerre toujours, — la situation exté-
rieure n'avait pas changé; l'ennemi n'a-
vait pas disparu, la paix n'était pas
proclamée; nous n'en étions pas au
traité d'Amiens ou au traité de Zurich;
nous étions en pleine guerre encore, à
l'époque la plus tragique, à la fin de
1794, — la Convention elle-même recon-
naissait alors la nécessité de revenir sur
la mesure qu'elle avait prise, sur l'er-
reur qu'elle avait commise.
Le comité de salut public, le comité
de sûreté générale, le comité de législa-
tion, le comité du commerce et des
finances réunis, délibérant ensemble,
proposèrent à la Convention, dans la
séance du 5 nivôse an III, par l'organe
de leur rapporteur commun, Johannot,
la suppression absolue de tous les dé-
crets pris en violation de la loi naturelle
des phénomènes économiques qui
avaient prétendu régler législativement
la valeur des objets.
C'est en ces termes que s'exprimaient
par l'organe de leur rapporteur tous ces
comités dont le seul nom évoque ici de
si grandes images et de si patriotiques
souvenirs :
(c Les esprits bornés qui, se confor-
mant aux préjugés populaires... » — car
il y a eu des préjugés populaires, il y
en a encore, et notre honneur et notre
devoir sont de les combattre lorsque
nous croyons qu'ils procèdent de l'er-
reur et que nous sommes dans le vrai
{Applaudissements à gauche), « les es-
prits bornés qui répétaient sans cesse
que notre territoire produisait tout ce
qui était nécessaire à nos besoins ont
bientôt été démentis par l'expérience.
C'est une erreur qui a enfanté le maxi-
mum.
()4
LE MOUVEMENT SOCIAL.
« Depuis longtemps l'opinion publi-
que le réprouve; voire comité du com-
merce va vous mettre à même d'en
prononcer la condamnation.
« C'est encore des erreurs que nous
v^enons de citer, que sont sorties toutes
les lois destructives du commerce et de
l'industrie, qui se sont succédé si rapi-
dement. La politique la plus fausse et la
plus étroite semblait ne considérer la
France que comme un pays absolument
isolé ; chaque décret de ce genre était,
en dernier résultat, une défense de nous
approvisionner quand nous manquions
de tout et devait nécessairement nous
conduire au dénûment le plus absolu.
« Si l'on n'avait pas chargé le com-
merce d'entraves, si on l'avait aban-
donné à lui-même, si les plus innocentes
spéculations n'étaient pas devenues des
crimes aux yeux de l'ignorance... {Ap-
plaudissements à gauche)... l'activité des
négociants aurait approvisionné la
Frauce, malgré les désastres de la
guerre, comme ils l'ont fait plus d'une
fois; mais le Gouvernement s'est mis à
la place des négociants et, dès lors, en
détruisant l'industrie des particuliers, il
a détruit ses propres richesses et s'est
vu dans l'impuissance de les renouve-
ler... » {Vifs applaudissements.)
Mais j'en veux Unir d'un mot avec
celte partie de ma démonstration que
j'achèverai bientôt.
Il y a plus et il y a mieux.
Le système que M. Jaurès a apporté
ici a été proposé mot pour mot aux
Jacobins et apporté ensuite à la Con-
vention. Je vous livre le nom de l'in-
venteur : il s'appelle Dupré. Voici en
quatre lignes le résumé de son système,
qui est tout ce qu'il y a de plus simple.
Il faut lire son très intéressant dis-
cours dans le Journal des Débats de la
société des Jacobins, n° 582.
11 annonce à l'auditoire, en son nom
et au nom de la société des Arcis, qui
l'avait accompagné, qu'il a trouvé le
moyen de faire le bonheur universel,
de supprimer toutes les difficultés, de
rendre la Convention définitivement
victorieuse de tous les ennemis du dehors
et du dedans, de répandre de toutes
parts la prospérité, de supprimer l'im-
pôt, et voici son système : vous allez
voir qu'il est très simple. {Bruit à l'ex-
trême gauche.)
« On établirait dans chaque dépar-
tement des magasins nationaux où les
cultivateurs, les propriétaires et les ma-
nufacturiers seraient obligés de déposer,
à un prix modéré qu'ils recevraient à
l'instant, l'excédent de leur consomma-
tion de toute espèce de marchandises.
La nation distribuerait ces mêmes mar-
chandises aux commerçants en gros, en
conservant un bénéfice de 6 p. 100; le
bénéfice du commerçant en gros serait
fixé à 8 p. 100, et celui du détaillant à
12 p. 100. »
Voilà bien le système du monopole
de vente par l'État, non seulement du
blé, mais de toutes les marchandises,
système réduit à sa plus simple expres-
sion.
Ces conceptions ne sont donc pas
neuves, je le répète. Si elles n'avaient
que le tort d'être vieilles, je ne leur re-
procherais rien; mais elles ont celui,
beaucoup plus grave, d'être absolument
condamnées par l'expérience constante
des générations pendant toute la longue
suite des siècles qui ont précédé le nôtre.
Toutes les fois qu'on a tenté de les met-
tre en pratique elles ont abouti au même
résultat, à l'échec le plus dangereux et
pour les auteurs et pour ceux au profit
desquels on prétendait les avoir trou-
vées.
Du reste, ainsi que je le disais tout à
l'heure, toutes ces conceptions se rame*
nent en définitive à l'idée générale et
radicalement fausse que vous vous
faites, à mon avis, de l'État et que,^ à
LE MOUVEMENT SOCIAL.
r,.-i
♦
deux reprises, vous avez exposée voiis-
niômes à celle Iribune.
Si j'y réponds, c'esl parce que le sujet
acluel du débat n'est qu'une application
particulière d'une doclrine générale, et
si elle triomphait dans le cas particulier
(|ue nous discutons aujourd'hui, il fau-
drait, en vertu de cette logique supé-
périeure et inéluctable des choses dont
je parlais tout à l'heure, appliquer la
doctrine successivement dans toutes ses
conséquences. {M. Jaurès fait un signe
d'assentiment.) Vous le reconnaissez,
nous sommes d'accord.
Voici, à mon avis, l'erreur que vous
commettez.
Vous considérez que l'Etat est créateur
de richesses. Rien n'est plus inexact.
Celui qui crée la richesse, c'est le parti-
culier, c'est l'individu, par son travail et
par son travail libre; et plus son travail
est libre plus cette richesse particulière
se crée rapidement, s'amoncelle et de-
vient la richesse générale dont profite
le corps social tout entier... [Vifs ap-
plaudissements.)
BIBLIOTHÈQUE DE LA SCIENCE SOCIALE.
Notre Bibliothèque vient de s'aug-
menter de deux publications :
1° Quel est te devoir présent? Réponse
à M. Paul Desjardins, par M. Edmond
Demolins (1). Nous signalons cette bro-
chure comme un excellent opuscule de
propagande au milieu des incertitudes
sociales de ce temps.
2° La Vallée d'Ossau. Étude sur la
population originaire et la prétendue
Famille-souche des Pyrénées, par M.
Fernand Bltel,
A la demande de M. Butel, M. Edmond
(i) Prix 73 centimes; pour les membres de la So-
ciété, 60.
Demolins présente ce volume au public
ilans la préface suivante :
l'RÉFACE.
.Je veux d'abord féliciter M. Fernand
Butel de publier en brochure cette
étude qui a déjà paru dans la Science
sociale-
Maïs ]e dois dire pourquoi je le féli-
cite.
Je vais surprendre un bon nombre de
lecteurs, en affirmant qu'une élude con-
sacrée à une famille et à une petite
vallée, perdues au fond des Pyrénées,
a une portée très générale.
C'est que le public, — en dépit de tant
d'exemples mémorables, — n'a pas en-
core pu s'habituer à l'idée qu'une ob-
servation très particulière peut conduire
à des conclusions très générales. A vrai
dire, toutes les découvertes des sciences,
jusqu'aux plus importantes, ont été
faites par l'élude attentive, minutieuse,
analytique d'un phénomène déterminé.
Pour m'en tenir à un exemple fameux et
récent, c'est en étudiant un animal invi-
sible à l'œil nu, que M. Pasteur a bou-
leversé et renouvelé toute la médecine.
De même, en Science sociale, c'esl par
des monographies de famille que Le Play
et ses continuateurs de la Revue la
Science sociale ont fait entrer l'élude des
sociétés humaines dans le cadre des
sciences.
Tant qu'on s'en est tenu à des consi-
dérations théoriques et générales sur
les sociétés humaines, on na abouti
qu'à des conclusions vagues et incer-
taines, à des systèmes qui ne reposaient
sur aucun fondement solide.
C'est que, pour saisir l'extraordinaire
complexité des phénomènes sociaux, il
il est indispensable de particulariser et
de localiser l'observation, de considérer
ce qui présente, en quelque sorte, la
cellule sociale, c'est-à-dire une famille
()6
LE MOUVEMENT SOCIAL.
déterminée, étudiée dans un milieu dé-
terminé et dans tous les rapports
qu'elle peut avoir avec ce milieu.
Remarquez que tel est d'ailleurs le
procédé suivi dans les sciences natu-
relles : le naturaliste n'étudie pas la
plante ou l'animal en général; il étudie
telle plante ou tel animal : sur cet ob-
jet individuel il peut pousser sa con-
naissance si à fond, qu'il saisisse avec
la dernière rigueur, dans les phéno-
mènes qu'il y observe, Je lien des effets
aux causes; c'est ce lien strictement dé-
fini qui exprime la loi de ces phéno-
mènes, c'est-à-dire les conditions aux-
quelles ils se produisent.
Il en est de même en Science sociale :
de l'observation d'une famille, on re-
monte à la connaissance de la société,
par la détermination précise des condi-
tions en vertu desquelles le milieu so-
cial agit sur elle, ce qui est la constata-
tion d'autant de lois, c'est-à-dire d'au-
tant d'effets bien définis rattachés à des
causes bien définies.
Mais l'étude de M. Butel n'a pas
seulement la portée générale que je
viens de dire; elle a eu en, outre, la
bonne fortune de contribuer à rectifier
et à préciser la classification sociale éta-
blie par Le Play.
Comment une famille de monta-
gnards Pyrénéens a-t-elle pu avoir une
pareille influence? C'est ce qu'il m'est
impossible d'expliquer en quelques
mots aux personnes étrangères à la
Science sociale. Je dois donc me borner
à une indication générale.
Les populations des Pyrénées appar-
tiennent à un type social qui présente
certaines analogies avec deux grands
groupes de sociétés que la Science so-
ciale appelle : les sociétés à formation
communautaire (familles patriarcales),
et les sociétés à formation parliculariste
(familles-souches).
Or, par suite d'une analyse insuffi-
sante, Le Play fut amené à considérer
ces populations comme appartenant au
second de ces deux groupes, il crut y
reconnaître les caractères de la famille-
souche. (On verra dans l'étude de M.
Butel l'explication de ce terme.)
Mais ce qui aggrava encore son
erreur, c'est qu'il donna, comme type
des sociétés à familles-souches, précisé-
ment une famille des Pyrénées, la fa-
mille Mélouga, observée par lui dans
l'ancien Lavedan.
Il fut ainsi amené à attribuer à tout
un groupe social important des carac-
tères qui appartenaient à un autre
groupe, si bien que le développement
réel des fonctions de toutes ces sociétés
fut non seulement voilé, mais présenté
à faux.
Cette erreur d'analyse et de classifica-
tion a pu être rectifiée, grâce à la nou-
velle ISomenclature sociale de M. Henri
de Tourville et à la suite d'une série
d'observations entreprises dans diffé-
rents pays par les collaborateurs de la
Science sociale, en particulier, par la
présente monographie de M. Butel sur
la vallée d'Ossau. C'est à lui que revient
l'honneur d'avoir directement établi que
le type des Pyrénées n'appartient point
à la famille-souche, ainsi que l'avait
cru Le Play.
Enfin, cette étude a eu encore pour
résultat de fournir des indications so-
ciales au sujet de l'origine probable des
populations pyrénéennes. C'est là une
grosse question qui intéresse l'histoire
de tout l'occident de l'Europe. Or, la
Science sociale peut apporter sur ce su-
jet un ensemble de preuves nouvelles
tirées de la constitution sociale des po-
pulations et des lois de l'évolution éta-
blies par l'observation comparée.
Et voilà comment l'étude d'une mo-
LE MOUVEMENT SOCIAL.
07
deste famille a pu éclairer la science
sur le mécanisme général des sociétés
humaines.
Je souhaite que la lecture de cette
monographie amène à la Science sociale
(le nouveaux adeptes, désireux de se
rendre compte de sa méthode et de ses
résultats, capables ensuite de contri-
buer, par leurs propres observations,
au développement d'une science à la-
quelle il n'est plus possible aujourd'hui
<le rester étranger.
Cette science, en efiet, n'explique pas
seulement les lois et l'histoire des so-
ciétés humaines; elle fournit, sur toutes
les questions sociales qui préoccupent
aujourd'hui si justement l'opinion, des
solutions précises et scientifiques que
l'on a vainement cherchées jusqu'à ce
jour dans les théories et les systèmes.
Edmond Demolins.
A TRAVERS LES FAITS DU MOIS.
Anarchistes et déclassés. — Les der-
niers attentats anarchistes, et les arres-
tations qui ont suivi, ont montré une
fois de plus l'étroite relation qui existe
entre le déclassement et l'anarchie.
L'auteur de l'attentat de l'hôtel Termi-
nus, Emile Henry^ est bachelier es lettres
et es sciences. Sa tante est marquise. Une
bourse lui avait permis de faire ses
études. On le destinait à l'École poly-
technique, et ses maîtres, satisfaits de
son travail au collège, lui donnaient
l'espoir de réussir. Pourquoi n'a-t-il pas
réussi? pourquoi Emile Henry ne serait-
il pas arrivé, comme plusieurs de ses
camarades, à décrocher le bienheureux
diplôme d'ingénieur et à vivre bourgeoi-
sement des revenus que cette situation
lui eût procurés? On peut assurément
se poser la question, mais alors on se
dit que, si Emile Henry avait été reru,
un autre candidat à celle môme École
polylechnifjue fût demeuré dehors à sa
place, et que ce dernier, alors, fût peut-
être devenu anarchiste. '
Tout ceci nest qu'une supposition
fantaisiste, mais qui aide à comprendre
la réalité des choses. Cette réalité, nous
l'avons fait voir bien des fois. Il y a déjà
trop d'élus aux écoles du Gouvernement,
mais le nombre des appelés est véritablo
ment excessif. Que de jeunes ambitions
longtemps couvées, réchauffées, encou-
ragées de toutes les manières, dirigées
inflexiblement et aveuglément vers ce
but unique, l'examen! Et que de décep-
tions amères lorsque, après de longues
années d'internat, de mathématiques,
de surmenage passionné, on s'apercoil
qu'il faut dire adieu à cette terre pro-
mise pour laquelle on avait tout mé-
prisé, tout lâché! Heureux alors ceux
dont la famille, puissamment fournie de
rentes, peut ouvrir de nouveau ses bras
au vaincu; heureux ceux à qui une ré-
signation facile, des goûts simples et
sobres ménagent une opportune conso-
lation, ceux plus rares qui savent se re-
tourner vigoureusement et se lancer
dans une carrière indépendante ! Mais
tout le monde n'est pas dans ce cas. Le
dépit, léger et fugitif chez certaines
âmes , s'incruste profondément dans
certaines autres. La jalousie s'y ajoute,
la pauvreté l'envenime, et, pour peu
que le cerveau manque d'équilibre, le
crime n'est pas loin.
Dira-t-on que le cas d'Henry est extra-
ordinaire, que le déclassement n'est
qu'un malheur sans être un danger?
Qu'on pense à Sébastien Faure.
Né dans une honnête famille, ce der-
nier est élevé dans un collège de Jé-
suites. 11 s'y fait remarquer par son
application , sa piété un peu bizarre et
exaltée, où peut-être se dénotait quel-
que chose du détraquement qui devait
68
LE MOUVEMENT SOCIAL-
s'accuser plus tard sur d'autres points.
Ses classes finies , il demande à entrer
au noviciat. Ou l'accepte. Voilà un
homme séparé du monde , engagé dans
une voie exceptionnelle, dans une voie
qui réclame une vocation spéciale et
qui tend à développer des qualités assez
différentes de celles par lesquelles on
réussit dans les professions usuelles.
Sébastien Faure aurait-il pu faire un
bon religieux? Peut-être, comme Henry
aurait pu faire un bon ingénieur. Mais
le malaise le prend soudain, une crise
morale éclate en lui. Il quitte brusque-
ment le noviciat, se lance, d'abord dans
les affaires, puis dans la politique. Na-
turellement éloquent, fort instruit, de
manières polies et distinguées, il met
au service de la cause anarchiste les
qualités plus spécialement développées
par son éducation littéraire et ecclésias-
tique. Il parle à Bordeaux, à Marseille,
dans plusieurs grandes villes, prêche
sur l'amour libre et sur d'autres sujets
à scandale, se compromet dans une
foule d'affaires qui mettent la police à
ses talons, se fait condamner une pre-
mière fois et recommence de plus belle
après sa sortie de prison. Qui ne voit,
claire comme le jour, l'influence d'un
déclassement intense sur la destinée de
ce prédicateur d'anarchie?
Tous ceux qui réclament la fondation
de bourses nouvelles, l'élargissement
des bâtiments scolaires , la multiplica-
tion des examens et des diplômes of-
ficiels contribuent, à leur insu, à fabri-
quer des anarchistes. De même, — mais
ce vice est plus rare de nos jours, —
ceux qui pousseraient vers l'état reli-
gieux des natures qui n'y sont pas réel-
lement destinées. Plus il tombe de haut,
plus le déclassé est funeste, plus les
talents acquis peuvent lui servir à sou-
lever et à troubler la masse des sim-
ples.
La comptabilité des fabriques. —
Il y a longtemps que l'État, par l'inter-
médiaire des préfets, épluchait, approu-
vait et désapprouvait le budget des
communes. Jusqu'ici, il n'avait pas
étendu son contrôle sur celui des parois-
ses, mais cela devait arriver fatalement.
Désormais, en vertu des règlements
récents publiés par le ministre des
Cultes, toutes les fabriques de France
vont se trouver saisies par l'engrenage
du fonctionnarisme. Urbaines ou ru-
rales, riches ou pauvres, depuis celles
des grandes paroisses de Paris qui peu-
vent, sans se gêner, entretenir les meil-
leurs chantres et les plus parfaites maî-
trises, jusqu'à celles des pauvres églises
de campagne où le budget est presque
nul, toutes vont être obligées de passer
par les formules, les formalités, les lon-
gueurs, et les exigences parfois coû-
teuses de la loi.
Ce même règlement impose d'emblée
à tous les trésoriers de fabrique, depuis
celui de la Madeleine jusqu'à celui du
dernier hameau de l'arrondissement de
Barcelonnette, l'obligation de se trans-
former en un parfait comptable, sa-
chant non seulement lire et écrire, —
ce qui manque déjà à nombre d'entre
eux, — mais encore sachant tenir des
livres de compte, aligner des chiffres,
balancer sur le papier le doit et Va-
voir, etc. : besogne élémentaire pour le
moindre commis de boutique, sans doute,
mais qui embarrasserait peut-être tel
homme de lettres renommé, si on l'en
chargeait inopinément.
Faute de budget dressé par la fabri-
que, le percepteur sera chargé de le
dresser d'office , en touchant un tant
pour cent.
Un évêque fort peu suspect d'hosti-
lité à l'égard du Gouvernement, M^' Ser-
vonnet, donne à ce sujet, en ce qui
concerne le diocèse de Digne, des ren-
seignements instructifs :
LK MOUVEMENT SOCIAL.
(^.9
« Dans ce diocèse, dil-il , les comptes
«les fabriques sont insignifiants.
(I 5.") n'ont aucune ressource, et
MM. les desservants fournissent cux-
niènies ce qui est nécessaire à l'exercice
du culte.
« HO ont des receltes qui varient de
3 cà (10 francs.
« li\) vont de 00 à 200 francs;
<( 40 à oO seulement dépassent le chif-
fre de 200 francs.
« En outre, nos trésoriers sont géné-
ralement incapables de tenir une comp-
tabilité comme celle que trace l'instruc-
tion ministérielle du lo décembre.
« De sorte que rachat des formules
indiquées constituerait une dépense que
des fabriques aussi pauvres ne peuvent
supporter, et leur maniement serait au-
dessus du savoir-faire de nos tréso-
riers. »
A. côté de ces observations modérées,
on pourrait citer une foule de protesta-
lions, plus ou moins vives, émanant de
la plupart des évêques , et qui témoi-
gnent, par leur unanimité, de l'émotion
profonde causée par ce nouvel envahis-
sement de l'État.
Sur ce point encore, la France et les
pays similaires se trouvent dans une si-
tuation plus épineuse que les pays anglo-
saxons.
Habitué à considérer les membres du
clergé comme des fonctionnaires, le
Gouvernement s'efforce , en toute cir-
constance, de les traiter comme tels.
De plus, la commune française étant,
de par la loi, obligée de suppléer, en
cas de besoin , à l'insuffisance des res-
sources delà fabrique, le Gouvernement,
qui déjà s'est arrogé le droit de contrôler
étroitement et de manipuler d'en haut
les finances communales, se trouve con-
duit tout naturellement à contrôler et
à manipuler les budgets des fabriques ,
puisqu'ils sont alimentés en certains cas
parles budgets communaux.
D'autre part, ce secours prêté par la
commune à la paroisse est un phéno-
mène assez rare, et le secours, lors(iu'il
est prêté , n'est guère important. La
presque totalité des ressources dont
disposent les fabriques provenant d'au-
mônes ou de taxes usuelles versées par
les fidèles seuls, rien d'étonnant si ces
derniers réclament pour eux seuls le
droit d'administrer ces fonds.
L'État, quelle que soit son intention,
a donc perdu, comme il le fait souvent,
une belle occasion de demeurer à sa
place.
Une comédie d'allusions. — La pièce
de M, Maurice Barrés, Une journée par-
lementaire, représentée au Théâtre-Li-
bre, a été un des événements du dernier
mois.
Comme on le pense, les éloges et les
critiques n'ont pas manqué. Les uns et
les autres ont été généralement ardents,
car la passion politique y jouait un plus
grand rôle que l'appréciation littéraire.
On connaît le sujet : un député, pas
méchant, pas plus pervers que beau-
coup d'autres, a reçu d'une société in-
dustrielle une somme de cent mille
francs pour mettre son vote et son élo-
quence au service d'un projet quelcon-
que. Un document attestant ce marché
est tombé aux mains d'un de ses enne-
mis personnels. De là une angoisse facile
à comprendre. Un journaliste sans scru-
pule profite de l'occasion pour extor-
quer au malheureux d'autres documents
qui élabli>:3ent la culpabilité de deux
autres députés. Cette bassesse ne sert de
rien à la victime, et un suicide dénoue
la situation.
Cette pièce, dont nous n'avons pas à
apprécier le mérite littéraire, présente
une double signification au point de vue
social.
70
LE MOUVEMENT SOCIAL.
Elle atteste, une fois de plus, la cor-
ruption au milieu de laquelle un homme
politique, quel qu'il soit, est condamné
à vivre, corruption qui est dans Tair,
qui flotte autour des consciences, cher-
chant à toute heure l'occasion d'y en-
trer, et n'y réussissant que trop souvent,
grâce à la fréquence et à l'énormité des
tentations.
11 y a deux hommes dans un député :
le personnage officiel, que l'on voit,
raide et correct, figurer dans les séances,
inscrit à un groupe, défendant officiel-
lement certains principes choisis en gé-
néral une bonne fois pour toutes et dont
on ne change pas sans de sérieuses
compensations; — et Fhomme avisé,
conscient de sa force, pouvant à un mo-
ment donné, dans une foule de questions
où les principes politiques ne sont pas
enjeu, faire pencher par son vote la ba-
lance en faveur de tel ou tel projet.
Ces projets intéressent toujours dans la
nation un certain nombre d'individus.
Les uns y trouveront un surcroît de gain ;
les autres y perdront une source de reve-
nus. Tout ce monde-là s'agite et se dé-
mène autour de la personne des députés,
comme les Grecs et les Troyens autour
des armes d'Achille. 11 faut une probité
bien solide, dans ces circonstances, pour
ne pas glisser sur le terrain des com-
promissions.
La pièce de M. Barrés répond donc à
une réalité, à une réalité bien plus vaste
et plus désolante qu'on ne pourrait en
juger par le seul épisode du Panama.
Les prévarications du Panama se sont
trahies parleur exagération même ; mais
elles n'étaient, après tout, que le point
culminant de tout un système d'opéra-
tions et de trafics analogues. La pièce
prouve encore une chose, c'est que le
public finit par se dégoûter des politi-
ciens qui l'exploitent et n'a plus en eux
la belle confiance d'antan. Cette défiance
du public se manifeste moins jusqu'ici
par le remplacement des hommes soup-
çonnés, dont la situation électorale est
toujours très forte, que par une sorte de
détachement général et sceptique. On
continue à nommer le même personnel,
mais avec l'arriére-pensée que ça ne
signifie pas grand'chose, qu'on le choisit
faute de mieux, et qu'il ne faut pas en
attendre le salut de la patrie.
M. Maurice Barrés n'a probablement
pas le génie d'Aristophane ; et d'ailleurs
la comédie en France est trop différente
de celle des Grecs pour qu'on puisse, en
notre siècle, retrouver celle-ci du pre-
mier coup. Mais, bonne ou médiocre,
sa pièce n'en a pas moins obtenu un réel
succès; succès d'imprécations chez ceux
qui se sentaient atteints en eux-mêmes,
ou dans leur clan, ou dans leurs protec-
teurs; succès de sympathie et d'appro-
bation auprès de la masse du public, qui
a eu le plaisir de dire , après le specta-
cle ou la lecture : « C'est bien ça! »
Finances malades. — Les États du
midi de l'Europe se débattent de plus
en plus dans d'inextricables crises finan-
cières.
Le Portugal, impuissant à rembourser
ses créanciers, soit pour les fonds d'État,
soit pour les chemins de fer, a trouvé
ingénieux de décider que les capitalistes
portugais seraient remboursés, au moins
en partie, de leurs frais, et qu'on ne
tiendrait nul compte des capitalistes
étrangers, français et allemands pour la
plupart, qui ont englouti leurs épargnes
dans ce placement aventureux. On sait
que cette attitude du Portugal a déter-
miné le rappel de notre ministre pléni-
potentiaire, ce qui constitue une quasi-
rupture diplomatique. L'Econoîniste fran-
çais propose même au gouvernement
frauçais de saisir, comme gages, les co-
lonies portugaises de Mozambique, d'An-
gola et de Benguela.
LK MOUVEMENT SOCIAL.
71
En Italie, comme nous l'avons dit,
le gouvernement, acculé à un tlélicil
énorme, semble résolu à établir de nou-
veaux impôts. Les contribuables italiens,
qui déjà ne roulent pas sur l'or, vont
être invités à se saigner à blanc pour
permettre au pays d'entretenir sa coû-
teuse armée, chapitre sur lequel toute
diminution est proclamée impossible.
Entre ces deux pays, l'Espagne n'est
pas précisément à son aise. La détresse
tinancière a été le seul motif pour lequel
l'expédition du Maroc, belliqueusement
commencée, n'a pas été poussée plus
avant. L'ardeur chevaleresque est une
belle chose, et l'Espagne n'en manque
certes pas; mais la poudre, les balles,
les boulets, les cuirassés et l'artillerie
moderne coûtent plus cher à entretenir
que l'épée de Rodrigue, Pour boucher
les trous du budget, le gouvernement a
eu la lumineuse idée, déjà prise et re-
prise vingt fois dans ce siècle , d'abolir
les privilèges des provinces basques et
de la Navarre, les fameux fueros. Une
agitation intense et menaçante s'est im-
médiatement déclarée dans le nord de
la péninsule. Les Basques, assimilant
leur situation à celle de l'Irlande, ont
même voulu, pendant le séjour de M.
Gladstone à Biarritz, aller complimenter
le grand défenseur du Home Rule.
Quant à la Grèce, sa banqueroute est
avouée et ne fait que succéder à d'autres.
Donc, pas de chance, les Méridionaux !
Pourtant, les quatre pays que nous ve-
nons de citer sont peuplés de races so-
bres, simples, vivant de peu. C'est vrai;
mais si elles sont sobres de consomma-
lion, elles le sont encore plus de travail.
Pas d'initiative, pas de réorganisation
de l'agriculture, pas d'entreprises in-
dustrielles et commerciales, pas de créa-
tions fécondes et laborieuses; partant,
pas de développement de la richesse
privée, et, par contre-coup, pas de ri-
chesse publique.
Les pays moins simples et moins so-
bres, en revanche, sont ceux dont le cré-
dit est le plus solide. Il ne s'agit dune pas
surtout de se priver, mais de travailler.
G. d'Azambuja.
BIBLIOGRAPHIE.
Le crime social, par Maurice Zaiiixt.
1 vol. in-8"; Paris, Perrin et G'".
Après un réquisitoire véhément contre
l'organisation sociale actuelle et contre
l'optimisme économique, réquisitoire
qui, au premier abord, pourrait faire
prendre l'auteur pour un socialiste,
M. Maurice Zablet en vient à exposer, sur
la réforme sociale, des idées qui ne s'é-
loignent pas beaucoup de celles des éco-
nomistes. Lui-même constate qu'on peut
les tirer de principes posés par Bastiat.
M. Maurice Zablet est d'ailleurs dans
une position embarrassante. D'un côté,
il attaque avec véhémence les progrès
de la richesse : pour lui, les capitalistes
sont des brochets qui mangent les car-
pes. D'autre part, il s'oppose avec
raison à toute ingérence de l'État dans
les affaires privées. L'harmonie sociale
s'obtiendra, selon lui, par une action
négative de l'État, c'est-à-dire par la
suppresssion des lois civiles qui entra-
vent la liberté individuelle, et par la mo-
dification des lois pénales qui achèvent
de gâter les condamnés au lieu de les
relever moralement. Toute cette partie
de l'argumentation de M. Zablet est ex-
cellente. L'on y retrouve de judicieuses
vérités de fait déjà mises en lumière par
Le Play, et qui, depuis lors, gagnent du
terrain dans l'opinion de tous les gens
sérieux; mais M. Zablet est-il bien sûr
que la réforme de deux livres, le Code
Civil et le Code Pénal, sutfira. comme
(2
LE MOUVEMENT SOCIAL.
par un coup de baguette magique, ù
donnera notre race l'éducatio7i doni elle
a besoin?
Le livre est écrit dans un st^de jeune
et chaleureux, et dénoie une âme géné-
reuse, impatiente de voir disparaître au
plus tût des iniquités et des souflVances
qui blessent les yeux.
Les Saints confesseurs et martyrs de
la C^e de Jésus, par le R. P. Fréd.
Rouvier, S. J. — Un grand volume
in- 8° illustré; Desclée, Lille-Paris.
Le R. P. Rouvier, déjà connu par
son ouvrage Devant l'ennemi, vient de
publier, sous une forme à la fois histo-
rique et artistique, les vies de tous les
saints de la Compagnie de Jésus, disper-
sées jusqu'ici dans diverses études par-
ticulières.
Indépendamment de l'intérêt religieux
qui s'attache à une telle œuvre, l'ama-
teur de Science sociale peut y trouver
matière à d'instructives réflexions. L'his-
toire des saints, comme celle des grands
hommes dont la gloire est purement
humaine, est pleine de traits oii se révèle
le génie des nations. Il est donc facile
de remarquer, au cours des récits har-
monieusement groupés par le R. P.
Rouvier, l'empreinte que la sainteté peut
recevoir d'une race.
Les saints jésuites sont au nombre de
treize : cinq Espagnols, trois martyrs
japonais, deux Italiens, un Français, un
Polonais et un Flamand. Remarquons
en outre que le royaume de Naples, qui
a produit saint François de Geronimo;
Mantoue, qui a produit saint Louis de
Gonzague; la Flandre, qui a produit
saint Jean de Berchmans, gravitaient
plus ou moins dans l'orbite de l'Espa-
gne, et que le Japon avait été évangélisé
par des jésuites espagnols et portugais.
L'apostolat, la piété, les vertus domi-
nantes des principaux saints de la Com-
pagnie portent donc au plus haut degré
le cachet espagnol.
C'est en particulier la région py-
rénéenne, basque ou navarraise , qui
produit Ignace de Loyola et François-
Xavier, ces tiers conquisitadors delà sain-
teté. L'organisation puissamment centra-
lisatrice de l'Ordre, conçue par le pre-
mier, fait pendant à celle de l'Espagne par
Ferdinand le Catholique et Philippe IL
La prédication voyageuse et audacieuse
du second dans les Indes et jusqu'en
Chine reproduit, dans le domaine reli-
gieux , les brillants exploits des Cortez
et des Albuquerque dans l'ordre militaire
et colonial.
Le style du P. Rouvier, d'une élégance
ferme et vigoureuse, ajoute un nouveau
charme aux merveilleuses épopées qu'il
raconte, et les nombreuses illustrations,
dues en partie au fin crayon de l'auteur,
font de son livre un véritable chef-d'œu-
vre de luxe et de bon goût.
Le Directeur-Gérant : Edmond Demolins.
lypographie Firniiu-Diaot et C". — ilcsnil CEurc;.
QUESTIONS DU JOUR
BIBLIOTHEQUE de
L'ÉGLISE ET L'ESPRIT NOUVEAU.
On a fait, ces temps derniers, un sort au mot de M. Spuller, à
\ Esprit nouveau, qui, selon le Ministre des Cultes, doit présider
désormais aux rapports de l'Etat et de l'Église.
Chacun a essayé d'expliquer cette formule à sa façon. Catho-
liques et libres-penseurs, monarchistes et républicains se sont
efforcés d'en faire im vêtement, dont la coupe nouvelle donnât
bonne figure à leurs anciennes théories, à leurs antiques pré-
jugés.
Personne n'a essayé de dégager la réalité que les événements
ont mises derrière cette expression; personne ne s'est demandé si
cet « esprit nouveau » n'était pas venu sur les lèvres du ministre,
comme l'inconsciente constatation d'un fait nouveau, : l'échec dé-
finitif de l'ancienne organisation que l'Etat a imposée à TEglisc
de France.
I. — l'esprit ancien.
Depuis bientôt un siècle, les rapports de l'Église et de l'État
sont réglés par le Concordat, et pour se rendre compte de l'esprit
qui les anime, il ne suffit pas de se reporter à cet instrument
diplomatique, mais il faut observer le parti que l'État a su en
tirer par sa législation et sa politique intérieure.
Le Concordat de 1801 procède directement de l'esprit de l'an-
T. XVII. 20
278 LA SCIENCE SOCIALE,
cien régime, il n'est que la mise au point, par un despote de gé-
nie, des doctrines que les légistes ne cessèrent de proclamer et
de développer depuis Philippe le Bel. Relisez les anciens concor-
dats conclus entre le Saint-Siège et la Royauté, reprenez les
nombreux arrêts des Parlements et vous verrez avec quelle per-
sévérance, et souvent avec quelle violence, les serviteurs de l'an-
cienne monarchie tendirent à couper peu à peu toutes les racines
vivaces que l'Église avait poussées dans la terre du peuple de
France, pour la greffer enfin sur la souche de l'État (1). C'est avec
transport, que les vieux parlementaires auraient applaudi Por-
tails déclarant que : « les affaires religieuses ont toujours été ran-
gées par les différents codes des nations au nombre des matières
qui appartiennent à la haute 'police de ÏEtat... et qu'en France
le Gouvernement a toujours présidé d'une manière plus ou moins
directe à la conduite des choses ecclésiastiques (2) ».
Telle est, en effet, l'exacte formule de l'Esprit ancien : les af-
faires religieuses appartiennent à la haute police de l'État : et cet
intérêt exceptionnel que l'État leur porte a un mobile très simple,
dont il ne fait pas mystère. Si l'État veut avoir l'Église entre ses
mains, c'est pour s'en faire un instrument de règne.
Point n'est besoin d'avoir des connaissances historiques très
étendues et très profondes pour savoir avec quel art nos rois se
servirent des choses religieuses pour assurer et accroître leur
pouvoir. De tous leurs titres, ceux d'évêque extérieur et de fils
aîné de l'Église ne furent pas ceux qui leur procurèrent les plus
minces profits en France et à l'étranger. Louis XIV, pour ne citer
que lui, semble s'être assez bien entendu pour tenir en main
son clergé et pour le faire concourir à des fins qui n'étaient pas
toutes uniquement spirituelles!
Mais c'est surtout chez Napoléon que ce dessein s'affirme bru-
talement, éclate en formules cyniques : « Il faut, dit-il, une reli-
(l) Le rêve des légistes, depuis Piiilipiie le Bel était d'avoir une religion dépen-
dante; une loi, un roi, un culte, telle était la formule de ces grands chanceliers qui
conliibucrcnt si puissamuient a la fondation de l'unité franraise. Les hommes de loi
qui siégeaient à la Constituante, avaient au l'ond la même pensée: transformer le clergé
en le salariant, régir souverainement la religion. (Les Légistes, par Cardoux, p. 261.)
{:>.) Discours et Rapports sur le Concordat de 1801, par Portails p. 87.
l'h(;lisr kt l'dsi'Iut nulveal, ii7<.)
gioii au peuple, et il laut que cette religion soit entre les mains
du Gouvernement (1). » Pendant quelque temps, il rêva de jouer
les Henri VIII, mais son sens pratique lui montra Féchee; aussi,
en tacticien consommé, il trouva le moyen, tout en tournant la
difficulté, do remporter une victoire encore plus éclatante. Ce
moyen fut le Concordat. Écoutez ces paroles qu'il laisse échap-
per, elles contiennent le dernier mot de l'Esprit ancien : h Je ne
veux pas altérer la croyance de mes peuples; je respecte les
choses spirituelles; je veux les dominer sans les toucher, sans
m'en mêler; je veux les faire cadrer à mes vues, à ma politique
par l'influence des choses temporelles (2). »
Pour atteindre un tel but, il n'y avait qu'un moyen : priver ce
grand groupement social que forme l'Église, de toute vie propre,
de tout organisme autonome, et la forcer, pour exercer son action,
pour remplir son ministère, à emprunter les organismes de l'État.
Trois articles dans le Concordat, habilement complétés par
quelques articles organiques, mirent l'Église de France dans la
main du Premier Consul, la convertirent en machine d'État. Les
trois articles du Concordat sont : l'article 10, qui donne au Gou-
vernement la nomination des Évèques ; l'article 17, qui soumet
le choix des Curés à son agrément; enfin l'article li, qui, en as-
surant le traitement du ministère sacerdotal, le place au nombre
des services salariés par le budget. Les articles organiques sont
ceux qui déclarent qu'aucune bulle, bref, rescrit,... de la Cour
de Rome, même ne concernant que des particuliers, ne pourra
être reçu, publié, imprimé... sans l'autorisation du Gouverne-
ment; défendent aux Évèques de s'assembler en conciles provin-
ciaux ; défèrent au Conseil d'État les actes et les écrits des mem-
bres du clergé jugés répréhensibles par le pouvoir. Ajoutez à
cela les décrets réglementant la nomination des professeurs dans
les séminaires et leur enjoignant d'enseigner les quatre propo-
sitions de l'Église gallicane (3).
(1) Thibaudeau, p. 152.
(2) Mémorial, V, 353. Notes sur les Quatre Concordats, par M. de Pradt; Corres-
pondance de Napoléon /«■■, XX.\, j). 557.
(3) Décret du 25 février 1810,s'appu\anl sur ledit de Louis XIV qui y est joint, pour
renforcer sur ce sujet .les Articles organiques.
280 LA SCIENCE SOCIALE.
Je sais que de fort Jdoiis esprits ont prétendu, et prétendent
encore, que l'esprit du Concordat a été faussé et que l'Église
a toujours protesté contre les articles organiques. Dernière-
ment encore, M. le duc de Broglie s'est fait l'éloquent apôtre de
cette thèse (1) cjui, pour juste qu'elle soit, n'a contre elle qu'un
défaut, c'est de ne pas tenir compte de la continuité de l'interpré-
tation que tous les gouvernements n'ont cessé de donner au Con-
cordat, et de l'usage qu'ils ont fait de cette main-mise de l'État
sur l'Église. Cette interprétation peut être fausse, je l'aclmets, cet
usage a pu être déplorable, j'en conviens. Il n'en est pas moins
vrai qu'ils ont constitué, en fait, la loi qui régit actuellement
les rapports de l'Église et de l'État. Mais laissons-là ces discus-
sions académiques, et observons comment les choses se passent
en réalité.
L'organisation de l'Église de France consiste essentiellement
en deux groupements : la Paroisse à la base, le Diocèse au-des-
sus.
La Paroisse est le groupement fondamental, le groupement
primordial ; c'est là que les fidèles se réunissent, c'est là que s'ad-
ministrent leurs principaux intérêts spirituels, et les intérêts ma-
tériels qui en sont le support. Pour vivre, cet organisme, comme
tous les organismes sociaux, a besoin d'être constitué, il a besoin
de ressources, il a besoin d'une autorité. Les ressources de la
Paroisse lui sont fournies en partie par l'État, en partie par les
fidèles. Si maigres que soient les subventions de l'État, elle suf-
fisent pour lui donner un droit de contrôle (2), que n'ont jamais
les fidèles, si importants que soient leurs oflrandes et leurs dons.
Un conseil de fabrique assiste bien le curé pour la gestion de
la fortune paroissiale ; mais les fidèles n'ont aucune part dans la
nomination de ce conseil qui se recrute lui-môme ; d'ailleurs tout
le monde sait qu'en fait c'est le curé qui décide et qui administre.
A des gens qui ne détiennent et ne gèrent aucun intérêt, il
n'est généralement reconnu aucun pouvoir. Privés de l'adminis-
tration des intérêts temporels de leur paroisse, les fidèles sont
(1) Le Concordat, par le duc de Broglie; Calinaiin-Lévy, 1893.
(2; Voir le Décret récent sur la ComptabilHé des Fabriques.
î/kclisk et i/ksitut \oi;vi:au. 281
tout ;mssi nettement exclus do. toute participation A l;i nomina-
tion de leur pastoui-, du chef d(! hnir groupement. Ils n'ont qu'à
accepter le curé qu'on leur envoie, à supporter celui qui leur
déplaît, à regretter celui qui leur plaisait et qu'on leur enlève.
L'Évèque a dans sa main son clergé diocésain, comme un géné-
ral a son état-major; il nomme, déplace, destitue à sa guise (1).
A chaque troupe de fidèles il envoie un chef, et la troupe n'a qu'à
marcher. Il n'est pas excessif de conclure que le groupement
paroissial n'a aucune vie propre. Ses ressources comme son chef
lui sont fournis immédiatement et médiatement par l'État.
Morne spectacle dans le Diocèse. Là encore, mais avec plus d'in-
tensité, nous trouvons un organisme dont les ressources et les
autorités proviennent directement de l'Ktal. C'est le Gouverne-
ment qui paye les Évêques et les nomme ; et cette nomination est
le centre vital par lequel il tient tout l'organisme religieux. Je
n'ai pas besoin d'insister sur ce point; fidèles et ennemis de l'É-
glise, tout le monde se rend compte de son importance. En fait,
les fidèles seuls n'ont rien à voir dans l'organisation et dans la
gestion d'intérêts qui sont leurs, d'intérêts qui dépendent de leurs
bourses et qui commandent à leurs consciences.
Voilà la machine telle que la construisit la monarchie capé-
tienne, telle que la perfectionna Napoléon. Elle est si parfaite,
elle permet d'exercer une action si profonde en s'assurant de la
maîtresse pièce, de l'Évêque, que tous les gouvernements qui se
sont succédé en France depuis un siècle . n'ont jamais hésité à
l'employer pour assurer leur éphémère domination.
Entre les mains d'un habile mécanicien, les services qu'elle
peut rendre sont immenses. Dans la paroisse, le Curé est un fonc-
tionnaire préposé aux consciences ; dans le diocèse, l'Evêque est
un préfet chargé de l'ordre moral. Bon gré mal gré, on veut
(1) Il ne faudrait pas croire que la participalion des (idides à la nomination de leurs
pasteurs soit contraire aux traditions et aux règles de l'Église; sous l'ancien régime,
les chapitres, les abbayes, les patrons laïques disposaient dans chaque diocèse d'un
plus grand nombre de cures que i'évèque. Voir l'abbé Sicard : Les Dispensateurs des
bénéfices ecclésiastiques avant 1789. Taine a merveilleusement montré, dans les O/'t-
ginesde la France contemporaine, celte étroite dépendance dans laquelle Napoléon
a réduit le bas clergé vis-à-vis de l'évoque {le Régime moderne, t. II, p. 68 etsuiv.)
282 LA SCIENCE SOCIALE.
qu'ils fassent servir leur ministère à l'avantage du pouvoir. Ils
doivent prêcher aux fidèles l'amour du souverain, les beautés
de la conscription, les vertus des gouvernants. S'ils manœuvrent
bien, les récompenses ne se feront pas attendre; elles sont nom-
breuses et appréciables: les évêchés, les archevêchés, la pour-
pre romaine, la Légion d'honneur constituent une hiérarchie où
l'avancement n'est donne qu'aux bons serviteurs. Que si les or-
dres du Gouvernement sont mal exécutés, s'ils se heurtent à un
non possumus, alors l'État déclare le clergé en révolte et le
châtie comme un corps de fonctionnaires désobéissants; l'avan-
cement est supprimé, les traitements suspendus, les actes et les
paroles déférés au Conseil d'État.
En fait, la constitution de l'Église de France, telle que l'État
a su l'établir par le Concordat et par sa politique religieuse,
aboutit très nettement à enlever aux fidèles toute ingérence
dans l'organisation et dans l'administration d'intérêts qui lient
leurs seules consciences. Privée de tout organisme autonome,
l'Église est obligée d'entrer dans les organismes, dans les paroisses
et dans les diocèses, que lui a constitués l'État; si elle veut vivre,
elle est forcée de se mettre à son service.
Tel est exactement l'Esprit ancien. Quels en ont été les résul-
tats?
Dans un régime d'union où l'un des époux a tous les droits
et l'autre tous les devoirs; où celui des conjoints, cjui comprend
la vie de la façon la plus noble et lui assigne un but d'une su-
prême hauteur morale, est tenu dans la domination d'un être,
qui voit tout de la façon la plus vulgaire et borne ses ambi-
tions à bien vivre, comment voulez-vous que la paix subsiste?
Ce ne seront cpie querelles, suivies de replâtrages maladroits;
jusqu'au jour où, le divorce étant prononcé, chacun de ces époux
mal assortis retournera vivre dans son milieu.
Telle est l'histoire de l'union de l'Éghse et de l'État, tel est
son avenir! Depuis cent ans que l'État a amené dans sa maison
l'Église et a entendu en faire une épouse asservie, le monde re-
tentit du bruit de leurs querelles, et les citoyens comme les fi-
l'kclisI': et i/espiut iNOlveau. 283
dèlcs en souffrent. L'histoire de ce mauvais ménage pendant ce
siècle se résume en deux faits très simples : l'asservissement
temporel et spirituel de FEglisc, lorsque le pouvoir civil était
fort; la domination politique de l'Église, lorsque le pouvoir civil
était faible ou simplement ])icnveillant.
Voyez plutôt comment se sont comportés les difi'érents époux
que l'État a donnés à l'Église depuis le Concordat.
Napoléon T'', brutal et violent, entend exploiter carrément
l'Église au profit de sa politique, il fait manœuvrer les prêtres et
les évoques comme de simples troupiers, et encore comme des
troupiers fournis par des contingents étrangers, en qui il a peu
de contiance. Pour un rien, il crie et menace, il change les évo-
ques de garnison, les met à Vincennes. Enfin, quand il aspire à
la monarchie universelle, il veut que l'Église le serve : a Tous
mes ennemis, écrit-il au Pape, doivent être les vôtres (1) >\ et,
comme le Saint-Père ne marche pas dans cette voie du pas qu'il
plait à l'Empereur, celui-ci le fait enlever, et le met en prison.
Sous la Restauration, la scène change, l'Église respire; le
pouvoir parait et est bienveillant pour son action. 3ïais l'union
de l'Église et de l'État, du trône et de l'autel, est trop dans les
traditions de la monarchie pour que le Concordat et le système
napoléonien choquent les Bourbons. Il suffit d'appliquer ce Concor-
dat dans un autre esprit, de favoriser l'Église : le bénéfice qu'on
en espère sera immense ! Aussitôt les Curés, les Évoques se mettent
en mouvement, ils opèrent dans leurs paroisses et dans leurs
diocèses comme de véritables fonctionnaires chargés de faire la
police morale; le clergé remplit les organismes de l'État, met la
main sur l'Université, etc. Les ennemis des Bourbons crient au
« parti prêtre », et de. cette belle campagne, effectuée sur le ter-
rain politique au service de la royauté, l'Église de France rap-
porte une bonne impopularité.
Louis-Phihppe n'a ni les violences de Napoléon, ni les tendresses
compromettantes de Charles X. Son inchfierence est de glace, et
sa main très ferme ; il exploite savamment une union à laquelle
(1) Lettres de Napoléon au Saint-Père, 13 février 1806. (Comte d'Hausson ville, l'É-
glise Romaine et le Premier Empire.)
28i LA SCIENCE SOCIALE.
il ne croit pas, et s'en assure de sérieux bénéiices. Éloignés de la
vie politique, les prêtres se réfugient mécontents dans leurs
églises, boudent le nouveau régime et ne comprennent pas encore
nettement qu'il y aurait pour eux d'autres moyens d'action que
ceux qu'ofTre la politique.
Sous la seconde République, l'Église jouit du bénéfice de son
attitude vis-à-vis de la monarchie de Juillet; elle est populaire,
bénit les arbres de liberté! Mais elle perd bientôt cette bonne
position en s'alliant à l'Empire, et en acceptant de concourir
vigoureusement à son action politique, jusqu'au jour où les
événements d'Italie lui font voir qu'elle a été dupe une fois de
plus.
Au début de la troisième République, le clergé ayant mis
toute sa fortune dansl'entreprise royaliste, n'hésita pas, au moment
où l'affaire menaça de sombrer, à s'associer à la malheureuse
campagne politique du Seize Mai. La défaite fut entière; et la
politique anticléricale des 363 se montra d'autant plus violente,
que partout devant eux, avec les préfets de M. de Rroglie, les
républicains avaient rencontré les Curés et lesÉvèques sur le ter-
rain politique.
La démonstration est complète. Privée par la constitution na-
poléonienne de toute organisation autonome, de toute action indé-
pendante, forcée et contrainte d'entrer et d'agir dans les orga-
nismes fabriqués et régis par l'État, l'Église de France n'a pu,
depuis un siècle, faire l'acte le plus insignifiant, prononcer la
parole la plus inoffensive, sans que cet acte ou cette parole fus-
sent, en réalité ou dans l'opinion de quelque parti, une manifes-
tation politique. Telle est la conséquence nécessaire et forcée de
ce régime d'union.
Mais de toutes les querelles qui divisèrent l'Église et l'État, la
dernière, celle à laquelle nous venons d'assister, a été la plus
violente, la plus fertile en faits irréparables.
Le parti républicain a expulsé l'Église de tous les organismes
de l'État, où, sur la demande de celui-ci, elle avait pris place et
exerçait son action sous le contrôle du pouvoir civil. Dans la
commune. l'Église a été chassée de l'école et de l'hôpital; dans
L KC.LISK ET r/RSPHIT NOUVEAU. 2H.'i
le département, elle a été cliasséc des conseils académiques. Tous
les organismes que l'État a constitués pour remplir sa fonction
normale, et ceux, plus nombreux, qu'il a créés dans sa manie de
tout faire, de tout accaparer, tous les organismes de la vie pu-
blique ont été laïcisés. Expulsée des conseils, du terrain et des
habitations de l'État, le clergé a été enfermé, comme en une
prison, dans ses temples : le Curé en son église, l'Évoque dans sa
cathédrale. On lui a fait comprendre qu'il n'était là que par to-
lérance, et que, simple usager, au moindre mot désagréable,
l'État-propriétaire le mettrait dehors.
Dans ce suprême combat, ainsi que M. Casimir-Périer l'a dé-
claré à la Chambre, l'Église a été vaincue et l'État définitivement
laïcisé. Aussi on comprend le désir qui anime les opportunistes,
quand ils parlent de faire la paix. Aujourd'hui, la situation de
l'État dans l'union semble trop belle pour qu'il ne veuille pas
en profiter. Par la laïcisation, il s'est affranchi de toute obhgation,
de tout égard vis-à-vis de l'Église, il s'est soustrait à son action
et à son contrôle; par le Concordat, il la tient puissamment en
main , nomme ses chefs , régente ses affaires temporelles , et
malmène ses intérêts spirituels. Dans cette triste situation où
l'État a mis l'Église, il veut bien, si elle consent à y rester, lui
promettre sa bienveillance : tel est, selon M. Spuller, Y Esprit nou-
veau !
Est-ce bien là l'Esprit nouveau ?
En tout cas, ce n'est pas un Esprit nouveau qui tienne compte
des faits : il ne s'inspire pas de l'évolution qui s'est produite et
qui se produit chaque jour dans l'État, comme dans l'Église.
H. L ESPRIT NOUVEAU.
Depuis cinquante ans, une profonde transformation s'est faite
dans l'Église. Les assauts qu'elle a subis, tout autant que les
sorties qu'elle a faites, ont ouvert de larges brèches dans l'édi-
fice que Napoléon lui avait construit, et aujourd'hui cet édifice
est méconnaissable. Dans ces nombreuses batailles, les murs ont
286 LA SCIENCE SOCIALE.
été forcés, la maison envahie; et, pour remplacer les pièces
que l'État a reprises, l'Eglise a été obligée de construire, en
dehors de l'enclos de l'État, beaucoup de bâtiments sur des ter-
rains à elle appartenants.
Ces bâtisses nouvelles sont innomlîrables. Voyez dans chaque
paroisse, dans chaque diocèse, ces petits et ces grands Séminaires,
ces CoUèg'es, ces Universités, ces Écoles primaires, ces Maisons
hospitalières. Tout cela n'est pas supérieurement bâti; certaines
constructions semblent hâtives, médiocrement organisées. Mais
laissez faire le temps, et cet aspect provisoire disparaîtra. Car
tout ce travail a été fait en pleine lutte, au fur et à mesure
que l'Église était expulsée des maisons, des organismes de
l'État.
A peine l'Église est-elle congédiée de l'Université, où le Gou-
vernement l'avait établie sous la Restauration, qu'elle sent la
nécessité d'avoir des séminaires et des collèges où elle puisse en-
seig-ner, non comme un professeur à gages, révocable à merci,
mais comme un maître libre de sa parole et possesseur de sa
maison. De cette première laïcisation de l'Université résulte, avec
la loi de 1850, la liberté de l'Enseignement secondaire.
Les tendances matérialistes et l'esprit rationaliste, qui se ma-
nifestèrent dans le haut enseignement des Facultés de l'État, a
la fin du second Empire, forcèrent l'Église à sortir de toutes
les Sorbonnes de France ; et, pour ne pas laisser ses fidèles dans
des maisons où son esprit était proscrit, elle conquit une nou-
velle liberté. La loi sur la liberté de l'Enseignement supérieur
lui permit, en 18T5, de créer des Universités catholiques.
L'hostilité des Jacobins de la troisième République, leur ma-
nie laïcisatrice a d'aussi heureux résultats pour l'organisation
libre et autonome de l'Église. Chassée des Écoles primaires pu-
bliques, où l'État l'avait appelée autrefois à son secours, et la
maintenait dans la situation de servante, elle couvre le pays
d'Écoles libres qui lui appartiennent. Expulsée de l'Assistance
publique, elle voit s'augmenter dans des proportions inouies les
établissements hospitaliers entre les mains de ses Congrégations.
Et, dans tous ces nouveaux organismes, que l'hostilité des pou-
L EGLISE ET I, KSI'HIT NOI VEAU. 287
voirs la force do créor, l'Église est chez elle, libre et niaitressse
de ses actions.
Déjà, sur certains points, la séparation de l'És^lise et do l'État
est presque achevée; sur d'autres, elle est consommée; et c'est là
que l'Église montre le plus de vitalité. Dans les grandes villes,
la petite et mesquine maison que l'État avait assignée à l'Église
disparait complètement au milieu des magnifiques consfriutions
qu'elle a édifiées de ses propres deniers. A Paris, à Lyon, à Bor-
deaux, à Marseille, à Lille, etc., le clergé paroissial, en vivant
de ses propres ressources, s'est presque complètement dégagé
de la tutelle de l'État. Chez le clergé régulier, l'indépondance
vis-à-vis du pouvoir civil est complète. Plus de bras séculier
qui maintienne de force les religieu.v dans leurs couvents, plus
de feuille des bénéfices qui permette au chef de l'État d'assurer
une vie large et facile à un favori aux dépens d'une abbaye.
Aussi avec quelle vigueur ces ordres monastiques, ces congréga-
tions, en pleine décadence à la fm de l'ancien régime, ont-ils
poussé, de nos jours, leurs reverdissants rameaux!
L'hostilité de l'État, la laïcisation des organismes publics a
eu, en fm de compte, la meilleure et la plus heureuse influence
sur l'Église : elle l'a forcée à sortir d'une maison où elle n'était
que tolérée, où elle était dans une situation dépendante, indigne
de la mission qu'elle a reçue de son Fondateur. Sous l'aiguillon
delà nécessité, l'Église de France s'habitue peu à peu à se passer
de la tutelle de l'État, à agir toute seule. Elle ne s'est pas encore
rendu compte de tous les avantages de cette installation indé-
pendante, de tout ce que contient la liberté; pour un peu, elle
rentrerait dans certaines pièces de la maison de l'État, si on lui
entrebâillait seulement la porte. Mais elle n'accepterait plus d'y
rentrer complètement, d'abandonner toutes ces belles et solides
bâtisses où elle se sent chez elle, pour réintégrer cette étroite
demeure avec le bail napoléonien. Les événements ont poussé
l'Église en dehors de l'ancien système, beaucoup plus avant
qu'elle ne le croit. Ce n'est pas au moment où elle va s'aper-
cevoir que cette laïcisation, poursuivie contre elle par des sec-
taires, se trouve en réalité marquer, pour elle, la fm de la cap-
288 LA SCIENCE SOCIALE.
tivité de Babylone, ce n'est pas, dis-je, à ce moment, que
M. SpuUer peut espérer lui voir accepter cette situation d'asservis-
sement bienveillant que lui promet son inflexible modération !
Depuis 1801, l'État a, lui aussi, sous l'action des grandes in-
ventions et sous la poussée des partis politiques, subi dans sa
constitution générale de telles transformations, qu'il se rendrait
absClument ridicule s'il voulait revêtir l'babit du Premier Consul
et jouer les Napoléon.
Il serait, aujourd'hui, assez grotesque de vouloir soumettre à
l'autorisation du Conseil d'État l'entrée et la publication des bulles
du Pape en France, quand, on voit Léon XIII se faire interviewer
par un reporter du Petit Journal., et passer ainsi par-dessus la
tète des Gouvernants pour s'adresser au pays. Il serait tout aussi
piquant de voir le Ministre des Cultes exiger des candidats à l'Épisco-
pat une adhésion aux Quatre articles de 1682, qui en ferait des
schismatiques, au moment même où il parait politiquement assez
utile que les futursÉvêques soient en communion avec le Saint-Père .
Si l'État n'ose plus revêtir l'habit de Bonaparte, de temps en
temps il tire du magasin aux accessoires quelques vieilles défro-
ques législatives, qui ne laissent pas de causer au public une
douce gaieté. A une époque où les passeports n'éveillent plus
d'idées bien précises, il est assez amusant de voir M. Fallières
prétendre, comme iMinistre des Cultes, donner Vexeat aux Évêques
qui vont à Rome. Les Appels comme d'abus n'ont plus, à l'heure
actuelle, d'autre efficacité que d'occuper ces Messieurs du Conseil
d'État et de faire offrir à l'Évêque , victime d'une mesure aussi
terrible, une croix pectorale ou une crosse par les prêtres de son
diocèse.
En fait, l'ancien système napoléonien craque de toutes parts,
et, si l'État ne veut pas être la dupe, il fera bien de laisser l'É-
glise se constituer librement le plus tôt possible. Les construc-
tions élevées par l'Église en dehors de l'enclos de l'État sont dé-
finitives; le parti républicain le proclame en faisant de la
laïcisation un dogme, en voulant assurer, dans un monde où
tout évolue, la pérennité aux lois scolaires et militaires. Par là,
l'action de l'Église, si gênée qu'elle soit par les mauvaises dis-
L ÉGLISE i;t l'ksi'iut nouveau. 2HU
positions des Gouvernants, s'aflranchit cluujuo jour <lo plus en
plus de la tutelle du pouvoir. A l'heure actuc'Ue, il ne reste plus
à l'Etat de ses anciennes prérogatives cléricales, que la nomi-
nation des Evèques et Je budget des cuites. Les avantages «ju'il
croit en obtenir, pour avoir ou main le clergé, ne valent pas les
inconvénients réels qu'il en reçoit. Par les quelques Évoques
médiocres dont il dote les diocèses, par les quebpies supensions de
traitement dont ses bureaux frappent le clergé des campa,i:nes,
sur la demande des députés mécontents, l'État fait une très mau- j
vaise opération, il risque d'avoir un haut clergé servile, et un
bas clergé révolté.
La République ne s'est peut-être pas encore aperçue combien
un Évèque « conciliant » est un Évèque compromettant. Il est évi-
dent que lorsque M. le Président de la République est traité, dans
un discours public, « d'idole de son pays » par un Archevêque
à qui il remet la barrette cardinalice, et que M. Spuller voit sa
prose citée dans un mandement de carême, tout comme celle
d'un simple Père de l'Église, le Gouvernement a bien de la peine
à ne pas passer pour clérical ! Plus un homme est médiocre, plus
il est attaché aux vieux si/stèmes , moins il est capable de dé-
couvrir les lois de l'avenir et de s'y avancer résolument. Un
épiscopat médiocre n'est apte à comprendre que l'union de
l'Église et de l'État, et s'il se fait humble et conciliant, c'est
pour rentrer peu à peu dans la maison d'où on l'a expulsé.
C'est là le danger de l'heure présente ; si les républicains ne
veulent pas voir leurs positions tournées, s'ils veulent con-
server libre de toute ingérence cléricale les organismes de l'État,
où habitait le clergé autrefois, ils n'ont qu'à donner toute liberté
à l'Église, qu'à la laisser, sous la direction de chefs habiles et entre-
prenants, s'installer complètement en dehors des bâtiments de
l'État (1). Sans cela, la chose est certaine, avec le régime d'union
(1) Malgré la tendance du Gouvernement à ne composer l'^piscopat que d'honiines
médiocres, il se trompe souvent dans ses choix, et lorsque le nouvel Evèque est un
un homme de valeur, immédiatement il donne dans son diocèse un puissant déveloj)-
pement aux œuvres qui ont pour but de doter son clergé d'organismes indépendants.
Les Lavigerie, les Foulon, les Donnel, pour ne citer que des morts, ont démontré com-
bien l'Église est forte quand elle compte surtout sur elle-même et sur ses lidéles.
290 LA SCIENCE SOCIALE.
et un épiscopat d'hommes secondaires, la laïcisation est plus que
compromise, et, dans quelques années, tout sera à recommencer.
Les suspensions de traitement ne réussissent pas mieux à l'État
que la médiocrité du corps épiscopal (1). Un desservant privé de
son maigre traitement, c'est un ennemi irréconciliable, une
commune perdue pour les maîtres du pouvoir; c'est le clergé lâ-
ché dans l'arène politique dont on prétend le faire sortir.
Dans l'Église comme dans l'État, les faits ont marché plus vite
que les idées. L'Église a déjà évacué en grande partie la maison
de l'État, et tout ce qu'il y a de vigoureux chez elle est solide-
ment installé sur le sol ; l'Église a goûté les avantages de la
liberté; personne, nil es Gouvernants ni les Évêques imbus des
vieux préjugés, ne la feront rentrer au service de l'État. L'État,
lui aussi, commence à sentir qu'il n'est plus détaille à jouer les
Napoléons, et que le public ne le lui permettrait pas. Quand il
aura bien compris tout ce qu'il perd en sérieux et en autorité à
maintenir cette union, et à prétendre régenter une religion à la-
quelle il professe de ne pas croire, il déposera simplement les
armes concordataires au nuisée des Souverains.
L'avenir est à la liberté ; à l'Église libre en face de l'État ren-
tré dans son rôle. En personne prudente et avisée, l'Église ferait
peut-être bien de songer, dès maintenant, à s'organiser derrière le
budget des cultes , comme derrière un tarif protecteur, pour se
trouver en mesure de vivre et de remplir facilement sa mission,
le jour où le tarif serait enlevé.
11 ne suffit pas de conseiller à l'Église de considérer le budget
des cultes comme un tarif protecteur, derrière lequel elle doit
se hâter d'aviser à une autre méthode d'existence. Il y a mieux.
Ne peut-on pas lui indiquer quelle culture elle doit faire, quelle
(1) Tout le inonde sait combien les Évêques se désolent de voir tous les hommes de
valeur entrer dans les Congrégations et déserter de plus en plus le clergé séculier.
L'indépendance où le clergé régulier se trouve vis-à-vis de l'État, l'obligation de vi-
vre de ses propres ressources, l'ont forcé de s'inquiéter, beaucoup plus que le clergé sé-
culier, des besoins spirituels et temporels des fidèles; de là une série d'œuvres entre-
prises par les Congrégations, qui, par le dévouement ou le talent qu'elles demandent,
sont bien faites pour attirer les âmes généreuses et les esprits d'élite.
L ÉGLISE ET LKSI'llIT NOl VKAU. '21M
organisation elle doit prendre, pour imiettre eu rapport le sol
d'où elle a été complètement arrachée il y u un siècle, et pour se
trouver rapidement eu état de vivre de sa propre industrie, sans
protection? C'est là que l'Esprit uouv(>;ui proud qu(d(|uo chose
de positif et ne se borne pas à la disparition de l'Esprit ancien.
Durant le long- séjour que l'Église a fait dans la maison de l'É-
tat, ses ministres ont pris, au contact de la machine napoléo-
nienne, des habitudes et une manière d'agir qui constituent au-
jourd'hui le plus grand obstacle à l'évolution nécessaire. Traités
par l'État comme des fonctionnaires, en ayant les avantages et
la préséance, les membres du clergé, bien qu'ils se défendissent
toujours des inconvénients de cette situation dépendante, en ont
pris les coutumes. Comme les fonctionnaires, les Curés et les
Évéques entendent que leur caractère officiel soit reconnu par
tout le monde; comme les fonctionnaires, ils procèdent dans l'ad-
ministration de leurs paroisses et de leurs diocèses par voie d'au-
toritarisme.
Il est incontestable que beaucoup de Français n'appartiennent
plus, aujourd'hui, à l'Église que d'une façon nominale; quelques-
uns sont des ennemis , le plus grand nombre, des indifférents.
Vouloir embrigader ces hommes pour une cause et sous des chefs
qu'ils ne reconnaissent pas, exiger d'eux des hommages pour les
insignes d'une autorité qu'ils nient, c'est commettre une suprême
maladresse, c'est agir en fonctionnaires et non en apôtres. De tels
procédés ont toujours réussi à ameuter le public contre le clergé
et à faire crier au « gouvernement des curés ». Mais, si les mi-
nistres de la religion ne peuvent et ne doivent essayer d'avoir
prise sur les incroyants et les indifférents par leur autorité sacer-
dotale, ils peuvent et ils doivent mériter l'estime de ces hommes
du dehors, gagner leurs sympathies par les qualités morales et
par les vertus de citoyens. Que le Curé, dans sa paroisse, que
l'Éveque, dans son diocèse, agissent auprès de leurs fidèles comme
ministres des cultes, rien de plus naturel ; mais qu'ils s'etforcent
de gagner le cœur et de mériter l'estime des non-croyants par
le dévouement qu'ils leur montrent, par la sollicitude qu'ils por-
tent à toutes les questions locales et à tous les intérêts communs;
292 LA SCIENCE SOCIALE.
qu'ils s'efforcent, en un mot, par leurs qualités et non unique-
ment par leurs dignités, d'être les premiers et les meilleurs ci-
toyens de leur commune et de leur pays. Je ne m'appesantirai
pas sur les avantages de cette attitude. Je ne dirai pas quel bien
elle ferait à la Religion, en dégageant ses ministres de cet aspect
de fonctionnaires chagrins et mécontents, préoccupés de pas laisser
avilir leurs dignités, en leur enlevant cette attitude de gens
n'ayant de louanges que pour le passé, comme si le présent
n'était plus l'œuvre de Dieu, comme si leur Maître n'avait versé
son sang que pour les hommes de l'ancien régime! Je me bor-
nerai à rappeler que l'attitude à prendre est l'attitude apostolique,
et qu'aiosi que le disait récemment i\F' Ireland « la place des
membres du clergé est aussi bien dans le inonde que dans le
sanctuaire; dans le inonde partout où il y a une sympathie à
témoigner, un service à rendre... Soyons, s"écriait-il , avec les
^ens du monde pour les choses qui les touchent, intérêts matériels,
bien-être social, prospérité civile, afin qu'ils soient avec nous
pour ce qui nous touche, les intérêts de la Religion. Soyons avec
eux parce que leurs intérêts sont les nôtres, parce que la nature et
la grâce ne peuvent être séparés (1). »
Le second obstacle que rencontre le clergé dans l'évolution
qu'il doit accomplir est V autoritarisme. — Voilà un procédé qui
n'est pas d'essence cléricale, mais qui sent fortement son origine
napoléonienne. Après avoir essayé, dans le seul domaine des idées,
le libéralisme, le clergé s'est absolument dégoûté, depuis 1848,
de résultats de cette expérience mal faite, et est revenu à la mé-
thode autoritaire, qu'il avait apprise dans la maison concordataire.
L'autoritarisme consiste à exagérer les droits de l'autorité ou
l'emploi de l'autorité ; à voir de l'autorité là où il n'y en a pas,
ou à se servir mal à propos de l'autorité réelle. Il s'agit ici d'au-
rité religieuse, doctrinale ou pratique.
Voyez comment sont gouvernées les all'aires spirituelles et ma-
térielles des paroisses et des diocèses, et dites-moi si le clergé
n'est pas engagé très fort dans Tautoritarisme. Quelle part ont
(1) L'ïùjlise et le siècle, Conférences et discours de M«' Ireland, p. 43.
L'Kf.LISE 1:T l'kSI'HIT NOlVEAr. ^9.'i
les fidèles dans le gouvci-nenioiit de rÉ,yliso dont ils sont?... Tout
se fait et se décide sans eux; exclus de l'administration des inté-
rêts temporels de l'Église, ils voient le plus souvent leurs intérêts
spirituels réglementés à outrance et avec une profonde ignorance
des nécessités du présent et des voies de l'avenir.
Si lÉglise ne réagit pas très autlientiquement et très publique-
ment contre cette tendance, qu'elle a crue favorable aux besoins
du temps, et qui a échoué parce que le temps ne s'est pas trouvé
ce qu'elle pensait, elle ne rencontrera pas, chez les fidèles eux-
mêmes, cet énergique appui dont elle a absolument besoin, une
foisqu'elle se sera rejetée du gouvernement sur la nation, dn (Con-
cordat sur l'opinion. Il faut qu'elle suscite l'enthousiasme et
entraîne par l'élan. Or, il n'y a plus d'élan pour tout ce qui
porte une tendance vieillie, rétrospective, « conservatrice », im-
progressive, autoritaire.
Il importe, au moment où l'Église va être heureusement déta-
chée de la souche de l'État et obligée de repousser des racines
sur le large et puissant terrain du pays, il importe qu'un grand
changement se fasse dans l'attitude du clergé vis-à-vis des fidèles,
qu'il ne cherche plus à gouverner les affaires temporelles de
l'Église sans eux, et sans tenir compte de leurs sentiments légi-
times à l'égard des besoins religieux. Il est notoire que le clergé
en France, depuis quelques années, se recrute moins, et de moins
d'hommes éminents. La plupart des prêtres sortent de ces cam-
pagnes qui gardent encore le cachet et l'esprit de l'ancien temps.
De là, ils passent à l'internat, passablement strict, des Petits Sé-
minaires purement ecclésiastiques, sans mélange d'élèves destinés
au monde, ensuite au Grand Séminaire, qui est de même condition.
Chez les fidèles, au contraire, l'éducation, depuis ce même temps,
s'est beaucoup changée ; les vieilles méthodes, les idées anciennes,
l'esprit de routine, l'autoritarisme ont singulièrement perdu. Ce-;
fidèles ne se prêteraient pas facilement, le jour où on aura besoin
d'eux, à une organisation nouvelle des ressources de l'Église dans
laquelle le clergé prétendrait n'user vis-à-vis d'eux que de formes
autoritaires, prélèverait leurs dons et les administrerait à sa guise,
sans prendre soin de répondre aux besoins religieux que beaucoup
T. XVII. 21
294 LA SCIENCE SOCIALE.
de pratiques actuelles ne satisfont pas et laissent en souffrance.
Il faut donc une fusion beaucoup plus complète du clergé et des
fidèles. Il faut, selon la juste expression de l'Archevêcjue de Saint-
Paul, se persuader que « les catholicjues ne reçoivent pas l'onction
de la confirmation uniquement pour sauver leurs âmes et payer
leurs places à l'église. Us doivent penser, travailler, organiser,
lire, parler, agir selon les circonstances... aujourd'hui l'Église
a particulièrement besoin de l'action laïque. Les laïques ont, à
notre époque, une vocation spéciale (1). »
Une illusion funeste pourrait venir au clergé du concours
rencontré par lui dans l'œuvre de construction qu'il a dû pour-
suivre au fur et à mesure que l'État l'expulsait des bâtiments
publics. Il s'est adressé, en ces circonstances, à une classe de fidè-
les, très choisis et très rares, qui sont, en tout état de cause, dans
les rapports les plus complaisants et les plus gracieux avec le
clergé. Il faut, pour qu'une Église libre vive, il faut qu'elle ait
pour elle, non seulement les gens distingués, mais le peuple. 11
faut que le clergé et les fidèles de la foule se rencontrent dans
ce même Esprit nouveau, qui se soucie peu d'usages anciens, non
obligatoires par eux-mêmes, d'institutions accidentelles qui n'ont
plus leur raison d'être ; il faut que le clergé et le peuple se ren-
contrent dans cet Esprit nouveau qui reconnaît, à des nécessités
et à des ressources toutes nouvelles d'existence, l'urgence de
modifications correspondantes dans l'action religieuse (2).
Si le clergé méconnaît ces besoins en gardant, dans une situa-
tion nouvelle, son Esprit ancien, s'il entend imposer la recon-
naissance de son caractère officiel aux non-croyants, s'il continue
à procéder par voie d'autoritarisme vis-à-vis des fidèles ; malgré
la marche en avant que l'hostilité des pouvoirs publics lui fait
(1) L'Eglise et la siècle, page 45.
(2) « La Religion qu'il nous faut aiijourd'iiui ne consiste pas à chanter de belles an-
tiennes dans les stalles de cathédrale, vêtus d'ornements brodés d'or, tandis qu'il
n'y a de multitude ni dans la nef, ni dans les bas-côtés et qu'au dehors le monde
meurt d'inanition spirituelle et morale. Cherchez les hommes, parlez-leur, non en
l)hrases montées sur des échasses ou par sermons dans le style du dix-septième siècle,
mais en i)aroles brûlantes qui trouvent le chemin de leurs cœurs en même temps que
de leur es|)rit. Popularisez la religion anssi loin que les principes le permellent ».
iMef Ireland, l'Église et le siècle, page 103.)
l'kclisk et l'ksi'hit noi vkai:. ï295
l'aire, il restera coininc isolé entre ïliUil, qui ne veut [)lus le cun-
naîtrc, et le peuple qui ne le connaît plus.
Voilà les réformes qui s'imposent à l'attention du Clergé.
Comment les pratiquera-t-il? c'est là son affaire. Ceux <jui,
comme nous, ont souci de l'avenir de TÉglise se permettront de
lui indiquer, comme essentielle, la modification du système de
formation des prêtres dans les Séminaires (1). L'éducation des
fidèles se transformant pour des raisons excellentes, ne serait-il
pas à désirer que des réformes équivalentes fussent faites dans
l'éducation du clergé destiné à ces fidèles? Il ne s'agit plus, à
l'heure actuelle, de former des prêtres pour la société du dix-sep-
tième siècle. Avec une pareille éducation cléricale, et avec la
formation première qu'ils ont reçue dans les milieux dont ils sor-
tent, les jeunes clercs sont lâchés dans un monde qu'ils ignorent
et qu'ils se croient appelés à diriger au temporel comme au spi-
rituel. Le résultat est certain : le désaccord entre le siècle et l'É-
glise ne fait que s'augmenter.
Si une sage et intelligente réforme était faite dans l'éduca-
tion cléricale, on verrait immédiatement venir à l'Église bon
nombre des natures éminentes et portées en avant, qui aujour-
d'hui n'aperçoivent pas de passage de ce côté pour la libre ex-
pansion de leur zèle, à cause des formes surannées où elles y
voient toutes choses.
Que ceux qui ont la responsabilité de ces questions veuillent
bien y réfléchir, il y va de l'avenir de l'Église dans notre pays.
Robert Pinot.
(I) Voir à ce sujet les remarquables articles du R. P. Schwalni, la Science sociale,
l. XV, p. 109 et 231.
O^NO^O-^ .
UNE FAMILLE GRECQUE
DANS UNE PETITE VILLE DE TURQUIE.
I.
LA VIE PRIVÉE. — CE QUE LA FAMILLE TIENT DU SOL.
Lorsqu'on observe attentivement le littoral de la Méditerra-
née, surtout dans sa portion septentrionale, on ne tarde pas à
constater une certaine uniformité de configuration dans ses di-
verses parties. A cette uniformité de configuration s'ajoute,
comme on le sait, une uniformité de climat. Une bande étroite
de terre, resserrée entre la colline et la mer; parfois une étroite
vallée, s'entr'ouvrant pour laisser passer un ruisseau qui, sauf
exceptions, aies allures d'un torrent; un climat tempéré, plus
voisin du chaud que du froid; un ciel avare de pluies; une végé-
tation, arborescente : oliviers, vignes, fig-uiers, arbres fruitiers de
toute espèce, poussant naturellement ou presque sans culture;
des céréales quelquefois, mais néglig-emment cultivées; enfin,
par suite du peu de profondeur qu'offre ce littoral et des menus
contreforts qui se détachent de la long-ue chaîne, une série de
petites cases territoriales où vivaient jadis indépendantes les fa-
meuses c//e.s' antiques : voilà le spectacle que l'on a presque cons-
tamment sous les yeux en côtoyant l'Europe méridionale depuis
le détroit de Gibraltar jusqu'aux Échelles du Levant.
UNE FAMILLi: CliRCQL'E DANS (NE l'ETITE VILLE DE TIRQUIE. 297
Supposons (juc nous avons cntrc[)ris ce voyai;c, et arrrtons-
noiis à Makri.
Makri est une petite ville de Tlirace, située sur le rivag-e sep-
tentrional de l'Archipel, entre la presqu'île de Chalcidique et
celle de Gallipoli. La latitude est à peu près celle de Naplcs. La po-
pulation estde 1.500 habitants environ. Turcs, Grecs et Bulgares.
Un de nos amis, que sa modestie nous interdit de nommer, et
qui, dans un long séjour en Turquie, a connu particulière-
ment la famille que nous allons étudier, a bien voulu nous com-
muniquer tous les renseignements nécessaires à ce travail, et
nous introduire, par une série de descriptions complaisantes,
dans l'intimité de nos Grecs.
Débarquons sur ce rivage, où, de l'Ouest à l'Est, les iles de
Thasos, Samothrace, Imbros, Enos, sans compter le mont Athos,
dessinent leur silhouette sur la mer bleue. Laissons le petit
port où dorment quelques barques de pêcheurs, et prenons le
sentier en pente qui monte vers la ville. A notre droite, coule le
potamos, ruisseau-torrent. Ce ruisseau, avant de se jeter dans la
mer, forme douze cascades, qui font tourner les meules de douze
moulins. Ces douze cascades, par les facilités qu'elles offraient
à la meunerie, ont évidemment déterminé la formation de Makri.
Vers l'Est, au delà du potamos, le terrain est relativement uni,
et forme un immensç élaion, ou champ d'oliviers. Le côté Ouest
se soulève en colline, formant trois étages irréguliers. Le premier
étage porte des oliviers et des vignes; le second, arrosé par un
tout petit ruisseau indépendant du potamo^, renferme des jar-
dins; le troisième étage est stérile, ou plutôt inoccupé.
La ville, à un quart d'heure du rivage, apparait sur la hauteur,
ou mieux sur deux hauteurs, séparées, par le potamo^. A droite,
le quartier turc ; à gauche le quartier grec; nous verrons bientôt
où sont les Bulgares. C'est au quartier grec que nous conduit
notre chemin. Le quartier turc ne possède aucune communica-
tion directe avec la mer. Notons ce détail, qui a son prix. Mais si
Makri est voisine de la mer, remarquons aussi qu'elle n'est pas
tout à fait sur le rivage. Comme la plupart des anciennes villes
grecques, — Athènes, Argos, Mycènes, Sparte, Thèbes, — Makri
"298 LA SCIENCE SOCIALE.
s'est fondée prudemment à quelque distance de IWrchipel, fer-
tile en pirates et en surprises. Le Grec aime la mer, mais il ne
craint pas de faire la navette entre la ville et le port.
Mnkri a connu, sinon la splendeur, du moins une situation plus
prospère. Les ruines d'un palais archiépiscopal, d'une caserne
turque, d'un palais de gouverneur turc, de fortifications imposan-
tes, sont là pour l'attester; mais ce ne sont que des ruines. La dis-
parition du commerce des tabacs, et la construction récente d'un
chemin de fer qui passe à Dédé-Agatch, ville voisine, ont diminué
la population de Makri. Celle-ci n'en i^este pas moins une ville,
et non un village. Son aspect est bien celui d'un petit bourg pro-
vincial. Le chemin débouche dans la Grande-Rue, comprise tout
entière dans le quartier grec. C'est laque se trouvent les neuf épi-
ceries, les deux merceries, les six boulangeries, les huit cafés,
dont six sont grecs et deux sont turcs (1). Toutes les boutiques de
Makri, sauf ces deux cafés, sont tenues par des Grecs. Ceux-ci
sont aux Turcs dans la proportion de huit à cinq. Quant au Bul-
gare, au premier abord, on ne se doute pas de sa présence. Le
groupe grec est donc de beaucoup le plus important, et c'est
dans une maison grecque que nous allons pénétrer.
La famille Y*** habite une maison dans la Grande-Rue. Cette
maison, précédée d'une cour, est composée d'un rez-de-chaussée
et d'un étage, le tout assez grand. Le rez-de-chaussée, outre une
pièce dite pièce d'hiver , contient surtout des caves, des dépen-
ses, où s'entassent les provisions, le blé, le bois, etc. C'est au pre-
mier que se tient le plus souvent la famille.
Celle-ci comprend (2) douze membres : le père, la mère, la
grand'mère, cinq garçons, deux filles, un domestique bulgare et
une servante bulgare. Nous classons ces deux derniers dans la
famille, car ils sont véritablement traités comme en faisant par-
tie. Ils portent même, suivant l'usage, les ^ViVUQm.'S, i!!iÇ, presque- fih
et de presque-fille (3).
(1) Les deux cafés turcs ne sont pas précisément dans la Grande-Rue, mais dans une
sorte d'enfoncement d'où l'on gagne le quartier turc.
(2) Les observations consignées dans cette étude datent de 1891.
(3 riapvjtô;, 7tapay_6pr).
UNK FAMILLE GlîF-Cni F, DANS INF l'HlMTE VILLE DE TFHQl'IE. 291)
Nous comprenons maintenant comment Makri n'est pas exclu-
sivement une ville turco-grecquc. Elle ne coui[)tc que cinq fa-
milles bulgares, qui encore n'y étaient pas il y a peu d'années;
mais beaucoup de Bulgares sont employés comme domestiques,
comme ouvriers, comme journaliers. Ils peuplent en outre de
nondjreux villages dans la montagne.
Nous avons décrit le cadre de notre étude ; nous avons intro-
duit la famille qui doit en être le principal objet. Examinons
cette famille.
II.
Y*** est marchand de tissus et propriétaire rural. Est-il plu-
tôt marchand ou plutôt propriétaire? Le lecteur devine la ré-
ponse. Si Y***, est un vrai Grec, il doit être surtout commerçant.
Pourtant nous ne parlerons pas ici du commerce. Le lieu et les
phénomènes qui s'y rattachent le plus étroitement doivent elre
le point de départ de notre étude sociale. Commençons donc par
le propriétaire ; le commerçant viendra plus loin dans un ar-
ticle spécial.
La famille Y*** possède d'abord son foyer, et, à côté, un ter-
rain étendu où se trouve un moulin à olives.
Le véritable domaine rural se compose : 1° de 150 pieds
d'oliviers plus ou moins dispersés dans Yélaion, 2° de deux
vignes contenant 6.000 souches; 3° d'un jardin complanté en
arbres fruitiers, abricotiers et pruniers. D'autres familles possè-
dent des amandiers, des cerisiers, des g-renadiers, des pom-
miers, des poiriers, des figuiers. Ce jardin^ comme tous les
autres, est voisin du village et à proximité du potamos.
Y*** est le maître absolu de tous ces biens; il a même rem-
boursé à sa belle-mère, tombée dans la gêne, la dot de sa
femme. Malgré cela, la famille tend à se considérer comme
jouissant de la propriété collective. Remarquons cette lutte entre
l'esprit communautaire et l'individualisme naissant. Ce dernier
est plus ou moins développé par le commerce. Chez le Turc,
300 LA SCIENCE SOCIALE.
cette lutte n'existe pas, et l'esprit de communauté règne sans
partage.
L'esprit de communauté y règne si bien que le Turc, même
chez les autres, pense vag-uement être chez lui. L'idée de la
propriété individuelle n'est pas encore Lien nette dans son cer-
veau. Gare aux fruits des voisins lorsqu'ils sont mûrs ! La fa-
mille \***, quelques jours avant la cueillette, est obligée de
monter la garde autour de ses abricotiers et de ses pruniers.
Sinon, c'est le Turc qui récolte.
Récolter est plus doux que semer. Le Grec aussi le sait fort
bien. Aussi le caractère général de cette culture est d'être fa-
cile, arborescente, voisine de la simple récolte. L'olivier, la vi-
gne, les arbres fruitiers réclament peu de travail. La nature
fait presque tous les frais, elle mâche la besogne à l'homme.
On peut juger de sa facilité en parcourant la liste des salaires
payés annuellement par Y*** pour ses frais de culture (1) :
Domestique dOO francs
\0 journées pour bêcher la vigne 10 »
Ramassage des olives '.JO »
Cassage des olives 16 »
Extraction de l'huile 16 »
Arrosage des oliviers 20 »
IHantation de nouveaux oliviers 8 »
Bêchage de quelques oliviers 2a »
Soufrage de vignes 5 »
Les salaires énumérés à la suite des 100 francs donnés au
domestique bulgare sont payés à des ouvriers supplémentaires,
bulgares également, qui descendent de la montagne au mo-
ment où l'on a besoin de main-d'œuvre. Le domestique est
nourri, vêtu, logé, comme les gens de la famille. Les ouvriers
sont généralement logés et nourris. L'arrosage seul est fait par
les meuniers grecs, qui ne sont ni logés ni nourris. Le salaire
est payé en argent; on y ajoute quelquefois des cadeaux en na-
ture. Le contraire a lieu chez les Turcs.
(1) Disons, pour êlre exact, que le prix des choses est peu élevé à Makri. Il
faut inuUiplicr par i pour se faire une idée de la véritable dépense.
INK FAMILLli GIŒCOLE DANS INE l'KTITR VILLK nK TIHOIIK, .■îOi
I.o père, ainsi que les garçons, s'occupent peu de la culture. La
mère et ses filles s'en occupent, un peu niollenient toutefois, choi-
sissant les travaux faciles, attrayants, comme cciuide la cueillette.
Leur fonction consiste surtout à surveiller, et cette surveillance
n'est pas une source de progrès. Il est vrai que la culture frui-
tière s'en passe plus facilement ; mais le potager lui-même ne
donne pas tout ce qu'il pourrait donner. Les Makriens n'ont
jamais su s'ingénier pour tirer de leurs deux ruisseaux tout le
parti convenable. Beaucoup d'eau se perd sans utilité. Des ca-
naux anciens s'obstruent sans qu'on les répare. Une partie des
terres, que l'arrosage pourrait rendre fertiles, demeurent arides.
Le déboisement d'une partie des montagnes, dû à l'impré-
voyance des habitants, contribue, par suite des pluies diluvien-
nes qui se produisent de temps à autre, à entretenir la stérilité
d'une notable portion des campagnes.
Le moment de la récolte, comme de juste, est celui des ré-
jouissances et de l'animation. Comme au temps où naissait la
comédie antique, les vendanges sont l'occasion du plaisir. No-
tre ami a vu, non loin de xMakri, des cortèges joyeux revenir
le soir des vignobles. Des jeunes gens marchaient en bandes,
couronnés de feuilles vertes, se tenant par la main, et caden-
çant leurs pas au son de la flûte, de la guitare et du violon.
Ces deux derniers instruments ne sont-ils pas les héritiers di-
rects de la cithare et de la lyre?
Vers les premiers jours d'octobre commence la cueillette des
olives, laquelle s'opère en trois fois. A jour fixe, le village en-
tier se précipite dans Vélaion. Il s'agit seulement, pour cette
fois, de ramasser les olives tombées. Celles-ci sont entassées
dans des hottes qu'on charge ensuite sur des ânes ou des mu-
lets. La mère et les jeunes filles, demeurées à la maison, pré-
parent le diner pour les travailleurs, et l'envoient à ceux-ci.
Les jeunes gens s'emploient volontiers au transport. Ces allées
et venues, à dos de mulet, leur plaisent. Les femmes, après le
diner, viennent volontiers assister à la récolte, en manière de
distraction.
La seconde et la troisième récoltes consistent à cueillir les
302 LA SCIENCE SOCIALE.
olives sur l'arbre même. Les Bulgares grimpent sur celui-ci et
font tomber les olives, que l'on reçoit sur des toiles étendues
et que l'on expédie à la maison comme il est dit plus haut.
Alors s'opère le triage. Les meilleures olives sont gardées pour
être mangées et jouent un grand rôle dans ralimentation de
la famille. Les moins bonnes servent à faire de l'huile. D'au-
tres sont vendues. Chaque famille, turque ou grecque, vend les
siennes. Les Grecs ont toujours plus vite vendu que les Turcs,
et M""* Y*** a toujours plus vite vendu que ses compagnes. Si des
acheteurs se présentent quand son stock est épuisé, elle les en-
voie à ses amies... moyennant une petite commission.
Les 150 oliviers donnent en moyenne 38 hectolitres d'olives.
Les deux tiers sont consommés par la famille. Le reste est vendu
et donne un profit de 420 francs environ : 300 francs d'olives
et 120 francs d'huile. On vend aussi du raisin pour 200 francs,
des prunes et abricots pour 50 francs. Les jeunes garçons, à
dos de cheval, vont les vendre à Dédé-Agatch, ce qui évite l'em-
ploi d'un intermédiaire. Le vin est transformé, partie en vinaigre,
partie en raki, liqueur alcoolique fort goûtée dans tout l'Orient.
Mais, pour tous les produits, le chiffre de la partie vendue est
fort inférieur à celui qui représente la consommation même de
la famille. A la différence de l'Anglais et de l'Américain, ces au-
tres commerçants, le Grec, quoique commerçant lui-même, aime
à vivre de ses produits, à y consacrer une petite partie de ses
soins. Mesquin dans ses allures, il recule devant un achat. Ses
goûts sont relativement simples. Le confortable, même dans les
familles riches, semble peu prisé. Sa sobriété naturelle, favorisée
par le climat et le caractère des productions, contribue encore
à développer cette économie et cette demi-msouciance du bien-
être. On nourrirait six Grecs, disait Edmond About, avec la nour-
riture d'un laboureur anglais. Et c'est vrai. La famille Y***, quoi-
que fort à son aise, se nourrit de mets relativement primitifs.
La viande, viande de chèvre ou de mouton, ne parait sur la table
que deux fois par semaine (1). Le voisinage de la mer permet
(1) Les Grecs moins aisés en mangent beaucoup plus rarement. Rappelons aussi que
INE FAMILLE CRECQl K DANS INK IT.TITE VILLE DE TLROl lE. .'{03
(le la remplacer par le poisson. Les olives, la salade, les légu-
mes, les tracltami, sorte de pâte farineuse, le fameux komkoiis,
les (lolmadcs, sortes de boulettes de riz, ou autres denrées pliées
et cuites dans des feuilles de vigne; tels sont les menus les plus
ordinaires des Y***, conimerçants aisés de iMakri. Quant au vin, on
n'en boit que dans les grandes circonstances, quand on veut se
mettre en gaieté.
La vie de nos Grecs est donc facile, facile comme leur cul-
ture, facile comme leur caractère et leurs prétentions. C'est
plutôt sur la toilette que portent les excès de dépense. C'est là
que passent volontiers les bénéfices du commerce et de la vente
des produits agricoles. Les modes de Paris, toujours en retard
bien entendu, font fureur parmi ces dames, qui pourtant passent
une partie de leur journée à faire la cuisine, blanchir le linge
et pétrir le pain. On reconnaît là l'influence de la vie urbaine,
et cet amour de paraître qui distingue les populations où les
réunions nombreuses sont en honneur.
Outre la culture peu intense que nous venons de décrire, d'au-
tres ressources sont offertes à la familles Y*** comme à tous les
habitants de Makri, par les productions spontanées. Nous avons
déjà parlé du poisson. Il abonde sur la côte. Vingt familles grec-
ques se livrent principalement à la pèche ; mais leur travail n'est
pas le seul à fournir les tables. Les enfants se mettent de la par-
tie. Quoique intelligents et faciles à instruire, ils trouvent de sin-
gulières douceurs à l'école buissonnière, et, par les beaux jours
d'été, le chemin de la mer est plus vite pris que celui de la classe.
Barboter, s'ébattre, s'éloigner en nageant lorsque le pédagogue
éploré se met à leur poursuite, tendre des hameçons aux bons
endroits, parfois même des filets, et rapporter au logis une ma-
rée abondante, sont pour eux des jeux favoris. Si la pèche est
bonne, ils sont sûrs de n'être jamais grondés.
Mais le Grec seul se livre à la pèche. Le Turc a d'autres amours.
Si Y*** et sa famille mangent parfois du gibier, c'est au Turc qu'ils
le doivent. Les environs de Makri sont giboyeux, mais le Grec
les Grecs ont quatre carêmes, pendant lesquels l'usage de la viande est rigoureusement
interdit.
30 i LA SCIENCE SOCIALE.
laisse le gibier tranquille. Le Turc, au contraire, aime lâchasse
avec passion. Ce jeu lui rapelle la guerre. Il chasse par plaisir et non
parintérêt. 11 donneson gibier pour rien, ou pour pas grand'chose.
Il tue même le sanglier, que sa relig'ion lui défend de manger,
et abondonne chevaleresquement au Grec le fruit de ses exploits.
Tous les printemps, Y**' achète un agneau ou deux et les confie
à ses petits garçons qui les mènent brouter le long des chemins,
un peu partout. La famille les mange pour la Saint-Pierre.
Tous les étés, on loue douze chèvres pour avoir du laitage. On
les confie, moyennant une faible redevance, à un pâtre bulgare,
qui les fait paître avec celles d'autres familles dans les prés com-
munaux. Les chèvres sont traites deux fois par jour, dans la ber-
gerie commune, par la servante bulgare. Un enfant de la famille
assiste à la traite du soir. Il va reconnaître ses chèvres à une en-
taille faite à leurs cornes, et aide à les maintenir pendant que la
Bulgare les trait.
Beaucoup de cueillette, assez de pêche, jouissance par au-
trui des produits du pâturage et de la chasse, voilà le travail
de nos Grecs. De céréales, point. Le blé consommé par la famille
vient surtout de dettes en nature payées par les Turcs et une
partie de la farine représente ses «journées de moulins », sortes de
dividendes payés par les meuniers Bxwactionnaii'es des moulins.
Le pain n'arrive donc sur la table que par un chemin commercial.
Une seule famille grecque, à Makri, s'est mise en tête d'enta.
mer le sol, de creuser des sillons, de semer du blé, et cette fa-
mille est tombée dans le ridicule. On se la montre en plaisantant,
et ses produits sont qualifiés par des diminutifs « petit blé »,
« petite orge », « petit seigle ». Partout où le Bulgare existe,
c'est à lui que le Grec laisse le labeur du paysan. Ce n'est guère
que dans les villages isolés, absolument grecs, — et ces derniers
sont rares, — que l'on se livre, tant bien que mal, à tous les
travaux agricoles.
Si nous remontons dans l'antiquité, ce phénomène nous sur-
prendra peu. Sans doute le type grec a plus ou moins évolué. Au
point de vue ethnographique, une forte proportion de sang slavo-
bulgare s'est mêlé au sang hellène primitif. Le type communau-
UNE FAMII.F.K CHKCOLR DANS UNE l'ETITE VILLK DE Tl.HQLIi;. 'M)o
taire a pu s'accentuer sous l'influence de cette invasion. Mais,
d'autre part, à mesure qu'ils descendaient vers la mer, les
hommes du Nord s'adaptaient forcément, à l'image de leurs
prédécesseurs, aux conditions du nouveau milieu. Beaucoup des
traits que nous venons d'énumérer se retrouveraient chez
les écrivains de la Grèce antique. L'Athénien d'Aristophane
est sobre autant que paresseux. Une sardine est pour lui un ré-
gal. Les vendanges occupent une si grande place dans la vie
que la tragédie et la comédie naissent des iètcs qu'amène la
cueillette du raisin. La fable parle de Pallas créant l'olivier.
C'est plutôt l'olivier qui fait inventer Pallas. La culture des ar-
bres fruitiers est si répandue qu'une classe de citoyens se
met à vivre de dénonciations contre la contrebande des figues.
Toute la civilisation, toute la littérature attique a une odeur
d'huile, de vin et de fruits.
Mais l'homme, si peu qu'il mange, a généralement besoin de cé-
réales (l), etl'on saittoute la série d'efforts que réclamela confec-
tion du pain. Comment en avoir avec la moindre somme de travail
possible? L'antiquité pélasgique résolvait le problème par l'es-
clavage. Athènes, en particulier, le résolvait parles tributs impo-
sés aux villes alliées. Makri n'a pas à sa disposition un procédé si
commode. Comment se tire-t-elle donc d'afTaire? Quel serviteur
complaisant viendra défoncer le sol, guider la charrue, bêcher,
fumer, sarcler, moissonner? Ce serviteur, nous l'avons déjà dit,
c'est le Bulgare.
Nous venons de relever le premier caractère de la culture à
Makri : c'est une culture facile. Le second caractère est celui-ci :
les parties les plus difficiles de cette culture facile retombent
sur le Bulgare.
III.
N'allez pas croire au moins que le Bulgare soit un paysan ren-
forcé. Pour être roi dans le pays des aveugles, il suffit dètre
borgne.
(1) Ceci est moins vrai des pasteurs, qui trouvent dans le lait l'élément azoté néces-
saire à la nutrition.
306 LA SCIENCE SOCIALE.
De race hungro-tartare, sln visés en Europe, installés en Mœsie
au septième siècle, les Bulgares font une entrée belliqueuse sur
la scène de l'histoire. Ils soutiennent de longues luttes contre
Byzance. Leur chef Crum, vainqueur de l'empereur Nicéphore,
fait monter en argent le crâne de ce dernier et s'en confectionne
une coupe. Chrétiens au dixième siècle, tour à tour indépen-
dants, sujets des Serbes, sujets des Grecs, englobés finalement
dans la conquête ottomane, ils subissent, à la longue, une pro-
fonde transformation. L'cx-pasteur guerrier est rejeté, par tou-
tes sortes de contraintes, naturelles et artificielles, vers ce trav^ail
agricole que les Grecs, grâce au commerce et à la mer, peuvent
éviter jusqu'au bout.
Tandis que la conquête turque acculait les Grecs à leur riva-
ges, elle acculait les Bulgares aux gorges escarpées des Balkans,
où la culture des pentes fertiles devenait l'unique moyen d'exis-
tence.
Le Bulgare d'aujourd'hui est sobre, travailleur, taciturne, ne
sachant, en dehors de ses occupations, ni raisonner, ni calculer.
Il s'étonne facilement, admire naïvement, s'exclame fréquem-
ment. Dépourvu d'initiative, mais plein de bonne volonté, il ne
se trouve bien que sous les ordres d'un maître, qui abuse sou-
vent de sa simplicité pour l'exploiter sans merci.
La famille Y*** possède, avons-nous dit, un domestique et une
servante bulgares. Le mot domestique ne doit pas nous faire il-
lusion. Il ne s'agit pas ici d'un valet et d'une femme de cham-
bre. La maîtresse de maison et ses filles s'acquittent de presque
tous les soins du ménage. Le domestique est surtout un domes-
tique du dehors. Quant à la servante, si elle met la main aux
besognes d'intérieur, elle la met aussi aux travaux champêtres.
La façon d'engager une servante est assez curieuse. Des négo-
ciants (lesquels ne sont parfois que des colporteurs) vont et vien-
nent dans les villages. On s'adresse à l'un d'eux : « Bamenez-
nous une servante ». Le négociant s'en va, passe dans un vil-
lage bulgare, avise une fillette de quinze ans et la marchande
à son père. Le marché est vite conclu, car le Bulgare n'est guère
exigeant. La servante des Y*** touche soixante francs par an. Coin-
I
UNE FAMILLE GRECQUE PANS LiNE l'ETITIO Vll.LE DR TIHOL'IK. 307
bien de servantes parisiennes, <nii tiavaillent moins, touciient la
même somme par mois !
La jeune Bulgare arrive à Makri, entre dans la famille A laquelle
elle s'est louée. Le père et la mère la traitent comme leur fille.
Elle dîne à leur taljle, et se dérange seulement pour servir. Elle
est inscrite quelquefois, pour une petite somme, on pour quel-
ques oliviers, sur le testament de ses maîtres. Souvent elle
épouse un Grec, et se fixe définitivement àMakri. On la remplace
alors par une autre, engagée dans les mêmes conditions.
Les domestiques et ouvriers bulgares viennent eux-mêmes à
Makri pour s'engager, soit à long terme, soit momentanément,
au moment du grand travail de la cueillette. Ce sont eux qui
transportent les échelles, grimpent sur les arbres, chargent les
mulets, gaulent les amandiers. Le travail fini, ceux qui ne sont
pas domestiques s'en retournent chez eux, comme ils sont venus,
en bandes familiales, sous la conduite d'un parent respecté, qui
traite en maître avec les employeurs.
Le domestique des Y*'* est chargé de fonctions multiples. Il
cultive le jardin avec la servante , pioche la vigne, foule le rai-
sin, tourne le moulin à olives, transporte les olives concassées
dans des jarres. C'est lui qui va chercher de l'eau au potamos,
travail fatigant qui se répète, à certaines époques, jusqu'à deux
cents fois par jour. La famille possède deux chevaux et deux
ânes. C'est lui qui en a soin. C'est lui qui, pendant l'hiver, va
dans la forêt , avec les deux ânes, chercher du bois à brûler. C'est
lui qui, pendant la belle saison, les mène le soir hors du village,
ainsi que les deux chevaux, et les fait paître toute la nuit. Toutes
les besognes ennuyeuses sont pour lui. Tous les fardeaux pesants
sont pour ses larges épaules.
La servante, avons-nous dit, s'occupe aussi du jardin, cueille
du raisin, trait les chèvres. Elle va, avec les enfants, déraciner
des broutilles sèches avec la pioche. Ces broutilles servent d'a-
madou. Elle porte, à l'un des six fours tenus par des Epirotes, la
pâte pétrie par M™" Y*** et ses filles, et rapporte le pain cuit à la
maison. Elle fait en outre, comme nos cuisinières, les petits
achats journaliers, allume le feu, lave la vaisselle, aide une des
308 LA SCIENCE SOCIALE.
filles de la maison à mettre la table; mais la cuisine proprement
dite n'entre pas dans ses fonctions. La mère et la fille aînée gar-
dent jalousement ce domaine.
Si nous jetions les yeux sur les familles voisines, nous en trou-
verions où le Bulgare occupe, non plus la situation de domes-
tique, mais celle de métayer. Le Bulgare chrétien est souvent
métayer du riche grec, comme le Bulgare musulman, ou Yéloutz.
est souvent celui du riche turc. A ce métier, le Bulgare se forme
et s'élève peu à peu. Son travail, quelque routinier qu'il soit,
n'en est pas moins une école, à l'influence de laquelle le Turc et
le Grec demeurent soustraits. En général, le Bulgare, après
avoir travaillé dans la plaine, retourne dans sa chère montagne
et va retrouver sa communauté. Patriarcal dans l'âme, il ne s'exile
qu'à regret du foyer paternel, où vivent volontiers plusieurs
ménages. Les cadets émigrent au fur et à mesure du mariage de
leurs aines, pour laisser une place à leur belle-sœur. Ils revien-
nent, au fur et à mesure du mariage de leurs sœurs, des morts
ou des réussites des divers membres de leur famille, pour re-
prendre la place laissée vide par le partant. En revanche, les
naissances d'enfants, dans les ménages d'aines, 'déterminent en-
core des départs de cadets. C'est donc un va-et-vient, une oscil-
lation de la montagne à la plaine, une tendance à remplir tou-
jours exactement toute la capacité du foyer. L'excédent absolu
émigré seul définitivement; mais cet excédent, petit à petit, suffit
à envahir les contrées voisines. L'heure arrive, par-ci par-là, où
un Grec cherche à se défaire d'une terre, où un Bulgare, coup de
pioche par coup de pioche, a économisé un petit pécule en ar-
gent. Un contrat se fait. Ce contrat est bien peu de chose. Un
champ a changé de propriétaire. Un Bulgare isolé, longtemps
serviteur, est devenu maitre à son tour.
Mais ce petit pas en avant, négligeable par lui-même, fait
partie de la marche de toute une armée, et la marche d'une ar-
mée n'échappe pas au regard. Nous avons vu, depuis moins de
vingt ans, l'érection de la Bulgarie en principauté indépen-
dante, l'adjonction d'une partie de la Boumélie à cette princi-
pauté. Nous avons vu l'Église bulgare, longtemps dominée et
INK KAMILLE GHECQIK DANS INR l'KTITK V[[.I.K liK ÏIHOI H- 300
absorbée par l'Église grecque, s'en détacher liérement et cons-
tituer une orthodoxie à part. Nons avons vu les paysans bulgares,
organisés en armée, battre les Serljcs belliqueux. La littérature
bulgare reparait au jour. Ce bulgarlsmc, en un mot, rival 'de
Vhriimismr, agite à son tour les esprits, non seulement dans la
principauté officiellement dénommée Bulg'-arie, mais d'un bout à
l'autre de la péninsule des Balkans. Tout cela révèle évidemment
les progrès d'une race, progrès très lents, très relatifs, dus au
sourd travail, à l'obscure et féconde patience de plusieurs siècles,
à une supériorité agricole se traduisant peu à peu par des acqui-
sitions immobilières sur le Grec et sur le Turc. Comment s'accom-
plit ce phénomène? Par quel mécanisme le Bulgare avance-t-il?
Un regard jeté sur notre famille et celles qui l'entourent va nous
renseigner là-dessus, et nous permettre de constater un troisième
caractère de notre culture grecque, que nous pouvons formuler
ainsi : La propriété rurale ^ en beaucoup de cas, n'est, pour le Grec,
qu'un objet de spéculation.
IV.
Au delà du potamos, à quelques pas de la maison des Y***, se
dresse le quartier turc. Cette séparation est constante en Orient.
Ce ne sont pas les différences de fortune qui distinguent les quar-
tiers, mais celles de race. On voisine pourtant; les femmes tur-
ques, quoique beaucoup moins libres que les femmes grecques,
conversent avec celles-ci et leur demandent des conseils. Plus
froides entre les hommes, les relations n'en existent pas moins.
Les gros bonnets des deux quartiers, archontes chez les Grecs,
beys chez les Turcs, causent parfois entre eux. Y*** et ses princi-
paux parents ont toujours été classés parmi les sommités de Makri,
et ils s'entendaient généralement assez bien avec les sommités
musulmanes. Ajoutons qu'ils y ont intérêt.
Le Turc, en etfet, est un excellent champ d'exploitation. Ce
n'est plus le soldat de Bajazet ou de Mahomet II, accourant de
l'Asie, turban en tête, cimeterre au poing, bataillant toute sa
T. XVII. 22
310 LA SCIENCE SOCIALE.
vie, courant du Serbe au Hongrois, de Tamerlan à Scanderberg,
et cherchant à s'assurer le paradis en abattant le plus grand
nombre possible de têtes chrétiennes. Le Turc a changé, sinon
de formation et d'aspirations, du moins d'habitudes extérieures.
Nomade au fond de l'âme, guerrier d'instinct, il s'est trouvé re-
jeté, par une série de circonstances qui demanderaient une étude
à part, dans la vie sédentaire et pacifique, et ce phénomène
semble avoir plongé le Turc dans unétonnement dont il n'est pas
encore revenu. Nomade, soldat, il le redevient à l'occasion. Nul
ne quitte plus facilement le sol dont l'a gratifié la conquête. Nul
aussi ne met plus vite la main sur son fusil et ne meurt plus
stoïquement dès que l'occasion s'en présente. « Campés en Eu-
rope », le mot de Chateaubriand reste donc juste à deux points
de vue.
La conquête a rendu les Turcs propriétaires. Elle ne les a pas
rendus agriculteurs. Le régime du timai\ assimilé par des histo-
riens à la féodalité^ diffère radicalement de cette dernière. Le
lief occidental reposait sur deux grandes bases : l'exploitation
agricole par le propriétaire, et l'autonomie de ce dernier. Le
titnar ne fut qu'un cadeau révocable, fait par le Sultan à un guer-
rier qui, batailleur ou oisif, touchait une partie des impôts de
son domaine. Chaque tète d'ennemi donnait droit à une quotité
plus grande d'impôts. Quinze têtes faisait passer le timariot à
un domaine supérieur en grade. Le propriétaire turc se super-
posait simplement à l'ancienne population, grecque ou bulgare,
et vivait en l'exploitant, peu soucieux de se mêler à elle, respec-
tant avec une magnanimité indolente et dédaigneuse les croyan-
ces, le culte, l'administration locale et jusqu'à la juridiction des
vaincus.
Nous ne dirons pas ici comment le progrès continuel des ar-
mées occidentales a fini, après plusieurs siècles de luttes, par
triompher de cette intrépide armée turque, — laquelle ne pou-
vait augmenter, puisque, tout Turc étant soldat, elle avait pré-
senté dès l'origine le maximum de ses effectifs.
Depuis deux siècles, la décadence est visible et la réapparition
des nationalités englouties, Grèce, Roumanie, Serbie, Bulgarie,
UNE FAMILLE C.HECOUE DANS UNE F'KTITE VILLE l»E TURQUIE. .■{M
Monténégro, indique clairement la b;ii.ssc et le recul clo riiioii-
dation ottomane.
Privé du butin des victoires, impuissant, par sa gestion inin-
tellig-cnte et ruineuse, à vivre uniquement de l'impôt, le Turc
s'est vu forcé, en certains cas, de s'adonner à l'agriculture (1).
Les campagnes de Makri voient des Turcs se livrer, comme les
Grecs, à la cueillette des olives, et même à celle du raisin, qu'ils
vendent aux chrétiens, la loi ne leur permettant pas de vendan-
ger eux-mêmes. Quelques-uns, les plus pauvres, se résignent à
conduire la charrue, charrue bien primitive, qui égra ligne
légèrement le sol. Ils tirent de ce sol le strict nécessaire, et se
reposent ensuite, fatigués de cet effort. Beaucoup ne l'essayent
pas môme, et, lorsqu'ils le peuvent, se contentent de louer leur
patrimoine à des Bulgares, — musulmans autant que possible, —
et se reposent alors du matin au soir. La mosquée, les ablutions,
les prières, les longues séances aux deux cafés turcs, quelquefois
la chasse, remplissent leurs journées. Ils ont des notions de
poésie et de musique. Ils parlent peu, et, entre eux, ne s'inter-
rompent jamais, — signe infaillible qui les distingue des Grecs.
De leurs lèvres tombent parfois des pensées profondes, des sen-
tences. Où ils sont beaux, c'est dans le commandement. Leurs
ordres éclatent, brefs et énergiques, soulignés d'un geste de
grand seigneur.
Grands seigneurs, disons-nous. Raison de plus pour les ex-
ploiter.
Il est facile de comprendre, après ce que nous avons dit du
Turc actuel , qu'il doit avoir souvent besoin d'argent. L'on sait,
d'autre part,, que le métier du Grec est d'en gagner, et qu'il en
gagne. Voilà donc un débiteur et un créancier tout trouvés. Deux
hommes sont en présence : l'un a la force, le sabre, la puissance
officielle, la morgue et la brutalité du vainqueur, mais aussi la
simplicité et la loyauté du soldat; l'autre a la ruse, la patience,
l'intelligence aiguisée, et trop souvent la fourberie du commer-
çant. Lequel va l'emporter? La réponse, avec le temps, devient
(1) Les Turcs, n'étant pas poussés aux sioupeinents urbains par le commerce, comme
les Grecs, sont plus nombreux que ceux-ci dans les campagnes.
'J12 LA SCIENCE SOCIALE.
de plus en plus nette. Le Turc d'autrefois pouvait encore choi-
sir entre payer sa dette et couper la tête à son créancier ; mais
celui d'aujourd'hui n'est plus assez fort pour adopter ce dernier
système. L'Europe crierait trop, et d'ailleurs le Grec prêteur
est trop poli, trop ohséquieux pour qu'on puisse décemment lui
chercher querelle.
Tous les Turcs de Makri ont des dettes. Y*** est un de leurs
créanciers, mais c'est surtout un de ses frères, nommé Théophile,
qui se fait une spécialité en ce genre.
Le procédé est fort simple. On l'appelle achat anticipé. Un Turc
pressé d'argent vient trouver Théophile et lui dit : a Prête-moi
tant. — Fort bien, répond Théophile; je t'achète d'avance telle
quantité d'olives ou de blé. «Bien entendu, la quantité ainsi fixée
est toujours exorbitante. Au moment de la récolte^ Théophile
envoie ses fils avec des sacs. Ils les remplissent du blé ou des
olives du Turc, les chargent sur l'àne ou le cheval de ce même
Turc et les rapportent chez leur père, qui, au moment opportun,
revend la marchandise avec un respectable bénéfice. Le tour est
joué, et le Turc n'y voit que du feu.
Un cas plus grave, c'est lorsque le Turc se laisse entraîner à
hypothéquer non plus sa récolte, mais sa terre elle-même. A l'ins-
tar de nos Arabes d'Algérie , il sent peu la valeur du sol. Il con-
çoit plus aisément celle de l'argent qu'on fait briller à ses yeux,
et qui peut lui procurer des satisfactions immédiates. Allah aura
soin de l'avenir.
Il arrive donc qu'un Turc est impuissant, malgré sa réelle
bonne volonté, à payer une dette contractée légèrement. Le Grec,
lui, n'a pas prêté à la légère. Il sait très bien que, si la récolte
est insuffisante, la terre est là. Il sait qu'il y a à Dédé-Agatch un
cadi et d'autres juges. Il connaît sa jurisprudence, grecque ou
turque, sur le bout du doigt. Un procès s'entame : le Grec le
plaide avec éloquence ; les témoins, vrais ou faux, ne coûtent pas
cher. La terre est saisie, vendue à vil prix. Notre Grec s'en rend
possesseur, et, immédiatement, la loue ou la vend à des Bulga-
res. Encore une fois, le tour est joué. Mais remarquons bien que
notre Théophile, — comme tous les Grecs qui l'imitent, — ne fait,
UNE FAMILLE GRECOIE DANS INE PEriTE V[LLE UE TUHQUIE. .'îl.'i
en achetant la txM'i'c du Turc, ([u'unc pure spéculation financière.
11 n'achète pas un champ })our s'arrondir. Il l'achète; parce qu'il
peut l'avoir à bon marché et le louer ou le revendre très cher.
Le fils aine d'Y***, Athanase, âgé de ving-t-six ans, marche di-
gnement sur les traces de son oncle. C'est ce qu'une anecdote
nous permettra de démontrer.
Il y a quelques années, un Turc assez riche vint à mourir à
Makri. Une quarantaine de Grecs jse présentent aussitôt, produi-
sant des cvédLïicQ^ fausses , et, escortés de faux témoins, ils vont cà
Dédé-Agatch et amènent le cadi^ en ayant soin de donner à ce-
lui-ci le bakchich traditionnel. Le cadi arrive avec son cortège de
créanciers. Les scellés sont mis sur le blé et autres denrées con-
servables. On notifie l'opération au gendre du défunt, nommé
Ali, représentant la succession. Celui-ci s'incline devant l'autorité
du cadi , image pour lui de celle du Sultan. A la formule lé-
gale : « Ceci n'est plus à vous », il ne répond que par la résigna-
tion. Il laisse les Grecs emmener ses bœufs et les vendre aux
enchères. Ces enchères elles-mêmes se font dans de curieuses
conditions. Les Grecs, constitués en une sorte de syndicat d'ac-
caparement prêt à faire hausser les prix en cas de concurrence,
écartent les Bulgares de la vente. Nos Grecs tiennent-ils donc
essentiellement à avoir des bœufs? Pas le moins du monde. Ils
tiennent à les avoir bon marché, moyennant cette même entente.
Les bœufs vendus, ils s'empressent naturellement de les rétrocé-
der... aux Bulgares.
Ceci n'est que l'acte premier. Athanase arrive alors et entre
en scène. Créancier réel du défunt, mais dépourvu de titre
légal, et laissé en dehors du syndicat, il n'avait pas pris part
à ces poursuites. Mais il est clair qu'elles le lésaient. Méditant son
coup à part, il se recueille pendant quinze jours. Il se rend alors
chez le gendre et lui dit : « Ali, qu'as-tu fait! les créances
étaient fausses. » Fureur d'Ali, qui brise les scellés, décroche son
grand coutelas et part pour les villages bulgares, où il va re-
prendre de vive force tous ses bestiaux. Les Bulgares vont rede-
mander leur argent aux Grecs, qui les congédient poliment, et
entament un procès contre Ali. Ali manque d'argent comptant
MA LA SCIENCE SOCIALE.
pour soiitenii' l'affaire. Athanase lui en avance, sous forme d'a-
chat anticipé d'un champ. Mais le champ est sous séquestre ; les
(irecs pseudo-créanciers s'opposent à la transmission. Procès
entre Athanase et les autres Grecs. AH et sa famille témoignent
naturellement en laveur du premier. Ici survient un incident
Jnzarre. Une belle-sœur d'Ali doit déposer en justice, à date fixe.
C'est justement le jour de son mariage. Jamais Turc ou Turque
ne se dérangerait ce jour-là. Comment faire donc? Athanase
n'est pas embarrassé. Il fait habiller sa propre sœur en femme
turque, lui fait rougir les doigts; et, le voile aidant, la Turque
improvisée va témoig-ner sans encombre. Athanase et Ali ga-
gnent leur cause. Ali, fidèle à sa promesse, cède le champ à
Athanase qui le revend bientôt après... à des Bulgares, Prix
d'achat : 1,200 francs; prix de vente : 4,200 francs. Le champ va-
lait bien plus que le premier chiffre et bien moins que le second.
En Grec consommé, Athanase avait roulé son Turc et ses Bul-
gares.
Voilà donc deux victimes pour un vainqueur; mais, si l'on
observe le phénomène de près, on reconnaîtra qu'il y a une im-
mense différence entre le sort des deux premières. Le résultat le
plus définitif, le plus tangible, et le plus important au point de
vue social, c'est que le Turc, après l'opération, se trouve avoir
un champ de ?noins, et le Bulgare tm champ de plus. L'un a
été vendeur, l'autre acheteur. Le Grec a fait office de courtier, et
a retenu la forte somme, mais cet argent, soumis désormais à
tous les hasards du commerce, constitue une richesse moins
stable, moins assise, qu'une Ijonne terre à blé ou qu'une vigne au
soleil.
V.
Comment s'étonner, après cela, de voir les fils des Osmanlis
s'ébranler peu à peu, et quitter, les uns après les autres, les ri-
vages inhospitaliers de l'Europe, pour rétrograder vers cette Asie
qui fut leur berceau? Déjà le réveil des nationalités danu-
LNK FAMTI.LK GHICCOIE DANS INK l'KTlTK VILLE ItK TIIUJI IK. Ml"»
bicnnes, résultante de la croissance sociale des populations v;iin-
cues, les a chassés de la Serbie, de la Moldavie, de la Valacliie.
La cession de la Thessalie à la Grèce, en ISSV, a déterminé
l'exode en masse de soixante mille Turcs, dont (jiielques-iuis sont
venus échouer à Makri. Makri elle-même en a perdu un bon
nombre.
En revanche, comme nous l'avons dit, les Bulgares avancent
de plus en plus. Leurs familles descendent de la montagne et
tendent à s'implanter au milieu des Grecs. C'est un courant lent,
mais continu, de la montagne vers la mer (1).
Les mariages entre Grecs et servantes bulgares infusent cons-
tamment un sang nouveau à la race des premiers. Les Bulgares
sentent ces progrès, et ils en sont fiers. « Alexandre le Grand,
disent-ils, était un Bulgare. » Il est vrai que les servantes, au mo-
ment du mariage, sont en grande partie grécisées par leur en-
tourage ; mais il n'en reste pas moins, dans leurs habitudes et
leur esprit, quelque chose de leur formation première qui agit
insensiblement sur leur nouveau milieu.
Pour mieux mettre sous les yeux de nos lecteurs les différences
des trois races, — différences que la ténacité des traditions,
puisée dans la formation communautaire, contribue à maintenir,
malgré les alliances dont nous parlons, — nous ne pouvons
mieux faire que de raconter un incident, — ou mieux un accident,
— dont notre ami a été le témoin au moment même où ils sé-
journait chez les Y*** et observait leur famille.
C'était au fort de l'été. Trois mois venaient de se passer sans
le moindre nuage au ciel. Terre, mer, collines réverbéraient à
qui mieux mieux la lumière et la chaleur. Un jour, la ville se
trouve enveloppée de fumée. Un incendie venait de se déclarer
dans Yélaion Saint-Georges. La population se jette dans les rues
et gagne une hauteur voisine pour se rendre compte de l'ac-
cident. Les oliviers, — la grande richesse du pays, — flam-
baient comme de la paille, et la brise de mer activait le feu.
Il y allait de la fortune de tous. Qu'allait-on faire ?
(1) La montagne bulgare est fort différente de la montagne grec(iue, dont l'influence
sociale a été analysée par M. Champault, Science sociale, t. XV, XVI.
316 LA SCIENCE SOCIALE.
Les Turcs contemplèrent le feu, échangèrent quelques ré-
flexions sommaires, puis, pénétrés de la grandeur du désastre,
s'en retournèrent tranquillement chez eux, résignés à la voîonté
d'Allah.
Les Grecs, hommes et femmes, s'élancèrent vers le lieu de
l'incendie, criant, pleurant, maucUssant l'apathie des Turcs, s'ef-
forçant au hasard d'arrêter les flammes, mais surtout émettant
des avis et prodiguant des conseils : conseil d'envoyer chercher
des secours à Dédé-x\gatch (deux heures de distance), conseil
d'aller chercher les Turcs et de les forcer à prendre part au sau-
vetage, conseil de rechercher l'auteur de l'incendie. On se pro-
mettait bien de ne pas le manquer. On parlait de procès, de dom-
mages et intérêts, etc. Un Grec plus avisé fait taire les bavards
et s'ingénie à organiser quelque chose. L'eau manquait. La mer
était trop loin et trop bas. Le Grec ordonne de piocher le sol,
de jeter de la terre sur le feu, d'abattre les branches enflam-
mées à coups d'autres branches. On se met à l'œuvre ; mais,
malgré le zèle des travailleurs, le feu gagne de vitesse. Le dé-
couragement succède vite à l'effort, et les oliviers continuent à
brûler de proche en proche.
C'est ici que le troisième élément entre en scène. Cinq Bul-
gares apparaissent. Bons paysans de la montagne, ne possédant
aucun olivier dans Vélaioii^ ils étaient venus, attirés par le spec-
tacle. On les appelle à l'aide. Sans mot dire, sans donner le
moindre avis, ils s'élancent, obéissant ponctuellement aux ordres
du Grec. Bobustcs et tenaces, ils piochent avec entrain, lancent
la terre sur les flammes, s'aventurent presque au sein du bra-
sier, et, après un labeur acharné, réussissent à le circonscrire.
Les Grecs partis, ils restèrent sur le lieu du sinistre, y passèrent
la nuit, et surveillèrent l'e/^ïo/z jusqu'au matin.
Le fait est typique. Restons-en là. Nous venons de voir ce que
peut être la culture dans une famille grecque, et l'influence
qu'elle exerce sur son organisation. Nous avons vu agir la mère,
les filles, le domestique, la servante, l'oncle, plusieurs des fils.
Un personnage pourtant est resté dans l'ombre. Nous n'avons
pu l'introduire nulle part. Ce personnage, c'est le père de famille
UNE FAMILLE GRECQUE DANS UNE PETITE VILLE DE TURQUIE. ."{17
lui-mômc. Ce dernier n'a (rauti'cs rapports avec la ciiKurc que
celui d'un consommateur. Assis à la table de famille, il mange
bien ses olives et ses al)ricots, mais il ne les a ni cultivés ni cueil-
lis. Avec le père nous entrons dans un domaine nouveau, celui
du commerce. I.es spéculations agricoles du fils aîné nous en ont
déjà donné une perspective. Dans la famille Y***, la partie fémi-
nine et la domesticité nous ont représenté, dans une certaine
mesure, ce que la famille tient du sol. C'est surtout le père,
escorté de ses fils, qui va nous montrer ce qu'elle tient du com-
merce.
[A suivre.) G. d'AzAMBUJA,
MONOGRAPHIE DU CANADA.
IX.
COMMENT LE DOMAINE PLEIN
A ASSURÉ LE MAINTIEN DE LA RACE,
ET COMMENT
SE CLASSE LE TYPE FRANCO-CANADIEN.
III.
LE « RANG » ET LA PAROISSE.
Dans ua précédent article (1) nous avons soumis à l'analyse la
famille de « l'habitant », groupe initial de la société franco-ca-
nadienne. Les caractères que nous avons alors relevés se présen-
tent sous un triple aspect :
1° Uji ensemble de pratiques communautaires : culture mixte,
complétée par les ressources de nombreuses industries domes-
tiques, et pratiquée en famille par des procédés simples, sans
emploi de salariés et seulement dans la mesure des besoins esscn-
(1) Voir la Science sociale, t. XVI, p. 29G.
MONOGRAPIIII-: DU CANADA. 'M\)
ticls du groupe; la i)ropriété calquée sur le môme modèle, les
hiens patrimoniaux conservés, ou répartis, en vue d'assurer l'ai-
sance de tous, d'abord par le maintien du foyer ancien et, suhsi-
diairemcnt, par la fondation des foyers nouveaux; enfin, grou-
pement étendu et séjour prolongé au foyer, rôle tutélaire de la
famille, dépendance mutuelle et solidarité étroite maintenue entre
tous ses membres.
2" Une manifestation claire de particularisme, qui se traduit
par l'établissement invariable hors du foyer, avec,, ou môme sans
l'assistance de la famille, de tcnis les garçons à l'exception de
l'héritier, et cela sans contrainte extérieure dérivant de la nature
du lieu ou d'une influence quelconque étrangère à la famille.
3° Ce particularisme, d'un autre côté, limité dans son action,
ne s' élevant pas d'une manière permanente au-dessus de la petite
culture, de la petite industrie, du petit commerce.
Nous allons maintenant étendre le cercle de nos observations.
Nous ne considérerons plus la famille en elle-même, dans sa vie
intime, dans ses rapports avec les individus qui la composent,
mais bien dans ses relations avec le monde extérieur, dans ses
rapports avec les autres familles, ou groupements, qui constituent
avec elle la société. Ces rapports sont principalement de deux
natures et se ramènent à deux chefs : le « rang », la paroisse.
La famille de l'habitant, avec les caractères particuliers que
nous lui avons reconnus, est le point de départ d'une organisation
sociale nécessairement peu compliquée. En effet, ce type de fa-
mille a pour règle, pour mesure de son activité, d'abord, de
produire directement tout ce qui est nécessaire à sa subsistance ;
ensuite, de ne rien produire au delà.
D'une part, tendant en toute chose à se suffire à elle-même,
cette famille se prèle mal au développement d'organismes qui
se constitueraient en dehors d'elle pour compléter son action.
Le travail ne se spécialise pas. Certaines professions, certains
320 LA SCIENCE SOCIALE.
métiers accessoires peuvent bien se produire à côté de la famille,
mais dans une mesure restreinte, réduits en cjuelque sorte à leur
plus simple expression.
D'autre part, ne produisant rien au delà de ce qui est requis
pour la satisfaction de ses besoins essentiels, la famille de l'habi-
tant s'élève bien à l'aisance, jamais à la richesse. Pas de cultiva-
teurs riches ; raison de plus pour que les métiers et les professions
accessoires qui comptent sur l'habitant pour vivre, restent à l'état
embryonnaire„ Mais il y a plus : les familles rurales ne se hiérar-
chisent pas. Dans ce pays incomplètement occupé, où l'accès à la
terre est encore relativement facile, prescjue tous arrivent à
posséder leurs domaines, mais en même temps, l'ambition des
plus entreprenants ne dépassant pas le degré de la petite aisance,
la distinction entre les capables et les incapables se manifeste
peu. A Saint-Justin, il n'y a qu'un petit nombre d'artisans, de
commerçants , de gens de profession ; il n'y a également que fort
peu de journaliers agricoles, et à proprement parler, pas du tout
de tenanciers.
Nous avons donc, comme élément premier, presque unique, du
voisinage, une simple juxtaposition de petits propriétaires indé-
pendants, de paysans que rien ne distingue J'un de l'autre, si ce
n'est le degré plus ou moins prononcé d'aisance, ou la réputation
plus ou moins grande de savoir-faire et de sagesse. C'est prati-
quement le règne de la parfaite égalité, de la démocratie idéale,
moins les phrases.
Voyons quels sont les rapports qui existent entre ces diverses
familles, et comme nous l'avons fait précédemment, lorsque
nous étudiions les relations de famille à individu, distinguons les
phénomènes de communauté de ceux de particularisme.
1° Phénomhies de communauté . — Le cas le plus simple du
voisinage est bien celui où ses liens se confondent avec ceux de
famille ou de parenté. Il est arrivé fréquemment, dans cette
contrée en voie de colonisation, que l'habitant, suivant sa ten-
dance originelle au groupement, a pu, sans trop entamer le
domaine paternel, établir sur des terres, dans son voisinage
MONOGRAPHIE DU CANADA. 321
immédiat, plusieurs de ses fils. De la sorte, dans bien des cas,
une paroisse entière s'est trouvée peuplée par la multiplication
sur place d'un très petit nombre de souches. A tel point qu'il est
devenu nécessaire de distini^ucr par de nouvelles appellations
les individus trop nombreux d'une môme descendance. De là
l'habitude des surnoms si répandue au Canada. Pour opérer cette
distinction, on a eu recours, suivant les circonstances, à difiérents
procédés qu'il n'est pas sans intérêt de connaître. Ou bien l'on
a simplement dédoublé le nom de baptême (1), ou bien l'on a
créé de toutes pièces de nouveaux noms de famille (2). Le premier
procédé, par les noms de baptême, semble bien indiquer une
plus grande persistance de l'attache purement familiale; le se-
cond procédé, par les noms de famille, répond, au contraire, chez
l'individu qui le reçoit, à une séparation plus complète de la
souche, à une évolution plus énergique vers la possession du
sol.
D'après ce que nous avons dit du type de la famille, de 1 é-
troite solidarité maintenue entre tous ses membres, il est facile
de concevoir à quels multiples échanges de services donne lieu
un voisinage ainsi resserré par les liens de parenté et d'alliance.
Il est vrai que cette condition spéciale du voisinage ne peut per-
sister bien longtemps dans toute l'étendue d'une paroisse. Au
bout de quelques générations, les liens de parenté se relâchent
ou se perdent chez les descendants des anciennes familles; de
nouveaux ménages, venus du dehors, s'infiltrent dans ce milieu,
et le voisinage retrouve ses conditions normales. Toutefois, in-
dépendamment de toute consanguinité entre les familles qui le
composent, le voisinage a toujours eu, au Canada, un caractère
très intime. Il est l'image agrandie de la famille. Ici, comme
chez les populations quasi patriarcales de la vallée d'Ossau i 3 .
(1) Exemple : Joseph Leclerc, fils de Paul, est devenu Joseph à Paul; Joseph Leclerc,
fils de Jean-Baptiste, est devenu P'tit José-Baliste. ainsi de suite.
(2) Gélineau est devenu Gélinas; Bellemare, Lacourse; Lefebvre a donné naissance
aux Descoteaux, aux Labaie (suivant le lieu où s'est fait l'établissement), aux Belle-
feuille, etc.
(3) M. Butel, la Science sociale, t. XV, p. 1S3, ou la brochure qui figure dans
notre Bibliothèque de la Science sociale.
A/
V
322 LA SCIENCE SOCIALE.
« le premier voisin » fait pour ainsi dire partie de la famille;
^' c'est un privilégié qu'on invite à toutes les fêtes et qui prend
part à tous les deuils.
Du reste, ces rapports de voisinage varient en intensité et en
nature suivant les époques et les lieux. Ainsi, les relations de fa-
mille à famille ne furent jamais aussi étroites, l'assistance mu-
tuelle ne fut jamais aussi active, que pendant le premier siècle
de la colonisaiion. C'est de cette époque, notamment, que datent
deux institutions importantes, et dont l'une s'est perpétuée jus-
qu'à nos jours : le « rang- » et la commune.
Déjà, dans un précédent article, j'ai fait connaître brièvement
le (( rang" », mais il ne sera pas hors de propos de préciser da-
vantage. L'observation a relevé jusqu'à présent, chez les popu-
lations agricoles, deux manières principales de se distribuer sur
le sol arable. Ou bien les familles se g-roupent par villages et ex-
ploitent la terre dans un certain rayon, c'est le village à ban-
lieue morcelée, dont la Champag"ne nous offre le type le plus
accusé, ainsi que le montre la carte ci-contre; ou bien chaque fa-
mille se fixe isolément sur son propre bien, c'est le domaine ag-
gloméré avec habitation centrale. Le village à banlieue morcelée
est la forme primitive, celle qu'adoptent les nomades lorsqu'ils
passent à la culture, celle que suivit l'antiquité et cjue suivent
encore aujourd'hui l'Orient et une grande partie de l'Europe. Le
domaine à habitation centrale isolée est, au contraire, une forme
relativement moderne, qu'un groupe de populations Scandinaves
a introduite dans l'Europe occidentale et en Amérique (1). Elle
accompagne toujours un développement plus grand de l'initia-
tive et une condition supérieure de la culture.
En France, suivant les régions, on trouve l'une ou l'autre de
ces dispositions ; mais ce furent incontestablement les provinces
\. à domaines isolés cjui fournirent au Canada la masse de ses co-
lons, et les meilleurs, ceux c[ui les premiers se fixèrent au sol et
créèrent le type social. Ceux-ci apportèrent avec eux l'habitude
de la culture en domaine aggloméré, et résistèrent opiniàtré-
(1) Nous ronvoyons à ce sujet aux articles que M. Henri de Tourville va publier
incessamment dans la Revue.
MONOGHAI'IIIK lUJ CANAIlA.
:i-2:\
ment à tous les efforts de la bureaucratie coloniale pour les ran-
tonner dans des villages.
PLAN J) UN VILLAGE A BANLIEUE MORCELÉE DE LA CHAMPAGNE.
A, B, C, les trois soles ou divisions de l'assolement
général de la commune, nécessitées par l'extrême
morcellement {V
Dim autre côté, il ne faut pas perdre de vue que nos colons
étaient fondamentalement depetits cultivateurs et que, s'ils avaient
(1) Voir la description du village à banlieue morcelée, dans la Science sociale,
t. V, p. 18 à 46 : La petite culture à famille instable, par M. Edmond Demolins.
324
LA SCIENCE SOCIALE.
été plies à la culture eu domaine isolé, c'était à la culture eu
petit domaine isolé. Nombre d'entre eux venaient même de ré-
gions, de « pays », comme il en existait dans le Maine et la Nor-
mandie (1), où la petite culture était à peu près l'unique forme
d'exploitation. En conséquence, chacun d'eux pouvait bien tenir
obstinément à résider sur sa terre, mais aucun ne répugnait à se
trouver rapproché de ses voisins; car le petit domaine isolé, — à
PARTIE DE LA PAROISSE CANADIENNE DE SAINT-JUSïlN, AVEC
LA DIVISION EN « RANGS » JUXTAPOSÉS (2).
rencontre du grand, — s'allie facilement avec une certaine
proximité des foyers. Bien plus ces petites gens, par suite de la
faiblesse même de leurs moyens individuels, étaient invincible-
ment portés à se rapprocher les uns des autres, à se serrer les
coudes, dans l'isolement de ce pays neuf, sans voies de commu-
(1) Voir Baudrillart, La Normandie, p. 101, et jiassim.
(2) Les points noirs indiquent les habitations, toutes situées sur le « rang » et à
une extrémité du domaine.
MONOGK.M'IUK DU CANADA, 320
nication, sans ressources préexistantes, et en J)iitle aux atta(|ues
incessantes de sauvages sanguinaires.
Ce concours de circonstances produisit la « côte » ou le
« rang ». Les domaines, au lieu de la forme carrée ordinaire,
avec habitations ëparses, prirent celle de parallélogrammes très
allongés mesurant deux, trois, quatre, ou cinq arpents de lar-
geur sur vingt-cinq, trente ou quarante de profondeur; tous
rangés côte à côte, tous aboutissant par une de leurs extrémités
étroites au fleuve, à une rivière, ou à un chemin, et chacun
portant à cette même extrémité ses constructions rurales. Les
habitations s'alignèrent régulièrement, en succession ininter-
rompue, à quelques centaines de pas les unes des autres, comme
l'indique le plan ci-dessus (1).
Or, voyez comme cette disposition par rangs facilitait à nos
habitants leur tâche de colonisation. Le rapprochement des foyers V
qu'on obtenait ainsi corrigeait le trop grand isolement auquel
les colons étaient exposés dans cette contrée neuve. Chaque fa-
mille, tout en résidant sur son bien, trouvait près d'elle, souvent
à portée de la voix, d'autres familles de colons et toutes ensem-
ble, par les distractions fréquentes de ce voisinage étroit, pa-
raient à l'ennui de la solitude. En outre, l'étroitesse de front de
chaque domaine le long du fleuve, delà rivière, ou du chemin,
donnait à la difficulté des voies de communication sa solution la
plus simple. Dès l'origine, elle permit à un plus grand nombre
de se fixer sur les rives des cours d'eaux, et d'utiliser, pour les
voyages et les transports, la surface de ces routes naturelles,
mobiles ou glacées suivant la saison, mais toujours relativement
unies et faciles. Et plus tard, lorsqu'on en vint à construire des
chemins sur la terre ferme, les travaux répartis entre un plus
grand nombre de propriétaires établis sur un même chemin, fu- -^
rent moins onéreux pour chacun d'eux.
L'œuvre du défrichement était particulièrement pénible.
(l) Tant que les établissements suivirent le bord du Heuvc et des grandes rivières,
cette disposition des foyers conserva le nom de « côte ». On lui donna celui de
« rang » lorsque, les rives fluviales étant toutes occupées, on fut contraint de redou-
bler, c'est-à-dire de répéter la même disposition dans l'intérieur.
T. XVII. 23
V
326 LA SCIENCK SOCIALE.
Abattre un à un les arbres de la forêt, les débiter en tronçons,
ou billots, entasser ces billots, mettre le feu aux tas, ces tra-
vaux, et d'autres encore, d'occurrence quotidienne dans un éta-
blissement nouveau, ne pouvaient commodément s'exécuter
qu'à l'aide d'un grand concours de bras. Seules, quelques fa-
milles, comptant nombre déjeunes hommes, étaient capables d'y
suffire par elles-mêmes; les autres devaient recruter de l'aide
à l'extérieur. Or ce n'était généralement pas par le moyen des
engagements salariés que ces familles se procuraient cette
aide, mais au moyen d'échanges de coups de mains et de cor-
vées (1) ; et la disposition par rangs répondait merveilleuse-
ment à ce continuel va-et-vient de services.
Enfin, — et cette considération est peut-être la plus impor-
tante, — le « rang » fournissait un moyen simple de protec-
tion contre les Iroquois. Ceux-ci se présentaient rarement par
grosses bandes; leur tactique consistait à surprendre le colon
isolé, dans son champ ou dans sa maison. Grâce à cette dis-
position des terres et des habitations en rangs, le colon me-
nacé pouvait plus facilement appeler ses voisins à la rescousse,
ou se replier sur eux. Et dans les occasions les plus périlleu-
ses, la colonne entière, formée par les habitants d'un « rang »,
pouvait, ou se porter en avant au secours des plus éloignés, ou
se retirer en bon ordre vers l'enceinte palissadée construite en
un point du « rang », généralement au village, et qu'on ap-
pelait (( le fort » .
Dans la plupart des paroisses, on avait complété ce système
de défense par l'établissement d'une commune. Le long de la
grève, à proximité du fort, les habitants avaient défriché, et
entretenaient, à frais communs une étendue de pâturages où
leur bétail paissait en sûreté sous la garde du vacher com-
munal.
. On le voit, c'est en resserrant les liens du voisinage, c'est
en s' appuyant davantage les uns sur les autres, bref, c'est par
le procédé communautaire, que les habitants s'efforcèrent de
(1) Le 0011)1 demain se donnait de voisin à voisin-, la corvée, au contraire, réunis-
sait souvent tous les lialiitants d'un « rang ».
Il
MONOGRArim; nu ca.naua. .'{^7
faire face aux difficultés spéciales d(ï la colonisation cana-
dienne. Si nous considérons un instant les divers moyens d'ac-
tion qui viennent d'être énumérés, nous verrons qu'ils sont
tous plus remarquables par leur simplicité (jue par lanv puis-
sance. Il est certain, par exemple, que les défrichements au-
raient été plus rapides sous un régime d'engagements salariés
que sous celui des échanges de corvées, et il aurait mieux valu
se débarrasser des Iroquois par quek[ues expéditions vigoureu-
ses, plutôt que de se condamner à une perpétuelle défensive.
Mais les engagements salariés et les expéditions militaires sont
des moyens compliqués; ils auraient exigé de la part des ha-
bitants plus d'efforts, un plus grand déploiement d'initiative,
et, parla même, ils leur échappaient. Le procédé communau-
taire, imparfait, mais facile, était bien plus à leur portée. Les
difficultés de l'heure présente produisaient naturellement chez
eux, étant donné le type social, une recrudescence de commu-
nauté .
Comparons maintenant cette condition du voisinage aux pre-
miers temps de la colonie, avec celle qui existe de nos jours.
Nous voyons, d'abord, que la commune a disparu. Elle n'a V
guère duré plus que les incursions des Iroquois en vue des-
quelles spécialement elle avait été instituée. D'un autre côté,
le « rang » s'est maintenu; c'est que tout en étant, ainsi que
la commune, un moyen de protection contre les Iroquois, il
répondait et il répond encore aujourd'hui parfaitement à la
double préoccupation de l'habitant, préoccupation d'indépen-
dance d'abord, d'assistance mutuelle ensuite.
Le « rang » subsiste donc. Il est le cadre distinctif du voi-
sinage canadien. L'habitant le transporte avec lui partout où
il s'établit en masse, et fait même au besoin modifier à son
intention la forme première de l'arpentage des terres. C'est
ainsi que nous trouvons le « rang « égrenant son chapelet de
blanches maisonnettes, non seulement dans toute la basse val-
lée du Saint-Laurent, château fort de la race, mais encore
dans plusieurs centres anglais d'Ontario et de Québec, et jus-
que sur les bords de la Rivière Rouge du Manitoba.
328 LA SCIENCE SOCIALE.
A Saint-Justin, — où nous revenons toujours trouver le fait
particulier qui, dans le travail de l'analyse, nous a mis sur la
piste de la donnée générale , et qui, dans l'exposition, nous
aide encore à contrôler cette donnée générale et à la préciser,
— les terres se distribuent sur trois rangs parallèles courant du
Sud au Nord, d'une extrémité à l'autre de la paroisse; ce sont,
comme l'indique le plan ci-dessus, le Bois-blanc, l'ormière et le
Trompesouris, qui alternent, dans la partie Sud, avec trois rangs
de demi-longueur : le petit Bois-blanc, le Buisseau des Aulnes et le
petit Trompesouris. Bemarquez le pittoresque de ces noms; ils sont
bien la création directe de l'habitant. Nous trouvons même ici
une accentuation du rang : le rang double, où les habitations
de deux rangées de terres voisines sont placées de chaque côté
d'un même chemin, ou sur deux chemins parallèles que sépare
seulement un ruisseau ou un ravin. Le rang double se produit
chaque fois que la configuration du sol le permet.
A l'intérieur du « rang », l'assistance mutuelle fonctionne
toujours activement, bien qu'elle ne soit plus tout à fait ce
qu'elle était au premier siècle de la colonie. La coopération
dans le travail ordinaire, courant, de la culture ne se prati-
que plus au môme degré. J'ai déjà dit que la commune avait
disparu; de mêma la corvée appliquée aux travaux de défri-
chement, la corvée de terre ou de « tassage, comme l'appelle
l'habitant, se retrouve bien encore dans les paroisses nouvelles,
mais elle n'a pas son équivalant dans les paroisses, comme
Saint-Justin, déjà anciennement établies. Néanmoins, dans cel-
les-ci, il se fait toujours un échange actif de menus services pour
la vie de tous les jours, un échange de coups de mains dans
certaines occasions d'urgence, et les corvées nombreuses sont
réservées pour des travaux exceptionnels : par exemple, la
corvée de « lavage », pour l'érection des granges. Quelques-
unes de ces corvées ont en même temps un caractère récréatif:
la corvée de broyage, dans la préparation du lin, « l'épluchetteo)
de blé d'Inde, etc., travaux faciles qui réunissent jeunes gens
et jeunes fdles et qu'on agrémente de contes et de chansons.
Dans les paroisses anciennes, on peut dire que c'est par le côté
MONOGHAPIIIR DU CANADA. 'l'I*^
do la récréation, de la sociabilité, (juc Tliabitaut tient le plus
étroitement à ses voisins.
Le voisinage fait é^alcnieiit l'onction d'assurance mutuelle. 11
est rare que l'habitant songe à assurer ses constructions contre
le feu au bureau de quelque Compagnie régulièrement consti-
tuée; mais le feu consume-t-il sa maison, ses granges, aussitôt
les voisins se concertent, les uns fournissent les pièces de la
charpente, les autres les planches, d'autres leur travail, et en
pou de temps voilà notre homme sur le même pied qu'aupara-
vant.
Enfin , le voisinage pourvoit à l'assistance des pauvres. Dans
ce type de société, la mendicité est exceptionnelle. Toutefois,
quelques journaliers imprévoyants, sur leurs vieux jours, restent
à charge aux habitants. C'est d'abord la famille, ce sont les pa-
rents du nécessiteux qui sont censés aviser à son entretien, mais
si la famille est elle-même trop pauvre pour supporter ce far-
deau, alors c'est le « rang » qui s'en charge. On loge ces indi-
gents, et on les pourvoit de toutes choses au moyen de contribu-
tions volontaires. Tous les deux ou trois mois, onfait, dans chaque
«rang », une collecte, une « tournée » au bénéfice des pauvres du
rang. Ces tournées sont très fructueuses. A l'occasion de la nou-
velle année, les jeunes gens, dans chaque « rang », font la tournée
par bandes joyeuses, avec accompagnement de chants et selon
certains rites traditionnels; c'est la « guignolée ».
2° Phénomènes de particularisme. — L'examen que nous ve-
nons de faire des pratiques du voisinage nous donne une pre-
mière impression assez vive de communauté. Mais, si nous serrons
l'analyse de plus près, nous en dégageons des faits de particu-
larisme non moins accentués. Il est vrai que la famille, dans
des circonstances nombreuses et variées, a recours au voisinage,
mais elle n'en conserve pas moins, dans la vie courante, de
beaucoup le rôle principal. Notamment, dans les paroisses an-
ciennes, où nous avons le type dans sa pleine maturité, nous
savons que la plupart des familles se suffisent presque entière-
ment à elles-mêmes, et que la mutualité, l'appel aux voisins, est
330 LA SCIENCE SOCIALE.
réservé pour les occasions exceptionnelles, accidentelles, de tra-
vail, de plaisir, de malheur ou de pauvreté.
Il est frappant de voir comment l'habitant, aussitôt que les
circonstances le lui ont permis, a supprimé le pâturage com-
munal, et a fait retourner les biens communaux au régime de
la propriété individuelle (1), souvent contre le désir des fonction-
naires, tant est g-rande sa répug-nance pour la communauté dans
les travaux ordinaires de culture ! Il est frappant aussi de voir
comment ces familles ont rejeté, dès le premier jour, la solution
facile du groupement en village, comment chacune d'elles, tou-
jours contre le désir des fonctionnaires, s'est cantonnée sur son
domaine, tant est grande chez elles la préoccupation de se ré-
server une installation indépendante !
Personne plus que l'habitant n'entoure sa terre de clôtures ou
de barrières; personne ne veille plus jalousement à ce que ses
droits de propriétaire soient respectés. Lui, si économe de ses
écus, se ruinera en procès plutôt que de permettre qu'on em-
piète sur ses biens.
Remarquons que, dans cette analyse des rapports de famille
à famille , les faits ont suivi la même marche que lorsque nous
avons étudié les relations de famille à individu. Et cette marche
peut se résumer en trois idées : un fond de pratiques commu-
nautaires; sur ce fond, une manifestation effective de particula-
risme ; mais un particularisme insuffisant pour effacer toute trace
de communauté.
II.
Poursuivant notre analyse , nous trouvons immédiatement
au-dessus du « rang », la paroisse, organisme complexe, destiné
surtout à répondre au besoin du culte, mais qui n'en sert pas
moins ici de cadre au gouvernement local, et n'en fait pas
moins l'office de pouvoir public. Comment cela s'esf-il produit?
(1 ) Voir les Êdits et Ordonnances des premières années du dix-liuitième siècle, et
notamment t. II, p. 2G2; l, III, p. 135, 198.
MONOGRAI'IIIK I)ll CANADA. .'J.'M
Coiniiiont ce qui n'est d'ordinaire qu'iiii simple groupement de
la vie privée, figure-t-il ici comme premier organisme de lu
vie publi(jue?
La vie privée, chez l'habitant, n'est qu'une juxtaposition de
familles rurales, chacune réduite à un ou deux ménages, cha-
cune indépendante de l'autre, chacune se suffisant à peu i)rès
à elle-même, tirant de son domaine et de son industrie, par le
travail de ses membres, ou momentanément avec l'assistance des
voisins, tout ce qui est nécessaire à sa subsistance, à sa perma-
nence, mais rien de plus. Assurément, ce type n'est guère fa-
vorable à l'établissement de pouvoirs publics indigènes. Le lien
fait défaut. On ne trouve pas, chez l'habitant, cette étroite union
dans le travail et la propriété qui , chez les populations nette-
ment communautaires, sert de base au moins à des embryons
de pouvoirs publics, tels que la tribu des pasteurs nomades, ou
le mir des agriculteurs sédentaires. L'habitant est assez avancé
dans la culture intensive pour que chaque famille se soit réduite
à deux ménages et ait soigneusement distingué ses intérêts de
ceux d'autrui. D'autre part, on ne trouve pas, chez l'habitant,
cette hiérarchie, ou plutôt cette gradation des familles dans
le travail et la propriété, ces intérêts importants et variés nais-
sant du travail intense, qui, chez les populations nettement par-
ticularistes , multiplient les groupements et préparent toute la
série des institutions politiques à commencer par le town. Chez
l'habitant, les intérêts^ tout en étant distincts , séparés, particu-
larisés dans une grande mesure , restent peu importants.
Rien au-dessus de la petite culture ; pas de patrons agricoles,
pas d'agriculteurs riches; parmi les familles rurales, aucune qui
s'impose par la supériorité de sa condition matérielle. Les mé-
tiers et les professions auxiliaires de la culture ne sauraient pren-
dre ici un grand essor. L'habitant fournit peu à l'industrie sous
forme de matières premières, et demande encore moins d'elle
sous forme d'objets manufacturés. /
Deux industries seulement ont atteint quelque importance sous
liniluence directe de l'habitant : la mouture des grains et le
sciage du bois, qui comptent de nombreux établissements n'em-
332 LA SCIENCE SOCIALE,
ployant, en moyenne, que deux ou trois hommes chacun. Dans
ces dernières années, et en grande partie sous une impulsion
étrangère, les fal)riques ont augmenté en nombre, en diversité,
en importance. Des fromageries, des filatures, des sucreries,
des fabriques de pulpes, etc., ont surgi ici et là. Mais aujour-
d'hui même, pour trouver le grand atelier, le grand fabricant,
pour observer un mouvement un peu actif des transports, du
commerce, il faut presque toujours s'éloigner du milieu rural.
On conçoit que, dans ce milieu, les arts libéraux ne sortent pas
de l'état d'enfance. C'est ainsi que l'instruction primaire est peu
répandue et encore moins appréciée. L'enseignement estlaissé, la
plupart du temps, aux mains des jeunes tilles d'habitants qui, en
attendant le mariage, se font institutrices à un salaire de quatre-
vingts piastres (400 francs) à cent soixante piastres (800 francs) par
année. Les membres des professions libérales ne sont guère mieux
partagés; l'habitant recourt le moinspossible à leurs services. Ainsi,
beaucoup de maladies sont soignées en famille ; on s'adresse sou-
vent de préférence aux empiriques, aux « ramancheurs », ou re-
bouteurs. Dans ces conditions, les diplômés des écoles de méde-
cins ont bientôt fait d'encombrer la profession. Ils en sont réduits,
pour se maintenir, dans les campagnes, à soigner au rabais en
abonnant les familles pour une somme fixée d'avance et géné-
ralement minime. Ils pourraient à peine vivre s'ils ne se procu-
raient un complément de ressources par l'exercice de quelque
fonction accessoire, municipale ou politique. Et ainsi des autres.
Ils peuvent être supérieurs à l'habitant par l'instruction; par ail-
leurs ils n'en diffèrent que fort peu; et^ comme dans le cas pré-
cédent, c'est à la ville qu'il faudrait aller pour rencontrer une
condition meilleure, une prospérité plus grande des professions
libérales.
En résumé, nous n'avons ici ni l'étroite union communautaire,
ni la complication des intérêts et la gradation des familles nais-
sant du particularisme intense. L'habitant ne trouve ni en lui-
même, ni chez ses auxiliaires immédiats, les éléments propres à
la constitution d'une classe dirigeante et d'organismes publics.
Dans CCS conditions, le pouvoir politique ne se développera pas
MoNOGHAriiii'; m; canada. 333
spontanément à riutôricni- de cette société; il viendra du
dehors.
Or, l'Église catholique a établi ici toute son organisation reli-
gieuse. Pour les fins spéciales de son culte, elle a précisément ce
qui manque à l'habitant, et ce qu'il est incapable par lui-même
de constituer : des cadres administratifs réguliers (la paroisse, le
diocèse), des chefs hiérarchisés. Elle fournit surtout le curé,
qu'elle a tiré du peuple^, mais qu'elle a transformé, élevé au-
dessus des siens par l'instruction, par le caractère sacré dont elle
l'a revêtu. Le curé, par la force des choses, devient le déposi-
taire de l'autorité, et la paroisse, le pivot du gouvernement
local.
Déterminons les principaux caractères de ce gouvernement
paroissial dont nous venons d'expliquer l'origine. Premièrement,
il est personnel, autocratique . L'autorité réside exclusivement
dans le curé; il exerce cette autorité sans autre contrôle que la
surveillance éloignée de ses supérieurs ecclésiastiques. De la
part de ses administrés, pour ainsi dire pas de contrôle. Pour
certaines fonctions, le curé, en vertu de la loi , peut avoir des
adjoints, des auxiliaires; parfois même, l'exercice de la fonction
sera confié à d'autres. Mais le curé n'en a pas moins, en pratique,
la haute main partout. Tout se fait par lui, ou du moins suivant
sa volonté.
Gomment en serait-il autrement? L'autorité qu'il détient, il la
doit fondamentalement à son caractère de prêtre, c'est-à-dire
qu'il la tient de l'Église, et non pas de l'habitant; et si cette au-
torité s'étend ici aux questions d'ordre purement temporel, c'est
par suite de l'inaptitude de l'habitant à gérer ses propres affai-
res, à constituer par lui-même le gouvernement local. L'habi-
tant est hors d'état de contrôler cette autorité qui ne relève pas
de lui et dont il ne saurait se passer. Il subit complètement sa
tutelle.
Un deuxième caractère du gouvernement paroissial, c'est d'ê-
tre bienveillant, paternel. En effet, il est exercé sur les lieux et
.par des hommes du pays. Le curé est bien, tout d'abord, l'homme
de l'Église, formé dans ses séminaires, nourri de sa doctrine,
334 LA SCIENCE SOCIALE.
tenant d'elle son autorité, son prestige. Mais il est aussi, le plus
souvent, fils d'habitant, élevé parmi les habitants, connaissant
leurs idées, leurs mœurs, les partageant même parfois. Ses inté-
rêts sont intimement liés aux leurs. Il vit de la dime (le vingt-
sixième minot de tous les grains). Il prospère ou languit en
même temps que la population qu'il est appelé à gouverner.
Il se transforme avec elle. Si, dans les villes, on rencontre le
chanoine qui a étudié à Rome et à Paris, qui a le costume ro-
main et les idées françaises, on trouve, dans les paroisses rurales
anciennes, le curé hospitalier, qui mène la vie large et facile de
l'habitant, et qui occupe ses loisirs à propager les bonnes méthodes
de culture. Et il ne faudrait pas aller bien loin, dans les parois-
ses neuves, pour faire la connaissance de quelque curé défri-
cheur, « aux poignets de frêne », travaillant lui-même ses champs
et allant vendre ses produits dans les chantiers à bois.
L'habitant regarde son curé comme son protecteur naturel,
son représentant en toute circonstance. Il tient à le voir figurer
avec honneur à côté de ses confrères ; il est tout fier s'il a aussi
bel attelage, aussi grand presbytère que les curés du voisinage.
La coutume veut que le vingt-sixième enfant dans chaque fa-
mille (le cas se produit) soit mis à la charge du curé.
Un troisième caractère bien frappant du gouvernement pa-
roissial, c'est V universalité de son objet; il est à la fois religieux^
familial et public.
Religieux. — Un mécanisme spécial sous la direction du curé,
la fabrique, les marguilliers, est chargé de pourvoir à la partie
matérielle du culte. Le curé, aidé parfois d'un vicaire, admi-
nistre les sacrements, et, du haut de la chaire, enseigne la vérité
et prêche la morale de l'Évangile. C'est là sa fonction essentielle,
celle qui lui fournit le principe et la sanction de son autorité.
Familial. — Mais le curé ne se contente pas ici de prêcher
la morale; il veille aussi à ce qu'elle soit respectée partout, et
d'abord dans la famille. Il représente au foyer l'autorité su-
prême. Ce que le père a perdu en autorité au Canada, le curé l'a
gagné. Son nom sert d'épouvantail pour les enfants turbulents ,.
de frein pour les jeunes gens. On a recours à sa médiation dans
MONOGHAI'IIIE DU CANADA. 335
les querelles de famille; on le consulte clans toutes les difficultés;
on s'assure de sa présence pour toutes les occasions solenjielles.
11 réglemente la vie de famille, permet ou interdit certains
amusements; veille à ce qu'on ne fasse pas de mauvaises lec-
tures, et confisque au besoin les livres dangereux.
Public. — L'autorité du curé va plus loin; elle s'étend aux
rapports entre les familles. Le curé est appelé à régler les diffé-
rends qui surviennent entre ses paroissiens ; il est l'arbitre de
leurs contestations. Sa présence suffit pour rétablir l'ordre, la
paix. Sa maison est un asile inviolable pour toute personne
menacée.
Dans quoi n'intervient-il pas? Son prône du dimanche est une
revue diversifiée, un commentaire souvent orig-inal, des événe-
ments de la semaine qui vient de finir, ou des faits anticipés
de la semaine qui commence. Il y traite sans transition, et tou-
jours sur le même ton d'autorité, des prescriptions religieuses
à ol)server, de désordres survenus dans quelque recoin de sa
paroisse, de la construction d'un pont, d'un chemin ou d'une
école, de la nécessité de limiter la vente des boissons, etc. Son
rôle public ne se borne pas là. Il est le président nécessaire de
la commission des écoles et des diverses associations qui se for-
ment dans la paroisse. S'il ne fait pas partie du conseil muni-
cipal, rien d'important ne s'y passe hors de sa connaissance, et
sans son assentiment.
Un dernier caractère de ce g-ouvernement paroissial, de ce
g-ouvernement du curé, c'est qu'il est à peu près dépourvu de toute
contrainte matérielle ^ directe. Dans la plupart des cas, son seul
moyen de coercition, c'est, d'une part, dans les questions d'ordre
religieux, le refus des sacrements et les admonestations du haut
de la chaire; c'est, d'autre part, l'abstention. Par exemple, les
commissaires d'écoles s'obstinent-ils à requérir les services de
tel instituteur contre le désir du curé, celui-ci cesse d'assister
aux délibérations des commissaires, et ces derniers ne tardent
pas à en passer par la volonté de leur pasteur. Ces deux sanc-
tions rappellent bien la double origine de l'autorité du curé :
la fonction sacrée du prêtre, et l'incapacité de l'habitant à se
336 LA SCIENCE SOCIALE.
passer de son concours, du prestige de son autorité, même dans
la gestion de ses intérêts temporels.
A son tour, le gouvernement paroissial produit certains effets
sociaux des plus importants. Et tout d'abord, c'est de développer
fortement V esprit religieux et les institutions religieuses. Nom-
breux exercices de piété, dans la famille et à l'église. La prière
vient sanctifier toutes les actions de la journée ; prière au lever,
au coucher, celle-ci, dite généralement en commun; salutation
angélique, au son de la cloche paroissiale ; le Bénédicité et les
Grâces, à chaque repas. Pour les dimanches, on réserve ses plus
belles parures ; on se fait une fête d'assister à tous les offices de
l'église paroissiale. Souvent on installe une chapelle dans une
salle de sa maison, et le soir, en famille, on chante des canti-
ques. Nombreuses fêtes religieuses et pratiques de surérogation.
Les abstinences et les jeûnes de l'Église sont rigoureusement ob-
servés. A peine l'enfant commence-t-il à balbutier, qu'on lui
enseigne ses prières et le signe de la croix. Au jour de l'an,
époque des réunions de famille, le père est appelé à donner sa
bénédiction à ses enfants réunis. Mais c'est la mère qui préside
le plus souvent aux exercices de dévotion.
Le développement de tout ce qui tient de près ou de loin
à la religion est l'occasion de contrastes frappants en ce pays où,
hors de cela, rien n'est très développé. J'ai déjà dit que l'ins-
truction était peu appréciée; les parents sont satisfaits si l'en-
fant « ne déteste pas trop l'école », et ils s'inquiètent assez
peu de ses progrès. Mais il faut excepter le catéchisme, qui s'en-
seigne non seulement à l'école et à Téglise, mais au foyer
môme. Les parents se font un point d'honneur que leur enfant
soit admis jeune à faire sa première communion, et dès que
celui-ci a atteint ce but, il cesse le plus souvent de suivre la
classe. De môme l'enseignement secondaire et supérieur, entre
les mains de corporations religieuses, a été pendant longtemps
destiné uniquement à former des prêtres ; ce n'est que dans ces
dernières années qu'on a vu surgir, à côté des collèges classi-
ques, de grandes écoles commerciales.
L'habitant lit peu, mais la lecture qu'il goûte le mieux est celle
J
MONOGHAI'IIIE DU CANADA. 337
des livres de piété; le merveilleux, le surnaturel religieux, sur-
tout, rcnipoignoiit. La population des campagnes alimente clia-
(|ue été de nombreux pèlerinages vers des sanctuaires vénérés.
L'habitant a Thorreur de la taxe directe, à tel point que les divers
partis politiques ont toujours reculé devant la tentative de Ty
réduire. Pourtant, il paie sans répugnance, avec plaisir même,
la dime à son curé, et les cotisations assez onéreuses qu'on lui
impose pour la construction d'églises ou de presbytères, ou les
contributions qu'on lui demande pour l'érection de couvents. Les
familles les plus économes paient la location d'au moins un banc
dans l'église , et contribuent généreusement au casuel.
La physionomie môme du pays est rendue caractéristique par
ce déploiement des institutions religieuses. Que l'on parcoure
une de ces nombreuses paroisses, presque toutes désignées cou-
ramment par le nom de leur saint patronal, on verra les ha]>i-
tations des cidtivateurs, toutes semblables dans leur simplicité
rustique, toutes également proprettes et modestes, s'aligner en
rangées régulières. Rien ne vient rompre la monotonie de ces
rangs, si ce n'est quelque grande croix de bois peint, quelque
calvaire, élevé au bord du chemin par la piété des fidèles. Quel-
que chose domine-t-il ce plat paysage, ce ne sont pas, comme
dans la contrée anglaise, de grands établissements agricoles, in-
dustriels ou commerciaux; ce ne sont pas les constructions
municipales; c'est l'église et son clocher étincelant, c'est le pres-
bytère, c'est le couvent, c'est la masse imposante de quelque
collège, ou monastère.
Un autre effet, non moins important, du gouvernement pa-
roissial, c'est Vintensité de la vie locale , de la vie de paroisse.
L'autorité qui émane de la personne du curé sert de lien à ces
familles autrement désunies, et donne une énergie particulière à
la vie paroissiale. Mais il ne faudrait pas se tromper sur la nature
de celle-ci, et la confondre avec la vie municipale des Anglo-
Saxons. Ce n'est pas l'habitant quia fondé l'institution paroissiale ;
il l'a trouvé toute formée, y est entré, en a subi l'empreinte. Il
ne domine pas la paroisse, il est dominé par elle. Aussi l'intensité
de la vie de paroisse ne se manifeste-t-elle pas autant par la part
sJ
338 LA SCIENCE SOCIALE.
active que l'habitant peut prendre à la gestion des intérêts lo-
caux, pas plus que par l'importance des franchises qu'il exerce
ou des œuvres qu'il fonde, mais passivement, par l'attachement
qu'il a pour sa paroisse, et par rassistance, la protection qu'il en
reçoit.
C'est un spectacle curieux, les dimanches et jours de fête, que
celui de cette population, hommes, femmes, enfants, débouchant
sur la place de l'ég'lise de tous les points de la paroisse, les uns à
pied, presque tous en voiture. Les chevaux sont rangées en ordre
sur la place publique; puis les hommes, réunis par groupes , en
attendant la messe ou les vêpres, conversent du beau et du mau-
vais temps, de l'apparence de la récolte, commentent les événe-
ments de la semaine ou le prône du curé. L'habitant rencontre
ici ses parents, ses amis, ses connaissances; il consulte le notaire,
le médecin, les notables. Il prête l'oreille aux annonces du crieur
public, il recueille les nouvelles et impressions qui feront le
sujet de la conversation pour le reste de la semaine; il écoute les
conseils du curé, et reçoit à son insu une impulsion décisive.
C'est avec peine que l'habitant se détache de cet ensemble.
AA^ant de se décider à sortir du milieu paroissial, à quitter son
clocher, il fera de forts sacrifices matériels.
Aussi retire-t-il de ce gouvernement assistance et protection.
Cette assistance, nous le savons déjà, n'est pas d'ordre matériel.
Chaque famille, en ce qui regarde ses moyens d'existence, se
suffit à elle-même. C'est précisément cette aptitude de l'habitant
à se pourvoir matériellement qui fait la force et la solidité du
gouvernement paroissial, de même que c'est l'inaptitude de cet
habitant à gérer ses intérêts moraux, à se gouverner, qui est la
cause déterminante de ce type de gouvernement. L'assistance que
procure le gouvernement paroissial est d'ordre moral. Il dirige
et unit. De l'église où elle a sa racine, l'autorité du curé s'étend
d'une part sur la vie de famille qu'elle réglemente, de l'autre
sur la vie publique locale qu'elle encadre et domine. Elle fait
régner au foyer une morale plus élevée, elle fournit à ces fa-
milles, dispersées et jalouses les unes des autres, le lien qui per-
met et ma'ntient la vie locale.
MONDCHAPHII': Dr CANADA. .3.'{9
Ce n'est pas tout : la paroisse déborde la vie locale et limite
l'action des organismes politiques supérieurs. Le pouvoir central,
pas plus que le gouvernement paroissial, n'émane de l'habitant.
Il est venu du dehors. En outre, il a subi, dans le cours du
siècle dernier, une transformation qu'il est important de noter.
L'administration coloniale française, qui présida aux débuts de
l'établissement, était une parcelle détachée de la monarchie
centralisée de la France; militaire avant tout, tandis que la pa-
roisse est avant tout rcliiiieuse, elle avait pourtant avec celle-ci
bien des points de ressemblance. Comme la paroisse, ce premier
pouvoir central était autocratique, prétendait ne relever que de
lui-même, sans contrôle de la part de ses administrés. Par son
centre d'action et ses représentants, ce pouvoir central était
moins rapproché que la paroisse du cœur de la population; néan-
moins, il avait sur celle-ci une forte prise, car, à l'exemple de
la paroisse, il était envahissant, s'ingérait dans la vie privée
aussi bien que dans la vie publique, et, par le moyen de ses
agents, exerçait directement toutes les fonctions municipales.
Si ce pouvoir avait subsisté, il aurait été pour la paroisse un
rude concurrent, et celle-ci n'aurait pas acquis l'importance
qu'elle a eue depuis. Mais la décadence du commerce des four-
rures, dont Fadministration coloniale vivait en grande partie, et
la décadence non moins profonde de la monarchie française, sur
laquelle cette administration coloniale s'appuyait, l'affaiblirent
graduellement. Un jour, la guerre lui fut fatale et elle succomba
sous l'assaut de l'étranger. La conquête du Canada par l'Angle-
terre a substitué à l'administration coloniale française un pou-
voir central d'un type tout différent. Celui-ci n'a pas cherché
à empiéter sur la vie privée ni sur la vie publique locale, pour
les patronner et les contrôler. Il a limité son action aux ma-
tières d'intérêt général. Bientôt, sous rinfluence de diverses
causes, il s'est décentralisé, c'est-à-dire qu'il s'est dépouillé au
profit d'institutions municipales et politiques autonomes.
Qu'est-il arrivé? Ce mécanisme gouvernemental^ par sa nature
même et son ampleur, s'est trouvé hors de la portée de l'habi-
tant. Ce dernier avait supporté allègrement le despotisme pa-
310 LA SCIENCE SOCIALE.
ternel de hi bureaucratie française; il regarda avec indifférence
les institutions d'autonomie et de décentralisation. Des attribu-
tions dont le pouvoir central s'est dépossédé, les unes sont allées
grossir l'apanage de l'organisme paroissial, déjà rendu floris-
sant parla prospérité toujours croissante de l'habitant; les au-
tres sont demeurées inertes. Les fonctions municipales se sont
greffées sur la paroisse, le comté est resté un simulacre vide, et
le pouvoir central (1), aux mains des politiciens, de ceux surtout
qui viennent des villes, n'a conservé qu'une faible prise sur la
population rurale.
S'agit-il même d'intérêts supérieurs, d'entreprises d'utilité gé-
nérale, désire-t-on déterminer dans la population un mouvement
d'ensemble, l'idée, le plan de l'œuvre pourront bien venir de
plus liaut^ le pouvoir central pourra bien promouvoir l'œuvre de
ses deniers, mais pour que celle-ci s'exécute, pour que la ré-
forme s'accomplisse, il faudra de toute nécessité que la paroisse
intervienne. C'est ainsi que l'expérience a démontré que les so-
ciétés d'agriculture de comtés empruntées aux Anglais^ sont trop
éloignées de l'habitant; elles ne l'atteignent pas. On a dû der-
nièrement les remplacer par les cercles agricoles de paroisses
sous la direction des curés. De même, en matière de colonisation,
le rôle de la paroisse est souverain. Ces jeunes gens qui ont tant
de répugance à s'éloigner du clocher, partiront volontiers si le
curé ouvre la marche et leur indique la région à coloniser, s'ils
trouvent à leur côté d'autres jeunes gens de leur paroisse, et s'ils
ont l'assurance de voir bientôt se former autour d'eux toute une
paroisse nouvelle à lïmage de l'ancienne. L'organisation parois-
siale a permis aux Canadiens-Français d'envahir pacifiquement,
mais sûrement les régions voisines de leur pays et peuplées à l'o-
rigine par une population de langue anglaise. Dans la Nouvelle-
Angleterre, elle est encore pour les groupes nombreux d'émi-
grants canadiens une sauvegarde contre l'absorption.
La paroisse est donc la maîtresse pièce de cet organisme poli-
N tique. Et remarquez l'étroit rapport entre la vie privée et la vie
(1) Il s'agit, ici du gouvernement de la province, fixé à Québec; il sera plus lard
question du gouvernement fédéral, qui se superpose à celui-ci.
MONOGRAl'rtlK DU CANADA. 341
publique : la vie privée, où l'habitant ne dépasse pas le domaine
plein ; la vie publique, où son horizon reste circonscrit par la
paroisse. De quelque point qu'on parte, pour atteindre l'indi-
vidu, il faut passer par la paroisse. Sans elle rien ne se fait.
Elle enserre l'habitant à la manière des organismes patriarcaux,
dont elle a l'autocratie bienveillante, paternelle, envahissante.
Elle n'en diffère que sur un point, mais fondamental celui-là :
le travail et la propriété lui échappent.
Un dernier résultat du gouvernement paroissial, c'est la pré-
pondérancp politique du clergé. Nous venons de voir, en effet,
que la paroisse domine la vie publique ; le clergé domine à son
tour la paroisse, et par elle la vie publique. Dans la législature
provinciale rien ne se fait contre le désir de l'épiscopat. Les évê-
ques ont en outre le contrôle presque absolu de l'instruction
publique.
m.
Nous allons suspendre ici notre enquête. Pour la compléter, il
ne nous reste plus qu'à examiner certaines influences modernes,
qui commencent seulement à se faire sentir, certains dévelop-
pements nouveaux encore mal fondus dans le corps social et
dont nous prendrons connaissance plus utilement par la suite.
Déjà nous avons accumulé suffisamment de faits pour nous
permettre de classer le type et de porter sur lui un premier
jugement d'ensemble.
Dans l'état actuel de la Science sociale, les sociétés se répar-
tissent en quatre groupes distincts. Outre les instables ou désor-
ganisés, dont nous n'aurons pas à tenir compte ici, nous trou-
vons le type patriarcal ou communautaire, le type particulariste,
et enfin, servant de transition entre les deux, le type quasi-
communautaire. Cojnmunautaires, quasi-communautaires etpar^
ticularistes, les sociétés se trouvent ainsi rangées dans l'ordre
de leur complication croissante, et l'on peut dire dans Tor-
dre croissant de l'initiative individuelle, car l'initiative est le
T. xvii. 24
34'2 LA SCIENCE SOCIALE.
grand agent de la complication sociale, dans la limite permise
par le milieu physique.
A quelle catégorie appartient la société franco-canadienne ? Si
nous la rapprochons d'un type communautaire bien caractérisé,
comme la société nord-slave, méthodiquement décrite par M. De-
molins dans la Science sociale (1), nous serons d'abord frappés
de certaines analogies. Dans l'un et l'autre type, l'atelier reste
familial, le travail ne se spécialise guère, et la culture est se-
condée par de nombreuses industries domestiques et par l'émi-
gration. Mais si nous poursuivions le rapprochement, nous re-
connaitrions que la plupart des caractères communs aux deux
types ou bien ne se retrouvent que très atténués chez le type
canadien, ou bien sont d'importance secondaire (émigration
par troupe, avec esprit de retour, au profit de la communauté,
multiplicité des fêtes, résignation dans le malheur et la souf-
france, modicité du mobilier, etc.). Enfin, sur des points fonda-
mentaux, la différence entre les deux sociétés est tranchée. Il
n'existe au Canada rien de semblable à cette famille patriar-
cale des Slaves, unissant plusieurs ménages en une étroite
communauté de travail et de propriété sous le contrôle souve-
rain du mir. La famille de l'habitant est, dans tous les cas,
réduites à deux ménages et la notion de communauté presque
entièrement bannie du travail et de la propriété. La paroisse,
comme nous savons, malgré l'ampleur de ses fonctions, ne tou-
che pas à l'organisation des moyens d'existence.
Nous n'avons donc pas de difficulté à distinguer le Franco-
Canadien du communautaire pur, et à le placer en avant de lui
dans la voie delà complication et de finitiative. Passons main-
tenant au quasi-communautaire. Le Béarnais décrit par M. Bu-
tel (2), et qui a servi de prototype à cette catégorie, reproduit
en grande partie les quelques analogies que nous avons signa-
lées, il y a un instant, entre le Slave et le Canadien; mais il se
rapproche encore de ce dernier en ce que la famille béarnaise,
comme la canadienne, est réduite à deux ménages, et en ce que,
(1) Science sociale, t. XVI, p. 248-71.
(2) Ibid., t. XI II, XIV et XV.
MONOGHAPUIE DU CANADA. 343
dans l'uu et l'autre pays, la transmission des biens est pratiquée
en vue d'assurer la permanence du foyer. Toutefois, encore ici
nous relevons des divergences profondes. Chez le Béarnais, (|ua-
si-communautaire , le travail principal est l'art pastoral, chez le
Franco-Canadien c'est la culture; chez le Béarnais, la propriété
de la plus grande partie du sol reste indivise entre les familles
d'une ou plusieurs communes (commune et syndicat) ; chez les
Franco-Canadiens, tout le sol disponible est soumis au régime de
la propriété particulière. Chez le Béarnais, la réduction de la
famille à deux ménages (1) a pu, sous la haute influence de
particularistes, être aisément adoptée et se maintenir depuis, à
raison même de l'exiguïté du lieu ; chez les Franco-Canadiens,
elle parait avoir été déterminée, à l'origine, par une interven-
tion plus pénétrante d'envahisseurs du type particulariste, et
avoir été maintenue par la pratique d'une culture plus inten-
sive. Enfin, trait saillant, le Béarnais, dans la disposition de ses
habitations, a conservé la forme communautaire du village à
banlieue morcelée; le Franco-Canadien a créé le « rang», qui
se rapproche de la forme du domaine isolé.
Allons-nous pouvoir ranger dans la même catégorie le Béar-
nais qui vit encore sous le patronage de la montagne herbue et
qui ne cultive que quelques arpents de prés, et le Franco-Ca-
nadien qui s'avance hardiment en pleine forêt et s'y taille, à
force d'énergie, tout un domaine, le Béarnais qui a brisé, à la
vérité, le moule de la famille patriarcale, mais sans sortir du
moule antique du village et du pâturage communal, et le Franco-
Canadien qui a brisé l'un et l'autre pour ne conserver que l'at-
tache relâchée, et surtout morale, du « rang » et delà paroisse?
Au Canada même, dans le voisinage des Franco-Canadiens, on
peut observer des groupes de population qui, plus que ces der-
niers, se rapprochent du type Béarnais ou quasi-communautaire :
ce sont les Highlaiiders écossais. Les fariner s du Canada, origi-
naires des Hlghlands d'Ecosse, ne vivent pas, il est vrai, agglo-
(1) On verra plus loin que si le Béarnais a subi plus naturellement l'inlluence du
particularisme quant à La réduction des ménages au foyer, il est demeuré rebelle
à la transformation sur le reste.
344 LA SCIENCE SOCIALE.
mérés en village, et en outre ils ont dû forcément, dans la fo-
rêt, délaisser l'art pastoral; mais ils sont encore mal dégagés de
la formation communautaire, et mal engagés dans la culture.
Hommes de clan, halDitués au groupement étroit, portés vers
l'effort violent et passager suivi de repos et de plaisir, plutôt
que vers le travail isolé, lent et soutenu de la culture, ils se sont
distingués dans les expéditions militaires ou d'exploration, dans
les escouades de forestiers et dans les luttes politiques. La plu-
part de ces caractères se retrouvent chez les Franco-Canadiens,
mais à un degré moins remarquable peut-être, ou, en tout cas,
avec moins de persistance. En outre, le Highlander est décidé-
ment moins laborieux, moins paysan que le Franco-Canadien;
il n'entreprend presque aucun travail agricole sans recourir à
la corvée récréative, et ses procédés sont des plus routiniers. Cha-
que fois que ces deux types ont été mis en contact, le Franco-
Canadien a absorbé ou évincé l'autre.
Ainsi l'habitant canadien est d'un cran moins communautaire
que le Highlander et que le Béarnais. Va-t-il donc falloir le
mettre d'emblée au rang des particularistes ? Pas davantage.
Si nous le rapprochons des farinera anglais, ou des lowlanders
écossais, établis à ses côtés dans les provinces de Québec et d'On-
tario, nous verrons qu'il diffère d'eux encore plus que du quasi-
communautaire. Ces différences portent à la fois sur l'organisa-
tion des moyens d'existence, sur les auxiliaires de la vie privée,
et sur la vie publique, et elles ont toutes pour cause première
une initiative plus grande chez le type particulariste.
Nous savons que, chez l'habitant, la culture est familiale que, le
domaine se limite en étendue aux besoins d'une famille, et que
le travail s'accomplit en famille à l'exclusion de salariés étran-
gers. Les jeunes gens restent tard au foyer et prêtent le con-
cours de leurs bras, mais, en retour, comptent souvent sur une
part d'héritage qu e leur constituera le père. Chez le f armer an-
glais, au contraire, la culture est patronale, le domaine est in-
défini dans son développement, et le travail estexécuté en grande
partie par des salariés. A l'âge de seize ou dix-sept ans, le
jeune homme se met régulièrement à gages chez son père^ ou
MONOGRAl'UIE DU CANADA. 34.J
ailleurs, et no compte guère, en revanche, sur une part de suc-
cession. L'habitant cherche à produire directement tout ce qu'il
consomme ; sa culture est essentiellement mixte et complétée par
de nombreuses industries domestiques; le f armer anglais, au
contraire, devient volontiers un spécialiste, comme au Manitoba,
où il ne produit que du blé et se pourvoit de tout le reste par
voie d'achat. Lorsque le cultivateur tend ainsi vers la culture
spéciale et vers la grande culture, de nombreux auxiliaires, gens
de profession, industriels, commerçants, surgissent à ses côtés
pour compléter son action. C'est le cas àxx farmer anglais; ce
n'est pas, comme nous le savons, le cas de l'habitant. Si l'ha-
bitant a le demi-isolement de son « rang », le farmer a la plein
isolement de son grand domaine carré. Enfin l'habitant, inca-
pable de constituer chez lui la vie publique, subit passivement
le gouvernement paroissial, tandis que le farmer anglais prend
la part la plus active aux affaires de son township, de son
comté, de sa province, del'État, et domine ainsi, dans une grande
mesure, la vie publique elle-même.
L'habitant se distingue donc bien du particulariste ; mais il
présente, dans la classe des quasi-communautaires, une variété
bien marquée, supérieure à celle du type béarnais, et beaucoup
plus influencée par le particularisme. Ce différent degré d'in-
fluence parait aisé à comprendre avec la différence des terri-
toires sur lesquels l'influence en question s'est exercée. Les pâ-
turages des montagnes, avec leur exploitation et leur propriété
nécessairement communes, ont fortement contrebalancé l'assi-
milation tentée par les familles particularistes sur les familles
communautaires. Les mêmes obstacles ne se sont pas fait sentir
dans les plaines cultivables, où le travail et la propriété tendent
de leur nature à devenir individuels. Là, la résistance n'est venue
que des traditions de la race, de la persistance de son ancien
milieu social sous l'action purement supérieure et générale de
particularistes noyés dans l'ensemble. C'est encore ce qui fait
que le Franco-Canadien est si peu entraîné ou dominé par l'An-
glais, dont l'action est mal à l'aise dans ce milieu compact de
quasi-communautaires.
34G LA SCIENCE SOCIALE.
Indépendamment de cette classification, toute justifiée qu'elle
soit, nous avons à notre disposition un moyen de juger de la
valeur de cette organisation sociale : c'est de dégag-er les carac-
tères saillants, bons ou mauvais, qu'elle a développés. Voici
d'abord deux caractères favorables, la souplesse du type et sa
stabilité.
Souplesse. — L'éducation de l'habitant se fait en vue du do-
maine plein, c'est-à-dire en vue de rendre l'individu capable de
tirer directement de son domaine et de son travail tout ce qui lui
est nécessaire. Ce n'est que récemment que cette notion a été en
certains endroits quelque peu altérée. L'homme est ainsi dressé
non seulement au travail pénible du défrichement et de la culture,
mais encore à l'exercice de mille petites industries domestiques.
Il acquiert l'habileté manuelle, l'ingéniosité mécanique. Gomme
les issus de sociétés simples, communautaires, l'habitant se trouve
doué d'une grande variété d'aptitudes; mais plus actif, plus
entreprenant que les purs communautaires, il met à plus grand
profit sa versatilité. S'il n'est pas apte à organiser par lui-même
la grande colonisation, du moins, en toute circonstance, perdu en
pleine forêt vierge, il se montrera capable en peu de temps de
pourvoir à tous ses besoins physiques. Il se tirera fort bien d'af-
faire.
C'est cette faculté qui lui a permis, au cours des deux derniers
siècles, de fonder sans bruit, par les moyens les plus simples, à
l'aide des ressources les plus restreintes, dans le délaissement de
tout, une colonie prospère de petits cultivateurs; qui l'a fait
réussir là où les repris de justice, les urjjains, les gentilshommes,
les désorganisés de toute classe, avaient échoué si promptement.
C'est cette faculté, encore, qui a fait de lui un auxiliaire si
précieux dans les expéditions de traite, d'exploration, de guerre,
dans les chantiers à Ijois et dans les grandes fabriques. Dans la
vie des bois, au camp, il brille même par là à côté du particula-
riste anglais, plus spécialisé, plus dépendant de la complication
sociale. Dans les fabriques de la Nouvelle-Angleterre, on apprécie
hautement ses dispositions laborieuses et son intelligence des ma-
chines.
MONOGRArniE DU CANADA. 34 7
Stabilité. — Le domaine plein, complété par la paroisse, pro-
duit un type social singulièrement solide, résistant. Le domaine
plein procure à l'habitant tout ce ([ui est nécessaire à sa subsis-
tance; le gouvernement paroissial lui garantit l'ordre, la paix. Il
se trouve ainsi assuré de l'indépendance, de la stabilité, à la fois
dans l^ ordre moral et matériel. Il peut traverser sain et sauf bien
des périls. C'est ainsi qu'après deux siècles d'isolement dans la
forêt, et après plus d'un siècle d'occupation anglaise, nous re-
trouvons les descendants des premiers colons français grandement
multipliés et prospères. Il serait facile de démontrer ici que le
milieu physique et l'influence étrangère ont à peine modifié le
type primitif; que l'habitant a conservé avec ténacité, à un degré
remarquable, les méthodes de culture, les usages, les récréa-
tions , la langue et jusqu'aux superstitions de son ancêtre de
France.
Qu'est-ce qui pourrait bien ébranler une société aussi souple,
aussi solide? C'est ce que nous verrons en étudiant la concurrence
extérieure, dans un prochain et dernier article.
[Léon Gérin.
[A suivre.)
EN ITALIE.
VI.
DU MONT-CASSIN A TURIN.
I.
A peu près à égale distance entre Rome et Naples, les hauteurs
de San-Germano sont couronnées par l'abbaye célèbre de Monte-
Cassino.
Le couvent est au sommet de la montagne ; c'est là que saint
Benoit bâtit, il y a quinze siècles, sur l'emplacement d'un temple
consacré à Vénus, ce monastère qui devait jeter un tel éclat dans
le monde : des savants s'y sont illustrés; des papes en sont sor-
tis; des œuvres d'art innombrables, des manuscrits précieux,
des éditions rares s'y sont entassées de siècle en siècle, comme
dans un véritable musée. Si la Science avait ses lieux de pèleri-
nages comme la Religion, Monte-Cassino serait un des sanctuaires
les plus vénérés. Au moyen âge, il fut un des asiles où l'on re-
cueillit avec le plus de piété les épaves de la civilisation antique.
Flambeau jamais éteint, les moines se transmettaient de géné-
ration en génération le feu sacré que le vent de la tempête ne
parvint jamais à éteindre. La puissance des moines était jadis
considérable; des 1662 églises sur lesquelles ils exerçaient leur
juridiction, ils n'en possèdent plus une seule maintenant, même
pas celle de leur couvent. Ils ne sont plus que des usufruitiers,
ou plutôt des gardiens; on tolère encore à Monte-Cassino une
EN ITALIE. 349
vingtaine de Bénédictins. A mesure que les anciens régimes de
la Péninsule tombaient devant l'invasion piémontaise, les mi-
nistres de Victor-Emmanuel se chargeaient d'entretenir couvents,
églises, bil)liotlièques, œuvres pies. Il est douteux que l'Italie
ait eu à se féliciter de cette iimovation, ainsi que les quelques
exemples suivants le prouveront. « En 1880, la commission d'en-
quête constata le désordre complet de la bibliothèque Victor-Em-
manuel à Rome, la disparition de dix-huit ouvrages de prix,...
entre autres l'édition princeps d'une lettre de Colomb sur la
découverte de l'Amérique. En dépit des milliards de biens ecclé-
siastiques confisqués, il faut tous les ans prélever sur les fonds
du budget plusieurs millions pour combler le déficit de l'admi-
nistration des cultes... Toujours en 1880, l'économat de Florence
dépensa en frais d'administration, de litiges, appointements au
personnel, 122.678 francs, pour un revenu de 103.049 francs;
celui de Naples fit mieux : administrant un revenu égal ,
103.970 francs, il dépensa le double, 216.698 » (1). A Palerme,
à Venise, même proportion entre les recettes et les dépenses.
Je continue : « D'après la statistique de 1880, il y avait, à
cette époque, 17.870 œuvres pies possédant un patrimoine de
1.626.644.000 francs... Des 84 millions qui forment le revenu
de ces œuvres, 25 seulement arrivent aux pauvres... (2). L'hos-
pice de l'Annunziata, à Naples, a une rente de 444,000 francs;
il paie 55.000 francs d'impôts, et, pour frais de culte, 22.000;
il ne reste que 25, 20, ou 12.000 francs pour les enfants trou-
vés (3). » Aussi ne s'étonnera-t-on pas qu'en présence d'un pa-
reil gaspillage, le maire de Londres ayant ouvert, en 1884, une
souscription pour les cholériques de Naples, promit de veiller
à ce que l'argent arrivât aux destinataires (4). Si j'ai cité tous
ces faits, ce n'est point pour prouver la supériorité des anciennes
(1) Merlino, l'Italie telle qxielle est.
(•>) Ibid.
(3) Ibid.
{■'i) Voilà ce qu'on gagne à laisser l'État administrer des fondations privées. « C'est
un trait dislinctif de l'Angleterre, A\\,\Edinbur(j Review, et un trait dont nous sommes
fiers, que nous conduisons nos affaires nous-mêmes et sans l'intervention de l'État. »
(Taine, Notes sur VAnrjleterre.)
350 LA SCIENCE SOCIALE.
royautés sur la royauté d'Umberto I; la seule conséquence que
je veuille en déduire, c'est que les réformes sont toujours des
réformes extérieures, jamais véritables; la monarchie constitu-
tionnelle italienne reste bien au-dessous de ses promesses.
Le Mont-Cassin a heureusement à moitié échappé jusqu'à ce
jour à la sollicitude de l'administration. Aussi la science et les
arts acquièrent-ils encore maintenant de nouveaux trésors. Des
fresques modernes très remarquables couvrent des murs jus-
qu'alors restés nus. Carmen Sylva a fait présent aux Bénédictins
d'une poésie, écrite de sa main, poésie qu'elle a elle-même en-
luminée et ornée de dessins (1), Le baron de Rothschild, dans une
de ses visites au monastère, prêta la somme nécessaire pour
imprimer les œuvres de Tosti.
Les pics des Abruzzes ferment l'horizon du côté de l'Orient et les
eaux limpides du Garigliano serpentent au pied de la montagne.
Est-ce la nécessité d'occuper une position avantageuse et à l'abri
des coups de main qui a poussé généralement les fondateurs de
cloîtres à en poser les fondements sur de hautes collines ou au
sommet des monts? Est-ce pour mieux contempler les grands
spectacles de la nature que ces âmes religieuses aimaient à s'éle-
ver ainsi au-dessus du monde ?
En quittant le Mont-Cassin, je remontai vers l'Italie du Nord.
Je fais grâce à mes lecteurs d'une série de haltes, où je trouvai
occasion de constater une fois de plus les phénomènes dont j'ai
parlé précédemment.
A propos de cimes et d'ascensions, j'ai pu observer à Orvieto,
— patrie et marraine du fameux orviétan, — un phénomène
assez curieux.
La cathédrale d'Orvieto, d'un g-othique original et fantaisiste,
enrichi de broderies italiennes, attire de nombreux touristes, et
cette affluence a déterminé la construction d'un funiculaire, qui
monte de la station du chemin de fer à la ville, celle-ci étant
haut perchée.
Or. d'après ce que j'ai vu, ce mode de locomotion ne profite
(1) Sufferenzc, « Souffrances ».
I
EN ITALIE. 351
guère aux habitants. Peut-être est-il bien cher pour eux. A en
juger par les waterproofs, caoutchoucs, tartans, dont sont re-
vêtus mes compagnons de voyage, il est évident que les indi-
gènes de ces lieux élevés préfèrent leurs jambes à l'invention
nouvelle.
Mais transportons-nous tout de suite sur la crête des Apennins,
où mon train s'élève en zig-zag. Derrière nous, la plaine toute
verte apparaît en bas, par instants, à travers les échappées de
vallées: des bois et des vignes dont les pousses sont nouvelles
tapissent les collines. Encore un tunnel après tant d'autres. Cette
fois nous avons définitivement quitté l'Italie Méridionale, nous
sommes à présent dans FÉmilie; les pics des montagnes sont
couronnés de neige; le Réno écumant bondit sur les rochers;
voici Porretta, une des villes d'eaux les plus fréquentées de l'Ita-
lie. N'allez point vous la figurer à l'image de Vichy, d'Aix-les-Bains
ou de Baden-Baden : ici point de villas, point de chalets, point
de ces grands hôtels où sont réunis tous les avantages du confort
moderne. Les meilleurs d'entre les hôtels ne sont guère que des
auberges « de premier ordre », suivant l'expression chère à Bœ-
deker et à Joanne. Le Palazzino, le petit palais, est tout à la fois
casino, établissement hydrothérapique, hôtellerie et le reste;
il est d'ailleurs tout flambant neuf. Il n'y a pas de baigneurs
étrangers à Porretta; la clientèle y est toute locale, tout ita-
lienne. Ce qui est en même temps le Trou ville et le Vichy de
l'Italie se trouve sur la mer Tyrrhénienne : c'est le grand port
commerçant de Livourne ; Rimini, sur l'Adriatique, et Castella-
mare, au golfe de Naples, sont aussi parmi les villégiatures les
plus renommées de la Péninsule ; mais qui oserait les comparer
à Aix, à Trou ville, à Biarritz, à Luchon, à Royan? Pour le bon
goût, la grâce, les belles manières, l'élégance et la politesse,
la France demeure la souveraine incontestée : l'aristocratie de
toute l'Europe accourt chaque année sur nos plages, dans nos
kursaals; aucun pays ne saurait nous disputer le premier rang.
Les riches Italiens viennent eux-mêmes nous demander asile :
même ceux qui nous abhorrent comme nation, nous trouvent,
pris individuellement, les plus charmants des hommes.
352 LA SCIENCE SOCIALE.
Sassuolo, près Modèiie, est un autre spécimen de station ther-
male. Il n'existe certes pas de trou plus affreux et plus propre
à éveiller des idées noires. Porretta, en comparaison, est un pe-
tit Paris; Sassuolo ne tardera pas d'ailleurs à être complètement
délaissée. Il y a dans les environs des indices qui révèlent la
présence d'une source de naphte; une Société tente depuis quel-
que temps des recherches : faut-il le dire? cette Société est fran-
çaise.
II.
Bologne. — San-Pétronio, la cathédrale, le palais Pabla , le
palais du Podestat, le portique des Banchi entourent la place cen-
trale. Indépendante jusqu'en 1512, le pape Jules II l'incorpora
alors aux États de l'Église. Tandis que Florence, Rome, Pise, Mi-
lan, Venise, Pérouse, Urbin, Mantoue, avaient déjà acquis une
renommée artistique européenne, Bologne était à peine connue.
Francesco Francia, au commencement du seizième siècle, fut son
premier grand peintre; mais, contrairement à Gènes, Bologne
laissa du moins un nom dans l'histoire des arts : c'est après avoir
été soumise à la domination de Rome que cette fleur tardive s'é-
panouit. Nicolas Pisango avait bien, au treizième siècle, sculpté le
tombeau de saint Dominique, et Jacopo délia Quercia les bas-re-
liefs du portail de Sant'Onofrio. Michel-Ange, enfin, s'y étant ré-
fugié, y avait travaillé à une statue de Jules II que le peuple
brisa en 1511 ; mais ce n'est qu'à la fm du seizième siècle et au
commencement du dix-septième que l'école bolonaise eut quelque
importance : alors que la décadence était universelle en Italie,
que la peinture était tombée dans le maniérisme, un dernier re-
jeton de la Renaissance fleurit à Bologne avec Ludovic (1555-
1619), Augustin (1558-1601) et Annibal Carrache (1560-1609).
Puis ce fut le tour du Guide (1642), du Dominiquin (16V1), de
l'Albane (1660), et du Guerchin 1666). Titien, Tintoret et Véro-
nèse, derniers représentants de l'école vénitienne, étaient morts
en 1576, 159'i., et 1588.
EN ITALIE. 353
Le caractère de l'école bolonaise est de manquer de naturel
et d'originalité : elle est éclectique. Les maîtres recommandaient
à leurs élèves de copier « le dessin de l'école romaine, le mou-
vement et les ombres des Vénitiens, le beau coloris de la Lom-
bardie, le style terrible de Michel-Ange , la vérité et le naturel
du Titien , le goût pur et souverain du Corrège , la prestance et
la solidité dePellegrini, l'invention du docte Primatice et d'y
ajouter un peu de la grâce du Parmesan » (1). Nous ne sommes
donc pas ici en présence d'un art, né des circonstances naturelles
elles-mêmes; c'est une adroite copie. Quand Raphaël peignait ses
grandes fresques du Vatican, il faisait de la peinture décorative,
nécessaire pour couvrir la nudité des murs des immenses appar-
tements romains; de même, lorsque Rembrandt donnait à ses
toiles des dimensions modestes, il les proportionnait aux inté-
rieurs étroits et capitonnés des marchands hollandais. Les fres-
ques naïves du Campo Santo de Pise étaient l'expression même
de la foi vive et simple du treizième et du quatorzième siècle.
Les saints François en extase de Zurbaran étaient destinés aux
cellules de quelques ascètes espagnols. Le climat humide de Ve-
nise invitait les peintres à représenter les objets et les corps avec
des taches d'ombre et de lumière indécises, des dégradations de
couleur, et non pas avec la ligne, le dessin pur et simple de l'É-
cole Romaine; à Rome, en Toscane, en Ombrie, la sécheresse de
de l'air arrête, en effet, nettement les contours des choses. Vouloir
mélanger les qualités de toutes ces écoles, c'est ne point com-
prendre la raison d'être et la beauté de chacune. iVussi, quelque
talent qu'aient déployé les Carraches, le Guide et le Guerchin, ils
n'ont pu approcher de la renommée de leurs modèles, tous leurs
artifices et toutes leurs malices n'ont point remplacé l'inspiration
originale qu'ils n'avaient pas. Cela ne leur servit à rien d'imiter
Michel-Ange ou Titien. C'est le tempérament, les idées, le pinceau,
le génie même de Michel-Ange et du Titien qu'il leur aurait fallu :
l'imitation ne réussit jamais quel qu'en soit l'objet : tantôt c'est
le geai paré des plumes du paon; tantôt c'est l'àne qui veut être
(I) Sonnet d'Auguslin Canache.
354 LA SCIENCE SOCIALE.
gracieux; tantôt c'est une constitution ang-laise qu'on applique
malencontreusement à un pays communautaire.
Est-ce à dire que les peintres bolonais soient au-dessous de
tout, ainsi que certains critiques contemporains l'ont pensé, tan-
dis que ceux de l'autre siècle proclamaient le contraire : vérité
en deçà de 1800, erreur au delà? Nous sommes habitués à ces
variations d'opinion en matière d'esthétique; mais de ceci, je n'ai
pas à me soucier; le seul point que je veuille retenir, c'est le
caractère même de cette école et les conditions dans lesquelles
elle a vécu : ce sont là des faits précis qui n'admettent point la
discussion, et qui rentrent dans le domaine de la Science sociale.
Ferrare, Modène, Mantoue, Parme ont conservé l'aspect de
petites capitales.
Jlodène a une Université, une École des Beaux-Arts, de larges
rues comme celles de Versailles, garnies d'arcades comme celles
de Bologne, des musées, des jardins publics, enfin un colossal
palais ducal, transformé en école militaire ; c'est là que, jusqu'en
1859, résida François « d'Autriche».
On a vu certains peuples, en Europe, accepter des dominations
étrangères, mais jamais le phénomène n'a été aussi complet qu'en
Italie. États du Nord, États du Centre ou du Midi ont toujours
reçu leurs maîtres de l'étranger. Ceux qui avaient commandé à
l'univers étaient devenus incapables de se conduire eux-mêmes.
A Naples , Byzantins , Normands , Allemands , Angevins , Arago-
nais. Français, Autrichiens, Espagnols, Piémontais ont tour à
tour régné. Tout roi était bon pour ces hommes, hormis un Na-
politain. A Rome, le gouvernement était encore moins national, si
possible. Sans doute les Romains ont accepté souvent en mur-
murant leurs souverains grecs, français, espagnols, hollandais,
anglais, allemands, autrichiens, génois, toscans, vénitiens, ro-
mains même à l'occasion : enfin, vaille que vaille, ils les accep-
taient; ils auraient supporté le Grand Turc, si le Grand Turc se
fût fait pape-, une distribution de blé, une fête suffisaient pour
calmer un mécontentement passager. Jamais ils n'ont tiré des
entrailles mêmes de leur pays des chefs vérita])lement romains;
I
I
EN ITALIE. 355
quand les Papes s'en allèrent à Avignon, quels efforts, quelles
suppliques pour les ramener au Latran! en désespoir de cause,
ils choisirent cet illuminé de Uicnzo, le « candidat de FEsprit-
Saint », qu'ils huèrent aussitôt après l'avoir acclamé. On peut se
demander si, autre part qu'en Italie, les Souverains Pontifes
auraient pu aussi facilement établir leur domination temporelle.
En Italie , princes et rois n'ont rien de commun avec leurs su-
jets; qu'une révolution, qu'une guerre surviennent, ils n'ont que
juste le temps de fuir; toute résistance leur est impossible. Ce
sont comme des arbres dont on aurait coupé les racines ; tant que
le ciel est calme, ils paraissent solides comme des chênes ; mais
point n'est besoin d'une tempête, d'un tourbillon pour les ren-
verser. Au moindre souffle de la brise, l'arbre penche: qui songe
à le soutenir? Tout au contraire chacun s'écarte pour qu'il n'é-
crase personne dans sa chute, et il tombe au milieu de l'indiffé-
rence générale. C'est pourquoi, depuis que l'Italie est unifiée,
pas une famille dépossédée n'a conservé de partisans ; nulle part,
il n'y a l'ombre d'un parti d'opposition pour défendre le passé.
A Modène, pas plus qu'à Naples, pas une réclamation ne s'est
élevée. Les prétendants eux-mêmes n'ont plus jamais donné
signe de vie; les journaux italiens ont enregistré avec étonne-
ment, cet hiver (1893), le premier acte ayant un caractère semi-
politique de l'ex-roi des Deux-Siciles ; c'était une lettre que
François II écrivit de Paris pour féliciter l'archevêque de Mes-
sine de sa nomination au cardinalat : voilà qui est bien anodin
et bien peu dangereux pour le souverain actuel.
Et, avec quelle désinvolture, la diplomatie a, pendant tant
d'années, taillé et partagé la Péninsule, sans consulter ni les
besoins ni les désirs des populations I A l'un on adjugeait telle
ville, telle principauté, en échange de telle autre ville, de telle
autre principauté; ce marquis était transporté dans un duché;
cet autre devenait grand-duc et on lui retouchait ses États, tran-
chant de-ci, ajoutant de-là; un traité hvrait une province à
celui-ci ou la lui retirait. Gênes appelait les Français; Florence
implorait Charles YIII pour qu'il l'aidât à asservir Pise ; Milan
était la pi'oie de tous. Venise seule se gouvernait elle-même, jus-
350 LA SCIENCE SOCIALE.
qu'au moment pourtant où on l'adjoignit, sans plus de façons,
à rAiitriclic. Imaginez-vous un pareil dépècement, de pareilles
combinaisons en France : depuis vingt-cinq ans, F Alsace-Lor-
raine tient ferme devant le vainqueur; depuis bientôt trois quarts
de siècle, le parti légitimiste envoie des députés à la Chambre. En
Angleterre, les Stuarts ont eu des partisans cent ans après la chute
de leur dynastie. La Belgique a-t-elle pu être rattachée long-
temps aux Pays-Bas, le Portug-al à l'Espag-ne? Les Irlandais ne
luttent-ils pas depuis des siècles contre leurs puissants vainqueurs?
La Norvège ne se réclame-t-elle pas en ce moment de son auto-
nomie antique? L'Allemagne du Sud n'abdique pas davantage de-
vant la Prusse, et la Bavière est fidèle aux Wittelsbach. L'Autriche-
Hong-rie elle-même, si divisée, peuplée de races si diverses, ne
demeure unie que parce que l'Empereur, aimé et estimé de tous,
n'essaye point de tout centraliser au profit des Allemands; tout
essai que ses ministres tentent en ce sens est aussitôt suivi d'une
énergique résistance. Le bavarois Othoii a dû abdiquer le trône
de Grèce; en Espagne, enfin, il n'y a eu qu'un gouvernement qui
soit disparu sans laisser de traces, c'est celui de l'étranger, le
seul que l'on ait communément connu en Italie.
Il semble que, seule en Europe, l'Italie n'ait pas pu d'ordinaire
constituer ses pouvoirs publics. Le gouvernement du roi Humbert
n'est, pas plus que ceux qu'il a remplacés, un gouvernement né-
cessaire, c'est un gouvernement de hasard. La maison de Savoie
occupe une place que d'autres auraient occupée s'ils avaient voulu.
Le duc de Modène, François IV, eût-il accepté les conditions qu'on
lui posait, il jouait le rôle de Victor Emmanuel. Lorsqu'en 1848
on chassait les Autrichiens de Milan et que les prêtres apportaient
des confessionnaux pour faire des barricades, il ne tenait qu'au
Pape d'être le chef d'une confédération italienne. Quant au
Piémontais, qui put dans la suite réunir sous son sceptre toute la
Péninsule, aurait-il aussi facilement accompli sa conquête si les
Français n'étaient venus lui apporter le plus puissant concours?
Nous sommes donc bien là en présence de pouvoirs publics de
rencontre.
En dépit des apparences qui semblent faire de cette royauté
EN ITALIE. 357
une des royautés les plus solides de TEurope, parce qu'elle a une
allure imposante avec son administration centralisée à la façon de
Philippe II et de Napoléon, avec son armée disciplinée et ses al-
liances impériales, elle ne tient pas eu réalité au pays, elle n'a
point poussé de racines profondes dans le sol national, on la to-
lère jusqu'au moment ou la République la remplacera : accla-
mée aujourd'hui, la monarchie disparaîtra sans laisser plus de
traces, plus de souvenirs, plus de regrets que les monarchies lo-
cales auxquelles elle a succédé. Victorieuses, puissantes, la foule
les soutenait; quand le vent eut changé, on ne leur découvrit
plus un partisan (1).
Il y avait un moyen raisonnable d'organiser l'Italie nouvelle.
Gioberti l'avait entrevu. Chaque région du pays conservait son
autonomie, réglait ses affaires intérieures d'après ses goûts, ses pré-
férences, ses besoins; elle n'était point englobée par le Piémont,
mais seulement confédérée avec ses voisines. — C'était une idée
analogue que les Souverains Pontifes, entre autres Jules 11^
avaient tenté de réaliser : Tltalie sous la présidence plus ou
moins effective du Pape. L'Italie ainsi administrée n'aurait pas
sans doute été à la tète de l'Occident contemporain ; mais cela
aurait été du moins une solution plus naturelle et moins factice
que l'état de choses actuel. Aujourd'hui, en effet, le pays ne se
gouverne pas lui-même ; la Chambre des députés n'est pas élue
parle peuple libre : c'est le résultat de la candidature officielle.
Le self-government n'est qu'une fiction; les ministres obtien-
nent tout ce qu'ils veulent. Pour ne citer que le traité avec l'Au-
triche et l'Allemagne, est-il acte diplomatique plus nuisible à
l'intérêt de l'Italie? Aussi, le parlementarisme compris de la sorte
n'est-il qu'une comédie : loin d'être le triomphe du libéralisme,
« il n'est que la société anonyme du despotisme. Chaque indi-
vidu qui peut verser un contingent de popularité en est membre
et participe aux dividendes. Le directeur de l'entreprise est choisi
dans l'assemblée générale des actionnaires; mais ceux-ci sont
(\) A Rome seulement le pouvoir temporel a conservé un grand nombre de partisans;
mais le caractère religieux du souverain dépossédé est la cause évidente de cette ex-
ception.
T. XVII. 25
358 LA SCIENCE SOCIALE.
absolument à sa discrétion pour leur bonne et mauvaise fortune,
parce que le directeur est ausssi le plus fort des actionnaires et
a son « parti » dans les assemblées générales : celles-ci se bor-
nent d'ordinaire à la votation du budget (1). »
Quoi qu'il en soit, Crispi, Rudini, Giolitti et tutti quanti ont
persuadé à leurs compatriotes que l'Italie marche de pair avec
les plus grandes puissances de l'univers. La vérité est qu'elle ne
marche pas, elle se pavane. Les Italiens sont convaincus facile-
ment par les flatteries officielles ; on les berce et ils s'endorment
agréablement à la voix de ces habiles maestri. Le patriotisme,
Rome intangible, le progrès, la liberté, la guerre à l'obscuran-
tisme sont les thèmes favoris de ces virtuoses; ils improvisent
des variations inédites, quand les circonstances l'exigent, quand
l'attention a besoin d'être stimulée; mais le même leit-motive
revient sans cesse et enlève tous les enthousiasmes. A voir ce
peuple se gonfler de la sorte, on songe à la grenouille de la fable,
et l'on s'étonne qu'une peau tendue si raide n'ait pas encore
éclaté.
Mettons un terme à ces graves réflexions que nous ont suggé-
rées la chute de François V d'Autriche, qui, il y a quarante ans,
disparut de la mémoire des Modénais aussi rapidement qu'une
fumée dans le ciel.
m.
Une plaine fertile, bien irriguée, plantée de mûriers et cou-
verte de moissons, entoure Mantoue, l'ancienne capitale des Gon-
zague, l'une des quatre villes fortes du quadrilatère. Ses musées,
ses palais, ses églises n'attirent que peu les visiteurs; aussi la
patrie de Virgile a-t-elle dû chercher d'autres moyens d'existence
que l'exploitation des étrangers. La culture en métayage est sa
principale ressource : tandis que le propriétaire vit tranquille-
ment à la ville, le colon cultive la terre et soigne le mûrier.
(1) Merlino, op. cit.
EN ITALIK. 359
Mantoue n'est pourtant pas restée sans illustration dans les arts ;
car c'est ici que peignirent MantegMia (1500) et Jules Romain
(15'i-6) ; l'un élève de Kapliaël, l'antre maître de Priraatice. Jules
Romain décora le palais du Té de fresques mythologiques comme
celles de la Farnesine de Rome. Mais les œuvres de Mantegna
furent détruites au sac de Mantoue par les Autrichiens, en 1630.
Heureusement pour Mantoue, les œuvres de Jules Romain n'ont
pas eu le môme sort.
Comme Mantoue et comme Modène, Parme, Reggio, Plaisance,
Crémone, Crema, Pavie s'élèvent au milieu d'une campagne ver-
doyante que Napoléon montrait du haut des Alpes à ses soldats
pour enflammer leur courage. Des grands peupliers et tous les
arbres de notre climat abritent de leurs ombres les plantations
des paysans. Au printemps, cette partie de l'Italie a un aspect de
fraîcheur qui rappelle les coins les plus verts de la Normandie :
il y manque pourtant toujours les fermes nombreuses dont sont
parsemés nos champs : les bourg-ades absorbent toute la popu-
lation ; on dirait qu'en dehors de leur enceinte l'air n'est plus
respirable.
Piémontais, Lombards, Émiliens, Vénitiens ne sont guère plus
heureux que leurs concitoyens du Midi , en dépit de leur sol pri-
vilégié. Les contadini se nourrissent de polenta, « bouillie de maïs
qui engendre la pellagra ». « Dans la Lombardie, on constata
qu'il y avait des ouvriers qui depuis quelques jours n'avaient eu
à manger que du son et des herbes (1). » Des gens m'ont dit
qu'ils ne mangeaient de la viande qu'aux fêtes; ils boivent de
l'eau toute la semaine et ne prennent un peu de vin que le di-
manche. « Les terrassiers de Vercelli gagnent 500 francs par
an, quand ils travaillent; les paysans de Mantoue passent le Pô,
pendant les mois d'hiver, pour recueillir des tubercules noirs,
qui, bouillis dans l'eau, ne les nourrissent pas, mais les empêchent
de crever de faim ; les éplucheurs de riz de la Lombardie suent
pendant des heures et des jours, brûlés par le soleil, la fièvre
dans les os , les pieds dans l'eau boueuse et malsaine qui les em-
(1) Merlino, op. cit.
360 LA SCIENCE SOCIALE.
poisonne, tout cela pour se nourrir de polenta, de pain moisi et
de lard rance ; les paysans de Pavie, pour s'habiller et se pour-
voir des instruments de travail, hypothèquent leurs bras, et,
dans l'impossibilité où ils sont de travailler autant qu'il faut
pour payer leurs dettes, ils renouvellent la location à la lin de
chaque année à des conditions plus dures, se réduisant à un
esclavage] d'affamés, à un esclavage sans espoir, sans autre issue
que la fuite ou la mort » (1). La condition du peuple est telle-
ment lamentable que les magistrats renvoyèrent absous des
grévistes du haut Milanais, lors des révoltes agraires, et ajoutè-
rent en prononçant l'acquittement des prévenus : » Retournez
chez vous ; le tribunal ne peut faire plus pour vous , pas même
recommander à vos propriétaires d'être plus humains, sinon
plus charitables. »
Que de misère derrière ce rideau de gaie verdure qui se déroule
à droite et à gauche de notre wagon ! Voici Parme ; ville moder-
nisée, elle ne diffère guère de ses voisines. Lorsque son prince.
Don Carlos, partit en 1731, pour monter sur le trône de Naples,
il emporta dans son nouvel État une quantité d'œuvres d'art
précieuses ; il oublia toutefois les tableaux du Corrège ; de nom-
breuses églises, une université, un palais ducal, un jardin public,
inévitables édifices d'une ancienne capitale, achèvent la res-
semblance de Parme avec Mantoue, Modène et Plaisance.
Plaisance était également comprise dans le duché de Parme,
propriété des Farnèse. Enfin nous sommes à Milan, l'ancienne
métropole du premier duché du monde : la Flandre en était le
premier comté.
IV.
Milan est la ville italienne qui est la moins déchue de son
ancienne splendeur : c'est le grand centre industriel et intellec-
tuel du royaume. Le travail de la soie en constitue la principale
richesse. Tandis que les barrières douanières dont la France s'est
(1) Ed. de Aiiiicis, Sull' Oceano.
EN ITALIE. 301
entourée ont beaucoup nui aux intérêts viticoles du Midi italien,
les fabricants milanais n'ont pas eu à en souffrir, ils ont, au con-
traire, profité des représailles dont le gouvernement italien a
usé envers la France : l'importation des soieries lyonnaises a été
entravée.
L'activité de Milan contraste vivement avec l'apathie de Rome,
de Naples, de Venise, de Florence. Les rues sont sillonnées
d'omnibus, de tramways, de camions, de voitures de toute sorte,
et les trottoirs sont encombrés de gens atïtdrés qui courent en
tous sens. Naturellement, les ouvriers sont plus nombreux en
Lombardie que partout ailleurs, ainsi qu'en fait foi la statistique
suivante : 4-4 0/000 en Lombardie, 25 en Piémont, 15 en Ligu-
rie, 13 en Vénétie, 10 en Toscane et dans les Marches, 0,60 dans
les Abruzzes, 0,23 dans la Basilicate (1). Les salaires suivent la
même progression : « Ceux qui gag-nent 3 francs à Milan en ga-
gnent 1 à Naples. A Naples, pour les métiers inférieurs, la paye
n'est plus que de 15, 12 et 10 sous par jour (2). La plaine du
Pô est couverte d'un réseau de chemins de fer. Il suffit de jeter
les yeux sur une carte pour s'apercevoir que Milan est au milieu
d'un filet aux mailles serrées, tandis que les traits noirs laissent
entre eux de grands espaces vides dans l'Italie méridionale.
Parmi tant d'autres indices de supériorité, je noterai encore que
les 6.500.000 habitants de la Lombardie et de l'Emilie ont dé-
posé aux caisses d'éparg-ne, en 1881, 500 millions de francs :
la même année, les 7,500,000 Napolitains n'en déposaient que
70 (3). La disproportion est donc énorme entre les deux parties
extrêmes de la Péninsule. De même, tandis qu'il n'y a que 13 so-
ciétés de secours mutuels à Palerme, Milan en compte 84.
L'instruction est aussi plus répandue au Nord des Apennins : la
moyenne des illettrés est de 37 % seulement dans la Lombar-
die; elle est de 61 % en Toscane; de 74 % dans le Latium, et
de 84 % dans la Basilicate (4).
(1) Aimuaire statistique de 1880.
(2) M"" Sérao, le Ventre de Naples.
C3) Annuaire statistique de 1881.
(4) Statistique de l'instruction élémentaire, 1878-79.
3G2 LA SCIENCE SOCIALE.
Une conséquence immédiate de tout ceci, est l'importance des
journaux septentrionaux. Les deux plus grands de l'Italie sont
imprimés à Milan. Le Secolo et le Carrière délia Sera, l'un
républicain, l'autre conservateur, sont les seuls qui se vendent
à l'étranger. On les lit partout en Italie, comme le Figaro et le
Temps sont lus dans toute la France. Les plus intéressants des
journaux italiens n'auraient pas chez nous la réputation de jour-
naux de quinzième ordre; sauf le Carrière délia Sera, aucun
d'eux ne publie un article qui ait une vraie valeur, à quelque
titre que ce soit; s'ils différent par leurs opinions, ils ne dif-
fèrent guère par l'insuffisance de leur rédaction. Leur excuse est
de ne valoir qu'un sou (1). Ni la presse de IMilan, ni la presse
de Rome n'ont cette influence que la presse parisienne exerce
en France : d'autre part, la presse locale a une clientèle plus
nombreuse que dans notre pays, toute proportion gardée, bien
entendu, car en Italie les feuilles les plus répandues ne tirent
qu'à quelques milliers d'exemplaires , excepté trois ou quatre.
Le Carrière délia Sera se vante de tirer 70.000 exemplaires et
le Dix-neuvième Siècle, de Gênes, 30.000. Seule parmi les
grandes villes, Florence n'a que des gazettes insignifiantes à
cause du voisinage de Rome.
A Rome aussi bien qu'à Milan, il n'existe que sept ou huit
périodiques quotidiens. Voici l'énumération complète de ceux
de Rome : Ri f arma, Fanfulla et Tribwia, libéraux; Popala Ra
mana et Opinione, conservateurs ; Voce délia Verita, catholique ;
Dan Chisciotte et Folchetta , ^onvnsixw folâtres, et enfin Messag-
gero, sorte de Petit Journal. En province, ils sont tous introu-
vables, excepté la Tribuna, qui est le plus acheté avec le Car-
rière et le Secolo, précédemment nommés. Tous sont politiques
et inféodés à une coterie; il n'y en a point d'indépendants ou qui
se prétendent tels, comme en France le Matin, V Éclair, la Li-
bre Parole, VÉcho de Paris, le Gil-Blas, le Figaro, le Journal.
(1) Excepté l'Italie, journal libéral et le Moniteur de Rome, catholique, rédigés
en français : on ne saurait les considérer comme de véritables journaux italiens,
puisqu'ils ne sont lus que par une élite et surtout par des étrangers; j'en dirai autant
du Roman Times, rédigé en anglais.
Il
EN ITAUE. 303
Quant aux revues légères et court vêtues, telles que la Vie
Parisienne ou le Courrier Français, elles sont complètement in-
connues. QueUjues illustrés satiricjues, le Rugantino, le Kri-Cri,
le Diavolo Rosa, YEpoca, par exemple, ne sont que grossiers ou
haineux, coloriés d'une manière déplorable ou dessinés sans
grâce, sans esprit : ce n'est même pas de l'imagerie d'Épinal.
Mais de tout ceci, comme de tout ce qui précède, une conclu-
sion ressort, toujours la môme : l'infériorité de l'Italie du Midi.
Une question se pose alors d'elle-même : Qu'était-ce que les Lom-
bards? Ce serait là le sujet d'une étude trop étendue pour être
prise en passant. Je dirai seulement que, venus du Nord-Ouest
de la Germanie, vraisemblablement des bords de la mer Bal-
tique, ils devaient être quelque peu saxonisés. En tous cas, ils
étaient plus formés au travail que les Italiens méridionaux, ar-
rivés par la Méditerranée et à travers des régions à culture ar-
borescente. Au quinzième siècle, les Lombards passaient encore
un peu pour des barbares aux yeux des Toscans. Lorsque Ga-
léas Sforza visita Laurent, en 1470, le luxe extraordinaire qu'il
déploya à cette occasion n'était pas du meilleur goût, au jugement
des Florentins. Et la surprise du duc de Milan fut grande quand
le Médicis le promena à travers ses galeries et sa bibliothèque.
Mais l'influence méridionale prévalut en Italie, la Gaule Cisal-
pine elle-même ne fut que peu pénétrée par les Lombards. Le
courant patriarcal était beaucoup plus impétueux, il nivela tout
sur son passage. De notre temps, le Nord semble avoir voulu
prendre sa revanche sur le Sud, qu'il a conquis : pure appa-
rence! Des observations que j'ai exposées plus haut, il ressort
que cette conquête a été toute superficielle et qu'en somme les
dehors seuls ont été transformés : on s'est borné à restaurer la
façade de la maison. Il y a deux mille ans_, « la Grèce vaincue
conquit Rome » ; de nos jours, l'esprit communautaire du Sud
a conquis le Nord et sa victoire a été d'autant plus complète
qu'elle était déjà consommée avant que les Piémontais n'eus-
sent pris les armes. Les Piémontais avaient déjà dans leur sang
tous les vices de ceux qu'ils voulaient régénérer : est-il dès lors
surprenant qu'ils n'aient rien changé à l'état social italien?
364 LA SCIENCE SOCIALE.
Turin, qui n'est qu'à quelques heures de Milan, fut le point
de départ de ce « Risorgimento ». Turin s'en est allé imposer à
l'Italie une organisation symétrique, régulière, comme le sont
ses rues : là s'est limité son rôle ; tout le reste n'est que choses
vaines, dont les conséquences funestes n'ont point tardé à se
faire sentir. Les conquérants invoquaient le patriotisme : mais
qu'est-ce donc que ce patriotisme qui consistait à renier le passé,
à tout détruire violemment, à tout bouleverser? Je ne révoque
pas en doute la sincérité de leur amour, la pureté de leurs inten-
tions; ils ont revêtu leur chère Italie d'une belle armure qui
reluit au soleil; mais ils ont oublié qu'elle n'était peut-
être pas de taille à la porter et qu'ils lui imposaient là un far-
deau trop lourd pour ses faibles épaules : quel besoin avaient-
ils donc de la cuirasser ainsi? Quelqu'un la menaçait-il ? Crai-
gnait-elle l'Autriche? La France ne lui avait-elle point prouvé
son amitié ? Un gouvernement national, c'est-à-dire sorti du sein
même du peuple, qui en favorise les aspirations, qui en satis-
fait les besoins, qui est, en un mot, l'expression même du pays, ne
serait point tombé dans de telles erreurs : mais, de gouverne-
ment national, nous savons que l'Italie n'a pas pu en avoir : celui
d'aujourd'hui ne l'est pas beaucoup plus que ceux des siècles écou-
lés. Cette royauté bureaucratique, centralisée, administrative,
militaire, est superposée au peuple; elle n'en est pas le complé-
ment; c'est une partie d'un autre organisme qui a été trans-
portée là et que l'on a adaptée tant bien que mal ; mais elle est
mal reliée au corps qui la porte ; que diriez-vous d'un médecin
qui, pour guérir le cerveau d'un malade, commencerait par lui
couper la tète? C'est d'une opération semblable que l'Italie a
été victime. La tête qui gouvernait autrefois n'était pas très
saine, je l'accorde, mais encore aurait-il mieux valu la soigner
avec ménagement, plutôt que de la remplacer par une autre,
fort belle à la vérité, mais fort difficile à ajuster sur le tronc.
I
EN ITALIE. 365
Ce qui est à blAmer dans cette entreprise piémontaise n'est
pas Funification de l'Italie, mais les idées des gouvernants mo-
dernes. Jo rends hommage aux Italiens qui ont versé leur sang-
sur le champ de bataille, à ceux qui, comme Manzoni ou Léo-
pardi, ont désiré ardemment le triomphe de la cause sainte, à
ceux qui, comme Silvio Pellico, ont souffert pour la délivrance de
leur patrie. Mais comment ne pas trouver ridicules ces politiciens
qui ont essayé dhalùller la pauvre fille comme une princesse?
Ils lui ont passé une robe de soie pour qu'elle puisse faire bonne
figure dans le monde occidental; mais sa mine défaite raconte
aussi que, si elle est vêtue de soie, son estomac se ressent de
cette dépense superflue.
Lorsque^ après avoir parcouru toute la Péninsule^ on arrive en-
fin à Turin, on est saisi de la différence qui sépare cette ville
des autres villes italiennes. Les autres, bien qu'ayant chacune
leur caractère propre, ont un je ne sais quoi de commun qui les
rapproche et qui indique qu'elles sont sœurs : c'est ce je ne sais
quoi qui manque à Turin. Tout ici est réglé, compassé, métho-
dique; rien n'est abandonné à la fantaisie, à la liberté. Ses rues
se coupent toutes à angle droit; elles sont bordées d'arcades,
non pas irrégulières comme à Bologne, mais construites toutes
sur le même modèle. Au milieu des places symétriques s'élè-
vent des statues de bronze : tout cela est froid. Aucun monument
qui ait quelque originalité : et, pour achever, ces palais, ces
églises, ces maisons ne sont pas bâties en solides pierres de
taille comme à Paris, mais en plâtras peints qui déteignent à la
pluie. C'est la plus belle ville de l'Italie, prétendent les Italiens,
et leur rêve serait que Rome fût ainsi : si le krach n'était pas
survenu, il est probable que ce rêve serait aujourd'hui réalisé.
Au moment de traverser le Saint-Gothard, les jurons qui, à cha-
que instant, résonnent âmes oreilles me font souvenir de ce jeune
Français établi en Angleterre qui, conduisant un jour plusieurs
personnes dans un bateau, lâcha son aviron et, surpris, s'écria,
Goddeml (Dieu me damne!) « Les trois dames qui étaient avec
lui baissèrent les yeux comme stupéfaites et regardèrent l'eau
attentivement ; un des Anglais rit franchement, mais les deux
T. XVII. 26
366 LA SCIENCE SOCIALE.
autres devinrent rouges comme des jeunes iilles (1). » Heureuse-
ment, les miss qui voyagent au delà des monts ne comprennent
pas les jurons qu'elles sont à chaque instant exposées à entendre.
« Goddem » est un juron peu sliocking auprès de ceux qui sont
familiers aux Italiens !
Bien des sujets ont été effleurés dans ces quelques notes; bien
des questions sur lesquelles je n'ai pu m'appesantir seront peut-
être un jour approfondies dans la Revue; pour moi, ce but eût
été trop vaste; mon intention n'était que de faire part simple-
ment de ce que j'ai vu. Je ne pouvais m'attarder plus longtemps
sur les quais de Gènes la Superbe, dans les sombres et noirs
palais de Florence. Ai-je eu seulement le loisir de vous parler
du Colisée? Non : des deux civilisations romaines, la dernière
seule, celle de saint Pierre, ne m'a retenu qu'un instant. Je n'ai
point rêvé aux rivages de Naples, bien que la brise de mai y fût
parfumée des senteurs de l'oranger. L'industrieuse Milan, eniin,
et Turin, le berceau de la monarchie, ont à leur tour défilé rapi-
dement sous vos yeux.
Mais de toutes ces notes, quelle conclusion se dégage, sinon
que l'Italie unie, loin d'être un pays jeune de vingt ans, comme
on le croit assez généralement là-bas, succombe sous le faix
des années et de ses vices d'autrefois qui sont aussi ceux de sa
prétendue jeunesse nouvelle. Le voile tout neuf et si beau dont
elle s'est parée couvre mal ses vilains dessous. Point n'est besoin
du reste de le soulever pour les voir; de grands accrocs le trouent
déjà et montrent des choses assez laides. Cette vieille personne
conservait au moins la poésie des souvenirs ; les philosophes,
les poètes, les penseurs, les artistes du dix-neuvième siècle ai-
maient venir y rêver sous le portique de Saint-Jean de Latran,
sur la plage du Lido, « où sur l'herbe d'un tombeau vient mou-
rir la pâle Adriatique »; sous les bosquets fleuris « où la mer
de Sorrente déroule ses flots bleus au pied de l'oranger ». A ce
pays que Gœthe, Byron, Musset, Lamartine ont chanté, que
(1) Taine, Nole.s sur l' Anylctcrra.
KN ITALIK. 367
reste- t-il inainteiiaiit ? N"ai-je point lu, il y a (juelquc temps,
que l'on avait proposé de combler le grand Canal de Venise? I^a
place Saint-Jean de Latran à Rome a été défigurée. La iMargellina
où (Jraziclla courait pieds nus a disparu à son tour. C'était la der-
nière gloire de l'Italie d'avoir inspiré les plus grands artistes de
notre siècle ; c'était son profit le plus assuré que l'exploitation
des riches étrangers qui allaient chaque hiver contempler les
reliques d'une civilisation qui fut si brillante. Je doute même que,
comme compensation, les héritiers de la gloire de Spallanzani,
de Volta, de Galilée, je veux dire LondDroso, Garofalo, Heiirico
Ferri, dont le savoir retentissant tourne les têtes en Italie,
réussissent jamais, malgré la nouveauté de leurs découvertes, à
grouper autour de leurs chaires l'élite de la jeunesse moderne :
le temps n'est plus où les étudiants de l'Europe accouraient en
foule aux Universités de Pise ou de Bologne. Les Universités de
Naples, de Turin et de Pavie, les plus fréquentées de la Péninsule^
n'ont, elles-mêmes, que des auditeurs italiens ou levantins. Se
trouvera-t-il parmi ceux-là un homme assez habile pour pui-
ser, dans les théories lombrosiennes, le secret de rendre à son
infortunée patrie la prospérité et la gloire des jours passés? Sera-
ce besogne facile à des gens qui ont appris à quels traits on recon-
naît « le véritable homme normal »? Le docteur Marro ne leur a-
t-il pas enseigné que « tout homme qui sort de la vie tranquille
et modeste, consistant à consommer le froment gagné par son
modeste travail; que tout homme qui se laisse transporter par la
fougue des passions, qu'elles soient dirigées vers la satisfaction
des instincts brutaux, qu'elles soient divinisées par le plus haut
idéal, sort du champ de « la normalité », et « entre dans le ter-
ritoire de la dégénération »? Le « véritable homme normal »
n'est pas instruit, il n'est pas érudit : il ne fait que travailler et
manger: f rages consumer e natusl (1)
N'insistons pas trop sur ces théories scientifiques « fin de siè-
cle », que les facultés françaises (tout à fait dégénérées sans
doute!) s'obstinent à ne pas embrasser. Il ne manquait plus à
(1) Tribune judiciaire de Naples, 10 novembre 1889.
368 LA SCIENCE SOCIALE.
l'Italie nouvelle que de devancer, par sa science, les autres pays,
pour être tout à fait une grande puissance ! Ce nouveau fleuron,
elle l'ajoute sans hésiter à sa couronne, déjà si resplendissante.
Mais nous sommes à Lecco, à l'extrémité orientale de ce lac
de Côme, resserré entre deux chaînes de montagnes neigeuses.
« D'un village à l'autre village, des rivages au sommet des
monts, d'une cime à l'autre cime serpentent, encore maintenant
comme aux temps de Don Rodrigue, routes et sentiers, ici en
pente, là-bas à plat (1); Don Abbondio n'est plus là pour ad-
mirer tantôt un coin tantôt un autre de ce gracieux paysage,
comme lorsqu'au crépuscule du 7 novembre 1628, il regagnait
tout doucement sa maisonnette, après promenade faite ». Du
moins, les villas, assises sur la rive, éclairées par un resplen-
dissant soleil de mai, se reflètent renversées dans les ondes trans-
parentes; les bourgeons des arbres qui garnissent les collines,
les boutons des fleurs qui ornent les jardins s'ouvrent et s'épa-
nouissent sous les tièdes rayons du matin. Après une aussi lon-
gue course à travers tant de misères et de ruines, il est bon de
se reposer ici: les hommes n'ont pu ternir le ciel de l'Italie ; puis-
que c'est la seule chose qu'ils n'y aient point souillée, profi-
tons-en..
Georges Laine.
(1) Promcssi Sposi, Manzoni.
Le Directeuf'-Géra7it : Edmond Demolins.
TYPOGRAPHIE FIKMIN'-DIDOr ET U''. — MKSXIL (EL'RE).
LE MOUVEMENT SOCIAL
KOSSUTH ET LA HONGRIE.
L'homme qui vient de mourir pou-
vait se vanter à bon droit d'être popu-
laire. On a vu le bruit qui s'est fait au-
tour de ses funérailles. En quelques
jours, une souscription organisée pour
lui élever un monument funèbre a
réuni cinq cent mille francs.
Cet enthousiasme ne doit pas étonner.
Kossuth se trouve avoir incarné en lui,
à un degré intense, toutes les aspira-
tions de la race hongroise, à laquelle,
chose curieuse, il n'appartenait pas par
sa famille.
Kossuth est le type achevé du grand
politicien, élevé par les circonstances
au rang de héros national, et grandi
finalement par le malheur. Croate de
naissance, il essaye d'entrer dans l'ad-
ministration, alors sous la coupe de
l'Autriche. On reconduit. Irrité, il se
rabat sur la profession d'intendant,
lucrative dans un pays de grands pro-
priétaires peu soucieux d'exploiter eux-
mêmes leurs domaines. Il gère ainsi
les propriétés d'une comtesse hon-
groise. Accusé de malversation, il ne se
tire d'affaire qu'en prouvant au tribunal
que la grande dame avait autorisé
d'avance des détournements de fonds.
Fort de ces premiers succès, il se lance
dans le barreau, plaide à Pesth, entre
dans la politique, devient le principal
leader de la Diète au moment même où
le conflit avec l'Autriche devenait aigu,
réclame d'abord à l'empereur un mi-
nistère distinct, puis, après l'échec de
la tentative consentie par Ferdinand V,
proclame solennellement la déchéance
LE MOUVEMENT SOCIAL. — III,
des Ilabsbourgs, organise la lutte armée
contre ceux-ci, combat ses compatriotes
les Croates, coupables de réclamer à la
Hongrie ce que la Hongrie réclame elle-
même à l'Autriche, succombe enfin
devant l'intervention de la Russie, et
va se reposer dans un doux far niente
à Turin, de ces quelques années de sur-
menage politique. Telle est, en deux
mots, la vie de Kossuth. En quoi, main-
tenant, représente-t-il la Hongrie?
L'histoire de ce pays, jusqu'à ce jour,
nous est peu connue. Les ouvrages sé-
rieux manquent sur la matière. Il est
donc difficile de porter un jugement
très précis sur ce peuple, et de le dé-
finir exactement au point de vue so-
cial. Toutefois, on peut le peindre à
grands traits, sauf à rectifier plus tard
cette vue d'ensemble, lorsque les ex-
ceptions auront paru au grand jour.
L'Autriche et la Hongrie, accouplées
depuis quatre siècles, appartiennent à
deux mondes distincts. L'Autriche, c'est
encore l'Occident. La Hongrie, c'est déjà
l'Orient. La grande plaine hongroise,
la fameuse puszta, constitue le dernier
prolongement des grandes steppes
orientales, profondément enfoncé dans
l'Europe forestière. La vie pastorale,
malgré la fixation au sol, y a gardé une
plus grande place qu'ailleurs. La guerre
même , chère aux Magyars , conserve
chez eux je ne sais quel cachet nomade.
Wallenstein au dix-septième siècle, Ma-
rie-Thérèse au dix-huitième, rassem-
blent un peu leurs armées à la façon
d'Attila; et, en plein dix-neuvième
siècle, pendant la grande lutte de
1848-49, les fameux csikos, ou pâtres de
74
LE MOUVEMENT SOCIAL.
la puszta, armés de longs fouets garnis
de boules de plomb, cueillaient sur leurs
selles les cavaliers autrichiens ou leur
crevaient les yeux. De pareils traits illu-
minent tout un côté de la race.
L'Autrichien, au contraire, est un
homme de l'Occident, un Germain, Ger-
main mêlé sans doute, mais fortement
soulevé et projeté en avant par le particu-
larisme féodal. La fameuse maison d'Au-
triche n'a été tout d'abord, comme celles
des Carolingiens et des Capétiens, qu'une
famille de grands propriétaires ruraux,
fortement chevillée au sol et douée d'une
remarquable aptitude au gouvernement
des hommes. Seulement, la féodalité
n'a pas eu tout à fait, dans cette partie
de l'Europe, le même aspect que chez
nous. Elle a pris plus tôt une allure
militaire et défensive nécessitée par sa
situation même au seuil de la route des
invasions. Les castels, nids d'aigles inac-
cessibles, s'y sont vite perchés sur les
hauteurs. Des villes fortifiées s'y sont
bâties, les pouvoirs publics s'y sont dé-
veloppés plus hâtivement. L'Autriche
entière, dès Charlemagne, n'était déjà
qu'une grande marche, ou province fron-
tière, destinée à barrer la route aux
Barbares. Les plus terribles de ces Bar-
bares, on le sait, furent précisément
les Hongrois.
On voit d'ici la formation absolu-
ment différente des deux peuples, et
l'on s'explique également leur résis-
tance à la fusion. D'un côté, l'Autri-
chien, propriétaire armé, discipliné par
force sous une autorité traditionnelle,
gardant généralement la défensive, et
songeant avant tout à fermer la porte
aux invasions; de l'autre, la masse com-
pacte et flottante des Magyars, qui, ren-
contrant une immense plaine propre à
son établissement, y demeurait à l'état
de masse, gardant ses usages, ses moeurs,
ses traditions, et la fierté propre aux
races qui en ont soumis d'autres sans
jamais avoir été soumises elles-mêmes.
Toutefois, la nature, qui ne fait pas
de sauts, ne creuse pas non plus d'in-
franchissables fossés. La Hongrie, en
contact permanent avec des races sur les-
quelles le particularisme avait agi, pé-
nétrée çà et là par quelques migrations
de Saxons et d'Autrichiens, traversée à
plusieurs reprises par des croisades, n'a
pu faire autrement que de subir, dans
une légère mesure, l'empreinte du
moule féodal. C'est vers saint Etienne
(997-1038) que le mouvement semble se
dessiner. Des domaines se créent. La
propriété particulière se substitue au
régime de l'indivision. Les chefs de tri-
bus deviennent grands seigneurs et se
surperposent, soit au reste de la popu-
lation magyare, soit aux populations
slaves des confins. Deux classes en
résultent : les nobles et les serfs; mais
ces nobles ne sont pas de vrais ruraux.
Leur souci n'est pas de faire valoir leur
domaine. La vie active, agitée, les
fêtes, les réunions nombreuses, les pas-
sionnent davantage. La noblesse hon-
groise prend à peu près les allures de
la noblese polonaise, avec cette diffé-
rence que, moins enrichie par le com-
merce, la Hongrie échappe à la cor-
ruption qui précipite la décadence de sa
voisine. Harcelé par le Turc, son con-
génère, qui lui ressemble en plus d'un
trait, le Hongrois reste, comme lui, un
militaire, avec le fatalisme en moins et
un soupçon d'initiative en plus.
Il s'habitue à courir aux armes au
moindre appel, à acclamer avec enthou-
siasme un grand chef de guerre,
Hunyade, Corvin, le roi Marie-Thèrése,
en attendant d'acclamer, au dix-neu-
vième siècle, les grands orateurs de son]
parlement.
La chute de la Turquie, en effet, aj
rendu les Hongrois à d'autres occupa-
tions. Gomme en Pologne, la politique!
a passionné les esprits, et les passionn(
LK MOUVEMKNT SOCIAL.
encore. On loue la Hongrie de sa fer-
veur pour le régime parlementaire. C'est
là une supériorité à laquelle elle ferait
mieux de préférer des réformes plus
obscures et plus modestes, dans l'agri-
culture et dans l'industrie. Mais la vie
urbaine a trop d'attraits pour les fils
d'Arpad. Le développement des arts en
est une preuve. Fertile en hommes d'E-
tat, la Hongrie compte de nombreux
poètes, des peintres, des musiciens. On
a pu, entre deux auditions de Liszt, ad-
mirer au Salon de l'année dernière, la
grande toile de Munkaksy « Arpad re-
cevant les peuples vaincus ». Presque
tous les jours, les journaux nous appor-
tent les échos des discussions dont re-
tentissent les Chambres hongroises. Et
ces préoccupations politiques ne sont
pas, comme on pourrait le croire, le
monopole de la noblesse et de la bour-
geoisie. Le peuple, le serf j d'hier, s'en
mêle aussi. Presque tout le monde sait
lire, et le nombre des journaux est rela-
tivement prodigieux. On comprend l'ex-
cellence d'un pareil terrain pour la ger-
mination d'une ambition et l'éclosion
d'une gloire comme celle de Kossuth.
Kossuth a eu à combattre l'Autriche,
pays allemand, la Croatie et la Russie,
pays slaves. Par cette double lutte, il
incarnait admirablement la double
haine qui anime tout Hongrois : haine
de l'Autrichien-AUemand et haine du
Slave. La haine de l'Autrichien, nous le
comprenons par tout ce qui a été dit
ci-dessus, a pour cause l'hostilité natu-
relle à un peuple quasi oriental, dont
les organismes sont encore dans l'en-
fance et où règne encore une sorte d'a-
narchie communautaire, contre une
race mieux organisée, plus capable et
aussi mieux outillée, en raison des né-
cessités d'une défense séculaire, sous le
rapport des pouvoirs publics. Cette
haine est d'autant plus vive que les Hon-
grois, race aristocratique et instruite,
conservent fidèlement la mémoire des
exploits de leurs pères et ne peuvent
avoir, dans leurs rapports avec l'Autri-
che, cette humilité et cette propension à
l'obéissance qui est le fait des petites
gens, des races ignorantes et vaincues.
Les petites f/ens, pour les Magyars, ce
sont les Slaves, ces Slaves du Sud long-
temps asservis, Serbes, Slavons, Croa-
tes, race peu pourvue de classe diri-
geante, soumis de bonne heure par les
Hongrois comme les Bulgares l'ont été
par les Turcs. « Ne va pas trembler, ù
ma noble nation ! » dit le poète magyar
Csokonai. « Que dirait Arpad? On nous
prendrait pour des Slaves/... Soyez fidè-
les et braves! soyez héroïques! soyez
Magyars! »
Malgré ce mépris dont on l'accable,
le Slave continue à se relever insensi-
blement. Nous avons vu Jellachich, le
fameux ban des Croates, conduire ces
derniers, en 1848, contre les Hongrois
de Kossuth. Nous voyons actuellement
M^'" Strossmayer, le célèbre évêque d'A-
gram, devenir le pivot du mouvement
autonomiste de la même Croatie. La lit-
térature croate sort, paraît-il, de son
long sommeil. A l'enthousiasme pour
Kossuth répondent des résurrections de
héros Slaves, Serbes ou Bohémiens, dont
les noms deviennent aussi des drapeaux.
Plus forte que les provinces slaves, la
Hongrie a su obtenir de l'Autriche son
autonomie. Aujourd'hui, la Bohême,
placée dans la même situation, s'efforce
de suivre cet exemple, et les Slaves de
Hongrie, grâce aux dissensions politi-
ques où s'oublie la noblesse magyare,
risquent fort de traiter le gouvernement
de Peslh comme ce dernier a su traiter
celui de Vienne. C'est là ce qu'on peut
appeler les ricochets de l'histoire.
G. d'Azambl'Ja.
76
LE MOUVEMENT SOCIAL.
EN SUISSE.
Impressions et Explications.
Je n'avais pas rintention d'entretenir
les lecteurs de la Revue des deux con-
férences que j'ai données à Genève.
Mais plusieurs auditeurs de ces con-
férences m'ayant écrit pour me deman-
der des explications, je vais y ré-
pondre publiquement, dans l'espoir
d'intéresser également nos lecteurs ha-
bituels.
Il n'est pas possible, en une ou même
en deux conférences, de faire une expo-
sition de la Science sociale capable d'en-
traîner une adhésion raisonnée. Le seul
résultat que l'on paisse espérer est de
donner l'impression qu'il y a une Science
sociale et de faire naître le désir de
l'étudier, ou tout au moins de la discu-
ter. Avant de gagner les esprits, il faut
les ébranler : c'est le but que j'ai voulu
atteindre.
Dans une première conférence, qui
était publique, j'ai pris pour sujet :
« r Évolution sociale actuelle et la né-
cessité de s'y adapter »; dans une
seconde conférence , qui était privée,
j'ai exposé la Méthode de la Science so-
ciale.
L'initiateur et l'organisateur de ces
deux conférences, mon excellent et
dévoué ami, M. Pierre Glaparède, avait
bien voulu convoquer spécialement
l'élite intellectuelle de Genève : profes-
seurs de l'Université, pasteurs protes-
tants et curés catholiques ; hommes poli-
tiques et publicistes, etc.
Le lendemain de la conférence publi-
que, la Tribune et le Journal de Genève
ont publié des comptes rendus. Pour
préciser le sujet traité et noter l'impres-
sion de l'auditoire, je crois devoir re-
produirece dernier compte rendu, rédigé
par M. Wuarin, professeur de sociologie
à l'Université de Genève :
(c M. Edmond Demolins, directeur de
la revue parisienne la Science sociale, a
parlé vendredi soir, 16 mars, à l'Athé-
née, devant un nombreux auditoire réuni
en bonne partie par invitation particu-
lière et qui conservera le meilleur sou-
venir de ces six quarts d'heure de bril-
lante causerie. Le distingué publiciste
s'exprime avec chaleur et conviction,
mais en disposant d'un fonds d'études
tel qu'en possèdent bien rarement les
conférenciers en Science sociale.
« Son sujet était l'évolution sociale
actuelle et la nécessité de s'y adapter.
« Une transformation complète dans
les conditions du travail économique
s'est opérée à la suite de l'introduction
de la houille. La petite industrie, qui,
jusque-là, se faisait pour ainsi dire en
famille, a été remplacée par la grande
industrie mécanique. Une crise s'est
déchaînée et plusieurs peuples se de-
mandent d'où viendra le salut.
« Or, les différentes populations n'ont
pas ressenti de la même manière les
effets de la perturbation économique.
M. Demolins distingue trois types de
sociétés, qu'il désigne par une terminolo-
gie sui generis propre à dérouter ou tout
au moins à étonner quelque peu ceux
qui ne sont pas familiarisés avec elle.
« Voici d'abord les « sociétés à for-
mation communautaire ». C'est un type
qui a pris naissance parmi les immenses
populations pastorales de l'Asie, vivant
de l'herbe, produit naturel de leurs
prairies; il s'étend en outre sur une
partie de l'Europe, le monde slave. Ici
l'art agricole a intérêt à pratiquer la
communauté sur une grande échelle.
Le groupe y prédomine sur l'individu,
lequel, s'appuyant sur le groupe, néglige
ses aptitudes au travail et comprime
l'initiative qui pourrait venir de lui.
« Voici ensuite les « sociétés à for-
LK MOUVEMENT SOCIAL.
77
nial'u)!! instable » qui occuprnt presque
tout le centre et le midi de rii;uro[)e, —
la France entre autres, — plus l'Amé-
rique du Sud. Ici la communauté de
famille a été détruite. L'individu cherche
alors son appui dans ses ascendants
(il entend être établi et marié par eux)
et dans l'Etat. Enfin viennent les « socié-
tés à formation particulariste », — Nord
de la Scandinavie et de rAlIemagne, et
surtout les Anglo-Saxons dans les cinq
parties du monde, — où l'individu ne
s'attend qu'à soi et fait son chemin tout
seul. L'éducation est comprise de façon
à faire des hommes ayant la responsa-
bilité de leur destinée. Là, pas de socia-
lisme ou d'arrangement de famille qui
dispensent l'individu de vouloir et d'agir
pour son compte.
« Ce troisième type est le seul qui se
soit adapté aux circonstances économi-
quescréées parl'apparition de la houille.
Loin d'en souffrir, il y a gagné, haus-
sant son énergie à la hauteur de la situa-
tion nouvelle.
« En France et dans les sociétés du
deuxième type en général, on tend les
bras au socialisme. Mais que peut-il
donner? Il a fait ses preuves dans les
sociétés du premier type, chez les Orien-
taux indolents, où la communauté a une
large place. Il les a déprimées. Le socia-
lisme appartient au passé; ce n'est pas
une chose d'avenir. Pour vaincre dans
le combat, il n'y a qu'un moyen : se
diriger résolument, par l'éducation de
la jeunesse, du côté des Anglo-Saxons,
en train de nous faire reculer partout.
« M. Demolins, très applaudi^ ne
comptait pourtant pas autant de disci-
ples que d'auditeurs. Bien des réserves
se sont élevées dans les esprits en l'en-
tendant, mais il a parlé avec tant d'in-
dépendance scientifique, de courage et
de persuasion, qu'il ne laissera à Genève
que des amis.
« C'était en tout cas très neuf, cette
façon géographique, ou ethnographique,
de traiter la question sociale, avec deux
grandes cartes accrochées au mur. Mais
n'y a-t-il donc que la race pour expli-
quer le tempérament des différents peu-
ples? N'y a-t-il pas aussi, et surtout
peut-être, le processus historique, l'édu-
cation, la religion? »
Dans une conversation que j'ai eu
le plaisir d'avoir le lendemain avec
M. Wuarin, je lui ai indiqué, — comme
nos lecteurs le savent, — que la Science
sociale tient compte de tous les facteurs,
parmi lesquels l'histoire, l'éducation, la
religion. Je crois que l'éminent profes-
seur en est maintenant convaincu et
qu'il est décidé à se rendre compte par
lui-même de la Science sociale et à la
faire pénétrer dans son enseignement.
En m'invitant à aller à Genève, M. Cla-
parède m'écrivait : « Vous trouverez
ici un excellent public, sérieux, dési-
rant se rendre compte des choses à
fond; les Genevois sont généralement
des silencieux, mais des réfléchisseurs. »
Je m'en suis aperçu non seulement aux
conversations que j'ai eues pendant mon
séjour, mais encore aux objections qui
m'ont été adressées par écrit.
Elles peuvent se ramener à quatre
points principaux, auxquels je vais ré-
pondre brièvement :
1" La Science sociale, ne tenant compte
que des faits, que des états sociaux ayant
existé dans le passé, ou actuellemoit exis-
tants, supprime la recherche de la justice
idéale, de la société idéale.
RÉPONSE. — Depuis de longs siècles
les philosophes et les théoriciens pour-
suivent cette recherche, sans avoir
réussi ni à se mettre d'accord ni à mo-
difier l'état social, dans le sens de leurs
conceptions. Un échec si long et si com-
18
LE MOUVEMENT SOCIAL,
plet tient à ce que les phénomènes so-
ciaux, comme tous les autres phéno-
mènes naturels, sont régis par des lois,
qu'il n'est au pouvoir de personne de
supprimer. Il faut d'abord les constater
et en tenir compte : c'est le point de
départ nécessaire.
Mais cela ne veut pas dire que la
Science sociale ne tienne pas compte de
la justice : elle s'en rend compte et elle
en tient compte, car elle ne se borne
pas à constater des phénomènes; elle
a encore pour objet d'examiner et d'ap-
précier leurs conséquences, justes ou in-
justes, bonnes ou mauvaises. Elle est
donc, au même titre que la philosophie,
une science morale. Mais elle a une su-
périorité sur la philosophie , c'est de
pouvoir dire exactement où et comment
la justice sociale peut être réalisée dans
les meilleures conditions de durée et de
solidité. Elle aboutit même à cette cons-
tatation très motivée, que le respect de
la justice est un des facteurs nécessaires
de la prospérité sociale. Il suffit d'étu-
dier quelque peu la Science sociale pour
s'en convaincre.
T Le type particulariste, dont lesAnglo-
Saxons sont présentés comme le spécimen
le plus pur, n'est que le résultat de l'écra-
sement des faibles par les forts; il n'est
obtenu qu'au prix d'épouvantables souf-
frances : c'est la lutte pour l'existence
dans toute son horreur.
Réponse. — On voudra bien recon-
naître d'abord que si, dans ce type, il
y a « écrasement » des faibles, ce n'est
ni par l'État, ni par le militarisme, puis-
que ces organismes sont très réduits.
Cela constitue déjà une atténuation con-
sidérable. L'écrasement serait donc le
fait des plus travailleurs, des plus capa-
bles, des plus énergiques, des plus en-
treprenants, de ceux qui déploient le
plus d'initiative. Gela est vrai; mais ce
fait doit être mis au point par trois ob-
servations essentielles, que l'on perd
généralement de vue :
En premier lieu, il ne faut pas oublier
que, dans ce type de société, les enfants
ne recevant rien pour s'établir, ni de
leurs parents, ni de leur femme, ne peu-
vent compter que sur eux-mêmes, sur
leur propre travail , sur leur propre ini-
tiative. Dès lors, un jeune homme appar-
tenant à une famille très riche se trouve,
à l'entrée de la vie, dans une situation
assez analogue à celle d'un jeune homme
appartenant à une famille peu aisée, ou
même pauvre. Ainsi est effacée, à cha-
que génération, l'inégalité des conditions
que tant de gens considèrent comme
une injustice sociale. Les philosophes et
les théoriciens ont écrit beaucoup de
volumes pour faire disparaître cette iné-
galité choquante. Or voici précisément,
sans qu'il soit besoin de l'inventer, un
état social qui produit naturellement et
automatiquement ce résultat. Cependant
il est notoire que la plupart des parti-
sans de l'égalité sont en même temps les
adversaires de ce type social. La Science
sociale n'est pas responsable de cette
inconséquence.
En second lieu, il faut observer que
ce type social, en mettant chacun dans
la nécessité de ne compter que sur lui-
même, produit essentiellement des tra-
vailleurs et des hommes d'initiative, ca-
pables de ne pas se laisser écraser. Il
porte donc en lui son propre correctif.
En troisième lieu, on voudra bien re-
marquer que, dans le monde anglo-
saxon, c'est-à-dire en Angleterre et aux
États-Unis principalement, la classe des
prolétaires, la population inférieure,
celle qui est la plus misérable, celle qui
subit « l'écrasement » dont on se plaint,
se recrute généralement en dehors des
éléments anglo-saxons : ce sont des Ir-
landais, des Écossais, des Highlands,
LE MOUVEMENT SOCIAL.
79
des Allemands du Sud, des Italiens,
c'est-à-dire précisément des gens api)iir-
tenant à une formation plus ou moins
communautaire, dont la Science sociale
démontre l'infériorité. Si, dans le monde
anglo-saxon, celte infériorité est plus
visible, plus chocjuante, c'est surtout par
le contraste avec la supériorité de l'autre
formation. Cette dernière n'en est pas
responsable.
Pour s'en rendre compte, il suffit
d'ailleurs de considérer, dans leur pro-
pre milieu et en dehors de tout mélange
particulariste, les sociétés à formation
communautaire, aussi bien dans le pré-
sent que dans le passé. On constatera
un « écrasement » des faibles bien plus
accusé que tout ce que l'on peut obser-
ver parmi les sociétés à formation par-
ticulariste. C'est d'abord , dans la vie
publique, « l'écrasement » par l'État et
par le militarisme, qui a été le lot des
sociétés de l'antiquité, et qui pèse encore
sur une grande partie de l'Europe. C'est
ensuite, dans la vie privée, l'écrasement
qui résulte de l'influence bien plus
grande de la richesse héréditaire, par
la pratique du régime des « biens de
famille ». Les jeunes gens appartenant à
des familles riches ont, au moment de
leur établissement et de leur mariage,
une avance et une supériorité énormes
sur les autres. L'inégalité se manifeste
dès le point de départ, elle n'est pas le
fait du travail personnel. Or il est assez
curieux que la plupart des partisans de
l'égalité, et notamment mon correspon-
dant, soient en même temps favorables
à ce régime social qui produit naturel-
lement et automatiquement l'inégalité
originaire et endémique. La Science so-
ciale n'est pas responsable de cette nou-
velle inconséquence.
Il y a plus : les gens qui montent par
leurs propres forces, dans les sociétés
^ particularistes, sont éminemment favo-
I râbles à toutes les mesures qui aident
l'homme à monter : c'est ce qui fait le
fond de la législation de ces peuples;
c'est ce qui s'exprime par leurs fonda-
tions de bien public si largement pour-
vues par linitiative privée. Il y a loin de
là aux peuples où les parvenus ont une
situation à garder, non par leur énergie,
mais par les lois. De tous les pays, les
Etats-Unis d'Amérique, avec les colonies
anglaises, sont encore ceux où montent
le plus de gens, qui ailleurs seraient
restés ou incapables, ou impuissants à
vaincre un régime compressif , prétendu
tutélaire.
3'^ Le socialisme n'est pas un produit
spécial des sociétés à formation commu-
nautaire, il se manifeste égale7nent dans
les sociétés à formation particulariste.
A l'appui de son affirmation , mon cor-
respondant m'adresse un long extrait de
journal sur le socialisme d'État en Aus-
tralie.
Réponse. — Je n'ai aucune raison de
contester les faits qu'on m'oppose,
et je puis même en signaler beau-
coup d'autres à l'appui de cette objec-
tion. Mais cela ne prouve rien. En effet,
ce qui domine et éclaire toute la ques-
tion, c'est que, dans les milieux particu-
laristes, le socialisme n'atteint guère que
les éléments communautaires, qui for-
ment, comme je l'ai dit plus haut, le
fond inférieur de la population. Au
dernier congrès socialiste international
de Paris, le délégué des Etals-Unis , qui
était un Allemand (ce qui est bien carac-
téristique), a déclaré que le milieu an-
glo-saxon était réfractaire au socialisme
(ce qui n'est pas moins caractéristique).
J'ai d'ailleurs traité suffisamment cette
question dans un article sur le socia-
lisme (1).
4. La terre étant indispensable à l'exis-
(1) Voir la Science sociale, t. XUI, janvier 189-2.
80
LE MOUVEMENT SOCIAL.
tence de l'homme, directement ou indirec-
tement, il n'est pas antiscientifique de
demander, avec les socialistes, la natio-
nalisation du sol.
RÉPONSE. — Ce qui est scientifique, au
contraire, c'est de constater que tous les
hommes n ont pas l'aptitude, ou le désir,
ou le besoin de posséder la terre; ils
peuvent vivre sans la posséder, car il y
a beaucoup d'autres moyens, et souvent
plus avantageux, de gagner sa vie. Il y a
plus ; une des formes les plus odieuses
du despotisme romain, dans les der-
niers siècles, a été précisément d'atta-
cher l'homme à la terre, et l'on sait les
efforts désespérés de ces possesseurs
malgré eux pour se soustraire aux char-
ges écrasantes de la propriété. Aujour-
d'hui même, en France, dans certaines
régions, les propriétaires vendent leurs
terres, dès qu'ils en trouvent l'occasion;
en Orient, où la terre appartient pres-
que au premier occupant, l'homme ne
s'en soucie pas. On sait quelle contrainte
excessive ont dû employer les Tsars pour
plier les Slaves à la culture et combien
les résultats ont été peu proportionnés à
l'effort.
La vérité est qu'il s'agit moins de don-
ner à l'homme la propriété du sol, que
de lui donner l'aptitude, ou le désir, ou
le besoin de posséder le sol, et c'est là
une œuvre plus difficile qu'on ne croit.
Or l'observation démontre que c'est la
formation particulariste qui réalise au
plus haut degré ce problème : la preuve,
c'est que les familles de cette formation
sont en voie, actuellement, de s'emparer
du monde et de le coloniser. Et elles
font cela par la seule puissance de l'ini-
tiative privée et sans qu'il soit besoin de
faire appel à une nationalisation chi-
mérique du sol.
Ainsi, de quelque manière qu'on
tourne et qu'on retourne la question so-
ciale, on arrive toujours à constater que
la solution dépend uniquement d'un plus
grand développement de l'initiative in-
dividuelle et non de la communauté de
famille, vou d'Etat.
Je me borne à ces brèves indications,
en renvoyant à la Science sociale où toutes
ces questions ont été traitées et résolues
scientifiquement.
Edmond Demollxs.
LA FRANCE SOCIALE.
Notre Enquête.
LE BAZOIS.
D'après une carte du duché et gouver-
nement général du Nivernais, dédiée et
présentée à Monseigneur Mazarini Man-
cini, duc de Nivernais et Donziais, par
Delafosse, géographe, et datée de 1760,
celte province se composait du Donziais,
des vallées d'Yonne, du Morvand, du Vaux
de Nevers, du Vaux de Montenoison,
des Amognes, du Bazois et du pays
d'entre Loire et Allier.
Le pays dont nous nous occuperons
est le Bazois (de bas et ces, vallées et
pâturages). Il est situé entre les monta-
gnes du Morvand, qui le bornent à l'Est,
et la petite chaîne des Amognes à
l'Ouest. Il confine, au Nord, aux Vaux de
Montenoison et aux vallées d'Yonne, au
Sud à la partie de la Bourgogne formant
le déparlemant de Saône-et-Loire. La
Loire le sépare, de Gannay à Decize, du
pays d'entre Loire et AlUer, au Sud-
Ouest.
Un seul affluent un peu considérable
de la Loire, l'Aron, le traverse dans toute
sa longueur. 11 prend sa source dans les
étangs de Crux, coule du Nord au Sud,
puis de l'Est au Sud-Ouest, en formant
une grande boucle pour se jeter à De-
cize. Celte rivière est très importante,
LE MOUVEMENT SOCIAL.
81
en ce qu'elle alimente le canal du Ni-
vernais, qui la cùloie sur presque toute
son éteudue.
La i)rinci[)ale ville du Bazois était
Moulins-Kngilbert; les autres priucipaux
centres urbains sont Saint-Saulge, Ghà-
tillon, Deoize, Cours et Luzy.
Au point de vue du relief du sol, les
vallées du Bazois sont élevées de '200 à
300 mètres au-dessus du niveau de la
mer. Les pentes qui descendent des
Amognes atteignent 400 mètres, et le
sol s'élève depuis la vallée de l'Aron
jusqu'au Morvandà une hauteur de près
de 800 mètres. On le voit, c'est un pays
assez accidenté, formé en grande partie
de terrains tertiaires et de quelques ter-
rains jurassiques. On trouve dans les
carrières beaucoup d'ammonites et d'au-
tres coquillages.
Le climat du Bazois est peu tem-
péré ;en été, la chaleur y est plus lourde
qu'en Morvand ; en hiver, il y gèle da-
vantage. Les orages y sont fréquents et
violents, les pluies relativement rares,
excepté sur les bords de la Loire et de
l'Aron. En revanche, sauf dans des an-
nées de sécheresse exceptionnelle ,
comme celle-ci, la rosée est abondante;
on voit s'élever, dès le coucher du soleil,
de véritables nuages, qui entretiennent
la fraîcheur des prairies si réputées du
Nivernais. Je pense que cette rosée vient
de l'imperméabilité du sol, presque par-
tout argileux.
Ce qui domine, en effet, dans cette ré-
gion, ce sont les prés et les bois; peu ou
point de vignes. Quoiqu'on ait beaucoup
défriché, de 1850 à 1870, on peut affir-
mer qu'un bon tiers au moins du Bazois
est couvert de bois. Beaucoup de ces
bois appartenaient autrefois à des cou-
vents; ils sont devenus bois de l'État;
quelques-uns sont encore communaux
ou usagers; la plupart appartiennent à
des particuliers, dont beaucoup n'habi-
tent pas le pays. Le commerce trouve
un débouché dans le canal du Nivernais,
<|ui met en communication la Loire et
l'Yonne. Dès le seizième siècle, les bûches
étaient jetées dans l'Yonne et la Cure et
abandonnées au courant, soit isolément
soit par trains, et arrivaient ainsi à
Paris. Cette coutume, appelée flottage,
existe encore, et la concurrence du che-
min de fer n'a pas réussi à la détruire.
Jusqu'à la Révolution, les marchands de
bois nivernais avaient le titre de : mar-
chands de bois pour la provision de Paris.
Depuis quelques années, l'industrie
forestière subit une crise qui tourne à
l'état aigu. Sous l'influence de l'industrie
métallurgique pour les charpentes, de
l'importation des bois de Norvège pour
la menuiserie, de la consommation de la
houille pour le chauffage, le commerce
des bois a subi une baisse considérable.
Les marchands ont cherché à se rattraper,
non seulement sur le propriétaire, qui
subit sans trop se plaindre la diminution
de ses revenus, mais aussi sur l'ouvrier,
pour lequel ce n'est plus seulement une
question de revenu, mais d'existence.
Et ici, l'ouvrier, c'est le paysan; tout ce
qu'il y a dans le pays de journaliers, de
manœuvres et même de petits pro-
priétaires ne vit, l'hiver, que de son tra-
vail dans les bois. 11 s'ensuit que l'offre
de travail est plus abondante que la de-
mande : nouvelle raison pour les mar-
chands d'abaisser les salaires, qui en
sont arrivés , l'avant-dernier hiver, à
75 centimes environ par jour pour les
ouvriers médiocres, 1 fr. 25 au plus pour
les rudes travailleurs. De là des mé-
contentements habilement exploités par
les politiciens, la formation d'un syndi-
cat, dont les chefs n'ont jamais touché
une cognée, enfin une grève qui ne s'est
terminée que lorsque les marchands ,
voyant la saison s'avancer, ont fait des
concessions. Qu'est-il arrivé? 11 est venu
des ouvriers de partout, tous ont été
embauchés, et le travail qui durait ha-
8
82
LE MOUVEMENT SOCIAL.
bituellementsix mois a été fait en quinze
jours, au grand détriment de la popu-
lation locale.
Les sommets non boisés sont livrées à
la culture, et les vallées sont presque
toutes en prairies naturelles. Hormis
celles-ci, les meilleures, appelées em-
bauches (en général d'anciens étangs),
ne sont jamais fauchées; on y laisse les
bœufs du l'"' mars au l*"" décembre et les
chevaux toute l'année, sauf lorsque la
neige est trop abondante.
L'élevage du bœuf est donc la grande
production du Bazois. A l'ancienne race
morvandelle, petite, sobre, énergique
pour le travail, s'il faut en croire les
anciens du pays, mais donnant peu de
viande, a été substituée, vers la fin du
siècle dernier, la race charolaise. En
1773, Claude Mathieu, d'Oyé en Charol-
lais, prit à ferme la terre d'Anlezy, en
Nivernais, et y emmena des bêtes cha-
rolaises 'pures, qui firent souche et de-
vant qui disparut vite la race morvan-
delle.
En 1823, M. Brière, d'Azy, dans les
Amognes, fit venir d'Angleterre six va-
ches et un taureau de race Durham;
d'autres importations eurent encore lieu
depuis, entre autres par le comte de
Bouille, qui remporta de nombreux suc-
cès dans les concours agricoles, et par
M. ïiersonnier, l'éminent président de
la Société d'agriculture de la Nièvre. Il
est évident que ces croisements ont eu
une influence sur la race charollaise-ni-
vernaise, influence généralement regar-
dée comme favorable, contestée cepen-
dant par quelques-uns.
Jadis forêts et étangs, aujourd'hui
bois et prés, on voit que la nature du
Bazois doit faire de ses habitants une
population essentiellement communau-
taire, habituée à se contenter autant
que possible des productions sponta-
nées du sol. N'est-ce pas d'ailleurs à
la porte du Bazois, dans le Vaux de Mon-
tenoison, que vivait cette communauté
des Jault que Le Play a rendue célèbre,
et dont l'ingérence du Code Civil a eu
trop facilement raison?
Il faut toutefois tenir compte de la
complication actuelle du travail et des
rapports sociaux, et l'on aurait tort de
croire que la culture n'existe pas dans
le pays dont nous parlons. Mais les prés
étant clos, ainsi que les champs, par
des haies naturelles souvent très hautes,
et les bestiaux n'étant rentrés la nuit
que dans le fort de l'hiver, le pâturage
développe peu le travail. Aussi peut-on
dire que l'élevage du bœuf, surtout du
bœuf ^.'embauche, celui qui se rend au
marché de la Villette, tient plutôt du
commerce que de l'agriculture.
La routine est singulièrement favo-
risée par cette disposition du Nivernais
à se contenter des produits spontanés
du sol, et, cette année, les éleveurs de
notre région sont plus malheureux que
d'autres : ils répugnent à faire venir de
loin des fourrages, ou des tourteaux, et
ne cherchent pas à utiliser, comme dans
d'autres pays, les feuilles d'arbres, qu'ils
trouveraient trop longues à cueillir, ni
à semer du maïs, culture dont ils ont
perdu l'habitude.
Les terres sont en général très fortes,
argilo-calcaires; de plus, les champs
occupent des plateaux et des sommets
souvent en pente assez raide : voilà deux
raisons pour labourer avec des bœufs;
mais le bœuf, à six ans, sera vendu pour
la boucherie : voilà une raison pour le
ménager. Aussi laboure-t-on le plus sou-
vent avec six bœufs, toujours avec au
moins quatre.
Ce mode de labourage a son effet
sur l'homme : celui-ci, en sabots, mar-
che à pas lents et pesants; on dirait
même, lorsqu'il se promène, ou va à ses
affaires, qu'il suit ses bœufs; rien ne lui
ferait hâter sa marche.
On pourrait, à ces traits, croire
LE MOUVEMENT SOCIAL.
83
l'homme du Bazois paresseux : bien au
contraire, il est, comme ses bœufs, ex-
cellent travailleur, mais travailleur lent;
son ouvrage est accompli consciencieu-
sement, tout son temps est employé.
Aussi les Nivernais font-ils en général
d'excellents domestiques.
Peut-être est-il une autre cause encore
à cette lenteur et à cette routine : c'est
que la propriété est assez peu divisée.
La grande culture domine : les fermes
n'ont jamais moins de 50 hectares et at-
teignent parfois 250 à 300 hectares. Or,
on sait quel stimulant est pour les hom-
mes la propriété individuelle. Mais, s'il
est vrai qu'elle excite au travail, il faut
reconnaître, d'autre part, qu'elle est im-
propre aux progrès actuels des méthodes
de culture.
Le métayage, qui avait été jusqu'au
commencement de ce siècle le régime
de location de la terre, a presque com-
plètement disparu, et il serait fort diffi-
cile de le substituer aux grandes fermes,
à cause des bâtiments qu'il faudrait
construire. Du métayage, il est cepen-
dant resté une excellente coutume : celle
de la culture à moitié des pommes de
terre, betteraves, carottes et haricots.
Cette culture, en effet, exige une main-
d'œuvre considérable, qui serait fort
dispendieuse pour nos gros fermiers;
ceux-ci ne la font guère qu'au point de
vue de l'assolement, pour nettoyer la
terre et la préparer à la culture des cé-
réales. Ils trouvent donc leur compte,
après avoir labouré, à abandonner la
terre à des journaliers, des manœuvres
ou même de petits propriétaires, qui sè-
ment, sarclent, récoltent et donnent au
fermier la moitié de la récolte comme
loyer de la terre. Le pauvre y trouve
pour l'hiver sa nourriture et celle de
son cochon, et le fermier n'y perd rien,
puisque, sans autre main-d'œuvre que
le labourage, il trouve sa terre nettoyée
et prend sa moitié de la récolte. Cette
coutume contribue, je crois, à mainte-
nir les bons rapports sociaux.
Les industries féminines ne sont guère
en usage en Ba/.ois : depuis longtemps
le rouet et la quenouille de la grand'mère
pourrissent au grenier, et rien ne les a
remplacés. Si les hommes sont enclins à
la routine, les femmes sont, au contraire,
fort avancées dans la civilisation : sans
avoir jeté leur bonnet par-dessus les
moulins (il n'y a plus guère de mou-
lins), elles l'ont partout remplacé par
le chapeau à fleurs ou à plumes venu en
droite ligne du Bon-Marché : je crois que
peu de pays forment une meilleure clien-
tèle pour les grands magasins, et dans
ma commune, de moins de 800 habi-
tants, il y a trois couturières.
D'où vient ce luxe, puisque la femme
travaille peu? Rendons d'abord à beau-
coup cette justice qu'elles vont en jour-
nées, non pour le travail des champs,
mais pour laver ou coudre, qu'elles tien-
nent parfaitement bien leur ménage et
que leurs enfants sont très bien soignés.
Mais quelques journées par-ci par-là ne
seraient pas une ressource bien abon-
dante, et le commerce des volailles et
du laitage n'existe pas. Il est une autre
ressource, hélas! qui est une véritable
plaie sociale pour ce pays : je veux
parler de celle qui est fournie par l'As-
sistance publique, non pas seulement de
la Nièvre, mais du département de la
Seine. Sous prétexte que la Nièvre est le
pays des bonnes nourrices, l'administra-
tion encourage les femmes à venir cher-
cher à Paris des nourrissons qu'elle leur
fournit avec un salaire de 23 francs par
mois pour la première année, 20 francs
la deuxième, lo francs la troisième, et
10 francs pour les années suivantes jus-
qu'à treize ans inclusivement, plus des
habillements, des indemnités assez con-
sidérables et des récompenses. G'estlà un
élevage très productif. Ces enfants sont
d'ailleurs bien soignés au point de vue
84
LE MOUVEMENT SOCIAL.
matériel (les inspecteurs y tiennent la
main très strictement), et sont presque
toujours traités sur un pied d'égalité avec
les propres enfants de leurs parents nour-
riciers; parfois même ceux-ci s'y atta-
chent, les voient partir avec peine à l'âge
de quatorze ans pour se placer, et con-
servent avec eux des relations.
Rien à dire si ces enfants étaient
l'exception; malheureusement, il en est
tout autrement dans ma commune; ils
forment le tiers des élèves des deux
écoles. Qu'en résulte-t-il? Les jeunes
gens indigènes, qui ont de quoi payer
un apprentissage , émigrent dans les
villes, tandis que les petits Parisiens,
faute de ressources, restent dans le pays,
se marient entre eux et forment une
population cosmopolite, scrofuleuse, mi-
sérable, qui se substitue peu à peu à
celle du pays, au grand détriment du
sens moral et des traditions locales.
Une autre conséquence de cette inva-
sion, conséquence bien inattendue, est
qu'elle amène avec elle le luxe. Il y a
vingt ans, les gamins de nos villages
allaient nu-pieds et ne s'en portaient
pas plus mal ; il y a dix ans, ils allaient
en sabots. Or les enfants de l'hospice
sont abondamment pourvus de vête-
ments et de souliers : une mère peut-
elle laisser son fils dans l'infériorité
par rapport à ces enfants? Dès lors, on
considère comme indispensables des
choses dont on se passait autrefois fort
bien, et, comme les ressources n'aug-
mentent pas, il y a là une cause de
gêne et de malaise social.
Sans doute, à ce mal il y a un bon
côté : c'est que la femme reste à son
foyer et pourrait se livrer à l'éducation
de ses enfants. Je dis pourrait, parce
qu'en fait, les soins matériels sont seuls
donnés; pour l'instruction, la mère s'en
remet à l'instituteur, pour la religion,
au curé. Un autre avantage, c'est (lue
la natalité étant non une charge, mais
une ressource immédiate si la mère est
bonne nourrice, le tléau de la dépopu-
lation est ainsi évité.
Il y a cependant une diminution cer-
taine de la population , qui atteint
surtout la population rurale ouvrière.
C'est que l'habitant du Bazois est séduit,
comme les autres, par le prestige des
fonctions publiques et par la vie urbaine.
Le gros fermier emploie ses économies
à acheter à son fils une étude de no-
taire; les fermiers ont beaucoup de
peine à se marier : les 'jeunes filles pré-
fèrent épouser des employés du com-
merce ou de l'administration.
L'industrie houillère n'est représentée
en Bazois que par les mines de la Ma-
chine, dites mines de Decize et apparte-
nant à la Société du Creusot. Celte
Société, très paternelle pour ses ouvriers
en même temps que très ferme, occupe
là environ deux mille ouvriers, qu'elle
prend autant que possible dans le pays.
.-Vussi n'y a-t-il jamais eu de grève à la
Machine , malgré les excitations des
politiciens et de leurs journaux.
Une verrerie, près de Decize, occupe
aussi un certain nombre d'ouvriers;
aucun ne se plaignait de son sort, (^ar si
le travail est rude, il est bien rétribué;
lorsqu'il y a deux ans, le syndicat cen-
tral décréta la grève, il fallut bien se
soumettre! La grève dura un mois et ne
fut marquée par aucune violence : c'est
que, comme à la Machine, les ouvriers
appartiennent presque tous au pa3^s.
Il y a des eaux thermales au pied du
Morvand, à Saint-Honoré les Bains.
Elles appartiennent à la famille d'Es-
peuilles, qui les exploite en régie directe
avec un très bon personnel. Les incon-
vénients des grandes stations thermales
sont ainsi évités.
Au point de vue des transports, le
Bazois est traversé par deux lignes de
chemins de fer sans grande importance :
celle de Nevers à Glagny et celle de
LE MOUVEMENT SOCIAL.
85
Cercy-la-Tour à Clamecy. Il faut nolcr
toutefois que l'ouverture de la première
(le ces lignes a augmenté l'importance
de Decize au point de vue de ses mines
et comme marché de bestiaux, au détri-
ment de Saint-Saulge, dont les foires
étaient autrefois renommées.
Le canal du Nivernais amène une po-
pulation nomade assez mauvaise.
Comment s'exerce le patronage dans
la population rurale? Peu ou point. Sans
doute, les rapports sont pacifiques entre
le patron et ceux qu'il emploie, mais
domestiques et filles de fermes ne sont
nullementsurveillés. L'une d'elles donne-
t-elle la preuve d'une inconduite dont le
fils du fermier soit la cause, elle est
renvoyée avec ou sans gratification, et le
patron s'imagine avoir rempli tout son
devoir. Ce même patron est cependant
charitable : jamais il ne refusera lasoupe
et le coucher dans sa grange au pauvre
qui viendra lui demander l'hospitalité.
Pas d'autre culture intellectuelle que
celle du journal à un sou; parfois, l'hi-
ver, à la veillée, on lit un roman prêté
par un voisin, quel qu'il soit, au hasard
et sans choix.
La religion est encore respectée en
principe, pratiquée par habitude dans
ses grandes lignes. La vie publique est
nulle, l'esprit d'association n'existe pas ;
il n'y a pas, comme dans certains pays,
des jeux de boules ou de quilles; le caba-
ret est le seul lieu de réunion.
L'émigration se porte surtout sur Pa-
ris, où le Nivernais cherche une place de
domestique, de commis ou d'ouvrier; il
ne songe pas à émigrer à l'étranger.
D'ailleurs, quand il émigré, c'est presque
toujours sans esprit de retour.
Voilà les principaux traits caractéris-
tiques que nous découvrons dans le Ba-
zois. Sans doute , les pays voisins ont
avec lui beaucoup de ressemblance;
cependant l'homme du Morvand, pays
de montagnes, n'a pas un caractère
aussi communautaire; il est plus indus-
trieux, et vient sans cesse renouveler et
vivifier la population de la plaine, qui le
jalouse, s'il faut en croire un proverbe,
bien faux quant à sa seconde partie :
« Il ne vient du Morvand ni bon vent,
ni bonnes gens. »
G'" de Damas d'Anlezy.
OBSERVATIONS SUR L'ENQUÊTE.
Il est navrant de voir à quel point la
France a été partout la même, à quel
point le régime agricole y est demeuré
arriéré, primitif, naïf, jusqu'à ce temps-
ci. Il y a là pour l'historien matière à
s'instruire. Il faut voir cette fine minia-
ture du Bazois et la rapprocher de celle
de la vallée de l'Authie (1) : la ressem-
blance des deux types sociaux est sai-
sissante. Ce sont pourtant deux points
bien distants, deux régions bien diffé-
rentes, l'une au Nord et voisine de la
mer, l'autre dans le Centre et voisine
des montagnes. Et encore, si elles
étaient seules à se ressembler! Mais
notre Enquête relève impitoyablement
partout le même trait. L'uniformité
plane et basse du tempérament commu-
nautaire, dans la culture, égalise et nivelle
si bien toutes choses, que les diversités
de nature des lieux ne se traduisent plus
que pardes modifications secondaires.
On verra ici le double phénomène que
nous avons remarqué dans la vallée de
l'Authie et dans la Limagne d'Auver-
gne (2) : incapacité du commun de la
race à tirer parti du sol; émigration
nombreuse d'éléments très défectueux
vers la ville. II faut manifestement au-
(1) Voir le Mouvement social, novemln'e, 1803;
page 128.
(-2) Voir le Mouvement social, Février, 1894; page
3-2.
86
LE MOUVTÎMENT SOCIAL.
tre chose que cela pour relever un pays.
L'origine flu mal éclate de toutes parts :
les gens à aptitudes choisies, à amples
ressources, à culture intellectuelle, ont
lâché la pratique des méthodes de pro-
duction. On peut le lire ici comme dans
l'étude sur la vallée de l'Aulhie : aux
couvents, qui avaient été des pionniers,
a succédé l'État qui se borne à conserver
les bois des religieux ; aux anciens grands
propriétaires, qui avaient été créateurs
de domaines, ont succédé des commu-
nautés rurales incapables, ou des pro-
priétaires qui vivent en dehors de la ré-
gion. C'est la désertion parfaite de ce
qui peut et doit être l'élite dans la direc-
tion du travail.
Cette faute est impardonnable. La pré-
sente monographie et toutes les autres
tour à tour le démontrent : Dès que les
capacités sont ramenées à V exploitation
des ricfiesses natutelles du pays, le pays
remonte. 11 faut voir ce qui est dit, ici en-
core, des progrès opérés par MM.. Brière,
de Bouille, Tiersonnier, par la Société
du Creusot, par la famille d'Espeuilles,
et de l'effet qu'en a ressenti la région :
elle apparaît là dans un type nouveau,
bien différent de son vieux type.
C'est par la désastreuse pression d'er-
reurs anciennes, que la classesupérieure,
j'entends celle qui a plus de ressources
à sa disposition, acessé de mener les ate-
liers des travaux manuels. On peut dire
qu'en France le travail était pleine-
ment tombé en roture. Ce méfait a com-
mencé avec la décadence de la féodalité,
aux douzième et treizième siècles. De
loin en loin, le mal s'est montré si grand
qu'on a cherché à ramener aux ateliers
quelques hautes personnalités, quelques
classes d'élite. Le roi lui-même s'en est
mêle. Mais ces réactions de commande
ne pouvaient aboutir qu'à d'illustres im-
puissances. Rien n'était capable d'agir,
que l'effondrement total de ce qui atti-
rait et retenait à la cour, à l'armée, dans
l'administration et à la ville, la vanité et
la demi-oisiveté des meilleures familles.
Aujourd'hui cette vanité tombe de haut
et l'oisiveté est devenue absolue et rui-
neuse. On commence à se souvenir des
ateliers qu'on avait désertés et méprisés,
et à croire qu'ils peuvent honorer, in-
téresser et enrichir. Ainsi s'opère un re-
tour, qu'on aurait juré impossible il y
a cinquante ans, et qui fait à présent
un des sujets les plus actifs des conver-
sations privées et des discussions publi-
ques.
Il y a, dans cette peinture du Bazois,
une curieuse esquisse de ce peuple de
nourrices que soutient, à vrai dire, l'As-
sistance publique de la Seine, On voit
là, avec un relief particulier, à quel pa-
tronage s'en vont les populations aux-
quelles manque celui des ateliers pros-
pères, c'est-à-dire des ateliers aux mé-
thodes progressives, menés par des
hommes de valeur.
Henri de Tolrville.
PARLEMENTARISME D'OUTRE -MONTS.
Naples, le 27 mars 189'».
Avoir passé de trop courtes années
dans des rêves dorés pour se réveiller
un beau matin en sursaut à la voix lu-
gubre de M. Sydney Sonnino; avoir
manifesté l'intention d'enlever de vive
force Trieste, Nizz' e Savoia, la Corse,
Tunis, Tripoli et autres lieux pour
se trouver réduit à quasi reconquérir
la Sicile; avoir eu autour de son ber-
ceau des héros et des martyrs pour
tomber ensuite dans les mains de Tau-
longo et de Lazzaroni; avoir joui pen-
dant quelque temps des bienfaits (?) du
régime parlementaire pour se jeter
bientôt après aux pieds d'un sauveur;
s'être imaginé ne jamais voir le fond
LE MOLVliMIJNT SOCIAL.
de sa bourse et apprendre tout à coup
que l'on n'a plus un sou vaillant; s'être
otl'erl le luxe d'une armée redoutable,
i-omme jadis l'illustre ancêtre, le Peuple-
|{oi, et n'avoir encore eu l'occasion de
s'en servir que contre des affamés dé-
sarmés; avoir entin acquis la liberté,
avoir détruit l'arbitraire et apprendre
par la bouche du député Golajanni qu'un
sourd-muet sicilien vient d'être poursuivi
pour cris séditieux : voilà certes bien
des sujets d'af'tliclion et d'amères désil-
lusions pour des gens qui ne se croient
pas peu: de chose et le font volontiers
savoir à qui veut l'entendre.
Force leur est cependant maintenant
de baisser un peu la voix.
Avant de se prononcer, leur sauveur
a désiré se recueillir quelques semaines
et après avoir suffisamment mûri ses
projets de rédemption, il a chargé son
ministre des finances de les porter à la
connaissance de son bon peuple. Cent
millions d'impôts nouveaux : il y en a
pour tout le monde : rentiers, proprié-
taires, fonctionnaires, ouvriers, paysans,
chacun a son lot; seuls les ministres sont
épargnés : touchant oubli de soi-même !
Le sel lui-même est augmenté d'un sou
par kilogramme; et nul n'ignore' que
la cherté de ce condiment absolument
indispensable pour le peuple des cam-
pagnes, dont la nourriture est presque
exclusivement végétarienne, est la cause
de la pellagra, terrible maladie qui dé-
cime les provinces de la Haute-Italie.
11 est désormais inutile , imprimait hier
le Matin deNaples,que nous continuions
à insérer dans les colonnes de notre
journal les recettes pour maigrir; de
par la volonté de Crispi, il n'y aura
bientôt plus en Italie que des squelettes.
M. Sydney Sonnino, qui est un des-
cendant du Peuple de Dieu, n'a pas
oublié que ses pères avaient coutume
d'employer le jeûne et la prière pour se
sauver des situations fâcheuses. Impo-
sant donc le jeûne à ses administrés, il
a gardé pour lui le rôle de la prière.
« Que Dieu sauve notre chère patrie! »
s'écrie-t-il à la fin de son exposé finan-
cier. C'est la première fois cjue le gou-
vernement italien, qui d'ordinaire se
préoccupe assez peu des volontés de
Dieu, invoque ainsi officiellement l'appui
du ciel. Gompte-t-il sur la manne répara-
trice qui autrefois, au désert, sauva les
Hébreux de la mort? La Providence a
déjà fait beaucoup pour les Italiens en
leur donnant un sol fertile entre tous; à
eux donc d'en tirer profit et de se déci-
der enfin à gagner leur pain à la sueur
de leur front.
C'est une extrémité à laquelle ils ne se
résoudront pas de bonne grâce. Je dé-
tache, à ce propos, une perle de la Tri-
buna, le grand, je pourrais dire l'unique
journal de Rome. Dans un leader ar-
ticle consacré au peu d'empressement
que mettent les bourses de Vienne et de
Berlin a soutenir les cours de la Rente
italienne, ledit journal a le cynisme
d'imprimer textuellement ceci : « Nous
comprenons que les affaires sont les
affaires; mais c'est, d'autre part, un de-
voir que de secourir ses amis lorsqu'ils
se trouvent dans l'embarras... Ceci ne
peut qu'éveiller un profond sentiment
d'étonnement et de chagrin dans l'es-
prit de tous ceux qui pensent que les
alliances doivent servir aussi à faciliter
l'œuvre de reconstitution financière et
économique, etc.. Cette attitude du reste,
de la part de qui aurait l'obligation de
nous aider, n'est pas une chose nou^s
velle. » 0 initiative privée! où es-tu?
Voilà une nouvelle forme de socia-
lisme : ce ne sont plus seulement les
individus qui doivent compter sur les
secours de l'État, mais les nations qui
travaillent auront maintenant le devoir
de secourir celles qui ne veulent rien
faire. Car c'est bien par leur propre
faute que les Italiens en sont arrivés aux
88
LE MOUVEMENT SOCIAL.
dernières limites du dénuement : ils n'ont 1
pas le droit d'accuser le sort. La terre
d'Italie est aussi fertile qu'aucune autre
en Europe; le sous-sol sicilien est d'une
richesse inépuisable. Le pays n'a pas eu
à supporter les infortunes d'une guerre;
s'il est malheureux, il ne peut s'en pren-
dre qu'à lui-même et, si le gouverne-
ment a jugé opportun de mener une vie
de grand seigneur en dépit de la modi-
cité de ses ressources, il est souveraine-
ment inconvenant de faire appel à la
générosité de voisins qui, ayant mené
leurs affaires avec plus de sagesse, ne
sont nullement obligés d'employer leurs
deniers à soutenir le crédit de leur
jeune amie dépensière.
Les cochers de Naples n'ont pas des
idées moins étranges que le journal du
député Luzzatto. Dans un mémorial ré-
digé il y a quelques jours, ils deman-
dent, entre autres choses, que l'on
oblige les tramways à « n'avoir pas un
tarif de courses inférieur à vingt centi-
mes; qu'on limite le nombre des heures
de parcours, que l'on respecte enfin la
durée de 10 minutes d'arrêt que doivent
faire les voitures aux stations. » Le
Matin, qui est le premier journal napoli-
tain, trouve ces réclamations très justes;
je m'empresse d'ajouter toutefois que
ce journal est ordinairement mieux ins-
piré. Demain peut-être ap[)rendrons-
nous que les propriétaires de dili-
gences sollicitent la suppression des
Irains rapides, ou tout au moins exi-
gent des « arrêts de dix minutes » à
chaque station. Mes lecteurs ne s'éton-
neront sans doute pas des prétentions
des cochers de fiacre, puisque ceux qui
conduisent « le char de l'Etat « laissent
imprimer dans leurs journaux des arti-
cles aussi ridicules que celui de la Tri-
buna.
Mais si, laissant les régions de la haute
politique internationale, nous regardons
plus bas, à la source même du pouvoir
parlementaire, nousy verrons des choses
non moins surprenantes dans un pa3^s
qui se dit libre et qui est très fier d'avoir
secoué le joug des tyrans. Je n'insisterai
pas sur les procédés de persuasion élec-
torale du propriétaire de Girgenti, dont
je parlais dans ma dernière lettre. Dans
toutes les provinces, on fait voter les
morts et l'on raye en revanche du nom-
bre des électeurs de nombreux vivants.
« Les listes électorales de certains pays
passent les limites de l'invraisemblable
et de la fantaisie ». De là, la récente
circulaire de Crispi aux préfets : « Dans
beaucoup de communes du royaume,
des centaines de citoyens sont illégale-
ment inscrits sur les listes administra-
tives et politiques... Les listes ont été
quelquefois falsifiées dételle manière,
qu'en maint endroit les élections n'ont
pas été le résultat de la volonté du corps
électoral, mais le fruit d'inscriptions
illicites... Mon intention est de faire ces-
ser cet état anormal... Confiant dans le
zèle de messieurs les préfets, etc. »
Ainsi s'explique le peu d'empresse-
ment que mettent à venir aux urnes les
électeurs indépendants. Il y eut à Rome,
au commencement de janvier, une élec-
tion complémentaire. Deux candidats
étaient en présence, dont l'un était le
grand orateur et écrivain, Ruggero Bon-
ghi. Gomme catholique libéral, Bonghi
a certainement recueilli, parmi les suf-.
frages qui lui ont été donnés, quelques.
voix catholiques, malgré la prohibition. T
faite par le Pape aux catholiques de
s'occuper de la politique du royaume.'
Eh bien, même dans ces conditions qui.
ont dû accroître le nombre des votants,
sur 7.000 inscrits 1.800 à peine ont voté.
Le lendemain, les journaux gouverne-
mentaux constataient avec douleur le
discrédit, chaque jour plus profond, dans»
lequel tombent les institutions parle-
mentaires, dont « le corps électoral ro-
main, disait le Popolo Romano, a, par ses
LE MOUVEMENT SOCIAL.
89
abstentions répétées, prononcé la con-
damnation ».
Quand un peuple en est arrivé à ce
degré d'indiflerence et de résignation,
la venue d'un sauveur s'impose. Crispi
a été le sauveur choisi. Les Piémontais
Dut voulu pousser l'Italie en avant mal-
i;ré elle; ils ont voulu la faire marcher
seule, elle qu'il avait toujours fallu con-
duire; et voilà qu'aujourd'hui elle tré-
buche, ses faibles jambes vacillent et,
affolée, elle se précipite aux pieds du
dictateur. Ce n'est certes pas l'idéal des
gouvernements que celui de l'ancien
royaume de Naples; la liberté indivi-
duelle 3' était quelque peu malmenée;
mais est-ce un gouvernement plus re-
commandable que celui qui, il y a quel-
ques jours, faisait rouer de coups de
bâton par les gendarmes tous les gens
qu'ils pouvaient rencontrer sur la route
de Castelbuono, afin d'obtenir, par ce
procédé peu parlementaire, des infor-
mations sur la bande du brigand Mau-
rina?Ces faits ont été portés à la con-
naissance de la Chambre, le 2i février,
par le député républicain Imbriani.
« Les Bourbons, dit-il aussi, bombar-
daient les villes, je dois le reconnaître ;
mais du moins, même en pleine révolu-
tion, ils ne faisaient point tirer contre
une foule d'affamés. » Il aurait pu
ajouter qu'à cotte époque les fonds
publics étaient cotés 120 francs.
Le Parlementarisme italien n'est donc
pas le self-government; car il n'y a pas
de self-government là où n'est pas l'es-
time supérieure, le respect souverain de
la liberté privée, là où les électeurs,
aussi bien que les élus, n'ont aucune idée
de leurs devoirs et n'aspirent qu'à vivre
aux dépens des autres. L'itahe n'est
sortie du despotisme que pour entrer
dans l'anarchie ; l'anarchie est partout ;
elle est dans les administrations, elle est
dans les finances, elle est dans l'organi-
sation des impôts; elle est dans le Parle-
ment lui-même. Celui-ci est absolument
incapable de g(juverner le pays, parce rpie
tel député veut telles places pour tels
protégés et tel autre député pour tels
autres protégés; tous ont des frères, des
fils, des cousins, des amis qui sont des
paresseux et ne déploient d'énergie que
pour se faire donner des prébendes.
Voici une ville qui, pour rien au monde,
ne consentira à supprimer son Univer-
sité, encore qu'elle n'ait pas d'élèves;
en voici une autre qui se refuse, avec
aussi peu de raison, à la suppression de
son collège militaire. Tous veulent des
ponts, des routes, des voies ferrées, des
écoles, des travaux publics, des ports;
mais ils parlent de se soulever, si l'État
exige des impôts; personne ne veut rien
sacrifier du sien. C'est alors que Crispi
dit aux députés : « Abdiquez donc en ma
faveur ! Ne voyez-vous pas que vous êtes
impuissants? Confiez-moi la dictature,
et je vous ferai vcur comment il faut
s'y prendre pour réorganiser l'Italie. »
Les journaux bien pensants et amisde
la liberté encouragent le grand ministre
à suivre cette tactique : « On a donc
enfin prolongé encore pour un mois la
fermeture de ce qui est la cause de tous
nos maux (1) », s'écriait en janvier le
^Mf/aw^mo, périodique populaire romain.
Et la Tribuna et le Popolo Romano ap-
prouvent, eux aussi, en termes plus mo-
dérés, il est vrai, ainsi qu'il est naturel
à des gens qui connaissent les convenan-
ces et qui savent avec quels égards il
faut s'exprimer au sujet d'un Parlement.
Le fait est que, pour les raisons déjà
indiquées, il est complètement impos-
sible de gouverner avec ce Parlement,
qui ne saurait être considéré comme
représentant le pays. « Le pays est dé-
goûté de ses représentants » ! écrit la
Tribuna. Et, dans une lettre publique,
Colajanni nous apprend que la plupart
(1) La fermeture du Parlement.
90
LE MOUVEMENT SOCIAL-
des prétendus hommes de gouvernement
s'adaptent avec une facilité merveilleuse
à des situations et à des programmes
opposés. « Les choses procèdent autre-
ment en Angleterre et en Belgique, royau-
mes avec lesquels nos institutions de-
vraient avoir les plus grandes analogies.
Là, quand un homme arrive au pouvoir,
il s'applique à réaliser, au moins en
partie, son programme. Ici, au contraire,
le programme ne sert qu'à combattre
l'adversaire d'aujourd'hui qui, du reste,
pourra être l'allié de demain... Sans
doute la contradiction avec lui-même
est une sorte de fatalité qui s'impose à
un moment donné à un homme politi-
que; mais ce qui, en Angleterre, est un
accident déterminé par des circonstances
exceptionnelles, est chez nous la règle
ordinaire. »
En fin de compte, ce pauvre peuple, à
qui les ministres du roi Humbert en ont
déjà fait voir de cruelles, ce pauvre peu-
ple qui s'est laissé prendre à de décevan-
tes promesses et qu'ils ont conduit de dé-
sillusions en désillusions, est aujourd'hui
sur le point de se voir frappé de 100 mil-
lions d'impôts nouveaux. De toutes les
provinces de l'Italie arrivent de désolan-
tes nouvelles. Hier, lorsque le tribunal
de Palerme eut condamné les révoltés de
Misleri, ceux-ci fondirent en larmes et
s'écrièrent désespérés : « Nous sommes
ruinés! Nous sommes ruinés! Que vont
devenir nos infortunées familles? Nous
n'avons plus rien, plus rien ! » « Toutes
les personnes présentes étaient atterrées
devant cette scène de désolation; car à
ces cris poignants de douleur se mê-
laient les pleurs et les lamentations des
mères, des épouses, des fils et des pa-
rents des condamnés. La foule essayait
de consoler ces misérables en leur di-
sant : « Prenez courage, le roi vous fera
grâce (1)! »
(I) T7'ibiiiia du -l'i (éM'iev 18ai.
Hier, je suis allé dans quelques
« fondaci » de Naples. Les.fondaci sont
des sortes de culs-de-sac où grouille
toute une population de meurt-de-faim.
Il y a là des familles entières qui habi-
tent dans des taudis infects oii la lu-
mière ne pénètre jamais. Dans ces
chambres, point de fenêtres; le jour n'y
entre que par une porte qui clôt mal.
A l'intérieur, point d'autres meubles
qu'un grabat oîi, le soir venu, dorment
pêle-mêle pères et filles, frères et sœurs.
Beaucoup de ces infortunés, qui n'ont
pas de pain, trouvent cependant quel-
ques centimes pour allumer une triste
veilleuse devant l'image de la Vierge ou
de quelque saint protecteur. Parmi ces
mères, mourant de faim, combien n'y
en a-t-il pas qui ont jeûné pour pouvoir
porter quelque bouquet de fleurs sur la
tombe d'un fils regretté? Traits caracté-
ristiques de ce peuple chez lequel un
usage énergique de la vie réelle ne
vient pas fournir aux meilleurs senti-
ments les ressources d'action qu'ils
réclament et la raison supérieure qui
doit les gouverner en pratique. Mais
l'usurier se tient aux aguets, ajoutant un
nouvel impôt [à ceux du Gouvernement.
K Vous avez besoin de 5 francs pour
payer votre loyer; très bien, les voilà,
je vous donne de plus un morceau de
viande, qui vaut bien 50 centimes,
mais que j'estime, moi, à 3 francs; c'est
donc 8 francs que vous devez me
rendre ». Peut-être les législateurs de
Monte-Citorio auraient-ils à trouver
quelques empêchements à d'aussi fu-
nestes marchés; mais les hautes discus-
sions parlementaires absorbent leur
temps. Il semblerait plutôt qu'ils s'é-
vertuent à accroître cette misère. Si
affreuses que soient les demeures de ces
pauvres, ceux-ci y tiennent pourtant;
et il faut entendre avec quelle anxiété
ils demandent à l'agent en bourgeois
qui m'accompagne si leur maison doit
I
LE MOUVEMENT SOCIAL.
91
être démolie, elle aussi. Le « sven-
tramento » de Naplcs est leur terreur.
Une fois leurs quartiers rasés, où dé-
couvriront-ils des loyers de o francs
par mois? J'ai vu un vieil estropié qui
loue un dessous d'escalier, où il dort en
plein vent, couché sur quelques brins de
paille. Plus loin, je suis descendu dans
une sorte de sous-sol humide où un
vieillard et une jeune lille étaient éten-
dus tout habillés sur une paillasse ,
unique mobilier de cette cave : ils m'ont
dit qu'ils avaient l'influenza; je vous
laisse à penser quelle odeur s'exhalait
de ce lieu qui n'a jamais un rayon de
soleil! Je ne sais comment les choses
étaient au temps de la « tyrannie »;
mais, certes, elles ne pouvaient être
pires. La seule consolation de ces mal-
heureux est d'aller, comme le pèlerin
de Saragosse :
Voir briller les flambeaux et les cires,
Voir Notre-Dame, au fond d'un sombre corridor,
Luire en sa châsse ardente avec sa robe d'or
Et puis s'en retourner.
Ces affligés, eux aussi, devront payer
leur part des nouveaux impôts sur le
pain et sur le sel.
Mais voilà qui suffît pour montrer,
une fois de plus, vers quels gouffres se
précipitent les peuples qui se livrent aux
mains des théoriciens intransigeants au
lieu de conduire eux-mêmes leurs affai-
res, et qui comptent sur l'Etat et sur la
collectivité au lieu de mettre leur espoir
dans le travail et dans l'effort personnel.
Jadis leur agonie aurait duré plusieurs
centaines d'années, mais, dans le siècle
de la vapeur et de l'électricité, les évé-
nements marchent d'une allure plus ra-
pide. L'édifice vermoulu des anciens
régimes omnipotents et patriarcaux a
croulé, il y a trente ans, sous la poussée
des conditions sociales nouvelles : les Ita-
liens n'ont pas su choisir les matériaux
qu'il fallait sauver de la tourmente pour
construire la maison de l'avenir. Puisse
Crispi les éclairer à ce sujet !
Georges Laine.
UNE LETTRE DE H. TAINE.
La Revite de Paris publie une série de
lettres de H. Taine. En voici une qui est
particulièrement intéressante pour les
vues qu'elle ouvre sur le rôle de la
science sociale :
A M. Havet.
2't mars 1878.
Mon livre , si j'ai assez de force et de
santé pour l'achever, sera une consul-
tation de médecin. Avant que le malade
accepte la consultation du médecin , il
faut beaucoup de temps; il y aura des
imprudences et des rechutes; au préa-
lable, il faut que les médecins, qui ne
sont pas du même avis, se mettent d'ac-
cord. Mais je crois qu'ils finiront par
s'y mettre, et les raisons de mon espé-
rance sont celles-ci. On peut considérer
la Révolution française comme la pre-
mière application des sciences morales
aux affaires humaines; ces sciences, en
1789, étaient à peine ébauchées; leur
méthode était mauvaise; elles procé-
daient a priori; leurs solutions étaient
bornées, précipitées, fausses. Combinées
avec le fâcheux état des affaires publi-
ques, elles ont produit la catastrophe
de 1789 et la très imparfaite réorganisa-
tion de 1800. Mais , après une longue
interruption et un véritable avortement,
voici que ces sciences recommencent à
fleurir; elles ont changé complètement
de méthode et se font a posteriori. En
vertu de cette méthode, leurs solutions
seront toutes différentes, bien plus pra-
tiques. La notion qu'elles donneront de
l'État sera neuve... Insensiblement, l'o-
92
LE MOUVEMENT SOCIAL.
pinion changera; elle changera à pro-
pos de la Révolution française, de l'Em-
pire, du suffrage universel direct, du
rôle de l'aristocratie et des corps dans
les sociétés humaines. Il est probable
qu'au bout d'un siècle une pareille opi-
nion aura quelque influence |sur les
Chambres, sur le (jouvernement. Voilà
mon espérance; j'apporte un caillou
dans une ornière; mais dix mille char-
retées de cailloux bien posés et bien
tassés finissent par faire une route... La
reine légitime du monde et de l'avenir
n'est pas ce qu'en 1789 on nommait la
raison; c'est ce qu'en 1878 on nomme la
science.
H. Taine.
A TRAVERS LES FAITS DU MOIS.
Le ministère des colonies. — Un
nouveau ministère vient d'être créé. Les
colonies, auparavant rattachées à la ma-
rine, et administrées par un sous-secré-
taire d'Etat, auront désormais leur mi-
nistre spécial, égal en dignité et en
puissance à ses autres confrères du ca-
binet.
Quel jugement porter sur celte ré-
forme? — Elle est d'abord beaucoup
moins importante que ne le croient ses
partisans et ses adversaires. Rarement,
comme nous l'avons dit maintes fois, la
prospérité coloniale a eu pour cause une
impulsion du pouvoir central. Peu im-
porte donc, en principe, le nom sous le-
quel on désigne le haut fonctionnaire
chargé des colonies.
Toutefois, la poussée d'opinion qui
s'est faite à propos de la création du
nouveau ministère peut être considérée
comme un augure favorable en ce qui
concerne l'avenir de notre domaine co-
lonial. On commence à se passionner
singulièrement pour les choses d'outre-
mer, et à suivre avec une attention mar-
quée le détail de nos diverses installa-
tions sur les terres récemment acquises
ou conquises. Il est vrai que l'immense
majorité se contente de coloniser en rêve
et au coin du feu ; mais enfin quelques-
uns partent, comme l'indiquent les lé-
gers accroissements de la population
française à Madagascar, en Tunisie et
en Indo-Chine. Considérée comme s/^we,
la création du ministère des colonies
est donc un fait relativement heureux.
Le nouveau ministre, M. Boulanger,
affiche d'ailleurs les intentions les plus
louables. « Mon souci constant, a-t-il dit
à un journaliste qui l'interrogeait, sera
encore d'outiller nos colonies en vue de
notre commerce national. J'ai beaucoup
voyagé et j'ai constaté que partout oîi
nous nous établissons, les Anglais et les
Allemands nous enlèvent toutes les af-
faires. Je tenterai de porter remède à
cet état de choses. »
En d'autres termes, le ministi'e pro-
met de faire tous ses efforts pour appe-
ler des bras, pour exporter dans nos
colonies la seule denrée de première
nécessité qui leur manque encore, ou
qui ne s'y trouve qu'en quantité insuffi-
sante : les colons. Seulement, ces der-
niers étant libres de céder ou non à ces
efforts, il importe que la vue claire de
leurs intérêts, indépendamment des
exhortations du ministre, puisse influen-
cer leur détermination. L'exemple de ces ■
concurrents dont parle M. Boulanger
servira peut-être d'aiguillon. La concur-
rence est une école où, pour peu qu'on
montre d'intelligence, — et nos compa-
triotes ne sont pas sots, — il y a tou-
jours des prix à gagner.
Louable indépendance. — La Gazelle
de Sarreguemines publiait dernièrement
LE MOL'VEMliNT SOCIAL.
•J3
iino lettre par laquelle le nomme Lang,
tailleur, déclarait se séparer du socia-
lisme et en répudier toutes les doctrines.
H se faisait un devoir de prévenir ses
amis et connaissances de se méfier des
agitateurs.
Il ajoutait en terminant :
« Mon existence était, avant que j'aie
travaillé pour le parti socialiste, beau-
coup plus heureuse, et puisse la déter-
mination que je viens de prendre servir
d'exemple à tous les ouvriers raisonna-
bles ».
De tels exemples sont rares et méri-
tent d'autant plus d'être relevés.
Un incident qui a fait le tour de la
presse est celui de Rive-de-Gier. Les
ouvriers de la verrerie Richarme étaient
syndiqués. C'était leur droit. Arrive un
nouveau venu qui se tient à l'écart et
n'accepte pas de faire partie du syndi-
cat, ce qui était également son droit. Le
syndicat réclame au patron l'expulsion
de l'ouvrier récalcitrant. Le patron re-
fuse. On veut alors forcer l'ouvrier à se
syndiquer. L'ouvrier résiste. On le mal-
mène. Bref, une grève éclate, pour cet
unique motif qu'un ouvrier a eu l'audace
de ne pas s'affilier à une association qui
ne lui plaît pas.
Un fait analogue s'est produit à la
cristallerie Carré, à Oullins. Un ouvrier,
pour un motif quelconque, fut renvoyé.
Cet ouvrier était syndiqué. Le syndicat,
naturellement, prit fait et cause pour
loi; mais au lieu d'adresser des somma-
tions au patron, suivant l'usage, c'est
d'un autre ouvrier, Oberlé, qu'ilexigea
une réparation. « Vous travaillez aux
pièces, lui déclara-t-on sans plus de cé-
rémonie, vous gagnez largement votre
vie. Eh bien , vous allez abandonner la
moitié de votre salaire au profit du ca-
marade tout le temps qu'il restera sans
ouvrage. »
Oberlé, on le devine, congédia comme
ils le méritaient les auteurs de la com-
binaison. Alors le syndicat prit les grands
moyens. La grève fut proclamée. On
signifia au patron que l'on ne rentrerait
à l'usine qu'après l'expulsion d'Oberlé.
Que fit le patron? — Il capitula. Voilà
donc un travailleur irréprochable con-
gédié sans motif et payant de la perte
totale de son salaire les frais d'un con-
flit où sa responsabilité n'était engagée
à aucun degré.
Oberlé ne se tint pas pour battu et
forma contre le syndicat d'Oullins une
demande en dommages-intérêts.
Le tribunal de Saint-Étienne, par un
jugement fortement motivé, lui donna
gain de cause en lui accordant une in-
demnité de 500 francs.
Quelle morale tirer de ces divers faits?
— Toujours la même ; toujours la haine
des faibles contre les forts, des impré-
voyants contre les prévoyants, la vieille
haine de celui qui reste ouvrier contre
son camarade qui cherche à devenir
patron, l'envie basse et sotte de celui
qui a dépensé son argent au cabaret à
l'égard de celui qui a serré son salaire
dans son tiroir et médite de s'en former
un capital pour l'avenir. L'ouvrier hon-
nête, en certains endroits, a besoin
d'un courage presque surhumain pour
remonter le courant de moqueries, d'in-
justices ou de mauvais traitements qui
s'oppose à la légitime ambition qu'il a
de s'élever par son travail ; c'est le cas
ou jamais, pour le patron, de tendre
une main virile à cet homme, et de l'en-
courager dans ses efforts. L'union des
deux énergies, celle de l'ouvrier et celle
du chef d'industrie, donne alors au pa-
tronage sa plus haute efficacité. Cette
vérité aurait dû être comprise à Oullins
comme elle l'a été à Rive-de-Gier.
Le mariage facilité. — M. l'abbé Le-
mire, député d'Hazebrouk, a déposé une
94
LE MOUVEMENT SOCIAL.
proposition tendant à modifier plusieurs
dispositions légales relatives au mariage,
dans le but de le rendre plus facile.
, Cette proposition tend en particulier
à réduire à un les trois actes respectueux
exigés actuellement, en cas de refus des
parents, pour les enfants de famille
ayant atteint leur majorité; à défaut du
consentement sur l'acte respectueux, il
pourra être, un mois après, passé outre
à la célébration du mariage.
Cette réforme, peu importante par
elle-même, indiquerait du moins la voie
à suivre. Voilà longtemps que les es-
prits sérieux réclament la simplifica-
tion des formalités qui entravent actuel-
lement le mariage. On sait que de
nombreux ouvriers, dans les grands
centres, se laissent décourager par les
démarches à faire et aiment mieux se
passer du mariage que de se procurer
tous les papiers nécessaires à sa célé-
bration.
On comprend combien cette tendance
est nuisible aux mœurs.
La suppression ou la simplification
des actes respectueux, en supposant
qu'elle soit adoptée par les légistes ad-
mirateurs du Code civil, qui composent
de longue date la majorité de nos par-
lements, ne suffira pas, comme quelques-
uns semblent l'espérer, à créer par elle-
même un vaste mouvement matrimonial;
le mal social, comme nous le savons, a
des racines plus profondes dans la for-
mation de notre race; mais le total des
mariages pourra s'en trouver légère-
ment augmenté. Il est évident que, plu-
sieurs familles où les parents, forts jus-
qu'ici des droits que leur confère le
Code, s'habituaient à escompter la sou-
mission de leurs enfants, et où ceux-ci,
par crainte de l'opinion, n'osaient faire
usage des actes respectueux, cesseront
d'être le théâtre de luttes intimes qui se
terminent, souvent, en définitive, par la
condamnation au célibat de deux jeunes
gens qui se conviennent. L'harmonie
familiale y gagnera certainement.
La mesure réclamée par M. l'abbé
Lemire n'a donc rien de révolution-
naire et, si l'honorable député d'Haze-
brouk continue à s'inspirer de pensées
analogues, nul ne pourra l'accuser d'in-
dulgence pour le socialisme. Il est gran-
dement temps que notre législation se
tourne à remettre à qui de droit la res-
ponsabilité de ses propres actes. La tu-
telle à outrance ne fait que des mineurs,
là où il importe au bon sens et au bon
ordre qu'il y ait des majeurs.
L'encombrement universitaire. —
La Revue internationale de VEnseigne-
ment publie un rapport de M. Beudant
sur l'enseignement supérieur officiel à
Paris, dans l'année 1892-1893.
La seconde partie du rapport vise la
population scolaire et les examens.
Voici, à ce sujet, le commentaire du
Temps :
« Ce qui frappe ici, avant tout h
reste, c'est l'effrayante progression di
nombre des étudiants qui viennent
Paris. Le chiffre s'en est élevé, en 1893, ;
11.914, soit une augmentation de 1.16(
sur l'année précédente. Il faut considé
rer cette accumulation de notre jeuness
d'élite comme un véritable malheur
Les professeurs de l'Université de Paris
loin de s'en féliciter, la déplorent.
« A la dernière séance du conse
général, MM. les doyens Brouardel (j
Planchon ont poussé de vrais cris d[
détresse. Les locaux de l'école de phai
macie et de l'école pratique de méd»
cine sont absolument insuffisants
contenir les nouveaux arrivants;
dissection anatomique est interdite à ij
grand nombre, faute de place et de c
davres. Il faut trouver absolument
moyen de décentraliser cette populaticl
trop nombreuse; autrement l'enseignj
LE MOUVEMENT SOCIAL.
93
ment supérieur est compromis en
France; il mourra d'inanition en pro-
vince et de pléthore à Paris. Comment
voulez-vous qu'on surveille et dirige
pratiquement, par exemple, les éludes
de i)rès de cinq mille élèves en méde-
cine?...
u Un chiffre plus formidable encore
que celui des étudiants est celui des
examens : 6.803 à la Faculté de méde-
cine; 1.887 à l'École de pharmacie. La
faculté des lettres a fait 21 docteurs et
examiné 398 candidats à la licence :
celle des sciences a compté 30 docteurs
et 309 épreuves de licence. Mais à ces
chiffres déjà respectables ces deux fa-
cultés ajoutent chacune plus de 10.000
examens pour le baccalauréat. Ce sur-
croît de besogne n'est-il pas effrayant,
et n'est-il pas admirable qu'avec une
telle surcharge nos professeurs puissent
concourir, dans le steeple-chase scien-
tifique, avec leurs collègues des univer-
sités étrangères? Ne sentira-t-on pas
enfin le devoir de les débarrasser d'une
besogne sous laquelle ils plient et qui,
en réalité, ne les regarde point? »
Il est certain qu'un professeur n'est
pas uniquement créé et mis au monde
pour faire passer des examens, étant
donné surtout la manière dont on les
■passe chez nous, étant donné surtout le
caractère forcément routinier et écœu-
rant que prennent les interrogations
par suite de la longue procession de
candidats qui défilent devant les jurys
d'examen.
Encore, si l'amour de la science était
la cause de cette affïuence ; mais nul,
même dans un discours de distribution
de prix, ne pourrait l'affirmer sans rire.
On sait ce que veulent nos étudiants.
. Eux-mêmes ont un mot pittoresque
" pour l'exprimer. Toutes les fois qu'un
de leurs camarades a franchi sans en-
combre les multiples cerceaux de l'a-
grégation, ils se disent entre eux : « Ah 1
l'heureux X..., il a unfixe. >> Le fixe, ce
sont les 300 francs du (louverneinent,
qui, exactement payés, permettent enfin
au studieux élu de prendre une éclatante
revanche du travail acharné auciuel
pendant trois, quatre, cinq ans, l'avaient
condamné les programmes.
Car le programme est tout. L'élève,
sauf quelques exceptions particulière-
ment douées, s'en tient à la formule ma-
gique. Il n'apprend que ce sur quoi il a
chance d'être interrogé, et s'exerce sur-
tout à produire l'illusion du savoir au
moment précis où il comparaîtra de-
vant son juge. A quoi bon les travaux
personnels dont l'examinateur ne peut
pas lui savoir gré? Si le programme
porte, par exemple, telle tragédie de
Sophocle à préparer jusqu'au vers 318,
rien au monde ne lui fera jeter un re-
gard sur le vers 319. En revanche, il
saura toutes les variantes, toutes les par-
ticularités de syntaxe, tous les accords
grammaticaux, toutes les beautés litté-
raires, toutes les allusions mythologiques
des 318 premiers, ce qui le rendra sin-
gulièrement apte, quelques mois après, à
dirigerl'âme et le cœurd'une quarantaine
de bambins.
Pour arrêter cet encombrement uni-
versitaire qui détourne des professions
indépendantes, il faut diminuer le nom-
bre des fonctionnaires et réduire le bud-
get.-
On s'étonne souvent, au moment de la
discussion du budget, de ne pouvoir
réaliser des économies sensibles sur les
quatre milliards que dévorent annuelle-
ment les dépenses de l'État. C'est que
ce fleuve immense se décompose en des
centaines de milliers de petits déversoirs,
et qu'au bout de chacun d'eux se trouve
un convive altéré, dont la soif protes-
tera avec toute la furie du désespoir si
on fait mine de mettre une écluse.
Dans ces conditions, les économies de
I bouts de chandelles ne servent de rien.
96
LE MOUVEMENT SOCIAL.
Un vice radical est au fond du système;
il faudrait, pour le guérir, mettre le
doigt sur de trop énormes plaies, et au-
cun chirurgien n'a cette audace.
G. AZAMBUJA.
BIBLIOGRAPHIE.
L'Église et le siècle. — Conférences
et discours de Mgr Ireland, avec une
préface par M. l'abbé Klein, 1 vol. Le-
coffre.
M. l'abbé Klein a eu l'heureuse pensée
de réunir en un volume les principaux
discours de M""" Ireland , l'éminent ar-
chevêque de Saint-Paul, aux Etats-Unis.
M. Bureau a analysé, dans une précé-
dente livraison de la Science sociale, le
dernier de ces discours et nos lecteurs
ont pu apprécier l'intérêt que présente,
au point de vue de l'orientation sociale
de l'Église, l'œuvre entière de ce
« splendid man » , comme l'appellent
les Américains.
Cette publication vient donc appuyer
le mouvement aujourd'hui indéniable
et assurément fort heureux qui tend à
rapprocher du « siècle » suivant l'ex-
pression de M^'"" Ireland, la partie la
plus éclairée du clergé.
M. Klein fait précéder chaque dis-
cours d'une courte notice , qui indique
les circonstances dans lesquelles il a
été prononcé et qui donne, sur ces cir-
constances, les renseignements néces-
saires à un public européen.
Nous souhaitons que ce livre soit lu
attentivement, comme il le mérite, par
tous les membres du clergé : ce n'es t pas
seulement pourl'Amérique que la grande
voix de l'évoque de Saint-Paul s'est fait
entendre; c'est encore pour la vieille
Europe qui a bien besoin de l'écouler
et de la méditer. N.
SOCIÉTÉ DE SCIENCE SOCIALE
POUR
LE DÉVELOPPEIVIENT DE L'INITIATIVE PRIVÉE
ET LX
VULGARISATION DE LA SCIENCE SOCIALE.
Nouveaux membres (1) :
Allaines (l'abbé H. d'), Chanoine honoraire
d'Orléans, Orléans, présenté par M. Ph.
Champault.
Beaujean d'abbé E.), professeur à l'École
Saint-Léopold, Nancy, présenté par le
P. M. B. Schwalm.
Bret (Robert Le), avocat à la Cour d'appel,
Paris, présenté par M. Maurice Firmin-
Didot.
DuBEUNET (Laurent), Paris, présenté par M. J.
Laclolte.
FoRAY, inspecteur d'assurances, Paris, pré-
senté par M. C. Moschos.
Gut7/e (l'abbé P.), aumônier des Petites Sœurs
des Pauvres, Lisieux, présenté par M. Ed-
mond Demolins.
Kellay (Fabbé Frank), curé de Lapeer, Mi-
chigan (États-Unis), présente par le même.
Laye (l'abbé), aumônier au Plan,, par Cazères,
Haute-Garonne, présenté par le même.
MuLLER (Victor), avocat, docteur en droit, à
Herstal, Belgique, présenté par le même.
Périer (Henri), (déjà membre souscripteur),
Paris, présenté par M. André Doutriaux.
Poulet (l'abbé), aumônier du Cercle militaire
de Vincennes, Paris, présenté par M. J.
Laclotte.
Quesney (Edmond), propriétaire à Lieurey
(Eure), présenté par M. Malherbe.
SicoT (l'abbé J. M.), vicaire aux Gonaïves,
Haïti, présenté par M. J. M. Laily.
Stackelberg (Baron Félix de), Baugy-sur-Cla-
rens, canton de Vaud (Suisse), présenté par
M. Edmond Demolins.
Weiss (M''-^ Louise), institutrice, Paris, pré-
sentée par M. C. Moschos.
(1) Les noms des membres TiTULAiaES sont inscrits
en capitales; ceux, des membres souscripteurs, en
italiques. Les premiers reçoivent la Revue et le Bul-
letin; les seconds, leBullelin seulement.
Le Direcletir-Géranl : Edmond Demolins.
Typographie Finniu-Didot et C". — Mesnil CEure).
BIBUOTHEOUE db
QUESTIONS DU JOU "
MOV -Ja l ■ ^
dm. »^"» t*^^*-* ^^**'
. GLADSTONE.
LA VIEILLE ANGLETERRE ET L'ANGLETERRE MODERNE.
c'est une bien cuideiise figure que celle de ce vétéran des
luttes politiques de l'Angleterre, auquel le surnom populaire de
ihe great old man, « le grand vieillard », semble faire une auréole
de respect. Tout le monde s'incline devant son incontestable
talent; ses admirateurs sont nombreux; il en compte plus que
de partisans, car cet homme qui, dej)uis plus de soixante ans, a
pris une part si active aux affaires publiques, qui a exercé à
quatre reprises différentes les fonctions de premier ministre et
qui a conduit maintes fois les libéraux ang"lais à la victoire, ne
peut être entièrement revendiqué par aucun parti. Ses opinions
sont empreintes d'une très forte personnalité. Il a toujours agi
d'après des convictions qu'il s'était faites, poussant son idée avec
toute l'énergie de sa volonté et la puissance de son esprit, grou-
pant autour d'elle une coalition d'intérêts souvent divers, jamais
à la remorque d'aucun parti établi de longue date, toujours en
avant de ses contemporains, les surprenant, les scandalisant,
les ahurissant parfois par sa promptitude à changer sa voie. Tel
nous le voyions, il y a quelques mois, soutenant contre la plu-
part de ses amis, contre une portion notable du parti libéral,
T. XVII. * 27
.■]7() LA SClENCli SOCIALE.
contre le sentiment général de l'Angleterre, son projet de Homc-
Rule pour l'Irlande; tel il paraissait, dès 1845, quand il inaugu-
rait résolument, aux côtés de sir Robert Peel, la politique libre-
échangiste avec l'abolition des Corn Lares; tel, quand, en 1865,
il prononçait lui, membre du Parlement pour TUniversité d'Ox-
ford, son premier discours contre l'Église anglicane officielle
d'Irlande.
Un homme qui a eu cette singulière fortune de soulever cons-
tamment l'indignation de ses partisans et d'attacher son nom à
toutes les grandes réformes de son temps, toujours mal compris
au début lorsqu'on traitait ses projets de chimériques, puis
triomphant, en fin de compte, parce qu'il avait deviné avant les
autres les vrais besoins du pays, en sorte qu'il lui arrivait de dif-
férents points de l'horizon politique des aides inattendus, un
homme semblable a vraiment droit à la qualification d'homme
d'État. Il a réellement gouverné l'Angleterre. Gouverner, c'est
prévoir, dit-on ; Gladstone est un des hommes qui ont le plus
prévu et le plus clairement prévu
Aujourd'hui, au soir d'une vie politique si longue, si diverse
et si remplie, il est possible d'en dégager l'unité directrice, de
voir à quel secret enchainement elle a obéi. Cet enchainement
n'est autre que l'évolution même subie par l'Angleterre. Cette
évolution que l'on constate aisément aujourd'hui, Gladstone a
eu le don de la pressentir; il a toujours dirigé les destinées de
l'Angleterre dans les voies nouvelles où la force des choses les
engageait; il a toujours eu la préoccupation d'écarter de leur
chemin les obstacles que des institutions surannées opposaient
à leurs progrès; il a su tenir compte des données sociales essen-
tiellement contingentes qui constituent à toute époque le pro-
blème constamment variable de la politique.
.le voudrais, passant en revue les principales phases de sa
carrière, montrer cette merveilleuse correspondance entre les
transformations sociales du Royaume-Uni et la politique de
x\I. Gladstone ; mais, avant d'entamer cet examen, il nous faut
voir comment Gladstone était préparé par ses origines, par son
éducation, au rôle qu'il a joué plus tard.
M. GLADSTONE. lill
L EDUCATION' 1)K M. (iLADSTOXK.
Rien n(' semble contnistor (l.ivantiit^c (|ue les débuts de sa vie
et sa situation actuelle. Cet innovateur hardi a passé ses pre-
mières années dans un milieu essentiellement traditionnel; cet
apôtre de la tolérance religieuse a élé nourri au foyer le plus
pur delà vieille intolérance anglicane, àEton, puis à Oxford; ce
promoteur de réformes démocratiques a reçu l'éducation d'un
aristocrate. C'est avec de futurs lords et de futurs prélats angli-
cans, avec la vieille Angleterre, qu'il a vécu ses années de jeu-
nesse; à ving-t-deux ans, quand, ponr la première fois, il entra au
Parlement, Gladstone était l'expression vivante de tous les pré-
jugés de l'aristocratie anglaise de ce temps-là.
Son père. Sir John Gladstone, issu tlune vieille famille écos-
saise des Lowlands, s'était fixé à Liverpool au siècle dernier,
avait amassé une fortune considérable dans le commerce des
grains, et avait été créé baronnet. iMembre du Parlement, il était
très attaché au parti tory, en sorte que, dès sa plus tendre en-
fance, avant Eton et avant Oxford, Gladstone avait déjà été sou-
mis dans sa famille aux influences de l'esprit de tradition.
En même temps, il puisait au foyer paternel l'exemple de ces
fortes qualités qui ont fait de tout temps la puissance sociale
des familles anglo-saxonnes. Je trouve, dans sa biographie par
G.-\\\-E. Russell(l), cet éloge caractéristique de son père : « C'é-
tait un homme d'une volonté inflexible , d'une énergie inépui-
sable, d'une confiance absolue en lui-même, une nature austère,
forte, impérieuse, possédant à un degré éminent toutes ces qua-
lités qui surmontent les obstacles, concjuièrent la fortune et com-
mandent le respect. »
M. Gladstone ne devait pas appliquer son énergie aux mêmes
objets; sa fortune se trouvait faite, bien qu'il eût plusieurs frères;
mais, dans la carrière mouvementée qu'il a fournie, il a souvent
(1) The Rifjhl Honovrable William Ewart Gladslnne, hy George-\S .-E. Russell,
M. P.. Loiulon, Saiiipson Low, Marsion A C ■ Limited. 18'J2, p. 2.
,37:2 LA SCIENCE SOCIALE.
donné la preuve de Tinflexibilité de sa volonté et de sa confiance
en lui-même. Cette expression sonne mal, je lésais, à des oreilles
françaises et risque d'être mal comprise; je l'emploie, n'en trou-
vant aucune cjui rende mieux celle de self rcUance, qui exprime
une idée essentiellement anglaise. Ce n'est rien qui ressemble de
près ou de loin à la suffisance, au mépris des opinions d'autrui;
c'est une disposition à ne compter que sur soi-même pour les
choses qu'on a à faire; c'est aussi une ferme résolution d'agir
entièrement d'après les lumières de son intellig-ence et de sa cons-
cience, d'être vrai à soi-même, true to himself, de dire ouverte-
ment ce qu'on croit être la vérité, et d'agir en conséquence.
Entre les mains d'un homme honnête et éclairé, c'est là un
instrument de premier ordre. L'exemple du caractère viril se
complétait fort heureusement dans la famille de Gladstone par
des convictions religieuses solidement assises; jamais le doute
n'est venu affaiblir chez lui l'énergie de la volonté ; toujours il a
trouvé dans ses croyances un guide pour sa conscience; toujours
il y a puisé cette hauteur de vues et de caractère, ce sérieux de
la vie , cette ardeur enthousiaste qui prennent leur source dans
la foi. Son éducation première avait eu la foi pour base.
Il se trouvait ainsi préparé par l'influence même de son mi-
lieu à détruire en lui les préjugés que ce milieu lui inculquait.
Dans ses évolutions successives, il est resté fidèle aux grands
principes qui avaient soutenu sa jeunesse, mais il a dû abandon-
ner bien des fois des opinions qui avaient longtemps été les
siennes; il est revenu souvent sur le chemin de Damas, et ses
conversions ont eu, à plusieurs reprises, le caractère soudain et
éclatant de celle du grand Apôtre.
Dès le collège, à Éton, il se prononçait volontiers sur la poli-
tique, à la laçon cassante et absolue des enfants intelligents,
auxquels l'ignorance de la vie permet toutes les déductions lo-
giques de leurs idées. Dans les Dcùa/hig Societies, Gladstone
faisait déjà des discours, prenant texte des événements historiques
qu'on y discutait pour exposer d'une manière transparente ses
vues sur des questions plus modernes. A cet âge, nous le trou-
vons grand partisan du privilège royal, favorable à la politique
I
M. GLADSTONE. STIi
des Stuarts, très intolérant en matière religieuse ;• le trône et
l'autel fortement unis forment le pivot de son système , et volon-
tiers il les associe dans une commune admiration qui lui fait
révérer Charles I^'^' comme un saint (1).
Ces premiers germes ne font que se développer et se fortifier
quand il quitte Éton pour poursuivre à Christchurch, à l'univer-
sité d'Oxford, ses études supérieures. Us se développent par le fait
mémo (ju'ils sont maintenus dans un même milieu; ils se forti-
lient de la dialectique dont Gladstone acquiert alors le mécanisme.
C'est, en effet, à la gymnastique d'esprit de ces années d'Univer-
sité qu'il doit, en grande partie, cette précision méticuleuse de
l'expression, cotte propriété des termes, ce souci de la définition
exacte, cette analyse subtile dos nuances c|ui sont des traits carac-
téristiques de sa parole. Avec ces armes nouvelles, il continue à
soutenir des théories ultra-tory et ultra-anglicanes, parle contre
le Reform hill sur la capacité électorale , redoutant d'instinct
l'accession plus large de la classe moyenne au Gouvernement et
préférant le régime des bourgs poiuTis, avec ses inconséc[uences,
à un système plus libéral et plus sincère, dont l'effet serait de
diminuer l'autorité politique des grands seigneurs.
Toutefois, chez ce tout jeune homme, ce n'est pas la considé-
ration égoïste des avantages du pouvoir qui détermine la con-
viction. S'il veut une aristocratie puissante, c'est qu'il croit réel-
lement à l'efficacité d'une aristocratie puissante. Il a une sorte
de culte pour la Vieille Angleterre, et il englobe dans ce culte
les traditions les plus nobles et les pires erreurs; surtout, il est
peu porté à comparer les nécessités du présent avec les organis-
mes légués par un autre âge; il soutient les institutions an-
ciennes, parla persuasion des services qu'elles ont précédemment
rendus au peuple anglais. C'est plus tard seulement qu'il se
demandera, avant de les défendre ou de les attaquer, si, oui ou
non, elles sont des institutions d'avenir.
II était âgé de vingt-deux ans seulement et venait de terminer
brillamment le cours de ses études à Oxford, quand un de ses
(1) G.-W.-E. Russcll, p. 22.
374 LA SCIENCE SOCIALE.
camarades (rUnivcrsité, Lord Lincoln, fils du duc de Newcastle,
lui offrit un siège au Parlement. Le duc de Newcastle avait besoin
d'un champion sérieux pour regagner le bourg de Newark,
(|u"un candidat radical était parvenu à tourner contre l'influence
réputée toute -puissante du noble lord. Sur l'avis de son fds qui
avait écrit d'Oxford « qu'un homme s'était levé en Israël », le
duc de Newcastle invita donc le jeune Gladstone à briguer la
représentation de Newark et parvint à le faire nommer.
Le duc de Newcastle était un tory des plus marquants, et
(iladstone pouvait alors, en toute sincérité, faire son entrée dans
la vie politique sous les auspices de ce puissant protecteur. Son
manifeste aux électeurs de Newark était empreint à un haut
degré du caractère religieux que nous avons déjà noté chez le
jeune étudiant d'Oxford. « Les devoirs de ceux qui gouvernent,
y disait-il, sont strictement et particidièrement religieux, et les
législatures, comme les individus, sont tenues de porter dans leurs
actes l'esprit des hautes vérités qu'elles ont reconnues (1). »
Gladstone passait ainsi de plain-pied, sans autre intervalle
qu'un voyage de six mois en Italie, des bancs de l'Université à
ceux de la Chambre des Communes. Déjà très habitué à la parole
publique, possédant un goût décidé pour les questions politiques,
à la discussion desquelles il s'était essayé avec succès dans le
cercle de ses jeunes amis, il prit rang, sans plus tarder, parmi les
orateurs du parti tory; et, lorsque en 1838, à vingt-huit ans, il
publia son livre sur VEtat dans ses i^elations avec l'Église, Ma-
caulay pouvait légitimement le désigner comme (^ l'espoir nais-
sant des tories rudes et intraitables (2) ».
Pour rude et intraitable , il l'était en effet; ne disait-il pas en-
tre autres choses : « 11 faut donner à l'Irlande, qu'elle le veuille ou
non, une Église protestante (3)? » Il raisonnait en théologien qui
soutient une tlièse abstraite sur l'excellence de la religion, non
en homme d'État chargé de résoudre VJii/pothhe concrète de la
tolérance vis-à-vis des dissidents.
(1) George- W.-E. lUissell, p. :>8. :>'.».
(2) Mac-Carlliv, Histoire con/eiiiporaine d'Angleterre, Irad. Goirand, l. Il, [>. 170.
(3) Ibid }
4
»
M. GLAliSTONK. .S/o
A ce moment, sir Robert Peel, qui déjà avait été mis à inôiiKî
(rapprécier son talent, disait de lui, inspiré en cela par une mé-
diocre prudence de politicien : « Avec une telle carrière politi-
que devant lui, pourquoi donc écrire des livres? » [Wit/i suc/t
a cai'ecr hrfore Imn, lolii/ sliould lie lorite bonks?){i), et le baron
de Bunsen écrivait de son côté : « Il gouvernera l'Ang-leterre
quelque jour si son livre ne lui barre pas le chemin » {He is some
dai/ to govern Emjbnid ïf his hook is not in his ivaij] (2).
Bien des fois, en etfet, les opinions du jeune député tory ont
été mises malicieusement en regard de celles du vieux leader
libéral par des adversaires politiques, mais ces petites vengean-
ces n'ont pas empêché l'homme d'État de poursuivre sa marche
et de changer ouvertement de politique chaque fois qu'il jugeait
devoir le faire; elles n'ont pas nui à Tefficacité de son rôle.
A ceux qui se scandalisent de ses multiples évolutions, il est
bon de faire remarquer qu'un homme tel que Gladstone était
précisément le mieux qualifié pour présider à des réformes li-
bérales. Il a détruit l)eaucoup de privilèges anciens et suran-
nés dont il aurait pu aisément profiter, appartenant lui-même
à la classe privilégiée; ces privilèges, il les avait défendus jadis,
dans sa jeunesse, non seulement par des discours et des actes
politiques, et comme des maux nécessaires, mais par des ou-
vrages où il s'appliquait à démontrer leur excellence, leur légi-
timité. Sir Kobert Peel pouvait bien, en 1838, froncer le sour-
cil en recevant l'hommage du livre sur l'Eglise et l'État; il blâ-
mait l'imprudence d'un jeune collègue qui se compromettait à
fond dans une théorie religieuse et sociale ; mais nous, en 189i,
nous constatons que le jeune collègue a bien fait son chemin
malgré son imprudence, nous l'estimons davantage à cause de
la décision avec laquelle il présente ses convictions, et nous
comprenons que ce tory, cet anglican renforcé, a pu, mieux
qu'un radical d'origine, faire le chemin libre à l'Angleterre
moderne.
Par sa situation personnelle, en eliet, Gladstone enlève aux
(1) Gcorge-W.-E. Russcii, p. ôS.
(2) Ihid., |). 00.
370 LA SCIENCE SOCIALE.
réformes qu'il propose le caractère révolutionnaire, envieux,
haineux, cjuclles auraient facilement revêtu entre les mains
d'un enfant du peuple et d'un dissident. On peut contester ses
vues libérales, on ne peut pas les attribuer au ressentiment.
Elles ont leur source incontestable dans une conviction.
Aujourd'hui encore, après avoir abandonné, sur tant de points,
les opinions de sa jeunesse, M. Gladstone conserve, dans ses habi-
tudes de vie personnelle, les traces de son éducation première :
« Dans la vie journalière , dit M. Russell, il est le plus strict des
conservateurs, » In daily life, the strlcfest of conservatives (1).
Ces habitudes sont le témoin éloquent de ses sympathies pre-
mières et comme le lien traditionnel (jui le rattache à la Vieille
Angleterre. A Hawarden, où il conlinue, par son mariage avec
la fille et héritière de sir Stephen Richard Glynne, une longue
série de Squires, M. Gladstone est fidèle aux vieux usages, ou-
vrant le bal à la Noël, dans son manoir, avec la fermière la plus
notable (2), lisant à voix haute, au lutrin, chaque dimanche,
les leçons de l'Écriture Sainte devant la paroisse assemblée (3),
accomplissant avec scrupule et avec joie ses devoirs de gentleman
chrétien.
Non seulement les coutumes anciennes de r.\ngleterre rurale
lui tiennent encore au cœur; non seulement; il est préservé par
ce sentiment de toute tendance à attaquer inconsidérément les
institutions du passé, mais sa foi religieuse n'a fait que se forti-
fier par l'expérience de la vie, et le goût des questions théologi-
ques est resté le même chez le great old man que chez le bril-
lant élève d'Oxford. Ce que l'expérience de la vie a détruit en
lui, c'est la croyance à la théorie intransigeante et oppressive
de l'état théologien. Ainsi sa tolérance s'est fondée sur un senti-
ment de justice sociale, non sur le scepticisme; elle est fille de
la charité chrétienne, non de l'indifférence.
Au surplus, c'est en étudiant son évolution que nous nous
(Ij Gcorgc-W.-E. Riissell, ]). 275.
(2) V. Clieviillon, S]j(\ïunj Sviilh et la renaissance des idées libérales en Angle-
terre, p. 2.'{l.
{'■i)Iljid., |>. 20i.
M. (;LAnSTONK. '•^11
rondrons ctiniptc dos causes (jiii l'ont inspirée. Il fallait, au dé-
but de cette étude, fixer le point de départ de cette évolution,
en montrant ce qu'avait été la formation première du grand
homme d'État; nous allons désormais le voira l'œuvre.
Trois phases principales marquent sa carrière et correspon-
dent à trois transformations importantes de l'Angleterre mo-
derne.
La première phase, c'est la conversion de (Uadstone au libre-
échange. Elle correspond à la transformation industrielle de
l'Angleterre qui faisait passer au premier plan des intérêts éco-
nomiques nationaux la nécessité d'ouvrir librement de vastes dé-
bouchés. Cette transformation est aujourd'hui un fait accompli.
La seconde phase, c'est la conversion de Gladstone à la tolé-
rance religieuse. Elle correspond à la transformation religieuse
de l'Angleterre qui a donné lieu, en ce siècle, à la naissance
d'une foule innombrable de sectes dissidentes et au réveil du
catholicisme. Cette transformation est en voie de s'accomplir.
La troisième phase, c'est la conversion de Gladstone au Home
Ruée Irlandais. Elle correspond à la transformation de l'Angle-
terre résultant de sa formidable expansion au dehors, de la
création en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Cap, au Canada
d'une série à'Anglcterres Nouvelles ^ toutes unies par des liens
communs, mais administrant chacune de leur côté leurs intérêts
spéciaux. Cette transformation, qui fait tendre l'Empire Britan-
nique vers le type fédératif, est à peine commencée, et Gladstone,
en la favorisant, s'est montré un véritable précurseur. C'est pour
cela qu'il a été si peu suivi.
L'examen de ces trois phases, qui forment chronologiquement
trois époques successives dans la vie politique de M. Gladstone,
nous permettra d'apprécier son rôle.
II. — LKVOLUTIOX ÉCONOMKJUE ET LE LllîRE-ÉCHANGE.
3îembre du parlement à vingt-deux ans, M. Gladstone avait
occupé à trente ans le ministère du commerce {Board of Tradc)^
dans le cabinet de sir Hobert Peel. Il y demeura pendant cinq
378 LA SCIENCE SOCIALE.
années, appliquant aux questions économiques les ressources
variées de son esprit, ac({uérant l'expérience des affaires, faisant,
pour ainsi dire, son apprentissage d'homme d'Etat. Il était encore
l'espoir des tories; ses talents lui assuraient, pour l'avenir, le pre-
mier rang' dans ce parti qui l'avait élevé tout jeune à de hautes
fonctions; son ambition personnelle, si exigeante cju'on la sup-
pose, pouvait se bercer des plus douces espérances; il lui suflisait
de se laisser porter aux honneurs suprêmes par le groupe poli-
tique où il avait su déjà conquérir un des premiers rangs. Au
lieu de suivre cette voie facile en mettant une sourdine aux opi-
nions personnelles que la praticjue des affaires lui suggérait, il
allait bientôt se séparer avec éclat de la masse de ses partisans,
perdre l'appui d'un protecteur puissant et compromettre l'avenir
immédiat de sa carrière politique, pour se lancer dans une ré-
forme qu'il croyait nécessaire. C'était bien le même homme qui,
déjà membre du gouvernement comme Sous-Secrétaire d'État
pour les colonies, écrivait sur l'Église et l'État un livre dont le
seul titre épouvantait la prudence officielle de ses chefs.
Depuis quelques années, les lois douanières qui frappaient, à
leur entrée en Angleterre, les blés étrangers de droits exorbi-
tants étaient l'objet de sérieuses attaques. Les régions industriel-
les, le Lancashire surtout, avaient servi plusieurs fois de théâtres
à des agitations populaires et une ligue s'était formée, en 1838,
sous le nom de Anti-Corn Law League, pour conduire méthodi-
quement une campagne libre-échangiste (1).
C'était, à cette époque, une grande nouveauté qu'une politique
libre-échangiste; jusqu'alors, en effet, on avait toujours estimé
({ue chaque nation devait chercher à se suffire; la difficulté des
communications imposait cette prati(|ue que les souvenirs ré-
cents du blocus continental et de l'insécurité des mers venaient
encore recommander comme prudente. Cependant un état de
choses absolument sans précédents commençait à naitre : d'une
part, la navigation à vapeur, encore à ses débuts, rapprochait les
distances et facilitait les échanges; d'autre part, l'ancienne in-
(1) V. Jokn JJrifjhl, l)y J.-T. Milis, Londoii, Edward lli( Ivs J% p. 30.
I
M. CLADSTONE. .'{"0
diistrie nationale changeait eoinplètement de caractère. Dès la
lin (lu siècle derniei', Newconien, puis .laines Walt, avaient
essayé d'appliquer à la fabrication la force motrice produite par
la vapeur deau, et leurs procédés ingénieux coDstamnient per-
fectionnés ouvraient peu à peu aux manufacturiers des horizons
inattendus. La puissance de transformation des matières pre-
mières par les moteurs nouveaux se révélait presque sans limites ;
les machines (ju'ils actionnaient réclamaient de l'ouvrier un
apprentissage minime; aussitôt de gigantesques usines commen-
cèrent à s'élever, attirant à elles toute une population. Évidem-
ment, il ne s'agissait plus de fournir uniquement aux besoins de
l'Angleterre; la production manufacturière pouvait aisément les
dépasser; il fallait lui créer des débouchés et la répandre sur le
monde entier, dont tous les points se trouvaient subitement rap-
prochés par les modes rapides de transports. En môme temps,
la masse d'ouvriers introduits dans l'industrie, ne vivant plus
que par elle, complètement détachée du sol qu'elle ne cultivait
plus, représentait un intérêt directement contraire à celui que sou-
tenait la protection agricole. Elle réclamait le blé à bon marché.
En face d'elle se dressait l'aristocratie terrienne, toute-puis-
sante à la Chambre des Lords, prépondérante à la Chambre des
Communes , gardienne intéressée d'une législation qui lui
procurait un avantage immédiat et considérable. Elle avait pour
elle une longue suite de précédents, la crainte qu'inspire tou-
jours un saut dans l'inconnu, et le pouvoir était entre ses mains.
C'était une puissante adversaire ; mais, tandis que ses forces di-
minuaient avec le temps, celles de YAnti-Coni Lcuv Learjiie se
grossissaient chaque jour de nouveaux adhérents. L'armée des
ouvriers augmentait sans cesse ; les intérêts engagés dans l'indus-
trie prenaient une importance ra2:>idement croissante, et trou-
vaient pour les défendre des avocats éloquents. Richard Cobden,
.lohn Bright élevaient la voix dans les ))tc('tlng!< populaires en
faveur de l'abolition des Corn Laïcs: quelques esprits éclairés,
se rendant compte du déplacement opéré par le développement
de l'industrie dans l'axe économique de l'Angleterre, prêtaient à
leurs discours une oreille plus attentive, et déjà cette idée saf-
.'{80 LA SCIENCE SOCIALE.
fii'mait que la nation trouverait son avantage à rendre plus fa-
cile la vie matérielle de l'ouvrier. C'était à cette condition que
l'essor de l'industrie, si heureusement préparé, pouvait se pour-
suivre. Sans elle, l'Angleterre se condamnait à entamer la lutte
de la concurrence avec des soldais afTamés.
Dès 184*2, Sir Robert Peel avait inauguré la politique libre-
échangiste en supprimant les droits sur 750 articles qui figuraient
au tarif des douanes et en les réduisant sur le bétail, la viande
fraîche, le sucre, le cacao; mais il ne portait encore sur les Corn
Laios qu'une main timide par l'étal^lissement d'une échelle mo-
bile. Les plus intransigeants des tories s'en effrayaient pourtant,
et deux grands seigneurs, les ducs de Buckingham et de Kich-
mond, accusaient déjà le chef du gouvernement d'être infidèle à
la cause de l'agriculture; mais il trouvait des soutiens parmi les
plus éclairés de ses amis politiques, et Disraeli appuyait alors de
ses votes et de sa parole le ministère dont Gladstone faisait
partie (1).
En 18i5, la famine régnait en Irlande, les districts manufactu-
riers de l'Angleterre étaient en proie à de graves souffrances cjui
rendaient de plus en plus odieuses les dispositions des Corn Laïcs.
Sir Robert Peel, dont la conviction était faite, voulut entraîner
le cabinet dans une initiative hardie contre les droits imposés à
l'importation des grains ; mais, abandonné par une partie de ses
collègues, il dut se retirer. Quelques jours après, à la suite de né-
gociations infructueuses avec lord .John Russell, la Reine le fai-
sait appeler, et il revenait au pouvoir à la tête d'un nouveau
ministère entièrement favorable à l'abolition des Cor^i Laws.
M. Gladstone faisait partie de la nouvelle combinaison comme
secrétaire des colonies. Non seulement il avait suivi Peel dans
son évolution vers le libre-échange, mais quelques-uns le soup-
çonnaient même d'avoir exercé à ce sujet une influence décisive
sur l'esprit du premier ministre (2). Quoi qu'il en soit, il passait
l)()ur leli])re-échangiste le plus déterminé du cabinet, et son rôle
dans le rejet des Cor/i Jmivs à la session de 1846 fut considérable.
(1) V. LonI lic'icons ftal.d, \)Sir Cad\eyd\-C\iïr'vj,ny. Paris, Qiiaiilin, p. lOG, 107.
Ci) Gcorso-W.-l-:. Kussell, p. 8:>.
M. GLADSTONK. :}8l
<',ot acte criiiclé[)cnclan(>o lui coùtii son siège au Parlement. Le
duc de Newcastle, le patron ])uissant qui le soutenait dans le
hourg" de Ncwark, lui retira l'appui qu'il lui prêtait et détermina
sou échec. Le noble lord était un ardent protectionniste comme il
était un ardent tory, et n'avait pas hésité à opposer toute son
intlucnce à la nomination de son fils, lord Lincoln, dans le Not-
tinyhamshire, pour le punir d'avoir accepté un poste dans l'ad-
ministration de Sir Robert Peel. Ce trait donne une idée du dia-
pason auquel étaient montés les esprits et des colères que les
Pcdites amassaient sur leurs têtes.
On le vit bien quand, le jour même du rejet en troisième lec-
ture des Corn Laïcs, le ministère de Peel tomba sur un bill de
coercition pour l'Irlande. M. Gladstone se trouvait à la fois hors
du Parlement et hors du ministère, sévèrement châtié, comme
on le voit, de son manque de discipline. Il apprenait ainsi à ses
dépens ce qu'il en coûte d'avoir des idées à soi. Son passage au
Board of Trade avait amené chez lui une conviction décidée en
faveur de la liberté du commerce; c'était son premier chemin de
Damas ; on ne le lui pardonnait pas plus qu'on ne lui pardonne
aujourd'hui le Home Ride.
Toutefois, son éloignement de la vie politique ne devait durer
que quelques mois. Bientôt élu représentant de l'Université d'O.Y-
ford, il reprit sa place au Parlement et, soit au pouvoir, soit
dans l'opposition, il contribua, pour une large part, aux mesures
qui complétèrent la politique libre-échangiste, si favorable aux
intérêts anglais. En 1860, le ])udget qu'il présentait comme Chan-
celier de l'Échiquier contenait deux propositions importantes : la
première portait sur la ratitication des traités de commerce avec
la France prépares entre Cobden et Napoléon III ; la seconde avait
pour objet l'abolition des droits sur le papier. Les traités de
commerce reçurent l'approljation des Chambres après une lutte
très vive où Gladstone obtint un de ses plus grands succès ora-
toires; le bill sur le papier eut un sort moins heureux et fut
repoussé à la Chambre des Lords. C'était, au point de vue cons-
titutionnel, un acte hardi de la part des Lords. Gladstone soutint,
dans un discours que lord Piussell qualifiait de magnifiquement
'.iH'2 LA SCIENCE SOCIALE.
fou [magnificcRlbj mnd), (]uc ceux-ci avaient outrepassé leurs
droits, (ju'il ne leur appartenait pas de choisir la manière dont
le peuple devait être taxé, que c'était là le privilège exclusif
des Communes (1); bref, il dirigea contre la Chambre haute une
attacjue violente où Ton pouvait déjà pressentir celle qui devait
marquer ses derniers actes politiques (2).
Ainsi se trouvaient liés la campagne liljre-échangiste et les
projets de réforme de la Pairie, par le fait cjue l'ancien organisme
aristocratique tentait souvent de se mettre au travers des intérêts
qui se faisaient jour.
Au surplus, la transformation industrielle de l'Ang-leterre et
le nouvel ordre de choses qui en résultait devaient amener chez
M. Gladstone plus d'un revirement d'opinion. C'est ainsi c]ue, dans
le cours de sa longue carrière, nous voyons l'ancien député tory
soutenir énergiquement toutes les réformes électorales, donner
son appui à un grand nombre de lois ouvrières, aller avec plus
de confiance ^ers le peuple. Il se rendait compte des changements
opérés; il voyait naître à la vie politique une population ouvrière
entièrement différente de celle du siècle dernier, représentant
dans la nation des intérêts distincts, plus consciente de ses droits ,
beaucoup plus capable de les exercer; il ne voulait pas lui barrer
la route. Sa politique s'inspirait si réellement de la différence des
temps qu'il trouvait sans effort, dans ses discours et dans ses écrits,
des éloges pour la constitution ancienne, à l'heure même où il
s'efforçait de la modifier, témoin ce curieux passage que je relève
dans un de ses ouvrages ;
« La constitution parlementaire de nos pères donnait à l'aristo-
cratie, à la fortune territoriale, la prépondérance qui depuis
a passé à la richesse en général. Sous cette réserve, elle avait
admirablement tenu compte de la diversité des éléments, de la
(t) Georgcs-E.-Riissell, \k 147 à 132.
(5) Dans un récent arlicle de la Renie des Deux-Mondes (!<■'' janvier 189^i), M. Au-
gustin Filon a étudié l'attitude de M. Gladslone vis-à-vis de la Chambre des Lords et
soulientavcc raison que le rejet du Home. Ride par les Pairs leur a donné, momen-
tanément, un regain fort inattendu de popularité. Toutefois, il ne faut pas s'y tromper,
ce spectacle n'a rien de nouveau; les Pairs ont flatté un préjugé anglais et fait échec à
une mesure qui a l'avenir pour elle. Ce n'est pas une manière très heureuse de se mettre
dans le vtonvemenl.
M. cLADSTO.xr:. 38î{
représentation de l'intellit-ence, do l'éducation politi(jue des meil-
leurs éléments du pays, depuis la jeunesse jusf[u"à l'Age mûr.
A cette époque, l'idtîe de la représentation du travail par des
membres de la classe des travailleurs n'avait pas encore pris
naissance (1). » M. (lladstone aurait pu ;ijouter que cette idée
n'avait pas à prendre naissance avant que fût née cette classe
de travailleurs qui, par suite des transformations de l'industrie,
a des intérêts distincts dans la nation.
En 1865, M. (iladstone, se présentant aux électeurs du Lau-
cashire, s'exprimait en ces ternies : « L'expérience m'a apporté ses
leçons; j'ai appris qu'il y avait de la sagesse dans une politique
de confiance et que la politique de méfiance n'était que folie (2) ».
L'année suivante, alors qu'il soutenait un projet de réforme élec-
torale, o:i cette politique de confiance se manifestait par l'exten-
sion du droit de suffrage, il disait à ses adversaires de la Chambre
des Communes : « Vous ne pouvez pas lutter contre l'avenir. Le
temps travaille pour nous. Les grandes forces sociales, qui conti-
nuent leur évolution dans leur puissance et leur majesté, ne peu-
vent être un seul instant ni arrêtées ni troublées par le tumulte
de nos débats. Ces grandes forces sociales sont conlre vous; elles
combattent pour nous (3). »
On sent bien à ces paroles combien était étroite, clans l'esprit
même de M. Gladstone, la relation que j'indiquais entre les
transformations de l'Angleterre et les siennes. Nous avons vu
comment la révolution industrielle avait modifié sa politique
économique en même temps que sa politique intérieure; nous
allons assister maintenant aux progrès de sa politique religieuse.
m. — LA FOI CHRETIENNE ET L EGLISE OFFICIELLE.
La vie entière de M. Gladstone porte la trace d'une foi pro-
fonde. A Oxford, c'était un jeune homme correct, sérieux et
'{) Questions consiUulionnclIcs, [lar W. E. Gladstone, Irad. Albert Gigot, Germer
Baillière, p. 165.
(2) G.-W.-E. Russell, p. 174.
\3j Mac-Garlliy, t. IV, p. 121.
38 i LA SCIENCK SOCIALE.
dévot; il appartenait à la variété dans laquelle se recrutent les
meilleurs des clergijmen. Au printemps de 1832, en quittant
l'Université, il écrivait à son père une lettre longue et fortement
motivée pour obtenir de lui qu'il le laissât prendre les ordres (1).
Sir John Gladstone en décida autrement, mais le goût des ques-
tions théolog'iques et la tournure religieuse de l'esprit survécu-
rent chez l'homme d'État.
Aussi, dès son entrée à la Chambre des Communes, le voyons-
nous prendre ime part active k tous les débats qui intéressent la
religion. C'est d'abord un discours contre la sécularisation d'une
partie des biens de l'Église anglicane d'Irlande. Le jeune député
n'est aucunement impressionné par le spectacle ridicule et odieux
d'un clergé officiel grassement pourvu de bénéiices et presque
entièrement dépourvu de fidèles. A ses yeux, ces fidèles ont tort
de fuir l'Église établie, et s'ils paient involontairement des taxes
pour la soutenir, ils seraient mal venus à s'en plaindre, car, dit-
il, c'est un grand avantage pour l'Irlande d'avoir, dans chaque
paroisse, un homme tenu par profession d'être un gentleman et
un chrétien (-2). Voilà bien l'esprit absolu dans toute sa can-
deur.
A la session suivante, M. Hume, membre radical pour le
Middlesex, introduisit un bill autorisant l'admission des non-
conformistes dans les Universités. L'occasion était excellente
pour Gladstone, tout empreint encore de ses souvenirs d'Oxford,
de rompre une lance en l'honneur des traditions anglicanes. Il
soutint avec feu la nécessité de faire souscrire les trente-neuf
articles à tous les élèves, et, il faut le reconnaître, son exclusi-
visme avait sa racine dans une idée élevée. Il démontrait que
tout le système d'instruction et d'éducation des Universités avait
pour but la formation du caractère moral; comment ce but
serait-il atteint si les étudiants pouvaient se soustraire à l'ensei-
gnement religieux (3)?
En 183G, nous le retrouvons défendant les taxes d'Église
(1) G.-W.-E. Russell, p. 2i.
(2) îbid., p. 36.
(3) G.-W.-E. Russell, ]). 37.
I
M. GLADSrONi:. .'}8o
[Church Rates) et dévoloppîiiit ses idées sur la nécessité d'une
Religion d'Ktat (1). En 181}!), il s'élève contre un projet de lord
John Russell favorable aux écoles dissidentes ('2). L'année précé-
dente, il avait publié le livre sur l'Église et l'État, dont nous
avons déjà parlé. En 18V0, nouveau livre : ^ Les Principes de
l'Eglise considérés dans leurs résultats» [Churcli Principlcs consi-
ilcrcd iii l/ieir result.s (3).
Kien d'étonnant, par conséquent, si les élèves d'Éton, qu'il
avait été chargé d'examiner au sujet d'une bourse mise au con-
cours par le duc de Newcastle, le considéraient alors comme un
homme d'Église instruit (a refined clmrdimaii) i^v). 11 n'était
pas réellement d'Église, mais il était une sorte de « bras sécu-
lier » au service de l'Église d'Angleterre.
Cependant, un moment de crise approchait. M. Gladstone
s'était lié dune amitié étroite, à Oxford, avec Planning, celui
qui devait mourir cardinal de l'Église Romaine, avec Hope, un
autre de ces célèbres convertis du mouvement tractarien, et bien
qu'il ne dût pas, comme eux, abjurer l'anglicanisme, il partageait
alors les sentiments de bienveillance et de respect qui commen-
çaient à naître dans leur cœur vis-à-vis du culte catholique.
Tel était son état d'esprit iorsqu'en 1814, faisant alors partie
du ministère de Peel comme président du Board of Trade^ il se
trouva placé dans une situation des plus délicates par une propo-
sition de son chef. Sir Robert Peel, désireux de s'allier les sym-
pathies irlandaises, demandait aux Chambres une dotation de
trente mille livres sterling de rente en faveur du séminaire
catholique de Maynooth, qu'un secours officiel de neuf mille
livres par an ne suffisait pas à faire vivre; il présentait égale-
ment un projet pour établir en Irlande des collèges non con-
fessionnels [imsectarian), où les catholiques pussent, sans abjurer
leur foi, accomplir le cours de leurs études. Ces mesures étaient
directemenl contraires à la politique d'intolérance que le prési-
(1) G.-W.-E. Russell, p. 49.
(•>) Cucheval-Clarigny, p. (>7 et 6i.
(3) G.-W.-E. Russell, p. 01.
(ij IbUL, p. 63.
T. xvu. 28
;}86 LA SCIENCE SOCIALE.
dent du Board of Tradc avait fréquemment soutenue d'une
manière publique, et non sans éclat. Que penserait-on de lui,
s'il restait membre du cabinet qui les proposait? Ne serait-on
pas bien fondé à penser qu'il sacrifiait ses principes à la posses-
sion du pouvoir? Et cependant, un sentiment d'équité s'était
fait jour en lui et le pressait de soutenir la cause deMaynooth.
C'était à la fois une question de dignité et un cas de conscience.
Par une décision assurément sans beaucoup d'exemples dans les
annales parlementaires, il sauva sa dignité en donnant sa démis-
sion du Board of Troxle^ et obéit à sa conscience en appuyant
de sa parole et de son vote comme private member la dotation
de Maynooth.
Inutile de dire que de pareils scrupules furent peu compris de
la plupart de ses collègues et de ses amis (1). Cela ne paraissait
passage; c'était naïf, maladroit, que sais-je encore! A coup sûr,
c'était honorable.
Comme bien on pense, Gladstone n'était pas arrivé du premier
coup à retourner complètement ses opinions anciennes. En dé-
fendant la proposition de sir Robert Peel, il ne se déclara nulle-
ment favorable à la tolérance religieuse; son argumentation se
borna à ceci : Puisque le gouvernement jjarait décidé à venir
en aide plus qu'il ne l'a fait jusqu'ici à différentes confessions,
il serait injuste d'exclure l'Église catholique de toute participa-
tion à ses bonnes grâces (2). L'orateur quittait le domaine absolu
des principes pour se placer sur le terrain des faits contingents
et résoudre un problème d'équité sociale. Quelque timides que
parussent ces premiers débuts, le grand pas était fait. Désor-
mais, son esprit plus libre devait se laisser pénétrer, dans les
questions de politique religieuse, parla lumière de l'expérience.
Toutefois, ni lui ni ses amis ne mesuraient encore la portée
d'un semblable coup de barre. En 18V7, un des deux sièges du
Parlement qui appartiennent à l'Université d'Oxford était devenu
vacant; lancien député de Newark, privé de son entrée à la
Chambre par le ressentiment protectionniste du duc de New-
(1) G.-W.-E. Russell, p. 71 et 37'i.
(2) Ibid., p. 71.
1
M. GLADSTONE. 'Ml
castlo, lut rlioisi poiii' Toccupcr. Son vote, et son discours de
Maynooth avaient bien alarmé quelques électeurs, mais on s'ac-
cordait à voir on lui le défenseur le plus convaincu, le pius
sincère, le plus dévoué et le plus liahilo de l'Église et des uni-
versités (1) {thc dceprst, tnicsl, most attacJied, most effective
advocate for the church and uni ver suies). 11 devait représenter
Oxford au Parlement pendant dix-huit ans.
Pour qui connaît la vieille Angleterre, le fait d'être Membre
pour Oxford nest pas indifférent. Aucune situation nest plus
enviée par les hommes politiques jaloux de représenter la tra-
dition dans ce qu'elle a de plus autorisé et de plus respectable.
Pendant les dix-huit années qu'il occupa ce poste d'honneur et
de confiance, Gladstone s'attira maintes fois les colères de beau-
coup de ses électeurs, nous verrons môme qu'il finit par se les
aliéner; mais la cause de la tolérance profita largement de la
position particulière de son défenseur. C'est une grande sauve-
garde pour les destinées de la liberté religieuse dans un pays,
que d'avoir pour avocats des croyants convaincus appartenant à
la secte la plus puissante ; toute accusation d'indifférence et
d'intérêt personnel disparait alors ; Gladstone, député de l'Uni-
versité d'Oxford, se trouvait éminemment propre à jouer le rôle
de ces avocats à la fois religieux et équitables.
Certains faits prouvent d'ailleurs à quel point, même après le
vote de Maynooth, le rôle qu'il attribuait à l'État dans les ques-
tions de conscience était excessif. Cinq ans plus tard, en 1850,
il se faisait le champion de la suprématie royale en matière reli-
gieuse, comme s'il eût été ministre de Henri VIII : un clergyman
du nom de Gorham ayant été nommé à un bénéfice, dans le
diocèse d'Exeter, son évêque refusait de l'instituer en raison
de son attachement à la secte dissidente évangélique. Là-dessus,
appel au Conseil privé de la Reine comme juge suprême des
causes religieuses, décision du Conseil privé en faveur du cler-
gyman, et grande agitation. M. Gladstone intervint directement
dans le débat en adressant à l'évêque de Londres une lettre pu-
(1) Lettre du D"^ Moberly, depuis évèiiue de Salisbury. (G.-W.-E. lUisscll, p. 8i.)
388 LA SCIENCE SOCIALE.
blique où, tout en l^làmant le rôle récemment attribué au Con-
seil privé, il soutenait le privilège royal tel qu'il avait été dé-
fini au moment de la Réforme (1).
L'affaire de Gorham et les divisions profondes qu'elle mani-
festait dans le sein de l'Église anglicane portèrent le coup de
grâce aux hésitations de Manning- et de Hope. En novembre 1850,
l'archidiacre Manning résignait son bénéfice, et, le dimanche
de la Passion de l'année suivante, Hope et lui étaient reçus en-
semble dans l'Église catholique. Je rapporte ici ces faits parce
que, bien qu'ils soient d'ordre privé, on ne peut nier qu'ils aient
eu des conséquences marquées sur la politique de Gladstone.
Tous les deux, Hope surtout, avaient partagé les mêmes préoc-
cupations que lui, l'avaient aidé de leurs avis, parfois même
de leur collaboration dans ses écrits sur des matières religieu-
ses. « Il me semblait que j'avais perdu mes deux yeux, » (/
felt as if I had lost nrij fwo eyes), disait Gladstone, faisant allu-
sion au chagrin violent qu'il avait ressenti à cette épocjue (2).
S'il ne suivit pas ses deux amis dans leur conversion au ca-
tholicisme, il fut du moins plus enclin cj[ue jamais à l'équité et à
la bienveillance pour une confession religieuse qui attirait à elle
des hommes d'un tel caractère et d'une si incontestable valeur.
Le problèûie de la situation de l'Église catholicpie en Irlande le
hanta désormais d'une manière pour ainsi dire constante, et
son esprit juste, éclairé par la pratique des affaires, l'amena, au
bout de c{uelc[ues années, à prendre, dans cette cj[uestion, une atti-
tude directement opposée à celle qu'il avait adoptée au sortir
de l'Université. Certainement, son amitié pour Hope et pour Man-
ning l'avaient aidé à <( apprendre sa leçon ».
C'est en 1865 c[u'il éleva la voix pour la première fois contre
l'Église établie d'Irlande et qu'il proposa son Disestablishment^
c'est-à-dire la destruction de son caractère officiel (3). Comme
à l'ordinaire, une fois sa conviction faite, il se prononça immé-
diatement, ouvertement et complètement, brûlant ses vaisseaux
(1) G.-W.-E. Russell, p. 89.
(2) Ibid., p. 98.
(:i) IbUl., i>. 102.
1
M. GLADSTONE. .'{H!»
iivec cetle ardeur et celto impriulenco (riioninu' convaincu (jui
iaisait'ut dire do lui à, son ami l'évèciue Wilbei'force : « Il est si
délicieusement vrai » (lie is so delifjhlfuli// tria;) (l).
Pour le coup l'I iiiversité d'Oxford lui infligea un échec com-
plet aux élections suivantes. Ses adversaires avaient fait impri-
mer son discours sur le Disestabllshment , l'avaient répandu,
commenté, et un mouvement général s'était produit contre lui.
L'échec, qu'il avait d'ailleurs prévu, lui fut très sensible ; c'était
le lien qui se brisait avec ses jeunes années, avec ses anciennes
sympathies : « Il y a eu deux grandes morts, deux transmigra-
tions desprit dans mon existence politique, écrivait-il à l'évêque
d'Oxford, l'une très lente, la rupture des liens qui m'attachaient
à mon ancien parti, l'autre très brusque et très aiguë, la rup-
ture du lien qui m'attachait à Oxford (2). »
L'épreuve était rude, mais elle délivrait Gladstone de ses en-
traves. Désormais il allait marcher d'une allure plus vive et plus
rapide, s'inquiétant peu des scandales qu'il pouvait causer ou des
froissements cju'il amènerait : il avait déjà scandalisé et froissé
la plupart de ceux dont l'opinion lui importait.
Le 26 juillet 1869, le bill de Disestablishmfnt, voté par la
(vhambre des Communes et adopté par les Pairs après de longues
et mémorables luttes cjue nous n'avons pas à rappeler ici, rece-
vait l'approbation royale.
Depuis lors, on sait quels engagements M. Gladstone a pris,
l'année dernière, pour le Diseslablisliment de l'Église anglicane
dans le Pays de Galles, où les dissidents sont dans la proportion
de 9 sur 10. S'il arrivait à être centenaire, il soutiendrait dans
peu d'années le DisestabUsJunent complet de l'Église dont il est
un des fidèles les plus dévoués (3), et son édifice de liberté reli-
gieuse serait complété. Au point où il la laisse, en tous cas, son
achèvement ne fait plus l'objet d'aucun doute (i).
(1) G.-W.-E. Hiissell. p. 20i. Lettre de l'évêque 'Willier force. Il est à noter que ce
prélat était très opposé au disestablislnnent de l'Église d'Irlande.
(•>) Ibid., p. IC'.t, Lettre il révêque d'Oxford.
(3) V. dans Cucheval-Clarigny les projets de Gladstone à ce sujet dès 1873 , p. ?.il
et 242.
(i) M. Asquitli vient de déposer au nom du gouvernement le projet de Discsta-
390 LA SCIENCE SOCIALE.
Celte attitude de M. (iladstone lui a attiré ])ieii des rancunes.
Tous les représentants de l'esprit étroitement sectaire se sont li-
gués contre lui pour le dénoncer comme un ennemi de rÉ.eîise
en général, un faux frère, un traitre à sa foi. En 1886, un cler-
gyman de la vieille école, recteur d'une petite paroisse agricole
dans un district perdu, annonçait ingénument à un étranger qu'il
se proposait de tirer un feu d'artifice et d'illuminer son église
le jour de la mort de Gladstone il). Je pense que ce féroce cler-
gyman trouverait peu d'imitateurs le cas échéant, mais j'ai bien
souvent constaté, chez des Anglais réputés intelligents, des sen-
timents qui, pour se manifester moins hrutalement, n'étaient pas
moins vifs contre le (jreat old man. Il y a là une injustice assez
habituelle, en somme, entre adversaires. D'autre part, tous ceux
qui ne se laissent pas entraîner par les passions de parti recon-
naissent l'attachement sincère et profond de M. Gladstone à sa
foi religieuse, même lorsqu'ils blâment sa campagne de Discsta-
hlkhment. L'idée qu'une Église peut gagner à ne pas être offi-
cielle trouve d'ailleurs dans le Royaume-Uni des défenseurs con-
vahicus. En Ecosse, par exemple, l'Église libre presbytérienne
s'est séparée de l'Église établie, uniquement pour se retremper
dans les eaux vivifiantes de l'indépendance (2). Le mouvement
commença vers 18V0', sous l'impulsion du D'" Chalmers, et à la suite
des scandales qui avaient marqué la nomination à certains postes
ecclésiastiques. Il se faisait, en effet, un commerce simoniaque des
bénéfices; la fondation de l'Église lil)re fut une réaction contre
ces abus, et l'on vit alors des ministres presl)ytériens, au nombre
de plusieurs centaines, renoncer à leurs prébendes pour entrer
dans la secte nouvelle uniquement soutenue par les contributions
hUsIimcnf |ioiir Ift Pays de Galles. On sait aussi que lord llosebery a pris des engage-
ments formels pour le fJi.sestabiisInnent en Ecosse.
(1) V. Sydnei/ Sinilli, i)ar A. Chevrillon, note de la p. :<88.
(2) On .sait qu'en Kcosse l'Eglise établie est l'Église ])resbylérienne, en sorte que,
depuis la réunion de l'Ecosse à l'Angleterre, les souverains anglais sont chefs de deux
religions. Tous les ans, pendant que la reine Victoria est à Balmoral, dans les High-
lands, elle .se rend à la paroisse presbytérienne de Crothie pour y recevoir le saci-ement .
De temps en temps, quelque reporter peu au courant signale le fait aux journaux
étrangers comme un événement extraordinaire, mais ce n'en est pas moins un u.sage
constant imposé à la Reine par sa qualité de souveraine de l'Ecosse.
M. CLADSTONK. 391
volontaires de ses adhérents. Au cours d'un récent séjour en
Kcossc, J'ai pu me rendre compte que la foi religieuse est beau-
coup plus vive chez les presl)ytériens de l'Église libre que chez
ceux de FKglisc établie.
Des faits semblables justifient, ce me semble, mieux que toute
théorie générale sur la tolérance, les réformes religieuses de
.M. Gladstone.
IV. — LE nOMK RILK ET LE FEDERALISME.
Nous abordons maintenant la dernière phase, et non la mok|s
héroïque, de l'évolution gladstonienne. ^ Plus que le libre-
échanee , pltis que les réf(>i;nies électorales, plus que lé Dises-
lablishnent^Yb ^H.o?he Riile a séparé le vieil homme d'Etat de
ses amis, de ses partisans, de l'An^Kleterre elle-même , car c'est
avec des majorités formées d'Irlandais,,- de Gldlp^'^et d'Écossais
qu'il est p^arvenu^ à-- faire adapter son projet à la Chambre des
Communes. Même parmi les catholiques anglais, le Home Rulc
a rencontré peu de sympathies; la question n'était aucunement
religieuse, mais bien politic[ue. Us s'en sont expliqués d'ailleurs
ouvertement dans un curieux manifeste , publié dans le Times
du 1" juin 1893, au bas duquel je trouve la plupart des noms
connus de l'Angleterre catholique, le duc de Norfolk, le comte
d'Albermale . lord Mowbray , le K. H. Stuart Knill, alors lord-
mairo de Londres . etc. Quels puissants motifs ont donc déterminé
M. Gladstone à entreprendre cette audacieuse et impopulaire
campagne?
Ces motifs sont récents, car, à l'origine. Gladstone fut très
opposé au mouvement Home Ruler. En 18T1, alors que l'expres-
sion de Home Rule venait d'être créée, il se demandait devant
un auditoire écossais (1) pourquoi l'Irlande aurait, plus que l'E-
cosse ou le Pays de Galles , droit au Home Rule, et déclarait
qu'aucun homme de bon sens, any sensible man , ne pouvait
(Il Discours (V A bcrdeen. (G.-W.-E. lUissell. [>. 120.)
,'}9'2 LA SCIENCE SOCIALE.
soutenir une pareille mesure. Depuis lors, il s'est souvent posé
la question à lui-même, et s'il considère encore, ce qui est pro-
bable , que le Home Ride pourrait tout aussi bien convenir à
l'Ecosse et au Pays de Galles qu'à l'Irlande, il ne refuse plus le
bon sens à ceux qui le réclament.
Le changement qui s'est opéré à cet égard dans son esprit
peut tenir à bien des causes. Je vais indiquer celles qui me pa-
raissent avoir influé sur sa décision, au grand risque d'attribuer
à telle d'entre elles trop ou trop peu de poids; je ne suis pas
dans le secret des dieux, et, dans une question aussi complexe
il n'est pas aisé de dégager la raison déterminante à laquelle
obéit un homme politique. Peut-être lui-même serait-il embar-
rassé d'analyser exactement les impressions successives par les-
quelles il a passé pour aboutir un jour au Home Rule. Ma
préoccupation n'est «pas d'ailleurs de faire une biographie. J'ai
cherché à montrer dans cet article comment M. Gladstone avait
su se rendre compte des nécessités de son temps, comment il
les avait prévues; je ne ferai que continuer cet exposé en no-
tant brièvement les faits qui ont donné naissance au mouve-
ment du Ho?ne Rule.
La nécessité particulière du Home Rule, en ce qui concerne
l'Irlande, provient de la longue oppression qu'elle a subie. Plus
que tout autre, M. Gladstone a senti que ce pays maltraité,
froissé, méprisé par ses dominateurs, nourrissait contre eux une
méfiance invincible. Pour ne citer qu'un fait, on sait comment,
au moment même où il faisait relâcher Parnell, alors qu'il
usait de la plus grande modération vis-à-vis des agitateurs ir-
landais, et que son gouvernement donnait à l'Irlande des preuves
non équivoques de sympathie , lord Frederick Cavendish et
M. Burke tom])aient frappés par les assassins de Phœnix Park.
Lorsqu'on réfléchit à cet événement, qui n'est pas sans analogue
dans l'histoire de ces dernières années, on se prend à penser que
l'Angleterre a fait trop de mal à l'Irlande pour avoir la possi-
bilité de lui faire du bien. 11 semble aux Irlandais que rien de
bon ne puisse venir par elle. Dans ces conditions , la seule so-
lution à tenter est celle d'une indépendance aussi étendue que
II
M. fiLADSTONE. .'{î)."{
possil)le. Tiic fois livirs à eux-mêmes et seuls rosponsal)lcs de
leurs destinées, les Irlandais ne seront plus aveuglés parle res-
sentiment, et pourront entreprendre leur éducation politique
et sociale, qui est encore à faire sur bien des points importants.
M. Cdadstone a-t-il compris cela? On pourrait le croire à voir
sa persistance dans une politique libérale à Tégard de l'Ile-Sœur
malgré l'échec de ses dispositions conciliantes.
Un autre aspect de la question du Home liulc est moins spé-
cial à l'Irlande ; c'est le besoin généralement ressenti d'une large
décentralisation. A coup sûr, le Royaume-Uni est beaucoup plus
avancé que nous dans cette voie-là, les organismes locaux y sont
à la fois plus nombreux et plus puissants que chez nous ; cepen-
dant, avec la complication de la vie moderne, le nombre des
afïaires qui aboutissent au Parlement est considérable, et cet
encombrement nuit à la fois à leur solution prompte et à l'exa-
men qu'en peuvent faire des hommes publics surmenés. Dès
1878, Gladstone se plaignait de cette situation dans un article
de la N or tli- American Review (1). « Les affaires des trois
Royaumes-Unis, avec leur extrême diversité de lois, d'intérêts et
de condition, font du gouvernement de ces seuls royaumes une
tâche plus lourde jusqu'à un certain point que celle que suppose
partout ailleurs un gouvernement de trente-trois millions
d'hommes civilisés. Il est probable que l'on pourrait faire beau-
coup pour alléger les charges de la législature centrale par une
distribution intelligente de ces charges, mais rien n'a été fait
ni même tenté sous ce rapport. >•
M. Gladstone rappelait ensuite que, bien que les principales
colonies fussent arrivées, en fait, à la jouissance du self govern-
ment, la masse d'aflaires se rattachant aux possessions coloniales
restait énorme. « L'empire des Indes est par lui-même une
charge si lourde et exige tant de soins et de préoccupations,
que, s'il constituait la seule dépendance de la couronne au
delà des mers, il occuperait aisément la moyenne ordinaire de
l'activité humaine. Il est notoire que ce grand sujet n'ob-
(1) Reproduit dans les Questions, consiilxdionnvJles, p. 2G8 et 2G9.
;]94 LA SCIENCE SOCIALE.
lient du Parlement qu'une faible part de l'attention qu'il mé-
rite. »
Et par opposition à cette surcharge de la vie parlementaire
anglaise, M. Gladstone note « l'admirable division du travail po-
litique qui existe, en Amérique, entre les Etats pris individuelle-
ment et le gouvernement fédéral ».
Le Home Jlule accordé non seulement à l'Irlande, mais à
l'Ecosse, au Pays de Galles, aux colonies capables de se gouver-
ner elles-mêmes, ne serait-il pas la meilleure réalisation de ce
vœu; et qui peut dire que le vieil homme d'État, en soutenant à
la fin de sa carrière, avec l'enthousiasme juvénile que l'on sait,
la cause du Home Ride irlandais, ne caresse pas le rêve d'une
puissante fédération, à la fois souple et forte, des pays soumis
au sceptre de la reine d'Angleterre?
Sans doute ce rêve est bien loin de ceux auxquels devait s'a-
bandonner dans sa jeunesse l'élève d'Éton et d'Oxford, admira-
teur de Charles P'', défenseur delà tradition autoritaire, adepte
de ce ({ue l'on appelle parfois si judicieusement de l'autre côté
du détroit Yesprit de>> dominateurs normands. Mais l'expérience
de la vie lui a fait peu à peu découvrir sous la tradition nor-
mande une autre tradition plus ancienne, plus chère au cœur
d'un Anglais, et plus féconde, je veux dire la tradifÀon saxonne
de l'indépendance. Héritier et continuateur d'une longue suite
de générations, il s'est attaché avec passion à cette tradition re-
trouvée, si bien d'accord avec l'enseignement des faits présents,
et c'est avec joie qu'il renoue ainsi la chaîne du passé. Son ar-
gument favori en faveur du Rome Rtde consiste à dire que « c'est
un simple retour au système de gouvernement qui se recomman-
dait à la sagesse de nos pères et que leurs enfants présomptueux
ont étourdiment mis de côté (1) v.
Son jugement sur la révolution américaine du siècle dernier,
({ui aboutit à la séparation des colonies et de la métropole et à
la cojistitution des États-Unis est empreint du même esprit : « Ce
que nous appelons leur révolution, dit-il, fut, aussi bien que la
(1) G.-W.-E. Russcll, p. 273.
M. GLAnSTONK. 395
nôh'c, 11110 revendication de libertés liércditaircment possédées.
Ce lut une révolution coiiscrvnti'ire (1).
L'attitude des colonies australasiennes, si jalouses de leurs
droits, si promptes à s'élever contre toute prétenfion un peu
marquée de la mère patrie à entreprendre sur leur autonomie,
n'est-elle pas ])ien faite pour inspirer aux hommes d'Etat ang'lais
la crainte de semblables l'r solutions conservat/'icrs? Ia\ Fédé-
ration des pays anglo-saxons viendrait rassurer ces craintes et
établir sur une base durable les relations de ces divers États.
L'idée fédéraliste s'est encore assez peu manifestée en Ang-le-
terre, bien qu'elle ait déjà reçu un commencement d'exécution
par l'adoption à la Chambre des Communes du bill de Home RuIp
pour l'h'lande et par la motion récente de M. Dalziel en faveur
du Home Rulc écossais (avril 189i). En Australie, elle a fait
plus de progrès; elle trouve des soutiens en Irlande; elle a de
secrètes sympathies en Ecosse et en Ang-leterre, et rencontrera
des adhésions prévues lorsqu'elle viendra à être sérieusement
discutée.
Les membres du parti libéral qui se sont séparés avec tant
d'éclat de M. Gladstone sur la question du Home Ride irlandais
ne sont pas les derniers à affirmer l'opportunité d'augmenter,
même en Irlande, les attributions des pouvoirs locaux. M. Cham-
berlain se prononçait dans ce sens en 188C, dans son manifeste
à ses électeurs de Birmingham (2) ; Lord Hartington admettait
l'existence d'un parlement national à Dublin (3). Tout le parti
coalisé alors contre Gladstone promettait à l'Irlande de larges
mesures de décentralisation, la création d'Assemblées provin-
ciales, etc. (iV Quand les adversaires eux-mêmes sont obligés
de faire des promesses semblables, le succès n'est pas loin.
Je ne sais si M. Glastone a jamais poussé jusqu'à ses dernières
limites l'idée fédéraliste dont il peut à bon droit passer pour le
plus vaillant promoteur, mais je ne serais pas surpris qu'il y
(t) Questions ronstitutiouncltes, j). 'ICA et 2G'i.
(2) F. de Pressenssé, l'Irlande et l'Anfjlelcrre, p. i89.
(3) Ibid., p. 400.
(4) Ibid., p. 491.
39G LA SCIENCE SOCIALE.
ait vu en germe la solution d'un problème qui lui lient fort au
cœur.
On connaît son aversion pour la guerre et la politique de
conquête. Il en a donné des preuves qui ont grandement nui à
sa popularité auprès des chauvins anglais et que ses adversaires
politiques ont largement exploitées (1). L'affaire de l'Alabama
et son règlement pacifique, la fameuse brochure sur les « atro-
cités bulgares », sont encore dans toutes les mémoires, et dès
1850 il se faisait, contre lord Palmcrston, le champion d'une
politique sage et chrétienne à propos de la question de Don Pa-
cifico. Il n'est pas douteux, par conséquent, que toute combinaison
ayant pour objet de diminuer les occasions de guerre et possé-
dant quelque chance de réussir aurait son adhésion cordiale.
Précisément, quelques esprits hardis se sont emparés de l'idée
fédéraliste pour la faire servir à cet usage. La Nortli-Arnericrui
Revieio publiait, en juin 1893, un article fort curieux d'Andrew
Carnegie, le célèbre fondeur de Pittsburgh, où il examinait la
possibilité d'une union angdo-américaine [British American
Union) et soutenait qu'aucune puissance ne pourrait résister à
une aussi formidable coalition (2). Par suite, celle-ci pourrait
jouer le rôle d'arbitre, s'opposer aux déclarations de guerre, et,
au besoin, jeter dans la balance le poids de ses flottes et de sa
richesse pour ruiner par la force ceux qui voudraient faire usage
de. la force. .le retrouve la même idée, sous une forme un peu
différente, dans un article de xM. Arthur Silva White (3), concluant
à la nécessité d'une alliance anglo-américaine pour le repos du
monde civilisé. Par une coïncidence bizarre, le même numéro de
la North- American Revieio m'apporte un intéressant tableau des
nouveaux partis qui divisent le Parlement anglais, tracé par
M. Justin Mac-Car thy : l'auteur s'attache à démontrer que la
(1) Lord Beaconslield a appuyé sur \q. jingoism anglais le levier de sa politique
intijcriale. CeUc matidnivre a beaucoup conlribué à reitaines de ses victoires poli-
liqi;es sur M. Gladstone.
(5) A Loo/i ahead, by Andrew Carnegie. {North- American lieview , June 181*3.}
V. notamment p. 090, 693 et 710.
{:i)An Aiiglo-Aiiicrican /l/Zi^Hce, by Artiiur Silva White. [North- American Heview,
April 1894.)
M. (iF.AItSTONK. '.VM
(;iianil)i'e des Coniiniincs ollVc le spectacle d'une mosaïque de
groupements par nationalités. On y voit, en eiï'et, le parti irlan-
dais, le parti écossais, le parti ,i;allois, If parti colonial (1). Un tel
Parlement n'est-il pas mûr pour la fédération?
Ainsi, soit qu'on la considère dans son avenir j)rochain comme
.M. Mac-Carthy, soit même qu'à l'exemple d'Andrew Carnegie on
cherche à pénétrer l'avenir éloigné et grandiose de l'idée fédé-
raliste, elle s'impose désormais à l'attention, et, si on préjuge
ti'op de son efficacité au point de vue de la paix du monde, il
est certain du moins qu'elle ne peut que la favoriser. Ce serait
assurément un facteur important dans la diplomatie que cette
immense association des travailleurs les plus énergiques, des
peuples les plus riches des deux mondes. A l'heure où les nations
continentales sont accablées par la préparation d'une guerre que
tout le monde redoute et que personne n'ose entreprendre, il
n'est pas absolument sans intérêt d'envisager cette éventualité.
Toujours est-il que la race anglo-saxonne est à la veille d'un
retour Ijien curieux aux coutumes saxonnes d'indépendance qui
ont fait sa force latente à toute époque de l'histoire, mais dont le
rôle n'a pas toujours été apparent. En la guidant dans cette voie
renouvelée, en lui laissant le Home Ride comme une sorte de tes-
tament politique, M. Gladstone a prouvé une fois de plus qu'il
était en avant de ses contemporains. Il a couronné sa carrière
par une mesure audacieuse dont l'effet se fera sentir bien long-
temps après qu'il aura disparu de la scène du monde. C'est le plus
bel éloge qu'on puisse faire d'un homme d'État. Ceux dont la
politique disparait, oubliée après eux, n'ont pas di'oit à ce nom;
seuls, ceux qui indiquent d'un geste assuré le chemin où les jeunes
générations s'engagent peuvent se flatter de savoir gouverner.
Paul de RousiERS.
(1) Ncir Parties in Parliament, by J. Mac-Carthy, M. P. {North-Amcrican lic-
view, Ain-il 1894.)
LE PERSONNAGE D'ODIN
ET LES CARAVANIERS IRANIENS
EN GERMANIE.
En face de l'efiroyable débordement de peuples qui s'est appelé
dans l'histoire l'invasion des Barbares, de sa puissance irrésis-
tible, de la portée incalculable de ses consécjuences, l'esprit reste
confondu.
Et cependant, jusqu'ici un mystère impénétrable enveloppe les
origines de ce gigantesque phénomène I
Nous essaierons aujourd'hui de pénétrer ce mystère en déter-
minant les faits préparateurs et le mécanisme des premières in-
vasions, des invasions gernianiques.
Précisons tout d'abord le problème et indicjuons de quel côté
viendra la solution.
Lorsque, succédant aux chasseurs de la période paléolithique,
les premiers pasteurs pénétrèrent en Europe sous la poussée
lente due à la multiplication de la race, ils devaient ressembler
d'assez près à ces Bachkirs qui occupent, aujourd'hui encore, la
steppe au-dessous de TOural, et chez lesquels les i:)ouvoirs publics
sont à peu près inconnus.
Par la suite, les hordes envahissantes furent amenées à modi-
fier leur travail et par conséquent leur organisation : l'art nour-
ricier cessa d'être exclusivement pastoral ; la culture fragmen-
taire se montra partout, ici réellement développée, ailleurs plus
ou moins rudimentaire; en même temps, dans les régions fores-
LK l'KliSONiN'AGK d'oDI.N ET LES CAHAVAMEHS IliANIENS. .'V.)î)
tièrcs et montagneuses, la chasse reprenait de limportance.
Mais CCS divers travaux, n'exigeant guère que Fatelier fauiilial,
ne pouvaient donner lieu à nue hiérarcliisation sociale étendue.
A la vérité, les groupements d'origine familiale, clan, tribu,
peuplade, pris entre le flot d'arrière qui les poussait et le flot
d'avant qui tendait à les arrêter, furent amenés par les néces-
sités de l'attaque ou de la défense, en d'autres termes par la
(juei're, à se réunir en coalitions. Mais ces coalitions étaient
forcément passagères, comme les causes qui les produisaient.
Dans cet état social, la superposition de races surtout guer-
rières à des populations en partie sédentarisées, peut à la rigueur
engendrer des pouvoirs publics durables, et l'on conçoit la co-
hésion défensive que César rencontra parfois en Gaule. Mais com-
ment, avec ces seuls éléments, imaginer l'action offensive, or-
ganisée, soutenue, vidant en partie la steppe pour pénétrer une
civilisation compacte ?
Évidemment, à cet effort gigantesque et prolongé, il a fallu une
organisation puissante, que les conquêtes dont nous venons de
parler ou des guerres de voisins à voisins n'avaient pu faire naître.
Cette organisation puissante, elle est due en fait à l'action
bien des fois séculaire dun facteur social tout autre, à l'action
des grands transports^ qui, de longue date, ont placé au-dessus
des peuplades germaniques une aristocratie formidable de me-
neurs d'hommes.
C'est ce que nous allons montrer rapidement.
Aujourd'hui nous constaterons l'existence du grand commerce
dans la steppe européenne à une époque relativement récente,
au commencement de lère chrétienne : puis, remontant dans le
passé, nous déterminerons ses origines.
Dans un autre article, nous verrons le grand commerce pren-
dre possession de la steppe européenne, superposer à ses popu-
lations guerrières des confédérations de chefs éminents, et lancer
enfin, pendant des siècles, le monde germanique sur le monde
romain.
Ce sera toute celle étude.
iOO LA SCIENCE SOCIALE.
1. — ODIN TRANSPORTEUR-MKTALLURGE (1).
Le grand commerçant des steppes européennes s'incarne pour
nous dans Odin, le héros des traditions germaniques et plus
encore des traditions Scandinaves. La critique moderne, ne com-
prenant rien à ce type si curieux et si puissant, a pris le parti
commode d'en faire un symbole, une allégorie, un mythe, en un
mot [2). Nous allons arriver, avec la Science sociale, à le remet-
tre dans son vrai jour, et cela, chose curieuse, en serrant de
très près la tradition.
1. Odl\ caravanier. — Nous ne possédons sur l'Odin Scandinave
que certains chants des Eddas conservés en Islande, et deux
chroniques traditionnelles auxquelles nous nous attacherons sur-
tout ; dans leur forme actuelle, elles sont dues, l'une à Snorre
Sturleson, l'autre à Saxo Grammaticus, qui écrivaient tous les
deux dans la première moitié du treizième siècle.
Dans ces différents documents, dans les Eddas elles-mêmes,
Odin se présente sous un aspect que l'érudition moderne a beau-
coup trop négligé.
1° Sans doute il est guerrier, mais assurément bien moins
que ne ferait supposer l'influence modificatrice des longs siècles
de guerre que son souvenir a traversés.
Chose curieuse et déjà faite pour éveiller notre attention, la
mythologie Scandinave, au lieu de voir dans Odin un héros
jeune, alerte et vigoureux, ce qu'elle n'eût pas manqué de faire
pour un guerrier, le peint sous les traits d'un vieillard mysté-
rieux, accompagné de deux corbeaux dont les noms signifient
(( réflexion » et <( mémoire » (3).
(1) Nous adoplons ce mot auquel la remarquable étude de M. Rossignol sur les Mé-
taux dans l'antiquité, nous [larait avoir donné droit de cité.
(2) La Mythologie Scandinave d'Anderson est curieuse à lire à ce point de vue.
Et l'auteur est un Yankee; «[ue ne serail-ce pas s'il appartenait à la rêveuse Alle-
magne!
(3) Andersen trad. parLeclerq, Mutliolo(jie Scandinave {Leroax, 1886j, p. 02 et 6,4.
LE PERSONNAGE n'ODIN ET LES CAHAVAMEKS IRANIENS. iO l
Puis, si nous rapprochons tous les traits de sa physionomie
morale, Odiii nous apparaît, avant tout et très nettement, comme
un civilisateur éminent, comme un importateur de la richef-se,
des arts pratiques et des cultures intellectuelles. Il est à la fois
l'inventeur de l'écriture, de l'éloquence, de la poésie, le père
de toute science, l'auteur et le centre de la religion. En môme
temps, par la magie, il a à sa disposition tous les trésors de la
terre ; l'or et les métaux précieux s'entassent d'une façon fan-
tastique dans toutes les descriptions de FEdda. Enfin les chro-
niques nous disent que, sous son règne et celui de ses succes-
seurs, pendant plusieurs générations, la Suède a vécu dans l'a-
bondance et dans la richesse; tout le pays était en paix; la
guerre à l'état permanent n'apparaît nettement que deux ou trois
siècles après Odin (1).
2° Lorsqu'en face de ces traits assez imprévus, nous cherchons
à nous rendre compte du travail auquel se livre Odin, ce qui
se présente à nous tout d'abord, ce n'est pas la guerre, c'est la
pratique des longs voyages. Tous les textes sont d'accord sur ce
point. La mythologie lui attribue un cheval à huit pieds, sur
lequel il se transporte en un instant d'un bout du monde à
l'autre. Avant de nous parler du long exode qui a amené Odin
de rOrient en Scandinavie, Snorre nous le montre à Asgard, sa
patrie, faisant des voyages de plusieurs années, pendant lesquels
on est sans nouvelles de lui (2). Quant à Saxo, il le regarde comme
un voyageur fameux, toujours en course entre Upsalet Byzance,
demeurant tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre de ces deux
villes; c'est même là tout ce que Saxo parait savoir d'Odin (3).
Notons enfin que, d'après les étymologistes , le nom du dieu si-
gnifie marcheur (i) ; cette étymologie ne prend-elle pas une
(1) Voir, pour tout ce qui précède, et pour ce qui suit, les vinj^t premiers chapitres
de l'Ynrjlinga Saga, dans l'HeimskyiiKjla de Snorre Slurlesoii.
(2) Ynrjlinf/u Saga, III.
(3) Saxonis Historia danica,Yïh.\.
(4) « Son nom dérive du verbe vada (imparfait od), inarciier (comparez iratan.
ivuot, wutli, wiidien, icuolhan,wodan) »,nous dit Anderson, ouvr. cité, p. 59. Après
nous avoir donné celte étymologie pourtant significative, le brave Anderson s'aban-
donne à la douce manie des mylhograpbes modernes pour les sens figurés : « Odin,
T. XVII. 29
402 LA SCIENCE SOCIALE.
valeur documentaire quand les chroniques ajoutent que le nom
véritable de notre héros était Sigge, et « qu'Odin » est une ap-
pellation commune aux grands dieux de la race ?
Au surplus, notre héros n'est pas le seul voyageur de sa fa-
mille; deux de ses descendants au moins, Svegder et Vanland,
ont passé leur vie sur les grands chemins ; le premier, « accom-
pagné de douze héros, voyageait au loin à travers le monde.
Dans la grande Suionie et au pays des Turks (1), il retrouva des
chefs qui lui étaient unis par le sang; il mit cinq années à faire
cette expédition. De retour en Suède, il resta quclcjue temps
chez lui, puis il repartit au loin visiter le pays des Dieux ». Son
fds Vanland mourut au cours d'un voyage de plusieurs an-
nées (2).
Odin et les siens sont donc avant tout de grands voyageurs.
Naturellement, pour parcourir la steppe d'Europe, il faut alors
une troupe armée, et Odin est également un chef militaire. Mais,
chose bien remarcpiable, c'est par son ascendant, beaucoup plus
que par l'exemple, qu'il agit sur ses soldats. Au lieu de se lancer
à leur tête dans la mêlée, et de donner de grands coups, Odin
paraît surtout les fasciner et les fanatiser. « Quand ses hommes
allaient au combat, nous dit Snorre, il les bénissait par l'im-
position des mains, et alors ils étaient sûrs de la victoire. En
face d'un danger cjuelconque, sur terre ou sur mer, ils invo-
quaient son nom cjuelle que fût la distance; toujours ils étaient
secourus, et ils le vénéraient comme un dieu » (3). Odin nous
apparaît donc comme une sorte de Mahdi.
3° Après avoir déterminé ces caractéristicjues d'Odin, et le
travail auquel il se livre, ne pourrions-nous pas découvrir cjuel-
que chose de rétat social dans lequel il se meut?
Doux traits bien remarquables se dessinent devant nous.
Odin n'est pour ainsi dire que le pouvoir exécutif d'un collège
sacerdotal tout-puissant, « d'un collège de dieux » ; dans la grande
nous tlil-il. est l'esprit du monde qui envahit tout... il est l'esprit de la vie, il pénè-
tre toute malière animée ou inanimée... il est l'inlini voyageur. »
(1) Sud-Est de la Russie et Turkeslan.
(2) YiKjlinga Sotja, XV, et XVI.
13) Ibid., II.
LK l'ERSONNAGK d'odIN ET LES CARAVANIERS IRANIENS. -403
ville d'Asgard, il y avait deux choses d'après Snorre : « un chef
guerrier et un temple immense : la coutume voulait que les
grands prêtres de ce temple fussent au nomhre de douze : on
les appelait Diar ou D^'otttiar; ils étaient à la fois les maîtres
de la religion et les souverains justiciers; le devoir de tout le
peuple était de leur obéir et de les vénérer » (1).
En second lieu, les femmes des héros vivent à part; dans la
mythologie, image évidemment fidèle de l'état social, l'épouse
en pied d'Odin possède à elle seule la demeure de Fensal, tan-
dis que son seigneur et maître habite le Valhal. En outre,
les déesses jouissent en commun du palais de Yingolf , et elles
y sont séparées des dieux, qui ont pour séjour le Gladsheim.
Enfin leurs filles, les fameuses Walkyries sont exclusivement
guerrières; les Sagas historiques connaissent aussi ces femmes
guerrières, les Skôldmôr, « vierges au bouclier ». Les unes et les
autres accompagnent parfois les guerriers au combat, parfois
aussi, elles font à elles seules des expéditions militaires. Ne di-
rait-on pas que l'absence fréquente de l'homme constitue la
femme dans une organisation de vie à part, et la force à pour-
voir elle-même à sa sécurité?
Enfin^ il semble qu'Odin et quelques-uns de ses successeurs
aient pris des épouses dans certaines contrées avec lesquelles
ils sont en relations, sans les ramener au lieu de leur principal
séjour ; et nous pensons involontairement à cette variété de po-
lygamie propre à certains types de commerçants qui ont une
femme plus ou moins légitime, partout où ils ont un comptoir.
N'est-il pas maintenant curieux de constater que nous voilà
en face d'un ensemble de traits originaux et cependant déjà
observés?
L'ascendant fanatiseur d'un mahdi inspiré, la toute-puissance
d'un collège sacerdotal, la vie isolée des femmes, seules respon-
sables du foyer, la polygamie en foyers distincts, nous connais-
sons déjà tout cela, et, qui plus est, nous le connaissons en
(1) Ynfjllnga ScKja, II.
40-4 LA SCIENCE SOCIALE.
relations étroites avec la vie de grands voyages, dans le type
fameux des Touareg!
Odin serait-il un Targui (1) par hasard?
Assurément non; la famille targui a poussé l'organisation
matriarcale à ses dernières conséquences , elle admet , par
exemple, le mariage du frère avec la sœur; elle étalîlit la gé-
néalogie par les femmes, etc.. Or, dans la société odinique,
« le mariage du frère avec la sœur est interdit, » nous dit
Snorre (2), et il est clair, par la généalogie de tous les héros, que
l'hérédité est essentiellement masculine.
Mais, sauf cette différence importante, il est facile de se rendre
compte que les deux types se ressemblent de près, et nous en
arrivons vite à nous demander s'ils ne seraient pas dus à une
même cause agissant dans des milieux socialement peu difie-
rents. Le Targui, c'est le commerçant à longues caravanes des
déserts d'Afrique, et tout son type social, nous le savons, dérive
de ce travail (3). Odin, n'est-ce pas bien le commerçant à lon-
gue caravane des steppes du Nord, voyageant au milieu des
populations encore mal assises de l'Europe et de l'Asie, et s'or-
ganisant pour cela en expéditions armées? Comme son frère le
Targui, il s'éclaire, dans son métier difficile, des lumières de la
science et de la divination; comme lui, il s'appuie sur une con-
frérie religieuse toute-puissante ; comme lui, pour avoir ses
hommes bien en main, il agit par le fanatisme religieux. Gomme
le Targui, il a des épouses un peu partout, et il abandonne son
épouse principale elle-même pendant de longs mois. Dans les
deux types, la femme, olîligée de pourvoir seule à sa sécurité,
prend une haute valeur; dans la steppe du Nord, habitant un
milieu sans homogénéité et souvent hostile, elle est amenée tout
naturellement à monter à cheval et à faire la guerre. La simi-
litude des types permet évidemment de conclure à la similitude
des causes; voici d'ailleurs que, pour nous enlever tout doute.
(1) Nos lecteurs savent que Targui est le singulier de Touareg.
(2) Ynfjlhuja Scuja, IV.
(3) Voir à ce sujet, dans la Science sociale, les belles études de M. de Préville sur
l'Alrifiuc et l'Egypte ancienne, t. IV et IX.
LE l'ERSONNAGE d'oDIN ET LES CARAVANIERS IRANIENS. 405
quand Odin est déifié, la Scandinavie en fait le dieu du com-
merce, et les chroniqueurs du moyen Age l'identifient sans hé-
siter avec le Mercure romain (1)!
Mais le commerce à longues caravanes semhle ne pouvoir
se constituer qu'à la condition d'avoir à transporter des mar-
chandises précieuses, peu encombrantes, assurant de gros pro-
fits, et de relier les uns aux autres des pays neufs et des pays
de vieille civilisation, séparés par de vastes espaces. Or, la
steppe d'Europe-Asie offre évidemment matière à ce genre de
commerce ; à l'Orient, au Nord, à l'Occident, le caravanier peut
aller chercher, ici de l'or et de l'argent, là de l'ambre et des
fourrures si prisés par le luxe antique , ailleurs cet élain indis-
pensable à la fabrication du bronze, dont les gisements sont
si rares dans l'ancien continent. Sur les frontières méridionales
de la steppe, il rencontre, d'autre part, les riches et vieilles
civilisations de l'Inde, de la Mésopotamie et de la Méditer-
ranée.
Mais en fait, Odin, dans son pays d'origine, se place-t-il au-
près de quelques-uns de ces pays riches? Pourrions-nous le mon-
trer en contact nécessaire avec eux, ou au moins avec quelqu'un
d'entre eux?
Les compagnons d'Odin, nous dit Snorre, s'appelaient les Ases,
terme qui désigne à la fois les dieux de la race et l'aristocratie
qui la commande ; ils habitaient avec lui une grande ville nom-
mée Asgard, et située au Nord du Caucase, à l'Orient du Don
et à une certaine distance de l'embouchure de ce fleuve (2).
C'est précisément dans la contrée indiquée par le chroni-
queur islandais, vers le point où le Don et le Volga se rappro-
chent, que les écrivains de l'époque impériale placent les Asœi;
puis dans le sud-est, sur les bords de la Caspienne^ ils nous
montrent des AsiotcV, plus loin dans l'Est des Asiani, sur les
(1) Voir Geffroy, Les Origines du Germanisme {Revue des Deux-Mondes, Janv.
1872, p. 100).
(2) Ymjlincja Scuja, I et V. Nous disons « à une certaine distance de l'embouchure
de ce lleuve », parce que, un peu plus loin, Snorre place à l'Occident d'Asgard la Russie,
dont le centre pour lui est à Kief.
-406 LA SCIENCE SOCIALE.
rives Nord-Est du Pont-Euxin des Aspurgiani , et sur le moyen
Volga, vers Kazan (1), des Asmanni,
Voici en môme temps, sur la rive orientale du Palus-Maeotide,
les ports anciens à'Azara, à'Azaraba, à'Azabetis, et la ville
moderne (ÏAzoff (2). Le nom de la race divine que la chro-
nique Scandinave place au nord du Caucase n'est-il pas ici de
tous côtés écrit sur la carte ?
La région ainsi déterminée a d'ailleurs son centre au lieu où
doivent se croiser les caravanes des steppes européennes et asia-
tiques, à leur descente sur le Caucase d'une part, sur les colonies
grecques du Pont-Euxin d'autre part. L'Asgard de Snorre se
place ainsi en un point tout à fait privilégié pour les grands
transports, dans la contrée où, depuis, le commerce par cara-
vanes, Lien déchu cependant, a fait naître Astrakan, Tsaritzynet
Rostof. Au surplus, à l'époque même d'Odin, ce pays compte
parmi ses habitants les fameuses Amazones, dont nous dirons un
mot plus loin, et dont le type, si voisin de celui des déesses
Scandinaves, a été évidemment modelé par les grands trans-
ports (3).
Les Ases Scandinaves paraissent donc pouvoir s'identifier avec
les Asaei des auteurs classiques au point de vue du nom, du site
géographique et du travail; ajoutons que les uns et les autres
ont bien des chances d'appartenir à une seule et môme race. Les
Ases Scandinaves, évidemment proches parents des Goths, sont
sans aucun doute des Indo-Européens; quant aux Assei, Pline voit
en eux une race scythique ancienne et fameuse entre toutes; ils
tiennent donc aux Scythes de la période classique dont l'origine
irano-persane ne fait pas de doute Ci-).
Est-il nécessaire de remarquer enfin que les grands carava-
(1) 11 est facile de reconnaître dans ces deux derniers noms le manu et le bury des
langues germaniques.
(2) Cette dernière étymologie est proposée jiar Bayer in Act. Acacl PelropoL, d'a-
près Mallet, Introduction à l'histoire de Dannemarc. Copenhague, 1755.
(3) Diodore de Sicile, II, 44, et Pline l'Ancien, VI, 15, parlent des Amazones au nord
du Caucase comme d'un fait contemporain. Plutarque, l'ompée, 38, et Strabon, XI,
p. 500, les connaissent dans des régions toutes voisines.
(4) Voir d'Aibois de Jubainville, Les premiers hahitanis de l'Europe, 1889, I,
p. 223
LE l'ERSONNAGE d'oDIN ET LV.S CAHAV^AMEHS IRANIENS. 407
niers de la région caucasienne présentent un trait en parfaite
concordance avec le type de notre Odin? la civilisation gréco-
orientale n'a pu manquer d'agir puissamment sur eux; au Sud,
ils ont les vieilles cités de l'Asie Mineure; à l'Occident, les colo-
nies grecques du Pont-Euxin; à l'Orient, la Bactrianc et la Sog-
diaiie où les dynasties macédoniennes régnent depuis deux siè-
cles, et les nécessités commerciales les mettent en contact forcé
et continuel avec tout cela! N'est-il pas clair ({uc le jour où un
chef do caravanes formé dans ce milieu émigrera vers les ré-
gions à demi-barl)ares du Nord, il pourra y apporter, avec la
richesse, les arts pratiques, les cultures intellectuelles, et ces
merveilleuses runes apparentées aux alphabets gréco-pon-
tiques?
II. Odin métallurge. — Snorre ajoute encore aux indications
déjà si précieuses qu'il vient de nous donner : « Odin, dit-il.
avait des possessions considérables au Sud du Caucase, et il était
en relations avec des gens qui épousent leurs sœurs « (1), des
matriarcaux purs, que le vieux chroniqueur appelle des Vanes,
exactement le nom du peuple qui, d'après les légendes géor-
giennes, a dominé aux alentours du lac Thospitis à partir
d'Alexandre le Grand, et lui a laissé son nom de lac de Van (2)!
Mais qu'est-ce qu'Odin et ses Ases pouvaient avoir à faire au
sud du Caucase? Étaient-ce seulement des transports? Snorre
nous parle de possessiofis-; ces possessions n'auraient-elles pas
laissé de traces géographiques? Nous touchons ici à un se-
cond côté de la physionomie d'Odin, non moins curieux que le
premier. •
Voici tout d'abord que la carte des régions caucasiques pour
l'époque gréco-romaine nous indique des Scijtliœ Saces, des
Scf/th/ni, des Saspiri, ou Haspiri, précisément à côté et à l'Ouest
des Vanes. Il v a là une infiltration, d'ailleurs bien connue, de
(1) YinjUm/a Sarja, IV et V.
(2) Odin emmène avec lui quelques Vanes, entre autres, Njord, Frey et Freya, et les
mythographes les retrouvent dans le Valhal ; mais Snorre leur assigne d'une façon
indiscutable une origine orientale, comme à Odin.
4(38 LA SCIENCE SOCIALE.
Scythes iraniens. Puis, dans la contrée qu'ils occupent, certains
noms (le ville ont nn caractère intéressant : Ptoléniée nous y mon-
tre une Aza^ une Aziris, une Asiha, une Zara ou Azara, tout cela
ne parait-il pas sentir un peu l'Ase? Tout cela ne rappelle-t-il pas
au moins d'une façon évidente les noms voisins du Palus-Mœotide?
De plus, entre le pays des Scytliini et les deux grandes passes
du rempart Caucasien, les portes de Daryéla au centre, les portes
de Derbent à l'Est, le même radical ne semble-t-il pas jalonner
des routes? Vers la passe centrale, voici Azacha; vers la passe de
l'Est, Azelene et Azora près du lac de Van, Ozeka sur le Cyrus
inférieur; quand on joint à tout cela Azaga au pays des Gètes
dans le Sud-Ouest de la Caspienne, ne croit-on pas retrouver
l'appellation odinique de Asgcii^l, à peine altérée? Enfin les
passes du Caucase elles-mêmes paraissent bien avoir été occu-
pées par des garnisons d'Ases transporteurs; les défilés de
Daryéla sont encore, à Iheure actuelle, entre les mains des Ossèthes
que M. Chantre, l'éminent investigateur du Caucase, propose
d'identifier avec les Ases des traditions Scandinaves (1) ; et à Der-
bent, sur les flancs nord de la montagne qui domine les portes
Albaniennes, deux auteurs de la région, à peu près contempo-
rains d'Odin, connaissent un groupe d'Amazones (2) !
Les Ases ont donc fortement occupé la région à l'Ouest du lac
de Van et les routes qui y conduisaient. Mais quel intérêt si puis-
sant pouvait les attirer dans cette région? La carte va nous ré-
pondre encore une fois en nous montrant, au milieu des appella-
tions scythiques, le nom fameux des Chalybes et des Cabires (3);
nous sommes au cœur de la région d'Asie Mineure la plus riche
en mines*de cuivre et de fer [k)\
Eh bien, Odin, uniquement transporteur au Nord, est, avant tout
(1) Ernest Chantre, Rapport sur %me mission scientifique dans l'Asie occidentale ;
Paris, 1883.
(2) Mélrodore de Scepsis et Hypsicrate cités par Slrabon, XI, v, 1 ; le premier, con-
lemporaiti de Mithridate, est mort en 04 av. J.-C; le second était d'Amisos, à l'eni-
Ijouchiire du Lycus.
(3) Ces derniers sont ici représentés par l'antique cité de Cahira, qui plus tard s'est
appelée Sébaste.
(4) Voir la carte des régions du cuivre dans Morgan, Une Mission scienti/ique axh
Caucase, 2« vol.; et Maspéro, Histoire ancienne des 'peuples de VOrient, 4« éd., p. 240.
LK l'EKSONNAGE u'oHIN ET LES CARAVANIERS IRANIENS. iUO
dans cette région, par des subordonnés et des esclaves, exploi-
teur de mines! Les Scandinaves du dixième siècle ont pu l'oublier,
mais ils n'en ont pas moins gardé, sans le savoir, des traditions
qui en témoignent. Snorrc nous apprend en efl'et que c'est dans
le pays du Sud et chez les Vanes qu'est mort le savant Mimer (1),
à la fois l'inspirateur d'Odin et le dieu des métallurges, celui dont
le marteau travaille tout seul! C'est également dans ce pays
qu'Odin, d'après l'Edda, a donné un de ses yeux à Mimer pour
descendre dans le puits de ce dernier; et c'est ainsi qu'il est
devenu le « vieillard à un seul œil » ! L'allusion à la lampe qui
surmonte le front du mineur n'est-elle pas manifeste (2)?
Dans sa patrie d'origine , Odin est donc certainement un trans-
porteur, et très probablement aussi un métallurge.
Ce double caractère de notre héros est d'ailleurs accentué par
les circonstances qui amènent son départ du Caucase, et son éta-
blissement dans les pays Scandinaves.
C'est la défaite de Mithridate et la conquête du Pont par les
Romains qui déterminent son exode. Or le Pont, c'est précisément
ce pays des Chalybes où les Ases ont leurs ateliers de production
et de fabrication. La victoire des Romains, c'est la confiscation
des mines au profit de l'industrie romaine; c'est l'exploitation
totale de l'Asie Mineure par le commerce romain. C'est l'expul-
sion et la ruine plus ou moins complètes pour nos transporteurs
métallurges. A cette époque, nous dit Snorre, un grand nombre
de chefs de la région émigrèrent au loin. L'un d'eux, c'était
Odin, résolut d'aller créer dans le Nord de l'Europe un nouveau
centre commercial et de nouveaux ateliers de fabrication.
(1) « Mimer », d'après A nderson, signifie «connaissance ».
(2) Les derniers âges de la mythologie odinique ont perdu le sens exact de ces vieux
souvenirs. A l'époque où ils empruntent aux missionnaires chrétiens ou aux commu-
nautés juives de Russie l'Arbre de la science du bien et du mal, le puits de Minier se
transforme en une source coulant au pied de cet arbre. Les Scandinaves, exploitant
alors à ciel ouvert les mines dUpsal, ne savent plus ce que signifie pour Odin la qua-
lification de vieillard à un œil, et ils voient en lui un borgne. Hérodote avait déjà fait
le même contresens à propos des Arimaspes, « gens à un seul œil », qiti volent l'or au
l)aysdes Gryphons. Ce terme, qui désigne le mineur pour les Scythes du cinquième siècle,
comme pour les Scythes contemporains dOdin. reste lettre muette pour Hérodote : « Je
ne puis croire, dit-il, que certains hommes naissent véritablement avec un seul œil ».
410 LA SCIENCE SOCIALE.
Laissant Asgard à ses deux frères Ve et Vilir, il entraine à sa
suite l'élite de ses caravaniers et de ses métallurgistes; puis, pre-
nant une route commerciale que nous jalonnerons plus tard et
({u'au dire de Saxo il a bien des fois parcourue, il traverse la
Russie méridionale et l'Allemagne du Nord ; puis il fonde deux
villes dont l'emplacement est caractéristique : en Danemark, il
s'installe à Odensée, qui est alors, comme nous le verrons, le centre
du commerce Scandinave et le point d'aboutissement du com-
merce germanique; en Suède, où il transporte son principal éta-
blissement, c'est à Upsal qu'il se fixe, dans une contrée peu ha-
bitée (1), mais à côté de magnifiques gisements de fer exploitables
à ciel ouvert, et donnant en moyenne de 40 à 50 % de métal
pur (2j !
Et là il reprend sa double profession de transporteur et de
métallurge.
Transporteur, il l'est dans le Nord sans aucun doute; nous
l'avons indiqué en commençant, et le lecteur en sera convaincu
s'il nous suit jusqu'au bout de cette étude. Métallurge, il l'est
plus évidemment encore; à l'époque où Odin s'installe à côté
des mines de fer d'Upsal, une révolution se fait dans l'industrie
Scandinave : la péninsule, qui jusque-là ne connaît guère que le
bronze (3), est tout d'un coup en plein âge du fer. Qu'est-il
donc au surplus, s'il n'est pas un chef de métallurges, ce roi
d'Upsal dont la puissance magique découvre tous les trésors
cachés sous terre? Cette tète mystérieuse à laquelle il demande
toutes ses inspirations, n'est-ce pas celle de Mimer, le vieux
métallurge d'Orient? Ne sont-ce pas aussi des métallurges,
ces Ases dont le premier soin à leur arrivée dans le pays est
d'établir une forge? N'est-ce pas un dieu de la métallurgie,
ce redoutable Thor, fils d'Odin, à la nature de feu, à la barbe
(1) Voir dans Montélius, La Suède préhislorique, l'extension de la population à la
lin de l'âge du bronze.
(2) Voir Reclus, Géogr. nniv., à l'article Upsala.
(:{) Quelques échantillons de fer sont attribués au cinquième siècle av. J.-C. Mais
ils sont peu nombreux et les arguments invoqués à l'appui de cette opinion (note de
Montélius dans les Matériaux pour servir à l'histoire primitive de l'homme, 1885,
p. 113; sont peu concluants.
LI-: I-ICRSONXAGK |)"oi)IN ET LKS CAHAVAMRHS IRANIENS. 411
flamboyante, aux yeux enflammés, qui a pour touU- arme
un marteau^ Mjolner récraseur? (les nains qui travaillent les
métaux pour les dieux, et (jue le tout-puissant marteau a réduits
pour toujours en servitude, ne nous montrent-ils pas sous un
voile transparent les Finnois plies par les Ases aux travaux des
mines comme jadis les Chalyhes du Pont (1)? Que peuvent donc
être enfin, si ce ne sont pas des mines, ces fameuses « richesses
d'Upsal » dont Snorre parle à différentes reprises, et dont la g-es-
tion est la grosse affaire de certains successeurs d"Odin (2)!
Le type d'Odin, ainsi restitué, nous parait J3ien net : si cepen-
dant la nouveauté de notre tableau laissait des doutes dans
l'esprit du lecteur, nous lui demanderons un peu de patience.
La suite de cette étude complétera la physionomie que nous
venons d'esquisser et la dessinera vigoureusement, même aux
yeux les plus incrédules.
H. LES PRÉDÉCESSEURS d'gDIX DANS LA RÉGION DU CAUCASE.
A l'époque où les fraditions Scandinaves placent leur héros,
une soixantaine d'années avant Jésus-Christ, les transporteurs-
métallurges sont-ils anciens au Nord et au Sud du Caucase?
Les découvertes récentes de l'archéologie préhistorique d'une
part, les récits des auteurs classiques d'autre part, vont nous les
montrer dans ces deux régions de longs siècles auparavant.
Ils nous indiqueront en même temps leur origine.
1° L'archéologie préhistorique. — Il résulte des magnifiques
(1) Tous ces traits, bien connus d'ailleurs, sont empruntés aux Eddas^ poss.
(2; YmjUiKja Saga, ch. xvi : « Après lui, Vanland son fils prit le commandement et
l'administration des richesses d'Upsal »; c'est la troisième fois qu'il est question en
quelques pages des « Upsalenses divitife » .
Il est à noter qu'une foule de traits mythologiques des Eddas font manifestement
allusion à l'installation des Ases en Scandinavie, et ont un sens historique à peine
altéré : les dieux, bien plus puissants que les géants du froid et que les nains, n'appa-
raissent cependant qu'après eux... les A.ies gouvernent unis aux Vans; les géants font
la guerre aux uns et aux autres... les nains sont alliés de près aux géants, mais ils
servent les Ases, etc. (Anderson, Mijthol. scancL, pass.). Autant d'allusions transpa-
rentes aux compagnons d'Odin s'installant en vainqueurs au milieu des Goths et des
Finnois. Et on en trouverait d'autres!
412 LA SCIENCE SOCIALE.
découvertes de M. Chantre dans la région caucasienne (1), que,
peudant le premier âge du fer méditerranéen (2), c'est-à-dire,
approximativement, du douzième ou du onzième siècle au
huitième (3), toute une industrie du bronze, née au Sud du
Caucase, s'est répandue à travers l'Europe centrale, Hongrie,
Transylvanie, Dalmatie, Carniole, haute Italie, Toscane, Au-
triche, Styrie, Tyrol, Suisse, Sud de la France, Bavière, Wur-
temberg, bords du Rhiû, Jura, Franche-Comté, Danemark,
Suède, etc. Les rapprochements établis par M. Chantre entre
les bronzes de ces divers pays et ceux de la région cauca-
sienne portent sur un grand nombre de types, et, pour cer-
tains types, sur un grand nombre d'objets (4). Et il peut sans
exagération conclure en ces termes : « Les analogies constatées
entre les objets des mobiliers protohistoriques du Caucase et
ceux de la phis grande partie de l'Europe ont pris une impor-
tance capitale. Les points de contact observés sont devenus de
plus en plus nombreux, et sont actuellement indiscutables... En
dehors de quelques particularités, on peut dire que la majorité
des formes et des motifs décoratifs des nécropoles du premier âge
du fer au Caucase et dans toute l'Europe, sont, sinon identiques,
du moins tellement analogues que Von doit les assimiler les ims
aux autres^ et les rattacher à la même civilisation (5).
A des types et à des objets transportés en si grand nombre et à
de pareilles distances, il est naturel de supposer des transporteurs :
l'hypothèse la plus vraisemblable qui se présente à l'esprit, c'est
celle de caravaniers parcourant l'Europe à partir de la région du
Caucase. Comme, d'autre part, des centres secondaires de fabrica-
tion, notamment en Étrurie, en Hongrie, en Tyrol et en Scandi-
navie, reproduisent les formes et les motifs caucasiens sans une
(1) Ernest Chantre, Rapport sur une mission scientifique dans l'Asie occidentale,
Paris, 1883; et surtout : Ilecherchcs anthropologiques dans le Caucase ; 4 vol., Paris,
188G.
i'î) Reclierciies anthropologiques, II, p. 186, 187.
(3) II est toujours diflicile de traduire en dates les indications iiréhistoriques : ce-
pendant on parait admettre assez généralement que l'expansion du fer dans la Médi-
terranée commença au onzième siècle.
(4) Recherches anthropologiques dans le Caucase^ II, p. 42 à 95.
(5) Ibid., II, p. 188.
LE PERSOiSNAGK d'oDIN ET LES CARAVANlEIiS IHANIENS. 413
grando infériorité tocliniqiic, voici que ces vieux caravaniers ont
tout l'air de transporter avec eux des procédés niétallurgi({ucs,
d'être déjà, comme plus tard les compagnons d'Odin, des trans-
porteurs associés à des fabricants. ¥J, pour que l'analogie des
types sociaux soit encore plus nette, les découvertes faites à
Koban, c'est-à-dire à la grande passe de Daryéla, au centre
du Caucase, nous montrent ces transporteurs fabricants tenant,
euxaussi, garnison, précisément au point qu'occupent aujourd'hui
encore les Ossèthes, descendants des Ases !
Les bronzes Kobaniens, avons-nous dit, ont été fal)ri({ués au
Sud d« Caucase; cela résulte des procédés décoratifs employés :
motifs géométriques nettement chaldéens, spirale, losange, che-
vron, formes animales propres à l'isthme ponto-caspien , etc. (1).
D'autre part, certains caractères, certaines formes spéciales les
distinguent de la fabrication des blancs al lophyles (les Alarodiens
d'autrefois, les Géorgiens d'aujourd'hui), et les rapprochent
nettement des types iraniens (2). Cette dernière constatation,
tout à fait intéressante en elle-même, a une conséquence,
secondaire à la vérité, mais cependant curieuse, c'est de nous
faire placer tout naturellement les ateliers kobaniens au pays
des Chalybes, où les Scythes d'origine persane, Scythini, Saces
et Saspires sont certainement installés, de longs siècles avant
Odin (3).
A partir du septième siècle avant J.-C. , la civilisation des nécro-
poles caucasiennes se modifie, mais en restant étroitement liée
avec celle de l'Europe : « elle présente, nous dit M. Chantre, la
plupart des caractères de la période qu'on a appelée, dans une
grande partie de l'Europe, deuxième âge du fer : elle se rap-
proche notamment de la civilisation des Gaulois de la Tène et
de la Marne, des tombeaux supérieurs des nécropoles de la Car-
niole et de quelques localités de l'Europe ». Au milieu de cette
(1) Recherchesanlhropolo(ji([ues, II, p. lOOet suiv. Cf. le chapitre sur les Ossèthes
dans de Morgan, Une Mission scieniifif/ue au Caucase, 2 vol, Leroux, 188U.
(2) De Morgan, Une Mission scientilique au Caucase, p. 174 à 186.
(3) « Saces » et « Saspires » sont des noms irano-persans (d'Arbois de Jubainville,
Les premiers liabilants de l'Europe, au chapitre des Scythes). Eschyle considère
d'ailleurs l'installation des Scythes au pays Chaiybe comme ua fait ancien. (Ibid.)
414 LA SCIENCE SOCIALE.
période se fait sentir au Caucase une influence que nous retrou-
verons également ailleurs, celle des Grecs (1). L'archéologie
nous permet donc de conjecturer que les relations commerciales
entre le Caucase et la steppe européenne se sont continuées
jusqu'aux approches de Fère chrétienne. Il est remarquable que,
jnalgré l'introduction de certains types barbares, les styles ko-
banien et iranien continuent à dominer et ne disparaissent que
graduellement devant l'influence grecque. Les nouveaux venus
sont donc les proches parents des vieux Kobaniens, ou se sont
arrangés pour faire bon ménage avec eux.
Tout jusqu'ici parait tendre à nous faire retrouver les ancê-
tres directs de nos Ases dans les régions mômes de l'Orient que
ceux-ci ont habitées et pendant le millier d'années qui les a
précédés. Voyons maintenant ce que peuvent en savoir les au-
teurs classiques,
2". Les auteurs classiques. — Hérodote sait que déjà deux
siècles avant lui , une ville immense , Gélonos, s'élevait aux en-
virons du Tanaïs, à plus de quinze journées de marche de
son embouchure : bien qu'elle fût tout entière bâtie en bois,
comme la moderne Astrakan, elle jouissait manifestement d'une
prospérité ancienne et considérable, car elle atteignait vingt-
deux kilomètres de tour; elle renfermait des temples, des autels
et des statues; ses habitants vivaient de blé et de cultures maraî-
chères. Des commerçants hellènes, originaires des colonies du
Pont-Euxin, étaient venus se fixer dans cette ville; on y parlait
un mélange de grec et de scythe ; les dieux grecs et les mœurs
grecques y étaient on honneur (2).
Ce foyer de civilisation, isolé au milieu de la steppe, peut-il
être autre chose qu'un grand centre commercial? A raison même
de son isolement et de sa puissance, ne sommes-nous pas con-
traints de l'identifier, d'une part, avec l'Asgard d'Odiu, situé
])récisément dans cette région, et d'autre part, avec l'établisse-
ment principal des grands transporteurs Kobaniens? Il est clair,
(1) Chantre, Recherches aathropoloijiq^ies, III, p. 7 et U'J combinées.
(2) Hérod., Histoires, IV, 108 cl suiv.
LE l'El{SON.\AGE d'oDIN KT LKS CAHAVAMEHS IRANIENS. 41 0
au surplus, (|ue cette ville énorme n'avait pas poussé niiraculcu-
senient dans la steppe, et (pi'avec limportance que lui connaît
Hérodote, elle datait de plusieurs siècles!
Les alentours de Gélonos étaient habités par les cavaliers
Sauromates (1) : nous constatons, no]i sans intérêt, que, d'après
les traditions. Gelons et Sauromates sont des Scythes iraniens.
Hérodote, Diodore de Sicile, Pline l'Ancien et d'autres auteurs
nous l'indiquent à leur manière en les appelant des « Scythes-
Mèdes » , en nous les montrant en relations suivies et anciennes
avec les rois de Médie, enfin en nous indiquant un noyau pri-
mitif de Gèles au Sud-Ouest de la Caspienne, à côté d'une cité
d'Asgard (2), dans le Ghilan moderne, qui parait avoir conservé
leur nom.
Or, c'est très probablement à ces mêmes « Scythes-Mèdes », ou
Iraniens, qu'il y a lieu d'attribuer un exploit connu de Diodore et
tout à fait intéressant pour notre affaire : « Des conquérants
Scythes, dit-il, enlevèrent d'Assyrie des gens qu'ils transportèrent
dans la région comprise entre la Paphlagonie et le Pont » (3).
Quand on remarc[ue que la métallurgie n'avait plus de secrets
pour les Assyriens, civilisés de longue date, et que la rég-ion
entre la Paphlagonie et le Pont est ce pays des Chalybes où nous
avons trouvé tant de traces des Ases, ne semble-t-il pas évident
que Diodore nous fait assister à l'installation des ancêtres d'Odin
au pays des mines transcaucasiennes, et qu'il nous les montre,
— sous les noms de Scythini, de Saspires, de Saca?, tous Scythes
iraniens de cette rég-ion, — pliant des civilisés vaincus au dur
labeur de l'extraction et de la fabrication (4)?
Toutefois, est-il certain que ces Scythes iraniens conquérants
du pays des Chalybes, au témoignage de Diodore, se confon-
(1) Hérod., Histoires, IV, 110, 119, elc.
(2) C'est l'Azaga de Ptolcniée auquel nous avons fait allusion plus haut.
(3) Diod. Sic, II, 43.
(4j II est à remari[uer qu'en faisant subir au texte une légère correction, en y rem-
plaçant Assyriens par Cbaldéens, il devient probable que les vaincus transportés dans
le Pont sont les Cbalybes eux-mêmes : « Chalubes, seu Chaldai » disent les cartes;
peut-être les Aissores, >< Cbaldéens émigrés en Arménie » de M. Chantre, pourraient-ils
faire remonter jusqu'à eux leur origine.
il6 LA SCIENCE SOCIALE.
dent avoc les Sauromates de Gélonos? Nous ne saurions l'affir-
mer, si nous avons en vue l'époque même de la conquête; mais
il y a tout lieu de croire que la communauté de race, le voisi-
na e"e, le besoin que le transport a de la fabrication, et la fabri-
cation du transport, amenèrent bientôt les uns et les autres à se
fondre en une association commerciale dans laquelle les trans-
porteurs eurent nécessairement la prépondérance : il est clair,
en efl'et, que les grands transports développent puissamment les
qualités qui font les conquérants et les dominateurs (1).
Voici d'ailleurs que des témoignages formels nous indiquent
un fait social du plus haut intérêt, et en face duquel il faut de
toute nécessité admettre que les Sauromates du Nord et les
Scythes Saspires du Pont sont, les uns comme les autres, pétris
et façonnés par le grand commerce : les uns comme les autres
sont des matriarcaux, car ils ont pour épouses les fameuses
Amazones, qui se retrouvent à la fois au pays des Chalybes dans
la vallée du Thermodon, et dans les steppes méridionales de la
Russie, aux environs de Gélonos et du Palus-Maeotide, et cela
depuis les plus lointaines origines jusqu'au temps de Plutarquel
C'est le moment de noter, d'après les anciens, les principaux
traits des Amazones.
« Les femmes Sauromates, dit Hérodote, montent à cheval,
et vont à la chasse, tantôt seules, tantôt avec les hommes. Elles
les accompagnent aussi à la guerre, et portent les mômes
habits qu'eux. Elles ont conservé les mœurs des Amazones dont
elles descendent » (2). Hippocrate est plus explicite : « Chez les
Sauromates, dit-il, les femmes montent à cheval, tirent de l'arc,
lancent le javelot de dessus le cheval, et font la guerre tant
qu'elles sont fdles. Elles ne se marient qu'après avoir tué trois
ennemis ; les femmes mariées cessent cependant d'aller à cheval
à moins qu'il ne s'agisse d'une expédition générale » (3). « En
Scythie, nous dit à son tour Diodore de Sicile, le pays se trou-
vant sans commandement (il constate le fait, mais en ignore la
(1) Voir à ce sujet le second article de cette élude.
(2) Hérodote, Histoire, IV, 116.
(3) Hippocrate, cilé par Louandre dans sa traduction d'Hérodote, au livre IV, 117
LE PERSONNAGE d'oDIN ET LES CAHAVAMEHS IRANIENS. 417
cause) les femmes se sont mises à çouvenior. (Vest d'ailleurs un
pays où les femmes sont aussi guerrières que les hommes. H suit
de ce double fait que beaucoup d'actions fameuses y ont été
accomplies par des femmes... » Sur le Thermodon. il y eut
aussi une nation gouvernée par les femmes... (1).
A côté de ces auteurs surtout frappés de la valeur politique
et g-uerrière des Amazones, en voici deux que cite Strabon,
Métrodore de Scepsis et Hypsicrate, et qui nous montrent des
Amazones, leurs contemporaines et leurs voisines, se livrant, sans
laide des hommes, non seulement à la guerre et à la chasse,
mais aussi à des travaux plus pacifiques : « Elles sèment, elles
labourent, elles font paître des troupeaux de juments » (2).
Lorsqu'on rapproche tout ce que les anciens et Hérodote en
particulier ont écrit sur la femme dans l'aristocratie des steppes,
on arrive à distinguer clairement deux variétés d'Amazones :
la première, la plus importante au point de vue social, est cons-
tituée par celles qui, appartenant à des groupements nor-
maux, ont, en l'absence des hommes de la famille, la charge de
pratiquer ou de diriger les travaux nourriciers, puis de veiller .à
la permanence du foyer et à la garde des richesses familiales.
Ces dernières fonctions forment à la vie guerrière, et les amènent
à se constituer en groupements de la vie publique, pour la dé-
fense du camp ou de la cité. Le délaissement dans lequel elles
vivent les porte à la pratique de la vertu facile, en même temps
que leur importance sociale leur donne une liberté d'allures
qui ailleurs n'appartient qu'aux hommes. Il en résulte cju'elles
poussent la bonté à l'égard des esclaves, et l'hospitalité envers
les étrangers amis, aussi loin qu'on peut l'imaginer (pas plus
loin cependant que certaines matriarcales du Sahara) (3).
(t) Diod. Sic. II, 44. Cf. Éphore, qui, un sii'cle après Hippocrate, parle des Sau-
roinates « gouvernés par des femmes », et Ctésias qui altrii>ue les mœurs des Ama-
zones au\ femmes des Daces ou .Scythes d'Asie. La Tomyris d'Hérodote, et bien
d'autres, sont également des .amazones.
(2) Strabon, Géorjr., XI, v, 1.
(•'}) Hérodote, //is/.,I, 216,1V, 1, etc.; à rapprocher du Pseudo-Bardesane, le Livre
de ht loi des contrées, dans le t. III des Historicorum fra'jmenta de Muller-Didot,
p. 83 et suiv.
T. XVII. 30
418 LA SCIENCE SOCIALE.
Puis, en dehors de ces épouses et de ces filles habitant au
foyer du transporteur, il existe manifestement, le long des
routes, à côté des postes et des comptoirs, de véritables collèges
de prostituées qui sont la chose de la compagnie commerciale,
et doivent une partie de leurs ressources à la débauche des cara-
vaniers. A ce type appartiennent probablement les Amazones du
Caucase connues de Métrodore et d'Hypsicrate, les femmes com-
munes qu'Hérodote signale à diflérentes reprises dans la steppe,
et les « prostituées sacrées » d'un type socialement voisin, qui
apparaissent en Judée chaque fois que le pays se rouvre aux ca-
ravanes de Tyr et d'Egypte. Il y a lieu de rattacher aux mêmes
conditions sociales les prêtresses d'Astarté que les navigateurs
phéniciens ont semées sur différentes côtes de la Méditerranée (1).
Envisagée dans ce double type, familial et extra-familial, l'A-
mazone antique est bien manifestement la fille de la caravane
à long parcours.
En résumé, tout ce que les auteurs classiques savent du Pont
et du Caucase confirme nettement nos inductions basées sur les
découvertes préhistoriques.
Ajoutons, la remarque en vaut la peine, que les auteurs an-
ciens, quand ils pénètrent dans les déserts africains, y reconnais-
sent sans peine le type social voisin du Tanaïs, et le nom d'A-
mazones, reparaissant dans leurs écrits, y désigne alors les
matriarcales du Sahara!
Mais ceux que nous croyons pouvoir appeler désormais les
Sauromates-Kobaniens étaient-ils les premiers transporteurs mé-
tallurges des régions caucasiennes?
Si nous en croyons les légendes grecques, un peuple à Ama-
zones se serait montré en Asie Mineure plusieurs siècles avant
l'époque de Koban. Ce peuple mystérieux, dont le principal éta-
blissement était déjà dans la vallée du Thermodon^ apparte-
nait-il à une lointaine invasion d'Iraniens, ou bien faut-il l'iden-
(1) Le temple de Vénus Érycine en est un exemple bien connu.
LE PERSONNAGE d'oDIN ET LES CARAVANIERS IRANIENS. 110
tifier avec les Hétéens qui, dans ce cas, seraient, eux aussi, des
matriarcaux?
Il est à peu près ijnpossible, dans l'état actuel de nos connais-
sauces, de trancher cette question. Ajoutons qu'elle parait étran-
gère à l'objet de la présente étude. M. (Miautre considère, en effet,
comme fort probable que les produits de l'industrie pouto-cas-
pienne n'ont pas traverse le Caucase avant l'époque de Kobaii (1) ;
par conséquent, les prédécesseurs des Sauromatcs en Asie Mi-
neure auraient été sans action sur la steppe européenne.
Si cependant il nous fallait émettre une opinion, nous serions
portés à voir dans les premières Amazones du Thermodon, un
peuple différent des Hétéens. Ces dernières, en effet, peuvent
avoir possédé des collèges de prêtresses, mais rien n'indique
qu'il y ait eu des guerrières dans leurs armées. Rien non plus
(autant du moins que nous pouvons le savoir) ne permet d'affir-
mer qu'ils aient occupé le pays des Chalybes.
Par contre, Strabon, Justin, Orose, Jornandès (2) signalent
de très anciennes invasions médo-scythes, dont l'une au moins
paraît être du vingt-troisième siècle avant J.-C. A une date pro-
bablement postérieure, mais assurément très ancienne, les trois
derniers auteurs (3) parlent d'une façon positive de l'arrivée des
Amazones en Asie Mineure, et de leur établissement au Thermo-
don ; il est à noter que Justin et Orose rattachent ces invasions
aux précédentes, qu'ils leur supposent, par conséquent, la même
origine, et que Jornandès attribue les deux faits aux Goths, peu-
ple essentiellement aryen.
Ajoutons enfin que les Grecs paraissent, à une époque très an-
cienne, avoir donné à VAsie le nom divin des Âses. N'en peut-
on pas conclure que, dans la grande terre à l'Orient de l'Egée,
leurs premiers trafiquants rencontraient partout les commerçants
adorateurs des Ases? A tout le moins, n'avons-nous pas quelque
raison de croire que ce sont bien eux qu'ils ont rencontrés en
deux points : vers le treizième siècle, au-dessus de Sardes,
(1) Recherches anthropologiques, I, p. 92.
;2) Strabon, Géogr., XV, I, G; Justin, II. 3; Orose, I, li; Jornandès, VI, VII.
(3) Aux lieux cités.
420 LA SCIENCE SOCIALE.
dans la région métallifère habitée par les Asiades (1), et plus
tard sur la rive gauche du Tanaïs où leiu's plus anciens écri-
vains placent la limite entre l'Asie et l'Europe?
Sans attacher plus d'importance qu'il ne convient à ces der-
nières hypothèses, nous croyons avoir montré que, onze ou
douze siècles avant l'ère chrétienne, des transporteurs métallur-
ges originaires de l'Iran avaient des ateliers de fabrication au
pays des Chalybes, et de grands postes de caravanes dans la
steppe au nord du Caucase.
Quel genre de transports pratiquaient-ils dans cette dernière
région? Quel rôle social eurent-ils à jouer dans les pays qu'ils
exploitaient?
C'est ce que nous verrons dans le prochain article.
[A suivre.)
Ph. (^HAMPAULT.
(1) Les Asiades ont régné sur la Lydie jusqu'au treizième siècle av. J.-C.
UNE FAMILLE (aiECQUE
DANS UNE PETITE VILLE DE TURQUIE,
II.
CE QUE LA RACE TIENT DU COMMERCE (1;.
En tâchant d'analyser, dans notre premier article, ce que la
famille F*** tient du sol^ nous nous sommes heurtés à chaque
instant à des phénomènes qui ne s'expliquent point par l'appli-
cation de la famille à la culture : procédés de vente particulière-
ment habiles, dettes en froment payées par les Turcs et fournis-
sant du pain à la famille, spéculations sur les biens et sur les
bestiaux. Ces phénomènes, inconnus chez le Turc et chez le
Bulgare, sont spéciaux à nos Grecs. Poussez le premier venu à
vous en donner l'explication, il vous répondra immédiatement,
et sans doute avec une pointe de malice, que ces faits viennent
de ce que les Grecs sont des Grecs, en d'autres termes, de ce que
la race est soumise à une formation séculaire, qui l'influence en
toutes ses actions : la fortnation commerciale.
Des hauteurs de Makri, avons-nous dit, se voit la mer; mais
la mer qu'on aperçoit n'est pas solitaire. Elle apparaît tachetée
d'iles : Imbros, Thasos, Enos, Samothrace, sans compter la lon-
gue presqu'île du mont Athos, qui s'avance profondément dans
les flots.
Partout de même sur l'Archipel. C'est un lieu commun de
(1) Voir la livraison précédente.
i5<?
LA SCIENCE SOCIALE.
dire que la mer unit les hommes plus qu'elle ne les sépare;
mais nulle part ce lieu commun n'est plus vrai qu'ici. L'Europe
et l'Asie s'y rejoignent par d'élégants chapelets d'iles, et de
longues et minces presqu'îles semblent se détacher de terre tout
exprès pour diminuer encore la distance. D'une île quelconque
de r Archipel, on voit la terre ou d'autres fies.
Si l'on songe maintenant que le climat de ces parages est déli-
cieux; que plusieurs de ces îles produisent d'excellent vin, du
blé, des olives; qu'on y trouve des carrières de marbre; que,
sur la terre ferme, le nombre et l'escarpement des collines ren-
dent fort incommodes les communications et les transports, on
comprendra aisément comment, de bonne heure, le petit cont-
merce, le commerce de cabotage, a pris naissance dans cette
mer; comment, n'étant pas soumis aux fluctuations qu'occasionne
au grand commerce le brusque changement des grandes routes
de navigation, il a pu se perpétuer à travers les siècles; et
comment nous le retrouvons de nos jours, jouant le même rôle
et répondant aux mêmes besoins qu'autrefois.
Le Grec, d'ailleurs, est essentiellement rivé à la mer. Il n'est
}ioint l'habitant de la (irèce, mais l'habitant de toutes les côtes
de la Méditerranée orientale, et on ne le trouve guère que sur les
côtes. A mesure qu'on s'éloigne du rivage, le nombre des Grecs
décroit rapidement. A trente ou quarante kilomètres dans l'in-
térieur, ils disparaissent presque totalement, sauf dans la Grèce
proprement dite, où le territoire a si peu de profondeur; sauf
aussi au bord de certains fleuves navigables et dans les grandes
villes, où le commerce rend leur présence aussi naturelle que
sur les rivages et dans les ports de mer.
Tous n'ont pas pour lot, en effet, le seul trafic maritime. C'est
à terre, c'est en magasin que notre Y*** vend ses tissus, et il
n'use du cabotage qu'en certaines occasions. Mais il est très
clair que ses aptitudes, comme celles de tous les autres mar-
chands fie terre, dérivent de l'influence exercée de tout temps
sur les populations de la côte par les marchands de mer. Il ne
suffît pas, en effet, d'apporter des marchandises dans un port;
il faut encore les faire ravonner dans l'intérieur; de là, toute
UNE FAMILLE ORECOIK DANS LNK PETITE VILLE DE TIROIIE. 423
une classe de magasiniers, de colporteurs, se recrutant dans la
population des villes du rivage, et conservant de père en fils
cette spécialité, à l'exclusion des races nouvellement implantées,
tenues à l'écart de ces opérations par leur formation antérieure.
C'est ainsi qu'à Makri, comme nous l'avons vu, toutes les houti-
rjKPs, à l'exception de deux cales turcs, sont tenues par des
Grecs.
Le commerce de Makri, depuis quelque temps, a subi un rude
coup. Un chemin de fer, récemment construit, passe à Dédé-
Agatch, petite ville de 5 à 6.000 âmes, créée par le chemin
de fer lui-même et située à une dizaine de kilomètres à l'Est.
Sous cette intluence, un grand remuement s'est produit.
Beaucoup de Makriens se sont transportés à Dédé-Agatch. D'au-
tres, comme Y***, ont installé un magasin dans cette dernière
ville, tout en en conservant un autre à 3Iakri avec leur maison
de famille.
Nous allons donc jeter un coup d'œil sur le commerce d'Y***,
ou, plus exactement, sur sa carrière commerciale. Ce résumé
rapide nous donnera une idée sommaire des traits caractéristi-
ques qui distinguent le petit commerçant grec. Nous verrons
ensuite les qualités qui en résultent dans sa famille, et, pour
être complets, nous envisagerons le revers de la médaille, c'est-
à-dire les lacunes et les défauts qui sont le résultat de cette
formation commerciale trop prédominante.
I. IX PETIT COMMERÇANT GREC.
On sait le sens que la Science sociale attache au mot race.
Celle-ci ne résulte pas d'une descendance, mais de l'éducation
et du milieu. Beaucoup de Français, à l'heure actuelle, descen-
dent d'étrangers et ne s'en doutent pas, mais, depuis deux ou
trois siècles, toute différence de mœurs s'est effacée entre eux
et leurs nouveaux compatriotes. L'ethnographie et l'anthropo-
logie pourront leur trouver des crânes un peu spéciaux ; sociale-
ment, ce sont des Français.
424 LA SCIENCE SOCIALE.
Tel paraît être le cas pour Y***. Son origine, que nous n'avons
pu déterminer nettement, ne le rattache pas directement aux
Grecs de la côte, mais très probablement à des Albanais sortis
depuis longtemps de leur centre, et à peu près retournés au
type ordinaire du montagnard. Son père habitait Akalan, village
de la montagne^ et exerçait la double profession d'agriculteur et
de teinturier. Nous retrouvons là le régime de la petite industrie
domestique principale (1) fréquente dans tout l'Orient.
Le père d'Y*** le chargeait, lorsqu'il était jeune, d'aller
chercher les pièces d'étoffes à teindre, et de débattre les prix
avec les fournisseurs. Ces étoffes sont tissées par les femmes
grecques, lesquelles, comme au temps de Pénélope, ont un
métier qu'elles se transmettent de mère en fille. Ces étoffes,
grâce au bon marché de la matière première et de la main-
d'œuvre, supportent la concurrence des tissus importés d'Europe,
sans toutefois pouvoir écarter ceux-ci.
A manipuler sans cesse des étoffes, F*** apprit à les connaître ;
à débattre des prix, il devint tout naturellement commerçant;
et, comme des frères aines 1 empêchaient de trop compter sur
l'héritage paternel, il prit le parti, à Tâge de treize ans, de se
livrer au commerce. Il quitta donc Akalan avec cette idée que
« pour devenir homme, il faut goûter le pain étranger ».
Bien que lui agréant, cette résolution n'était pas absolument
spontanée. Sa famille ne l'envoyait à Makri qu'à bon escient.
Y*** y retrouvait un beau-frère, petit marchand de tissus, et un
cousin, gros marchand de tissus. Tous deux s'appelaient Basile.
Le dernier surtout, Y archonte Basile, lui fit faire son appren-
tissage. Au bout d'un an, l'enfant voulut travailler seul. Basile
lui avança un franc cinquante (2) en lui disant : « Voyons ! que
vas-tu m'acheter? » Y*** acheta de menus objets de mercerie
et alla les colporter aux environs. Son petit stock vendu avec
bénéfice, il revint, s'approvisionna de nouveau, mais plus ample-
ment, et put, par conséquent, rayonner plus loin. Peu de frais de
i\) C'est-à-dire fournissant à la famille, qui la pratique sans patronage, ses prin-
cipales ressources.
(2) Comme puissance d'achat, cela représentait bien 6 francs de notre monnaie.
UNE FAMILLE GHKCUIE DANS UNE PETITE VILLE DE TLROf'IE. 4^0
route, gi'Acc à l'hospitalitr. Les Turcs surtout l' hébergeaient
gratis. 11 passait dans les villages, criant sa marchandise, frap-
pant aux portes, insistant avec une sorte (renlantinc impudence
quand on refusait de lui acheter : « Comment, disait-il, je suis
venu pour vous, à votre porte, de si loin, à pied, chargé de pa-
quets ! et, au lieu d'accourii' comme un oiseau, vous ne voulez
pas faire un pas pour venir voir ? N'avez-vous donc pas crainte
de Dieu, dans ce pays-ci? — Mais, lui répondait quelque femme
de sa fenêtre ou de l'escalier, nous n'avons besoin de rien! —
Venez donc dire : Marchand, je ne veux rien, et vous vous éloi-
gnerez après. » Pendant ce temps, la maîtresse du logis mon-
trait toujours le bout du nez ; les marchandises étaient vues, et,
la tentation aidant, on achetait toujours quelque chose.
Bientôt Y*'* put acheter un âne, puis un cheval, et élargir en-
core le cercle de ses tournées. Ses heureux succès édifièrent le
cousin, Yarchonte Basile, homme puissant et respecté à Makri.
Basile avait six petites filles orphelines. Il en donna une au jeune
homme. Enfin, après sa mort, son fils Apostolos s'associa avec
C'est alors que se produisit, sous l'influence du chemin de fer,
le grand courant de Makri à Dédé-Agatch. Y*** fut un des pre-
miers à s'élancer vers la ville naissante. 11 y bâtit d'abord une
baraque en bois, puis une maison de pierre avec boutique.
Pour comprendre cet empressement, il faut savoir que la plupart
des tissus vendus par Y*** sont des tissus européens, de fabrica-
tion anglaise , quelquefois française, et arrivant par mer à Cons-
tantinople. Le transport par mer étant légèrement onéreux, à
cause des droits de douanes fiscaux (1 ), Y*** avait intérêt à faire
venir ses ballots par chemin de fer. Il s'associa encore un de ses
neveux, Paschalis, et remplaça par un de ses amis, nommé Pana-
giote, Apostolos qui s'était retiré. L'un de ses associés vendait à
Makri, l'autre, avec son propre fils aine, restait à Dédé-Agatch.
Quant à Y'***, il vendait tantôt ici, tantôt là-bas, faisait de fré-
quents voyages à Constaiitinople, s'occupait, en un mot, du né-
(1) Voir, sur ces droits, l'ouvrage de M. Léon Poinsard, Libre-vchawje et protec-
tion : Turquie. — Firmin-Didot.
426 LA SCIENCE SOCIALE.
goce proprement dit, laissant la vente aux autres. Le métier
avait ses périls comme ses bénéfices. C'était l'incendie du ma-
gasin en Lois, les voleurs pénétrant dans une habitation trop
improvisée, un concurrent européen s'installant à Dédé-Ag-atch,
des ballots égarés par la nouvelle Compagnie du chemin de fer,
encore peu stylée à l'exactitude, et jamais retrouvés ni rembour-
sés. Puis, un beau jour, des brigands enlevèrent Paschalis et il
fallut payer sa rançon, épreuve qui faillit faire crouler la maison
de commerce. Y***, sensible et expansif, en pleura jusque dans
les rues. Tout cela ne l'empêchait pas de se mêler de politique,
de s'intéresser activement à la construction de Dédé-Agatch, à
l'organisation des services municipaux, à l'éclairage, aux écoles,
au tracé des rues, etc. Nommé maire, il refuse magnanimement
l'allocation de 2.000 francs qu'on lui offre, afin de mieux
fixer les yeux sur sa personne et sur son commerce; mais il
profite de sa situation pour mettre sa maison à un coin de rue,
petit détail qui n'était pas à dédaigner.
Le commerce, s'étendant, réclame des bras. Y*** y met son
fils aine, Athanase, puis son second fils, Nestor, sans leur faire
négliger complètement l'école. Les enfants courent de la classe
au magasin, du magasin àla classe. Y*** lai-même, illettré^ ce qui
s'explique par son origine montagnarde, regrettait amèrement de
n'avoir pas reçu d'instruction. Il faisait tous ses calculs de tête.
A trente-trois ans, il s'était mis à l'alphabet, et avait commencé
à écrire; mais il trouvait à se relire une extrême difficulté. Il
lui fallait, suivant son mot, « un harpon pour repêcher son
écriture ». Il parvint tout juste à signer son nom avec vitesse.
Sa femme lui lisait ses lettres, mais il n'en perdait pas un cen-
time pour cela. Les trois associés réalisaient en moyenne un béné-
fice de 15.000 francs, soit "5.000 francs pour chacun, somme très
forte pour le pays, où de telles fortunes sont excessivement ra-
res. Du reste, harmonie parfaite entre les associés, pour le par-
tage des bénéfices. Ceux-ci étaient divisés en parts égales, bien
que les apports n'eussent pas été égaux. Tout se passait à l'a-
miable, m famille .
L'activité d'Y*** est réelle, mais ne doit pas nous faire illusion.
r.NE lAMILLK (IRKCQl K DANS LNK l'KTIÏE VILLE DE TLROIIE- i- '
Rieu ([iii ressemble à de vastes entreprises, à des coups auda-
cieux, à des combinaisons créatrices. Son commerce reste un
petit commerce, augmenté peu à peu, de proche en proche, fondé
sur la vente au détail ou au demi-gros, soumis à l'inévitable
marchandage. On marchande beaucoup en Orient, car rien ne
presse. Le vendeur et l'acheteur ont tout loisir pour ces joutes de
paroles où excellent encore, chez nous, certaines ménag-ères et
certains boutiquiers de province. Le boutiquier grec ne se tra-
casse pas pour attirer la clientèle ; le client est le ])ienvenu s'il
arrive, mais (colportage à part) on ne va pas trop le chercher.
Ou a un fïair tout particulier pour toiser l'arrivant et deviner au
juste, à première vue, le prix qu'on peut lui demander (1). Le
marchandage, soit dit en passant, a dû être, et est encore un
des plus puissants facteurs clans la production de l'éloquence.
C'est à cette escrime de la langue que s'est formée la société
athénienne, mère des rhéteurs, puis des orateurs. On y injuria
des fruitières avant de fulminer contre Philippe. On commença
par y marchander des sardines avant de s'y disputer des cou-
ronnes d'or.
II. — LKS HEUREUX EFFETS DU COMMERCE.
»
Nous avons donc une idée du commerce d'Y***. Deux petites
villes voisines, l'une en décadence, l'autre en croissance, toutes
deux au bord de mer, l'une reliée par le chemin de fer à Cons-
tantinople, l'autre reliée à la première par un simple chemin où
des agogiates, à dos d'ânes, transportent les marchandises; dans
chacune de ces deux villes, un magasin; dans chaque magasin,
des tissus, des objets de mercerie, des livres, le tout de prove-
nance anglaise, française, autrichienne, quelquefois grecque ; des
clients grecs, turcs, bulgares ; de petits magasiniers, des colpor-
teurs s'approvisionnant, moyennant réduction, à ces deux grands
magasins ; des voyages fréquents occasionnés par le métier, des
(1) Les petits enfants eux-mêmes excellent à cet art, lorsqu'ils tiennent le magasin
en l'absence de leurs parents.
i28 LA SCIENCE SOCIALE.
qualités spéciales acquises grâce à ce trafic. Voilà donc notre
petit commerce défini. Quelles conséquences aura-t-il sur la
famille dans le sens d'une poussée en avant , dans le sens des
sociétés occidentales et particularistes? — L'analyse nous permet
d'en apercevoir au moins trois.
1° Le relèvement de la femme. — Celle-ci gagne au commerce,
bien que n'y prenant part qu'exceptionnellement. Les nom-
breuses absences du mari font retomber sur elle toute la direction
du ménage, toute la responsabilité des décisions. La femme
grecque, épouse d'un commerçant ou d'un marin, est évidem-
ment plus maîtresse chez elle que celle dont le mari est toujours
là : la femme turque, par exemple. Aussi un abime sépare-t-il les
femmes des deux races. La Grecque est un objet de haute estime
pour les Turcs; elle seule a droit au titre de kokona (matrone).
Une maison, un champ, n'est pas désigné par le nom de son pro-
priétaire, mais par le nom de la femme de celui-ci. Le divorce,
facile et frécjuent chez les Turcs, est à peu près impossible chez
les Grecs. Dans les successions, c'est aux filles que l'on réserve les
immeubles. La maison de famille constitue généralement la dot
de la fille ainée. La mère joue un grand rôle dans la conclusioti
des mariages, et sa fille, en se mariant, ne va pas habiter avec
son mari. C'est le mari qui vient chez elle (1). Le mari accepte de
faire ménage avec la mère de sa femme. Celle-ci n'accepte pas de
faire ménage avec la mère de son mari. L'usage inverse existe
chez les Turcs, chez les Bulgares et chez les rares Grecs qui sont
purement cultivateurs, ce qui démontre nettement que les faits
dont nous parlons sont bien dus au commerce.
Tout ceci est assez relatif, et nous ne voulons pas donner la
femme grecque comme un type achevé d'émancipation. C'est
surtout le contraste avec la femme turque ou bulgare qui la met
ainsi en relief. M"^ Y***, avons-nous dit, est le bras droit de son
mari. Orpheline de bonne heure, elle a brillé clans son enfance à
l'école de Makri, où le maître lui confiait quelquefois, comme à
1 élève la plus distinguée , la surveillance des autres. Sortie à
(11 Sauf le cas d'un étaltlissement hors du pays.
I
INIC FAMILLE GUKCQLI:: DANS l NK l'KTITK VILLE IiE TlUOI lE. 420
(juatorze ans, elle a été demandée en mariage par le maître d'é-
cole lui-même; mais elle l'a refusé, trouvant que le métier ne
rapportait guère. Elle a préféré tout naturellement le commei-
<;ant Y***, jugeant avec raison qu'il avait plus d'avenir. Elle
apportait comme dot la maison, le jardin, quelques oliviers; et le
mariage eut lieu , deux ans après les fiançailles. Y*** , de son
côté, était heureux de cette alliance. Sa femme savait tout ce que
doit savoir une femme grecque, coudre , tailler les habits, blan-
chir, pétrir, acheter les provisions, faire la cuisine, et elle ajou-
tait à ces talents nécessaires une instruction qui dépassait la
moyenne des jeunes filles de la ville. Le ménag-e a été heureux,
et Y***, pour ses écritures, a eu maintes fois recours au savoir
supérieur de sa femme.
Les petites filles, d'ailleurs, ont parfaitement conscience du rôle
qu'elles auront à jouer plus tard et des privilèges que leur sexe
leur réserve. Elles diraient volontiers à leurs jeunes frères : « La
maison est à moi, c'est à. vous d'en sortir. » Elles le disent d'une
autre manière, « Toi! tu t'en iras! » disaient à Nestor ses cadet-
tes. Et il répondait : « Prenez tout! je ne veux rien! quand je
serai grand, j'aurai de l'argent! » Ceci nous amène au second
point.
'1° Une certaine initiative chez les enfants. — Nous avons vu les
débuts d'Y***, sa constance et son ingéniosité dans son métier de
colporteur. La chose est naturelle dans un pareil milieu. Le
temps se passe à faire des combinaisons; on entend les anciens
parler sans cesse d'achats, de ventes; on voit agir son père, ses
oncles, ses cousins, et l'instinct de Timitation, dès la première
enfance , se tourne du côté de l'invention , de l'entreprise com-
merciale. A l'âge de dix ans, le second fds d'Y***, nommé Nestor,
trouvait moyen de gagner quelques sous en vendant de menus
objets, bagues, mouchoirs, pendants d'oreilles. 11 les achetait
chez son père, ou ailleurs, s'il en trouvait à meilleur marché , et les
oiï'rait aux passants en allant à l'école. Beaucoup d'autres enfants
grecs faisaient comme lui.
Vers la même époque, le même Nestor s'était associé à un de
ses jeunes cousins, pour l'opération suivante : tous deux ache-
430 LA SCIENCE SOCIALE.
taient, presque pour rien, de la cire à des Turcs, qu'ils trouvaient
moyen de « mettre dedans » par leur babil. Ils pétrissaient cette
cire et en fabriquaient des cierges , — on en brûle devant les
images, — qu'ils allaient vendre de la même façon que les ba-
gues et les mouchoirs.
Ce sont là jeux d'enfants, mais d'enfants fort différents de ces
gentils écoliers dépeints par Sully-Prudliomme :
Les forts les appellent des filles,
Et les malins des innocents;
Ils sont doux : ils donnent leurs billes;
ils ne seront pas commerçants.
Nestor, lui, n'a jamais dû donner ses billes, que contre espèces
sonnantes. Puis, cà douze ans et demi, ce fut autre chose. C'était
le moment où la rançon payée aux brigands avait ruiné son père.
Un capitaine marin, — capitaine d'une petite tartane ayant
quatre hommes d'équipage, — proposa à Y*** de prendre son fils
avec lui. Il allait à Chio embarquer des fruits et de l'anis, pour
les vendre à Smyrne et dans les différents ports du littoral. Ce
capitaine était sans enfants et possédait un petit bien. Il y avait
peut-être quelque héritage à attraper. Nestor s'embarqua, aida
à la manœuvre et au commerce; mais, comme le bateau revenait,
une querelle, avec injures homériques, éclata entre le patron et
lui. Ayant reçu un soufflet , l'enfant se rebiffa contre l'insulte,
traitant le capitaine de « chef de pirates » et de chef (( de voleurs » :
àp-/^i77£ipaTa , y.^yy/,\i-iy.. Ces façons d'Achille brisèrent sa car-
rière d'Ulysse. Son père le mena pourlant à Constantinople, à
l'âge de treize ans, et, pour mieux le former au commerce, l'en-
Aoya au gymnase d'Andrinople , comptant l'en retirer au bout
d'un an ; mais Nestor, qui s'y plaisait , obtint adroitement d'y
rentrer plusieurs années de suite. Son père espérait en faire un
parfait comptable ; il obtint un aventurier. Au lendemain de ses
études, le jeune homme, — bachelier, s'il vous plaît, — ne voulut
pas s'abaisser à manipuler des tissus. L'instruction le repoussait
hors de cette voie, mais ne supprimait pas ces velléités d'initia-
tive, développées par la première enfance. A force d'adresse et
UNE FAMILLE (illECOLT: DANS UNE l'ETIïE VILLE DE TUKQUIE. '(31
de prières, Nestor obtint d'aller [)erfectionner ses connaissances à
l'université d'Athènes, et s'emljarqua pour la cité dePériclès;
mais le rusé bachelier avait un autre but. Sachant que le temps
n'était plus où les fortes études florissaicnt à l'ombre de l'Acro-
pole, et constatant que l'argent de son voyage lui permettait de
pousser plus loin, il iila tranquillement sur Marseille, et vint faire
ses études de médecine auprès la Faculté de Montpellier. La famille,
bon gré mal gré, reconnut le fait accompli.
Athanase, son frère aine, que nous avons vu spéculer si heu-
reusement sur les propriétés rurales des Turcs, a pris une route
différente. 11 a commencé par ouvrir à Dédé-Agatch un magasin
de tissus, absolument indépendant de celui de son père, mais
beaucoup plus petit. Il a voulu ensuite tenter autre chose.
Créancier de divers Turcs, il se faisait payer en blé. De là à se
faire commerçant en grains, il n'y a qu'un pas. Il se contentait
d'abord de vendre ses blés à son oncle Théophile, lequel le ven-
dait à la maison grecque Vagliano (Marseille-Odessa-Tangarok),
laquelle enfin exportait le blé sur des navires de nationalités
différentes. Puis, trouvant sans doute ces étapes trop compliquées,
il conçut le désir légitime, mais périlleux, de faire directement
le commerce. Il fréta donc un petit voilier, et y embarqua une
cargaison qui représentait toute sa fortune. Le petit voilier, vo-
guant vers le Pirée, fit naufrage. Athanase,, qui escomptait le
produit de la vente pour régler certaines spéculations sur les
tissus, se vit dans une mauvaise passe, dont la bourse paternelle
le tira. Pendant ce temps, grâce à une somme d'argent qu'il
avait su garder, à rinsu de son père, il entreprit de nouveaux
voyages. 11 alla à Xanthé, essaya de se mettre dans les tabacs,
puis, y renonçant, passa en Grèce, et vit qu'il n'y avait rien à
faire, puis à Alexandrie, où il rencontra trop de concurrents. Il
trouva enfin du travail au Caire, en qualité de surveillant et de
commis aux écritures dans une manufacture de tabacs; mais,
jugeant que sa position serait meilleure s'il savait le français, il
alla rejoindre en France son frère Nestor. Pour avoir deux
cordes à son arc, il s'efforce actuellement de s'initier à la distil-
lerie, cet art étant encore rare en Orient. 11 est difficile de ne pas
432 LA SCIENCE SOCIALE.
reconnaître, dans ces deux odyssées de jeunes Grecs, quelques
traits, — mais quelques-uns seulement, — du jeune Yankee.
Nous verrons plus loin les différences.
3" Le goiU de V instruction. — Nous avons entendu les doléances
d'Y***, exclu par son éducation montagnarde des bienfaits de
l'instruction. Le commerce, à chaque instant, en provoque le
désir et en facilite l'acquisition. Les absences, les contacts avec
l'étranger, les correspondances, le besoin de renseignements
sont à eux seuls une école, et font que le Grec connaît une foule
de choses dont le Turc et le Bulgare n'ont nulle idée. De bonne
heure, Y*** a senti la nécessité de l'instruction pour ses fils. Il
croyait même, dans sa ferveur, qu'une première année de séjour
au gymnase d'Andrinople donnerait à son fils Nestor la science
infuse de toute chose, et il s'irritait de voir l'enfant répondre
quelquefois : « Je ne sais pas. » — « On doit tout savoir ! « ré-
pliquait sévèrement le père. Nous savons comment Nestor sut
exploiter, au profit de sa passion scientifique, les enthousiasmes
paternels.
Enfants grecs et enfants turcs reçoivent également l'instruction
primaire, mais la différence est grande dans les résultats. L'en-
fant turc retiendra quelquefois plus de poésie, plus de maximes
morales : mais il est à peu près impossible de lui inculquer l'a-
rithmétique. Point n'est besoin d'ajouter que l'enfant grec, sur
ce chapitre, le dépasse de cent coudées; preuve que l'enfant rap-
porte surtout de fécole ce qu'il a emporté du foyer.
Aussi, les riches commerçants grecs, une fois leur fortune faite,
s'intéressent-ils singulièrement aux progrès de l'instruction. Y***,
étant maire de Dédé-Agatch, s'est activement occupé de la cons-
truction des écoles. Il a largement donné pour en faire construire
deux à Makri. On le voyait, présent sur les lieux, exhortant les
ouvriers, les encourageant de sa poche, et contemplant les tra-
vaux comme un propriétaire aurait contemplé la construction de
sa demeure. Même émigré, le riche Grec se souvient des écoles
de son pays, ou plutôt des villes qui n'ont pas d'écoles. De géné-
reux subsides permettent ù celles-ci de prospérer. La Macédoine
compte 846 écoles grecques contre 191 écoles bulgares, bien qu'il
INK KAMILLR CllECOUK DANS INK l'ETITK VILLK ItlC TIJHOL'It:- '^-'^^
y ait plus de Ikilgai'cs que de (irecs. Dans le royaume de (irèce,
rindépendance nationale a encore activé le mouvement intellec-
tuel. « Un Grec qui n'a rien à se mettre sous la dent, dit plaisam-
ment Edmond About, déjeune d'une discussion politique ou d'un
article de journal, » Y a-t-il beaucoup de changement depuis
Démosthènes ?
On conçoit que tous ces traits donnent à la famille grecque
une physionomie particulière. Dans l'immobile Orient, le Grec
seul a un semblant d'activité. Le fait est qu'il se remue, qu'il
i:mi(/re. Nous avons vu Athanase et Nestor, les deux fils d'Y***, se
rendre en France. Un de leurs grands oncles s'est établi à Cons-
tantinople, où il s'est enrichi dans les tabacs. Un autre Makrien,
après de nombreux voyages en Angleterre, comme matelot, est
revenu dans sa patrie, où il montre des dispositions laborieuses
toutes particulières. Il ne se contente pas de cultiver son jardin ;
il cultive, par plaisir, celui de ses amis. Nous avons mentionné
la saignée faite à Makri par la rapide croissance de Dédé-Agatch.
3Iakri compte encore plusieurs de ses enfants à Smyrne, à Saloni-
que, à Alexandrie. Le phénomène antique, celui de la colonisa-
tion des côtes par des émigrants de race grecque, se renouvelle
chaque jour. Ce n'est plus l'arrivée du Phocéen Protis, invoquant
les dieux de l'hospitalité et obtenant de Nann, le roi ligure, la main
de Gyptis avec un petit coin de rivage pour fonder Marseille. Le
Phocéen d'aujourd'hui arrive moins poétiquement. Il descend
d'un paquebot quelconque sur les quais de cette même Marseille
fondée par ses ancêtres, voit du premier regard les coups à faire,
les spéculations à tenter, se glisse, se faufile dans le négoce local,
et finit un beau jour, gros importateur de blé ou de raisins de
Corinthe, par se trouver assis sur les fauteuds de la Chambre de
Commerce, tandis que, dans nombre de grands ports méditerra-
néens, à Gênes, à Naples, à Trieste, à Alger, à Tunis, ses com-
patriotes en font autant. Le Grec se trouve parfaitement à l'aise
dans ces nouveaux milieux qui, physiquement et socialement, ne
diffèrent pas beaucoup du sien. Il y trouve de meilleurs ports,
de plus beaux quais, un outillage plus parfait, une sécurité plus
réelle que chez lui, et il profite de ces heureuses conditions, fruits
T. XVII. 31
A'.)A LA SCIEiNCE SOCIALE.
do la civilisation occidentale^ pour donner à ses affaires une
hase plus solide et une plus audacieuse extension. Sa condition
devient généralement plus prospère que celle de ses parents res-
tés au pays. Il devient une autorité familiale; on le consulte par
correspondance; il tranche de loin, même après de loneues an-
nées d'ahsence, des questions emhrouillées de procès ou de suc-
cession. Si certains émigrants, après fortune faite, retournent
chez eux, la plupart restent dans leur patrie adoptive et s'y
fondent, quoique assez lentement, avec la population locale, dont
ils finissent par prendre la langue, les mœurs et même la reli-
gion. Mais ce n'est guère qu'après plusieurs générations que ce
dernier pas est franchi.
Enfin, cette supériorité relative du Grec se manifeste encore
par un phénomène : le triomphe assez fréquent du (irec sur le
Juif. Ce dernier, sans doute, nest pas évincé partout. 11 vit côte
à côte avec le Grec et résiste vigoureusement à sa concurrence ,
mais dans les grandes villes seulement. Dans les petits centres,
comme à Makri, le Juif est plus facilement hattu. Un Makrien,
cousin germain de Y***, joua une fois un vilain tour à un com-
merçant Israélite, qui était venu acheter de la laine à des Turcs.
Le Juif, étranger à Makri, dut se servir de son intermédiaire,
moyennant un courtage, hien entendu. Les Turcs, dûment con-
voqués, apportent leur laine. Le Juif la pèse, mais à faux poids,
sur les conseils du Grec. Les hraves Turcs n'y voient rien. Le
prix offert par l'acheteur eût été honnête, si les poids eussent été
Ijons. Le courtage, proportionnel au prix, était par conséquent
assez élevé. Le Makrien fûté se fait payer sa commission, et par
le Juif et par les Turcs, attend que le Juif ait réglé son achat,
puis, charitahlement, prévient tout bas les vendeurs qu'on vient
de les voler comme dans un bois. Réclamations des Turcs, qui
demandent un nouveau pesage, avec d'autres balances. Le Grec
les appuie, et le malheureux Juif, renard de la fable, dut s'en
aller avec l'exacte quantité de laine qu'il avait achetée, laissant
à ses adversaires le champ de bataille commercial.
Deux fois de la sorte les Juifs ont essayé de s'implanter à Makri;
deux fois ils ont été repoussés avec perte. La maison juive Drey-
UNE FAMILLE GRECQUE PANS UNE CETITE VILLE HE TURO'IE. 43^
fus, qui voulait faire, dans los blés, concurrence aux maisons
grecques analogues, a été obligée de se servir d'agents grecs,
qui l'ont fait aboutir à la faillite.
Et ce trait doit nous servir à spécifier plus étroitement le type
social du commerçant grec. Quoique tenant peu au sol, ce der-
nier y tient toujours dans une certaine mesure. Le Grec n'est pas
un urbain absolument pur ; \\ est souvent nn villageois; il a son
jardin, sa vigne, ses oliviers, il a des racines qui le retiennent,
plus ou moins mollement, à quelque chose de stable. Il démé-
nage parfois, mais à bon escient, et pour emménager ailleurs.
Ce n'est pas un cosmopolite comme le Juif, et cette adhérence au
sol, unie à ses capacités commerciales, lui donne une singulière
force de résistance. Le Juif ne reprend l'avantage, disputé d'ail-
leurs, que dans la grande ville, où tout homme est noyé dans la
foule , sans pouvoir désormais s'appuyer que sur son habileté
technique, sur sa capacité exclusivement commerciale.
Mais n'oublions pas qu'à ce ponit de vue la différence est infi-
nitésimale entre le Grec et le Juif. C'est surtout lorsqu'il est sorti
de son milieu que le Grec ressemble à son rival. Il lui cède alors
en aptitudes financières proprement dites. Il lui cède encore en
ce sens que le Juif, plus fortement patriarcal, résiste beaucoup
mieux à la désorganisation et sait mettre toutes les forces de la
famille au service de son avidité.
m. LES EFFETS MALHEUREUX DU COMMERCE.
Après les qualités passons aux défauts; après avoir vu ce que
le ccMiimerce donne à notre famille, voyons maintenant ce
qu'il ne lui donne pas. En d'autres termes, quels sont les points
faibles de cette formation commerciale, dont les résultats sont si
brillants à certains égards?
Ces points faibles peuvent se résumer en ceci : l'initiative
donnée par l éducation au jeune Grec est une initiative trop spé-
cialement commerciale. Cette éducation est généralement im-
puissante à lui faire entreprendre autre chose que du commerce.
De là plusieurs conséquences :
436 LA SCIENCE SOCIALE.
1° U?ie trop grande inclination^ dh l'enfance, pour les choses
attrayantes et faciles. Nous avons vu les débuts d'Y***, ses exploits
de colporteur dans les villages voisins de Makri. Certes, il y a
là de la bonne volonté et de l'initiative, mais, somme toute, le
métier n'est-il pas attrayant? Ne se rapproche-t-il pas de la sim-
ple récolte? Errer par les collines, sous un beau ciel, dans un pays
où l'hospitalité vous fournit le gite et le couvert; déballer ses
menues marchandises devant les portes, rire et causer avec les
femmes, faire de menus cadeaux aux enfants pour capter la clien-
tèle de leurs mères, puis remettre son sac sur l'épaule, ou le
charger sur son àne, et diriger trancjuillement sa promenade
vers le village voisin; tout cela est-il prodigieusement viril? Cela
ressemble-t-ilàlaforte et vigoureuse éducation du jeune Yankee?
Les parents ont-ils cette idée bien nette de laisser leurs fils se
débrouiller seuls, de n'importe quelle manière? Non. Les tradi-
tions, les circonstances, l'heureuse présence d'une mer aux mille
lies et aux mille golfes qui favorisent à chacjue instant l'entrée
et la sortie des marchandises, l'apathie profonde du Turc, la naï-
veté mal dégrossie du Bulgare, voilà ce qui a projeté le Grec
vers le commerce; voilà ce qui le rend avisé, calculateur, plu-
tôt que laborieux. L'occasion de commercer se présente à lui
comme un fruit à cueillir, et il le cueille, comme l'ont cueilli ses
ancêtres, de père en fils, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours.
L'expatriation elle-même, quand elle a lieu, ne se fait que dans
des conditions particulières de facilité. Les premiers qui s'instal-
lent quelque part y ont sans doute été poussés par la nécessité,
comme les Phocéens bannis de Phocée , ou comme les malheu-
reux habitants de Chio chassés de leur ile par les Turcs, l«rs de
la guerre de l'Indépendance, — ceux-ci réfugiés à Marseille
comme ceux-là ; — mais, une fois l'émigration amorcée, le cou-
rant se continue par des appels successifs à la famille. Un oncle
attire son neveu; un cousin promet des affaires à son cousin.
Athanase ne serait peut-être pas allé en France, s'il n'avait su
y retrouver Nestor. Quant à ce dernier, bachelier frais émoulu du
gymnase d'Andrinople, son équipée provenait en droite ligne de
l'influence étrangère, puisque c'est sous l'influence étrangère
UNE l'AMILLIC CIŒCQLE DANS UNE PETITE VILLE DE TURQUIE. i'.il
que ce g-ymnase s'est fondé, et que Nestor y avait appris, non
seulement des éléments de langue française, mais encore une
foule (lo détails utiles sur la France. Il y avait même connu dos
Français. Son départ pour iMontpcliier, comme il nous l'a dit
lui-même, était le coup de tête d'un intellectuel, et encore, mal-
gré son talent, a-t-il eu du mal à se tirer d'affaire. Son cas con-
firme d'ailleurs notre assertion. Enfermé cinq ans dans un des
meilleurs établissements d'instruction que possède la Turquie ,
il en était venu à considérer le commerce comme une chose
san^ attrait, trop difficile, et avait reporté tout cet attrait sur le
choses intellectuelles, les seules dignes de lui, pensait-il, après
cette instruction intéerale.
En un mot, l'éducation du Grec ne développe pas chez lui
Vénergie, mais la souplesse. Ses allures d'apparence particula-
riste, indépendante, sont essentiellement subordonnées au succès,
et à un succès facile. En cas d'échec, on retombe vite sur la
communauté. On se replie en hâte vers celle-ci, comme vers une
forteresse, et l'on n'en ressort que lorsqu'une occasion un peu
tentante vient se présenter de nouveau. Le Grec n'est donc qu'un
faux Yankee. Le self-help est incomparablement plus développé
chez celui-ci que chez celui-là ; et la dijïérence éclate d'ailleurs
si Ion compare d'un seul coup d'œil les résultats de l'initiative
des deux types. Tous deux se remuent beaucoup; mais l'un
effectue de grandes choses; l'autre, somme toute, s'étend peu et
a peu d'action.
Ce qui suit va le prouver davantage.
2" L'impuissance à organiser l'agriculture. — Nous n'insiste-
rons pas sur ce fait, longuement constaté dans notre premier
article. Nous nous contentons ici de le rattacher à sa cause. Ce
n'est pas seulement le climat qui fait du Grec un très médiocre
agi'iculteur. Les Romains, sous un climat semblable, étaient de
rudes paysans, et le Bulgare lui-même est un travailleur pas-
sable. C'est surtout le commerce qui détache le Grec du sol.
Que fait \*** lorsqu'il a réalisé un bénéfice? Va-t-il acheter une
terre? Pas du tout. Un Grec ne le fait que par spéculation, nous
l'avons dit. Il n'achète guère un champ que pour le revendre.
438 LA SCIENCE SOCIALE.
C'est que l'argent surtout lui tient à cœur, l'argent qui va, l'ar-
gent qui roule, l'argent qui permet de trafiquer, de spéculer,
d'acheter et de revendre sans cesse, sans qu'on ait à attendre six
mois durant la lente croissance d'une graine péniblement enfouie
dans le sol. L'épargne gagnée par le commerce se place donc
dans le commerce. C'est une tentation trop forte, une maladie.
L'amour de l'agriculture nait parfois dans l'àmè d'un Grec, soit
à la suite d'une lecture qui en vante les bienfaits, soit sous l'in-
fluence du commerce des grains, qui fait apprécier à sa juste
valeur l'importance du travail agricole. Les deux cas se sont
présentés à Makri. Des jeunes gens, dont un neveu d'Y***, ont
voulu apprendre V agronomie . Nestor y avait songé au gymnase
d'Andrinople. Mais cette ferveur, lorsqu'elle se produit, laisse
généralement peu de traces. Plusieurs même de ceux qui ont
la patience d'achever leurs études d'agronomie, négligent de
passer de la théorie à la pratique, et reviennent à leurs premières
amours. Il en est de ces essais comme de ceux du grand pa-
triote grec Capo d'Istria, qui, après l'émancipation, fonda une
École d'agriculture à ïyrinthe. L'École, en 1852, ne comptait
encore que sept élèves, et les instruments modernes d'agriculture,
importés d'Occident, se rouillaient sous un hangar (1).
S'' V impuissance à développer l' industrie . — La petite in-
dustrie existe chez les Grecs. Nous avons mentionné les toiles de
nos modernes Pénélopes. Nous avons dit que le père d'Y*** était
teinturier. On trouve encore des meuniers, des cordonniers, des
maréchaux ferrants, des boulangers, des menuisiers, des coiffeurs;
mais c'est là de la petite industrie, de l'industrie de magasin,
voisine par cela même du commerce, et constituant souvent
un simple métier accessoire. Le Grec industriel, sauf exception
rare, n'est qu'un gagne-petit, et cela se comprend. La grande
industrie exige de gros capitaux, et les gros capitaux sont bien
acquis par le commerce; mais il faudrait, pour que l'industrie
se développât, qu'un grand négociant se décidât à risquer ses
fonds dans la construction d'une usine, l'avance des matières
(1) Rapporté par Edmond About, la Grèce contemporaine.
r.NE l-A.MII.LE GKECOLE DA.NS INE l'KTlTE VILLE DE Tl HQLIE. 430
premières, des salaires, (\\\n outillage, etc.; or, lo commerçant
grec « n'est pas si sot », 1^'industrie est une occupation autre-
ment fatigante que le commerce. Elle engage A un bien plus
haut degré la responsabilité personnelle et réclame des efforts
plus constants, plus quotidiens, plus âpres, en quelque sorte. Le
Grec enrichi emploiera donc sa richesse à étendre ses opérations
commerciales, ou à se reposer tranquillement, comme font
plusieurs Makriens fortunés, mais il n'engagera pas une drachme
dans une entreprise de fabrication, à moins que des Européens
d'Occident n aient tracé la voie et que les bénéfices ne soient
palpables à brève échéance.
Makri nous en offre justement un exemple, he potamos^ avons-
nous dit, fait tourner les roues de douze moulins. Ces moulins,
on le devine, sont de fort petits moulins. Tous, sauf un seul,
appartiennent à plusieurs propriétaires, ayant droit chacun à
un certain nombre de parts appelées improprement yoz/;7Z(^>.s de
tnoulim. Les meuniers sont, toutes proportions gardées, des
sortes de directeurs, choisis par une compagnie d'actionnaires,
lesquels actionnaires, à l'occasion du choix de ce directeur, ne
manquent pas de se quereller. Or, l'expérience a démontré de-
puis longtemps qu'on aurait un sensible avantage à abandonner
ces douze petits moulins et à les remplacer par une grande
minoterie, outillée à la moderne. Il y aurait moins de frais,
moins de temps perdu, etc. De plus, l'eau pourrait plus facilement
être dérivée vers les cultures. L'affaire est donc excellente. Oui,
mais qui attachera le grelot? Personne. La seule idée de bâtir,
d'élever beaucoup de pierres sur beaucoup de pierres, de faire
venir des machines, de les installer, d'organiser un travail nou-
veau pour le pays, fait reculer les riches négociants, même ceux
qui subventionnent généreusement les écoles. Makri garde donc
et gardera, jusqu'à nouvel ordre, ses douze petits moulins re-
nouvelés des Grecs antiques. Des remarques analogues pour-
raient être faites sur l'industrie du ver à soie, sur le tissage.
C'est l'étranger, Anglais, Allemand, Français, qui, sur ce terrain,
évince le Grec sans la moindre lutte.
4° Enfin, un certain obscurcissement des notions d'honneur et
440 LA SCIENCE SOCIALE.
de prohitc. — Sans remonter au Timeo Danaos de Laocoon , on
se rappelle l'impression des croisés arrivant à Byzance, leur éton-
nement et jjientôt leur indignation à l'aspect de ce peuple qui
flatte, promet, louvoie, ergote, se dérobe, et qui, après avoir
invoqué votre secours- contre les Turcs, vous jette traîtreusement
entre leurs mains. Les grands l)arons bardés de fer, qui ne con-
naissent que leur sal)re et leur parole, tombent tête baissée
dans les pièges que leur tend, à chaque pas, la perfidie byzan-
tine, et Byzance, d'ailleurs, comme le renard qui a cent ruses au
sac, tinit par s'en repentir. De même nos (irecs modernes. Beau-
coup sont honnêtes certainement; beaucoup d'autres croient
sans doute l'être et le sont fort peu; d'autres ne le sont en
aucune manière et s'en rendent compte parfaitement. Le proverbe
« tricher comme un Grec » doit forcément avoir sa cause.
Cette cause, nous l'avons vue agir à Makri. Nous avons décrit,
dans un précédent article, cette levée en masse de quarante faux
créanciers^ tous escortés de faux témoins. Nous avons cité ces
ventes aux enchères, corrompues par un syndicat d'accapare-
ment. Les achats anticipés de blés et d'olives ne sont que V a b c
de l'usure. On prête 100 francs, à condition de prélever
150 francs, ou plus, en nature sur la récolte. L'enfant qui a
trouvé moyen de vendre un objet deux fois sa valeur s'en vante
en famille comme d'une belle action qui le rehaussera dans l'es-
time de ses parents. Un Grec de Makri, après avoir vendu à des
Bulgares un champ acheté à un Turc, trouva moyen de leur faire
payer une seconde fois le prix, en profitant de ce que les pauvres
gens n'avaient pas eu ta précaution de se faire délivrer un
reçu. Enfin, les procès fleurissent. Ils font partie du cours ha-
bituel de la vie. Deux Grecs se poursuivent mutuellement en
justice. Ils s'agonisent d'injures au tribunal. Dix minutes après,
— comme dix minutes avant, — vous les trouvez attablés au
même café, devisant joyeusement de n'importe quoi, tout comme
deux journalistes parisiens qui « ont échangé deux balles sans ré-
sultat » au bois de Boulogne. Il est même assez fréquent, à
Makri, qu'un Grec soit emprisonné. Il disparait pendant quelques
jours ; puis il reparait, et n'est pas déshonoré pour cela. On le
UNIC FAMII.LK (ilŒCQI H IlANS UNE PETITE VILLE DE TUROL'IK. Aï\
voit du 1Ï1ÔI11C d'il qu'auparavant. Chacun lui tend la main sans
nul préjugé, sachant bien que le lendemain ce pourra être son
tour. Ulysse, à court d'incognitos, ne jugo-t-il pas raisonnal)lc.
en certain endroit de YOdi/ssée, de se faire passer pour voleur?
et Hermès, dieu du commerce, n'était-il pas ég-alement le dieu
du vol?
Un dernier fait. Nous avons dit combien la vie est bon marché
dans notre petite ville. Presque tous les prix y sont environ
quatre fois moins élevés qu'en France. Or, il y a quelques années,
des étrangers. Allemands et Français, débarquèrent à Makri. Ils
étaient chargés d'explorer la côte, afin de voir où l'on pourrait
établir des stations de chemin de fer. Ils demandèrent à manger.
Les aubergistes du pays ne pouvaient manquer une si belle oc-
casion. La note fut salée, trop salée. On leur compta un poulet
13 francs, une livre de fruits 5 francs, ce qui serait déjà cher à
Paris, mais ce qui est absolument fantastique au bord de l'Ar-
chipel (1). Les étrangers payèrent, gravement; mais le chemin
de fer ne passa pas à Makri. Qui sait si cette bonne aubaine d'un
jour n'a pas été, pour les trop malins aubergistes, la plus détes-
taljle des spéculations?
En un mot, la physionomie du Grec n'est pas franche. Il y a
loin de ces procédés serpentins et fuyants à l'allure probe et
ouverte de la plupart de nos grandes maisons commerciales,
indice d'une force plus réelle, d'une confiance plus sereine en
l'avenir. Toute finesse, à bien l'examiner, est généralement l'a-
veu d'une faiblesse. C'est la première lâcheté qui a engendré
le premier mensonge, et ceux-là seuls ont besoin d'y recourir
qui ne se sentent pas taillés pour la lutte.
L'étude de notre seule famille nous fait apercevoir tous ces
traits : indépendance relative de la femme, initiative commer-
ciale des enfants, amour des choses intellectuelles : voilà pour
l'actif; penchant aux métiers faciles, inaptitude agricole et indus-
trielle, emploi de petites finesses peu compatibles avec la stricte
franchise : voilà pour le passif. Le commerce est dans tout cela.
(1) On trouve à Makri des poulets à 30 et 40 centimes. La livre de fruits, abricols
ou pêches, s'y vend couramment 15 centimes.
4i2 LA SCIENCE SOCIALE.
C'est lui qui imprime à la race tous ces caractères, bons ou mau-
vais. C'est son influence qui se dresse à chaque détour de la vie,
et qui produit, dans ce milieu slave ou ottoman, la frappante
originalité de la race grecque. Mais le commerce, même après
la culture, n'explique pas encore tout. Des organismes supérieurs
le dominent, organismes actifs ou passifs, grâce auxquels il a
pu se développer, se perpétuer, se diriger en tel ou tel sens. Le
commerce est la chose du monde qui a le plus JdcsoIu de sécurité,
de liberté, d'aliments extérieurs, et les sources d'où proviennent
cette sécurité, cette liberté, ces aliments extérieurs, influent par
là même, au moins indirectement, sur la vie privée. Il nous
reste donc, après avoir déterminé ce que notre famille tient du
sol, après avoir exposé ce qu'elle tient du commerce, à recher-
cher ses rapports avec les oi^ganismes supérieurs à la famille.
C'est ce que nous tâcherons d'accomplir dans notre troisième
et dernier article.
[A suivre.)
(i. d'Azambuja.
L'INTÉRÊT J)ES NOMS DE LIEUX
POUR L'HISTOIRE SOCIALE.
DÉTERMINATION DE LA ZONE D'INFLUENCE
DES FRANKS.
I.
L'action exceptionnelle que l'invasion franque du sixième
siècle a exercée sur la suite de nos destinées historiques, en in-
troduisant chez nous un régime de propriété et de famille qui
tranchait sur le passé du genre humain, donne un intérêt tout
particulier à la détermination de la zone d'expansion et de
rayonnement qu'elle a atteinte dans notre Gaule. 11 serait inté-
ressant de savoir dans quelles régions les Franks se sont établis
en grand nombre : là où ils étaient les maîtres, ils ont pu di-
rectement constituer la propriété dans l'ensemble du pays sur le
type qu'ils avaient créé dans la plaine saxonne. Mais, là où quel-
ques-uns seulement d'entre eux ont pénétré, isolément, par le ha-
sard des mariages ou par quelque autre circonstance individuelle,
ils n'ont pu procéder que par voie d'influence : moyen beaucoup
moins efficace que la voie de l'action directe, quant à l'étendue
des résultats et quant au nombre des personnes qui en sont at-
teintes.
Une fois le fait bien constaté d'un établissement nombreux des
Franks dans telle ou telle région, si nous les voyons impuissants
à y établir d'une manière générale leur type de propriété, force
nous sera bien de chercher à cet échec d'autres raisons que
444 LA SCIENCE SOCIALE.
celle, allég-uée jusqu'ici, de leur faible importance numérique
dans la région donnée. Nous trouverons souvent l'explication
du phénomène dans une organisation sociale et dans des habi-
tudes préexistantes, généralement dues à la conquête romaine,
et que les Franks ont été impuissants à transformer. Si nous
voyons, au contraire, des pays où le type du domaine aggloméré
a existé sans qu'on puisse historiquement expliquer ce fait par la
présence d'importants éléments particularistes, il faudra recher-
cher s'il a été le résultat de causes naturelles et indigènes, ou si,
chez des peuples moins profondément atteints par la conquête
romaine et moins fixés au sol, l'influence saxonne (1) a pu s'exercer
plus intense avec un personnel beaucoup moins nombreux.
Malheureusement, sur l'étendue de la colonisation franque,
Y histoire est à peu près muette; les divers patois de la langue
française sont encore trop peu étudiés pour que l'on puisse en
tirer, au point de vue qui nous occupe, des conclusions scienti-
fiques.
L'étude des noms de baptême portés dans les divers pays n'est
pas un guide plus sûr. Beaucoup de noms doivent leur diffusion à
un caprice de la mode, au développement de telle ou telle dé-
votion nouvelle ; là où elle concorde avec l'introduction dans le
pays d'un nouvel élément ethnique, là où les noms germains
remplacent, par exemple, les noms gallo-romains, il ne faut pas
oublier que, pour faire illusion sur leur race, beaucoup de vain-
cus s'abritent sous les noms de leurs vainqueurs, et que la pré-
sence d'un grand nombre de noms propres franks ne révèle pas la
présence d'un grand nombre de propriétaires franks. Or, en quoi
la formation sociale d'un individu sera-t-elle modifiée parce qu'il
s'appellera Bernard au lieu de s'appeler Grégoire, ou Théodebert
au lieu de Pompée? En rien assurément; et c'est cependant ce
qui nous intéresse le plus.
L'étude des 7107ns de lieux nous amène, au contraire, à des ré-
sultats beaucoup plus certains. Sur un territoire donné, nous
entrevoyons, grâce à eux, non seulement les différentes races qui
(1) J'entends par là celle de lous les envahisseurs, quel que fût leur nom, du cin-
quième au dixième siècle, qui appartenaient à la formation particulariste.
L INTÉRKT DES NOMS DE LIEUX POUR L HISTOIRE SOCIALE. iio
l'ont peuplé, mais encore leur manière d'«Hrc et de vivre. Dans
les lies Britanniques, par exemple, les noms celtiques désignent
les lieux par des renseignements descriptifs qui expriment avec
une musicale et poétique fantaisie les grands spectacles de la
nature et les sentiments qu'ils inspirent, ou encore cette forme
de propriété très rudimentaire que nous retrouvons aux origines
de la propriété française, la propriété du foyer et de Fenclos, la
seule que les Celtes aient connue. C'est bien là la marque d'un
peuple à peine sorti de la vie pastorale et qui ne modifie pas le sol,
ou ne l'approprie encore que faiblement. Les noms romains n'évo-
quent au contraire, en Angleterre, que des idées de fortifications
(Castra, Chester) ou de routes militaires, qui mettent bien en relief
Finfluence purement politique et nullement sociale de la conquête
romaine sur la Grande-Bretagne. Enfin, les noms saxons dans ce
même pays expriment parfois simplement une notion géographi-
que élémentaire ; d'autres fois (et c'est le cas le plus fréquent , ils
rappellent, à l'aide du suffixe ton ou ham, que là s'est établi un
Uffing, un Belling, un Tooting, l'un quelconque, en un mot, de
ces premiers settlers de race saxonne qui ont commencé la mise
en valeur du pays et dont le nom , — comme c'est justice chez
un peuple fortement imbu de l'idée de propriété, — demeure
pendant des siècles attaché à l'exploitation qu'il a créée ; enfin ,
d'autres fois encore, à l'aide du suffixe burg , burij, ou horough,
ils indiquent que là s'est élevée la forteresse d'un homme puis-
sant de même race qu'eux. C'est en étudiant ces vocables que
l'on peut, par exemple, suppléer au silence des textes sur la co-
lonisation, par les Anglo-Saxons, à une époque très ancienne,
de certains districts de l'Ecosse, où les noms d'Edimbourg, de
Koxburgh,Musselburgh, Fraserburgh, Newburg, Dirleton, Hamil-
ton, Morton, Wigton, Lamberton, Ayton, Eaglesham , Martnaham,
rappellent et jalonnent leur installation.
En Gaule, grâce à la conquête romaine, la plupart des noms
de lieux habités nous révèlent, avec la nature ancienne du do-
maine rural qu'ils représentent ou dont ils tiennent la place
(comme c'est le cas pour les villes, grandes ou petites, et les
villages qui se sont formés autour de l'habitation d'un grand
446 * LA SCIENCE SOCIALE.
propriétaire), ils nous révèlent, dis-je, le nom de celui qui le
premier, ou l'un des premiers, a donné à ce domaine sa consti-
tution définitive. En effet, il faut remarquer que si, à l'époque
gauloise, à l'époque romaine, à l'époque franque, le nom du
propriétaire entre toujours dans la composition du nom du do-
maine, le suffixe qui l'accompagne varie, comme nous le ver-
rons, avec les époques et avec le genre d'organisation du do-
maine, et permet ainsi de fixer approximativement la date à
laquelle et le mode selon lequel le domaine a été constitué. Là
donc où se rencontreront les désinences propres à l'époque
franque et au régime frank, nous pourrons affirmer que c'est
sur le modèle de la propriété franque, sinon toujours par des
Franks d'origine, que ces domaines auront été constitués.
Mais, me dira-t-on, n'est-il pas arrivé qu'un propriétaire frank
conservât au domaine son ancien nom, tout en modifiant com-
plètement le mode de son exploitation? Le fait est possible,
quoiqu'il y ait une multitude d'exemples du contraire ; de même
que Lutetia est devenu Paris, et Condate, Rennes, on a vu des
domaines changer de nom : Annières (Loir-et-Cher) est devenu
Cheverny; Vindonissa (Ain), Saint-Didier de Formans; Gonda-
tomagus, Millau. Les noms qui ne changent pas, en effet, sont
ceux qui s'appliquent à des réalités permanentes : les rivières
de Grande-Bretagne, par exemple, ont conservé leurs noms cel-
tiques, l'Avon, TEsk, l'Usk, etc. Les noms de villes ou de pa-
roisses, au contraire, sont devenus presque tous saxons ; et ce-
pendant plusieurs des domaines, dont elles portent le nom, s'é-
taient établis certainement sur l'emplacement de la demeure de
tel ou tel chef breton. Je ne prétends point d'ailleurs retrouver
partout et toujours, par ce seul moyen, les traces des modifica-
tions qu'a subies chez nous le régime de la propriété foncière;
mais je crois que l'on peut, sans forcer la note, conclure de l'iné-
gale richesse de deux régions en désinences germaniques à une
inégale densité de cet élément et par conséquent à une inégale
intensité de la colonisation franque et de ses résultats sociaux.
Pour atteindre complètement ce but, il faudrait relever le
nom de tous les lieux habités d'une région. La tâche serait Ion-
l'intériît des noms i)[: liri v vovn l'histoire sociale. 447
guc et dépasserait assurément les forces d'un homme. Je ne veux
d'ailleurs qu'indiquer, dans cet article, le parti que l'on peut
tirer, pour l'histoire sociale, de l'étude des noms de lieux; il me
suffira donc, je l'espère, pour les besoins de ma démonstration,
de relever dans quelques-uns de nos départements les noms des
commîmes : nous en connaissons mieux les formes anciennes que
celles des « lieux-dits » et des propriétés particulières, et les
résultats seront les mêmes, car beaucoup d'entre ces communes
représentent en effet purement et simplement d'anciens domaines
ruraux.
II.
Très diverses sont les significations des noms que portent les
communes françaises.
Il y en a d'abord qui portent le nom du peuple dont elles ont
été la capitale : Paris, Reims, Nantes, Rennes, Vannes, Saintes,
Soissons, Poitiers, Limoges, Rayeux, Avranches, Lisieux, Évreux,
Limoges, le Mans, Tours, Angers, Reauvais, x\miens, Séez, Cor-
seul, Jublains, etc. Il y en a d'autres qui portent le nom du
prince, de la corporation, du grand personnage qui les ont fon-
dées ou embellies : Constantin (Coutances), Gratianopolis (Gre-
noble), Port-Louis, Lorient, Rroglie, etc. D'autres noms sont tirés
de la situation géographiques de la ville : le Havre, Coudes,
Condé (de condate, confluent), Quimper (qui a la même signifi-
cation), Pontoise, Pontaven, Rrioude (de briva, pont); d'autres
se réfèrent à une situation juridique : Villefranche, Villeneuve,
Cologne [colonia, colonie ; d'autres ont été reçus du pouvoir
central, comme Tournay (Hautes-Pyrénées), ou bien ils repro-
duisent un nom étranger, apporté là probablement par des
immigrants : cela semble bien être le cas pour les Miolan, Mà-
lain, Meilhan. Moëlain, MoUiens, qui représentent chez nous le
Mediolanum lombard. D'autres encore rappellent le patron de
l'église autour de laquelle s'est formée la petite agglomération
communale; et, à moins qu'on n'y ait joint le nom du domaine
rural dont elle a d'abord formé comme l'annexe, ils ne nous
4i8 LA SCIENCE SOCIALE.
intéressent pas, sauf toutefois en Bretagne, où les saints locaux
ont joué un rôle éminent dans l'organisation sociale du pays.
D'autres enfin, comme Marmagne, Alemagne, Sarmaise, Tiffauges,
Alaine, indiquant remplacement de colonies de Marcomans,
d'Alamans, de Sarmates, de Teifales, cVAlains, mais non l'exis-
tence de domaines créés par eux. Voilà toute une première caté-
gorie qui ne peut nous être d'aucune utilité dans nos recherches
et qu'il faut par conséquent laisser de côté, parce que ce sont
toutes appellations qui n'ont pas trait à des constitutions de
domaines.
Tous les autres noms, on peut le dire, dérivent d'un domaine
rural. Mais, parmi eux, il en est encore un certain nombre qui
ne peuvent nous servir aujourd'hui; car, s'ils représentent un
ancien domaine, ils le désignent, non pas par le nom de son
propriétaire, mais soit d'une manière vague, comme la Roche, le
Plessis (sans adjonction denom d'homme), Bellevue, Châteauneuf,
Neuchâtel, Neuchàteau, Neubourg ; soit par allusion à ses riches-
ses minérales, végétales ou animales, comme c'est le cas pour les
dérivés anciens en arius, aria^ arias (1), Ferrières, Jonchères,
Perrier, Achères, Collemiers, Goupillières ; en«r/o/«5, Acherolles,
Faverolles, Lignerolles (à de rares exceptions près) ; ou en etum^
Aunay, Fresnay, Coudray, Fraissinet, Olivet, Prunoy, Rosoy,
Noisy, Soisy. Il est toutefois prudent d'y regarder à deux fois,
et surtout de se rendre compte de sa forme ancienne avant de
ranger un nom de lieu dans cette catégorie : des noms comme
Belleval, Grandval, Beaumont, Grammont, Belleville, Grand-
ville, représentent tout aussi fréquemment la villa, le mont, le
val d'une personne appelé Le Beau ou Le Grand, qu'une belle
montagne ou une belle vallée.
in.
Enfin, avec les noms qui représentent un ancien domaine ru-
ral, et qui ont conservé le nom de leur propriétaire primitif,
(1) Les dérivés rnodcrnes en U'/'e viennent parfois d'un nom d'homme, mais ce mode
de formation ne date j^uère que du onzième ou du douzième siècle.
I
L l.NTKHKT DES NOMS DR LIEUX roLIt LlIlSTnlIiE SOCIALr:. AV.)
nous arrivons à la classe la plus intéressante pour nous. Et nous
allons voir, en même temps ([uc varie en Gaule le régime do la
propriété, varier les procédés au moyen desquels on compose
le nom qui sert à la désigner.
Voici d'abord, au début de notre histoire, à l'époque gauloise,
([uau-dcssous de la civitas et ànj^cigus, si heureusement définis
par iMM. do Tourville et Demolins (1), l'une « la nation, l'an-
cienne bande autonome, la tribu nomade autrefois constituée
pour satisfaire au besoin du parcours, des migrations et de la
défense » . l'autre « le pays, le territoire limité par des conditions
géographiques très sensibles », nous rencontrons le viens. Les
terres du vicus appartiennent à la communauté des habitants,
aux vicini. Ces terres se divisent en terres de pâture, dont on
jouit en commun, et en terres de culture, réparties périodique-
ment entre les familles. Déjà cependant quelques individus puis-
sants, quelques chefs de clan ont réussi à soustraire au partage
périodique, à s'assurer en propriété perpétuelle l'emplacement
de leur habitation, dunum, durum, briga (2), parfois même, à
côté, une pièce de terre, un enclos, magus. Or, dès que cette
propriété se trouve ainsi perpétuellement fixée dans une famille,
en même temps qu'elle prend un corps, elle prend un nom, le
nom de son premier^ ou de l'un de ses premiers propriétaires. De
là viennent Eburodunum, le dun d'Eburos, Argantomagus, le
champ d'Argantos, Eburobriga, la forteresse d'Eburos, que nous
retrouvons aujourd'hui dans Embrun, Argenton (Indre), Avrolles
(Yonne). Ainsi viennent de diinum beaucoup de noms en un
ou OR, Yverdun, Arthun, et je crois également toute la série des
Lugdunum, Lyon, Laon, Leyde,Laudun, Lauzun, où l'on a voulu
voir une forteresse placée sous le patronage du dieu Lug, mais
qui peut être aussi bien la demeure d'un personnage appelé
Lug. De magus., qui disparaît dans les noms français, mais sub-
siste dans les noms belges et allemands, viennent avec diverses
altérations Vernon, Neriis,Usson, Chorges, Nyon, Marmagen,\eu-
(1) La .ScJCHCe soc m/e, t. XI. p. 391.
(2) Et peut-être aussi ro^os. On expliquerait delà sorte Argentré, Arganto ratos, le
fort d'Arganl.
T. XVII. 32
450 LA SCIENCE SOCIALE.
magen, Nimègue ; de dm-um, des noms tels que Issoire, Izeures ;
de 6?'iga , Bonœiivre, Denœuvre , Vendœuvre, etc. Dans la société
gaélique qui n'a connu, elle aussi, que cette forme rudimentaire
de la propriété, nous retrouvons le même procédé dans les noms
de Dunbar, Dunkeld, Dunnotar, Dunrobin, Rathlin, Rathmore,
Magourney, où, suivant l'usage des langues néo-celtiques, le suf-
fixe est devenu préfixe, mais n'a pas, en changeant de place,
changé de signification (1).
Voilà pour l'époque gauloise.
Le premier effet de la conquête romaine fut simplement d'in-
troduire dans l'onomastique gauloise un certain nombre de
noms nouveaux. Les Gaulois n'avaient pas, à l'égard de leurs
vainqueurs, cette haine implacable que notre patriotisme moderne
aime tant à leur prêter. Rome leur apportait un bien précieux,
la paix, dont le monde gaulois devait d'autant plus apprécier la
valeur qu'il était impuissant à se la procurer de lui-même. Aussi
ne se firent ils aucun scrupule patriotique de copier des noms
romains, et à côté de Vindos, Vernos, Iccios, Argantos, nous voyons
alors paraître Claudius, Liber, Turnus, dont les propriétés s'ap-
pellent Claudiomagus, Clion (Indre)^ Liberodunum, Liverdun
(Meurthe-et-Moselle), Turnodurum, Tonnerre (Yonne), tous noms
auxquels je rattacherais ceux d'Augustodunum et de Cœsaroma-
gus, envisagés comme propriété d'un Gaulois paré de ces noms
illustres, beaucoup plutôt que d'y voir une ville créée en leur
honneur pour leur culte, ce qui me semble ne pas être la signi-
fication des mots dumim et magus.
Bientôt, d'ailleurs, l'assimilation des Gaulois aux Romains fait
un pas de plus. Le Gaulois ne portait qu'un seul nom, auquel il
ajoutait parfois le nom de son père : Argantos, fils d'Artos, etc.;
(1) Je ne parle, bien entendu, que de la propriété rurale. A côté du vicus, dont les
huttes n'étaient protégées par aucune palissade, le dunum ou la briga du chef
était la seule place de refuge, le seul oppidum. Mais, sur certains point déjà, le com-
merce avait amené d'autres agglomérations d'un caractère urbain, servant, elles aussi,
à'oppida, de places de refuge, mais désignées soit par le nom de la rivière près de
laquelle elles s'élevaient, Avaricum (Bourges), sur l'Avara, Autricum (Chartres), sur
l'Autura, ou ]»ar le fait qui leur avait donné leur importance commerciale, la pré-
sence d'un pont, IJrivale (Brioude), la rencontre d'un conlluenl, Condate (Condé).
ï
l'iNTKKI^T des noms 1)K I.IHIX rnill L'ilIS'I'nlHE SOCIALE. -loi
lo Uonuiin, au contraire, en avait toujours au moins trois, le pré-
nom, le g"entilicc et le cog-nomen ou surnom : Lucius Cornélius
Scipio, etc. Cet usag'e se répandit bientôt en (iaulc et produisit
alors le mélange le plus bizarre de vocables appartenant aux
deux langues, les uns empruntant à Rome leur nom complet, les
autres retenant de la Gaule tantôt le g-entilice, Lucius Carantius
Atficus. tantôt le surnom, Cncius Pompeius Trogus, tantôt enfin
les deux, Caïus Commius Bitiitio.
En même temps, le régime de la propriété se transforme.
Parmi les peuples de l'antiquité, aucun, on le sait, n'a porté plus
loin que le peuple romain la notion de la propriété individuelle
perpétuelle. Chaque /«;z(/z/.sv, chaque cigei\ chaque /;r^f//?^??i était
inscrit au cadastre sous son nom, un nom spécial qui ne variait
pas à chaque changement de propriétaire, quoiqu'il se compo-
sât de la désinence anus ajoutée au nom de celui qui en était
propriétaire au moment de la conCection du cadastre, peut-être
même de celui qui originairement avait constitué ce domaine, y
avait fait les plantations et constructions utiles, en avait tracé et
consacré les limites, et qui, comme un fondateur de ville, lui
avait laissé son nom ! C'était le fundus Sempronianus , Cornelia-
nus, Sabinianus, Pompeianus, etc.
Un tel régime de propriété était bien fait pour exciter les con-
voitises des hommes puissants- de chaque vicus g-aulois, comme
agit plus tard sur les chefs de clans de l'Ecosse et de l'Irlande le
spectacle de la propriété féodale. En droit, dans le vicits, la
propriété était commune entre tous ; en fait, dans l'état de g"uerre
permanente qui était l'état jiormal de la Gaule, le chef de guerre,
le plus riche en bétail puisqu'il avait la plus g-rosse part du
butin, était le plus en mesure d'exploiter avantag^eusement les
pàturag-es ; il le faisait soit par ses serviteurs sur sa part réservée ,
soit par des hommes qu'il avait arrachés à la mort en leur prê-
tant du bétail pour exploiter leur part du bien commun et qui
étaient devenus ainsi ses obligés, ses débiteurs, presque ses escla-
ves. En fait, il jouissait donc de la plus grande partie du terri-
toire du viens. Transformer cette jouissance en propriété, installer
sur cette propriété les débiteurs qui se trouvaient liés à lui par
452 LA SCIENCE SOCIALE.
l'impossibilité cracqiiitter leur dette, était chose facile : les
Romains ne pouvaient être choqués de voir s'établir un état
social qui était le leur; l'homme du clan n'était guère habitué à
résister aux volontés de son chef; l' eût-il voulu, que, dans la
situation endettée où il se trouvait, la chose lui eût été impos-
sible; sa situation d'ailleurs ne paraissait guère modifiée par
le nouvel état de choses. La mesure par laquelle Auguste mit
l'impôt à la charge des propriétaires en tant que propriétaires
et qui entraînait la confection d'un cadastre foncier, généralisa
le mouvement. Sur toute la surface de la Gaule, au-dessous de la
civitas et di\ pagits qui subsistent, à la place du viens qui dispa-
raît, se constituent, suivant le nombre des clans qui y vivaient
côte à côte, deux, trois, quatre fundi, ou plus encore, exploités
par des esclaves ruraux que dirige un intendant. Le diinum
s'efface devant la petite maison, la villa, où le maître, un citadin,
à l'exemple des riches Romains, viendra désormais de temps à
autre passer la belle saison.
La propriété du domaine ainsi substituée à la propriété du
foyer et de l'enclos, il fallait lui trouver un nom nouveau; et,
puisqu'on avait emprunté la chose à Rome, on lui emprunta éga-
lement le procédé de dénomination, un nom d'homme, gentilice
ou cognomen, suivi d'une désinence. Mais la désinence aîitis
n'eut pas chez nous une fortune égale à celle qu'elle avait eue en
Italie. On ne rencontre guère, en dehors des limites de la Pro-
vince romaine, des noms comme Marcellianus, issu de Marcellius,
aujourd'hui Marseillan, dans l'Hérault; ce sont des désinences
gauloises qui ont le plus de succès. La plus répandue est le suffixe
aco.s, aciis. Ajouté à un nom gentilice, Martinius, Sabinius, par
exemple, issu lui-même d'un adjectif 3Iartinus, Sabinus, il donne
naissance à des noms de lieux qui , suivant les régions, présen-
tent aujourd'hui les désinences i, ij ,ie, ie>y,icu^ è, ey, ac : Martigny,
Savigny... Martigné, Sévigné... Martignac, Sévignac... Parfois il
s'ajoute à un cognomen : Turnacus, Tournay; Ronacus, Ron-
nay, etc. Parfois le gentilice ou le cognomen ne sont suivis d'au-
cune désinence; Tillius, le Theil; TuUus, Toul. Parfois acus est
remplacé par d'autres suffixes; ce sont /a/o5, par exemple dans
l'intérêt des noms 1)K LIEIX POUK LIIISTOIRE SOCIALE. 'l-VA
Mareuil et Mareil, Verneuil, Vernoil et Vernouillet; ohis, dans
vSouUiol, Mequeroil, Marelles...; io, dans Aubusson, Avignon,
Luron...; iscus, dans Vcvcy, Homanèche...; avos, dans Ambillou,
Milliau, Andelot, Belleneuve...; icus, uccius , dans Tournus...;
ssos, ssa, dans Vendenesse, Villenauxe...; ascus (celui-ci d'origine
ligure), dans Cagnosc, Venasque, Champlost, Blanot...; enus,
dans Avene, Turenne (1).
Voilà pour Tépoque romaine.
Le premier effet de la conquête franke est absolument iden-
tique à celui de la conquête romaine. Beaucoup de Gallo-Romains
se parent de noms f ranks , mais ils continuent à désigner leurs
terres à la romaine, car des localités comme Theudeberthiacus,
Landericiacus, Childericiacus, Dacconiacus, doivent leur dénomi-
nation au même procédé que celui qui a fourni Martiniacus, Sa-
biniacus, etc. Mais, à côté de ces noms, apparaissent des noms
formés d'une manière toute différente, que voici : d'abord, un
nom d'homme, germanique le plus souvent, parfois chrétien,
quelquefois romain; puis, en pays de langue germanique, unsuffîxe
tel que heim^ hof, berg, thaï; en pays de langue latme, villa ou
villare, cortis, mons, vallis. La villa de Gundulf, c'est Gondre-
ville; le villare d'Ansoald, Ansauvilliers ; la curtis de Baddo,
Béthencourt; le mont où Waddo a construit son habitation, Vau-
démont. Et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ce changement
dans les mots donne exactement l'idée du changement qui s'est
produit dans l'état social. Jadis la villa n'était que l'accessoire
de l'exploitation, ce n'en était pas la tête; le maître y venait en
passant, ce n'était pas la résidence ordinaire. Il y avait parfois
plusieurs villœ sur un ager, en tous cas le nom de l'un ne dé-
rivait pas du nom de l'autre. Mais à l'époque franke au con-
traire, le nom de villa devient tellement bien dans l'esprit des
(1) Voir pour tous ces noms la liste des noms de lieux d'origine romaine dressée
pard'Arbois deJubainvilledansses Recherches sur l'orij^inedela propriétt' foncière 'Pa-
ris, 1889, in-8'). Certains des mots ainsi formés sont à leur tour considérés comme des
gentilices et pourvus de suffixes enoc((s; Lucenus donne ainsi Lucenay, Marcellianus,
Massillargues. Pour ne pas confondre ces formes parfois si rapprochées li s unes des
autres, il faut l'œil exercé d'un philologue; mais là où par lui la route a été frayée, on
peut s'avancer sans crainte : la philologie, elle aussi, est une science.
454 LA SCIENCE SOCIALE.
g-ens le terme propre pour désigner le domaine, que ceux qui,
soit parce qu'il n'a pas été morcelé, soit parce qu'il conti-
nue à se trouver en des mains gallo-romaines, lui conservent
son ancien nom, appellent désormais ce qui était par exem-
ple VAgej' Carantonicus, du nom presque identique, mais abso-
lument incorrect au point de vue grammatical, de Villa Caren-
tonnacus. Vager est tellement ])ien devenu l'accessoire que,
plus tard, on formera son nom sur celui de la villa avec une
désinence qui indique un nom emprunté : on dira de la sorte
YAger Carentomiacensis. C'est que le Frank, et le seigneur féodal
qui en sort ou qui l'imite, réside sur son domaine, habite sa
villa. Dans quelques pays de la France on appellera bientôt cette
résidence rurale la demeure par excellence, manerium , le
manoir.
Enfin, vers le dixième siècle, une dernière transformation
s'opère. Le phénomène qui s'était produit dans les langues celti-
ques se produit en roman : le suffixe devient préiixe. Dans les
noms qu'on impose aux créations nouvelles, on ne dira plus, par
exemple, Landoncourt, mais Courlandon; Grandval, mais Vau-
patry ; de même qu'on dira Châteauneuf et non plus Neufchâtel;
le iMesnil-Villement et non plus Rumesnil, 3Iontiéramey et non
plus Yimoutiers. En pays déjà occupé par les particularistes, ces
domaines nouvellement créés ne diffèrent probablement pas
des anciens; mais dans les pays où les particularistes ne se sont
pas antérieurement établis, rien ne dit que ces établissements
nouveaux correspondent à une colonisation transform.atrice.
Les nombreux domaines appelés Val ou Vau, Mont, Château,
la Roche, le Plessis, suivis et non plus précédés d'un nom
d'homme, appartiennent généralement à ce que l'on appelle la
seconde féodalité; or, ceux qui les installent et les baptisent,
copient souvent les dehors de la première féodalité, plutôt qu'ils
n'en reproduisent l'organisation. C'est un procédé d'imitation
superficielle, quand tout ne se borne pas à une simple traduction
du vieux nom local, comme c'est le cas pour les nombreux Ville
de Bretagne qui traduisent simplement un Ker antérieur. C'est
ce que prouve, entre autres choses, un procédé de placage, —
L I.NTKHKT DKS NOMS UE LIEUX l'OLH L IIISTolHE SOCIALE. 4oo
absolument analogue à celui qui nous a donné précédemment
la Villa Latiniacus, — par lecjuel on arrive alors à former des
noms comme ceux de Montmélian et de Monlczun, ou encore de
Chàteau-Meillant, qui n'indiquent pas du tout un domaine créé
par un Meillan ou un Lauzun, mais qui ajoutent seulement aux
antiques noms de Médiolanum ou Lugdununf, dont on ne saisit
plus le sens, un préfixe destiné à mettre en apparence le domaine
à la hauteur des progrès réalisés autour de lui.
IV.
Jetons maintenant les yeux sur une carte de Normandie. Les
noms à physionomie germanique sont surtout nombreux vers la
côte, là où les textes historiques nous révèlent l'existence de
colons de formation particulariste ; ils diminuent au contraire,
pour faire place à des noms à physionomie latine, au fur et à
mesure que Ton s'avance vers l'intérieur. Or, à qui fera-t-on
croire que les Romains ont occupé l'intérieur et non pas les
côtes? et si dans ce dernier endroit des traces philologiques de
leur passage ont disparu, n'est-ce pas que là, à la place des do-
maines fondés par eux, se sont créés des domaines entièrement
distincts, auxc[uels ne pouvait convenir le nom ancien? Là donc
il y a eu établissement des particularistes, établissement en
grande masse, transformation du pays. Voyons le fait dans ses
détails.
Voici d'abord le département actuel de la Manche. Ses deux
arrondissements les plus septentrionaux, Cherbourg et Valognes,
comptent 115 noms en ville sur 190 noms de communes; et,
tandis que ceux du centre, Coutances et Saint-Lô, en renferment
encore une assez forte proportion, les plus au Sud, Avranches et
Mortain, en contiennent tout juste 3 sur 198.
Dans le département du Calvados, ces noms sont surtout nom-
breux dans la partie des arrondissements de Baveux, Caen et
Falaise, qui correspondent aux pays des établissements saxons
d'Otlinga, et de Saxonia : 2i sur 50 dans les deux cantons de
Douvres et de Troarn, arrondissement de Caen; IV sur 66 dans
456 LA SCIENCE SOCIALE.
ceux de Falaise-Sud, Bretteville et Ïhury-Harcourt, arrondisse-
ment de Falaise; 6 sur 22 à Saint-Pierre-sur-Dives , arrondisse-
ment de Lisieux. Partout ailleurs, au fur et à mesure que l'on
descend vers le Midi, le môme phénomène se reproduit : le nom-
bre des noms caractéristiques des domaines franks ou saxons
diminue. Bayeux, arrondissement maritime, en compte 17 sur
136 : Vire, arrondissement de l'intérieur, 2 sur 96. Les cantons de
Pont-l'Évêque, Trouville, Dozulé, Honfleur en contiennent 28 sur
68 ; les cantons de Blangy et de Cambremer, au môme arrondis-
sement de Pont-l'Evêque, n'en contiennent que 3. A Villers et
Evrecy, arrondissement de Caen, on en trouve 2 sur 50; et, si
l'on descend toujours plus au Sud, dans le département de l'Orne,
on n'en trouve que 10 sur 260 dans les arrondissements d'Alen-
çon et d'Argentan, et pas un un seul dans celui de Domfront, le
plus méridional de tous!
La démonstration est encore plus saisissante si on serre de plus
près l'observation et si on ne s'en tient pas aux seuls noms en
ville. 11 convient d'y ajouter leurs variantes et leurs analogues
en villiers, villette, courte val, mont ; puis, les noms germaniques
dont ceux-ci ne sont le plus souvent que la traduction en latin ,
la seule langue écrite, officielle et distinguée de l'époque : ainsi
sont les noms à forme demeurée germanique qui désignent tan-
tôt un domaine /mwz, hamel., hobu, tôt (de tofta) et tuitj bu et
beuf, bourg, vast, torp ; tantôt un lieu baigné par la mer, fleur ^
ou une rivière bec, sur lesquels le domaine s'est constitué. De
plus, il convient de retrancher du calcul à établir les noms pu-
rement géographiques : noms de rivières, comme Vire, Touques,
Dives; noms de peuples comme Bayeux, Lisieux, Vieux; noms de
lieux désignés par les saints, leurs patrons, ou par des églises
(avec les formes basoque, autels ou authieux^ chapelle, celle), et
enfin les noms communs dont nous avons signalé plusieurs
exemples et qui ne sont spéciaux à aucune époque. Il ne reste
alors en présence que les noms, latinisés ou non, à physionomie
germanique et les noms à physionomie gallo-romaine , qui ont
été faits les uns et les autres pour des installations rurales. L'ar-
rondissement de Cherbourg nous offrirait alors 59 noms germa-
l'iNTÉHKT des .noms \)K LIKUX FOLK l'iIISTOIRE SOCIALE. 457
niques et [)as un nom romain; celui de Yalognes, 75 noms ger-
maniques et un seul nom romain; celui de Coutances n'a plus
que iV noms nei'maniquos contre 12 noms gallo-romains, et celui
de Saint-Lô 10 noms germaniques contre 19 gallo-romains.
Dans le Calvados, le spectacle est identique : au Nord, Baveux
compte 25 noms germaniques contre 25 noms romains; au Sud,
Vire, 3 germaniques contre 13 romains. Dans lu même situation
respective du Nord au Sud, Caen compte 56 germaniques contre
31 romains, et Falaise 22 contre 28; Pont-rÉvêque, i9 contre 2,
et Lisieux, 17 contre 9. Dans le département de l'Eure, la situa-
tion est absolument analogue : au nord, Pont-Audemer comprend
53 noms germaniques contre un seul nom gallo-romain; et au
Sud, Bernay, 3i contre 7.
Le nombre des noms communs, très rares par exemple à Cher-
bourg (où Fou n'en relève guère que 5), beaucoup plus nom-
breux à Pont-Audemer (près d'une vingtaine), le plus ou moins
fréquent emploi de certains noms appartenant à des époques
plus récentes, par exemple '/e bois ou ie bosc, le hreuil on parc
enclos, la haie ^ le plessis^ qui ont à peu près, eux aussi, la signi-
fication de clôture, le mesnil, désignant une maison entourée
de son champ et qui semble marquer la limite entre les deux
zones germanique et romaine , tout cela pourrait prêter encore
à de nombreuses observations, jeter des indications précieuses
sur le caractère de l'invasion et de l'établissement. Mais il me
suffisait aujourd'hui de montrer l'existence de ces deux zones
et le parti que l'on peut tirer, pour leur détermination, de Fétude
des noms de Keux. J'espère n'avoir pas besoin d'y revenir.
Mais je voudrais du moins en tirer encore une conclusion. Si,
laissant la région normande, on jette les yeux sur une carte gé-
nérale de Faire géographique suivant laquelle sont distribués
les noms de lieux caractéristiques des installations frankes,
on ne tarde pas à remarquer que, fort rares dans l'Ouest et le
Midi, ils abondent au contraire dans certaines contrées de l'Est,
la Champagne par exemple, que nous sommes habitués à
regarder comme l'habitat principal de la famille instable. En
présence de cette constatation géographique , il me semble im-
T. XVII. 33
438 LA SCIENCE SOCIALE.
possible d'affirmer que les particularistes n'ont point occupé ces
régions; et cependant il est non moins certain qu'ils n'y ont pas
implanté leur type familial. Serait-ce c{u'impuissants à pousser
ces hommes en avant, ils n'auraient joué là que le rôle négatif
de destructeurs à fond des petites communautés locales qui,
ne pouvant plus se reconstituer une fois les particularistes dis-
parus, auraient laissé l'individu en présence de la grande com-
munauté de l'État? Ne serait-ce pas plutôt qu'au moment de
l'arrivée des Franks, les habitants de ces pays se trouvaient déjà
constitués en familles instables, que les particularistes s'y sont
par là même taillé plus facilement qu'ailleurs des domaines
d'immense étendue, où, comme aujourd'hui les landlords des
Highlands , ils n'ont pu saisir de près et en détail la population
pour transformer ses habitudes intimes. C'est vers cette dernière
opinion que de préférence je me sentirais attiré, et c'est encore
la géographie archéologique qui m'y sollicite : car l'habitat de
la famille instable coïncide exactement sur nos cartes avec la
zone où les derniers survenants des Gaulois^ réduits en bandes
guerrières vivant de pillage, c'est-à-dire de chasse ou, si l'on
aime mieux, de cueillette, ont laissé tant de traces de leurs tu-
muli, tant de débris de leurs épées de fer ; à peine ceux-là ont-
ils entamé la zone où les Celtes pasteurs, les néolithiques comme
on dit aujourd'hui, vivaient depuis l'époque des mégalithes, de
la pierre polie et du bronze, sous le régime patriarcal. Ce ré-
gime, même aujourd'hui, dans ces régions, résiste, et ne périra,
s'il doit disparaître, qu'après s'être longtemps défendu.
Ch. de Calan.
Le Directeiii'-Gîrant : Edmond Demolins.
TYPOariAPHIB PIKMJN-DIDOr KT C'*'. — MKSXIL (EUKK).
LE MOUVEMENT SOCIAL
LA SCIENCE SOCIALE SE CONFOND-
ELLE AVEC LA SCIENCE DE LA MO-
RALE? — NON.
Toute science nouvelle a de la peine
à se faire sa place : elle dépossède tou-
jours quelqu'un, ce qui est un point dé-
licat dans l'humanité. L'objet qu'elle
entreprend d'étudier par l'observation
directe, avec les garanties strictes de
l'analyse et du classement, se trouve
toujours, antérieurement, dans l'une ou
l'autre des conditions que voici : ou
bien on a fait entrer cet objet dans le
domaine secondaire de quelque science,
dont il subit les conclusions plus ou
moins prochaines, plus ou moins pro-
bables; ou bien on l'a laissé en dehors
des sciences, dans le domaine public,
comme un thème livré aux disputes du
bon sens, c'est-à-dire au plus parfait
tâtonnement. Dans les deux cas, quand
la science nouvelle survient et se saisit
de l'objet, il y a dépossession ou d'une
catégorie de savants ou de la grande
catégorie du public. Souvent même,
public et savants d'autrefois sont at-
teints du même coup, parce qu'un objet
qui n'a été pris que de biais par les sa-
vants reste abandonné pour une bonne
part au public, et c'est aux uns et aux
autres qu'il s'agit de l'enlever pour le
traiter par une observation directe et
spéciale.
C'est ce qu'a dû faire la Science so-
ciale. Il lui a fallu débouter de quelques
prétentions les moralistes et de beau-
coup de fantaisies le public. De ce chef,
elle n'a pas toujours été très gracieuse-
ment reloue. Il ne pouvait en être aulre-
LE MOUVEME.\T SOCIAL. — HI.
ment. L'histoire des sciences qui avaient
successivement surgi avant elle la ren-
seignait sur ce point.
Quand la Philosophie, qui est surtout
la science des opérations naturelles de
l'esprit humain, est arrivée avec Aris-
tote et par les Arabes à la connaissance
des écoles ecclésiastiques du moyen
âge, elle faillit être congédiée d'autorité.
Si les Dominicains, saint Thomas par-
dessus tous, n'avaient pris le philosophe
de Stagyre sous la protection de leur
manteau, les théologiens du temps ris-
quaient de le tenir pour un envahisseur ;
ils n'étaient pas très satisfaits d'appren-
dre, d'une manière si effective, qu'à coté
de la théologie il y avait une place pour
la connaissance naturelle scientifique
de l'esprit humain. Quand Bacon a ins-
titué le principe des sciences physiques,
la Métaphysique s'est récriée : on lui
enlevait une dépendance qu'elle s'était
attribuée et sur laquelle elle avait
même formé son nom. Quand la Géo-
logie a commencé ses fouilles, elle a
inquiété les systèmes cosmogoniques
qu'on avait essayé de tirer des traditions
religieuses, ou des conceptions philoso-
phiques de la matière. Je lisais tout ré-
cemment le fait plus curieux que voici :
on raconte dans la famille de Cham-
pollion que, quand il eut réussi à lire
les caractères égyptiens, « certaines ap-
préhensions se manifestèrent au sujet
des suites que pourrait avoir sa décou-
verte. Des chrétiens mal éclairés se
demandèrent si les notions anciennes
que la lecture des hiéroglyphes allait
mettre au jour n'infirmeraient pas les
récits de la Bible. Ces craintes auraient
9
08
LE MOUVEMENT SOCIAL.
même trouvé leur éclio dans la famille
royale, et M"'* la duchesse d'Angoulême,
inaugurant le musée égyptien, aurait
d'abord affecté de prêter peu d'atten-
tion aux explications de Champollion.
Mais celui-ci, ayant arrêté le cortège
devant une vitrine spéciale, aurait fait
remarquer à la princesse une inscription
qui confirmait les récits de Moïse, et,
tout aussitôt, la duchesse d'Angoulême,
charmée, serait devenue tout attentive
et intéressée aux démonstrations du sa-
vant. Le pape Léon XII, d'ailleurs, ne
se méprit pas sur les suites de cette
grande lumière subitement dévoilée. Il
disgracia les ecclésiastiques de sa cour
qui s'effrayaient de voir la lointaine
Egypte livrer, après deux mille ans, ses
secrets ensablés; il déclara que l'histoire
dévoilée coïnciderait évidemment avec
les données de la Bible. Quand le roi fît
Champollion chevalier de la Légion
d'honneur, ce fut sur la demande per-
sonnelle du Pape (1). »
Yoilà assez d'exemples, — on pour-
rait indéfiniment les multiplier, — des
difficultés naturelles que toute science
nouvelle rencontre auprès de quelque
groupe de savants et auprès du public.
Mais, à la longue, tout s'explique et la
vérité prend le dessus.
Je voudrais tout simplement ici, en
quelques mots, dégager la Science so-
ciale des revendications des moralistes.
Jusqu'ici on prétendait rattacher la
Science sociale à la morale. C'était l'effet
d'un pur raisonnement, non d'une ob-
servation directe des phénomènes dont
se constitue la société. Le raisonnement
était celui-ci : La société, les rapports
des hommes, sont réglés par la morale;
si la morale n'existait pas, il n'y aurait
pas de société possible; donc, la société
est constituée par les lois morales : qui
sait les lois morales, sait les lois socia-
les, toutes les lois sociales.
(1) L. de laBriére.
Pour faire sentir le sophisme de ce rai-
sonnement, il n'y a qu'à l'appliquer à
une société déterminée, à un genre dé-
terminé de rapports entre les hommes :
le sujet étant plus restreint, il est plus
saisissable que le grand fait vague de la
société prise en général, sans détermi-
nation précise et bien comprise. Essayons
d'appliquer le raisonnement, par exem-
ple, à ce groupe bien connu, à cette so-
ciété bien caractérisée, qu'on appelle
l'armée, une armée. Cette société, tout
aussi bien que celle que crée n'importe
quel autre genre de rapports entre les
hommes, est essentiellement réglée par
la morale; si la morale n'existait pas,
il n'y aurait pas d'armée possible; n'est-
il pas vrai que les hommes en armes
s'entr'égorgeraient aussitôt, sans souci
de l'ennemi? Donc, l'armée est consti-
tuée par les lois morales : qui sait les lois
morales, sait les lois militaires, toutes
les lois militaires.
Je pense que le lecteur est déjà un
peuébranlé par cette application du rai-
sonnement à une société bien précise,
dont il peut assez connaître le mécanis-
me pour s'apercevoir que la morale n'en
est pas tout à fait le principe unique et
suffisant, ni même, à vrai dire, le prin-
cipe générateur. La morale est le prin-
cipe régulateur des actes humains, mais
elle est très loin d'être le principe géné-
rateur de la plupart d'entre eux. Ce qui
pousse à s'associer à d'autres pour cons-
tituer une société militaire, une armée,
c'est l'intérêt, c'est la nécessité de pré-
server par la force sa vie et ses biens
exposés à la violence : voilà le prin-
cipe générateur de ce groupement; en
voilà la raison d'être, le but détermi-
nant, la fin caractéristique et spéciale,
voilà ce qui l'explique et le fait être. La
morale ne survient que comme principe
régulateur, qui n'a rien de spécial à
l'armée, car la morale s'applique aussi
bien ailleurs que là : partout, comme à
LE MOUVEMENT SOCIAL.
9î)
l'armce, il est vrai qu'il faut éviter toute
impiété, tout blasphème et parjure, tout
mépris du jour du Seigneur, tout meur-
tre criminel, toute injustice, toute im-
moralité, toute convoitise mauvaise. Les
dix commandements de Dieu ne nous
donnent pas mieux la constitution de
l'armée qu'ils ne peuvent noys donner
la constitution du commerce, de l'ate-
lier, de la commune, de la province ou
de l'Etat. De ce que la société, de ce
qu'un quelconque des groupements dont
la série constitue la société, ne peut
subsister sans la morale, ou du moins
sans un certain degré de morale, il ne
s'ensuit pas qu'ils ne subsistent que par
la morale : de ce que l'homme ne sub-
siste pas sans air, il ne s'ensuit pas qu'il
ne subsiste que par l'air. On ne connaît
donc pas la société par le seul fait qu'on
connaît la morale : les lois morales ne
sont pas toutes les lois sociales.
Voilà qui est clair : la morale et la
Science sociale, si d'accord qu'elles se
mettent, ne sont pas une seule et même
chose, une seule et même connaissance.
Ce sont deux connaissances qui ont des
points de rencontre.
C'est ce qu'on comprendra mieux en-
core en retournant cette démonstration
et en montrant ce qui fait l'objet propre
de la Science sociale, comme on vient de
faire voir l'objet propre de la morale :
c'est ce que je vais faire maintenant.
{A suivre.) Henri de Tolrville.
LA JOURNEE DE HUIT HEURES.
La journée du 1®'" mai^ si redoutée des
bonnes gens, a été absolument tran-
quille, mais le retour des manifestations
annuelles du parti socialiste a remis sur
le tapis la fameuse question de la jour-
née de huit heures.
La formule des « trois-huit », — huit
heures de travail, huit heures de délas-
sements, huit heures de sommeil, —
tend à devenir le cri de ralliement pro-
visoire du socialisme. Nous disons pro-
visoire, car ce n'est là, dans la pensée
du parti, qu'une étape sur la route des
conquêtes. Le but dernier, bien en-
tendu, n'est pas d'arracher au patron
un sacrifice de deux ou trois heures,
mais de supprimer le patron lui-même,
en « collectivisant » les instruments de
de travail.
La conquête serait d'ailleurs encore
plus importante qu'elle n'en a l'air.
L'intervention de l'Etat en vue de pres-
crire la journée de huit heures ne va
pas, en effet, sans une autre interven-
tion pour prescrire un salaire minimum.
Il est clair que les ouvriers ne gagne-
raient rien à une réduction d'heures de
travail si le patron pouvait réduire à
proportion leurs salaires. La loi aurait
donc un rôle double : diminuer le temps
du travail et en maintenir la rémunéra-
tion.
On a beaucoup raisonné sur la journée
de huit heures. Ses partisans, — et tous
ne sont pas socialistes, — ont fait valoir
particulièrement une double expérience,
tentée ces jours-ci en Angleterre et en
Autriche, par deux industriels qui sont
parvenus à réduire à huit heures le
travail de leurs hommes, sans éprou-
ver aucune perte sur la production. On
argumente également d'un vote récent
de la Chambre des Communes, fixant à
huit heures la journée de travail dans
toutes les mines anglaises. Le patron,
disent plusieurs partisans de la réforme,
n'aurait rien à perdre à celle-ci. L'ou-
vrier qui travaille moins de temps tra-
vaille mieux pendant ce peu de temps, et,
s'il y a une petite différence, l'économie
dans le chauffage, l'éclairage, le grais-
sage, rétablira l'équilibre.
Voilà ce qu'on dit. Mais posons, le
100
LE MOUVEMENT SOCIAL.
plus nettement possible, l'état de la
question.
A qui faut-il appliquer la journée de
huit heures? Il est clair que ce n'est pas
aux ouvriers agricoles. Le travail de
ceux-ci est trop étroitement sous l'in-
fluence des saisons. Il faudrait, pour le
régulariser, décréter que le soleil, en
été comme en hiver, doit se lever à la
même heure. Les paysans, c'est-àdire
l'immense majorité de la classe ouvrière,
sont donc hors de cause.
Veut-on parler du petit atelier, celui
du boulanger, par exemple, ou du ma-
réchal ferrant, ou du tailleur? Veut-on
réduire la journée des garçons de café
ou des cochers de fiacre? Non, sans
doute, on se heurterait à des impossi-
bilités pratiques, et à une foule de résis-
tances individuelles trop disséminées et
trop inaccessibles pour qu'une loi puisse
avoir sur eux son action.
Restent donc les ouvriers de la grande
industrie, de ïusine, c'est-à-dire, en
France, 800.000 individus environ sur
3S millions. Ce sont eux qui conduisent
le mouvement. C'est exclusivement à
cette catégorie que songent les journaux,
lorsqu'ils arborent la rubrique : Ques-
tions sociales.
La question ainsi précisée, on peut se
demander deux choses : est-il bon que
la journée soit réduite à huit heures?
est-il possible d'obtenir cette réduction?
La réponse à la première question
ne semble pas faire de doute. Oui, il est
bon que l'ouvrier se repose, qu'il ait le
temps d'être homme après avoir été
machine, qu'il ait tout le loisir conve-
nable pour s'occuper de sa famille, de
son instruction, de sa vie morale. C'est
là l'idéal ; et l'on ne saurait trop désirer,
par conséquent, que le cours naturel
des choses, progrès industriels, activité
personnelle, redoublement d'intensité
dans la production, amène au plus tût
la réduction de la journée de travail.
C'est ce qui existe déjà dans beaucoup
d'usines de l'Angleterre, notamment
chez les mineurs du Northumberland et
de plusieurs autres régions, qui ont la
journée de sept heures et demie (1).
Seulement, il faudrait que l'ouvrier,
après avoir obtenu sa journée de huit
heures, eût Vénergie d'employer conve-
nablement et utilement ses huit heures
de repos. Sinon, tout le temps perdu
par l'usine sera gagné par le cabaret.
Les cabaretiers le savent si bien qu'ils
sont les plus ardents à réclamer la me-
sure. Là encore il faut voir ce que sont
les hommes pour prévoir ce que pour-
rait être la réforme. L'éducation de
l'ouvrier, sa force de résistance ou sa
facilité à l'entraînement décideront de
l'emploi de ces nouveaux loisirs, et, s'il
en use mal, sa condition n'en sera pas
améliorée; au contraire.
Mais cette réduction est-elle possible?
Là encore il faut distinguer.
Toutes les industries ne sont passem-.
blables. Toutes ne réclament pas la
même intensité ou la même prolongation
de travail. Il en est où de courts repos , '
assez fréquents dans la journée , sont
nécessaires; il en est qui, n'épuisant nul-
lement le corps, permettent un travail
plus long ; il en est d'autres qui, au con-
traire, fatiguent les bras sans interru-
ption et obligent les équipes à se rem-
placer plus vite. Une loi uniforme ne
peut donc, en aucune manière, régler
le travail dans toutes les usines. L'essai
de législation auquel on se livre en An-
gleterre n'a pas pour objet l'industrie
entière, mais seulement celle des mines,
la plus pénible de toutes, celle qui use
le plus rapidement les forces de l'ou-
vrier. La loi votée par les Communes,
(1) On sait aussi que l'ouvrier anglais, outre le
repos du dimanclie, rigoureusement respecté, ne
travaille le samedi (|ue dans la matinée. L'après-
midi lui est laissé pour ses emplettes et ses af-
faires de famille.
LE MOUVEMENT SOCIAL.
101
~i elle l'est par les Lords, ne fera f[uc
consacrer une diminulion déjà obtenue
dans la pratique par i)resque tous les
mineurs du royaume. Il paraît d'ailleurs
ipie de nombreux mineurs sont hostiles
à son adoption.
(Juant à l'argument suivant lequel la
réduction des heures de travail serait
compensée par le redoublement d'inten-
sité de ce travail, il n'est, lui aussi, va-
lable que dans certains cas particuliers.
La chose peut être vraie, — dans une
certaine mesure, — pour les industries
où le travail musculaire joue le princi-
pal rôle, mais elle est complètement in-
exacte pour celles oîi tout se fait par des
machines ou par des opérations chimi-
ques dont la célérité atteint déjà son
maximum. Forcer le patron à réduire sa
journée de dix heures à huit, par exem-
ple, c'est donc, dans la plupart des cas, lui
enlever le cinquième du produit brut de
son usine, ce qui est, pour beaucoup, la
ruine complète, attendu que le bénéfice
général d'une industrie ne consiste
souvent qu'en une accumulation de très
petits bénéfices, un centime ou deux
quelquefois, retirés de la vente de chaque
objet fabriqué. Le nombre seul produit
le gain. Augmentez de trois centimes le
prix de l'objet, c'est la faillite, et, quand
l'usine sera fermée , les ouvriers seront-
ils plus heureux? Ceux-ci devraient voir,
et ils pourraient voir, — si des politi-
ciens intéressés ne leur fermaient les
yeux, — qu'en bien des cas leurs récla-
mations auraient pour effet de tuer l'in-
dustrie elle-même, témoin cette affaire
de Trignac où deux Compagnies se sont
successivement ruinées ou appauvries.
Les patrons ne sont pas toujours sur un
lit de roses. On cite quelques heureux,
toujours les mêmes; mais la foule de
ceux qui échouent ou qui végètent, on
n'y fait pas attention. Pourtant, c'est la
masse.
Si la journée de huit heures ne portait
aucun dommage aux patrons, il est évi-
dent que ceux-ci ne seraient pas assez-
sots pour ne pas s'en être aperrus. Ils
seraient les premiers intéressés à ren-
voyer leur personnel de bonne heure..
Il y aurait moins d'usure pour leurs ma-
chines et moins de tracas pour eux-
mêmes.
La journée de huit heures est donc
une chose éminemment souhaitable, une
chose qui arrivera, mieux encore, une
chose qui est déjà arrivée sur certains
points plus favorisés que d'autres. La
réforme se réalisera progressivement,
en commençant par les races les plus
capables, à industrie prospère et bien
outillée, et en passant de là, par ordre
d'énergie et de prospérité décroissantes,
aux autres races qui, si elles voulaient
l'adopter immédiatement, seraient écra-
sées par les premières. La réforme,
outre l'inégalité des races, devra tenir
compte de l'inégalité des industries.
Toute cette complication, les prétendus
amis du peuple, amis des mesures sou-
daines et géométriques, ont grandement
l'air de l'ignorer.
H. La Bourdonnière.
AU SUMMER MEETING
D'EDIMBOURG.
Notes de voyage (suite) (1).
Du 6 au 1 1 août. — Pendant les der-
niers jours qui me restent, je consacre
le peu de temps dont je dispose, après
mon Cours, à visiter quelques grandes
résidences rurales. L'impression domi-
nante est que ces familles ont leur prin-
cipale installation à la campagne. Le
(I) Voir les livraisons de septembre, octobre et
décembre I8!I3 cl janvier 1804.
102
LE MOUVEMENT SOCIAL.
fait se manifeste nettement par l'abon-
dance des tableaux de famille et des
richesses artistiques accumulées. Quel-
ques-uns de ces palais sont de magnifi-
ques musées dont une grande ville serait
fière.
On mo dit cependant qu'un certain
nombre de ces grands propriétaires se
trouvent dans une situation de fortune
embarrassée et en sont réduits à mettre
leur terre en vente. C'est le cas d'une des
familles dont nous visitons le château
et le parc. Celle-ci appartient à la vieille
aristocratie écossaise, d'origine celtique ;
d'après ce que j'apprends, elle a suivi
une évolution assez semblable à celle des
anciennes familles nobles de la France.
Elle s'est tenue éloignée du travail et
n'a guère maintenu sa situation jus-
qu'ici que par la transmission des biens
à l'aîné, souvent encore compliquée
d'un régime de substitution. Malgré ces
moyens artificiels, beaucoup de ces fa-
milles sont aujourd'hui obérées et en
pleine décadence.
L'aristocratie anglaise n'est manifes-
tement pas un produit de l'état social
anglo-saxon; les sociétés à formation
particulariste ne produisent pas cette
institution. On ne rencontre pas une
classe supérieure héréditaire, dans les
pays oii l'on peut observer le type par-
ticulariste isolé des influences étrangè-
res, c'est-à-dire à l'état pur. Ainsi, en
Norwège; ainsi, dans certaines parties
de la Plaine saxonne. Là, le paysan pro-
priétaire s'est maintenu sans mélange
et sans superposition d'une autre classe.
Il ne se constitue pas non plus d'aristo-
cratie héréditaire dans les pays nou-
veaux où prédomine actuellement le
type anglo-saxon : ni aux États-Unis,
ni en Australie, ni en Nouvelle-Zé-
lande, etc.
L'absence de cette institution n'a rien
d'étonnant : elle est exclue, pour ainsi
dire, par définition. Qu'est-ce qui cons-
titue essentiellement la formation parti-
culariste? C'est l'établissement de cha-
que enfant dans sa pleine indépendance,
par ses seules forces et sans le concours
du groupe familial dont il est sorti. C'est
ce que les Anglais définissent par ces
deux expressions essentiellement parti-
cularistes : self help, s'aider soi-même,
et striKjyle for life, la lutte pour la vie.
Il est certain que l'aristocratie anglaise,
avec le droit d'aînesse et la substitution,
repose sur un principe absolument dif-
férent, elle repose sur le principe des
sociétés à formation communautaire :
l'établissement par le concours du
groupe familial, qui réduit au minimum
l'effort personnel, qui dispense le jeune
homme de s'aider lui-même, de lutter
pour la vie. L'aîné des enfants, dans l'a-
ristocratie anglaise, est placé sous le ré-
gime communautaire.
Le Play n'a pas vu qu'il fallait distin-
guer nettement l'aristocratie anglaise du
type ambiant anglo-saxon. Et il était
hors d'état de faire cette distinction fon-
damentale à cause de sa fausse détermi-
nation de la famille-souche. Pour lui,
la famille-souche, ou le type particula-
riste, était caractérisée parla transmis-
sion intégrale; or, il retrouvait cette
transmission intégrale dans l'aristocra-
tie anglaise, et il en conclut que cette
institution était caractéristique de l'état
social anglo-saxon.
D'où vient donc, en Angleterre, cette
aristocratie héréditaire?
Elle vient d'ailleurs : elle a été impor-
tée du dehors.
L'aristocratie anglaise a été importée
du continent par les Normands, avec
(jtuillaume le Conquérant.
Nous savons aujourd'hui, — et cette
démonstration sera faite prochainement
dans la Revue, — que les conquérants
normands appartenaient à la formation
communautaire; ils furent recrutés un
peu partout, par l'appât du butin, prin-
I
LK MOUVEMENT SOCIAL.
103
cipalcment parmi les désorganisés, les
gens sans aveu, les familles sans attache
avec le sol. La composition do cette ar-
mée est d'ailleurs sudisaunnent connue
par les documents historiques; mais ce
qui l'est encore plus, c'est l'histoire de
l'établissement des Normands on Angle-
terre. Ils se superposèrent simplement
à la population, se partageant les grands
domaines, les meilleures terres, mais
sans se fixer solidement au sol à la façon
saxonne, à la façon des émigrants de for-
mation particulariste. Le Saxon, opprimé
parle Normand, continua à cultiver pour
le compte de ce dernier. La lutte épique
et séculaire entre Normands et Saxons
n'est en réalité que la lutte entre deux
formations sociales absolument oppo-
sées.
Si les Normands ne s'implantèrent pas
solidement dans le sol, s'ils ne colonisè-
rent pas, du moins ils s'implantèrent
solidement, aussi solidement qu'ils le
purent, dans le système essentiellement
communautaire de l'aristocratie héré-
ditaire, de l'aristocratie de naissance.
Ce système s'est maintenu jusqu'à nos
jours et on peut dire qu'il a déformé
gravement, pendant des siècles, le type
anglo-saxon, ou particulariste, en An-
gleterre. Je n'ai pas à exposer ici com-
ment ce dernier a finalement réussi à
reprendre le dessus, grâce à son extraor-
dinaire puissance de résistance, à sa vi-
talité infiniment supérieure. Son triom-
phe a eu pour résultat de réduire la
puissance royale à sa plus simple expres-
sion; on sait que les Anglais ont abouti
au self government, — ce qui est tout
à fait particulariste, — précisément à
l'époque où la France, ressaisie par la
formation communautaire, aboutissait
au pouvoir absolu avec Louis XIV.
Mais il est resté à l'Angleterre quel-
que chose de cette superposition nor-
mande : il lui est resté cette aristocratie
héréditaire. On s'est contenté de la ré-
duire, de même que la monarchie, à une
situation à peu près honorifique, avec
certaines prérogatives politiques, comme
le privilège de recruter en partie la
Chambre des Lords. On ne lui a pas
encore sérieusement contesté ce privi-
lège, parce que les Anglais y ont trouvé,
au moins jusqu'ici, plus d'avantages que
d'inconvénients. Je m'explique :
L'Anglais, — j'entends la portion pré-
dominante de l'Angleterre, celle qui ap-
partient à la formation particulariste,
— est naturellement porté vers les pro-
fessions lucratives, vers les affaires,
business, par la nécessité où sont tous
les jeunes gens de se créer par eux-
mêmes une situation sans compter sur
le patrimoine paternel et sur la dot de
leur femme. Il y est porté, en outre,
par l'aptitude aux affaires que déve-
loppe, dès l'enfance, la perspective de
cette nécessité. On sait assez que l'An-
glais dédaigne les situations administra-
tives et politiques, qui, selon lui, ne
payent pas assez. En cela, il diffère
complètement de nous et il faut bien
se garder de le juger d'après nos idées.
Quand on a une fois bien compris
cette tendance, on s'explique quel
genre d'avantage les Anglais ont trouvé
dans l'institution de cette noblesse hé-
réditaire qui s'est implantée chez eux
par force. Ils y ont vu une combinaison
simple, flatteuse pour leur amour-pro-
pre et, si je puis ainsi dire, élégante, de
faire remplir par d'autres une fonction
essentielle, celle de la politique, pour
laquelle ils n'ont pas un entraînement
particulier. Il est certain que l'aristocra-
tie leur a fourni un ensemble d'hommes
politiques supérieurs.
D'autre part, cette aristocratie n'a
pas été, au moins depuis un siècle, trop
gênante, grâce à la résistance énergique
et continue de l'esprit particulariste.
L'influence particulariste a agi de deux
manières :
lOi
LE MOUVEMENT SOCIAL.
D'abord, elle a porté de plus en plus
les cadets de la noblesse à se détourner
de la vie oisive, de la vie de cour, des
fonctions administratives et militaires,
qui ont été, chez nous, leur seule issue
et qui peu à peu les ont conduits, non
seulement à la ruine, mais à l'impuis-
sance, aussi bien que leurs aînés. Les
cadets de la noblesse anglaise ont été
entraînés, surtout dans ce siècle, par le
grand courant de vie active et de self
help, qui caractérise les sociétés à for-
mation particulariste. Aussi, lorsque,
par suite de diverses circonstances, à
l'extinction de la branche aînée, par
exemple, certains d'entre eux ont été
appelés à entrer dans la pairie, ils lui
ont infusé un sang nouveau, ils lui ont
apporté des hommes dressés aux affaires
par la pratique des professions usuelles,
l'agriculture, l'industrie et le commerce.
Ils ont ainsi, périodiquement, vivifié cette
institution, qui, par elle-même, se serait
rapidement décomposée. L'institution a
été, en outre, vivifiée au moyen des élé-
ments nouveaux tirés directement du
fond anglo-saxon, par des nominations
de lords d'origine saxonne.
L'influence particulariste a agi encore
d'une autre manière. Elle a peu à peu
enlevé à la noblesse, comme elle l'avait
fait à la royauté, toute velléité d'entre-
prendre sur la liberté individuelle et sur
l'indépendance des citoyens. Si le par-
ticulariste ne tient pas autant que le
communautaire à faire de la politique et
à vivre de la politique, il tient, du moins,
essentiellement, à ce qu'on ne porte au-
cune entrave à la libre initiative dont
il a absolument besoin pour édifier, par
lui-même, sa fortune; il ne supporte
aucune entrave à la pleine expansion de
l'agriculture, de l'industrie et du com-
merce, et entend n'être gêné ni par l'ar-
bitraire du pouvoir ni par l'excès des
impôts. Sa tendance constante est donc
de ramener le pouvoir à sa fonction es-
sentielle de simple mainteneur de la
paix publique, de la paix qui est néces-
saire aux affaires. La tendance des so-
ciétés à formation communautaire est,
au contraire, de troubler le plus possible
la paix publique, dans le secret espoir
d'assurer à soi ou à ses enfants, par le
triomphe du parti auquel on appartient,
de bonnes sinécures administratives,
puisqu'il est entendu que l'idéal de tous
les gens avisés est de vivre du budget.
Ce n'est pas pour une autre raison que
nous avons fait tant de révolutions et
qu'on en fait encore presque chaque
jour dans l'Amérique du Sud.
Ainsi, la pratique du « self-govern-
ment » a eu pour résultat d'enlever à
la noblesse anglaisel'excès d'attributions
qui aurait pu la rendre d'abord gênante,
ensuite odieuse.
Si la noblesse héréditaire est, en An-
gleterre, un article d'importation, elle
n'en a pas moins eu une réelle influence
sur le type social; elle l'a gravement
déformé, et, tout bien considéré, son
influence a été plus nuisible qu'utile.
La formation particulariste repose es-
sentiellement sur cette idée que l'homme
n'a de valeur que par lui-même, par sa
puissance de travail, par son énergie,
par sa ténacité, et qu'on ne se classe que
d'après ces caractères. L'introduction
d'une classe supérieure héréditaire est
venue superposer à cette conception
particulariste la conception communau-
taire que l'homme a une valeur, moins
par lui-même que par la famille, par le
groupe, par le clan auquel il appartient.
Manifestement, c'est là, comme je le di-
sais, une déformation grave, puisqu'elle
modifie la base même du type social.
Une pareille conception ne nous cho-
que pas trop sur le continent, parce que
nous sommes tous plus ou moins imbus
de l'esprit communautaire et que, dès
lors, nous trouvons très naturel cette
hiérarchisation héréditaire de famille et
LE MOUVEMENT SOCIAL.
lOî
de clan. Mais il n'en est pas de même en
Angleterro, au moins parmi la masse de
la population, chez laquelle la formation
pariiculariste est fortement établie. J'ai
souvent constaté ce sentiment et il éclate
dans un ouvrage célèbre de Thac-
keray : Le livre des Snobs, consacré
à couvrir de ridicule cet engouement
pour la noblesse. Le snob est celui qui
admire et imite tout ce que font et tout
ce que disent les personnes appartenant
à la noblesse; qui, par tous les moyens,
essaye de s'y faufiler et de s'y rattacher ;
qui ne juge pas les hommes et les cho-
ses par lui-même, mais simplement d'a-
près l'opinion des gens de cette catégo-
rie, de ce petit monde à part, de ce
monde « sélect ».
« On est surpris, dit Thackeray, des
dimensions et de l'importance qu'a pris
dans ce pays la Lordolàtrie. fil ne faut
pas oublier que ceci a été écrit en 1848,
c'est-à-dire à une époque où ce travers
était plus florissant qu'aujourd'hui.) Dans
notre pays, qui se dit libéral, on se livre
à l'adoration de la Pairie. Tous, plus ou
moins, nous nous y laissons prendre, et
l'on nous trouve plus ou moins à plat
ventre devant elle. Je crois que l'in-
fluence de la Pairie sur le snobisme a
été des plus étendues et des plus direc-
tes. La conservation, le progrès et le
développement du snobisme sont un
bienfait dont nous sommes redevables
à la noblesse. »
Après avoir ainsi établi leur acte de
naissance, Thackeray fait défiler sous
nos yeux une longue série de snobs ap-
partenant à tous les mondes et dont il
accuse en traits ineffaçables le carac-
tère grotesque.
Remarquez que le snobisme n'est pas
moins commun en France; nous aussi,
nous sommes tous plus ou moins snobs;
mais la différence profonde est que,
chez nous, c'est un état naturel résul-
tant de notre formation sociale, tandis
qu'en Angleterre c'est un état factice et
importé, en contradition avec le type
social dominant : là. il peut donc être
modifié, si cet état social prend le des-
sus sur les influences importées.
C'est ce qui est en voie de se faire.
Il est indéniable que ces influences sont
sérieusement en baisse ; elles sont déjà
moins accusées qu'à l'époque, cepen-
dant peu éloignée, où écrivait Thac-
keray : la situation de l'aristocratie bri-
tannique, de la Pairie, paraît ébranlée;
cela est manifeste par l'importance dé-
croissante de la Chambre des Lords.
On discute même ouvertement la ques-
tion de sa suppression et il est certain
que cette institution pourra disparaître
sans ébranler la constitution anglaise,
dans laquelle elle n'est qu'un rouage
surajouté.
L'Angleterre ne manquera pas pour
cela d'une classe supérieure, carie type
particulariste produit, lui aussi, cet or-
ganisme, mais il le produit dans d'au-
tres conditions que le type communau-
taire. A vrai dire, cet organisme de
production particulariste existe en An-
gleterre et il n'a jamais cessé de fonc-
tionner : il est représenté par le Gentle-
man. Le Gentleman diff'ère du Lord,
du noble, en ce que sa situation n'est
point héréditaire, mais purement per-
sonnelle: en ce qu'elle n'est point consa-
crée par les pouvoirs publics, mais par
le sentiment général, par l'opinion. On
dit : « L'n tel est ou nest pas un gentle-
man, » et on entend parla un ensemble
de qualités, de vertus difficilement dé-
finissables et qui semblent se résumer
dans le terme anglais de « respectabi-
lité ».
Il y a des gentlemen dans toutes les
professions et dans toutes les positions
de fortune même modestes et, par con-
tre, l'opinion refuse parfois ce titre à un
homme de grande naissance , dont la
vie manquerait de dignité.
10
lOG
LE MOUVEMENT SOCIAL.
Le gentleman est la forme saxonne
de la classe supérieure, comme le noble,
le lord, en est la forme normande.
Le mouvement qui tend à dégager
l'Angleterre du snobisme est encore ac-
centué par une autre cause.
Chez nous, on se classe dans le monde
dit M sélect », on est noble, ou on se don-
ne des airs de noblesse, en embrassant
certaines professions et en s'éloignant
de certaines autres. Gomme les Hindous,
qui sont aussi un peuple à castes, nous
professons qu'il y a des métiers purs et
des métiers impurs, des métiers bien
portés et des métiers qui disqualifient.
L'armée, les professions libérales, l'ad-
ministration composent le premier grou-
pe; l'industrie et le commerce, le second,
et, en fait, on peut y joindre l'agricul-
ture dont nous abandonnons tout au
moins la pratique et la direction effec-
tives à des fermiers, à des métayers, à
des régisseurs. On ne voit guère de jeu-
nes gens « de la société » entreprenant
une œuvre de colonisation. Ainsi l'es-
prit de caste, dont le snobisme n'est que
la manifestation ridicule, est fortifié,
chez nous, par la pratique exclusive de
certaines professions et par l'éloigne-
ment pour certaines autres, ce qui donne
à la caste une démarcation bien nette
et un signe sensible.
Cette démarcation, ce signe, n'exis-
tent pas, ou, tout au moins tendent de
plus en plus à s'effacer dans le monde
anglo-saxon. Aux Etats-Unis, où la for-
mation particulariste est plus déga-
gée de toute prédominance commu-
nautaire, ces catégories de métiers ont
presque complètement disparu et on
estime l'homme surtout d'après sa va-
leur, son énergie, son endurance, son
initiative. En Angleterre, c'est égale-
ment dans ce sens que se fait visible-
ment l'évolution. C'est la conséquence
du développement extraordinaire im-
primé aux professions usuelles par l'é-
tablissement de la grande industrie et
la rapidité des transports, ces deux
conséquences de l'exploitation de la
houille. On sait comment ce nouvel état
de choses, qui a comme étourdi les so-
ciétés à formation communautaire, a
donné, au contraire, une impulsion
inouïe aux sociétés à formation parti-
culariste, mieux préparées à s'y adap-
ter.
C'est ainsi que l'Angleterre, long-
temps recouverte et quelque peu étoufï'ée
par les traditions et par les institutions
qu'y avaient importées les envahisseurs
normands, tend de plus en plus à s'en
dégager, à se ressaisir pour revenir à sa
constitution sociale anglo-saxonne, à sa
formation particulariste. Rien ne peut
désormais arrêter cette évolution fatale.
On peut suivre, danslaviedeM. Glads-
tone, la marche progressive de cette
évolution, en lisant l'article si net que
lui consacre, en tête de la Science sociale
de ce mois, M. Paul de Rousiers : L'émi-
nent homme d'Etat nous présente un bon
type de Saxon qui s'est progressivement
dégagé de l'influence normande. Et si
l'on veut voir le point d'aboutissement
de cette évolution, on n'a qu'à considé-
rer la société américaine, — j'entends
les États-Unis, — oii le type anglo-saxon
se reconstitue peu «a peu dans sa pureté
et dans sa puissance.
Toutes ces considérations m'ont été
inspirées par la vue de quelques grandes
résidences rurales : c'est à ces visites
que j'ai consacré les derniers jours de
mon séjour en Ecosse. J'espère que ce
second séjourauraeu pour résultat d'ins-
pirer à quelques-uns de mes auditeurs
le goût des études sociales, et que je re-
trouverai un certain nombre d'entre eux, ,
cette année, au mois d'août, à la pro-
chaine réunion du Summer Meeting.
Edmond Demolixs.
LE MOUVEMENT SOCIAL.
107
LA FRANCE SOCIALE.
Notre enquête.
SAINT-GEORGES DE MONTAIGU
(VENDÉE)
La commune de Saint-Georges de
Montaigu est bornée au Nord par la
ville de Montaigu, au Sud, par Cha-
vagnes-en-Paillers ; elle est enserrée à
droite par les communes de la Guyon-
nière et de la Boissière, et à gauche par
celles de Boufleré et des Brouzils. Le
bourg est situé au confluent de deux
rivières qui portent les noms de Grande
et de Petite Maine. Ces deux cours d'eau,
dont les sources prennent naissance
dans le département, traversent la com-
mune dans sa longueur. Leurs bords
sont escarpés et présentent de beaux
sites à la curiosité du touriste. Sur la
crête de quelques coteaux se dressent
des villages dont les murailles aux tons
gris tranchent, sans heurter, sur un fond
de verdure : leur position bien choisie
donne de l'animation à ce riant tableau.
Depuis le pont, véritable objet d'art,
jeté sur la Grande Maine, jusqu'au point
oij elle mêle ses eaux à celles de l'autre
rivière, le sol suit un exhaussement con-
tinu, mais assezdoux, jusqu'aux limites
de la commune. La route nationale de
Saint-Malo à Bordeaux coupe le bourg
de Saint-Georges et sa campagne en
deux parties à peu près égales. Chaque
village est servi par une route vicinale,
faite dans la direction du bourg, qui
procure aux habitants les avantages
d'une circulation libre et de la rapidité
des transports.
La couche arable, quelquefois peu
profonde, recouvre des roches schis-
teuses. Dans les champs découpés en
damier, les clôtures sont en haies vives.
La communication entre les champs est
assurée par des échaliers à hauteur de
ceinture. Du milieu des haies partent
des chênes à large ramure, abri naturel
des oiseaux, qui charment les oreilles
par leurs chants variés : c'est un coin
du Bocage vendéen. Sur ce sol couvert
d'arbres, l'air est vif et pur, et la vie des
hommes est de longue durée : j'ai vu
mourir un certain nombre de vieillards
à 88 ans. Actuellement, l'âge le plus
avancé ne dépasse pas 82 ans. Assis avec
grâce sur un coteau élevé, le bourg de
Saint-Georges s'arrondit en cirque du
côté du sud, et ses jardins bien cultivés
descendent en étages jusqu'au bord de
la rivière. Si les terrains de la partie
haute du bourg, qui dominent la vallée
de la Petite Maine, eussent été connus,
la médecine n'eût pas manqué de choisir
cette exposition favorisée parle soleil,
pour y fonder un sanatorium .
Les plantes cultivées sont d'une va-
riété très grande. On sème le froment,
le seigle, l'avoine, l'orge, la baillarge,
le maïs, le sarrasin, le mil, les haricots,
le lin, les pommes déterre, etc. Pour
l'élevage du bétail, on cultive les choux-
verts, les navets, les choux-raves, les
trèfles rouges et roses. Sur les bords
des deux rivières s'allongent de vertes
prairies, oùpaissentdes bestiaux. Comme
qualité, les terres sont de troisième
classe : le soc de la charrue soulève dans
les champs une multitude de pierres. Sur
les coteaux bien exposés au soleil, on a
planté la vigne : l'espace réservé à cette
culture est assez étendu. Les cépages
sont le muscadet et le gros-plant; mais,
depuis l'apparition du phylloxéra, on
commence à introduire plusieurs plants
américains. Les jardins sont remplis
d'arbres fruitiers : les poiriers, pom-
miers, pêchers, châtaigners, cerisiers,
noyers, pruniers poussent, jetés sans
ordre, et remplissent les vignes et les
champs situés autour des villages. On
élève des chevaux, des taureaux, des
vaches, des moutons, des porcs et des
108
LE MOUVEMENT SOCIAL.
chèvres. Dans toutes les fermes, on en-
graisse des volailles, poules , oies et ca-
nards qu'on va vendre aux marchés de
Montaigu.
La commune de Saint-Georges a8 ki-
lomètres de longueur et 8 kilomètres de
largeur : sa contenance estde 3.360 hec-
tares, 85 ares et 73 centiares. On compte
21.121 parcelles de terrains. Sur cette
surface, vit, s'agite et travaille une popu-
lation de 2.398 hahitants, logés dans
489 maisons.
Les petits cultivateurs habitent des
villages à banlieue morcelée : leurs mai-
sons sont pressées les uns contre les
autres. A côté de la maison se trouve
placée l'étable, et une grange est tou-
jours jointe à l'étable. Ils ont une dis-
tance plus ou moins grande à parcourir
pour se rendre à leur terre d'exploita-
tion, qui se trouve rarement d'une seule
tenue.
Quant on a fait la part de cinq ou
six grandes fermes, le sol se divise
entre de petitscultivateursqui possèdent
chacun quelques hectares de terre. Se-
lon les variations des prix, ils s'atta-
chent à produire soit du blé soit de la
viande, et leur étable contient au moins
deux vaches qu'ils attellent pour exploi-
ter leur culture. Pendant la période de
leur travail, on ne peut traire que fort
peu ou point de lait; mais, en dehors
de cette époque , le produit de ces ani-
maux procure à la famille des ressources
d'existence et lui permet d'élever un
porc. Les personnes à propriété plus
restreinte font l'acquisition d'une vache
et la conduisent, le printemps et l'été,
sur les routes, sur les terrains vagues
ou dans les chemins bas et humides. Les
petits enfants sont chargés de les garder,
et les femmes de les traire. Au fond du
cœur de ces braves gens, régne un at-
tachement profond pour leurs animaux ;
aussi, ils ne se bornent pas à les conser-
ver, au printemps et en été, pour les
vendre aux foires d'automne; ils les
font hiverner dans leur étable.
L'impossibilité de les conduire en hi-
ver sur la voie publique a développé
chez ces gens l'esprit de prévoyance, et
donné naissance à l'amour de la pro-
priété foncière. Le désir d'arriver à pos-
séder du bien au soleil, les a poussés à
l'économie. On peut s'apercevoir de la
grandeur de leurs privations, le jour
d'une vente publique. Des hommes de
modeste apparence se présentent en
nombre à l'étude d'un notaire, et se
font une concurrence sérieuse dans les
enchères sur un champ. Mais comme
le défaut de temps ne leur a pas permis
de réaliser les fonds nécessaires pour
payer intégralement la propriété qu'ils
achètent, ils sont condamnés à recourir
à un emprunt chez le notaire. La terre
ne rapporte pas 5 %, et il faut encore
de temps en temps renouveler les frais
d'actes : ces conditions onéreuses de
l'emprunt finissent par conduire les faux
calculateurs à la ruine.
Une seconde cause contribue à déve-
lopper chez les petits cultivateurs l'es-
prit de prévoyance et d'économie, c'est
la rareté des époques de vente et de
paiement des fourrages et des céréales.
Ce n'est guère qu'une fois ou deux par
an, quils peuvent toucher une somme
assez importante. Pendant ce laps de
temps, les frais généraux de l'entretien
d'une maison, de la réparation des ins-
truments de travail , du remplacement
des bestiaux exigent une mise assez
forte de capitaux; car les fournisseurs
procurent de meilleures marchandises,
et vendent à prix réduit, quand l'ache-
teur paie comptant. Dans celte situation,
la petite culture ne peut se permettre de
jeter ses épargnes à des folies : elle
prend l'habitude de ne sortir son argent
que pour satisfaire des besoins impé-
rieux. Les femmes pourvoient aux me-
nues dépenses du ménage par la vente
LE MOUVEMENT SOCIAL.
100
(lu beurre, des légumes ou des fruits,
([u'elles vont porter sur les marchés de
Ciiavagnes ou de Montaigu.
Assurément, les petits cultivateurs
sont éloignés, par la nature de leurs tra-
vaux, de vivre au milieu du mouvement
intellectuel et de suivre les idées cou-
rantes; mais il est un tour d'esprit qu'ils
prennent parla fréquentation du monde
des afl'aires, c'est la finesse et la ruse.
La foire est, à la campagne, le seul grand
marché où l'on puisse présenter et ven-
dre ses bestiaux; c'est là que se donnent
rendez-vous les fermiers, les proprié-
taires et les marchands. Nul ne peut y
vendre une tète de bétail, sans connaître
le cours des prix. Le savoir pratique
s'acquiert ici par l'étude sur place des
qualités ou des vices d'une race, par
l'observation des ventes et par la consi-
dération de la manière dont se font
l'offre et la demande. Dès qu'un cultiva-
teur met ses bestiaux en vente dans une
foire, son premier sentiment est celui
de la défiance; il redoute d'être la dupe
de quelque marchand rompu à ce genre
de commerce; à chaque proposition, il
évite de livrer le secret du prix définitif
auquel il consentira la vente. A-t-il af-
faire à une personne inconnue, il est
attentif au jeu de ses traits, épie son
maintien, suit avec application le déve-
loppement de ses vues, tandis qu'il garde
soigneusement secrètes ses propres pen-
sées. Tel étranger, qui s'est flatté d'a-
voir raison bien vite d'un habitant de
la campagne à l'extérieur simple, se
retire vaincu par un de ces hommes re-
tors. La vente du bétail sert puissam-
ment à accroître la finesse et la ruse.
La classe agricole n'est ni causeuse ,
ni pressée dans son allure. Vous trouvez
l'explication de cette habitude dans l'é-
tat d'épuisement que le travail occa-
sionne. Il est naturel qu'un corps courbé
par la lassitude, se traîne négligemment
et avec lenteur, et n'éprouve aucun
charme à, une longue conversation. Les
bruits de la rue présentent un médiocre
intérêt au cultivateur : quand il parle,
c'est pour donner des ordres sous la
forme la plus brève. La recherche du
beau langage et des causeries, la marche
rapide supposent une vie inoccupée et
un corps habitué au repos. Les désœu-
vrés et les promeneurs n'appartiennent
point à la profession agricole.
La possession de la terre a donné à
l'homme des champs l'amour du tra-
vail. Le froment constitue la base de
l'alimentation des familles. Pour ob-
tenir une bonne récolte, les travaux qui
la préparent sont nombreux : il faut
creuser des sillons, ensemencer, couvrir,
sarcler. Ces opérations se font à des
époques déterminées, et il faut les faire
ainsi sous peine de manquer sa moisson
ou de ne récolter qu'une quantité de blé
médiocre. Du travail personnel dépen-
dent donc, pour une bonne part, les
moyens d'existence de la famille. On ne
doute pas de la puissance de ce stimu-
lant pour mettre un chef de maison sur
pieds et pour chasser de sa tête les vel-
léités de plaisir et de désœuvrement.
Dans ces années surtout, où le prix du
blé n'est plus rémunérateur, une fièvre
de travail s'est emparée de ces pauvres
gens, qui luttent pour l'existence, en
faisant rendre à la terre tout ce qu'elle
est capable de produire.
L'exploitation du sol donne à la par-
tie agricole de la population l'énergie
du caractère. Les travaux des champs
n'ont pas lieu seulement pendant les
périodes de beau temps; il faut braver
l'intempérie des saisons, supporter le
froid, la pluie, la chaleur, et se séparer
courageusement de son foyer et des
charmes de sa maison. Ces rudes
épreuves trempent l'àme fortement, lui
apprennent à lutter contre les difficultés
de la vie et à ne pas lâcher pied à la
rencontre d'un obstacle. Les aoûts de
110
LE MOUVEMENT SOCIAL.
mollesse finissent; on donne de la vi-
gueur à la volonté, de la décision à l'es-
prit et de la fermeté au caractère.
Dans une commune religieuse, l'édu-
cation chrétienne ne saurait manquer
aux enfants. Les parents tiennent à faire
prier leurs enfants, matin et soir : le
dimanche, ils confient leurs garçons à
l'instituteur et leurs filles aux Reli-
gieuses ou aux institutrices laïques, qui
les surveillent avec soin pendant la cé-
lébration de la messe et pendant l'office
des vêpres. Ces enfants se confessent
tous les mois : les garçons apprennent
eux-mêmes le catéchisme; tandis que
les maîtresses, congréganistes ou laï-
ques, le font apprendre aux filles dans
les deux écoles. Gomme dans toutes les
communes oii ces deux écoles sont en
présence, la classe tenue par des Reli-
gieuses recrute beaucoup plus d'enfants
que l'école laïque, bien que, pour ne
pas perdre d'élèves, les institutrices évi-
tent ce qui serait contraire à la religion.
Trouvant un caractère formé à la fer-
meté par les difTicultés du travail, la
religion a donné à l'âme de ces cultiva-
teurs une trempe nouvelle en leur ins-
pirant le sentiment de la crainte de
Dieu et de sa justice. Notre campagne
est restée religieuse et sincèrement at-
tachée à l'Église. Cependant, nos habi-
tants résistent assez mal à une tentation
du dimanche, le rendez-vous au caba-
ret, où ils laissent quelques-unes de
leurs économies. La grande cause de
la démoralisation lente du pays, c'est
l'appel, chaque année, de toute la classe
des jeunes gens sous les drapeaux.
Avec les agriculteurs, entre en paral-
lèle, dans nos villages, une population
ouvrière importante, qui se décompose
ainsi :
Boulangers .
Jardiniers...
Cordonniers.
Forgerons 7
Menuisiers 8
Cliarpenliers lo
Meuniers 12
Tisserands 12
Sabotiers 13
Journaliers 35
Maçons 60
Total 164
A cette liste, joignez les représentants
du commerce, vous trouvez :
Marcliands de grains 2
Cabaretiers 10
Épiciers-merciers 16
Total.
28
A quelle cause convient-il d'attribuer
le chiffre notable de la classe ouvrière?
Voici l'explication à laquelle je me suis
arrêté.
La culture du sol faisait vivre dans le
principe tous les habitants, qui étaient
moins nombreux; mais la population
s'étant très rapidement accrue par le
chiffre élevé des naissances, les enfants
ont cherché en dehors de l'agriculture
des positions assez lucratives pour leur
permettre d'exister avec une famille, et
ils sont devenus ouvriers. Ceux qui em-
brassaient cette condition étaient fils
de petits bordiers dépourvus de toute
avance : pour parer à cette difficulté,
ils se sont jetés de préférence dans le
métier de maçon, dont l'apprentissage
est facile et peu coûteux. Malheureu-
sement, les habitants n'étant point ri-
ches, il y avait peu de maisons à bâ-
tir. Alors, la corporation des maçons,
très nombreuse, fut réduite à porter son
activité sur d'autres points, et on la vit
déborder sur les localités environnantes.
Quand le chantier de construction est
éloigné, ces ouvriers partent, le diman-
che soir, avec leur panier rempli de pro-
visions pour la semaine; et le samedi
soir, après la clôture du travail, ils re-
prennent le chemin de leur village pour
LE MOUVEMENT SOCIAL.
renouveler leur linge, réparer leurs vê-
tements, s'acquitter le lendemain de
leurs devoirs religieux et passer le di-
manche en famille. En hiver, ces ou-
vriers se transforment en bûcherons, et
vont abattre du bois dans quelque fo-
rêt ou dans les taillis environnants. Avec
ie prix de ce double travail, ils réus-
sissent à pourvoir aux nécessités de
leur existence et à celles de leur fa-
mille.
Le contact journalier de cette corpo-
ration avec les ouvriers d'ailleurs et avec
les populations du voisinage a donné à
cette classe une physionomie particu-
lière, un caractère plus remuant, une
disposition à la critique et en général
un moins bon esprit. A côté de l'acti-
vité fébrile et courageuse, règne chez
les ouvriers la défiance de l'autorité et
la résistance à ses ordres.
En se multipliant, ces familles eurent
beaucoup de peine à trouver du travail
et des moyens d'existence : il se fit alors
une expansion qui s'étendit sur les con-
trées environnantes. Les ouvriers se ma-
rièrent dans les communes où ils exer-
çaient leur profession, ils y fixèrent
leur résidence, y fondèrent à leur tour
une famille et s'y créèrent des relations.
Celte année-ci, la détresse a fait par-
tir oi personnes pour la Dordogne, où
quelques riches propriétaires leur ont
promis d'assurer leur existence en leur
donnant leurs terres à exploiter. De-
puis quelques années, 25 émigrants ont
pris la direction de Saint-Denis, Auteuilet
Paris : les jeunes gens occupent à Saint-
Denis et à Auteuil des places de jar-
diniers. Les premiers arrivés, une fois
établis, ont appelé près d'eux les mem-
bres de leur famille ou leurs connais-
sances. Quant aux jeunes filles, qui ont
émigré a Paris, elles étaient alléchées
par l'élévation du prix des gages, elles
sont devenues servantes, et quelques-
unes ont réussi à se marier. D'autres,
effrayées de quitter le pays, n'ont pas
voulu sortir du rayon de Nantes.
Avant leur départ, ces émigrants
étaient bien résolus à faire de sérieu-
ses économies et à venir les enqjloyer
au lieu de leur naissance. Mais, quand
cette jeunesse éloignée de toute sur-
veillance a respiré l'atmosphère des
grandes villes, elle se met volontiers en
tête que toute liberté lui est permise : elle
abandonne i les pratiques religieuses,
contracte des liaisons nuisibles, et se
perd. Pour le plus grand bien du pays,
cette jeunesse semble vouloir se fixer
dans les villes, où elle a trouvé sa place.
Comment oser reparaître dans sa fa-
mille et dans son village ? Elle a la cer-
titude de trouver chez les siens et chez
ses connaissances, des reproches cruels
et la déconsidération. Cependant, quel-
ques jeunes filles qui avaient versé dans
l'ornière ont tenté de prendre un congé
dans le pays ; elles ont fait la dure expé-
rience qu'il ne suffit pas d'affecter de
l'élégance et de porter les modes de Pa-
ris, pour enlever l'estime publique.
Le caractère différentiel de cette com-
mune avec les contrées environnantes,
sauf la petite ville de Montaigu, tient à
ce que nos habitants forment une po-
pulation mixte, c'est-à-dire composée
d'agriculteurs et d'ouvriers, et qu'il y a
ici des familles instables, tandis que,
dans les communes environnantes, ré-
side une population purement agricole
et stable.
Amand Gouraud,
à Montaigu, Vendée.
OBSERVATIONS SUR L'ENQUÊTE.
On peut rapprocher ce type de celui
du Bocage vendéen qui a été décrit par
M. Mignal (livr. d'août 1893) et qui nous
112
LE MOUVEMENT SOCIAL.
présente un spécimen de la région es-
sentiellement agricole. Ici, au contraire,
on rencontre une forte proportion d'ar-
tisans et de commerçants. M. Gouraud
indique fort bien la cause qui a amené !
le développement de ces petites indus-
tries : l'augmentation de la popula-
tion et l'insufTisance de la culture.
Mais c'est ici qu'apparaît nettement
l'iniluence de la formation communau-
taire qui caractérise le type Vendéen.
Ces petits industriels, ces commerçants
auraient intérêt à émigrer, à aller exer-
cer leur profession dans un milieu plus
favorable : il y a là soixante maçons
dans un pays assez pauvre, oii il n'y a
guère de maisons à construire. Mais
on est tellement attaché au pays, on
tient tellement au groupe familial au-
près duquel on est habitué à trouver
aide et protection, on est si peu dressé
à l'initiative, on redoute tellement l'iso-
lement, que, plutôt que d'aller se créer
un établissement au loin, que de partir
franchement, on aime mieux recourir à
une petite combinaison hybride : on
part du lundi au samedi, avec son pa-
nier de provisions pour la semaine. On
est heureux de revenir au village natal
tous les dimanches.
Cette combinaison dénote plus de dé-
sir de se rattacher au passé que de faire
effort vers le progrès; de se contenter
d'une situation modeste que de s'élever
à une situation supérieure; on compte
toujours plus sur le groupe que sur soi-
même, ce qui est conforme à la formule
communautaire.
Cet exemple nous montre que, lorsque
une population se développe et doit sor-
tir du pays pour aller se créer au dehors
de nouvelles ressources, il faut une for-
mation spéciale : il faut apprendre non
pas à être solidement encadré par le
pays, mais à tenir ferme sur soi-même.
C'est à ce moment qu'apparaît, d'une fa-
çon éclatante, l'infériorité de la forma-
tion communautaire. Elle était suffisante
tant qu'il était possible de rester dans
son milieu, et d'y vivre du travail tra-
ditionnel; elle devient décidément infé-
rieure, elle est un obstacle, quand il
s'agit d'entrer en contact et en concur-
rence avec d'autres populations et de ne
plus compter que sur son initiative.
Cette infériorité se manifeste d'ail-
leurs par le faible degré de résistance
des émigrants de cette région : dès qu'ils
sont transplantés au loin, hors des in-
fluences de la famille et du milieu ori-
ginaire, ils se laissent entraîner par
toutes les circonstances qu'ils rencon-
trent. En somme, cette formationsoutient
les individus par la puissance du cadre
social et ne les rend pas capables de se
soutenir par eux-mêmes; ils tombent
dès que le cadre vient à leur manquer.
Sous ce régime, l'homme est comme
une plante de serre que le grand air
étiole et fait périr.
On nous dit que cette population a
un certain fond de fermeté. Il faudrait
développer cette qualité et l'exploiter,
en vue de l'émigration, en vue des diffi-
cultés du dehors et de l'isolement, et
non plus seulement en vue de cadrer
avec le pays et de s'y faire accepter et
estimer.
C'est là l'évolution à laquelle doivent
tendre aujourd'hui toutes les popula-
tions à formation communautaire , lan-
cées par les circonstances au milieu des
conditions sociales nouvelles. Il ne suffît
plus d'être, comme par le passé, atta-
ché aux traditions de famille et de pays;
il faut surtout être susceptible d'initia-
tive et de progrès. On peut regretter
l'ancien état de choses, mais il n'est
plus possible de le restaurer. Et, tout
bien considéré, le nouvel état de choses
aura pour résultat d'augmenter la va-
leur de l'homme et de le faire plus
homme. Au lieu de regarder en arrière
avec tristesse vers les choses mortes, il
LE MOUVEMENT SOCIAL.
113
faut donc regarder en avant, avec con-
tiance el fermeté, vers les clioses vi-
vantes.
1^. D.
Erratum. — Dans le précédent ar-
ticle de M. de Damas d'Anlezy, suri'En-
c|uête, il faut lire, page 81, ligne 7 -.Fours
au lieu de Goiirs; et page 82, ligne 6:
parmi, au lieu de hormis.
BIBLIOTHÈQUE
DE LA SCIENCE SOCIALE.
Publications nouvelles.
Notre Bibliothèque vient de s'augmen-
ter de trois publications, que nous re-
commandons à nos lecteurs :
1° Les Sociélés africaines, leur origine,
leur évolution, leur avenir, par M. A.
de Préville; un vol. in-8'' avec dix cartes
en couleur.
Nous n'avons pas à faire ici l'éloge de
et couvrage qui a paru, en grande par-
tie, dans la Science sociale. Il nous suffît
de rappeler que c'est la première ten-
tative d'explication et de classement so-
cial des diverses populations de l'A-
frique. On sait avec quelle habileté
d'analyse M. de Préville a su résoudre
ce difficile problème : grâce à lui, l'A-
frique n'est plus, au point de vue social,
le continent mystérieux; nous savons
par quels liens elle se rattache aux au-
tres sociétés précédemment étudiées et
par quoi elle en diffère; nous savons où
elle se classe.
L'auteur a été conduit à diviser l'Afri-
que en quatre grandes zones sociales,
d'après les conditions locales qui déter-
minent le genre de travail auquel les
hommes demandent, dans chacune de
ces zones, leurs principales ressources;
puis à. subdiviser chaque zone sociale
en diverses régions répondant à des mo-
difications importantes du travail. Le
lecteur voit ainsi passer tour à tour
sous ses yeux quatre sociétés de pas-
teurs nomades, occupant la zone des
Déserts du Nord; les noirs des hautes
montagnes de l'Est, qui pratiquent le
pâturage transhumant; les Cafres et les
Hottentots, les Boërs hollandais el les
colons anglais du Cap, dans l'Afrique
australe; enfin les nègres chasseurs
qui peuplent le centre du continent, et
qui se maintiennent à l'état de popula-
tions denses grâce à la culture du ma-
nioc, de l'éleusine, du dourrah, à la
cueillette de la banane et à l'exploita-
tion des troupeaux sédentaires du Nil-
Blanc.
Les relations qui s'établissent entre
toutes ces sociétés africaines, l'intluence
ou la domination exercées par certaines
d'entre elles sur les autres sont soi-
gneusement notées et clairement expli-
quées. En dernier lieu, on élucide les
questions qui se rapportent à l'origine
des races africaines, particulièrement
des races noires, puis le grand problème,
actuellement si discuté, de la suppres-
sion de la traite et de la régénération
sociale des nègres.
L'auteur a appliqué à l'étude et à la
description du continent africain la mé-
thode nouvelle et féconde de la Science
sociale ; il a ainsi produit une œuvre
originale dont toutes les parties s'en-
chaînent étroitement et dont l'intérêt ne
languit pas. Une dizaine de cartes illus-
trent le texte et permettent de se ren-
dre compte plus facilement des relations
étroites qui unissent les phénomènes
physiques et les phénomènes sociaux.
114
LE MOUVEMENT SOCIAL.
2° L'Église et Veqyrit nouveau, par |
M. Robert Pinot; broch. in-32.
Nos lecteurs seront heureux de re-
trouver, sous forme de brochure, cette
étude qui a paru dans notre dernière
livraison, et qui indique d'une façon très
nette où en est, dans les faits, la grosse
question des rapports de l'Eglise et de
l'État. Nous signalons cette brochure
comme un excellent instrument de pro-
pagande. Voici la préface que l'auteur
a placée en tête de cette étude :
« Le 15 avril 1894, celte étude parais-
sait dans la Revue la « Science sociale >k
« Le 19 avril, M. le Ministre des Cultes
annonçait à ses collègues et au public
qu'il suspendait le traitement de l'Ar-
chevêque de Lyon et déférait au Con-
seil d'État la circulaire de ce Prélat.
« Nous ne nous attendions pas à une
confirmation aussi prompte et aussi
éclatante de nos dires.
« Mais ce qui donne à cette confir-
mation une valeur exceptionnelle, c'est
que ce nouveau conflit qui vient d'é-
clater entre le Gouvernement et l'Épis-
copat n'est pas le fait d'un Prélat batail-
leur et d'un Ministre sectaire.
« Tout le monde se plaît à reconnaî-
tre l'esprit éclairé de M. Spuller; il n'est
pas et ne veut pas être l'exécuteur des
*basses œuvres d'une coterie. Le Ministre
quia eu le courage de dire à une Cham-
bre imbue, à l'égard de la Religion, des
pkis étroits préjugés, qu'il fallait cesser
les mesquines tracasseries, et agir avec
l'Église d'après un esprit nouveau, n'est
pas un Jacobin!
« M^'' CouUié possède , au plus haut
degré, un jugement solide, un tact dé-
licat, un esprit conciliant; partout où
il a passé, il a fait régner la paix. Cette
appréciation n'est pas nôtre, elle est
celle du Gouvernement de la Républi-
que qui, en moins d'un an, a nommé ce
prélat au second archevêché de France
et l'a proposé pour la pourpre romaine.
« Si entre deux hommes d'une pa-
reille valeur, animés d'intentions aussi
pacifiques, un conflit éclate avec une
pareille violence, c'est qu'il y a, dans
l'organisation même que l'État a impo-
sée à ri'^glise de France, quelque chose
d'anormal, quelque cause permanente
de malaise.
« C'est cette cause de malaise que
nous nous sommes efforcé de détermi-
ner. Et de la simple observation des
faits, comme en dehors de toute idée
préconçue, nous avons dégagé, nous
l'espérons du moins, le véritable £"5-
prit nouveau qui doit animer l'Église et
fi
les Pouvoirs publics pour que la paix
religieuse ne soit plus un mot, mais un
fait. »
3o La Nomenclature sociale, par
M. Henri de Tourville, suivie des Lois
du Travail, par M. Prosper Prieur;
une broch. in-8.
Nous venons de retrouver une cen-
taine d'exemplaires de cette brochure
que nous avions cru épuisée. Nous n'a-
vons pas besoin d'insister sur son im-
portance. Il nous suffira de dire qu'elle
contient, outre le tableau complet de la
Nomenclature sociale, c'est-à-dire de
l'instrument qui nous sert à analyser
les phénomènes sociaux, une explica-
tion des divisions de cette nomencla-
ture par M. Henri de Tourville. La bro-
chure se termine par une analyse plus
détaillée du tableau du Travail par
M. Prosper Prieur. Nous ne croyons pas
nous tromper en disant que ces quelques
exemplaires seront rapidement épuisés,
aussi nous engageons nos lecteurs à se
hâter de se les procurer. Celte brochure
est indispensable à tous ceux qui dési-
rent entreprendre des observations so-
ciales.
LE MOUVEMENT SOCIAL.
113
P^' Nous rappelons que les ouvrages de
notre Bihliot/irque sont livres à prix ré-
duits aux membres de la Société do
Science sociale. Les conditions de vente
sont indiquées à la i'" page de la cou-
verture de la Revue.
Nous croyons devoir annoncer à nos
lecteurs que, par suite des nombreuses
demandes qui nous sont arrivées pen-
dant ces derniers mois, il ne nous reste
qu'une trentaine de collections de la
Science sociale.
Ces volumes qui sont, jusqu'ici, l'uni-
que source de la Science sociale et qui
contiennent l'histoire de sa formation
et de sa première évolution vont donc
être bientôt épuisés.
A TRAVERS LES FAITS DU MOIS.
Le budget de 1895. — M. Bardeau,
ministre des finances, a fait distribuer
le projet de budget pour 1895. La plu-
part des journaux en ont reproduit le
texte, mais il n'est pas inutile d'en rap-
peler les traits principaux.
Ce budget, étant donné l'état actuel
des ressources, serait en déficit de 139
millions. La somme n'est pas petite, et
il y a longtemps que tous les financiers
clairvoyants avaient prédit à nos mi-
nistres des finances l'écueil où ils cou-
raient fatalement.
Le déficit de 139 millions se trouvait
causé : F par une diminution de recettes
de 49 millions et demi ; 2° par un ac-
croissement de dépenses de 89 millions
et demi, dépenses résultant « les unes
du soin de la défense nationale, les au-
tres de l'application des lois nouvelles
ou du développement inévitable de cer-
tains services ». Nous empruntons ces
expressions au Rappel.
Pour combler le gouffre, que va-l-on
faire?
D'abord, — et en ceci inotre pays a
de la chance, — on va y jeter le pro-
duit de la conversion du \ 1/2 %. La
baisse du taux de l'intérêt, qui coïncide
par bonheur avec nos embarras finan-
ciers, met à la disposition du ministre
des finances la somme de 07 millions
et demi, fruit delà réduction de la rente.
Reste donc à trouver 71 millions et demi.
C'est à nos députés, tous élus, — ou
presque tous, — sur la promesse for-
melle de diminuer les impôts, que va
incomber le soin de les augmenter, ou
plutôt non, — car ce mot redoutable est
laissé dans l'ombre, — de les remanier.
Augmentation ou remaniement, il
faudra donc qu'il sorte de la poche des
contribuables, en 1893, 71 miUions de
plus qu'en 1894.
La tactique suivie par le Gouverne-
ment, d'après le projet de M.Burdeau, est
certainement fort ingénieuse. Elle con-
siste à supprimer certains impôts, et à
les remplacer par d'autres qui, au pre-
mier abord, ont l'air d'être à peu près
équivalents , mais qui , en réalité ,
feront payer un peu plus à chaque con-
tribuable.
Ainsi donc, plus de taxe personnelle
et mobilière , plus d'impôts des portes
et fenêtres. Nous aurons à la place une
taxe d'habitation, accompagnée d'une
taxe sur les domestiques. Ce dernier im-
pôt est basé, non sur le nombre des do-
mestiques, mais sur le fait d'en avoir
un nombre quelconque. Il consiste dans
une majoration de 40 % de la taxe d'ha-
bitation, et croît par conséquent avec
l'importance du loyer. Le fisc n'ira donc
pas compter vos domestiques à domi-
cile. Il supposera, d'après le chiffre de
votre loyer, que vous en avez un, deux,
trois, quatre. On ne voit pas trop, alors,
ce qui justifie la dénomination de « taxe
sur les domestiques ». On pourrait tout
110
LE MOUVEMENT SOCIAL.
aussi bien l'appeler « impôt progressif
sur l'habitation ».
Le Journal des Débats s'est amusé à
calculer, approximativement, l'augmen-
tation des charges qui peut résulter,
pour un particulier ordmaire, de la ré-
forme fiscale de M. Bnrdeau. Un Pari-
sien dont le loyer est de 2.000 francs,
et qui n'a qu'une bonne à son service,
paye aujourd'hui , pour les diverses
taxes à supprimer, 233 francs environ.
Si le projet de M. Burdeau est voté, ce
même Parisien paiera, en taxes nouvel-
les, 252 francs. L'imposition montera à
291 francs, s'il a deux domestiques; car,
pour les domestiques uniques, il est fait
une réduction de faveur.
Laissons aux financiers le soin de dis-
cuter le côté technique des nouvelles
charges, et contentons-nous de consta-
ter un fait : la croissance continuelle,
effrayante, du chiffre de l'impôt. C'est à
dessein que nous citions plus haut la
phrase du Rappel. « Lois nouvelles, dé-
veloppement inévitable de certains ser-
vices », voilà ce qui nous tue. On fonde
toujours, on ne supprime jamais. Les
ministères s'élargissent, ils ne se rétré-
cissent pas; des emplois nouveaux se
créent, mais l'on n'a garde d'abolir les
emplois vieillis. Pourtant, les besoins
récents qui surgissent devraient corres-
pondre logiquement à des disparitions
de besoins anciens. Quand s'arrêtera
cette fabrication de lois nouvelles qui
ont chacune pour résultat de convertir
en fonctionnaires quelques citoyens res-
tés indépendants, mais qui ne songent
jamais à expulser de leurs sinécures tous
ceux que des milliers de lois précéden-
tes y ont confortablement installés?
L'emprunt municipal. — La ville de
Paris a emprunté 200 millions qui ont
été souscrits 85 fois. On sait que c'est là
une apparence, et que les souscripteurs,
prévoyant la réduction demandent à
dessein un chiffre d'obligations très
élevé. Quoi qu'il en soit, le fait dénote
toujours un remarquable empresse-
ment à souscrire, et l'existence de nom-
breuses économies disponibles.
Faut-il s'en féliciter? D'autres en se-
ront tentés peut-être. Ils constateront
avec plaisir l'aisance des particuhers et
le crédit de la capitale ; mais cette ai-
sance et ce crédit sont-ils les indices
d'une réelle prospérité?
Nous pensons, — et d'autres le pen-
sent avec nous, — que cette prospérité,
sans être une pure apparence, est du
moins d'une espèce fort inférieure. Le
Français est travailleur, économe, ga-
gne-petit. De là sa supériorité sur tant
de races moins laborieuses et moins pré-
voyantes ; mais les bénéfices réalisés dans
l'agriculture, l'industrie et le commerce
semblent avoir hâte de sortir de ces en-
treprises professionnelles pour se placer
en fonds d'État, de villes, ou en obliga-
tions garanties de chemins de fer. C'est
ce qui explique l'affluence des souscrip-
tions à tous les emprunts; mais il est
clair que tout cet argent englouti en
prêts à l'État ou aux communes est dé-
sormais perdu pour les entreprises pri-
vées qui, bien conduites, lui feraient
rapporter un revenu supérieur et surtout
le feraient travailler à des œuvres plus
fécondes.
L'horreur de Valéa hypnotise la plu-
part de nos compatriotes. Le proverbe
« Un tiens vaut mieux que deux tu l'au-
ras », très incomplètement vrai, comme!
presque tous les proverbes, est une desl
devises favorites de notre race. On craint*
de se lancer dans des perfectionnements
agricoles, industriels, commerciaux,
qui développeraient dans d'énormes pro-
portions la richesse générale. Sitôt
que le bas de laine est rempli, on s'em-
presse de quitter le champ, l'atelier, le.
LK MOUVKMENÏ SOCIAL.
117
magasin, aiix((nels pourtant des capi-
taux seraient si nécessaires, pour acheter
quelques morceaux de papier dont le re-
venu très faible, mais relativement sur,
peut être touché sans dérangement, sans
tracas, sans le moindre effort person-
nel.
Cette tendance s'explique d'ailleurs.
Moins hardie, moins entreprenante que
la race anglo-saxonne, notre race est
moins bien douée pour les grands « lan-
cements » d'affaires. Nous y réussissons
moins; les résultats acquis par ceux qui
entreprennent sont là pour faire réflé-
chir, et, par suite, pour décourager ceux
qui n'entreprennent pas, La main-mise
des politiciens socialistes sur les classes
ouvrières achève de faire fuir les capi-
taux, peu soucieux de s'exposer soit à
des grèves, soit à des lois de quasi-ex-
propriation que le Parlement peut se
laisser arracher tôt ou tard. Et le bour-
geois, ramassant toutes ses économies,
va faire queue, pendant des heures, à la
porte des établissements financiers, pour
y acheter, sans grande rémunération
pour lui-même, le droit d'aggraver à l'a-
vance les impôts que supporteront un
jour ses enfants.
La politique partout. — La passion
politique, devenue dominante et exclu-
sive chez un homme, conduit parfois à
des raisonnements plus que bizarres.
Voici comment M. de Gassagnac, pu-
bliciste éminent, traite la question du
taux de l'intérêt :
« Voyez ce que nous coûte la républi-
que, en matière d'intérêt. Sous la mo-
narchie, 100 fr. donnaient o fr. d'intérêt,
et cela couramment. Et maintenant,
quand les fonds publics vous donnent 3
et 3 et demi pour cent, vous devez vous
déclarer satisfaits. Un jour viendra, où
le taux de l'intérêt baissera encore. Mais,
à l'heure qu'il est, la fortune publique,
sous la république, a déjà subi une dé-
préciation de près de la moitié. Celui
qui avait vingt mille francs de rentes, il
y a trente ans, n'en a plus que douze ou
treize, aujourd'hui, avec le même capitaL
C'est à la république, uniquement, qu'on
doit cette prospérité en sens inverse, et
elle n'aura été, comme on le voit, que le
développement lent et progressif de la
ruine publique et de la misère géné-
rale. »
On pourrait répondre à M. de Cassa-
gnac, dans lei même style : « Sous la
monarchie on voyageait en chaise de
poste ou en diligence, au lieu qu'à pré-
sent, sous la république, on peut voyager
en chemin de fer. Donc la république est
le meilleur des gouvernements ».
M. de Gassagnac est-il donc persuadé
que le retour delà monarchie aurait pour
résultat de faire baisser la rente, de ma-
nière à procurer aux porteurs de titres
un intérêt plus élevé? En ce cas, ce n'est
pas très flatteur de sa part pour le cré-
dit des gouvernements monarchiques.
Nous avons tenu à relever ce frag-
ment d'article, car il est l'indice d'un
état d'esprit commun à presque tous les
Français.
On est généralement persuadé que de
telle ou telle forme de gouvernement
dépend la prospérité matérielle ou mo-
rale d'une race.
Dès lors la tactique, soit des parti-
sans, soit des adversaires du régime ré-
gnant, est très simple. Les uns font re-
marquer tout ce qui est bien, tous les
événements heureux, et s'écrient triom-
phalement : Voilà les bienfaits du ré-
gime. Les autres remarquent tout ce qui
est mal, tous les événements malheu-
reux, et répliquent nos moins triompha-
lement : Voilà les méfaits du régime.
Il est temps que l'on commence à
considérer, non les cadres gouvernemen-
118
LE MOUVEMENT SOCIAL.
taux, mais les hommes eux-mêmes et
l'évolution sociale de la race, non l'éti-
quette du flacon, mais la liqueur qu'il
contient. Il ne dépend pas plus de la mo-
narchie de ramener le taux de la rente
au 5 pour 100 qu'il ne dépendrait d'elle
de faire rentrer sous terre tous les che-
mins de fer qui couvrent la France. Ces
phénomènes, comme on le sait, sont dus
à des causes spéciales, causes qui agis-
sent par elles-mêmes, dans la vie privée,
et qui se soucient de l'étiquette arborée
par les pouvoirs publics comme un élé-
phant se soucie d'une souris qui voudrait
lui barrer la route.
Un programme de catholiques al-
lemands. — Un certain nombre de ca-
tholiques allemands viennent d'élaborer,
au château de Klein-llenbach, enFran-
conie, sous la présidence du prince de
Lœwenstein, un programme social. En
voici quelques points, trop étranges pour
ne pas être signalés.
Le programme s'élève, d'une manière
vague et générale, contre c< le droit de
propriété sans restriction », ce qui signi-
fie apparemment qu'il faut apporter des
nouvelles restrictions au droit actuel
de propriété.
Le programme trouve que la richesse
s'accumule dans un petit nombre de
mains, que la classe moyenne en souffre,
et que la masse s'appauvrit. Est-ce bien
vrai? le bien-être général n'a-t-il pas
progressé depuis un siècle, et cette
croyance à une condition pire^ n'est-
elle pas causée tout simplement par l'im-
patience, — juste et généreuse chez
beaucoup, — de ne pas la voir s'amélio-
rer assez vite?
Le programme recommande la recons-
titution de la classe moyenne. Cela se
recommande-i-\\ comme un médicament
ou une potion, et la classe moyenne, à
l'heure qu'il est, ne prend-elle pas le soin
de se développer elle-même, sans le se-
cours d'aucun programme? -
Le programme veut l'organisation de
corporations, non seulement ouvrières,
mais agricoles, ce qui est plus fort que
le moyen âge. Comment cela? le texte
ne l'explique point. Dans la grande in-
dustrie, on exigera des garanties de ca-
pacité et de moralité pour la direction
de toute entreprise industrielle en voie
de formation. En d'autres termes, qui-
conque voudra s'établir industriel de-
vra passer une sorte de baccalauréat mo-
ral devant des examinateurs, — quels
examinateurs? — qui, diront, après in-
terrogatoire ou inspection du candidat,
si ce dernier est capable de mener hon-
nêtement ses affaires !
Mêmes précautions pour le commerce;
voici le texte du programme :
« Restriction de la liberté illimitée,
fixation des règles à suivre pour s'as-
surer de la capacité et de la moralité do
négociant, restriction du commerce des
ambulants, protection du commerce
contre la concurrence déloyale, en par-
ticulier des liquidations frauduleuses des
bazars ambulants, etc., transforma-
tion de la Bourse et retour de celle-ci à
sa véritable destination économique, in-
terdiction du jeu des différences ou mar-
chés à terme, mesures pour rendre plus
difficiles l'émission de valeurs étran-
gères. »
Le programme demande enfin des me-
sures « contre l'usure et l'exploitation
quelconque de la gêne et de l'inexpé-
rience d'autrui ».
Rien n'égale les bonnes intentions des
braves gens qui proposent toutes ces
choses ; si ce n'est l'impossibilité prati-
que de leur réalisation.
Mais, en particulier, cette idée de faire
passer un examen à quiconque veut s'a-
donner à l'industrie et au commerce
LE MOUVEMENT SOCIAL.
ll'J
nous paraît absolument renversante.
C'est sans doute par inadvertance que
les auteurs du programme ont oublié
les autres professions. La société, sui-
vant eux, n'est pas moins intéressée à
avoir des agriculteurs probes, des avo-
cats probes, des fonctionnaires probes,
qu'à avoir d'honnêtes industriels et
d'honnêtes négociants.
Tout homme, à l'entrée de sa carrière,
devra donc subir un examen de vertu.
S'il est vertueux, on le laissera passer;
sinon, non. Mais alors, que fera-t-on des
hommes vicieux? Les précipitera-t-on
du haut d'un nouveau Ta3'gète, comme
les examinateurs Spartiates faisaient à
l'égard des enfants mal conformés? ou
bien les rédacteurs du programme ont-
ils trouvé un moyen inconnu de rendre
tous les hommes vertueux, ce qui se-
rait, avouons-le, un fameux bouleverse-
ment dans lasituation actuelle du monde.
Au fond, ce programme, et tous ceux
qui y ressemblent, peuvent se ramener
à ce projet de loi : « Article unique :
Tous les hommes seront tenus d'être
honnêtes ». Gomme loi, ce serait splen-
dide; seulement, quand on veut mettre
le gendarme au service de son applica-
tion, créer partout des restrictions, des
barrières, des lisières, des contrôles, des
examens, on se heurte dès le premier
pas à ce grand ennemi des plus beaux
projets du monde, à l'absurde, et les
projets trop beaux s'y heurtent le plus
vite, par cette unique raison, précisé-
ment, qu'ils sont trop beaux.
Un référendum social. — Une ques-
tion a été posée dernièrement au peu-
ple suisse : « Doit-on autoriser le gou-
vernement fédéral à édicter des pres-
criptions uniformes dans le domaine
des métiers? » La réponse a été néga-
tive : 150.000 non, contre 130.000 oui.
Voici, comme détail curieux à enre-
gistrer, la répartition des cantons dans
ce scrutin, répartition qui, à notre con-
naissance, n'a été donnée par aucun
journal français.
Cantons protestants
Pour
/ Zurich.
) Bàle-ville.
I Schalfouse.
' Glaris.
mixtes. . .| Tliuri,'Ovie.
\ Soleure.
cattioli(|ues.
( Fri bourg
protestants.
mi\tes.
Contre<
catholiques. <
Berne.
B.ile-campagne.
Vaud.
Neuchâtel.
Appenzell-extérieur.
Appenzell-inlérieur.
Saint-Gall.
Grisons.
Argovie.
Thurgovie.
Genève.
Uri.
Sfhwytz.
Obwald.
NidNvald.
Zug.
Lucarne.
Valais.
Tessin.
Dans le canton de Berne, les voix se
sont presque balancées.: 20.713 non,
contre 20.508 oui. La plus forte majorité
en faveur du projet a été celle de Zurich,
le grand centre ouvrier de la Suisse :
33.293 oui, contre 11.137 non. Les can-
tons montagnards, beaucoup moins
peuplés, ont donné, au contraire, une
majorité relativement forte de non. De
même, la Suisse française, jalouse d'é-
chapper à l'arbitraire d'une majorité de
race allemande. Détail curieux : ce pro-
jet, repoussé par le peuple, avait été
voté à la presque unanimité du parle-
ment fédéral.
G. d'Azambuja.
120
LE MOUVEMENT SOCIAL.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
Mathématiques et Mathématiciens.
— Les Femmes dans la Science,
par A. Rebière. — Nony et G'^ 1894.
Les deux ouvrages que M. Rebière
vient de donner au public sont à lire.
Les Mathématiques n'y apparaissent pas
sous un aspect sévère et énigmalique,
elles laissen t de côté leurs figures et leu rs
équations, pour n'apparaître que dans
la formation intellectuelle et sociale
qu'elles donnent aux Mathématiciens,
Sans faire de leurs fervents des êtres ab-
solument à part, elles les soumettent à
une méthode où la réalité, où le concret
disparaissent peu à peu. Aussi, sans ap-
pliquer à tous les Mathématiciens le ju-
gement que Napoléon portait sur La-
place en tant qu'administrateur, on peut
dire que le milieu d'abstractions où ils
vivent les prépare peu à devenir des
conducteurs d'hommes ou des sociolo-
gues.
Les anecdotes, les paradoxes et les
singularités empruntées par M. Rebière
à la vie des Mathématiciens tout autant
que les pensées des plus célèbres d'entre
eux rendent la lecture de ses ouvrages
aussi intéressante qu'agréable.
R. P.
SOCIETE DE SCIENCE SOCL\LE
POIR
LE DÉUELOPPEIVIENT DE L'INITIATIVE PRIVÉE
ET LA
VULGARISATION DE LA SCIENCE SOCIALE.
Nouveaux membres (1) ;
Bombardier (Louis) , Paris , présenté par
M. Edmond Demolins.
Conférence DES œuvres du grand séminaire
de la Rochelle, présenté par M. l'abbé Ar-
nauld.
Dcbnas (Julien), la Rochelle, présenté par
M. Edmond Demolins.
Lapparent (A. de), Paris, présenté par le
même.
Lemire (fabbé), député, Paris, présenté par
M. l'abbé Francis.
Lesceq, étudiant en droit, Paris, présenté par
M. Edmond Demolins.
MiNOD (J.), secrétaire général de la Fédéra-
tion britannique, Genève, présenté par
M. René Claparède.
PÉcHENET (le D'" Ch.), Paris, présenté par
M. Edmond Demolins.
Vciffer (Jules), employé de commerce, pré-
senté par le même.
Rivière (Pierre), Paris, présenté par le
même.
Sessevalle (Louis de), Paris, présenté par
le même.
(1) Les noms des membres titulaires sont inscrits
en capitales; ceux des membres souscripteurs, en
italiques. Les premiers reçoivent la Revue elle Bul-
letin; les seconds, le Bulletin seulement.
Le Direclenr-Gérant : Edmond Demolins.
Tyrogrnphie Finniu-Didot et C". — Mcsnil CEurO-
I
.■I
QUESTIONS DU JOUR/' , ^^V i% jq^^
J
LES FRANÇAIS D'HIER
ET
CEUX DE DEMAIN.
Il y a trente ans, des millions de Français s'admiraient en toute
bonne foi comme le peuple qui doimait le ton au monde entier.
Depuis, cette admiration a beaucoup déchanté. Nous sommes
attristés par le sentiment que le monde s'est émancipé de notre
patronage; nous ne pouvons plus nous faire l'illusion d'y tenir
la tête des nations. C'est ce que constate un récent ouvrage, en
des termes qui rendent, souvent avec netteté et coloris, cette
impression générale. Il a pour titre : Un peitplo exproprié (1).
L'auteur, M. Gaston des Aspres, se retourne longuement vers le
passé, ce bon vieux temps où la France était en pleine possession
du premier rôle dont aujourd'hui elle se laisse « exproprier ».
Il regrette notre ancienne gloire militaire, notre ancienne su-
})rématie politique, l'ancienne influence de notre langue, de nos
manières et de nos modes dans les capitales et parmi les aristo-
(1) Un Peuple exproprié, Paris, Grasilier.
T. XVII. 34
460 LA SCIENCE SOCIALE.
craties de la vieille Europe. Il regrette surtout « rancienne dou-
ceur de la vie française » (1).
Ces regrets, comme la tristesse qui les amène, sont assez com-
muns à l'heure actuelle. Les fidèles des régimes détrônés n'en
ont pas même le monopole. Des républicains de la bonne mar-
que se plaisent à exalter les génies et les gloires d'autrefois : Ri-
chelieu lui-même obtient leurs hommages.
Ou bien encore des gens tout à fait « dans le train » se met-
tent à dire : « Je n'aime pas mon temps! La vie moderne est
triste; elle m'ennuie ». — « Ils bercent leur ennui avec la mu-
sique de Wagner, qui les transporte loin des réalités, dans le
monde des mythologies et des légendes héroïques ; ils se plon-
gent dans les recherches d'histoire qui évoquent des hommes et
des choses disparus; ils s'entourent de meubles et d'objets d'un
autre siècle, pour se donner l'illusion de ne plus vivre à leur
épocjue » (2).
D'où viennent donc cette tristesse du présent et ce culte du
passé ?
1. D ou VIENT LA TRISTESSE
r?
De la nécessité constamment plus urgente du travail intense
et de l'initiative calculée, hardie, énergique, soutenue, pour
réussir à quoi que ce soit. « Ce que nous voudrions, nous, — dit
M. des Aspres, au nom de nos compatriotes, — c'est d'avoir à
faire le moins d'efforts possible » (3). Or, l'état du monde, tel
qu'il est, demande beaucoup d'efforts individuels; de là, cette
tristesse, qui n'est plus seulement, comme au début du siècle, le
mal des « hauts esprits »; elle est aussi le mal du peuple (i). Il
a perdu « la vieille gaieté nationale » (5).
En voulez-vous un signe frappant , qui vous fera remonter
(1) P. 111, 118.
(2) P.274.
(3) P. 143.
(4) P. 278.
(5) P. 129.
LES KHAN'(;AIS It'lllKU KT CEI X MR DEMAIN. 401
l)ieii vito aux viaics causes do cet assoiubrisscment? M. des As-
j)res v;i nous le donner. (( Il y a quinze ans, les fêtes des envi-
rons de Paris avaient encore do l'ontrain. Dans les gares, c'était
un assourdissant vacarme de mirlitons et de chansons. A présent,
il y a des gens avec des bouquets, se bousculant en groupes ta-
citurnes le long du quai de départ. Ils pensent déjà au lende-
main, au magasin maussade, au travail à reprendre, au billot à
payer, au terme qui approche, à la difficulté d'atteindre la fin
du mois. La griserie de la campagne, l'ivresse de la liberté et
du grand air sont imj)uissantes à faire oublier un instant ces
soucis » ( 1). Tout en reprenant le train de banlieue qui les rejette,
cohue affairée, sur le boulevard, tous ces ouvriers, petits mar-
chands, employés subalternes, échangent leurs impressions. Et
M. des Aspres nous les fait suivre aux jours ordinaires. « pressant
le pas. le dos courbé sous les soumissions professionnelles et le
haut du corps en avant, forçats de la civilisation industrielle,
que le fouet de la nécessité, comme celui d'un garde-chiourme
implacable, mène à son travail et à ses affaires » (2).
Notez bien ce dernier trait : le fouet de la nécessité mène,
implacable, au travail et aux affaires. Voilà pourquoi le peuple
est triste aujourd'hui.
Peut-être la touche rude, les tons sombres et les effets voulus
de ce tableau, vous mettent-ils en défiance contre sa parfaite
exactitude? Reportez- vous alors aux simples faits dont il dra-
matise l'image ; vous constaterez qu'il n'a rien d'exagéré.
Le petit métier ou le petit commerce, exercé au jour le jour,
selon la routine ancienne, avec la petite moyenne ordinaire
de commandes et d'achats traditionnels, ne suffit plus à faire vi-
vre. La concurrence éclate de toutes parts; le client ouvrier est
devenu très difficile, car il suit les modes et veut du joli. Sous
peine de le perdre, il faut perfectionner sa main-d'œuvre, varier
ses articles, se pourvoir des produits en faveur, les écouler vite
tandis qu'ils le sont encore.
Autre fait : les petites fonctions bureaucratiques, si sûres, si
(1) p. 130.
(21 P. 128, 129.
4()2 LA SCIENCE SOCIALE.
tranquilles, si enviables à tant déjeunes gens durant les soixan-
tes premières années de ce siècle, finissent, elles aussi, par dé-
montrer rimplacal)le nécessité du métier indépendant et du
travail actif. C'est la misère en paletot qu'un traitement tout
sec de 1.200, 1.800 ou 2.000 francs, pour faire vivre une famille.
En tout cas, cène sera jamais l'aisance. Pour vivre àl'aise, en s'é-
levant peu à peu, il n'y a que l'ouvrier ou le commerçant dé-
brouillard et pioclieur. C'est le sentiment populaire, et il est
vrai.
Le tableau de M. des Aspres n'est donc pas exagéré. Mais il est
incomplet. L'artiste aurait pu y faire entrer l'homme du monde,
dont il a d'ailleurs esquissé la tristesse. Mais, de cette tristesse il
eût été bon qu'il indiquât aussi la cause. Tâchons de suppléer à
cette omission.
Les temps sont durs pour les gens du monde, depuis que
beaucoup de fortunes se sont amoindries, chargées de dettes ou
hypothéquées dans nos crises agricoles, industrielles ou finan-
cières de ces vingt dernières années. Allez aux causes de cette
décadence et des impressions qui en résultent : il est visible, il
se démontre de plus en plus, combien on risque à se décharger
de la gestion directe de ses propriétés sur un fermier ou un in-
tendant qui ne se sent pas contrôlé sur place et chaque jour.
S'agit-il de capitaux engagés dans l'industrie? On sait ce que
valent tant de banques ou de sociétés anonymes aux réclames
alléchantes. Le temps n'est plus où les gens bien rentes pouvaient,
sans souci ni travail, jouir en toute sécurité de leur patri-
moine ou de la dot conjugale. Le seul moyen vraiment sûr de
tenir en main sa fortune, c'est de la faire valoir soi-même; c'est
de la regagner soi-même <( à la sueur de son front » ; c'est de l'en-
gager dans une entreprise agricole, industrielle, commerciale
où l'on ait l'œil et la main. Tel est, pour les « capitalistes », le
malheur des temps : eux aussi, le fouet de la nécessité les
pousse, implacable, au travail.
Ajoutez, pour une classe voisine, mais que la fortune a moins
avantagée, cette autre calamité, encore vivement sentie : les
fonctions publiques élevées paient généralement trop peu. N'é-
rj:s KiiA\t.:Ais d'iiikh et ckux de demain. W.i
tait l'usage secret du chèque et autres formes varices du pot-
(Ic-vin. il y aurait de grandes situations horriblement ruineuses,
A plus forte raison, y en a-t-il du côté des hounètes gens hien
placés, simples de goûts, mais désireux d'élever leurs enfants,
forcés de les doter et tenus à représenter en proportion de leur
rang. Réduisez, dans ces conditions, un général de division à
ses 18.900 francs de solde active, un premier président ou un
procureur général à leurs 18.000, diminués de la retenue pour
la retraite; ce sera maigre. Voyez aussi un capitaine à la por-
tion congrue de ses 4.1i.O francs; un président de tribunal, tou-
chant entre 5.000, 7.000, et 10.000. La plupart, en France, ne
dépassent pas les 5.000, puisque la plupart de nos tribunaux se
trouvent dans les villes dont la population est inférieure à 2,000
habitants. Les 7.000 et les 10.000 sont réservés aux sièges peu
nombreux des villes de 20.000 à 80.000 et au-dessus. Enfin, no-
tons-le bien, les postes supérieurs sont forcément partout le lot
d'une minorité restreinte. Conclusion, ce n'est pas une carrière pu-
blique qui peut aider suffisamment un Français d'aujourd'hui à
vivre, à faire vivre et à élever ses enfants. Par elle-même, elle lui
donnera la gêne, qu'il faut, à tout prix, dissimuler et subir. Nou-
veau coup de fouet de la nécessité, qui nous pousse au travail in-
dépendant et productif (1).
Ainsi, en haut comme en bas de la société française, le temps
s'en va des situations toutes faites, qui se conservaient sans grand
effort. Le temps s'en va du rentier heureux, du propriétaire
oisif, du fonctionnaire vivant au large. Ils s'en vont eux-mêmes,
comme s'en vont les espèces incapables de s'adapter à un cer-
tain milieu; car le milieu moderne parait de plus en plus ré-
clamer essentiellement le rctow en grand nombre des gens du
monde, riches ou instruits, à la direction immédiate des travaux
ouvriers.
C'est le renversement des vieilles routines; c'est le contraire de
la vie prétendue, jusqu'ici, « noble » ou « bourgeoise )> ; cela
exige un effort si nouveau, et, en apparence si dur, que nous en
(1) Je renvoie, pour l'exposé complet de ces démonstrations, à l'instructive bro-
chure de notre collaborateur, M. Paul Bureau : la Diminution du revenu.
464 LA SCIENCE SOCIALE.
sommes épouvantés. Voilà pourquoi le présent nous attriste. Et
que cherchons-nous donc à tant admirer le passé , sinon le rêve
de ce qui nous manque fatalement aujourd'hui?
II. L ANCIENNE DOUCEUR DE VIVRE,
M. des Aspres, comme beaucoup de nos compatriotes, admire
le moyen âge avec une profonde ferveur. Pourquoi? Écoutez :
parce que <( le moyen âge avait prudemment caché à l'huma-
nité deux loi^ que notre temps a découvertes, l'évolution et la
lutte pour l'existence » (1).
Au moins, c'est franc. Le moyen âge était un heureux temps
et il fait bon y rêver, en pleine tristesse moderne, parce cjue, dans
ces siècles-là , les machines, les débouchés et les affaires fruc-
tueuses ne changeaient pas tous les jours. Au contraire, avec des
méthodes essentiellement traditionnelles et empiriques, soit en
culture, soit en industrie ; avec des instruments et des moteurs
peu puissants ; avec des transports lents et difficiles ; avec de pe-
tits marchés ; avec de petites corporations locales monopolisant
tous ces moyens de production et d'échange, chacun, de père en
fils, vivait sur sa terre, dans son atelier ou à son comptoir, as-
suré contre la concurrence. Il n'était pas nécessaire de s'im-
poser de grands efforts (2).
Il était même facile de s'appuyer largement sur autrui, ce qui
atténuait encore la nécessité de l'effort personnel. La devise : Un
'pour tous ^ tous pour un, exprimait fort bien cette tendance à
n'agir cjue dans un groupe et sous son impulsion générale. L'in-
dividu, sans doute, n'y entrait pas comme une simple non-va-
leur; mais il n'y prenait, en quelque sorte, qu'une demi- valeur.
C'était, en revanche, la vie aussi largement assurée que j)Ossible
contre tout accident et toute surprise, sans que chacun en prit
grand souci personnel. C'était la grande joie d'alors : (< L'homme
du moyen Age, dit M. des Aspres, n'a pas connu le sentiment
(1) P. 279.
(2) p. 279, 280.
LKS l"ltAM.:AIS n'illKU ET CEUX' 1>K lii:.MAI.N. 4G5
(lo la solitude «|ui pèse si lourdement sur le niodeirne. Des al-
tections et des fraternités l'enveloppaient et le réchaufraient,
ne laissant pas glacer son cœur par le froid de rindividualisnie,
Apn^'s la parenté, y il avait la corporation, la conmuine, la pr(j-
vinec » (1). Le serf lui-même ne peinait pas avec tristesse sur la
terre dont il faisait partie : des avantages appréciés lui apparte-
naient en retour. (( 11 échappait au service militaire, à l'impôt; s'il
dépendait de la merci de son seigneur et de son humanité,, il était
du moins protégé par celui-ci comme sa propriété » (2).
En face des duretés de la vie moderne, voilà l'ancienne dou-
ceur de vivre. Nous trouvons, dans ce tableau idéfd, le dernier
mot sur les aspirations rétrospectives de certains fils du dix-neu-
vième siècle (pii voudraient déjà tenir le vingtième. Ils rêvent un
bel ordre social pour ce temps-là! Non pas, sans doute, le moyen
âge ressuscité dans son décor gothique : l'électricité et la vapeur
n'y tiendraient pas. Ils rêvent un grand renouveau de « solida-
rité », de « vie collective », d' « organisation sociale ». Ce sera
ral)ri de notre faiblesse individuelle, la fin de notre isolement, le
commencement d'une ère de justice !
Pourquoi faut-il que la réalité ne s'accommode pas de ces beaux
rêves? Cet idéal de protection collective a pu être, très justement,
celui des âges passés. Il répondait bien aux nécessités d'un temps
où les hommes n'avaient pas encore été poussés par les inven-
tions et dressés par les circonstances à l'effort individuel éner-
gique et indépendant. Mais ce temps parait fini : ayons le
courage de le reconnaître. Ne résistons pas, à cause de nos ha-
bitudes et de nos sympathies, /levant l'évidence des faits. Rendons-
nous compte de ce cju'est le temps présent, afin de nous adapter
à ce (ju'il exige de nous.
III. UN AGK NOUVEAU QUI COMMENCE.
On a vraiment quelque pudeur à })rononcer ce mot d'âge
nouveau dont trop de gens ont usé, depuis longtemps, à tort
(1) p. 305, 306.
(2) P. 287.
4GG LA SCIENCE SOCIALE.
€t à travers. Je serais donc reconnaissant au charitable lecteur
qui mindiquerait une expression plus juste et d'apparence moins
pompeuse. Il voudrait bien alors la choisir de manière à signifier
clairement que nous assistons à une conquête du globe, non plus
militaire et en masse, comme autrefois cela s'est tant vu, mais à
une conquête pacifique et iwUvicluelle, opérée par des hommes
d'initiative qui se mettent, eux, au travail ouvrier et à sa di-
rection. En attendant, servons-nous du mot : âge nouveau.
Certes, à première vue, làge nouveau ainsi défini, ne sem-
ble pas s'annoncer partout.
Il y a, en* France comme en Allemagne, et dans tout le
monde latin ou slave, une forte poussée vers le développement
de la vie collective. Au moindre degré, elle se manifeste par
l'excessif entraînement de la jeunesse paysanne ou citadine vers
les postes administratifs, qui dispensent si profondément du
travail individuel. La poussée se fait un peu plus intense, avec
ces réformateurs et ces hommes politiques qui voient la fin des
crises sociales actuelles dans l'organisation de lois, de règle-
ments, de groupes autorisés sous la haute tutelle de l'Etat pour
la protection individuelle des ouvriers. La poussée enfin éclate
avec la dernière violence dans les divers systèmes de « natio-
nahsation du sol », soit en grand, comme le veulent plutôt
les socialistes de France et d'Allemagne, soit au profit de petites
communautés locales, comme le réclament Kropotkine et ses
amis. Voilà donc, à première vue, la bonne moitié de l'huma-
nité résistant de toutes ses forces à la marche de l'âge nouveau.
Mais, en face, le monde anglo-saxon travaille et s'avance.
Je ne m'étendrai pas sur sa définition, devenue à peu près
classique. (]e n'est pas un des moindres succès de V Ecole de
la Science sociale, que de l'avoir en même temps précisée, comme
Le Play n'avait pas pu le faire, et vulgarisée (1). Le monde
anglo-saxon se caractérise essentiellement par Yaffluence des
liommes capables vers la direction du travail et des affaires qui
en résultent, soit dans la métropole, soit aux colonies, soit n'ini-
[t] p. ri2, 143.
LES FHANÇAIS I> IIIKU KT CEIX Iil': DEMAIN. 'tU i
porte OÙ. Ils ne demandeiit pas la sécurité de leur [)ain quoti-
dicu à CCS grandes organisn fions collectives dont rêvent les
socialistes. Us la demundeut à leur initiative et à leur travail, au
self-help. Leur premier et plus ferme appui, c'est eux-mêmes.
Puisque cette notion devient classique ; puisque les purs littéra-
teurs ont déjà commencé à en entretenir le yrand puJdic, il
serait temps, pour lui, d'en tirer les conséquences. La conquête
actuelle du monde et l'âge nouveau s'expliqueraient aussitôt.
L'Anglo-Saxon travaille et réussit par lui-même; donc il n'est
pas long" à remarquer, que partout où se trouve une race douée
de peu dinitiative et peu appliquée au travail, les atîaires
languissent, Tagriculture retarde, l'industrie végète, la place
est bonne à prendre. Depuis le commencement de ce siècle, il
se l'est dit en regardant le Portugal, l'Espagne, l'Italie, la Sicile.
l'Amérique du Sud et nombre d'Iles colonisées par d'autres
Européens. Et comme l'Anglais va vite de l'idée à l'action ,
il est venu prendre la place. Il a saisi le commerce du Portugal,
exploité les minerais espagnols, envahi les vignobles et les
ports de Sicile, installé des fabriques en Italie, construit des
chemins de fer un peu dans tous ces pays-là et débordé de
l'Amérique du Nord sur les immenses pampas et dans les villes
commerçantes du Sud.
Il est si bien venu en conquérant, que les indigènes ou les
anciens colons ont maugréé contre ce brasseur d'affaires aux
poignets d'acier. Mais, habitués à des travaux faciles, à des
sinécures officielles ou à des carrières libérales, ils n'ont pas su
lui tenir tête. Et puis, le peuple est pauvre, dans ces pays-là :
on a beau savoir vivre de pastèques ou d'oignons, encore faut-il
vivre. Le paysan et le tout petit bourgeois se sont mis à servir
l'Anglais comme manœuvres, ouvriers, employés et commis.
C'est ainsi que se vérifie, dans la plus grande partie du inonde
latin, la mélancolique épigraphe de M. des .\spres : « Un peuple
nouveau succéda au vieux peuple ». U s est implanté, ce peuple
nouveau, homme par homme, dans les affaires vitales et sur le
sol des pays. C'est lui qui est le maître, puisque c'est lui qui fait
408 LA SCIENCE SOCIALE.
et donne le pain; lui qui met Targent en circulation; lui qui
mène dans l'occupation essentielle de leur vie la masse des ou-
vriers. Il ne se soucie guère des avocats, des médecins et des
journalistes qui se disputent le pouvoir; il gouverne mieux et
plus qu'eux. Et le jour où beaucoup de ses pareils l'auraient
rejoint, qui rempècherait de bousculer tous ces politiciens, s'ils
le gênent? En attendant, le <( peuple ancien » ne se doute pas
qu'il est, sans révolution apparente, tout simplement exproprié.
Nous ne sommes pas encore, en France, tombés au niveau de
ces vieux peuples; malgré les habitudes d'inertie et l'écrasante
communauté d'État qui pèsent sur nous, beaucoup des nôtres sont
individuellement plus actifs, moins éloignés du type particula-
ristc que nos autres frères de race latine. Souvent même, ce sont
des Français entreprenants, qui, mal à l'aise dans l'encadrement
administratif du pays, ont apporté en Espagne, en Italie, chez
les Sud-Slaves, ou en Orient, quelque progrès industriel ou com-
mercial.
Nous ne sommes donc pas, comme les populations de cette
sorte, conquête achevée on conquête certaine pour l'Anglais.
Mais, nous sommes, dans une trop grande mesure, bons à
conquérir. C'est ce que M. des x\spres constate avec de très justes
observations.
Il nous dénonce, non sans ironie, Paris mondain conquis par
les sports anglais, par l'argot anglais, par les allures anglaises,
par les tailleurs, coiffeurs, chemisiers et blanchisseurs anglais,
et, — qui l'eût cru, ô Molière I — par les spectacles anglais, voire
même américains! Ces indices, malgré leur nature superficielle,
ne manquent pas de sérieux. Pour qu'un genre étranger soit
copié, il faut que ce genre étranger fasse aux yeux de ses copistes,
grande figure. Si, à l'inverse d'autrefois, le monde français copie
le monde anglais, c'est qu'il y voit une classe dont l'allure lui
impose, et dont l'existence. lui parait mieux entendue (1).
(1; P. 245 et suiv.
LKS FRANÇAIS d'iIIRR ET CEIV HE DEMAIN. 4^00
Mais voici qui est plus grave. Vous le constaterez dans nos ré-
g-ions agricoles par excellence du Nord, de l'Est et du Centre.
« Ne fuyez pas aux champs, — dit M. dos Aspres, -—pour vous
dérober à l'envahissante Angleterre. Vous l'y retrouverez. Nos
cultivateurs ont des machines sur le fer desquelles sont gravées
des adresses américaines en anglais. Le blé qu'ils plantent est
(kl goldrn-drop, du kissimjland , ou du Victoria. Leurs pommes
de terre sont des earlij rose puritan. Les moutons qui paissent
leurs prairies de ratj grass sont des south-doivn et des black-
faces » (1).
Après l'invasion de l'outillage et des produits anglais, voici, par
places, un fait plus grave encore. Je m'étonne que M. des Aspres
l'ait omis : c'est l'invasion du producteur et^du patron anglais.
Il est venu, comme l'a raconté, non sans fierté, Herbert Spencer,
installer le gaz à Bordeaux et à Toulouse, dont les habitants
paraissent « de ce chef, au philosophe sociologue, assez pauvres,
en idées ». C'est une société anglaise, la « Compagnie hydrau-
lique du Rhône », quia profité des rapides de Bellegarde, pour
détourner un quart du volume d'eau débité par le fleuve, et
céder ainsi à diverses usines une force de 10.000 chevaux. L'An-
glais a aussi fait sa trouée dans la fabrication rouennaise ; il
commence à s'installer dans les vignobles bordelais; il lance
des affaires dans nos petites stations arriérées du littoral médi-
terranéen. Qui donc fempècherait demain devenir, en Lorraine ou
dans la Beauce, racheter aux propriétaires absents et besogneux
certaines grandes terres, mal exploitées par les fermiers en
dépit de la richesse du fonds et malgré la baisse notable des
fermages, toujours cotées à trop haut prix pour des exploitants do
petits moyens (•2)?
En somme, ces conquêtes et ces menaces de conquête démon-
trent que partout où la race s'en tient aux routines anciennes
de la culture et do l'industrie , partout où la classe supérieure
néglige d'en activer le progrès, l'Anglais trouve la place vacante
et se l'adjuge, même en France.
{\) P. 271, 272.
(2) Herbert Spencer, Introduction à la Scie)^e sociale, p. 240.
470 LA SCIENCE SOCIALE.
Serions-nous donc destinés, comme de simples Irlandais ou
.Hind;t>iiSjte*'«Bil«!reirh' «a conquête? — Non, car nous paraissons
t'ig^îS^^lr'^jjyBp^^'iiV'^ poii^t» comme ne le sont pas ces peuples,
de profiter de sa conéurrence et de son invasion elle-même, pour
apprendre à le Ijattre. Ce serait un curieux spectacle, mais qui
^^n'a rien d'extraordinaire pour quiconque a observé tant soit peu
l'expansion de la race anglo-saxonne.
IV. LK RELÈVEMENT POSSIBLE DE l'iNITIATIVE ET DU TRAVAIL,
EN FRANCE.
Partout où va s'établir un vrai particulariste , il apporte
l'exemple du travail bien conduit et fructueux ; il démontre l'ex-
cellence de ses procédés par d'incontestables succès. Il replante el;
greffe à nouveau des vignes épuisées ou malades ; il use de ma-
chines, d'engrais, de semences, de rotations de culture qui don-
nent une récolte supérieure ; il perfectionne les races ovines ou
bovines; il active l'industrie et le commerce.
— Parfois, l'exemple tombe dans le vide : pour des Orientaux à
peine sortis do la vie de simple récolte et par conséquent mal ou
peu dressés à l'elfort, ce succès n'est point un stimulant. Dans leur
fatalisme résigné, ils ne s'étonnent même pas : « C'était écrit.
Allah donne à ces Roumis les bras forts et la graisse de la terre, »
L'exemple ne réussirait guère mieux d'abord sur une grande
partie de nos populations agricoles, composées de tout petits
propriétaires, cultivant laborieusement, mais avec une routine
obstinée, leurs vignes ou leurs champs de blé et de seigle. Tel
fut, il y a cinquante ans, l'effet des initiatives intelligentes de
quelques agriculteurs lorrains autour de Nancy. « Ni les encoura-
gements ni les conseils ne manquent à nos cultivateurs, — écri-
vait alors un témoin bien informé. — Ils se tiennent en dehors du
progrès, soit par ignorance, soit par entêtement ou par crainte,
et ils regardent toute innovation comme un acheminement vers
leur ruine. L'exemple de Roville, de Sainte-Geneviève, de la
Malgrange et d'autres fermes qui, avec des terres peu fertiles,
obtiennent cependant des produits abondants, ne peut rien sur
LKS KHAN<;AIS I)"llll'.li KT CKI X ni') IIKMAI.X. 47t
J>oaucoiip d'entre eux » (1). A lu loiig-ue cependant, les efforts des
propriétaires exploitant cux-inèiiics, et ceux delà Société centrale
d'Agriculture de McurHic-ct-Moselle , ont introduit de divers
côtés des innovations heureuses. Un de ces initiateurs, et non le
moins actif, pouvait dire au concours régional de 1885 : « En se
rappelant les (juarante dernières années, n'a-t-on pas vu la ma-
chine à hattre remplacer le fléau, la charrue système Dombasle
chasser complètement l'ancienne charrue en bois, les herses arti-
culées se substituer à la herse trapézoïdale, la houe et le râteau à
cheval s'introduire partout ; et, sur certains points, plus abandon-
nés par les bras, ne trouve-t-on pas installés les clia rcues multiples,
le semoir, la faucheuse, la faneuse, la moissonneuse, etc.'^ » (2).
Ce progrès des méthodes et cette initiative lentement relevée,
pourraient se constater bien ailleurs qu'en Lorraine. Malgré ce peu
d'entrain à se mettre en marche, la preuve est faite, par là, que la
race française est capablede profiter d'un voisinage particulariste.
Il se produira, ou se produirait donc chez nous, à mesure que
se développera l'expansion anglo-saxonne, un phénomène déjà
constaté ailleurs. C'est ainsi qu'en Ecosse, dans les Lowlands, le
voisinage des propriétaires et des industriels anglais agit sur nom-
bre de Celtes du pays, déjà plus habitués à la culture et aux tra-
vaux pénibles que leurs compatriotes des Highlands. Et, à ce
contact, l'Ecossais devient si fortement particulariste, que, établi
colon au Canada, il fera redouter, même de l'Anglais, son initia-
tive et son travail (3) .
N'est-ce pas ainsi que chez nous, dans le Perche, l'Anjou, la
Normandie, l'Ile-de-France, les Franks de type saxon, établis sur
leurs domaines grands et moyens, ont installé autour d'eux des
tenanciers de race celtique, qu'ils ont peu à peu dressés à ce par-
ticularisme, relatif encore, mais déjà notable, visible aujourd'hui
dans l'habitant canadien, leur descendant ('t)?
(1) Henri Lepage, Le Département de la Meurtlie, Nancy, 1843, I, p. .'?25.
(2) Congrès agricole cl Concours régional de IS'ancy, 1885. Rapport de M. Paul
Genay, p. 268, 259.
(3) Le iVoMyemcHisocia/, «L'Ecosse des Lowlands», par M. E.Demolins, 1,97 et suiv.
(4j La Science sociale « Monographie du Canada », i)ar M. Gérin, XVII, 324 et suiv.
47:2 LA SCIENCE SOCIALE.
Nous pouvons donc, avec vraisemblance, augurer pour notre
pays, un heureux résultat de la conquête nouvelle du globe. Tan-
disque les races par trop communautaires ne sauront que se lais-
ser réduire à une situation inférieure, nous pourrons, nous, rele-
ver lentement, par le travail, notre initiative individuelle, nous
pourrons, si nous ne faillissons pas à la tâche, prendre rang par-
mi ces nouveaux maîtres du monde. Là parait être le seul avenir :
ceux qui ne s'y adapteront pas seront les Français d'hier; ceux
qui s'y adapteront, les Français de demain.
Si l'on n'avait abusé du mot, je dirais que là est, dans sa réa-
lité sérieuse, le type de T homme moderne. Non pas l'homme mo-
derne du boulevard et des petits théâtres, ni l'homme moderne
des grands clubs; ceux-là ne sont modernes cjue par le faux
col et l'argot, mais anciens, au fond, antiques, usés, comme est
uséel'existenceoisiveetsans valeur personnellequi estcelle de leur
milieu. L'homme moderne, c'est, par excellence, celui qui se met
au travail et qui compte sur soi; parce que celui-là seul est adapte
aux conditions présentes de la vie et des races qui s'emparent
du monde. Il est aussi, je crois, supérieurement adapté à cette
loi providentielle, qui nous révèle, dans la Bible, l'homme créé
pour « qu'il travaille , ut operaretur » et dont le devoir est de
manger son pain à la sueur de son front (1). Il marque un
progrès du type humain.
Cet homme moderne, beaucoup d'entre nous ne le sont pas. Us
sont loin de l'être; l'opération de le devenir leur parait bien
dure. Elle bouleverserait tellement la vie et le caractère du Fran-
çais d'hier! Plus moyen, dans cette existence vouée à l'effort per-
sonnel, d'escompter les situations toutes faites, les protections et
les appuis. Cela nous horripile : cette allure de l'homme qui réus-
sit par lui-même nous parait d'un affreux égoïsme. « Elle rend
positif, mercantile, indifférent à l'idéal; elle détruirait le charme,
la poésie , la générosité de notre vieille race française ! Que fe-
rait-elle de nous? Des Français démarqués, mal teints à l'Anglaise.
(1) Genèse, ii, 15, 10; m, n».
LES FHAiNÇAlS li'llli:» ET CELX DE DEMAIN. '(".'{
Voilà le Français de denuiin. Il valait mieux rester ce que nous
étions ! »
Est-ce bien vrai que cela valait mieux? Exaniinons donc les
reproches (]ui motivent ces regrets, en commençant par le plus
répandu.
V. l'initiative ET LE TRAVAIL NOUS RENDRAIEXT-ILS SI ÉGOÏSTES?
C'est difficile à croire, (^ar il n'est pas nécessaire de mener
une vie active et indépendante, pour être égoïste : il suffit d'être
homme. L'égoïsme, dans sa racine première, n'est ni ang-lo-saxon,
ni français; il est humain. Les plus généreuses natures ont à lui
résister ,1e cœur lui-même a son égoïsmc.
Mais , étant donné ce fonds universel de l'égoïsme humain,
quel est , d'un individu formé à compter d'abord sur soi-
même, ou d'un individu habitué à chercher ses appuis autour
de soi, le plus poussé au développement de l'égoïsme natif?
Je laisse répondre les faits. Voici un de ces jeunes Anglais
dont M. des Aspres nous décrit si justement l'éducation virile à
Eton, Harrow, Rugby ou Charterhouse (1). Au moment de choi-
sir sa carrière, il ne demande ni héritage paternel, ni bourse de
l'État, ni femme avec dot, ni protection des gens en place. Il
compte uniquement réussir par son savoir-faire et par son travail.
Il ne mettra aucune honte à se montrer régisseur, ou défricheur,
avant d'être propriétaire, mécanicien avant d'être ingénieur ou
industriel, commis avant d'être commerçant ou armateur. Il se
sentira fier, au contraire, de gagner dans ces travaux d'appren-
tissage la première mise de fonds nécessaire aux débuts de son
entreprise, ou à l'amortissement de ses emprunts. Au besoin
même, dès seize ans, il se sera mis à gages chez son père. Tou-
jours, par des moyens très simples, mais non moins énergiques,
il s'élèvera peu à peu lui-même; il n'aura jamais demandé à
personne ces sacrifices d'argent qu'exige, chez nous, la confec-
tion d'un avocat, d'un ingénieur ou d'un officier.
(1) P. 1(51, 1G2.
474 LA SCIENCE SOCIALE.
OÙ est donc le véritable égoïste? Est-ce cet homme qui se
passe absolument de l'argent des autres? Qui ne réclame aucune
protection? Ou celui qui en a toujours besoin, du jour où il
passe bachelier jusqu'au jour où il se marie! M. des Aspres, qui
n'est cependant pas un détracteur de son pays, nous fait, à
propos du mariage et de la paternité, une navrante peinture de
l'égoïsme français (1). 11 faut bien le reconnaître : nous sommes
égoïstes à la manière des faiJjles.
Ne nous abusons donc pas sur les grands mots d' « altruisme »
et de « solidarité », que, volontiers, certains publicistes opposent
à l'idée d'une évolution de notre race vers un type de vie plus
active et plus personnelle. Le vieil adage chrétien était autre-
ment profond : « Charité bien ordonnée commence par soi-
même ». La première charité que nous devions aux autres, c'est
de ne pas leur être une charge; c'est de nous suffire. Plus nous
nous suffirons à nous-mêmes, moins nous aurons ce pitoyable
égoïsme qui réclame sans cesse, avec des airs tendres et des chan-
sons affectueuses, le dévouement d'autrui.
N'aurons-nous pas, en revanche, l'égoïsme des forts : l'égoïsme
anglo-saxon dans sa raideur désagréable, dans son indifférence
atout ce qui ne heurte pas le moi, avec son allure froidement caK
culée, irrésistible et régulière comme le coup de piston d'une
locomotive lancée à toute vapeur?
Eh oui, sans doute, plus d'un y succomberait; mais lequel
est le plus désagréable, le plus indifférent à autrui, le plus injus-
tement calculateur de son bien-être, ou celui qui exige tout des
autres et peu de soi-même , ou celui qui ne demande rien aux
autres et tout à son travail?
D'ailleurs, il ne faut pas, — et nous y sommes très portés, —
sur l'exemple de quelques excentriques mal élevés, rencontrés
en wagon, juger comme fatalement égoïste une race de forte
initiative.
Seulement, elle place sa sympathie autrement que nous. Un
Français est attiré vers les faillies; un Anglais vers les forts.
(1) P. 291 elsuiv.
LES FltAMjAIS D IIIKU ET CFXX 1>E DEMAIN. iTo
L'idéal de la bienfaisance française se place ti-ès volontiers dans
les œuvres de secours aux incMirables, auv désespérés, aux mal-
lioureux incapables de se relever d'une manière ou d'une autre.
L'Anglais, lui, leur viendra aussi en aide, mais non sans oublier
cette considération, que ces misères laissées sans secours et
multipliées deviendraient un désordre public, un danger de la
rue, un obstacle pour le travail des gens sains et actifs. C'est à
ceux-ci qu'il pense avant tout : pour eux, s'ils veulent s'élever,
il réservera ses plus généreuses avances. Témoin ces bil)lio-
tlièques, ces lectures, ces missions universitaires d'Oxford ou de
Cambridge, ces sociétés de constructions ouvrières, toutes ces
œuvres collectives ou individuelles qui se multiplient si sponta-
nément en Angleterre ou aux États-Unis. Elles préservent FAn-
g-lais particulariste de cet esprit d'isolement inerte, nommé sou-
Tent chez nous rindividualùmf. Elles sont la manisfestation
vivante d'une forme vraiment supérieure de la bienfaisance et
de la charité : en secourant elles élèvent, parce qu'elles aident
avant tout l'individu à s'aider lui-même, pour améliorer sa vie
morale et sa vie physique (1).
Sa vie physique. Ici, je vais soulever, sans aucun doute, une
nouvelle difficulté dans l'esprit de certains lecteurs. « Voilà le
but de tant d'énergie : le comfort; cette jouissance savante et
pratique, si alourdissante pour l'âme; cette fin de tout sentiment
désintéressé >;. — Examinons donc, appuyés sur l'expérience,
les ravages vrais ou faux du confortable dans l'àme des Français
de demain.
VI. PÉRIRONS-NOUS PAR LE CONFORTABLE?
Je crois qu'avant d'en périr, nous aurions besoin de le faire
entrer légitimement dans notre vie. Car, le comfort, au vieux
sens très français du mot, ce n'est pas le luxe vaniteux et sen-
suel. Ce n'est ni le linge trop fin, ni les fauteuils où se pelotonne
]a paresse, ni les menus irritants à force d'être raffinés. Le com-
(I) La Science sociale, .WII, 17.
T. xvn. 35
4/b LA SCIENCE SOCIALE.
fort, c'est ce qui soutient et répare les forces. C'est un Actement
adapté au climat et aux occupations; une nourriture saine et
suljstantielle, un anîeul)lement dont tout le luxe est de rendre
le foyer gai et reposant.
Dans cette mesure, qui le blâmerait? Ce n'est pas la Bible
elle-même, dont une admirable page loue et décrit la Femme
forte : « Sa maison ne craint pas la neig-e et le froid; elle se
tisse des couvertures; elle a des robes de lin fin et de pourpre;
aux portes de la ville on admire son mari lorsqu'il siège parmi
les anciens du pays; elle fait des tuniques et les vend, et livre
des ceintures aux marcbands chananéens » (1).
Revenons donc, sans scrupule, de nos dédains antiques du
corps et de ses soins. Ils nous ont donné cette « jeunesse au dos-
rond », comme l'appelle M. des Aspres; il eût pu ajouter : aux
yeux myopes, aux estomacs et aux nerfs détraqués , à l'esprit
déséquilil)ré, âmes maladives en des corps malingres.
Ne craignons môme pas, si nous entrons dans la voie du tra-
vail intense, une trop vive réaction dans le sens du confortable.
Un jeune homme, fils de famille, cjui a le courage de surveiller
et de suivre ses charrues, ou de faire la tournée quotidienne de
ses chantiers, n'est pas porté à ce luxe amollissant dont rêvent
les gens inoccupés. Son imagination et ses sens ont de quoi se
dompter sous le soleil ou la neige, par monts et par vaux. Nos
m* purs de fonctionnaires et de propriétaires oisifs ont plus fait
pour le développement des jouissances malsaines, que ne ferait
jamais le confortable accjuis par le travail et nécessaire pour en
conserver les aptitudes. N'en avons-nous pas l'irrésistible preuve
d'expérience, dans la vie abondante et saine de nos trop rares
résidences rurales?
Un retour vers de telles mœurs nous rendrait donc, loin de
le compromettre, l'équilibre du moral et du physique.
Malheureusement, pensent certains de nos compatriotes, il
nous le rendrait trop. « Les gens pondérés sont si ennuyeux; les
Français de l'avenir le seraient beaucoup. Derrière leurs char-
[Vj Proverbes, xxi.
Li;S l'HANÇAJS n IIIEII KT CKI X DE DEMAIN. 4 / i
rues. leui'S inachines ou Icui's comptoirs, plus de charme ; plus
d'irniiahlo et gracieuse sociabilité. » Est-ce vrai?
Ml. l'Ol K KTKE CIIAIt.MANT ET SOCIABLE, FAUT-IL NE KIE.V
FAIRE?
Oui. pour l'être d'une certaine manière, qui n'est ni la seule
ni la meilleure.
C'est la manière de ces salons d'autrefois, où, soit à Paris, soit
eu Province, se réunissait un voisinage habituel de gens peu oc-
cupés matériellement, mais cultivés d'esprit : gentilshommes en
ruptur<' de terres, fonctionnaires, magistrats, amateurs d'art,
groupés autour de quelque femme du monde, — désintéressée
comme eux du travail, cette chose paysanne, ouvrière ou petite-
ment bourgeoise I
Le charme dé ces vieux salons, si on en juge par des souvenirs
comme ceux de la comtesse de Bassanville, c'était un léger et
iin papillonnage de l'esprit, à propos de tout : art et politique,
histoires mondaines et grande histoire. C'était la galanterie
empressée et délicate, non sans afl'éterie ou préciosité. C'était
le ton, l'allure, le danger aussi, d'une société obligée de se dis-
traire pour remplir une grande partie, sinon le tout, de sa
vie.
Avec les nécessités nouvelles du travail et l'amoindrissement
ou la disparition des anciennes grandes situations, les salons ainsi
composés disparaissent de plus eu plus. Les survivants se comp-
tent, parait-il, ou ne comptent pas. Allons-nous donc devenir
insociables?
-l'espère bien que non. Le charme de ces salons ou plutôt de
ces intérieurs laborieux de l'avenir ne viendrait pas, lui, de
l'oisiveté lettrée, mais du travail intelligent. On peut bien s'en
faire quelque idée vraisemblable, par l'observation des familles,
qui, dans l'industrie et surtout dans la grande culture, commen-
cent parmi nous à réaliser le type de l'avenii'.
Si jamais vous avez été reçu à l'un de ces foyers, trop rares
chez nous, vous aurez entendu parler de pommes de terre et de
-478 LA SCIENCE SOCIALE.
blés, de tarifs et de prix des terres, sans vulgarité ni ennui. Tout
cela s'explique avec cette simplicité et cette précision que donne
Texpérience des affaires, jointe à une exploitation scientifique.
La maîtresse de maison qui, là, tient sa grande place utile, sait,
sans bas-bleuisme aucun, témoigner de son intérêt pour cet
ordre de sujets. D'ailleurs, personne dans la famille ne pense à
disserter lourdement; le travail de corps et d'esprit qu'exige
cette exploitation intensive de la terre amène naturellement
une détente de gaieté franche. La vie n'est pas sombre ni vide;
les âmes ne sont ni pessimistes ni sceptiques. Des Parisiens, trans-
plantés dans ce milieu actif et intelligent, admirent qu'on y soit
heureux, sans fièvre de plaisir ou de cabotinage mondain; ils
finissent par découvrir dans un coin de province, à côté d'une
ferme ou d'une usine, cette merveille d'une gaieté vraie et d'un
charme naturel.
S'ils voulaient approfondir, ils feraient bien d'autres décou-
vertes; une surtout qui répond encore, sans aucun doute, à l'une
des préoccupations du lecteur.
VIII. — l'iokal kt l'art chez les gens qui travaillent.
Beaucoup de gens parmi nous, Parisiens ou Provinciaux de
sous-préfecture, en sont encore à la vieille légende, fondée,
hélas! en réalité, du propriétaire routinier, terré dans sa petite
gentilhommière, où il se désintéresse de tout progrès technique
et de toute culture d'esprit. A peu près iiisociable, vêtu comme
un charretier, il n'apprécie d'autre distraction que de chasser,
de fumer et de boire sec avec ses gardes, — ou pire encore. N'en
restons pas à cette légende : ce type a fini son temps. Ses terres
se vendent pour payer ses dettes. Le temps est à la culture
progressive et aux agriculteurs intelligents. Ils sont par né-
cessité, chimistes, mécaniciens, architectes; car c'est besogne
courante pour eux, que d'analyser une terre ou doser un engrais,
surveiller l'emploi ou la réparation de leurs machines, dres-
ser le plan d'un drainage, d'un canal, d'une grange ou d'une
écurie. Â ce régime, l'esprit d'observation s'aiguise, le raison-
LKS KH.\.\<;.\IS li'lIlKU Kl' V.l.V \ MIO DICMAIN. i~*.>
iHMiiciit pratique s'appuie sur la science, les idées .générales
l'ayonnent dans l'esprit.
Est-ce donc là un terrain si mauvais |)f)ur l.i culture littéraire
ou artisti(]ue?
Vous le verrez hieu, si vous regardez, au milieu de ces circons-
tances, un homme en qui l'éducation première a saisi et déve-
loppé le sens du beau. Vous aurez le type du f/enf/oncai, qui, avec
la même persévérance éclairée, améliore ses terres, orne sa galerie,
enrichit sa bibliothèque, restaure son château, décore son parc.
Il lui est si facile, avec les chemins de fer, les journaux, les
re\ ues, de connaiire la dernière actualité littéraire. Tainc s'éton-
nait, il y a trente ans, des chefs-d'œuvre et du goût délicat
qu'il rencontrait dans les manoirs anglais. M. de Rousiers, il
y a quatre ans, trouvait à qui parler nouveautés artistiques dans
un ho7ne isolé sur un g-rand ranche de l'Ouest. Bien des Français
trouveraient encore de ces étonnemcnis et de ces conversations
dans quelque coin de province où habite, sur ses terres, à côté
de son usine, une famille qui ne rougit pas, malgré le nom, la
fortune ou les préjugés, de gérer ses affaires.
Le travail ne serait donc pas, pour les classes élevées, la mort
de l'idéal artistique ou littéraire; il en serait plutôt l'épuration.
D'où nous viennent, par exemple, ces innombrables romans
qui étalent également, sous la couverture jaune des in-douze et
sous la couverture saumon des revues graves, la même donnée
foncière? Peu importent les caractères, l'intrigue, les noms et les
physionomies, toujours c'est la même procession de gens du
monde oisifs, le même spectacle de vies sans but, de familles
sans intérieur, d'àmes sans équilibre ni frein solide; toujours
c'est la même stratégie de ces oisifs, plus ou moins blasés et
sceptiques, pour s'entraîner à la même chute. Les trois quarts, au
moins, des romans chers aux mondains lettrés pourraient mettre
en sous-titre : « Autour de l'adultère », ou « Autour du vice »,
C'est que la vie contemporaine des classes élevées est trop
vide, trop dénuée d'activité, trop peu favorable au dévelop[)e-
ment des vigoureux caractères, pour fournir aux romanciers des
480 LA SCIENCE SOCIALE.
situations et des types intéressants. A moins de se rejeter sur le
roman historique, brodant sur un thème à la Dumas quelques
vieilles histoires de cape et d'épée, ils ne trouvent dans l'exis-
tence désœuvrée des g-ens du monde que les péripéties des flirts
dang-ereux et des chutes savantes. Voilà les seuls drames de
ces vies plates. Gomme le modèle est en même temps lecteur
ou lectrice, le succès est certain; de même que, chez les An-
glais, le succès est certain pour le thème, moins scabreux,
mais autrement élevé et beau, de l'homme énergique, qui,
par lui-même, triomphe des difficultés de la vie. Voilà l'idéal
littéraire et artistique des races viriles, ce que Carlyle appelait
avec une saisissante vérité : « la valeur ». Mais, pour le goûter,
il ne faut pas des oisifs ni des routiniers, que cette tension de
la force individuelle effraie et déconcerte; il faut des homnles
qui travaillent et qui avancent par eux-mêmes. Et comme le
public finit toujours par imposer ses goûts aux auteurs, de tels
hommes rendraient à notre littérature, par trop anémiée et né-
vrosée, le sens et l'expression de la valeur humaine.
D'une valeur trop humaine, peut-être; car ces hommes, si con-
fiants dans leur force, ne sont-ils pas trop indépendants de toute
supériorité, trop portés à s'isoler dans leur vie morale, pour
donner à la religion la place qu'elle doit tenir dans toute exis-
tence? Il faut s'arrêter à cette objection, car elle nous vient un
peu de tous les points de l'horizon. Des catholiques jugent par
trop individualiste et indisciplinée cette valeur si hautement in-
dividuelle; et il est de leurs adversaires qui tirent parti de cet
aveu, pour ranger le catholicisme au milieu des formes sociales
que le présent et surtout l'avenir ne peuvent plus accepter.
Examinons encore cette dificulté.
IX.. — LE CATHOLICISME ET l'acIE NOUVEAU.
Il semble donc, à certains observateurs, que le catholicisme ait
été en harmonie toute spontanée et parfaite avec les institutions
collectives et l'esprit communautaire du moyen âge. Après avoir
énuméré la famille, la corporation, la cité, la province, qui enca-
LES KllANr.AIS li'llli;i; KT CEUX DE IlEMAIN. Wl
ciraient iilorssi puissamment les individus, M. des Aspres ajoute :
« Il y avnit surtout la chrétienté, cette immense multitude de frères,
enfants du même Dieu. Une foi commune unissait le riche et le
pauvre, le seigneur et l'artisan. Ils confondaient leurs priè-
res, accordaient leurs voix dans le chant des hymnes, se réjouis-
saient des mêmes joies, célébraient d'un même cœur les mêmes
fêtes, Noël. Noël! criait le villageois au citadin. Christ est res-
suscité! disait le noble au vilain. Au delà de sa paroisse et de sa
confrérie, par delà l'enceinte de la cité, où les aïeux avaient
comme lui entendu sonner tierce et none, on se savait uni au
peuple chrétien tout entier, sur la terre et dans l'autre monde.
Tant était douce cette communion, tant elle était réconfor-
tante pour les âmes, que FÉglise n'avait pas imaginé de plus ter-
rible châtiment que d'en être exclu « (1).
M. des Aspres semble ici oublier tout à fait que la communauté
de vie religieuse dans la paroisse, la confrérie et l'Église univer-
selle n'a jamais été le but final d'aucune àme. Notre but, c'est,
selon la foi même, d'arriver individuellement au bonheur éter-
nel par la vision de Dieu. C'est le « salut ». En regard de ce
but. toute l'église n'est qu'un des multiples moyens voulus par la
Providence. Ces moyens sont de deux sortes. A côté de ces moyens
collectifs^ si bien loués par M. des Aspres, il y a les moyens indi-
viduels, que l'Église, d'après l'Évangile même, inculque avec
grand soin. Elle n'oublie pas la parabole si expressive des talents
déposés entre les mains de différents serviteurs, en proportion de
leurs capacités personnelles et des intentions du maître sur chacun
d'eux (2). La parabole de la semence mise en terre n'est pas
moins saisissante, car elle fructifie, ou ne fructifie pas, selon les
qualités de chaque endroit où elle tombe (3). Aussi, d'après l'É-
glise elle-même, les moyens « communs», si efficaces ([u'ils soient
de leur nature, n'agissent pas comme des talismans sur des âmes
inertes. Il faut réfléchir àTenseignementreçu, se préparer auxsa-
crements, et agir pour en profiter pleinement. Donc, à un but es-
(1) p. 30G.
2; Mallh., x\v, 11-30. Cf. xxi, 18, l'incidenl du liguier stérile.
(3) Luc, vm, .".-If..
i82 LA SCIENCE SOCIALE.
seiitiellemcnt individuel, l'Église se subordonne, avec un ensemble
de moyens, où les actes individuels du chrétien préparent, assu-
rent ou achèvent l'effet définitif des moyens « communs ». C'est
là, je crois, du vrai « particularisme ».
M, des Aspres, et beaucoup d'autres avec lui, devraient se
mettre à ce point de vue pour apprécier exactement les forces
(jui, au moyen âge, soutenaient la vie morale de nos pères.
L'Église ne les habituait pas simplement à suivre le train com-
mun de leur confrérie, paroisse ou tiers ordre; elle leur appre-
nait à faire de ces moyens collectifs une heureuse application
individuelle. Voyez, autour d'un saint Colomban comme d'un
saint Boniface, d'un saint Dominique ou d'un saint Bernard, la
vertu ou la sainteté de leurs disciples, véritablement originale, au
sens noble et juste du mot.
Seulement, vous remarquerez aussi, avec quelle mesure l'Église
a toujours su, dans l'usage pratique, adapter cette loi de l'effort
hidividuel, comme ses autres lois essentielles, aux divers milieux
naturels où vivent ses fidèles et ses chefs.
Chez les chrétiens de rite oriental, natures peu individuelles,
fortement dominées par la communauté de famille, ou de tribu
et de nation, le côté rituel, extérieur, collectif de la piété et du
culte a toujours tendu à prévaloir. C'est encore, plus près de nous,
le caractère actuel de la dévotion italienne, espagnole, ou por-
tugaise.
Chez les moines saxons de saint Boniface, chez les premiers
disciples de saint Dominique, l'élan personnel d'une nature forte
et fortement saisie par la grâce s'enlève toujours sur le fond de
la vie commune. On voit que les races entreprenantes du Nord
ont pénétré l'Occident et suscité autour de leurs établissements
des foyers de vie individuelle.
Ainsi, l'Église, toute particulariste cju'elle se montre par sa fin
et par l'agencement de ses moyens essentiels, varie, avec la plus
grande souplesse, l'application contingente de ceux-ci. Elle
vient largement en aide à la faiblesse communautaire par le dé-
veloppement plus marqué de ses moyens collectifs d'influence ;
LHS l'IiA.\r.A[S DIIIKU Kï CHIV I»E DEMAIN. i8.'{
ailleurs, elle ne met pas à l'étroit cette initiative hardie qui carac-
térise rAméricain. La valeur humaine de l'âge nouveau amènera
donc au christianisme de vaillantes natures, bien faites pour com-
prendre et pratiquer ce que Bossuet appelle « le jurand sérieu.v
de la vie chrétienne ».
Avec le chrétien, l'Ég-lise elle-même devra sans d ute entrer
dans une phase nouvelle de sa vie dont un membre émiuent
du cleriié américain; le P. Hecker, protestant converti, fonda-
teur desPaulistes de New- York, aimait à reconnaître autour de lui
les commencements. J'emprunte le résumé de ses vues, à une
page de M. de Meaux. Ce que le P. Hecker entendait appliquer
directement à la race anglo-saxonne et aux Eglises d'Amérique,
ne s'appliquerait-il pas à toute race et à toute Eglise particu-
lière qui, dans l'Église catholique, saurait s'adapter aux condi-
tions de l'âge nouveau?
D'après ces vues, dans les trois derniers siècles de l'âge ancien,
en face de la réforme protestante qui attaquait l'autorité reli-
gieuse dans son principe, « il a fallu tout subordonner à la dé-
fense du principe d'autorité. Cette œuvre nécessaire et qui ne s'est
pas accomplie sans sacrifices, touche maintenant à sa fin. L'au-
torité ecclésiastique est affermie. L'édifice qui doit abriter les
générations fidèles est achevé ; il a reçu son couronnement le
jour où a été proclamée l'infaillibilité pontificale. Reste mainte-
nant, parmi ceux qui l'habitent, à développer la vie personnelle
et surnaturelle. L'Église étant pourvue de tous ses organes exté-
térieurs, l'action du Saint- Esprit devra s'exercer plus puissante
et plus féconde à lintérieur des âmes, et. ces âmes, plus tran-
quilles dans leur foi mieux définie, jouiront davantage de la li-
berté des enfants de Dieu... On peut dire des incHnations reli-
gieuses des Anglo-Saxons, et en général de tous les hommes à forte
initiative, ce que Tacite disait, il y a longtemps, de leur façon de
se choisir une demeure : Colunt discret/ ac itiversi. Que cette dis-
position à se replier sur soi-même et à s'isoler des autres hommes
en face de Dieu ne soit ni contenue, ni réglée, elle aboutit aux di-
visions et aux variations infinies du protestantime. Mais qu'elle
484 LA SCIENCE SOCIALE.
soit renfermée en des limites fixes et précises, dans le cercle
tracé par l'autorité romaine, et nul ne peut mesurer quel essor
sera imprimé aux âmes, à cjuelle hauteur elles monteront. Voilà
comment, dans le siècle prochain, peut être rajeunie la vie de
l'Église catholique, sans cju'elle change rien ni à ses dogmes
ni à sa morale... (1) ».
Ces vues sont hardies, peut-être, en face de certaines tradi-
tions françaises; le sont-elles en face de cette nécessité d'en-
seigner toutes les nations jusqu'à la fin des temps, cjui est la
mission propre de l'Église catholique? Le sont-elles en face
des divines prévisions de Celui, qui, selon la chair, fils de l'Orient
et du plus exclusivement traditionnel des peuples, a posé, dans
la constitution essentielle de son Église, cette loi de l'effort in-
dividuel, ce don individuel de la grâce, ce moteur intime et
personnel de la vie morale? Il savait donc l'avenir du monde,
et il y préparait son Église.
Ainsi, dans l'ordre religieux, comme au point de vue des
qualités aimables ou élevées de notre race, il n'y a pas à s'ef-
frayer de la transformation que nous imposent les temps. Elle
nous rendra, tout bien pesé, plus modernes et meilleurs; elle
nous remettra au ton et au pas des races qui priment aujour-
d'hui dans le monde.
Nouvelle difficulté alors : cela s'appelle, chez M. des Aspres
comme chez bien d'autres, d'un nom malsonnant : l'angloma-
nie, <( Ah! oui, dit-on, ces messieurs sont anglomanes ; l'Anglais
étant l'homme moderne par excellence, ils prêchent de le copier;
moyennant quoi la France sera heureuse » .
Il faut, une bonne fois, expédier ce reproche.
X. — ou SONT LES VRAIS ANGLOMANES?
Nous disons, en premier lieu, dans la Science sociale : Regardez
la situation telle qu'elle est et s'est faite sans nous. Les Anglo-
Saxons apparaissent comme la mieux adaptée de toutes les races
(1) Llùjlise cafJiolique et la liberté aux Élats-Unis, p. 361-352.
U:S l'HA.NÇAlS n'ilIKIi KT CEIX l>K KliMAIN. 'j^O
aux conditions actuelles de l'existence; les Français, comme la
moins éloignée de l'être, parmi les autres. Le fait, d'après ce
que j'ai exposé plus haut, estasse/, patent ; il n'y a pas, j'imagine,
(l'anglomanie à le constater en toute sincérité, et malgré 1 a-
mour-propre national.
En second lieu, du moment que le type anglais, comme l'avoue
un ardent ennemi de l'anglomanie, M. des Aspres, est « approprie
au milieu moderne » et que nous ne le sommes pas ou guère (1),
il est impossible de vouloir nous sortir de l'antique routine,
sans emprunter forcément des faits et des exemples au monde an-
glo-saxon. Ah I nous ne demanderions pas mieux que de les
emprunter au monde latin, à la France surtout I Nous le faisons
même dès que cela se trouve quelque part; mais il n'en reste
pas moins nécessaire de chercher ailleurs les manifestations
nettement caractérisées de l'initiative et du travail modernes.
Est-ce là de l'anglomanie?
Troisièmement, en face de l'expansion anglo-saxonne, et de
l'envahissement qui nous menace, nous concluons : Il est temps
de revenir au travail. Nous poussons notre jeunesse, — qui
s'écrase à la porte des administrations ou des écoles de l'Etat ,
— nous la poussons vers la terre qui s'appauvrit, l'industrie
qui souffre, le commerce qui languit, la colonisation qui se
meurt. M. Demolins l'expliquait d'une manière aussi pratique
que claire, dans sa brochure : « Comment iHever et (établir nox
enfants ^y. C'est le devoir présent, qui ne demande pas, lui,
l'impossible effort de modifier en bloc les institutions d'un pays
et l'esprit de ses habitants. Il demande à tout homme sérieux,
convaincu des nécessités de l'époque, d'agir sur lui-même, sur ses
enfants , sur ses amis, sur son voisinage, dans le sens de ce retour
aux occupations fondamentales.
Nous voulons donc, enfin, susciter et encourager un mouve-
ment qui rapprochera l'homme du monde de l'homme du peuple
pour les unir dans le travail. Cette conclusion pratique des
faits observés est-elle de l'anglomanie? Anglomane alors M. des
(1) p. 133 et suiv.
48(5 LA SCIENCE SOCIALE.
Aspres. 11 définit la France : « Un pays qui manque de bras pour
l'industrie, lagri culture et les travaux pu])lics; un pays qui
regorge de rhéteurs et de théoriciens, de gens ayant fait leurs
classes et capables de prononcer un discours à l'occasion (1). »
Non, nous ne sommes pas ang-lomanes, en demandant ce re-
tour individuel d'hommes capables, à la direction du travail
qui fait vivre la France. Nous sommes patriotes ; mais nous
n'avons pas ce patriotisme-réclame toujours empressé à brandir
le drapeau sans trop savoir ce qu'il cache dans ses plis. Un meil-
leur patriotisme serait de ramener avec nous quelques Français
intelligents et actifs à coloniser, chacun dans son coin , un peu
de la terre de France.
Les vrais anglomanes, ce sont les hommes qui s'obstinent ,
n'importe sous quel prétexte, à déconseiller cette évolution né-
cessaire. Ne comprennent-ils pas qu'aujourd'hui, il faut ou s'if
metlr<' ou on prrir?
Ils ne le comprennent pas, et ils sont anglomancs, car ils nous
retiennent par leurs préjugés routiniers dans cette infériorité
ag-ricole, industrielle et commerciale qui a ouvert aux Anglais les
territoires des races latines méridionales, comme de simples pays
vacants; ils nous accablent sous cet énorme monceau de fonc-
tionnaires et de gens à carrières libérales, qui ne pourront ja-
mais, ni dans la politique ni dans les œuvres, tenir la vraie place
du patron, chef naturel du travail et ciment d'union, — quand
il travaille et patronne lui-même, — entre la classe des ouvriers
et les classes non ouvrières.
Voilà les Français de l'avenir, si nous voulons que la France
ait un avenir dans l'Age nouveau qui commence.
Fr. M.-B. ScuwALM,
des Frères Prêcheurs.
(1) P. 178, 180.
COURS D'EXPOSITION DE LA SCIENCE SOCIALE (1
VIII.
LES TYPES SOCIAUX
DU BASSIN DE LA MÉDITERRANÉE.
I. — LA RÉGION DES VALLÉES : LE TYPE ACTUEL
ET LE TYPE ANCIEN.
Si on veut bien jeter les yeux sur le chemin que nous avons
parcouru jusqu'ici, on se rendra compte que nous analysons suc-
cessivement, et dans un ordre métiiodique, les diverses grandes
régions qui constituent des unités sociales.
Nous avons d'abord décrit et classé, sous le nom de Sociétés à
formation communautaire de famille, les deux régions de
steppes : les Prairies et les Déserts; ensuite, sous le nom de So-
cirtés à formation communautaire de famille et d'État^ les con-
fins des déserts, puis la grande région des Sols boisés de l'Europe
orientale, qui se trouve à la sortie des Prairies vers l'Ouest,
enfin la grande rég-ion des Sols cultivables qui se trouve à la
sortie des Prairies vers FEst et se prolonge jusqu'à l'extrême
Orient.
Tout en formant une gradation constante dans la voie de la
(1) Voir les précédents articles dans les livraisons de mars, mai, septembre, oc-
tobre, novembre 1893, janvier et mars 1894.
488 LA SCIENCE SOCIALE.
complication sociale , la série des types que nous avons ainsi
étudiés présente un caractère fondamental commun : la persis-
tance^ le maintien de la communauté de famille .
Cette persistance a pour conséquence d'imprimer à toutes ces
populations des traits distinctifs, notamment l'éloignement pour
le travail personnel et progressif et la compression de l'ini-
tiative individuelle.
Mais ces inconvénients sont en partie compensés par l'appui
et le secours qu'e chaque individu trouve dans la communauté
de famille et au moyen desquels il réussit, plus ou moins, à
surmonter les phases les plus dures de l'existence. L'homme ne
s'élève pas très haut, mais il ne tombe pas non plus très bas; il
ne se voit jamais complètement abandonné par la collectivité
familiale.
Dans le nouveau groupe de sociétés, dont nous abordons
l'étude, il n'en est plus de même. Ici, la communauté de famille
est d'abord en décroissance accentuée et finit par disparaître à
peu près complètement. L'individu est donc exposé à se voir
livré à ses seules forces, à être privé de l'assistance de la com-
munauté. Mais il est trop habitué à s'appuyer sur la collectivité,
pour se passer de ce genre d'assistance ; aussi il tend et il réussit
à constituer une communauté plus haute, plus compréhensive,
plus générale, une communauté publique.
Ainsi prend naissance le groupe nouveau des Sociétés éi for-
mation communautaire d'Etat.
Mais cette communauté, plus générale et plus éloignée, pro-
tège moins l'individu et souvent elle l'opprime; elle présente
donc un symptôme grave de complication sociale.
Cependant cette forme de communauté, comme la précédente,
a des degrés : ici, ce n'est pas encore le grand État; c'est le
petit État, c'est-à-dire une forme réduite de la communauté
publique : la Cité.
C'est dans ce groupe qu'apparaissent en effet les types célèbres
de la Cité pélasgique, de la Cité phénicienne et vénitienne, de
la Cité grecque, enfin de la Cité romaine, qui doit jeter tant
d'éclat sur ce régime social. <( Civïtaa, Urbs », termes fameux,
LKS TVPKS SOCI.M \ DU HASSIX I)K LA MÉIUTEHRANKE. AH[)
(|ui ont douiiô naissance aux expressions « Civilisation et urha-
nité ■>. les([uels dénotent précistMnent l'état social qui se déve-
loppe an sein des cités.
C'i^st dans le bassin de la Méditerranée qu'a pris naissance
cet état social, dont je vais expliquer la genèse et suivre l'évo-
lution, en nie servant des notes qu'a bien voulu me communi-
quer M. Henri de Tour ville.
Les limites de la région méditerranéenne. — La région médi-
terranéenne est le Aesti])ule naturel et nécessaire par lequel
ont passé les peuples qui ont donné, pendant des siècles, au iMidi
et à l'Occident de l'Europe ses caractères sociaux particuliers. 11
est dès lors impossible de traiter de l'Europe occidentale, qui
porte à bon droit le nom de latine et qui est latine, même chez
les Allemands du Sud et de la Baltique, sans avoir étudié la for-
mation sociale méditerranéenne d'où sont sortis les Latins.
Nous appelons « Terres méditerranéennes » celles qui touchent
à la Méditerranée, celles qui, socialement, sont influencées direc-
tement par elle.
Ces terres comprennent toute la ligne des rivages de la Médi-
terranée et de ses deux annexes, la Mer Noire et l'Adriatique,
jusqu'au cirque de montagnes qui séparent et isolent presque
partout ces rivages de l'intérieur des terres. Elles comprennent,
en outre, dans leur totalité, toutes les iles de ces mers, et les
Péninsules, comme la Grèce et l'Italie.
Cette région forme une unité. — L'unité de cette région est dé-
terminée par les trois circonstances suivantes :
1 . Les relations établies par la mer. — La mer relie directe-
ment entre elles toutes ces terres; elle les unit plus qu'elle ne
les divise. En effet, la traversée est courte et facile, car cette mer
est de faible étendue et elle est, de plus, semée d'iles, qui for-
ment des points de relAche. De fait, la Méditerranée a été par-
courue, dès la plus haute antiquité par des populations qui ne
disposaient que de moyens de transports très élémentaires.
La mer présente d'ailleurs ce caractère tout à fait particulier.
490 LA SCIENCE SOCIALE.
([lie riiommc la fraversc sans subir aucune transformation :
elle est, en quelque sorte, un corps neutre : elle vous dépose au
point d'arrivée exactement dans l'état social où vous étiez au
point de départ. C'est ce qui explique qu'il y ait eu, dès l'anti-
quité, une civilisation méditerranéenne à peu près semblable
d'une extrémité à l'autre de cette mer. Quelle différence avec la
puissance transformatrice des routes de terre, le long desquelles
se sont élaborés et modifiés les divers types sociaux que nous
avons décrits! C'est que, sur les routes terrestres, les peuples ont
dû séjourner pendant de longues années et souvent pendant
des siècles, et qu'il leur a fallu, dès lors, s'accommoder aux condi-
tions variées et variables qu'elles imposaient. On ne séjourne pas
sur la mer, on ne s'y accommode pas; on se contente de la tra-
verser aussi rapidement que possible.
2. La nature uniforme du soi. — D'une façon générale, tous
ces rivages présentent uniformément une succession de petites
vallées d'alluvion ouvertes sur la mer et encadrées, sur les trois
autres côtés, par une couronne de montagnes surmontées de
plateaux. Ces vallées et ces alluvions sont formées par les nom-
breux cours d'eau qui descendent des montagnes bordières. Cette
disposition est assez connue et assez célèbre dans l'histoire,
3. La nature uniforme des productions naturelles. — Cette uni-
formité est suffisamment constatée par l'existence d'une flore
dite (( méditerranéenne ». Cela tient à ce que la Méditerranée s'é-
tend del'Est àl'Ouest, et non du Nord au Sud, c'est-à-dire que tous
ses rivages sont placés sous l'influence d'un même climat méri-
dional. Us sont, en outre, soumis aux mêmes influences maritimes,
qui leur amènent, avec une chaleur tempérée, des pluies régu-
lières. Enfin /toutes ces petites vallées sont également irriguées par
des cours d'eau et sont toutes composées du même sol d'alluvion.
Le type méditerranéen est moins pur aujourd'hui qu'autrefois. —
Dans l'antiquité, la Méditerranée était la mer par excellence,
la mer suprême : elle était à peu près la seule connue, la seule
qui pût être parcourue dans toute son étendue; il ne lui venait
pas de navigateurs des autres mers, de l'Océan : elle n'était donc
LES ÏYI'KS SOCIAIX DU lîASSIN DR LA MEDITERRANEE. Vn
exploitée (jne par des populations appartenant à ses propres ri-
vages et présentant, par consé(pient, des caractères communs.
Aujoiird "iuii, au contraire, elle est envahie par les navires de
tous les grands pays de l'Occident, qui y apportent la diversité
de leurs coutumes et de leur intluence.
De même, les terres qui la bordent ont été, à la longue, enva-
hies et comme recouvertes par des flots de peuples étrangers
arrivés de l'Orient et du Nord par la voie terrestre et apportant
avec eux une autre formation sociale. Tels ont été les Gaulois, les
Barbares de toutes dénominations, les Arabes, les Turcs, les Sla-
ves, etc. Il n'en fallait pas tant pour rompre la belle unité qui
lavait caractérisée dans l'antiquité.
Par suite de ce mélange d'éléments, l'étude des types actuels
est rendue plus difficile que celle des types anciens; les phéno-
mènes sont trop mêlés. Cependant, il subsiste encore, oà et là,
dans certains coins plus écartés et mieux préservés par les cir-
constances, quelques fragments, frustes il est vrai, mais néanmoins
reconnaissables, du vrai type méditerranéen. Nous allons tâcher
de les dégager, car un spécimen actuel, vivant, même impar-
fait, nous permettra de remonter plus facilement au type an-
cien, plus entier et plus achevé. Ainsi l'éléphant, type dégénéré
par rapport au mammouth, mais du moins vivant, permet au
naturaliste de mieux comprendre et de mieux restituer son con-
génère lointain et disparu.
La région méditerranéenne comprend trois éléments distincts. —
Ces trois éléments sont : 1. La Valh'c proprement dite, c'est-à-
dire la partie cultivable; 2. Les Ports menait inif s: ^ établis sur cer-
tains points du rivage favorables à la navigation; 3. Les Petits
Plateaux^ qui couronnent chacune de ces vallées, ainsi que nous
l'avons dit.
Or. chacun de ces éléments est la cause et le théâtre de phé-
nomènes sociaux distincts. Il est donc nécessaire, pour l'exacti-
tude de l'analyse, de les étudier séparément et successivement.
C'est ce que nous allons faire, en examinant, pour chacun d'eux,
d'abord le type actuel, ensuite le type ancien.
T. XVII. 36
492 LA SCIENCE SOCIALE.
Nous commencerons par le tijpi' do la Vallée, parce que c'est
là que se développent encore aujourd'hui et que se sont déve-
loppés dans Tantiquité, les phénomènes les plus élémentaires et
les plus originaux.
I. LE TYPE ACTUEL : LES MINGRÉLIENS.
La région Ponto-caucasique présente actuellement un des spécimens
les plus purs du type de la Vallée. — Cette région a été moins com-
plètement déformée par les influences étrangères dont je viens
de parler, à cause de son isolement au milieu cVun puissant
massif montagneux et à l'extrémité orientale de la Mer Noire.
Mais le choix de ce type présente un autre avantage important :
il occupe le lieu qui a été le berceau de la race pélasgique ,
proto-type des Grecs et des Romains : et on peut, aujourd'hui
encore, saisir chez lui les traits et jusqu'aux causes de formation
de cette race, illustre entre toutes dans les origines de l'Occi-
dent.
Nous appelons région Ponto-Caucasique, la double vallée de
ringour et du Rion, ou ancien Phase, si célèbre dans l'histoire.
Ainsi que cette dénomination l'indique, cette vallée s'ouvre sur
le Pont-Euxin, ou la Mer Noire, et vient s'adosser, sur ses trois
autres côtés, aux contreforts du Caucase et au plateau de l'Arménie .
Elle comprend le pays connu actuellement sous le nom de Min-
grélie et, anciennement, sous celui, plus fameux, de Colchide.
Cette région est un excellent lieu de refuge. — On trouverait diffici-
lement une région mieux délimitée et d'un accès plus difficile
aux gens du dehors. C'est une merveilleuse retraite, et une toute
petite retraite, entre les montagnes et la mer. « Le bassin de
ringour et du Rion sont, l'un et l'autre, parfaitement limi-
tés par le Caucase, l'Anti-Caucase et la chaîne intermédiaire
des montagnes Mesques. De l'Abkhasie au pays des Lazes, les
monts forment un demi-cercle complet , dont le point le plus
bas, sauf dans le voisinage du littoral, est, au seuil de Souram,
à 919 mètres d'altitude. Des arêtes des montagnes parallèles au
I
LES TVI'KS SOCIAl \ Itl' BASSIN DE LA MÉDITERRANÉE. i'.l.'J
lATand Caucase divisent ce vaste demi-cercle eu réduits secon-
daires, dont ([uelques-uns sont presque complètement isolés et
forment de petits mondes à part (1), »
Du côté de la terre, ce fouillis de petites vallées secondaires est
encore, et surtout était autrefois très diflicilement accessible.
On ne pouvait y arriver des montagnes circonvoisines qu'en
descendiuit les deux principales vallées. Or, avant l'expédition
militaire do 1858, celle de Tlngour ne possédait aucune route;
il n'y a\ait qu'un seul « sentier périlleux escaladant la mon-
tagne à près de 3.000 mètres de hauteur » (2). L'entrée par la
vallée du Rion n'était pas plus praticable : elle est étroite et facile
à garder par un petit nomljre de gens. De plus, elle était barrée
par l'extraordinaire développement forestier des pentes, du côté
de la Colchide. « Le noyer croit jusqu'à plus de 1.650 mètres d'al-
titude. Le mûrier blanc et la vigne croissent encore entre 1.000 et
1.100 mètres, et Ruprecht a vu le cotonnier à l'altitude de
63 V mètres, dans la haute vallée du Rion (3). » Les forets pro-
tectrices de la Colchide ont laissé d'ailleurs, depuis cinquante
siècles, le souvenir légendaire de ce bois redoutable, où Jason
devait entrer pour trouver la Toison d'or.
Voilà donc un petit monde bien fermé , iiien défendu contre
les influences extérieures, un bon lieu de refuge pour des émi-
grants en quête d'isolement. Mais quels peuvent être ces émi-
grants? A quel type appartiennent-ils?
Cette région est un confin de steppes de Petits Plateaux. — • Il
faut bien saisir le caractère de ces petits plateaux pour com-
prendre le point de départ de toute l'évolution des peuples du
bassin de la Méditerranée. C'est à M. de Préville que revient
l'honneur d'avoir, le premier, donné la détermination sociale
exacte des petits Plateaux de l'Asie Mineure ('i-). Je me borne à
la rappeler.
(1) Reclus, Géoy. univ., t. VI, p. IGI.
(2) Ib., p. 16^.
(:?) Jb.. {}. 167.
(4) Voir la Science sociale, t. XIL p. 69 et suiv,
494 LA SCIENCE SOCIALE.
Les plateaux de l'Iran et de l'Arménie sont formés par une
succession de steppes élevées, froides, assez maigres, et de vallons
fertiles qu'arrosent de nombreux ruisseaux produits par l'égout-
tement des hautes terres. A cause même de leur division, ces
jcours d'eau sont généralement d'un faible débit. Ces plateaux
n'offrent point aux troupeaux les immenses ressources en herbe
des hauts plateaux asiatiques; ils sont trop découpés. Tout en
conservant la quantité réduite de bétail qu'on peut entretenir
encore sur les hauteurs, ou dans les vallées, suivant la saison,
chaque communauté familiale doitchercherun vallon arrosé pour
y produire le riz ou le froment, qui fournira un complément
nécessaire à l'art pastoral. C'est la culture du riz qui domine
dans le Nord de la Perse, le froment dans le reste de la contrée.
Par conséquent, cette région n'est pas, comme les Déserts,
« une immense étendue de steppes pauvres englobant quelques
oasis : c'est, au contraire, une série de territoires propres à la
culture englobant des plateaux propres au pâturage. La difl'é-
rence des lieux se traduit immédiatement dans l'état social de la
population : les anciens Mèdes, comme les Persans et les Armé-
niens actuels , ne vivçnt pas à l'état nomade : ils forment des
établissements sédentaires. « Chaque communauté se fixe en
bourgade, » dit Hérodote (1), au milieu de ses cultures, conser-
vant la faculté de faire paître son bétail sur les plateaux voisins.
Le pâturage est l'accessoire de la culture ; les pâtres sont les
serviteurs des sédentaires, au lieu d'être leurs dominateurs,
comme cela a lieu dans les oasis du Désert. »
Ainsi, les habitants de ces petits plateaux avaient déjà, dans
l'antiquité, et ont encore aujourd'hui une formation à demi ru-
rale; ils cultivaient les vallées hautes de la montagne. Les val-
lées plus basses et plus fertiles de l'ingour et du Kion devaient
donc exercer sur eux une puissante attraction.
La culture fut développée dans ces vallées sous deux influences.
— 1" L cxploilaùon de Cor. — On sait que l'ancienne Colchide
(1)1, <.)6.
Lies TVI'KS SOCIAUX DC lîASSlN 1>K LA M^DITERHAMiE. Wo
l'ut fameuse, dans rautiquité, p.ir sou or. La tradition nous en a
été conservée par la légendes de rexpédiUon des Argonaut(îS à
la recherche de la Toison d'or. La toison d'or de la Fable paraît
être le symbole des richesses de la Colchide, dont les habitants,
en plongeant des toisons de brei)is dans les rivières, recueillaient
les paillettes d'or roulées par les eaux. D'ailleurs, les premiers
établissements des Pélasges sur le pourtour de l'Asie Mineure
semblent avoir été également des pays d'or. Cela résulte des di-
verses fouilles qui démontrent l'usage sural)ondant de l'or dans
la métallurgie pélasgique : la découverte, pariM. Schlicmann, du
Trésor, dit de Priam, et du lion d'or de Mycènes eu témoignent.
Le Simoïs et le Xanthe roulaient des paillettes d'or.
Si l'or a, pour premier résultat, d'attirer des émigrants en
grand nombre, il a, pour second et définitif résultat, lorsque
la <( fièvre de l'or » est passée, d'amener le développement de
la culture, par la nécessité de nourrir une population nombreuse.
C'est ce qu'on a pu constater de nos jours en Californie et en
Australie (1).
Ici , cette évolution fut d'autant plus naturelle que les émi-
grants des Petits Plateaux circon voisins étaient déjà dressés à
une certaine culture, ainsi que nous venons de le dire.
2" La culture facile. — Mais ce qui dut surtout faciliter cette
évolution, c'est qu'il ne s'agissait pas d'entreprendre une culture
pénible, exigeant beaucoup de travail et d'effort et qui aurait
pu rebuter des populations encore à demi pastorales. Non, c'était
et c'est encore une culture tout à fait à leur portée, car elle est
presque spontanée, la culture arborescente .
Les arbres à fruits sont, en effet, la ressource fondamentale de
ce coin privilégié du monde; nulle part on ne rencontre une
variété aussi considérable d'espèces. Cette fertilité tout à fait
locale de la Colchide est due à ce qu'elle recueille, comme dans
un cornet, toute l'humidité des vents d'ouest du Pont-Euxin :
« Il tombe une quantité d'eau près de trois fois plus coiisidéra-
ble que dans la partie centrale de la contrée, et six, huit, même
(1) Voir mes articles sur « Les mines d'or », la Science sociale, t. VI, p. 1U8 et 3û8,
livr. dosept. et de nov. 1888.
i96 LA SCIENCE SOCIALE.
dix fois supérieure à celle que l'on observe dans le bassin de la
Koura (sur la Caspienne). L'influence des vents pluvieux de la
mer Noire ne s'étend pas au delà des monts Mes(|ucs, ou du
Souram (qui forment le fond oriental de la vallée du Rion) (1). »
(]ette extraordinaire fertilité a frappé tous les voyageurs :
« La Colchide, plus heureuse que la Sicile, n'a rien perdu
de son ancienne fertilité. Avec sa charrue archaïque, dont la
forme n'a pas varié depuis les Argonautes, l'indolent laboureur
mingrélien effleure à peine le sol, et recueille pourtant d'abon-
dantes moissons. Cette richesse contraste avec l'aspect désolé
de la région du Kour, exposée aux vents brûlants de l'Asie cen-
trale... Cette contrée privilégiée est constamment rafraîchie
par les brises humides de la mer Noire ; aussi toutes les plaines y
sont extraordinairement fertiles, les pentes des montagnes cou-
vertes de magnifiques forêts (2). »
Mais ce qui est tout à fait caractéristique, c'est que cette ré-
gion est, par excellence, la terre des arbres à fruits; elle en est
même la patrie originaire, suivant de Candolle et d'autres bota-
nistes. D'après eux, c'est de ces vallées que seraient originaires,
et c'est là que se trouveraient à l'état le plus spontané, le pom-
mier, le poirier, le prunier, le cerisier, le cognassier, le mû-
rier, l'amandier, la vigne, le groseillier", le radis, etc., sans
parler d'un certain noml)re de légumineuses. Or, ce qui caracté-
rise précisément ces divers végétaux, c'est de donner des pro-
duits presque sans aucune culture, de n'exiger de l'homme
presque aucun effort : il lui suffit de cueillir des fruits qui se
renouvellent d'eux-mêmes chaque année.
Cette culture arborescente domine également dans toutes les
vallées de la Méditerranée, lesquelles se trouvent, comme nous
l'avons dit, dans les mêmes conditions de climat. Aussi, ce peu
d'effort que demande la culture est-il demeuré le trait frappant
de la vie agricole chez les Grecs et dans une grande partie de
l'Italie. C'est ce qui explique la poésie champêtre de ces peuples,
(1) Reclus, Gèofj.univ., t. VI, p. 72; voir à la m«''me page la carte des pluies.
[i] Le Caucase, la Perse et la Turquie d'Asie, par le baron Ernouf, d'après la
relation du baron de Thielmann, j). 27 et 30.
LKS TYI'KS SOCIAUX l»L' IIASSI.N liK LA MHDlTKHltANKE. V.i i
(jiii dépeignent les travaux des champs comme une occupation
essentiellement douce et mêlée d'agréables rêveries. On com-
prend Touvrage d'Hésiode, et les Gror(jl(/uf's de Virgile. Encore
aujourd'hui, en Colchide , on cultive en chantant et en dansant ,
tant ce travail exige peu d'effort.
L'installation dans la vallée imprime à la race son étroit caractère
urbain. — D'abord la population n'est pas portée naturelle-
ment à se disséminer dans la vallée par habitations isolées,
à cause de la formation communautaire imprimée par la vie
semi-pastorale des Petits Plateaux : les familles tendent au con-
traire à rester groupées. Mais, ici, le groupement prend un ca-
ractère particulièrement étroit, qui va différencier notablement
les peuples du bassin de la Méditerranée de tous ceux que nous
avons observés jusqu'ici : on ne se groupe pas seulement en vil-
lages, on tend à se grouper le plus possible dans des cités et dans
des cités fortifiées. Le trait dominant est la vie urbaine intense.
Pour comprendre cette évolution, il faut se rappeler que
toutes les vallées méditerranéennes sont entourées de monta-
gnes et de plateaux habités par une population plus ou moins
nomade et guerrière. Ces belliqueux voisins sont toujours prêts
à opérer une descente dans la vallée qui s'étend à leurs pieds
et où ils sont attirés par la richesse des productions naturelles.
On peut dire que le montagnard vivait et vit encore en partie
de razzias opérées sur l'habitant de la vallée. L'histoire des villes
pélasgiques et grecques de l'Asie Mineure et de la Grèce est
remplie du récit d'expéditions de ce genre : on y vivait dans
des alarmes continuelles. Dès les premières pages de son His-
toirc, Hérodote nous fait le récit d'une de ces expéditions di-
rigée contre Milet, ville située dans une vallée de la cùte occi-
dentale de l'Asie Mineure : « Alyatte continua contre les Milésiens
la guerre que son frère avait commencée; voici comment il
menait les hostilités contre cette ville. Quand les fruits de la
terre étaient en pleine maturité, il se mettait en campagne; ses
troupes marchaient au son des chalumeaux, des cithares et des
flûtes. Arrivé sur le territoire de Milet, il ne détruisait, ni ne
W8 LA SCIENCE SOCIALE.
brûlait les maisons ; il n'en arrachait pas les portes ; il laissait
chaque chose à sa place. Mais il détruisait les moissons et les
fruits, après quoi il se retirait. Or, le Lydien ne démolissait pas
les habitations des Milésiens, pour ([u'ayant où s'abriter, ils puis-
sent labourer et ensemencer encore, et pour que lui-même, dans
ses incursions, eût encore des travaux à bouleverser » (1).
On voit que ces envahisseurs étaient gens de précaution et
qu'ils avaient bien soin de ne pas ruiner complètement ces val-
lées sur lesquelles ils prélevaient un tribut périodique. On voit,
en même temps, que ces populations n'avaient d'autre moyen
d'échapper à de semblables attaques qu'en s'entourant de soli-
des murailles, derrière lesquelles elles pouvaient se serrer et se
défendre. Ainsi, la vie urbaine intense fut une conséquence forcée
des conditions du Lieu.
Telle fut, en effet, l'origine des villes si célèbres de l'antiquité
pélasgique et grecque; presque toutes sont situées dans des po-
sitions identiques : elles occupent le centre des petites vallées,
ouvertes sur la mer et entourées d'un cirque de montagnes; c'est
le même type que l'on rencontre depuis la Colchide jusqu'à la
(Trande-Grèce et même jusqu'aux colonnes d'Hercule.
Cette nécessité de s'enfermer dans de solides murailles pour se
défendre contre les tentatives des montagnards est tellement
inhérente à la condition des lieux, qu'elle a persisté jusqu'à ce
jour dans la Mingrélie. Aujourd'hui encore, « toutes les maisons
du haut Ingour sont de véritables forteresses capables de soute-
nir un siège ; toutes, perchées sur une saillie du roc, sont domi-
nées par une tour quadrangulaire de 20 à 25 mètres de hauteur,
d'où l'habitant guette l'ennemi qui se présente au loin et le
vise par les meurtrières. Les portes d'entrée de ces donjons ne
sont qu'au deuxième ou au troisième étage, et l'on ne peut en
descendre que par des troncs d'arbres inclinés et munis de tra-
verses ■» (2).
Les choses se passent encore à peu près de même dans plu-
sieurs provinces de la Perse et de la Turquie que dominent les
(1) Hérodote, ///"s^oires, I, 17.
(2) Reclus, Géogr. univ., t. VI, p. 17G.
î
LKS TYI'KS S(»r.[AI \ l)i; l!ASSI.\ 1)K LA MKDITKMUANÉE. ■'lî*-'
liaiiteurs du Kurdistan. « Il y a tel village de rAderbaïdjaii et
du l.auristan où l'on vit dans de perpétuelles alarmes. I.e village
est fortifié et des guetteurs, à certaines époques de l'année, sur-
veillent, sans se lasser, les campagnes environnantes. S'élève-t-il
à distance quelque tourbillon de poussière où l'on croit distin-
guer les vestes rouges et les énormes turbans des cavaliers
kurdes, du sommet de quelque tour retentit un signal d'alarme
et aussitôt accourent de toutes parts et rentrent précipitamment
les travailleurs dispersés dans les champs ; sur eux se referme la
lourde porte de chêne garnie de barres de fer qui clôt l'unique
entrée. Quand arrivent enfin les Kurdes, presque tout le monde
est à l'abri : mais il reste toujours quelques enfants ou quelques
femmes qui n'ont pu s'enfuir à temps, des troupeaux qui ne se
sont pas laissé rallier; il reste des blés mûrs qui attendent la
faucille. Les pillards font, en toute hâte, la moisson de ces champs
que d'autres avaient ensemencés. Ils lient en travers de leurs
selles les lourdes et traînantes gerbes, puis ils repartent avant
le soir pour leurs montagnes, chassant devant eux captifs en
pleurs, troupeaux bêlants et mugissants » (1). Ce récit ne sem-
ble-t-il pas être la continuation et l'explication de celui d'Héro-
dote que nous venons de citer?
La nature du Lieu imprime à la race des aptitudes remarquables
de constructeurs. — Si la nécessité de se défendre derrière
dos murailles suffit à expliquer les qualités de constructeurs
qui distinguent, depuis la plus haute antiquité, les popu-
lations de ces vallées, elle ne suffit pas à expliquer le degré
extraordinaire d'art et de puissance de ces constructions. On
sait que les ruines pélasgiques sont encore un sujet d'étonne-
ment et d'admiration : ce sont des constructions en très grand
appareil et qui, pour cette raison, ont été appelées cyclopéen-
nes. Les spécimens les plus fameux sont les murailles de l'Acro-
pole de Tirynthe, la Porto aux Lions et la Porte du Trésor d'A
trée, à Mycènes, le mur et la porte pélasgique de Samothrace;
(1) Vivien de Saint-Maiiin, art. Kirdks, Dict. de géogr., t. III, p. 234.
:■)()() LA SCIENCE SOCIALE.
mais on en trouve des restes dans deux cents autres villes en-
viron (1). C'est donc bien là un trait caractéristique de ces so-
ciétés.
Ces constructions sont composées d'énormes quartiers de roc
«ouvent bruts, quelquefois taillés, mais toujours placés les uns
sur les autres sans ciment, en polygones irréguliers. Les murs
et les galeries de Tirynthe, par exemple, sont bâtis en pierres
de dimensions telles que deux chevaux attelés ne pourraient
ébranler la plus petite. La porte du Trésor d'Atrée a pour
linteau une pierre longue de 8 mètres 25 sur 5™, 10 de large.
Le premier caractère de ces constructions est donc Ténor-
mité des matériaux employés. Les historiens se seraient moins
étonnés de Femploi de pareils matériaux , s'ils s'étaient rendu
compte que ces populations les avaient sous la main et tout
préparés, qu'ils encombraient leurs vallées et étaient même un
obstacle à leurs cultures. En les utilisant, on faisait donc d'une
pierre deux coups, comme on dit vulgairement, et jamais cette
expression n'a été aussi juste. Ces matériaux sont fournis par
les moraines, ou amas de rochers, qui se forment à la base des
glaciers; elles atteignaient, surtout dans l'antiquité, la partie
alluviale et cultivable de la vallée. Ce phénomène, d'ailleurs,
est encore sensible à l'heure actuelle dans la Mingrélie : « Les
glaciers de Troufber ont poussé leur moraine frontale jusqu'<à
deux kilomètres du village svane de Djal)échi, dans la commune
de Moujal, et le village lui-même, ainsi que beaucoup d'autres,
est construit sur les débris de moraines délaissées par les an-
ciens fleuves de glace (2). »
Outre les rochers formés en amas dans les morames, les ha-
bitants de ces petites vallées avaient encore à leur disposi-
tion tous ceux que les torrents et les pluies torrentielles avaient
précipités dans la vallée, le long des pentes abruptes. On com-
prend donc qu'ils aient trouvé plus simple de les utiliser tels
quels, que de les tailler péniblement. Et cela leur était, en somme,
plus facile, puisque ces matériaux étant dégagés du sol et se
(1) Uuruy, Hist. des Grecs, t. I, p. GH, 191.
(2) Reclus, Géogr. univ., t. VI, p. IC'^.
LKS TYI'KS SOCIAl.X. l>r IIASSI.N DR LA MKDITEHHANÉE. .'iOl
trouvant sur place, on n'avait pas à vaincre la difficiiltc do
Toxlraclion ni des longs transports.
Mais les constructions pélasgiques ne sont pas seulement re-
marquables par l'énormité des matériaux, elles le sont encore
par un certain caractère d'art et d'hal)ileté, qui sest développé
singulièrement, on le sait_, chez leurs descendants, les (irecs et
les Komains, Cette aptitude parait avoir eu pour origine la
la nécessité de pratiquer de grands travaux de drainage et
d'établir des aqueducs dans des conditions souvent difficiles.
On sait que ce genre de constructions est une des parties les
plus délicates de Tart de l'ingénieur.
En eCfet, dans la plupart des vallées méditerranéennes, il se
forme, le long du rivage, des amas de sables, qui empêchent
récoulemeni des eaux descendues de la montagne. Aussi les
parties basses de ces vallées étaient-elles et sont-elles encore
souvent couvertes de marécages. (ïest ce qui explique que la
plupart des villes pélasgiques aient été établies, non pas sur le
rivage, mais au milieu de la vallée, dans une partie assez élevée
pour être à l'écart des eaux stag"nantes. Telle était la situation
de Troie, d'Argos, de Tirynthe, etc. Nous constatons d'ailleurs
le même phénomène dans la Ming-rélie actuelle : « Dans la
plaine basse, où les marécages donnent naissance aux miasmes
de la fièvre, l'influence de la malaria, funeste pour les hommes,
l'est également pour les animaux : c'est là un fait bien connu
de tous les Caucasiens. Les paysans de la Mingrélie marécageuse
ne peuvent même garder des poules autour de leurs cabanes.
Toropov ne doute pas que les fièvres ne soient la cause de la
mortalité (1). » On s'explique après cela l'importance des my-
thes d'Hercule, qui passait pour avoir détourné des fleuves et
desséché des marais.
En réalité, toutes ces petites vallées d'alluvion semées le long-
dès rivages méditerranéens ont été faites par les « flèches »,
ou bancs de sable émergés du rivage. Contre ce barrage naturel,
les eaux pouvaient s'accumuler jusqu'à monter très haut dans
(I) Reclus, Géogr- univ., p. 171.
302 LA SCIENCE SOCIALE.
la vallée, détruire toutes les cultures et accroître le marais dans
un moment décrue excessive. Aussi, rien ne s'explique-t-il mieux
que CCS égouts monumentaux bâtis par les Pélasges. A l'inverse
des Égyptiens, pour qui la culture était si facile aussi, mais dont
l'effort devait se reporter sur les grands travaux d'arrosement,
les Pélasges trouvaient leur plus g-rand travail dans la construc-
tion d'ouvrages destinés à les débarrasser des eaux surabon-
dantes.
. C'est ainsi que la nature des lieux lit, des Pélasges et des di-
vers peuples qui sortirent d'eux, des constructeurs remarqua-
bles.
Les conditions naturelles et sociales développent la beauté et les
proportions harmonieuses du type physique. — La régularité et l'ad-
mirable proportion du tyj^e physique, chez les Grecs de l'an-
tiquité, nous sont assez connus par l'histoire et par l'art, le
fait n'est pas à démontrer, mais à expliquer. Aujourd'hui, le
type a été singulièrement déformé par toutes les invasions qui
sont descendues dans le bassin de la Méditerranée à travers les
routes de terre et qui y ont amené des populations très diverses.
Cependant, dans les vallées qui sont restées plus que les autres
à l'abri de cet afflux d'éléments étrangers et par conséquent plus
soumises uniquement aux conditions du lieu , les caractères phy-
siques du type se sont maintenus. Tel est précisément le cas pour
la MingréUe et les vallées du Caucase. D'ailleurs la Ijeauté de la
race géorgienne est célèbre.
Tous les voyageurs et les g-éographes le constatent : « Dans
les régions basses de la Mingrélie , et surtout sur les premiers
contreforts des monts, jusqu'à 1.000 et 1.-200 mètres d'altitude,
presque tous les hommes sont beaux; il suffit de se promener
un jour do marché à Zougdidi, ou dans telle autre petite ville
du bas Rion ou du bas Ingour, pour se convaincre que nulle
part la race humaine n'a de plus admirables représentants » (1).
Et cette beauté du type est tellement particulière à la vallée,
(1) Reclus, Cleo;/r. unir., j». 172.
Li:S TYI'KS SOf:iAU\ DU BASSIN IIK LA MKlUTKHIîANKi:. DO.')
que la population des montag-nes environnantes, ([uoique appar-
tenant à la même race, présente une déformation sensible :
« Dans le cœur des montagnes, là où la lutte pour l'existence de-
vient pénible et souvent périlleuse, les figures sont de propor-
tion moins heureuse et l'on voit, çà et là, des personnes vrai-
ment laides, surtout parmi les femmes : le goitre, le crétinisme
sont fré([uents chez les Svanes, notamment chez ceux de la haute
vallée de la Tskhenis. Là, des familles entières se composent de
crétins. Quand on remonte les bords de l'Ingour, des champs de
maïs aux pâturages neigeux, les changements que l'on observe
dans l'apparence des habitants sont analogues à ceux que l'on
voit en pénétrant des beaux lacs italiens dans les gorges du
Valais » (1).
On s'expliquera cette beauté harmonieuse du type physique
dans ces vallées, si on considère que le travail dominant
est la cueillette des fruits, associée à une culture tellement fa-
cile et rudimentaire qu'elle est presque spontanée. L'homme vit
en plein air, sous un climat tempéré et sans que le corps soit
astreint à aucun travail pénible capable de le déformer; il se
livre cependant à un exercice suftisaut pour maintenir l'agilité
et l'harmonie des membres. On a souvent célébré la grâce et
la beauté physique des naturels des îles Tahiti, et on sait, d'autre
part, que la population de ces lies vit presque exclusivement
des produits de la cueillette, par suite de l'abondance extraordi-
naire des arbres fruitiers. On voit que, malgré la distance, la
même cause produit les mêmes effets.
Les conditions naturelles et sociales développent les aptitudes ar-
tistiques et musicales. — Ces aptitudes ont été, on le sait, un
des caractères distinctifs de la race grecque. Or, nous les retrou-
vons encore très vivantes dans ces vallées de la Mingrélie, où
nous essayons de saisir le type actuel. « Un des traits les plus
remarquables de la race géorgienne est son amour pour le chant
et la danse... Ils donnent de la voix tout le jour, en s'accom-
(1) Reclus, Céogr. nniv., p. 172.
504 LA SCIENCE SOCIALE.
pagiiant de la daïra, ou tambourin, et de la balalaïka, espèce de
guitare à trois cordes. Il en est dont chaque mouvement, pour
ainsi dire, est accompagné du rythme musical. En sarclant leurs
champs de maïs, ou en s'occupant de toute autre besogne de
la culture, les hommes, disposés par groupes réguiïers, chantent
à plusieurs parties des paroles rimées qui se rapportent à leur
genre de travail; à mesure qu'ils avancent^ ils précipitent leur
chaut; les mouvements cadencés deviennent de plus en plus ra-
pides. Arrivés au bout du sillon, les travailleurs s'arrêtent brus-
quement, pour reprendre, en revenant sur leurs pas, le refrain
de leur chant et la cadence de leur travail. Des maîtres despo-
tiques, venus de la morne Russie, ont voulu imposer le silence à
leurs journaliers imères, mais il leur a fallu céder; sans la joie
de la musique, le labeur habituel ne pouvait plus se faire » (1).
Combien cette musique qui retentit encore à Fheure actuelle
ne nous aide-t-elle pas à comprendre le mythe d'Orphée, un
des personnages typiques de la race pélasgique ! On croirait en-
tendre les chants à l'aide desquels les Pélasges prenaient cou-
rage pour bâtir leurs indestructibles murailles et leurs gigantes-
ques canaux, les deux sûretés de leur existence.
Et qui ne voit que ces aptitudes artistiques et musicales se sont
encore développées sous l'influence de la vie facile et insouciante
créée par l'abondance des productions spontanées, et qu'elles ont
été affinées par le contact permanent que crée la vie urbaine?
car il faut la combinaison de ces deux influences, pour porter
ces aptitudes à ce degré d'intensité.
Si la Mingrélie actuelle n'est plus qu'un pâle reflet de l'an-
cien type pélasgique, du moins il est encore possible d'y re-
trouver les contours généraux de l'antique société d'où sont
sorties les populations les plus caractéristiques du bassin de
la Méditerranée. Le malheur de la Mingrélie est d'avoir été en
quelque sorte recouverte par l'inondation turque et tartare. C'est
là, en effet, (ju'était le péril de sa situation géographique. Toute
forte qu'elle fût, ainsi que nous venons de le voir, contre les no-
(I) Reclus, Géo(jr. nniv., j), 212.
LKS TVI'i:S SOCIAUX DU IJASSIN l>K LA MÉDITERRANÉE. 'JOi>
mades venus de la montagne, elle leur était immédiatement
voisine, elle était noyée au milieu d'euv, comme une petite oasis
de verdure au milieu de la stopjie immense.
Enfermés de si près et si étroitement, non seulement par les
nomades, mais parla nature toute diti'érente des régions circon-
voisines, la Colchide ne pouvait ni étendre de proche en proche
ses établissements, ni peupler exclusivement de ses fugitifs et de
ses bannis les alentours, de manière à créer, là, soit une puissante
confédération de villes, soit une pure race de liljres émigrants
sortis d'elle seule. En un mot, ces Pélasges ne pouvaient, là,
donner lieu ni à la puissance qu'ils ont établie en Asie Mineure
occidentale, ni au magnifique rajeunissement qu'ils ont produit
sur eux-mêmes par les Hellènes et les Latins.
Pour échapper à cette difficulté, les Pélasges de la Colchide
durent se projeter au dehors, par la seule route qui leur fût
ouverte ; c'est ce que nous allons voir, en étudiant plus directe-
ment le type ancien des Vallées méditerranéennes.
II. LE TYPE ANCIEN : LES PELASGES.
Les Pélasges apparaissent à l'origine de l'histoire du bassin de la
Méditerranée. — La citation suivante résume assez exacte-
ment l'opinion générale des historiens au sujet des Pélasges :
« Aux premières lueurs, bien vacillantes encore, que l'histoire,
ou plutôt que la poésie projette sur ces vieux âges, se montre,
perdu dans la nuit des temps, un grand peuple, les Pélasges,
qui semble avoir couvert l'Asie Mineure, la Grèce et une partie
de l'Italie, où il laissa sa langue, qui a formé le grec et le latin,
et ses dieux que les Hellènes et les Italiotes adoptèrent... Quant
aux tribus qui peuplèrent la Grèce proprement dite, elles sont
connues sous le nom fameux de Pélasges et d'Hellènes, les pre-
miers précédant les seconds. Les Grecs désignaient, sous la dé-
nomination générale de Pélasges, les peuplades qui les avaient
précédés sur le sol de la Hellade (1). »
(1) Duruy. Uist. des Grecs, l. I, 39. 43.
506 LA SCIENCE SOCIALE.
Les rivages de la Méditerranée ont été peuplés par la route de mer.
— (^ette aflirmation repose sur quatre groupes de preuves :
1. Le témoignage des anciens. — Les anciens n'avaient pas con-
tre la traversée de la mer les mêmes préjugés que beaucoup
d'historiens modernes, sans doute influencés par notre vie plus
sédentaire. Ainsi, suivant Hérodote, les Pélasges-Tyrrhéniens, ou
Étrusques, étaient venus de la Lydie, c'est-à-dire des rivages de
l'Asie Mineure et par la voie de la mer (1). Cette traversée, une
des plus longues cependant que l'on puisse effectuer dans la
Méditerranée, n'effraie pas le Père de l'histoire ; elle lui parait
toute naturelle. C'est également par mer qu'Homère fait fuir
les Troyens vaincus, et l'on sait le rôle considérable que joue
la mer dans V Iliade et VOelyssée. D'après la tradition, beaucoup
de fondateurs de villes grecques seraient également arrivés par
mer, par exemple, Cécrops, Inachus, Cadmus. C'est par mer
que les Argonautes se rendent en Colchide et les Grecs à Troie.
Virgile s'est fait l'écho de cette tradition pour l'Italie : car il
fait également venir par mer Enée et son fils Ascagne. Le même
sentiment est encore dominant à l'époque de Tacite : « Ce n'était
pas par terre, nous-dit-il, mais sur des vaisseaux que se trans-
portaient autrefois les migrations de peuples » (2) .
N'oublions pas d'ailleurs que la navigation sur la Méditerranée
est singulièrement facilitée par les découpures du rivage et par
les nombreuses iles, qui permettent de trouver, chac|ue soir, un
port pour se mettre à l'abri pendant la nuit (3).
2. La Méditerranée était alors en dehors des routes de terres.
C'était une région fermée. Au Nord, le courant des peuples sui-
vait la voie du Danube, qui était largement ouverte. Pour dévier
vers le Sud, il aurait fallu franchir les Balklians qui étaient
une route bien moins séduisante pour des pasteurs, incapa-
bles de faire vivre leurs troupeaux sur ces sols forestiers. On
sait d'ailleurs que, lorsque les Celtes débouchèrent sur les
(1) JllsL, I, 1G.3.
[2) Cenuanie, 2.
(3J On a retrouvé des représentations de vaisseaux sur des vases archaïques, lis sont
représentés danslffisi. des Grecs, de Duruy, t. I, p. 178.
i
Li:S TYI'ES SOCIArX 1)1- IJASSI.N l>i: LA MÉDITERRANÉE. 507
rivag-os, ils y trouvèrent les Pélasg-es établis depuis des siècles.
Au Sud de cette mer, le grand désert afri(;ain ouvrait aux mi-
grations des peuples un large parcours vers l'Occident, ainsi
cpie nous l'avons expliqué (1). De plus, la vallée du Nil, par
son extraordinaire fécondité, accumulait les hommes et les re-
tenait.
Ajoutons enfin, ce qui est décisif, que les Pélasges et les au-
tres habitants du bassin de la iMéditerranée sont très différents,
au point de vue social, ainsi qu'on va le voir, de tous les émi-
grants qui ont suivi la route de l'Europe centrale ou celle de
l'Afrique; il n'est pas possible de les faire venir par le même
chemin .
3. La route de mer explique seule la formation sociale com-
mune à tous les peuples de la Mfkliterranée dans l'antiquité.
— Du fond de la mer Noire aux Colonnes d'Hercule , cette civili-
sation est identique; partout elle présente les mêmes caractères.
Cette similitude est bien extraordinaire , sur une pareille éten-
dae qui comprend toute la longueur de l'Europe. Elle ne peut
s'expliquer que si ces populations ont toutes suivi la même
route. Or il y a qu'une seule route commune à tous ces rivages,
c'est celle de la mer. En Science sociale, une pareille preuve
est décisive.
4. La route de mer explique seule V avance énorme de la civili-
sation méditerranéenne , jusque dans sa partie occidentale . • —
• Cette avance est bien particulière ; elle étonne tous les historiens ,
mais aucun ne cherche à l'expliquer positivement. Comment se
fait-il que, sur les côtes méditerranéennes de l'Italie, de la Gaule
et de l'Espagne, nous ne trouvions pas des demi-nomades, des
demi-barbares comme les Celtes, mais des civilisés complets,
des urbains, aussi avancés dans la civilisation que ceux de l'A-
sie Mineure ou de la Grèce? Les poteries étrusques sont sembla-
bles à celles de l'Asie Mineure et ne leur sont en rien inférieures.
Il est manifeste que, d'un bout à l'autre, ce sont des Pélasges.
(1) Voir mon article sur les Sociétés issues des Déserts dans la Science sociale,
t. XV, 1). 320.
T. XTII. 37
508 LA SCIENCE SOCIALE.
c"est-à-(lire des gens de cette même formation que nous appe-
lons pélasgiques. Il faut donc, de toute nécessité, que ces peu-
ples aient suivi une route qui leur ait permis d'échapper à toute
transformation, qui les ait déposés aux points d'arrivée dans l'é-
tat social où ils étaient au point de départ, et cela en dépit
de la longueur du trajet. La route de mer est la seule qui pré-
sente ce caractère extraordinaire.
Mais quel a été le point de départ et quelle a été la direction
suivie par ces populations?
Les Pélasges sont venus de la Colchide par les rivages de l'Asie Mineure.
— Cette origine peut être établie par les témoignages suivants :
1° La Colchide est signalée par les traditions historiques les
plus anciennes. — Parmi ces traditions, une des plus antiques est
la fable de Prométhée, « fils de la terre et père de Deucalion »,
lequel fut Fauteur de la race hellénique. D'après la légende,
Prométhée fut enchaîné sur le Caucase, c'est-à-dire précisément
sur les montagnes qui dominent la Colchide. 11 fallait donc que
ces régions éloignées fussent restées dans la tradition des Pélas-
ges, dès la plus haute antiquité. Et, rencontre bien extraordi-
naire, nous sommes ramenés aux mêmes lieux par un autre sou-
venir historique, des plus anciens; je veux parler de la tradition
si vivace de l'expédition des Argonautes. Cette expédition se pré-
sente comme un retour offensif des colonies pélasgiques de
Grèce contre les établissements pélasgiques d'Asie Mineure, an-
térieurement à la guerre de Troie. Phryxus, qui est le point de
départ de toute cette légende et qui marque le plus lointain sou-
venir des Grecs à cet égard, était considéré comme proche pa-
rent du roi de Colchide, auprès duquel il se réfugie et dont il
épouse la fille. Or, les Grecs ne se reconnaissaient pas aisé-
ment de parenté avec les autres peuples. Il y a donc là encore
une indication dont il faut tenir grand compte. Si les Pélasges
n'étaient pas venus de la Colchide, il serait bien étrange qu'ils
aient connu, dès les plus lointaines origines de leur histoire,
ce pays perdu au fond de la mer Noire.
2° Les colonies pélasgiques se succèdent, sur le rivage^ depuis
LES TYPES SOCIAIX Dr BASSIN DE LA MÉDITEKHANÉE. oOî»
la Colcliitlf jif<(jurn Mf/sir et en Lydir. — Il suflit, pour le
constater, de jeter les yeux sur une carte des anciennes colonies
grecques dans TAsie Mineure. Il y a à peine une étroite inter-
ruption après Trébizonde, à l'endroit oii le plateau anatolien
surplombant le rivage ne forme pas de vallées ouvertes sur la
mer et rend par conséquent impossible tout établissement à la
façon pélasg-iquc.
3° L'originr colchidicnnc est confirmée par If mouvement de
retour de l'Empire grec. — H y a là un témoignage de la plus
haute importance et qui, étant plus récent, est plus facile à cons-
tater. C'est une loi sociale presque invariable que les peuples
refoulés par des adversaires supérieurs en force battent en re-
traite, en revenant sur leurs pas, dans la direction du pays d'où
ils sont sortis. Ils refont, en sens inverse , le chemin parcouru
parleurs ancêtres, parce qu'ils le connaissent mieux, parce qu'ils
sont toujours restés en communication avec lui, parce qu'ils sont
assurés de retrouver sur cette route des hommes de leur langue,
de leur race, de leur formation sociale. C'est ce qu'ont fait, c'est
ce que font actuellement les Tartares et les Turcs, par exemple :
ils ne se replient pas vers l'Occident, mais vers les parties de
l'Orient dont leurs compatriotes jalonnent encore la route. En
d'autres termes, les peuples qui ne peuvent se maintenir dans
leurs possessions conquises tendent à revenir vers leur berceau.
L'Empire grec a connu ces tristes vicissitudes, lorsqu'il a été
refoulé par l'Empire latin de Constantinople, en 120i. Alors, les
Grecs vaincus refluent vers l'Asie Mineure, mais seulement en
suivant les rivages du Nord dans la direction exacte de la Col-
chide et jusqu'à ce pays. Sur cette loute de leur race, ils fondent
alors deux empires : l'Empire grec de Nicée et l'Empire grec de
Trébizonde, comme s'ils voulaient finir sur les rivages où ils ont
commencé. Ils semblent ainsi nous indiquer, par un témoi-
gnage sensible, quelle avait été la route de leur jeunesse! Cette
marche en retraite de la race grecque est une curieuse contre-
épreuve de sa marche en avant (1).
(1) Voir, dans l'Allas de Foncin, les caries VI et 26.
510 LA SCIENCE SOCIALE.
4° La Colchide n'ouvre pas, aux émigrants, (T autre route que
la mer. — Nous avons dit que les Pélasges n'avaient pu conser-
ver leur type social d'un bout à l'autre de la Méditerranée qu'en
éinigrant par la route de mer. Or, de la Colchide, il n'y a pas
d'autre issue que la nier; du côté de la terre, cette région est
entourée de toutes parts par la montagne occupée par des
niasses profondes de populations belliqueuses. Il faut donc
nécessairement se jeter à l'eau, lorsque la population devient
trop nombreuse. Voilà qui répond bien à la définition des
Pélasges : des agriculteurs se propageant par mer et fon-
dant des établissements dans les vallées ouvertes sur le ri-
vage.
5° La Colchide explique le caractère si particulier des Pélasges et
leur ignorance des grands Empires du Sud . — Cette ignorance des
grands Empires assyriens, iraniens et égyptiens est bien frappante.
Non seulement ils n'en ont pas subi l'influence, mais leur lan-
gue, leurs traditions, leur art sont complètement différents (1).
Les Pélasges et leurs descendants tranchent nettement sur tout ce
monde oriental, comme les Saxons tranchent sur le monde occi-
dental. Il faut donc absolument leur trouver un nid déformation
bien à part et, de plus, une route entièrement à l'abri de ces
influences. La Colchide est précisément un lieu fermé, bien isolé
de ces empires, perdu au fond de la mer Noire ; et la route par
laquelle on en sort n'est parcourue régulièrement par aucun des
grands peuples du Midi. A ce point de vue encore, la Colchide
répond entièrement à la donnée du problème.
6. La Colchide explique le tgpc phgsique et social des Pé-
lasges. — La beauté du type j)hysiquc, l'aptitude artistique, la
pratique de la culture arborescente, sont les traits distinctifs des
Pélasges et des Hellènes. Or, nous avons constaté que ces divers
caractères sont encore persistants dans la population de la Min-
grélie actuelle, qui est l'ancienne Colchide. Ainsi, de quelque
côté que nous examinions la question, nous sommes toujours ra-
menés à ce pays.
(1) Duniy, loc. cit., p. 54.
I
T.KS TYPES SOCIMX IM' liASSIN liK LA MKDlTFJîHANEi:. •) I I
Les Pélasges ont fait une étape importante dans la Mysie et la
Lydie. — La Mysie et la Lydie, situées sur les rivages occidentaux
de l'Asie Mineure, sont formées par les diverses vallées qui des-
cendent du plateau anatolien vers la mer Egée. C'est sur ces ri-
vages que se succédaient Troie, Phocée, Milet et cent autres villes,
fjunouses dans l'antiquité. Il y eut là comme une première
Grèce qui jeta un éclat extraordinaire aux oriiiinos de l'his-
toire.
Ces rivages sont précisément situés sur la route que nous ve-
nons de déterminer et qui devait conduire les Pélasges de la Col-
chide jusqu'en (irèce et en Italie. iMais pourquoi ces émigrants
se sont-ils arrêtés et accumulés sur ce point de la route? On s'ex-
pliquera cette importante étape, si l'on considère la situation
géographique de cette région. Plus au Sud, les Pélasges trou-
vaient le littoral occupé par les Phéniciens, qui leur barraient
ainsi la route dans cette direction. A l'Est, ils rencontraient tou-
jours la montagne avec ses populations menaçantes. A l'Ouest,
c'était la mer, mais une mer qu'il leur fallait franchir d'un bord
à l'autre, pour la première fois, car depuis la Colchide, ils s'é-
taient contentés de côtoyer le rivage. On comprend donc qu'ils
aient eu un moment d'hésitation et qu'ils aient d'abord pris le
parti de s'accumuler là aussi longtemps qu'il leur serait pos-
sible.
Ils prirent d'autant plus facilement ce parti que ces vallées
étaient encore plus favorables que celles de la Colchide à l'éta-
blissement et à l'épanouissement de la race. La bande de rivages
était beaucoup plus large et les vallées plus profondes. En outre,
elles étaient séparées des nomades de la montagne par une zone
de déserts salés et par une région forestière également impro-
pres au pâturage. C'était en quelque sorte une petite Europe
agricole adossée au plateau asiatique.
Cette situation privilégiée nous explique l'antique et extraor-
dinaire prospérité de ces villes, dont Troie est restée le type.
« Troie était célèbre pour la force de ses murailles, les
richesses et le luxe de ses habitants, dont les mœurs et la reli-
gion étaient, comme la langue, les mêmes que celles des Hel-
.'>12 LA SCIENCE SOCIALE.
lèiies, mais â un degré plus avancé de développement » (1).
C'est probablement cette ricliesse qui poussa les Grecs à s'em-
parer de Troie et c'est ce qui explic£ue que la prise de cette ville
ait été, dans l'antiquité, un si grand événement. C'était le
triomphe des colonies plus jeunes contre leurs ancêtres, cjuel-
que chose comme une prise de Londres par les Anglo-Saxons
dÂmérique.
Cependant cette situation, malgré tous ses avantages, pré-
sentait un inconvénient grave. On était encore trop près des
montagnards nomades, trop exposés à leurs razzias, ainsi que
nous en avons eu le témoignage par Hérodote. On sait que ces
villes finirent plus tard par succomber sous l'invasion des Mèdes et
des Perses, c'est-à-dire des montagnards maîtres de l'Asie Mi-
neure. L'espace d'ailleurs manquait.
Les Pélasges se virent donc dans la nécessité de franchir la
mer pour aborder aux rivages de la Grèce. C'est de la Mysie, de
la région où fut Troie, c£ue parait s'être fait le principal rayon-
nement. De là, en effet, la traversée était plus courte et plus
facile. Les îles d'Imbros et de Lemnos offraient deux points de
relâche, d'où l'on pouvait gagner facilement les promontoires
de la Chalcidique, qui avancent leurs trois bras vers l'Asie Mi-
neure, comme pour appeler et pour recevoir ces émigrants
encore inexpérimentés dans Ja navigation. Ce qui permet de
supposer que ce fut bien là la plus ancienne route suivie par les
Pélasges à travers la mer Egée, c'est d'abord que la tradition
la fait suivre à Jason et aux Argonautes ; c'est ensuite que les îles
d'Imbros et de Lemnos ont conservé, pendant longtemps, un
caractère essentiellement pélasgiquc. C'est clans ces îles qu'était
le centre du culte des Cabires c|ui se rattache si directement
aux Pélasges.
La mer Egée franchie, les Pélasges sont enfin hors des at-
teintes des nomades. Ceux-ci ne peuvent pas les suivre, car
ils ne sont pas dressés comme eux à la navigation. C'est ce qui
explique qu'à partir de là, c'est-à-dire à partir de leur établisse-
(1) Diiruy, loc. cil., p. 108.
LKS TVI'KS SnCIAlX DC BASSIN DE LA MK[)[TERRANKE. 513
iiiciitcn (irèce, l'histoire des PéUisges prend un caractère si parti-
culier : ils se développent sur un sol vacant et en dehors de
toute pression étrangère, en dehors de toute influence du voisi-
nage des grandes nations asiatiques, par conséquent avec tous
les traits distincfifs de leur formation sociale.
Les Pélasges conservent, dans leurs divers établissements, les deux
caractères essentiels de leur formation sociale.
1° Ils s'rtablissrtit par /te/ ils peuples distincts. — Ce trait est
assez connu, il domine toute l'histoire de la Grèce et de l'Italie
méridionale pendant l'antiquité. Tout au plus, ces villes indé-
pendantes forment entre elles quelques liens fédératifs, comme
gage de paix, ou pour assurer leur défense commune contre les
nouveaux arrivants. La multiplicité des petites vallées qui se
succèdent le long des rivages était d'ailleurs très favorable à
cet isolement et à cette indépendance.
2. Ils conservent leur caractère agricole. — On s'expliquera
cette persistance si l'on observe que la partie septentrionale de
la Méditerranée, ainsi que la plupart des îles, étaient, à ces
époques reculées, fort peu visitées par les purs commerçants et
navigateurs, dont les Phéniciens sont le type. A cette époque,
ceux-ci effectuaient surtout les transports entre les grands Em-
pires d'Egypte et d'Assyrie, et lorsque, plus tard, ils s'élancèrent
dans la pleine mer, ce fut surtout le long des côtes méridio-
nales, ainsi que nous l'expliquerons. Pendant peut-être plusieurs
siècles, les Pélasges purent donc rester des solitaires, dispersés
dans des vallées et presque sans aucun rapport avec les grands
peuples dç l'Orient. Chaque vallée se suffisait, grâce à la facilité
et à l'abondance de la culture arborescente, et ainsi l'isolement
du lieu favorisait leur penchant naturel. Ils ne naviguaient que
pour chercher plus loin une nouvelle vallée, propre à fournir
un établissement au trop-plein de la population. Le voyage
d'Énée, dans Y Enéide, semble donner une idée assez exacte de ce
que durent être, dans la plus lointaine antiquité, les migrations
pélasgiques.
Le caractère agricole des Pélasges nous est d'ailleurs attesté
ol4 LA SCIENCE SOCIALE.
par les traditions qui ont pu arriver jusqu'à nous. Hérodote,
qui avait encore sous les yeux des spécimens bien conservés de
ce type, nous les dépeint comme une race de purs paysans. Il
cite môme une anecdote bien caractéristique : « Selon Hécatée,
fils d'Hégésandre, dit-il, quand les Athéniens virent la contrée
au-dessous de l'Hymète qui leur appartenait et qu'ils avaient
donnée aux Pélasges, en échange du mur de l'acropole bâti jadis
par ceux-ci (voilà bien le caractère de constructeur que nous
avons reconnu), lorsqu'ils virent que cette contrée précédemment
stérile et de nulle valeur était bim cultivée, l'envie les prit et ils
désirèrent recouvrer cette terre, si bien qu'ils chassèrent les Pé-
lasges, sans mettre en avant le moindre prétexte » (1). Ainsi, en
échange d'un dur travail, on leur donne une terre sans valeur;
mais ces habiles défricheurs de toutes les vallées méditerra-
néennes ne tardent pas à la mettre en culture ; alors on les chasse
sans le moindre prétexte, parce qu'on n'a devant soi que de
simples paysans que Ton méprise.
Selon la Fable , Pélasgos , le premier, a pétri et cuit le pain
réduit en farine. Mais ce que les poètes chantent par-dessus tout,
ce sont les douceurs sans pareilles de la culture arborescente.
D'après Hésiode, voici en quoi consiste le bonheur des hommes
vertueux dans les Iles Fortunées : « Ils cueillent, /ro^5/b^,çpar an,
des fruits doux comme le miel^ sur des arbres toujours en
fleurs. »
L'importance de la culture, et en particulier de la culture ar-
borescente, est d'ailleurs attestée par ce que nous savons de la
religion pélasgique. C'est une religion essentiellement naturaliste,
divinisant les phénomènes naturels, les agents physiques. C'est
aux Pélasges, comme le constate très exactement M. C. Périgot,
que les Hellènes durent plusieurs divinités de leur Olympe : Zeus
à qui était consacré le chêne, sous la forme duquel il fut sans
doute adoré, lorsque les premiers hommes mangeaient des
glands suivant la tradition pélasgique; Héra, ou Junon, qui
avait été d'abord le tronc d'un poirier dans lequel on tailla
(1) Iléiodolc, VI, 1:57.
Li:S TYI'KS SOCIAUX DU IIASSIN DK L\ MKDITERRANKE. 'il")
sa statiio, ou l.i grenade ^aur(ui<\ (jiii pins tiird ne fit^iire plus
(pie coniuie uu ;itfril)ut dans sa main; Poséidon ou Neptune, (pii
envahit les grèves basses de l'Attique, terre [)élasgi(jue, dont le
premier nom, d'après Strabon, lut Posidonia ; Atliéné ou Minerve,
la déesse de YoUvier, la protectrice des hauteurs, des villes ni-
vironnées de tours et de murai lies; Dômèter ou (^.érès, la déesse
de la vie agricole^ celle qui enseigne à Triptolènie à semer le blé;
Héphaïstos ou Vulcain, le divin forgeron, tombé dans cette ilc de
Lemnos où les Pélasges se trouvent encore aux temps historiques;
enfin, Artémis ou Diane, née dans cette Arcadie qui resta pélas-
gique jusqu'aux derniers temps de la (îrèce, déesse des mon-
tagnes, des bois sacrés, des sources, des lacs, des nymphes, des
faunes et des satyres.
N'est-il pas manifeste que c'est bien là la religion d'un peuple
adonné à l'agriculture et à une agriculture essentiellement arbo-
rescente; ou pourrait presque, d'après les attributs de ses dieux,
reconstituer les divers travaux auxquels il se livrait et dont il tirait
ses moyens d'existence.
Le type des vallées ne peut, à lui seul, nous expliquer les
Sociétés du bassin de la Méditerranée, car il s'est trouvé partout
juxtaposé et plus ou moins mélangé à deux autres : celui des
Ports maritimes et celui des Plateaux. Les sociétés méditerra-
néennes sont le résultat d'une combinaison et il n'est possible
de les expliquer qu'en tenant compte exactement de chacun des
éléments qui les composent.
Nous allons donc étudier le second de ces éléments, celui des
Ports maritimes.
[A suivre.)
Edmond Demolins.
(1) Hésiode, Les Travaux et les Jours.
L'ACTION SOCIALE DE L'ÉGLISE.
Un de nos amis en Science sociale ayant écrit à M. H. de Tourville pour le prier
de lui donner quelques indications sur la manière dont s'exerce l'action so-
ciale de l'Église, il en a reçu la réponse suivante qu'il nous communique et
qui est de nature à intéresser nos lecteurs.
Tourville, le 24 mai 1894.
Monsieur,
Je ^ous félicite de l'initiative que vous avez prise en m'écrivant.
J'ai lu et relu votre lettre avec le plus grand soin. Tout ce que
vous me dites est exact.
Vous désirez seulement que je vous en rende raison, que je
vous en fasse voir l'harmonie.
Il ne peut y avoir, en soi, aucune divergence entre la foi ca-
tholique et la science sociale, pas plus qu'entre la foi catholique
et quelque science que ce soit, passée, présente ou à venir. La
raison en est que tout ce qui se démontre vrai, par l'un quelcon-
que des moyens de vérification qui ont été donnés à l'homme, est
vrai, et que le vrai concorde avec lui-même. J'avoue que je ne
conq)rends pas bien et ne partage pas du tout ce grand souci
d'une partie bruyante des catholiques à l'apparition d'une science.
D'abord, ils manifestent là une impardonnable timidité à l'égard
de leur foi, et une singulière outrecuidance à l'égard de connais-
sances nouvelles et spéciales. Mais, déplus, comment ne pensent-
ils pas que cette science nouvelle, bien avant d'avoir à compter
avec la foi , a dû compter avec toutes les sciences acquises et
a dû su maintenir en présence de toutes celles qui ne cessent de
l'action SOCIALK de L'ÉGLtSK. 517
suiiiii' à riinprovisto? KUe a, là, cent ibis plus à faire qu'avec
la foi catholique toute seule. Est-ce ([u'en science sociale nous
n'avons pas affaire à la science historicjue , à l'économie poli-
tique, à la géographie tant ancienne que moderne, à ses décou-
vertes quotidiennes, à la linguistique, à l'anthropologie, à l'expé-
rience de l'agriculture, de l'industrie, de l'art militaire, etc., etc.?
Si nous nous trouvons concorder avec tout cela ensemble et y
apporter des lumières, la foi catholique peut passablement se
rassurer : nous avons été criblés à un crible très serré, beau-
coup plus complexe que le sien, beaucoup moins bienveillant
au fond. Si nous ne sommes pas dans le vrai, elle peut se fier
à ce que nous serons dix fois arrêtés en route par ce réseau où les
difficultés se croisent en tous sens.
Il y a, dans les habitudes religieuses de certaines époques un
manque de sang-froid singulier. Nous sommes très sensiblement
à une de ces époques.
En deux mots, ce ne sont pas les reff/e^e* religieuses ou sociales,
qui peuvent se contredire : la confusion ne vient que de rtHat
d'esprit de l'homme en face de ces réalités.
Toute connaissance nouvelle modifie la représentation que
Fhomme se fait des choses, et c'est ce qui le trouble, encore que
les choses ne soient pas modifiées en elles-mêmes, mais seule-
ment la représentation qu'il s'en faisait. C'est un phénomène cons-
tantdans le passagedel'enfanceà l'adolescence : Faspectdu monde
entier, non pas seulement l'aspect du monde moral et religieux,
devient tout autre à vingt ans, à trente ans, à quarante ans, qu'il
n'était à dix ans. C'est là, en partie, la crise que vous subissez. (( Lors-
que j'étais enfant, dit saint Paul, je parlais en enfant, je sentais en
enfant, je pensais en enfant ; mais, devenu homme, j'ai rejeté tout
ce qui était de l'enfant. Ce que le progrès de l'âge, ce que l'expé-
rience inévitable amène ainsi chez l'homme, le progrès des scien-
ces, l'observation méthodique l'amène aussi, et à un degré supé-
rieur : le chimiste, le botaniste n'ont pas, du monde physique, du
inonde végétal, la même représentation que l'homme qui ignore
la chimie et la botanique : il s'en faut de beaucoup : mais les réali-
tés du monde physique et végétal ne sont pas pour cela changées.
518 LA SCIENCE SOCIALE.
L'évêque américain, je ne sais ])liis lequel, qui a porté la parole,
il V a quelques années, à rinauguration do l'Université catholique
de \yasliington, a très vigoureusement marqué que la crise de la
foi tient aujourd'hui à une représentation nouvelle du monde, à
laquelle les représentations de la foi ne pouvaient être antôrieu-
rnment accommodées. Vous n'ignorez pas le scandale que subit la
piété des bonnes femmes, quand elles apprennent que la terre
n'est qu'un point imperceptible dans l'immensité du monde : et
pourtant qu'est-ce que cela change à la conscience de l'homme?
Et saint Augustin, qui n'était pas une benne femme, n'a t-ilpas
énergiquement condamné l'hypothèse des antipodes, parce qu'il
ne pouvait se représenter des descendants d'Adam marchant la
tète en bas par rapport à nous? Voilà les confusions de l esprit de
l'homme, même chez l'homme de génie, quand une vue plus atten-
tive des choses vientàen révéler l'organisme. La connaissance plus
complexe de cet organisme, qui en présente mieux le fonctionne-
ment, est un embrouillage pour les esprits qui s'étaient arrêtés à
voir les choses dans une grossière simplicité. Ainsi, ce qui dé-
brouille un phénomène dans l'esprit d'un savant, est ce qui com-
mence à l'embrouiller dans les autres esprits.
Appliquons ceci à votre affaire : la Science sociale ne change
rien à Faction que la religion peut avoir sur le monde social,
mais elle débrouille les conditions de cette action et montre qu'el-
les ne sont pas aussi simples qu'on se les représente communé-
ment. Dans une simplicité primitive, on se représentait la religion
comme n'ayant eu qu'à apparaître et à prêcher le décalogue
et les préceptes évangéliques pour aboutir à la formation des
peuples modernes. C'est ainsi que, sur le théâtre, il suffit que le
héros apparaisse pour que les ennemis soient en pleine déroule.
On s'imagine, de même, assez volontiers, qu'il suffit aux mission-
naires de prêcher à l'angle d'une rue, ou dans quelque recoin de
maison, pour créer une chrétienté : remarquez pourtant qu'ici il
s'agit d'une action purement religieuse, et elle est terriblement
loin d'avoir cette simplicité !
La simplification de toutes ces représentations consiste à ne voir
-^ quuH rlénient en action, la grâce ou l'Église, et à oublier corn-
l'action SOniALK DE L'KCLISE. "il'»
plèiemeiit le rôle des choses naturelles. (Test du « Fidéisme »
tout pur, erreur suivant laquelle la nature ne compte plus dans
l'œuvre de Dieu : c'était l'erreur de La iMennais, qui supprimait
dans la foi le rôle de la raison. De même, dans l'action de l'Église
sur la société, ou oublie complètement la société, ce qii'ellc est
vn clle-mthne cl jtar eUc-mcmc , pour ne voir que l'Église : il
semblerait que tout procédAt de l'Église. Mais il y a là un dua-
lisme qu'on ne peut réduire à l'unité. Ecclesia et Civitas, la so-
ciété surnaturelle et la société naturelle, rien n'est plus défini,
plus nettement distingué dans la théologie, aussi bien que dans
les faits. Attribuer uniquement à l'Église l'état des peuples mo-
dernes, ce serait aussi notoirement inexact que d'attribuer à
elle seule le génie philosophique de saint Augustin et le génie
administratif de saint Ambroise. Chez ces deux grands hommes,
elle a sanctifié et élevé des dons qu'elle n'aurait jamais pu
créer chez deux imbéciles. Ainsi a-t-elle fait chez les peuples :
eux aussi ont leur génie naturel, comme on le dit souvent, ce
qui se traduit en science sociale par leur constitution naturelle,
par l'organisation qu'ils ont reçue d'une multitude de circons-
tances combinées. Jamais l'Église n'aurait pu suppléer au génie
social des Grecs, des Romains, des Francs et des Saxons, en ayant
affaire aux Perses, aux Hindous et aux Chinois, aux Barbares et
aux sauvages. Cela va de soi, et l'histoire est là pour le confir-
mer. Ne voyez-vous pas, ici, en pleine lumière la marche histo-
rique que la Providence a préparée à l'Église pour lui faire ren-
contrer les peuples du plus haut génie social, comme elle lui a
fait rencontrer, au temps voulu, des docteurs, des politiques et
des réformateurs doués d'aptitudes géniales? A peine l'Église
est-elle née, que vient la vocation des Grecs, puis des Romains,
puis bientôt celle des Barbares, Francs et Saxons. Et cette dispo-
sition de la Providence, que n'ont pas manqué (V entrevoir les
historiens de l'Église, a fait suite à celle qui avait préparé la fa-
meuse succession des autres empires désignés par Daniel pour
précéder l'établissement de l'Église. C'est que tous les événements
qui sont utiles à l'Église, ou auxquels l'Église est utile, sont loin
de procéder exclusivement de l'Église : ils lui sont apportés en
:i20 LA SCIENCE SOCIALE.
grand nombre du dehors. Il y a comme deux Providences qui
mènent l'Église : une Providence intérieure qui veille à sa doc-
trine, à sa constitution essentielle, à son impulsion intime; et
une Providence extérieure, cjui dirige les faits naturels pour
lui amener les éléments nécessaires à la marche qu'il plait à
Dieu de lui faire suivre. Ce dualisme est-il niable? N'est-il pas
plus clair que le jour? N'est-ce pas à lui que le Seigneur fait
allusion, quand, ses disciples lui demandant si ce serait au temps
de la venue du Saint-Esprit cju'il rétablirait le Royaume d'Isra^^l,
il leur répond : « Non est vpstruni nosse tempora vel momenta
quœ Pater posuit in sua potestate ». (Actes des Apôtres, ch. i,
6 et 7.) C'est-A-dire : Vous n'avez pas de révélation sur les
dispositions que Dieu s'est réservé de prendre, dans l'ordre tem-
porel, pour faire parcourir à l'Eglise la carrière qu'il veut.
Dieu « le Père », — dont le nom est particulièrement mis en avant
cjuand il s'agit de l'œuvre du monde naturel, — « a donc posé ,
dans sa puissance » de Créateur et de Providence temporelle, « les
épocjues et les conjonctures » qui doivent agir du dehors sur l'É-
glise : « et cela n'entre pas dans ce que savent les Apôtres ». Ils ne
sont pas chargés de réorganiser la puissance d'Israël, ils le sont
moins encore d'organiser aucun autre peuple. Si l'Église a rompu
avec la Synagogue sur les coutumes juives, c'est bien parce
cpi'elle n'emporte avec elle aucune constitution proprement tem-
porelle de la société. « Seigneur, est-ce eu ce temps que vous ré-
tablirez le Royaume d'Israël? » Il leur répondit : « Il ne vous ap-
partient pas de savoir les temps et les circonstances que mon
Père a disposés dans sa puissance. Mais vous recevrez la force de
l'Esprit-Saint venant d'en haut sur vous et vous serez mes té-
moins dans Jérusalem et toute la Judée, dans la Samarie et jus-
qu'aux extrémités de la terre. >> Voilà la mission des Apôtres : il
est impossible de mieux la distinguer de la question de l'orga-
nisatioii temporelle du genre humain.
Ce n'est })as })ar l'Église que Dieu constitue les peuples, les ins-
talle, les délimite et les diversifie. L'Église rencontre chez les
peuples des constitutions faites par l'ordre naturel, comme elle
rencontre chez les individus des constitutions de corps et
l'action sociale de l'kclise. 'rH
d'esprit faites par la nature. Et c'est là-dessus qu'elle a.iiit.
Vous me demandez (juelle action elle y a?
Je n'en connais qu'une qui lui soit essentielle : elle leur ap-
porte intégralement la connaissance et les moyens spéciaux du
salut éternel des âmes. C'est d'elle qu'a découlé sur tous les peu-
ples, depuis l'origine du monde, ce que chacun d'eux a possédé
de vérités propres au salut. Ceux môme qui sont séparés de .sa
doctrine intégrale, sont, dans ce qu'ils en gardent, très puis-
samment maintenus par son voisinage; et ils s'en sentent même
souvent rectifiés et relevés. Si cette mission n'est pas essentielle-
ment celle de l'Église, si elle n'est pas assez belle et assez gi'ande,
si elle n'est pas assez incomparable et incommunicable, je n'y
entends plus rien. Je sais que beaucoup de Chrétiens, en cela
très judaïsants, ont vraiment l'air de penser que cette mission
est d'un faible intérêt en comparaison de la question d'organisa-
tion temporelle des peuples. C'est là un singulier état d'esprit,
que je n'ai pas besoin de qualifier, mais sur lequel j'appelle
votre attention. Combien ne rencontrerez-vous pas de gens pour
lesquels il semble que la divinité de l'Église s'obscurcit, s'il est
démontré qu'il n'y a pas, dans son symbole, de formule spécifique
et technique pour l'organisation du personnel de l'atelier à va-
peur! Autant vaudrait dire que l'Église, au moment de nos der-
niers désastres militaires, s'est montrée inférieure à elle-même,
parce que ce n'est pas d'elle qu'a pu sortir la formule d'organisa-
tion de l'armée nouvelle.
C'est une préoccupation d'hommes d'affaires, d'avocats et de
diplomates, de chauvins quelquefois, ou même de vaniteux et de
peureux, que de vouloir constamment mettre l'Église à l'ordre
du jour par le côté des choses qui est à la mode. Sous la
Koyauté, ou s'ingéniera à trouver les harmonies de ce régime
avec l'Église : voyez, de Bossuet, la Politique tirée de l'E-
criture Sainte. Sous la Démocratie, on dira qu'il n'y a de dé-
mocratie possible qu'avec l'Église : voyez, de M. de Tocque-
ville, la Démocratie en Amérique. Au temps de la Renaissance,
on voudra démontrer la vérité de l'Église par les chefs-
d œuvre de l'art; au dix-septième siècle, par les chefs-d'œu-
o:22 LA SCIENCE SOCIALE.
vue de la pensée et. de la langue humaines. Au retour de
Tordre et de la décence, après les bacchanales de la Révolution,
Chateaubriand ramènera au Christianisme en montrant que le
dog-me, la morale et le culte chrétiens n'ont rien à envier au dé-
corum de la philosophie antique, des lois de Minos et des solen-
nités religieuses de la Grèce : voyez le Gniie du Christianisme.
Aujourd'hui, c'est la question sociale qui est à la mode, la force
des choses le veut : on affichera donc à la porte de toutes les
églises que le prédicateur de la station va démontrer, clair comme
le jour, que la solution de la Question sociale est dans le Credo
et les Commandements de TÉglise. Le malheureux! Mais c'est la
solution de la question Iiumaine qui est dans le Credo et dans
l'Église, et non pas la solution de cette crise sociale cjui est la
conséquence d'un phénomène économicfue, dont les Anglais et
les Américains ont déjà su tirer le parti le plus profitable.
Vous pouvez mesurer là, Monsieur, les petites vues de beau-
coup d'apologistes, quelquefois môme des plus grands.
C'est que l'Église est plus grande que tout cela. Le Christ a vu
par-dessus les temps et il mène le monde au delà du temps.
Néanmoins, comme il s'est fait homme et cju'il a soumis sa pro-
pre action aux formes humaines, il a fait l'Église homme aussi :
il lui a confié le soin d'employer la nature humaine à l'applica-
tion de son œuvre à lui. L'Église tâtonne donc, comme vous et
moi, Cher Monsieur, au milieu de ces problèmes d'ordre humain,
cherchant le côté le plus favorable à l'œuvre du Christ, et elle
ne le trouve pas à tout coup : c'est pourquoi elle se réforme inces-
samment, modifiant sa marche, de Grégoire VII à Pie V, de
saint François d'Assise à saint Ignace de Loyola, de Pie IX à
Léon XIII, de Veuillot àM"' Ireland.
Si vous me demandez : Que faut-il donc entendre, à travers
toutes ces fluctuations, par la grande action sociale de l'Église,
que vous ne vous définissez pas bien, mais que vous ne pouvez
nier? le voici :
Son œuvre est et ;i été la moralisation de la société. Je vous
ai déjà dit que c'est elle qui a porté et qui maintient dans
le monde la connaissance de la destinée de l'homme : c'est
I
I, 'action socivu: lit l'kclisi:. o23
tout le soiiti(3n (le la morale. Kilo a (Vaillciirs dos forces do nio-
ralisation qui n'appai'tiouncut qu'à elle. Mais ne conrondez pas
la moralisatiun de la société avec V organisation àc la société. Eu
moralisant une société, l'Eglise l'élèvo très haut, nmis dans le
genre cV organisation (ju'a cette société : la société ainsi élevée ne
sort pas de son genre : l'Église n'opère pas ici, pu- elle-même, la
transmutation des espèces. Elle pourra donc présenter la plus
belle culture morale de toutes les espèces de sociétés auxquelles
elle aura eu afl'aire : et c'est bien là ce que vantent, et à bon
droit, les apologistes, en montrant comment l'Église a fait fleurir
la vertu chez tous les peuples, du sauvage au civilisé, du Juif au
Grec, du Barbare au Romain. Ils me rappellent, dans leur élo-
quente énumération, cette revue superbe que Dieu fait, au livre
de la Genèse, de toutes les espèces qu'il a créées, « chacune don-
nant son fruit se/on son espèce : et vidit Deus qiiod esset honum ! »
Chaque espèce était bien tout ce qu'elle pouvait être en son
genre. Au reste, vous toucherez de plus près le même phéno-
mène, le même ordre des choses, en examinant l'opération de
l'Église sur l'individu : elle le prend dans son genre et l'élève,
aussi haut qu'il voudra ])ieu monter^ par la morale : elle ne se
charge pas de faire d'un menuisier un ingénieur, d'un conduc-
teur de diligence un Papin, un Watt et un Stephenson. Elle en
fait mieux que cela, mais pas cela. Saint Paul montre assez
V unité de cette action et la diversité de ceux sur qui elle tombe :
« Quicumque in Christo baptizati estis, Christum induistis : non
est Judaeus neque Graecus, non est servus neque liber, non est
masculus neque femina : omnes enim vos unum estis in Christo
Jesu. » (Épitre aux Galates, m, 27 et 28.)
Vous voudrez bien remarquer que toutes les fois que l'Église
revendique son action sociale, c'est son action par la moralisa-
tion.
Quant à faire passer une société d'un genre à un autre, d'une
organisation à une autre, ce n'est pas la propre affaire de l'Église.
Il y a bien quelques organismes sociaux auxquels elle touche né-
cessairement; j'en vois trois, je ne sais pas s'il y en a d'autres :
elle suppi'ime la polygamie et le divorce, ce qui ne fait cepen-
T. svii. 38
524 LA SCIENCE SOCIALE.
dant pas passer la famille du type patriarcal à un autre type;
elle a une constitution spéciale du clergé; elle suspend le travail
de l'atelier le dimanche. Ces trois retouches très importantes de
certaines organisations sociales s'accommodent avec tous les types
fondamentaux de sociétés.
Mais, en dehors de cespomts nécessaires, il est arrivé à rÉgiise
d'agir ou de tenter d'agir sur l'organisation sociale |;ozo' la chan-
ger en une organisation d'une autre espèce. Là, elle a plus ou
moins réussi, suivant qu'elle est tombée plus ou moins juste sur les
phénomènes. Elle a certainement beaucoup contribué à la sup-
pression de l'esclavage (ou engagement forcé), quoiqu'elle n'ait
pas agi toute seule. Les missionnaires ont souvent essayé de faire
passer les chasseurs à la culture : ils n'y ont généralement pas
réussi, parce qu'ils n'avaient pas pour cela les éléments naturels
de transformation. La religion, ou plutôt les esprits religieux en
France, ont passablement contribué à affermir le régime du par-
tage forcé des successions, ce qui a multiplié et confirmé le type de
la famille instable : et en cela, ils se sont trompés et ont fait, du
mal, socialement parlant.
Vous voyez^ par ces quelques exemples, qu'à part les trois points
que j'ai signalés plus haut, l'Eglise, n'ayant pas reçu de révélation
sur les difierentes espèces de l'organisme social, elle agit plus ou
moins bien sur lui, pour le faire passer d'une espèce à l' autre,
suivant qu'elle le connaît, en fait, plus ou moins bien. Il en est
de cela comme de son action sur les arts, sur les lettres, sur les
sciences : il faut qu'elle emprunte là des connaissances qui ne
sont pas à elle. Ceux qui cherchent à appliquer son influence
sur ces choses, les font progresser ou reculer, suivant l'idée
exacte ou fausse qu'ils en ont. Je prendrai un exemple dans les
arts : au moyen âge, l'Église a fait singulièrement progresser
l'architecture en employant le style gothique; au dix-septième
siècle, elle l'a fait reculer en employant ce style d'églises qu'on
a appelé le style jésuite.
A mesure que la science sociale se fera, ce sera plus à coup
sûr que l'Église, c'est-à-dire ceux qui veulent la servir pourront
agir sur la Iraus^irmation d'un genre social en un autre. Ils
L ACTION SOCIALK 1)K L KCLISK.
poui ront y liriller à Ihonneur et à r.iv.nitage de l'Église, comme
(Vautres, avant eux, ont fait en ce qui regarde les lettres, les arts,
les sciences historiques, où l'Kglise a recueilli l)o;uicouj) d'éclat
et de puissance. L'histoire de l'Église n'est pas close, et selon la
parole de ITe Maistre et de Lacordaire, il s'en faut de beaucoup
«[u'elle aitxu s-es plus grands siècles et sa plus glorieuse action.
Oui aurait pu revendiquer pour elle l'illustration dans certaine.'*
parties de l'art, dans la peinture par e.vemple, avant la Re-
naissance? Qui aurait pu la dire éloquente avant lefflorescence
littéraire du cinquième siècle? ou, mieux encore, avant celle
du dix-septième? La science sociale ne fait que de naître : ceux
qui aiment l'Église peuvent commencer à lui en apporter le
tribut. Et c'est ce que j'ai fait pour ma part : il ne sera pas dit
que cette science soit née sans que quelqu'un de l'Éi^lise l'ait
accueillie et élevée. Je ne suis pas le seul à cette tâche : cette
science, contrairement à ce ({ue vous paraissez croire, a trouvé
plus facilement crédit auprès des esprits croyants qu'auprès des
autres. Vous même, Monsieur, en êtes un exemple, que je suis
heureux de connaître. Parmi les croyants, ceux qui sont hostiles
ne sont pas les hommes d'étude, mais les « pesants » qui n'ai-
ment pas qu'on dérange leur esprit, et les « cmpressi-s » qui veu-
lent l'action avant la réflexion et qui se sont inféodés à quelque
agitation tumultuaire.
Mais pour apporter à l'Église le tribut dune science, de ma-
nière à lui faire honneur, il faut, Monsieur, savoir cette science
pour elle-même, autrement on n'y est plus un maître. Si Ma-
billon n'avait pas fait de la critique historique pure et sans
préoccupation étrangère, il n'aurait pas attiré aux Bénédictins
la gloire d'être des maîtres en histoire. Si Cuvier n'avait pas fait
de l'histoire naturelle pour elle-même, il n'aurait pas glorifié la
Genèse comme il l'a fait. La manière de faire servir la Science
sociale à l'Église n'est donc pas de lui demander avant tout,
comme le font vos amis, ce qu'elle dit de l'Église, mais ce qu'elle
dit de la société, ce qu'elle dit de son objet propre. Là, on a beau-
coup à apprendre, et ce qu'on en apprend se répercute sur la
connjiissance de l'Église, comme la critique historique, comme
526
LA SCIENCE SOCIALE.
la Paléontologie de Cuvier, et l'Église en bénéficie comme d'une
chose sérieusement acquise, non comme dtm hommage com-
plaisant, convenu et préparé.
J'ai amplement répondu, ce me semble, à la question fon-
damentale de votre lettre en précisant l'action sociale de l'Eglise.
Vous avez les principes de solution des cas que vous me posez :
sur ce qu'une société donnée, peuple ou famille, gagne à être
de l'Église; sur ce qu'elle perd à n'en être pas. Mais, dans l'appli-
cation, souvenez-vous que la question n'est pas d'appartenir
nominalement à l'Église : il faut nécessairement supposer qu'on
met en action ce qui vient de l'Église. Rappelez-vous aussi que,
quand il s'agit de transformation du genre social, les résultats
sont bons ou mauvais suivant la justesse ou l'erreur des connais-
sances relatives à Y organisme social.
Veuillez agréer, Monsieur, etc.
Henri de Tourville.
LE PERSONNAGE D'ODIN
ET LES CARAVANIERS IRANIENS
EN GERMANIE.
[Deuxième article.)
En recherchant, au cours du précédent article (1), les origines
des grands caravaniers de la steppe européenne, nous avons
montré que, onze ou douze siècles avant l'ère chrétienne, des
transporteurs métallurges, les Sauromates kobaniens avaient des
ateliers au pays des Chalybes, et de grands postes de caravanes
dans la steppe au nord du Caucase.
Bien que les peuples à Amazones, qui les ont précédés en Asie
Mineure, ne paraissent pas avoir franchi le rempart caucasien,
on pourrait peut-être, avant nos Sauromates, trouver dans la
steppe européenne des transporteurs issus d'autres régions (2) ;
mais cette recherche, incertaine dans ses résultats, transforme-
rait cette étude en discussion archéologique.
Ce que nous nous proposons avant tout pour aujourd'hui,
c'est d'esquisser la théorie sociale, l'expansion des caravaniers
caucasiens à travers l'Europe.
(1) Voir la précédente livraison de la Science sociale, t. XVII, p. 398. (Dans ce
premier article, on est prié de lire le i« alinéa de la page 418, commençant par ces
mots : « Ajoutons, la remarque en vaut la peine )>, avant le troisième commençant par
ces mots': « En résumé ».) Page ilH, 1. 12, lire : « Ces derniers ».
(2) Ainsi, par exemple, certains objets de la pierre polie semblent avoir traversé par
terre des régions considérables de l'ancien continent pour arriver en Gaule : ainsi
surtout le bronze, apporté par la navigation en différents points des côtes méditerra-
néennes, a pénétré de là dans certaines régions continentales.
528 LA SCIENCE SOCIALE.
Mais auparavant il pourra être utile de dire un mot de leur
formation, et de voir ce qu'est cette région de l'Iran où l'archéo-
logie et les traditions placent leur origine.
I. L IRAN ET L ORIGINE DU TYPE CARAVAMER.
Dans son sens historique le plus large, le nom d'Iran désigne
une vaste région de steppes riches et de déserts pauvres, corres-
pondant à la Perse, au Béloutchistan, à l'Afghanistan et au Bok-
hara de nos atlas. Ainsi entendu, l'Iran va des sources du Syr-
Dariah à la mer d'Oman ; il est limité, à l'Est et à l'Ouest, par de
vaste chaînes de montagnes qui le séparent, ici de la vallée de
rindus, là du bassin du Tigre.
Tout à fait privilégiée au point de vue du commerce par cara-
vanes, cette région possède à la fois les animaux transporteurs
par excellence, le cheval et le chameau (1) ; puis les routes qui re-
lient le groupe des civilisations mésopotamienne, égyptienne et
phénicienne aux civilisations orientales de l'Inde et de la Chine.
Le groupe occidental, le plus hâtivement civilisé et le plus
rafhné, fut, dès l'origine, le lieu principal de la consommation
des métaux, sans lesquels au surplus la civilisation peut à peine
se concevoir (2).
De bonne heure aussi, il appela à lui les gemmes, les produits
de luxe et les épices des régions tropicales.
Or, dans l'Ancien Monde, les denrées des tropiques, comme
les grands gisements de métaux et de pierres précieuses, se trou-
vent surtout à l'extrême Orient, au delà des steppes iraniennes.
De grandes routes commerciales, prenant à l'Ouest leur point
de départ dans la Chaldée, traversent l'Iran dans toute sa lon-
(1) Notons, la chose est d'importance pour ce (jui va suivre, qu'au Nord-Est, à
partir du Khorassan, on trouve le cheval de bat employé aux caravanes ; plus au
Sud, le ciieval est uniquement consacré à la selle.
(2) Avec M. de Préville {rÉrjijpte ancienne, dans la Science sociale, IX, ?.ii), nous
entendons par « civilisation » l'état social d'une race au sein de laijuelle les conditions
de travail ont amené un grand d-ivolopiiement des arts mécaniques et des arts libé-
raux.
LE PERSONXAGK d'oDIN HT LES CAItAVA.MKltS IKANIENS. .'i20
gueur et aboutissent à cinq points privilégiés do sa frontière
orientale.
Dans le Siul-flst, deux de ces lignes atteignent l'Indus, l'une
vers son embouchure, l'autre à la hauteui' de J^diore, pour se
diriger sur les Indes, l'Indo-Chine et l'Indonésie. De beaucoup
les plus riches, ces deux voies pouvaient fournir l'or, l'argent,
les métaux usuels, les pierres précieuses, et lesépices; peut-être
même, si nous en croyons certaines théories, furent-elles les
premières à apporter, avec les procédés de la fabrication du
bronze, Tétain qui entre nécessairement dans sa composition, et
dont l'Asie Mineure est complètement dépourvue.
En remontant vers le Nord, deux autres routes ouvrent des
régions minières d'une richesse exceptionnelle : Tune, à partir
de Bactres, va dans le Badakchan sur les flancs du Pamir; l'autre,
s'élevant au-dessus de Samarkhand, pointe vers l'Altaï.
A mi-chemin entre ces deux dernières routes , s'ouvre la cin-
quième, qui se dirige sur le Tian-Chan et la Chine par le Zarav-
chan et le Kachgar.
L'exploitation d'une partie au moins de ces grandes voies
commerciales remonte à une haute antiquité. Non seulement on
regarde aujourd'hui comme certain que la vieille Chaldée, toute
voisine, doit au commerce et à la caravane ses véritables civili-
sateurs et ses premiers conquérants: mais encore l'Iran, consi-
sidéré en lui-même, présente un double phénomène des plus
caractéristiques et dont l'origine se perd dans la nuit des temps.
Tout d'abord, cette vaste région, aujourd'hui plus ou moins
désolée, montre aux premiers regards de l'histoire une foule de
cités opulentes jalonnant des routes ri).
Puis, et nous appelons ici particulièrement l'attention du lec-
teur, ses populations vivent d'une façon indiscutable sous le ré-
gime du matriarcat.
A ce point de vue, l'Iran se divise en deux régions bien tran-
(1) Bactres. dans les traditions orienlales, passe pour avoir été fondée par Kaïtnort,
l'Adam des Parsi : Samarkand, d'après les Arabes, remonterait à l'époiiue d'Abraham;
enfin, au dire de Justin, la seule Baclriane aurait, à un moment donné, compté un
millier de villes (Justin. XM, i) , etc.
o30 LA SCIENCE SOCIALE.
chées : Tane au Sud, la région médo-perse, l'autre au Nord, la
région des Scythes-Mèdes.
Dans la région du Sud, où le désert prédomine, où les sols
cultivables sont bien souvent réduits à de simples oasis, il est
facile de reconnaître le type matriarcal déjà observé par M. de
Préville dans le Sahara :
« Les Perses, dit le pseudo-Bardesane, ont des lois qui leur per-
mettent de prendre pour épouse leur sœur, leur fille , et la
fille de leur fille ; il s'en trouve même qui épousent leur mère (1). »
Ces mœurs sont d'ailleurs celles de la caste religieuse et do-
minatrice des Mages en Médie : le fait est connu d'un certain nom-
bre d'auteurs (2) ; et le pseudo-Bardesane a soin de nous dire
que les Mages de son époque sont fidèles à ces vieux usages de
leurs pères « non seulement en Médie et en Perse, mais encore
dans la Parthie, en Phrygie, et jusque en Egypte, où ils vivent
depuis longtemps dispersés ».
Le type est ici caractérisé aussi nettement que possible : les
unions contre nature que l'auteur a si bien relevées (3) sont dues,
en dernière analyse, à l'oasis. Le désert, dans le centre et le
Sud de l'Iran comme dans le Sahara, rendant les moyens de
subsistance très courts, la culture, pratiquée dans les « lies des
sables > , est indispensable à la vie de la race. L'absence du cara-
vanier en laisse la charge à la femme : l'importance du travail de
(1) Le Livre de la loi des contrées, dans le t. V, des Historicorum fragmenta ii^c
Didot-Muller, p. 83,etsuiv. Cf. l'empereur Julien, qui, dans son livre contre les chré-
tiens, dit que les Perses épousint leur sœur, leur fille et leur mère. Les auteurs chré-
tiens du preuiier siècle conlirment ce témoignage : TertuUien, Ad nationes, I, 18 ;
Saint Clément, Ilomrlics, XIX, 19; Origène, Contra Ccisitm. D'après Théodore!,
l'auteur de cette loi serait Zaradas. —Malgré le terme général « les Perses», il est clair
qu'il ne s'agit ici que d'une classe aristocratique. Cambyse (Hérodote, Hist. III, 31),
Darius Noihus (Julien, /«' panc'f/yriqiie de Constance, 10), Mithridate le Grand (T.
Reinach, Mithridate Eupator, Didot, 1890, p. -^g-^), ont épousé leur sœur. M. Reinach
{lieu cité) constate que c'était la tradition des Achéménidcs.
(2) Les plus anciens sont Clésias et Xantlios de Lydie. 11 est à noter que Strabon
et le pseudo-Bardesane s'accordent à placer le centre |irincipal des Mages en Perse;
nous y souscrivons volontiers,' les Perses ne |)ouvant commercer avec le Nord-Est et
le Sud-Est (les pays d'Orient) que par le désert, la Carmanie, et la Gédrosie.
(3) Il y a lieu de remarquer surtout ce trait : » la fdle de leur fille », qui montre
Ja sûreté de ses informations : il exclut par là môme la (ille du lils, qui, en effet, ne
jouit d'aucune prérogative dans l'hérédité matriarcale.
LB I'FJiS(tNNA(;K ll'dDIN KT LKS CARAVANlEltS IIIA.MENS. ■)'.i\
cette dernière, sans lequel on serait exposé à mourir de faim sui-
des monceaux de marchandises, a pour conséquence de la rendre
propriétaire de son atelier, et de réunir dans ses mains une portion
des richesses familiales. Ses plus proches parents l'épousent alors,
pour jouir de son vivant de ces richesses que l'hérédité du clan
féminin fera passer à des collatéraux.
A côté de ce type, s'en place un autre, né dans le Nord de
l'Iran, celui auquel l'antiquité a surtout attaché le nom des Ama-
zones. Au Sud, la matriarcale était principalement un cultivateur;
au Nord, elle est principalement un guerrier; c'est qu'ici l'oasis
fait place à la steppe et aux sols variés de la montaçjne :
l'herhe plus riche permet de continuer à vivre du troupeau;
la culture est moins nécessaire, et quand on a besoin de ses
produits, beaucoup de points peuvent les fournir : un peu
partout, des races en partie sédentarisées ont commencé à re-
tourner la terre. La femme, qui continue à résider au prin-
cipal établissement du caravanier, n'est plus, que par exception,
un producteur de richesse : son pécule a donc peu d'importance,
et ses proches ne songent pasàl'épouser. Mais, si elle ne produit
pas, elle conserve : elle est le gardien et le défenseur des gains
familiaux accumulés. Ce rôle, encore très considérable, est parti-
culièrement difficile dans des pays où la population étant en
partie montagnarde, et en tout cas plus dense qu'au désert, les
pillards sont parfois nombreux ; aussi rend-il la femme à peu près
indépendante de son mari, et lui permet-il des habitudes extra-
familiales contraires, elles aussi, à la loi naturelle. Ces habitudes
« que la police du pays tolère, mais que la morale réprouve »,
sont précisément celles que nous avons constatées chez l'épouse du
transporteur sauromate : nous allons les retrouver ici chez son an-
cêtre, la femme du transi)orteur cavalier de l'Iran septentrional.
« Chez les Cashans ou Ashans(l) de la Bactriane, dit le pseudo-
Bardesane, dans ce pays où les femmes, vêtues comme des hom-
(1) Nous croyons pouvoir identifier les Cashans avec les Ashans des chroniqueurs
persans et les Asi des annalistes chinois : il est probable qu'on pourrait aussi leur
rattacher les Asians de Pline et deStrabon; l'esprit qui affecte 'Aaaioi, "Astoi, repré-
sente une aspiration qui, dans certains idiomes, a pu se traduire par le son K.
332 LA SCIENCE SOCIALE.
mes, montent à cheval et font la guerre, les esclaves, hommes
et femmes, obéissent à leur maîtresse bien plus qu'à leur maître,
c^'est la femme qui gouverne. D'ailleurs, l'épouse a, si bon lui sem-
ble, desrclations avec ses esclaves et avec les voyageurs, sans que
le mari songe à l'en blâmer; elle n'a aucune crainte ; car les Bac-
triens considèrent leurs femmes comme étant au-dessus d'eux » ( 1 ) .
L'indépendance et la supériorité tout à fait anormales, dont la
femme jouit ici, sont-elles assez significatives?
Notons que notre auteur constate des mœurs semblables chez
les Gèles du Gilhaii, dont nous savons la parenté avec nos Sauro-
mates.
Entre lesBactriens et les Gèles, se placent, géographiquement,
les Parthes, dont l'aristocratie a été surtout composée d'Ashans,
d'après les annalistes persans et chinois et, pour cette raison, il est
tout à fait probable que son régime familial, difficile à détermi-
ner directement, faute de documents, offre les mêmes institu-
tions (2).
Quelle est donc, d'une façon précise, la région qui a constitué
les transporteurs septentrionaux de l'Iran dans ce type spécial
de matriarcat? C'est le vaste triangle montagneux qui commence
au lac d'Ourmiah et au Sud de laCaspicnne pour finir au Nord- Est
à l'Alaï-tag, et au Sud-Est dans les monts Suliman (3). Du Nord de
(1) Nous complétons dans ce passage le texte du pseudo-Bardesane par les versions
grecques, figurant également au t. V des Historicorum fragmenta. Il est probable que
c'est à celte indépendance « commerciale » de la femme qu'est due la pratique de
la couvade chez les Tibarènes, peuplade du pays des Chalybes : rbonunc s'alite
quand la femme vient d'accoucher. On croit retrouver dans cette pratique l'indice
d'un état social où les unions offrent si peu de sécurité au point de vue de la pater-
nité qu'une déclaration publique du père est nécessaire pour légitimer le nouveau-né.
(Voir, à propos des Tibarènes, T. Reinach, ouvr. cité, p. 236.) iNotons que la couvade
se retrouve chez d'autres matriarcaux : les Ibères et les Basques.
(2) L'organisation politique des Parthes présente d'ailleurs deux traits qui sentent
bien la corporation commerciale. Les dominateurs constituent une caste à la fois peu
nombreuse et oppressive : dans une armée que combat Antoine, sur .50.000 cavaliers,
il n'y a que 400 hommes libres : tout le reste est esclave. En second lieu, le roi, des-
pote absolu à l'égard des masses, est dans la main d'un conseil suprême de nobles et
de prêtres qui peut le déposer (Justin, XLI, 4; Strahon, p. 515.)
(3) C'est l'ensemble constitué par l'Atropaténe, l'Hyrcanie, la Margianc, la Sogdiane,
la Bactriane, l'Arie, la Drangiane, et l'Arachosie. Un fait remarquable, c'est que dans
les montagnes qui limitent cet ensemble à l'Est, on retrouve un certain nombre de dé-
nominations scythiques : « Assaceni, iMassaga, Aspié, Sacœ », etc. Notons surtout, à l'a-
LE PERSONNAGIv l»'oiH.\ KT LES CAHAVAiMEHS IRANIENS. ^'y'.i'.i
la iMcdie, on [)cut, à travers cette région accidentée, gagner tous
les j»oints de la frontière orientale de l'Iran; et malgré les cols
et les défilés (ju'elle emprunte souvent, malgré les pillards (jue
cachent ses retraites inaccessibles, les transports y sont plus fa-
ciles qu'à travers l'Iran du Sud : car elle est arrosée d'une foule
de ruisseaux et de rivières qui fécondent les pentes inférieures et
les vallées, avant d'aller mourir dans les sables. On y trouve en
maint endroit de l'eau, des pAturaycs, des cultures, et aussi des
brigands : tout ce que la théorie demande, nous venons de le
voir, pour faire des Amazones (1),
Or, toutes ces routes ont ceci de remarquable à notre point
de vue, qu'en arrivant de l'Iran au-dessous de la Caspienne, elles
peuvent, au lieu de descendre par Ecbatane et Suse vers la
Chaldée, remonter vers le nord et gagner l'Atropatène, rArménic,
et enfin le pays des Chalybes (2) !
En fait, tandis que les aristocraties du Sud ont surtout mené
les populations mèdes et perses à la conquête de la Mésopota-
mie, leurs sœurs du Nord paraissent avoir de bonne heure lancé
les Saces, ou Scythes iraniens, sur l'Arménie, le Pont et la Pa-
phlagonie 1
Pourquoi cela?
inorce de la route de Chine, à côLé du Kachgar, le Zaravclian, où Aniiiiieii place des
Saces, et dont le nom fait penser aux Zarabi de l'aristocratie gothique. (Jornandos,
V.)
(1) Voici quelques notes au sujet de certaines de ces régions. « Diverses parties de
l'Hyrcanie sont très fertiles, surtout en fruits et en vin », dit Strabon (Gcoj/-. XI,
p. 508). (( La Margiane est fameuse par sa fertilité et sa richesse en vignes », dit Pline
(VI, 18;. On pense invc)lontairenient, en lisant ces lignes, au « pays des dieux », oii
l'on boit (lu vin (Snorre, dans l'Yngiinga Saga, XV , paraît d'ailleurs placer ce
pays à l'Est de la Caspienne). « La Bactriane, reprend Animien, renferme des parties
très fertiles, comme la Margiane : les troupeaux que nourrissent ses vallées et ses mon-
tagnes sont particulièrement robustes. Elle est aussi bien arrosée que l'Italie ».
(Amm.. XXIII, G). Pline {lieu cili'-) a soin de nousdire que « Ion va de Margiane en
Bactriane [jctr les pentes de la montagne ».
(2) La carte de Perse dressée par M. Dieulafoy constate, à l'heure actuelle, une
route passant dans la région de l'ancienne Ilécatompylos et se dirigeant sur Téhéran.
Kasbin, Soultaniéh, Zendjan, Tauris, Marand, Djoulfa, où elle atteint la vallée de
l'Arax. De Téhéran une autre route rejoint Hamadan (Ecbatane). Voir Octave NolM,
Histoire du Commerce du monde, Pion, 1800, I, p. 12.
53 i LA SCIENCE SOCIALE.
C'est (|uc cette dernière région si riciic en mines de cuivre,
et si ]jien placée pour fournir de bronze toutes les civilisations
primitives, mancpiait de l'étain indispensable à la fabrication
de ce précieux alliage ; elle accueillait, par conséquent, à bras
ouverts les caravanes qui le lui apportaient. Les convois d'étain,
c'était pour elle la prospérité et la richesse. Or, avant que l'Europe
fût ouverte au commerce et à la métallurgie, le centre princi-
pal, il faudrait peut-être dire le centre unique des gisements
stannifèrcs, c'était l'extrême Orient : la Chine méridionale,
rindo-Chine et l'Indonésie. Les minerais de ces lointaines con-
trées sont particulièrement faciles à exploiter; et toute une école
tend aujourd'hui à admettre qu'ils ont été les seuls connus des
Mésopotamiens et des Égyptiens avant que les flottes de la Phé-
nicie et de l'Egée aient abordé en Espagne. Ceux cpii, faute peut-
être d'imaginer l'importance des transports aux origines de
l'histoire, repoussent cette hypothèse et croient devoir assigner
à l'étain préhistorique une provenance moins lointaine, indi-
quent le Khorassan, le Pamir, l'Indou-Koush, ou la région Sud
du Tian-Chan (1). Ces différentes théories ont au moins ceci de
commun qyi'elles mettent le précieux métal au pouvoir des Ira-
niens. Maîtres des gisements ou des routes qui y conduisent, nos
caravaniers avaient, dans les deux cas, pour les métallurges
d'Arménie, le monopole de l'étain; bon gré, mal gré, le pays
du cuivre était obligé de s'ouvrir devant eux.
Or, avec des voisins aussi puissamment outillés pour la domi-
nation que les caravaniers, le contact c'est la servitude. Les « rois »
(1) L'existence el l'exploitation de gisements d'étain dans le Khorassan, aux envi-
rons de Méched, a été aflirrnée par un voyageur russe, M. Ogorodnikoff, au coininen-
cernent de 1886; mais rien n'est venu depuis lors conlinner cette découverte; n eu
faut-il pas au moins conclure que, si ces gisements existent, ils ont peu d'importance';'
Quant à l'étain du Pamir et de l'Indou-Koush, il n'est jusqu'ici qu'une hypothèse,
fondée sur un texte de Strabou : certaines régions minières de ces chaînes sont encore
inexplorées. Or, le texte de Strabon pourrait indiquer tout simplement que la Dran-
giane est sur le chemin du pays de l'étain, ce qui s'accorderait avec la provenance in-
dienne du précieux métal {Géogr., XV, u, 10). Les gisements du Tian-Chan ne parais-
sent connus que par des renseignements chinois, et ont été, de tout temps, d'un abord
diflicile. Quant à la théorie récente qui met dans les pays Celtes le premier étain
exploité, nous nous permettrions de dire qu'elle est bien fragile, si elle n'avait pour
promoteur M. S. Ueinacii.
LK l'ERSONNAGE d'oDI.N ET LKS CAMAVAMKHS IHANIENS. 53r>
de la slo[)[)e eurent bientôt fait de mettre la main sur les mines
et sur les mineurs : les Saces et les Saspires s'implantèrent dans
1(> Pont et dans la petite Arménie; le type du transporteur-mé-
talliu'ge était constitue.
L'apparition de ce type en Asie Mineure est probablement
dû aux premiers peuples à Amazones qui ont pu être ainsi, pen-
dant des siècles, les grands marchands de bronze du monde
ancien.
Cependant les navigateurs de la Méditerranée arrivaient aux
gisements stannifères de Tlbérie et des Cassitérides ; en même
temps, des transfuges, échappés aux ateliers du Pont et de la
Phrygie, s'établissaient en Crète et à Samothrace, et sous le nom
de Dactyles, de Cabires, de Curetés et de Corybantes, Hvraient
aux Grecs les secrets de la métallurgie (1). Par une conséquence
nécessaire, les marchés de l'Asie Mineure, et les lignes maritimes
dont ces marchés étaient l'amorce, se fermèrent peu à peu de-
vant les objets fabriqués dans le Pont.
Par contre, la steppe européenne se peuplait de plus en plus,
offrant de nouveaux débouchés en pays neufs, et des matières
premières capables d'assurer de gros profits à l'importation.
Les caravaniers métallurges se tournèrent résolument de ce
côté, et, franchissant le Caucase, allèrent s'établir dans la steppe,
au Nord de la grande chaîne.
Nos Sauromates kohaniens faisaient leur apparition en Eu-
rope .
(1) Voir à ce sujet H. Rossignol, les Métaux dans l'antiquité. Un trait curieux des
légendes relatives à ces prêtres métallurges, c'est la présence parmi eux des Dios-
cures, originaires de Phrygie, qu'on a par la suite naturalisés en Laconie. Les Dios-
cures passent alternativement six mois sous terre, et sont chacun à leur tour conduc-
teurs de voya/jeurs. En rapprochant ces traits de leur étroite union avec les prêtres-
métallurges, n'est-on pas tenti de retrouver en eux l'association des transports et de
l'art des mines? En les rattachant ainsi aux premiers caravaniers, on s'expliquerait
fort bien que Tacite retrouve leur culte chez les Lygyens de la Vistule [Germ., xuii),
qui doivent eux-mêmes leur origine au granl commerce, comme nous l'indiquerons
plus loin.
)3r» LA SCIENCE SOCIALE.
il. LA STEPPE EUROPEENNE ET LA THEORIE SOCIALE DU TYPE,
C'est encore l'étain qu'ils semblent avoir été chercher d'abord
à travers l'Europe. Les dépôts des plus anciens bronzes de Koban
jalonnent une route qui remonte la vallée du Danube et se
partage en plusieurs directions à l'Ouest de la Hongrie ; par la
Carniole, elle gagne la haute Italie et l'Etrurie , dont les gise-
ments d'étain ont été à peu près épuisés dès l'antiquité ; par la
Styrie, le Tyrol, la Suisse, elle atteint la vallée du Rhône et les
minerais stannifères de la Corrèze, de la Haute- Vienne; et peut-
être du Nord-Ouest de l'Espagne; par la Bavière, le Wurtemberg,
le Rhin, la Franche-Comté, elle se dirige vers les mines d'étain
de la Loire-Inférieure, du Morbihan et de la Cornouaille anglaise ;
enfin, dans le Nord, elle a pu atteindre les gisements delà Bohême,
de la Saxe et de la Silésie.
L'ambre vint bientôt apporter à nos caravaniers un nouvel
objet de commerce , et les faire monter au Nord jusque dans
le Jutland. Les deux gisements d'ambre les plus anciens que Ton
connaisse sont : l'un, dans la Baltique, où il s'étend le long des
côtes du duché de Prusse, de la Courlande et de la Livonie;
l'autre, dans la mer du Nord, sur les côtes Ouest du Jutland. Non
seulement ces deux gisements sont relativement riches, mais
encore la mer se charge des travaux d'extraction et rejette elle-
même la précieuse résine sur le rivage.
Les bronzes Scandinaves paraissant ne pas reproduire les pre-
miers types de Koban, il y a lieu de considérer le commerce
de l'amljre comme un peu plus récent (pie celui de l'étain. Mais
il n'en remonte pas moins à une haute antiquité, car l'ambre
apparaît dans le bassin de la mer Egée et en Italie au commen-
cement de l'âge de fer proprement dit. D'autre part, un texte
assyrien, que M. Oppert attri])ue au dixième ou au neuvième
siècle avant l'ère chrétienne, nous montre « les marchands du
roi de Ninive péchant les perles dans la mer des Moussons, et
I
LK l'ERSONNAGE li'oiMN KT LES CAIUVANIEHS IHAiMENS. .").']"
l'ambre jaune <J(ins les mers on la Polaire est au faite du
ciel (Ij.
Vraisemblablement, les lourrurcs du Nord liront leur appari-
tion dans le bassin de la Méditeiranée peu de temps après
l'ambre. Toujours est-il qu'à l'époque relativement récente des
premiers renseignements bistoriques, les pelleteries constituent
une lîranche importante du commerce Scandinave.
De l'étain, de l'ambre, des fourrures, telles paraissent donc
avoir été les matières premières importées par les caravaniers
de la steppe européenne de longs siècles avant Odin. En retour,
ils composaient leurs pacotilles d'exportation d'objets manufae-
turêa, facilement transportables, et acquérant dans la steppe une
grande valeur. Comme aujourd'hui encore pour nos commer-
çants d'Afrique, des armes, des objets de parure et quelques
outils constituaient pour eux les principaux objets d'échange ;
le bronze, longtemps obtenu à meilleur compte que le fer « dif-
ficile à travailler » , en faisait surtout les frais, sous forme de
menus objets; on y joignait des verroteries, des perles coloriées,
et probablement des étoffes.
Pour mettre la main sur les pays des mines et sur les mineurs
eux-mêmes, puis pour établir ces longues voies de commerce à
travers la steppe européenne au milieu de difficultés de toutes
sortes, il fallait évidemment un organisme de premier ordre,
manœuvré par des hommes de premier ordre : il fallait le
clan le plus vigoureusement constitué que le monde ancien ait
connu : la confédération religieuse de caravaniers. C'est le mo-
ment de dire quelques mots de cette confédération, et de mon-
trer combien elle était merveilleusement apte à dominer des races
demi-nomades, demi-sédentaires.
Née dans l'Iran avec ce grand commerce dont elle est la fille,
la confrérie caravanière a pour élément fondamental la cara-
vane, groupe de chefs éminents au-dessus d'une communauté
compacte.
(1) Recueil des travaux relatifs à la philologie et à l'arclicolor/ie cgyptiennes
et assyriennes. (Vieweg, 1880, t. H, p. 33 et suiv.)
:)38 LA SCIENCE SOCIALE.
Les chefs doivent une décision et une énergie exceptionnelles h
l'habitude d'affronter, avec une troupe forcément peu nombreuse,
des pays couverts de montagnes, de forêts et de marécages, et
des populations d'un type tout différent et instinctivement hos-
tiles; il leur faut de plus, en face de leurs hommes, beaucoup
d'autorité unie à beaucoup de savoir-faire ; en face des peuplades
qu'ils exploitent, le prestige du héros et la finesse diplomatique
du commerçant. Évidemment, ils ne peuvent réussir qu'à la con-
dition de posséder d'une façon éminente les qualités du manieur
d'hommes.
Au-dessous d'eux, la caravane constitue à la fois une commu-
nauté étroitement unie et une troupe disciplinée où l'obéissance
est aveugle : c'est la loi de toute vie de danger exigeant l'effort
intense.
Une autre conséquence de la vie de dang-ers, c'est de faire
comprendre à l'homme combien il est petit, et de développer
dans son cœur le besoin de recourir à la divinité; le Targui en
est la preuve, tout comme le marin de nos jours ou le héros du
vieil Homère. Ce développement du sens religieux, joint à la né-
cessité du prestige en haut et de la soumission passive en bas,
amène bientôt le « roi» iranien, comme le chef targui lui-même,
à parler au nom de Dieu, à se poser devant ses fidèles comme
le dépositaire immédiat de l'autorité divine, en communication
avec elle par l'inspiration. La religion devient ainsi un moyen
direct de gouvernement : le conseil de la communauté, qui
ailleurs se compose d'anciens, ici est composé de prêtres, et le
chef de la caravane est un mahdi qui, d'un signe, envoie ses
hommes à la mort, en leur promettant les joies de l'autre vie.
Mais, pour assurer le service de la caravane qui passe, il faut
des étaldissements permanents, semés au milieu des populations
indigènes; il faut Àe^ stations sur les routes longues, des gar-
nisons aux passes difficiles, des entrepôts aux croisements de
voies, des étaljlissements d'achat et de vente dans les pays pro-
ducteurs ou consommateurs, des ateliers secondaires de fabrica-
tion pour les objets de pacotille, des haras et des magasins de
ravitaillement un peu partout. Et la steppe se recouvre, depuis le
LE l'EUSONiNAGK It'ODlN F.T LES CAHAVAMEUS IHAMENS. 3.'{0
Caucase jusqu'à la Gaule, depuis l'Étrurie jusqu'à la Seaudinavie,
d'un vaste réseau de postes dont les uiailles se resserrent à me-
sure que les routes se multiplient. (Vest ainsi (pie déjà s'étaient
fondées les villes de l'Iran.
Il est clair, au surplus, que les postes ne sont rien sans les ca-
ravanes, que les caravanes ne sont rien sans les postes, et que les
ateliers de fabrication sont liés au sort des uns et des autres.
L'union la plus étroite s'impose donc entre ces différents org-a-
nes; et, comme il faut lutter à tout prix contre leur éparpille-
ment naturel, la nécessité s'impose de recourir à des liens arti-
ficiels aussi puissants que possible. La religion intervient donc
ici comme un besoin de premier ordre, et la compagnie com-
merciale, avec tous ses organismes, devient, comme dans le
Sahara et pour les mêmes raisons, une grande corporation reli-
gieuse unissant ses membres les uns aux autres par les liens les
plus sacrés. Elle devient en même temps une véritable société
secrète ; elle interdit à ses membres par les plus redoutables ser-
ments de révéler les passes difficiles, les lieux de production, et
surtout les secrets de la fabrication. Voilà pourquoi, à la tête de
l'association générale , nous retrouvons, à côté, ou plutôt, au-
dessus d'un roi qui détient le pouvoir exécutif, un véritable
« Conseil des Douze » rehaussé de tout le prestige que peut don-
ner la religion ; les grands marchands qui le composent évidem-
ment, s'appellent les Ases ou les Diars, c'est-à-dire les Dieux.
Puis au-dessous d'eux, tous les degrés supérieurs de la hiérarchie
sociale sont occupés par des coUèg-es sacerdotaux, héritiers de la
caste toute-puissante des Mages iraniens!
Malgré tout, il arrive en Germanie, comme dans le Sahara, que
la confrérie primitive se fragmente en se localisant : on distin-
gue, sur une même ligne, les confrères du Sud ou du Nord, ceux
de telle région de steppes, celle de telle contrée montagneuse,
etc. Ou bien des lignes concurrentes s'établissent et vivent avec
les plus anciennes dans un état d'hostilités continuelles. Ces dif-
férents phénomènes se traduisent par des appellations spéciales;
c'est ainsi que, dans la région du Sahara comprise entre la Tri-
politaine et Tombouctou, on distingue cinq grandes confédéra-
T, XVII. 39
540 LA SCIENCE SOCIALE.
tions de Touareg : les Haggar, les Azguer, les Kel Gueress, les Kei
Owi , les Aoiilimmiden (1). Dans la Germanie antique, nous
trouvons de même les Ingevons, les Istevons, les Quades, les
Hermundures, les Alamans, etc. Ces appellations suivent la for-
tune des confédérations qu'elles représentent : elles apparaissent
brusquement, prennent parfois une extension considérable, et
s'évanouissent presque sans laisserde traces. Ainsi s'explique, pour
prendre un exemple au hasard, tout ce que nous savons des Ly-
gyens : cette appellation englobe toutes les tribus comprises entre
les sources du Dniester et le cours moyen de la Vistule et de l'O-
der, — une région commerciale très reconnaissalile; cherchant
à se rendre compte de cet assemblage, les anciens constatent qu'il
répond à une association religieuse : On reconnaît, disent-ils, les
Lygyens à ce qu'ils ont en commun certains dieux et certains
rites. Un beau jour, ce nom, auquel se rattachent des faits con-
sidérables, disparait brusquement de l'histoire.
Certes, il y a, dans le majestueux organisme de la corporation
commerciale, tout ce qu'il faut pour donner iuix indigènes de
la steppe européenne l'impression d'une puissance écrasante.
Mais nos caravaniers n'inspirent pas seulement la crainte; ils
excitent aussi l'admiration ; grâce aux hommes d'élite qui les
commandent, ils ont beaucoup emprunté aux milieux asiatiques
avec lesquels ils sont en contact fréquent ; ils possèdent les ar-
mes des civilisés qui les rendent forts; ils possèdent les nrts et la
culture des civilisés qui les transforment en êtres supérieurs. Puis
ils rendent d'éminents services, ici en important des méthodes
de travail et des industries pratiques, là en offrant des débou-
chés à des produits sans emploi, partout en ouvrant des sources
nouvelles de richesse; et leur prestige s'en augmente à chaque
fois.
D'ailleurs ils ont intérêt , malgré leur grande supériorité,
à se montrer liants et insinuants ; leurs détachements sont parfois
peu nombreux, et quoique les femmes concourent avec les
hommes à la défense de la station et augmentent les effectifs,
(1) Commandant Monteil, Tomboudou et tes Touareg, dans la iîei'î<e de Paris.
limais 1894.
I
LE PERSONNAGE d'oDIN ET LES C.AHAVANIEHS IRANIENS. 541
le iioinhre arriverait à triompher de la vaillance; puis les rela-
tions commerciales ne peuvent se lier ([ue dans la paix.
Tout concourt donc à faire accepter ces étrangers prodigieux
par les demi-nomades de la steppe, i\ les superposer en particu-
lier aux chefs indigènes, leurs correspondants naturels, (|u"ils
enrichissent les premiers, et qui sont, pour cette raison, leurs
introducteurs bénévoles dans les peuplades. Ils deviennent natu-
rellement l'aristocratie de toute une série de roitelets qui sont
leurs alliés et leurs tributaires, et entre lesquels ils se chargent
de maintenir la paix dont ils ont eux-mêmes si grand besoin.
Puis, dans chaque poste, pour leur service, ils ont des esclaves
enlevés çà et là. La principale besogne de ces esclaves est le
soin des troupeaux et des terres ; les caravanes que des convois
de vivres alourdiraient, ont besoin de lieux de ravitaillement qui
soient en même temps des lieux de produclio'ns.
Ils arrivent ainsi à copier, trait pour trait, l'organisation poli-
tique des Touareg qui ont, au-dessous des nobles, des tributaires
puis des esclaves dont le rôle est celui que nous venons de
dire (1). Et afin qu'on ne nous accuse pas d'inventer ces deux
dernières classes sociales pour les besoins de la cause, Snorre
a soin de nous dire qu'Odin prélevait un tribut sur tous les
peuples voisins, s'engageant en retour aies défendre (2), et Hé-
rodote sait une certaine histoire de femmes scythes oubliant
avec leurs esclaves sédentaires l'absence d'époux par trop cara-
vanants (3) !
En face de cette supériorité écrasante, qu'ils doivent au
commerce d'abord et ensuite à la fabrication, est-il étonnant
que nos caravaniers, et avec eux toute la steppe, aient divinisé
le commerce et la fabrication? Les Germains, nous dit Tacite,
placent Mer a/re au jorem ?■(?/• rang des dieux; il est le seul qu'ils
honorent à de certains jours par des sacrifices humains (4);
(1) Voir sur ce sujet l'article du coniinandantMonleilsur Tombouclou et les Toua-
reg, dans le n" du !«•• mars 1894 de la Hevue de Paris.
(2) YiHjlinga saga, VIII; Cf. Anderson, HJijlhologie Scandinave, [>. 79.
(3)'Nistoires, liv. IV.
[i) De mor. Genn., IX.
54:2 LA SCIKNCE SOCIALE.
ils rendent nn culte à Vulcain, ajoute César (1). Les rois de la
steppe, avait dit longtemps auparavant Hérodote, adorent ^)n/î-
cipalement Mei'curf dont Us se croient desccnrlus, et ne jurent
que par lui (2).
Voilà des traits excessivement remarquables auxquels l'his-
toire n'a rien compris.
Ou ils n'ont pas de sens, ou ils sont la justification éclatante
de notre thèse. Certes, ni l'art pastoral, ni la culture, ni la
guerre n'ont pu faire monter de pareils dieux au sommet d'aucun
Olympe.
Après avoir esquissé la théorie des confédérations commer-
ciales de la steppe européenne, il nous faut maintenant la jus-
tifier par des faits; il nous faut retrouver, dans l'histoire des
Barbares d'Europe, les traces de nos caravaniers.
C'est ce que nous ferons dans un dernier article.
{A suivre.) Ph. Champault.
(1) De bello gallico, VI.
{'i) Histoire. V, 7. Il est manifeste, d'après les pages précédentes, qu'Hérodote en-
globe ici sous le nom de Thraces tous les peuples au Nord et à l'Ouest de la Grèce.
TABLE DES MATIERES
DU TOME DIX-SEPTIÈME.
LIVRAISON DE JANVIER 1894.
Pages.
Questions du jour. — Le mouvement ouvrier en Fiance, à propos d'un
« Livre bleu » anglais, par M. Paul de Rousiers 5
Cours d'exposition de la Science sociale. — VL Le type sud-slave et la
domination turque, par M. Edmond Demolins 24
La classification des espèces de la famille donnée par le Play est-elle
exacte?, par M. Robert Pinot 51
En Italie. — III. D'Assise à Rome, par M. Georges Laine 72
LIVRAISON DE FEVRIER 1894.
Questions du jour. — Le devoir présent ; réponse à ^I. Paul Desj.\rdins,
par ^I. Edmond Demolins 9.5
Les nouvelles tendances dans FEglise catholique, à propos d'un discours
de Ms"^ Irelaxd, par M. Paul Bureau 120
L'Ecole de la Science sociale, par M. Paul de Rousiers. 147
Lu Italie. — IV. De Rome à Naples, par M. Georges Laine 174
LIVRAISON DE MARS 1894.
Questions du jour. — La crise monétaire, par M. Léon Poinsard 197
Cours d'exposition de la Science sociale. — VIL Le classement des types
sociaux de l'Asie orientale et méridionale, par 'Si. Edmond Demolins. 222
L'enseignement de la géographie et la Science sociale, par M. Paul de
Rousiers 245
En Italie. — V. De Xaples à Salerne, par M. Georges Laine 259
Cartes. — Carte du Thibet 230
544 TABLE DES MATIÈRES.
LIVRAISON D'AVRIL 1894.
, Pages,
Questions du jour. — L'Eglise et l'Esprit nouveau, par M. Robert Pinot. 277
Une famille grecque dans une petite ville de Turquie. — I. La vie privée ;
ce que la famille tient du sol, par M. G. d'Azambuja 296
Monographie du Canada. — IX. Comment le domaine plein a assuré le
maintien de la race et comment se classe le type franco-canadien. —
IIL Le a Rang » et la Paroisse, par M. Léon Gérin 318
En Italie. — VI. Du mont Cassin à Turin, par M. Georges Laine. . . 348
Cartes et plans. — Plan d'un village à banlieue morcelée de la Cham-
pagne 323
Partie de la province canadienne de Saint- Justin avec la division en « Rangs »
juxtaposés 324
LIVRAISON DE MAI 1894.
Questions du jour. — M. Gladstone. — La vieille Angleterre et l'Angle-
terre moderne, par M. Paul de Rousiers 369
Le Personnage d'Odin et les caravaniers iraniens en Germanie, par
M. Ph. Champault 398
Une famille grecque dans une petite ville de Turquie. — IL Ce que la
race tient du commerce, par M. G. d'Azambuja. 421
L'intérêt des noms de lieux pour l'histoire sociale. — Détermination de
la zone d'influence des Franks, par M. Ch. de Calan 443
LIVRAISON DE JUIN 1894.
Questions du jour. — Les Français d'hier et ceux de demain, par le P.
M. B. Schwalm 459
Cours d'exposition de la Science sociale. — VIII. Les types sociaux du
bassin de la Méditerranée. — I. Larét;'ion des Vallées : le type actuel et
le type ancien par M. Edmond Demolins 487
L'action sociale de l'Eglise, par M. Henri de Tourville 516
Le personnage d'Odin et les caravanieis ii'aniens en Germanie, par
M. Ph. Champault (deuxième article) 527
Le Directenr-Gcrant : Edmond Demolins.
TYPOGRAPHIE l''lUMIN'-DIDOl' ET C''^. — MESXIL (EUKH).
LE MOUVEMENT SOCIAL
LA SCIENCE SOCIALE SE CONFOND -ELLE
AVEC LA SCIENCE DE LA MORALE?
-NON.
{Suite) (1).
L'objet propre de la Science sociale
est de connaître exactement les condi-
tions de tout groupement qui se fait
parmi les hommes. Ce qu'elle cherche
n'est pas seulement le catalogue complet
de ces conditions, mais leur enchaîne-
ment certain, leurs relations de causes à
eflets.
On se figure souvent que la science
est un grand mystère, et beaucoup de
gens, même instruits, seraient embar-
rassés de dire ce qu'est une science. Les
deux opérations qui la constituent sont
précisément celles-ci : constater rigou-
reusement les faits et déterminer le lien
précis qu'ils ont entre eux.
La science est donc vouée, par es-
sence, à faire la critique des connais-
sances prises en l'air et des théories fai-
tes à vue de nez : elle regarde les choses
de près et suit des deux yeux leur mar-
che. Là est toute sa différence avec la
manière commune de connaître : mais
la différence est grande, elle est ex-
trême. C'est la différence qui sépare
(jalilée, par exemple , de l'allumeur de
lampes de la cathédrale de Pise. Celui-
ci savait bien, sans doute, que la sus-
pension oscillait; mais comment et
pourquoi, c'est ce qu'il n'avait ni re-
marqué, ni trouvé, et c'est ce qui devait
fournir à Galilée le point de départ des
découvertes les plus illustres.
(I) Voir la prcci'deiitc livraismi.
LE MOUVEMENT SOCIAL. — III.
L'homme se sert, depuis le commen-
cement du monde, de choses qu'il con-
naît très mal. Ainsi, il se sert, pour la
culture, de la puissance productive du
sol, dont il n'a commencé à débrouiller
les éléments et le mécanisme que dans
ces derniers temps. Mais ce débrouille-
ment amène une révolution pratique :
il est en train de bouleverser tout le
système agricole, tout le régime de ce
qui tient à la culture. Il y a longtemps,
aussi, et bien longtemps, que l'homme
se sert des métaux et qu'il sait les ex-
traire et les fondre : mais ce n'est que
depuis la physique et la chimie mo-
dernes, qu'il a vraiment commencé aies
connaître; et, aussitôt, l'art des mines
et de la métallurgie ont produit les mer-
veilles inouïes qui font la gloire de ce
siècle.
De même, l'homme se sert, depuis
qu'il est au monde, des formes les plus
diverses de la société, de l'association,
du groupement : mais il s'en sert encore
comme il avait fait autrefois de la cul-
ture et des métaux, sans les avoir étudiées
scientifiquement, sans s'être appliqué à
leur connaissance méthodique : il les
connaît mal; il en use d'une manière
empirique, confuse, souvent erronée et
très à courte vue. Le jugement qu'il
porte sur les sociétés qui ont vécu res-
semble beaucoup aux explications in-
vraisemblables que les anciens donnaient
de la plupart des phénomènes naturels.
Le champ est ouvert à une recherche ri-
goureuse des conditions de chaque grou-
pement, à leur détermination exacte ,
à leur énumération complète, à la dé-
monstration de leur agencement pré-
11
122
LE MOUVEMENT SOCIAL.
cis. A mesure que ce travail se pour-
suit, la lumière se fait plus grande, les
ombres reculent et s'effacent. La société
apparaît sous des aspects qu'on n'avait
jamais pénétrés, jamais saisis, comme le
monde physique, comme le monde si-
déral ont apparu sous des formes nou-
velles au fur et à mesure que les natu-
ralistes et les astronomes ont poussé
leurs observations. La Science sociale
donne le même résultat que toutes les
sciences : elle relate une quantité de
faits qui n'avaient pas été aperçus, aux-
quels on n'avait pas fait attention : ce
sont autant de connaissances nouvelles,
autant de choses inconnues qui se ré-
vèlent, comme le monde de l'électricité,
comme le monde des microbes se sont
tardivement révélés, dans l'ordre maté-
riel. Puis, entre les faits anciennement
ou nouvellement connus, elle précise
ou elle signale les relations de cause à
effet : et c'est là qu'est le grand ressort
des « inventions », ou, pour mieux dire,
c'est là ce qui assure La main-mise de
rhomme sur la direction du phénomène :
c'est par là que la science sociale doit,
un jour, agir puissamment sur la
marche des sociétés, comme la science
métallurgique a puissamment agi sur
l'usage des métaux, comme la science
agricole est en train de précipiter le
développement de la culture.
Ceci dit, retournons-nous vers la mo-
rale. Que dit-elle de la Propriété, par
exemple, qui est un des éléments de
l'organisation sociale? Elle dit qu'il faut
respecter le bien d'autrui. Elle tombe
donc juste sur un fait fondamental d'or-
ganisation sociale, qu'elle sanctionne,
qu'elle corrobore, qu'elle étaie avec une
force supérieure. Voilà qui va bien. Mais
c'est le même précepte moral qui sou-
tient indistinctement le respect de la
Propriété en Chine et aux États-Unis, et
il y a pourtant, entre la Chine et les
Etats-Unis, une terrible différence dans
iorganisalion de la Propriété. Le pré-
cepte demeure donc parfaitement vague,
s'il s'agit de constituer par lui seul
une organisation spéciale de la Pro-
priété : ce qui existe pourtant chez
chaque peuple. C'est qu'à côté de la mo-
rale sociale, il y a une technique sociale :
il y a un immense mécanisme de faits
qui aboutit, ici et là, à la nécessité d'une
organisation très différente de la Pro-
priété ; et c'est ce mécanisme, ce sont ces
organisations très différentes, qui font
l'objet de la Science sociale : elle cherche
à les constater, à les connaître en elles-
mêmes, et à les expliquer, à saisir l'en-
chaînement de leurs causes. Voilà la
technique sociale, sorte de mécanique cé-
leste, infiniment complexe, sur laquelle
vient s'appliquer toujours la même mo-
rale.
C'est encore une même loi morale qui
commande le respect de l'Autorité,
quelque part que l'Autorité se trouve.
Mais avec quelle variété prodigieuse de .
conditions FAutorité ne se rencontre-
t-elle pas dans les diverses formes de
famille, dans les combinaisons indéfi-
nies de l'atelier, des associations libres,
des pouvoirs publics, depuis la com-
mune jusqu'à l'État! C'est tout un monde
à connaître et à expliquer; les éléments
qui y agissent sont sans nombre. Voila
le champ ouvert à la technique sociale ,
aussi et plus compliqué dans ses tenants'
et aboutissants que la technique agricole
telle qu'elle est comprise par les mo-
dernes.
Je n'ai pas besoin de poursuivre plus
loin ce parallèle entre la morale et hu
technique sociale, toujours d'accorrrf
entre elles, mais aussi distinctes l'unij
de l'autre, — et pour les mêmes raiioni|
— que la morale et la technique de n'imj
porte quel métier, de n'importe quell]
association humaine. La société n'es]
que la collection et l'agencement de cej
associations, où se distinguent parfaitej
LE MOUVEMENT SOCIAL.
ir.i
ment, de près, la morale et la teclmi-
que : morale et technique de l'organi-
sation judiciaire; morale et technique
de l'organisation militaire; morale et
lechnique de Torganisalion commerciale;
morale et technique de l'organisation
ouvrière; morale et technique de l'or-
ganisation domestique , etc., etc.
Il est clair comme le jour qu'il y a
une technique pour l'organisation spé-
ciale d'un groupe déterminé : cette or-
ganisation résulte d'un ensemble de con-
ditions qui procèdent du Lieu, du Travail,
du régime de la Propriété, des Cultures
intellectuelles et du Patronage, des
ressources du Commerce, du Voisi-
nage, etc. On ne s'organise pas comme
on veut. Il faut , autant qu'en toutes
choses, prendre les moyens nécessaires.
Ces moyens peuvent différer du tout au
tout, ici et là : les mêmes organisations
ne sont pas partout nécessaires, ni uti-
les, ni possibles, parce qu'on n'y a pas
les mêmes conditions, les mêmes besoins,
les mêmes moyens. Voilà ce qui constitue
la technique sociale. La morale ne figure
ici que pour une part : c'est-à-dire pour
la nécessité, pour le devoir oîi est
l'homme de concorder, dans ces com-
binaisons de causes si multiples, avec
les obligations invariables et invincibles
de la conscience.
Je vais essayer maintenant de dire,
en très peu de mots, l'intérêt que la
morale retire de la Science sociale, de
la connaissance exacte de la technique
sociale. •
Quand les morahstes saisissent (juel-
que part un fait contraire à la morale,
ils le déclarent tel : cela va de soi, le
fait étant bien déterminé. Mais encore
faut-'il- regarder de près au fait. S'ils le
constatent mal, ils se trompent, non sur
la morale, mais sur son application. La
réprobation, la condamnation qu'ils
proposent tombe sur une hypothèse,
non sur. une réalité. C'est une fausse
manœuvre. Je n'en veux citer pour
exemple que la condamnation qui eût
menacé d'atteindre les « Chevaliers du
Travail », aux Ëtats-Unis, si une con-
naissance plus exacte des faits ne fiH
intervenue.
La connaissance exacte des faits sur
lesquels il lui faut se prononcer en vertu
de ses propres lois, voilà ce que la
morale sociale est obligée de requérir
au dehors. Là, force lui est d'emprunter
ou l'information vulgaire ou l'informa-
tion scientifique. Elle est, à cet égard,
dans la même condition que la justice
officielle, qui est appelée à se prononcer
sur un fait médical, et qui, suivant les
connaissances et lesressources du temps,
interroge, pour constater le cas, soit
les dépositions vulgaires, soit les attes-
tations de la science.
Que ce soit la persuasion vulgaire, ou
que ce soient les constatations scientifi-
ques, auxquelles le moraliste se confie,
toujours est-il que, dans l'application, il
a besoin de sortir de la morale pure :
il faut qu'il sache les faits. Qu'il em-
prunte ses informations à un « philistin »,
ou qu'il les demande à « la science »;
sa dépendance, en ce point, est toujours
certaine. Mais la science a généralement
fini par établir sa supériorité sur le
« philistin ». Mieux vaut donc à la
morale sociale interroger la Science so-
ciale que le philistin social.
Henri de Tourville.
DEUX FAMILLES MODÈLES.
Deux familles ont été dernièrement
proposées, par une partie de la presse,
à l'admiration et même à l'imitation de
tous. Le mot de moilHe, en effet, sup-
pose une chose à imiter. Voyons un peu
si l'imitation est de mise.
La première de ces familles est celle
\±'i
LE MOUVEMENT SOCIAL.
d'un employé de l'usine de Plancher-
les-Mines (Haute-Saône). Cette famille
se compose de onze enfants qui, à eux
réunis, possèdent vingt-trois diplômes
et se destinent presque tous à la pro-
fession d'instituteur. Plusieurs le sont
déjà. En voici, du reste, la liste :
Irénée, professeur, vingt-neuf ans :
certificat d'études primaires, baccalau-
réat es lettres , licence es lettres (histoire
et géographie).
Marie, institutrice, vingt-sept ans :
certificat d'études primaires, brevet élé-
mentaire.
Amélie, institutrice, vingt-cinq ans :
certificat d'études primaires, brevet élé-
mentaire, brevet supérieur, certificat
d'aptitude pédagogique, diplôme de
maîtresse de gymnastique, certificat
d'aptitude à la direction des écoles ma-
ternelles.
Clara, institutrice, vingt-quatre ans :
certificat d'études primaires, brevet élé-
mentaire.
Isabelle, institutrice, vingt-deux ans :
certificat d'études primaires , brevet élé-
mentaire, brevet supérieur, brevet de
maîtresse de couture et assemblage.
(iustave, étudiant, vingt ans : certi-
ficat d'études primaires, baccalauréat
es sciences complet.
Joseph, étudiant, dix-huit ans : cer-
tificat d'études primaires, se présente
en juillet au baccalauréat.
Constance, seize ans : certificat d'é-
ludés primaires, se présente en juin au
brevet.
Marguerite, seize ans : certificat d'é-
tudes primaires, se présente en juin au
brevet.
Georges, quatorze ans : certificat d'é-
tudes primaires.
Augusta, douze ans : se présente en
juin au certificat d'études primaires.
La seconde famille est celle d'un ins-
tituteur; ici, on s'explique davantage la
direction prise par les enfants.
Léontinc, quarante ans, professeur :
brevet élémentaire, brevet supérieur,
diplôme de professeur d'école nor-
male.
Elisée, trente-huit ans, instituteur :
brevet élémentaire.
Samuel, trente-cinq ans, secrétaire
du lycée Louis-le-Grand : baccalauréat
es sciences complet.
Sophie, trente-trois ans, professeur :
certificat d'études, brevet élémentaire,
brevet supérieur, certificat d'aptitude
pédagogique, diplôme de professeur
d'école normale.
Fany, institutrice, vingt-neuf ans : cer-
tificat d'études, brevet élémentaire, bre-
vet supérieur, certificat d'aptitude péda-
gogique, diplôme de directrice d'école
maternelle.
Daniel, officier, vingt-huit ans: certi-
ficat de grammaire , baccalauréat es
sciences, diplôme d'élève de l'École po-
lytechnique.
Camille, instituteur, vingt-cinq ans :
certificat d'études, brevet élémentaire.
Louise, institutrice, vingt-trois ans :
certificat d'études, brevet élémentaire,
brevet supérieur, certificat d'aptitude
pédagogique, admissible au professorat
des écoles normales.
Donc, vingt-cinq diplômes pour huit
enfants. Le père est actuellement insti-
tuteur en retraite à Saint-Agrève (Ar-
dèche). Il a eu dix enfants, deux sont
morts, sept sont dans l'enseignement,
le huitième dans l'année.
Là-dessus certains journaux s'émer-
veillent. On réclame des décorations,
des récompenses extraordinaires pour
ces pères de famille qui ont si bien
mérité de la patrie.
Sans vouloir offenser en rien d'hono-
rables personnes que nous ne connais-
sons pas, nous prendrons la liberté de
ne pas partager cet enthousiasme. Cer-^
taines feuilles de sens rassis, comme les
Débats, ont d'ailleurs fait entendre, à
1-1 ; MOlVliMKNT SOCIAL.
i>:\
ce propos, de justes critiques. Il importe
d'insister sur ces dernières.
A quoi se réduisent, de bonne foi, les
services rendus ;"i la patrie par ces pères
de famille? ^ — A l'ingénieuse et prudente
idée qu'ont eue ceux-ci, sj'stématique-
ment, de caser leurs enfants dans des
fonctions rétribuées par l'Etat.
Il faut, évidemment, une chance ines-
pérée, aidée par vm travail soutenu,
pour pouvoir, au milieu de l'effroyable
concurrence dont les postes universi-
taires sont actuellement l'objet, faire
forcer la barrière des examens à un
aussi grand nombre d'enfants de la
même famille. Que d'autres pères vou-
draient en faire autant! Aussi les heureux
gagnants, dans un pays où tout le monde
a les bras tendus vers l'État, deviennent-
ils le point de mire de l'admiration uni-
verselle, comme le cheval vainqueur le
jour du Grand-Prix.
Si MM. Irénée, Gustave, Joseph,
Georges, etc., s'étaient efforcés, l'un de
faire valoir un coin de terre, l'autre de
monter un petit commerce, le troisième
de s'élever graduellement dans l'in-
dustrie, le dernier d'aller planter les
piquets de sa tente dans les rizières du
Tonkin, qui donc aurait parlé de cette
famille? Et pourtant de telles entreprises
n'auraient-elles pas exigé plus d'efforts
et produit, soit pour les enfants soit
pour la société en général, plus de
résultats utiles que la recherche obstinée
d'un savoir littéraire ou scientifique qui
encombre déjà tant de jeunes cerveaux
sans trouver aucun écoulement lucratif.
Au moment même où certains jour-
naux entonnaient des dithyrambes à
la louange de nos deux familles, le
bourreau faisait tomber la tête d'Emile
Henry, le polytechnicien manqué, le
jeune homme instruit et ambitieux,
demi-poète, demi-savant, conduit à un
crime révoltant et absurde par l'exas-
pération que lui causait la vue constante
de cette richesse à laquelle toute scjii
instruction ne pouvait le faire arriver.
« J'ai observé, disait l'autre jour
M. des Essarls à la Société d' hconomic
politique, les bacheliers au moment cri-
tique où ils doivent gagner leur vie
avec les moyens insuffisants (pie l'ins-
truction classique met à leur disposition.
J'ai vu ces jeunes gens appartenant en
grand nombre à des familles peu for-
tunées dont le système des bourses dis-
tribuées avec prodigalité et sans discer-
nement avait fait des bacheliers ignorants
de toutes choses, se ruer vers les fonc-
tions les plus humbles, les plus mal
rétribuées comme celles de maîtres
d'études. Leur éducation a excité en eux
les plus vastes ambitions. La vie ne les
réalise pas, les modestes se soumettent,
les autres jugent mal faite la société au
sein de laquelle ils souffrent, et ils rêvent
de la bouleverser à leur profit, voilà les
socialistes ».
Voilà les anarchistes, pouvons-nous
ajouter, comme nous le disions ici même,
au lendemain de l'attentat du restaurant
Terminus. A quoi nous servira-t-il d'a-
voir tant de « familles modèles »? Se-
rons-nous bien avancés lorsque, au lieu
devoir une place d'institutrice disputée
par cent jeunes filles brevetées, nous la
verrons disputée par mille? La société
sera-t-elle plus heureuse le jour oùl'exa-
men fera 999 mécontentes au lieu de
n'en faire que 99. Croit-on qu'après sept
ou huit ans d'espérance, de myopie
et d'anémie grandissantes, on retour-
nera de bon cœur aux vaches qu'il fau-
drait traire, au blé qu'il faudrait semer,
à la machine qu'il faudrait actionner?
Les journaux conservateurs signalent
tous les jours l'existence d'écoles offi-
cielles qui n'ont que deux, trois, quatre
élèves, et dont l'entretien coûte plus
qu'il ne faudrait pour donner une petite
dot à chacun. La fonction d'instituteurs,
dans ces écoles-là, n'est-elle pas vérita-
120)
LE MOUVEMENT SOCIAL.
blement une sinécure, et, malgré la mul-
tiplication de ces sinécures, le nombre
de ces aspirants instituteurs ne grandit-
il pas tous les jours?
La superstition du diplôme faitcomme
l'avalanche ; elle se fortifie par sa mar-
che même. Une remarquable illusion
d'optique aide à ce résultat. Un enfant
diplômé, contemplé par tous ses petits
cousins et amis, fait plus pour les en-
courager que cinquante autres qui n'ont
pas eu son bonheur. Les vaincus sont
oubliés, le vainqueur seul attire les yeux ;
et chaque père, chaque mère sait fort
bien d'ailleurs que son fils, son chéri,
son mignon, doit se classer d'avance
parmi ceux qui réussiront. Donc, on
tente l'aventure; on se saigne, on s'im-
pose d'héroïques sacrifices, et l'enfant,
au lendemain de sa victoire ou de sa dé-
faite, a le regret de contester que, d'une
manière ou de l'autre, les cailles rôties
ne sont pas tombées du ciel.
Cette superstition, nous savons son
nom, c'est le mandarinisme. Pendons-
nous, nous ne l'avons pas encore tout à
fait autant que les Chinois. Les Célestes
nous dépassent, depuis longtemps, sous
le rapport de la ferveur examinatrice.
Les barrières du steeple-chase y sont
plus multipliées que chez nous. Les
épreuves, comme de juste, contiennent
une plus forte proportion de chinoise-
ries. Mais, si nous n'atteignons pas en-
core la perfection du Céleste-Empire, il
faut convenir que nous y marchons d'un
bon pas, et qu'il est, entre le spectacle
qu'offrent nos facultés et celui que nous
présentent les facultés chinoises, de sin-
gulières analogies.
Un extrait du Roman de l'Homme jaune,
par le général Ïcheng-Ki-Tong, va nous
le faire sentir. 11 s'agit d'un examen à
Nank'in :
«... Depuis plus d'un mois, les juges
travaillent sans relâche pour détermi-
ner la valeur relative des candidats.
« Les manuscrits sont d'abord reco-
piés par des écrivains attachés à l'Aca-
démie pour qu'on ne puisse en recon-
naître l'écriture. Une sentence, écrite
sur l'original et répétée sur la copie,
permettra plus tard de retrouver lenom
de l'auteur.
« Quinze examinateurs subalternes
font un premier triage ; cette opération
])réliminaire achevée, ils remettent les
manuscritsréservés, avec leurs notes, aux
examinateurs généraux.
« Ceux-ci, au nombre de deux seule-
ment, ont à juger en dernier ressort et
choisissent les deux cents élus.
« Lorsque la liste est définitivement
arrêtée, des copistes portent lenom des
vainqueurs sur de grands papiers jau-
nes... En même temps, des expéditions
sur papier rouge... sont envoyées aux
familles des heureux. On les reçoit par
des feux d'artifice, et des cierges sont
allumés ce jour-là devant les tablettes
des ancêtres.-.
« Les affiches jaunes relatent d'abord
le nom du dernier reçu ; puis celui de
l'avant-dernieret ainsi de suite, jusqu'au
premier. L'émotion du public va ainsi
en croissant, et la proclamation du pre-
mier en mérite est saluée par les applau-
dissements enthousiastes de la foule.
« Les deux cents subissent alors un
second examen; les quatre premiei-s
sortants sont présentés à l'empereur, qui
les décore d'un ruban rouge. Puis ils
sont reconduits en grande pompe par un
immense cortège. Ainsi accompagnés,
ils se rendent au temple de Confucius ;
puis ils vont présenter leurs hommages
au président et aux membres de l'Uni-
versité. Enfin ils sont désignés immé-
diatement à différents postes, par décret
impérial, rendu aussitôt après la publi-
cation des résultats du concours...
« Ils vont en corps, au palais , pour
remercier l'empereur..
« Chacun, ensuite, regagne sa de-
LK MOUVEMKM SOCIAL.
\2:
meure, où rattcnd une escorte de mu-
siciens el de porlc-drapeaux, qui rac-
compagneront chez ceux de ses parents
et amis auxquels il veut annoncer, en
personne, la bonne nouvelle. »
On le voit , nous sommes un peu moins
cérémonieux, un peu moins méticuleux.
La joie du succès, chez nous, est moins
démonstrative; mais les traits princi-
paux, plusieurs usages mêmes, sont là-
bas les mêmes qu'ici.
Prenons-y garde, et Dieu nous pré-
serve de l'abondance des « familles mo-
dèles ». Avec elles, nous tomberions
tout de suite au type chinois.
G. d'Azamblma.
LE RELEVEMENT DE L'ENSEIGNEMENT
SUPÉRIEUR.
A. M. Edmond Demoiins.
I.e Rhus, 30 mai 18!i4.
Mon cher ami.
Si vous vous étiez trouvé àAngoulême
le 14 mai dernier, vous auriez eu une
grande jouissance, celle d'entendre ex-
primer dans une belle langue, par un
orateur éloquent, des vérités peu con-
nues. La fête est assez rare, n'est-ce pas,
même à Paris? Notre ami, PauldeMont-
vallier, a prononcé, avec le talent que
vous lui connaissez, un discours sur
l'enseignement supérieur: il s'adressait
à un public de catholiques de 700 per-
sonnes environ, réunies en assemblée
diocésaine annuelle, suivant un usage
déjà ancien à Angoulême. A'^ous savez
ce qu'est ce public et ce que sont trop
souvent ces réunions : on dit beaucoup
de bien de soi et beaucoup de mal des
autres; on gémit sur le malheur des
temps présents, malheur dû entièrement
à l'action des ennemis de l'Église ; on
s'excite sur ses propres mérites et sur
la malice des enfants du siècle ; puis on
se sépare sans être plus éclairé qu'au-
paravant sur ses véritables devoirs.
M. de Montvallier a couraf^eusement
rompu avec cette tradition néfaste, fjue
tout chrétien éclairé devrait maudire,
et nous a instruit de ce que nous avons
à faire, en ce qui concerne l'enseigne-
ment supérieur.
Ce que nous avons à faire, c'est tout
simplement de le créer, parce qu'il
n'existe pas. Avec une hauteur de vues
très grande et un rare bonheur d'ex-
pression, l'orateur nous a tracé un ma-
gnifique tableau de la vaste synthèse
où se rencontrent toutes les connais-
sances humaines; il nous a montré
comment la haute culture intellectuelle
consiste précisément à saisir les rapports
des diverses sciences, non pas à s'isoler
dans une spécialité, sans en savoir ni le
rang, ni l'origine, ni les effets, ni la rai-
son d'être; il nous a décrit le milieu oij
se développe celte haute culture, cet
enseignement vraiment supérieur, en
nous promenant à travers les anciennes
universités du moyen âge, en nous con-
duisant en Angleterre, en Allemagne,
en Belgique, aux Etats-Unis, dans ces
universités vénérables comme Oxford
et Tubingue, ou bien toutes brillantes
de jeunesse comme la John Hopkins de
Baltimore, les unes et les autres capa-
bles de donner aux esprits avides de
savoir l'aliment qu'ils réclament.
En France, rien de pareil, M. de Mont-
vallier nous a montré quelle affreuse
caricature d'enseignement supérieur a
été organisée au commencement de ce
siècle sous l'inspiration de Napoléon.
Des écoles professionnelles d'avocats,
de médecins, de régents de collège,
même groupées, même réunies dans
une même ville, ne formeront jamais une
Université. Et faisant appel à ses sou-
venirs de jeune homme, l'orateur nous
lâ8
LE MOUVEMENT SOCIAL.
a dit le néant de ces soi-disant études
de droit, éternel commentaire de textes,
glose ingénieuse et vaine qui racornit
l'esprit quand elle ne le dégoûte pas du
travail; il nous a dit ces trois années
de licence en droit pendant lesquelles
on n'entend pas un mot de philosophie
ou de droit naturel, ces deux années de
doctorat où on approfondit les beautés
de l'interdit ulrubi ou du sénatus-con-
sulte velléien, où on développe les
études de licence en surface, -par la
connaissance plus exacte des dix-sept
systèmes que la doctrine découvre sur
une question controversée et du dix-
huitième que la jurisprudence a adopté;
bref, il s'est spirituellement vengé de
cette faculté de droit qui, sous prétexte
de lui fournir un enseignement supé-
rieur, lui avait fait perdre trois années
de jeunesse.
Il y a d'ailleurs utilité à tirer cette
vengeance; il faut montrer en eflét aux
honnêtes pères de famille qui envoient
leur fils faire son droit pour compléter
ses études, qu'ils manquent absolument
leur but. Il faut organiser pour les
jeunes hommes désireux de diriger leur
activité intellectuelle au sortir du col-
lège, des centres de vie laborieuse, des
foyers scientifiques , où ils trouvent de
quoi satisfaire un désir si digne d'en-
couragement.
C'est là que M. de Montvallier a
donné à son auditoire une leçon directe.
On a fondé des universités catholiques;
est-ce pour se traîner dans la vieille
ornière? pour mettre une enseigne difîe-
rente sur la maison et vendre seulement
les mêmes produits que le magasin d'en
face? On a pris le nom d'universités,
qu'on le justifie! qu'on fasse appel à
des hommes détalent, que Ion crée des
chaires d'histoire, de philologie, de
science sociale, d'assyriologie, d'égyp-
tologie, d'électricité, de biologie, etc.
comme cela a lieu en Allemagne, à Lou-
vain, aux États-Unis; que l'étudiant
trouve à l'université le moyen de se
mettre au courant des différents ordres
de connaissances; qu'elle soit comme
un résumé du monde intellectuel. Alors
nous aurons un enseignement supérieur
et un centre de formation pour les intel-
ligences supérieures. On sait les efforts
intelligents d'un groupe important de
professeurs de l'Etat pour déterminer ce
mouvement dans l'enseignement officiel.
MM. Lavisse, Liard et bien d'autres
comprennent aujourd'hui la nécessité de
la transformation qui s'impose et luttent
vaillamment pour amener la création
d'universités véritables. Mais leur situa-
tion de fonctionnaires demandant l'éta-
blissement d'institutions d'État rend leur
tâche difficile. Il leur faut réunir une ma-
jorité dans le parlement pour aboutir à
un vote de crédits; il leur faut secouer
la torpeur administrative des fonction-
naires du corps académique, porter la
main sur l'arche sainte de l'Université
de France, triompher de la force d'iner-
tie que rencontre toujours une réforme
dans une bureaucratie, pour mettre en
mouvement une loi votée par les Cham-
bres sur le principe de l'enseignement
supérieur. Ce sont autant d'obstacles
opposés à leur initiative éclairée.
Et les catholiques, qui jouissent du
bénéfice inappréciable de la liberté, ne la
mettraient pas à profit! Ils ont en main
les éléments de succès s'ils savent s'en
servir. Peu importe la majorité déplacée
dans les Chambres ou la chute d'un
ministère favorable aux universités. Ils
possèdent des cadres d'action tout pré-
parés, il suffit de les remplir peu à peu,
selon les ressources dont on pourra dis-
poser en hommes et en argent. Il ne s'a-
git pas de créer tout d'un coup une mul-
titude de chaires, mais seulement d'ou-
vrir la porte des universités à la science.
Aujourd'hui ce sera un cours libre pro-
fessé gratuitement par un savant de
LE MOUVEMENT SOCIAL.
129
bonne volonté, demain un autre cours
soutenu pur des contributions volon-
taires, par un don généreux; laissez
l'air et la lumière pénétrer dans le bâ-
timent claquemuré oij vous enfermez la
jeunesse, bientôt vous lui aurez donné
le goût de l'air et de la lumière, elle
demandera le percement d'ouvertures
nouvelles, elle voudra respirer, elle
voudra voir, elle voudra vivre.
Voilà, mon cher ami, un écho de pro-
vince qui en apprendrait long à bien des
Parisiens de ma connaissance. Je ne dis
pas cela pour vous, car je sais vos sen-
timents très peu tendres à l'égard de
Justinien et du Gode civil , je sais aussi
que par vos Cours de Science sociale vous
réalisez, en ce qui vous concerne , le
vœu des hommes-désireux de voir l'en-
seignement supérieur se constituer dans
notre pays. Convenez seulement qu'il
est bien permis de se laisser aller à un
accès de patriotisme local, quand on en-
tend parler ainsi un de ses amis dans
son chef-lieu de département.
Croyez, etc.
Paul de RousiEKS.
LA FRANCE SOCIALE.
Notre enquête.
LE MORVAND.
C'est à tort que la plupart des géogra-
phes écr'weni Morvan^ carl'élymologie la
plus probable de ce nom est Morei Vand,
mots celtiques qui signifient Noires-
Montagnes. L'habitant du Morvand
s'appelle Morvandeau, qui se prononce
Morvandiaii et qui a pour féminin Mor-
vandelle.
Le Morvand est un massif granitique
et montagneux de 88 kilomètres de long
sur 40 kilomètres en moyenne, courant
du Nord au Sud et occupant à peu prés
le Centre de la France, entre le l""' et le
'2" degré de longitude , le 46" et le 47"
degré de latitude Nord. Il s'étend sur une
partie des anciennes provinces de Bour-
gogne et de Nivernais et des départe-
ments actuels de laCùte-d'Or, de la Niè-
vre, de laSaùne-et-Loire et de L'Yonne.
Ce pays est caractérisé par des monta-
gnes coniques, de profondes vallées, des
rivières torrentueuses, de sombres fo-
rêts. Les principales montagnes sont :
la Vieille-Montagne au-dessus de Saint-
Honoré-les-Bains , le Haut-du-Gliàteau,
le A'^ieux-Château, le Beuvray, qui do-
mine Autun, le Prenelay, enfin le Bois-
du-Roi qui atteint 90i2 mètres au-dessus
du niveau de la mer. Toutes sont gra-
nitiques, car c'est le granit qui consti-
tue et délimite exactement le Morvand.
Ces montagnes ont un aspect sévère,
bien que la plupart des sommets soient
hoisés; cependant elles sont peu escar-
pées, on n'y voit ni formes anguleuses ni
cols infranchissables.
Les forêts en couvrent une grande
partie; le chêne, le hêtre, le charme, le
bouleau et l'aune s"}- mélangent agréa-
blement et s'exploitent en bois de
« moule y pour l'approvisionnement de
Paris. J'emprunte au savant historien du
Morvand, l'abbé Baudian, la description
du transport des bois :
« Le transport de tous ces bois s'exé-
cute parles rivières d'Yonne et de Cure,
etleurs principaux affluents, au moyen de
ïioiidi^eh. bûches perdues, ce qui consiste
à les lancer à l'eau et à les abandonner
ensuite au courant. L'invention de ce
genre de transport, si facile et si éco-
nomique, date de 1549.
« Avant d'arriver au flottage, on se
livre à diverses opérations préalables.
D'abord a lieu la nipulée ou coupe des
bois; elle se fait pendant l'hiver; puis
viennent le charroi, l'empilage sur les
ports, au bord des rivières et des ruis-
seaux flottables, qui s'exécutent dans le
cours de l'été. Enfin on procède au mar-
12
130
LE MOUVEMENT SOCIAL.
telage, c'est-à-dire à rapplicalion de la
marque de chaque marchand de bois aux
deux bouts des bûches qui kii appartien-
nent, afin de les reconnaître plus tard.
Ce moyen, facile pour éviter les incon-
vénients d'un mélange général, fut in-
venté en 1598. Avant cette époque, les
marchands comptaient leurs bûches et en
retiraient ensuite une quantité propor-
tionnelle, tant d'une essence, tant d'une
autre.
« Lorsque le bois est reçu paille fac-
teur ou garde de rivière, de chaque
marchand, et que le moment du flot est
arrivé , toutes les populations du voisi-
nage se lèvent; les bords des rivières et
des ruisseaux, que l'on grossit àvolonté,
à l'aide d'étangs ou réservoirs, se cou-
vrent d'hommes et d'enfants auxquels on
donne depuis 30 centimes jusqu'à Ifr. 25
cent, par jour (1). Les uns jettent le bois
à l'eau ; les autres, armés de longs crocs,
s'échelonnent le long du courant pour
surveiller le flot et empêcher que la
(joulette, ou milieu du lit de la rivière
resté libre, ne se ferme.
« Mais l'étroit passage vient-il, par
l'inadvertance ou l'impuissance de quel-
que surveillant, à s'obstruer, alors le
bois s'amoncelle au loin, et l'eau reflue
ou s'échappe à travers les bûches en
bouillonnant. A l'instant la vallée reten-
tit de cris confus, et les flotteurs accou-
rent à toutes jambes d'aval en amont,
pour déprendre.
« Rien de plus curieux que cette opé-
ration; elle exige quelquefois des efforts
longs et pénibles; mais aussi par moment
elle ne demande que l'arrachement de
quelques bûches. Alors la ro^ee, ou masse
de bois arrêtée s'ébranle tout à coup et
s'élance avec un bruyant fracas aux ap-
plaudissements de tous les travailleurs.
On voit, dans ces circonstances, les bû-
(1) Ceci était écrit en 1805. Les prix ont dû
presque doubler depuis lors.
ches rouler, pirouetter, en s'entre-cho-
quant. Le saut de Goulour surtout offre
un intéressant spectacle en ce genre. Le
bois en se précipitant de sept à huit mè-
tres de haut, cause un tel fracas, que
tous les échos de la vallée en retentissent
au loin.
« Arrivé soit à Glamecy, soit à Ver-
menton, le bois de moule, retenu par les
arêts placés dans la rivière, est retiré de
l'eau et déposé sur le rivage. Alors com-
mence l'opération du triage, vulgaire-
ment appelée le triage, ou séparation
(le la marque de chaque marchand.
Quand les divers lots sont tirés à part
sous la surveillance des facteurs, et que
les différentes essences, comme le bois
gris ou le chêne et le charme, la traverse
ou le hêtre, la menuise ou le petit bois,
ont été placés séparément, les mar-
chands se rendent à Paris pour en opé-
rer la vente.
« Les commerçants de la capitale,
après l'acquisition, viennent à leur tour
à Glamecy et à Vermenton, et font re-
mettre le bois à l'eau pour le conduire
dans leurs chantiers ; mais le nouveau
transport ne s'opère plus de la même
manière. On lie ensemble, au moyen de
harts ou rouettes, de longues perches
dont on forme des espèces de ra-
deaux, et on y dépose le bois; c'est ce
qu'on appelle trains. Chaque train se
compose de vingt-cinq décastères ou
cinquante cordes de bois environ, et il
suffit ensuite de deux hommes pour le
diriger. »
Depuis que ces lignes on été écrites,
ce genre de transport, sans être entière-
ment abandonné, est le plus souvent
remplacé par le transport en bateaux ou
en chemin de fer, plus coûteux, mais
qui n'a pas, pour le bois, l'inconvénient
d'une longue immersion.
On le voit, les bois et les eaux sont les
principales lùchesses du Morvand : les
eaux servent encore à l'irrigation des
LK MOUVEMENT SOCIAL.
I.'H
prés; ajoutons la pêclie des rivières où
l'on trouve de superbes truites.
La chaîne du Morvand sépare, on le
sait, les bassins de la Seinuet de la Loire,
le premier de ces fleuves reçoit l'Yonne,
le Serain et la Cure; le second, l'Arrou,
qui arrose leBazois, et l'Arrour. I^a Cure
est une jolie rivière aux eaux limpides
courant sur des galets ; elle traverse le
réservoir des Seltons, grand étang de
iOt) hectares très poissonneux, créé de
1848 à 1858 dans le but de grossir la
Cure et l'Yonne pour le flottage et la na-
vigation, et contenant 22 millions de
mètres cubes d'eau.
Aucune mine n'est exploitée dans ce
pays et il est probable qu'il ne se trouve
guère de minerai métallifère dans ce sol
tout granitique.
L'agriculture s'accommode du terrain
du Morvand, bien qu'il soit peu fertile ;
il a besoin de chaux , et il faut aller
chercher celle-ci en Bazois. Il y a quel-
ques vignes, produisant un vin blanc
agréable.
L'élevage des bestiaux n'est ni aussi
développé ni aussi facile qu'en Bazois,
aussi les bœufs servent-ils surtout au
travail. Il reste quelques échantillons de
la race morvandelle, basse sur jambes,
trapue, bien appropriée à ce pays de
montagnes ; mais ils font place de plus
en plus à la race charolaise- nivernaise,
peut-être moins nerveuse, mais d'un
meilleur rapport pour la boucherie.
Quant à l'ancienne race de chevaux à la-
quelle le Morvand devait une certaine
célébrité, elle a totalement disparu de-
vant le cheval de demi-sang.
Le porc s'engraisse facilement à l'aide
de la pomme de terre et du sarrasin, et
constitue une précieuse ressource pour
les habitants, grands mangeurs de lard.
Au point de vue du climat, le Morvand
est froid, la neige y tombe en abondance,
et il n'est pas rare d'en voir encore au
mois de mai sur les sommets. Les orages,
comme dans toutes les montagnes, sont
fréquents et causent souvent de grands
dégâts.
Peu de pays ont conservé autant de
souvenirs celtiques et romains; peu de
pays sont le sujet d'autant do légendes,
et l'on y retrouve les superstitions de
l'antiquité dans la croyance aux fées
(druidesses), la dévotion aux fontaines,
dans certains usages, comme celui de
mettre une pièce de monnaie dans la
main cîes défunts. La superstition est si
naturelle aux gens de ce pays , qu'on y
voit aussi la trace des efforts du christia-
nisme, non pour la heurter de front,
mais pour la purifier, par exemple en
dédiant chaque fontaine à quelque saint,
en élevant des statues de la Vierge sur
les pierres jadis souillées par les sacri-
fices humains.
Le Morvandeau, issu des anciens Cel-
les, a, une physionomie très caractéris-
tique : assez grand, la tête carrée, de
petits yeux, le visage pâle, ses formes
sont rudes, ses manières brusques, mal-
gré la douceur de son caractère. Très
crédule, mais très méfiant pour ses in-
térêts, ces deux penchants sont facile-
ment exploités par les bureaucrates. Gé
néralement sobre et économe, il se pas-
sionne quelquefois pour le vin. Habile
dans l'art de feindre, on l'a parfois ac-
cusé, non sans raison, de duplicité et de
mensonge. Il aime le merveilleux, la
conversation, les cérémonies religieuses,
tout ce qui frappe son imagination vive
et ardente.
Les habitants du Morvand se nourris-
saient fort mal du temps de Vauban ; il
n'en est plus ainsi, bien que le Morvan-
deau soit moins difficile que l'habitant
des plaines. Sa santé est aussi plus ro-
buste, grâce à l'air vif des montagnes.
Le costume des hommes consiste en
une chemise de grosse toile, pantalon,
veste et gilet de drap, et par-dessus la
blouse bleue de tous les paysans du Cen-
132
LE MOUVEMENT SOCIAL.
tre, chapeau de feutre à larges bords,
sabots. Les femmes n'ont plus guère
de particulier que le bonnet bien connu
qu'on voit aux nourrices.
Les nourrices! voilà une source de
richesses, mais aussi de démoralisation
pour le Morvand. Démoralisation, d'a-
bord quand elles prennent à demeure
des pupilles de l'assistance publique :
j'en ai parlé à propos du Bazois. Démo-
ralisation, parce que les filles-mères,
acceptées parfois de préférence aux
femmes mariées par les familles les plus
scrupuleuses sur tout autre point, trou-
vent un encouragement dans cette faci-
lité à se placer. Démoralisation enfin ,
parce que la nourrice , après un an ou
dix-huit mois passés dans une famille
riche, ne retrouve qu'avec peine et dé-
goût sa chaumière et le travail des
champs.
Il faut toutefois constater que les
Morvandelles sont moins portées au luxe
que leurs voisines du Bazois, et que le
fond plus religieux des montagnardes
les préserve davantage de la corruption
qu'introduit le métier de nourrice.
L'élevage des bestiaux , l'exploitation
et le flottage des bois, les charrois dans
les forêts, l'agriculture, voilà les res-
sources que trouve le paysan pour ga-
gner sa vie. Ajoutons que la propriété
est plus divisée qu'en Bazois.
Enfin le surcroît de la population cher-
che dans l'émigration une ressource,
parfois temporaire , d'autres fois défini-
tive. Naguère encore, des charretiers ou
gatlvachers descendaient les montagnes
au printemps et louaient leurs services
aux riches fermiers de la plaine. Aujour-
d'hui, ce sont surtout les moissonneurs
qui viennent en grand nombre suppléer au
manque de bras dans le Bazois. Jusqu'à
présent, ils se contentaient d'un salaire
variant de 3 à o francs par jour, mais les
politiciens sont en train de les syndiquer,
et si la prochaine récolle est abondante,
les fermiers auront peut-être beaucoup
de peine à s'entendre avec ces braves
gens , auxquels on aura représenté leur
sort sous les couleurs les plus noires.
D'autres émigrent sans esprit de re-
tour, séduits par le prestige des villes,
de Paris surtout, dont le chemin de fer
leur rend maintenant l'accès facile. Ils y
sont domestiques, employés, ouvriers,
et souvent réussissent très bien.
Il va sans dire que la facilité des trans-
ports a eu pour conséquence inévitable
la disparition d'une partie de l'antique
simplicité, et, avec elle, du patois original
qui se composait de mots celtiques, la*
tins et français, mélangés, confondus et
défigurés et variait d'un village et même
d'un hameau à l'autre.
Enfin il y a l'émigration , ou plutôt
l'infiltration qui se fait insensiblement
de la montagne à la plaine par le besoin
de travail, par les mariageS;, etc. Elle a
une bonne influence sur le Bazois, en
lui apportant l'âpre énergie et la simpli-
cité qui manquent un peu à ses habi-
tants.
G^^ DE Damas d'Anlezy.
OBSERVATIONS SUR L'ENQUÊTE.
Il faut rapprocher ces renseignements
de ceux que nous a déjà transmis M. le
comte deDamasd'Anlezy sur le Bazois (1).
Il y a comme une partie liée entre ces
deux régions Hmitrophes : le Morvand,
région montagneuse, déverse, par un
mouvement régulier et en quelque sorte
automatique, le trop-plein de sa popula-
tion dans le Bazois, pays de vallées bas-
ses. Les populations, comme les cours
d'eau, descendent; elles vont chercher
dans les pays bas et plus riches le tra-
vail qu'elles ne trouvent pas en suffisance
dans les pays montagneux et pauvres.
(1) Liv. d'avril 1894, p. 80.
LE MOUVEMENT SOCIAL.
133
Mais le Morvand n'appartient pas à
cette variété de régions montagneuses
où dominent les pA tarages; en cela, il dif-
fère essentiellement des Pyrénées, de
l'Auvergne et du Jura bernois. Nous n'a-
vons pas affaire ici à l'art pastoral; mais
à l'art des forêts, à l'exploitation du bois.
On comprend, dès lors, que les commu-
nautés familiales y soient moins conser-
vées, ce qui se traduit par le morcelle-
ment de la propriété.
D'autre part, le Morvand se distingue
nettement des régions montagneuses où
l'art des forêts donne naissance à une
foule d'industries ayant pour objet le fa-
çonnage du bois : ce qui est le cas, des
Vosges, par exemple. Le bois, ici, est
surtout exploité en vue du chauffage et
pour l'approvisionnement de Paris en
combustible. Il serait intéressant de sa-
voir à quoi tient cette différence. En
tous cas, les conséquences sont impor-
tantes. Tandis que les populations des
Vosges se sont développées dans le sens
de l'industrie, de la petite industrie pra-
tiquée le plus souvent à la main et au
foyer, ce qui les a conduites à un déve-
loppement assez remarquable de culture
scolaire (les populations industrielles
sont portées à demander à l'école un
moyen de s'élever dans leur métier); au
contraire, les Morvandeaux paraissent
peu industrieux; ceux qui émigrent
cherchent du travail dans des emplois
inférieurs, n'exigeant pas d'aptitude
spéciale et dans lesquels on s'élève plus
par l'économie que par l'initiative.
L'industrie des nourrices est ici aussi
florissante que dans le Bazois et elle y
produit les mêmes effets que nous avons
eu l'occasion de constater dans cette
dernière région.
(( Peu de pays, nous dit M. le comte de
Damas, ont conservé autant de souvenirs
celtiques et romains, etc. » On remar-
quera que le Morvand avait en effet une
importance considérable aux époques
celtiques et romaines. Ce massif occu-
pait la position stratégifjue et commer-
ciale la plus importante peut-être de la
(îaule. La grande route des transports
était alors le Rhône, puis la Saône que
l'on remontait jusqu'à la hauteur de Gfià-
lon et de Dijon. Là, il lallait, au moyen
d'un portage, gagner soit la Loire, soit la
Seine, que l'on descendait ensuite jusqu'à
destination. Or le Morvand dominait, au
Nord et au Sud, cette route de terre ainsi
que ces deux fleuves et leurs affluents.
Depuis que les transports ont em-
prunté d'autres routes, le Morvand est,
en quelque sorte, retombé sur lui-môme,
c'est-à-dire sur l'exploitation rudimen-
taire de ses forêts. Il est redevenu ce
qu'il est naturellement : un pays pauvre
à ressources limitées. Il a été, dès lors,
un pays peu enviable. Aussi, lorsque les
conquérants francs se sont installés en
Gaule, y ont créé des domaines et im-
porté plus ou moins la formation par-
ticulariste, ils ont été peu tentés par cette
région. Les traditions celtiques ont donc
pu s'y conserver sans grand mélange
et en dehors des influences qui ont in-
troduit et conservé, dans d'autres ré-
gions, les caractères de la fausse famille-
souche.
Si M. le C'^ de Damas voulait bien en-
treprendre une étude méthodique du
Morvand, en prenant pour base l'obser-
vation d'une lamille, il apporterait une
utile contribution à l'avancement de la
Science sociale ; il arriverait à détermi-
ner exactement une variété importante
dont nous n'apercevons encore que cer-
tains caractères généraux.
Edmond Demolins.
LE CONGRÈS DES MINEURS, A BERLIN.
Le 5^ congrès international des mi-
neurs avait pour la Science sociale un
intérêt tout particulier. On savait que
134
LE MOUVEMENT SOCIAL.
les mineurs de Grande-Bretagne, qui,
Tannée dernière, pendant quatre mois,
soutinrent contre leurs patrons une
grève formidable, y seraient représentés.
Quelle allait être la conduite de leurs
délégués? Allaient-ils enûn adhérer au
programme socialiste?
Le congrès s'est ouvert à Berlin le
Il mai et devait durer six jours. Mais
le 18, une éclatante rupture se produi-
sait entre les délégués du continent et
ceux de Grande-Bretagne ; ces derniers
quittaient Berlin et le congrès était
obligé de se dissoudre.
1.100.000 mineurs environ avaient
envo^'é des délégués. La députation an-
glaise comprenait 38 membres représen-
tant 045.000 mineurs. De ces 38 délé-
gués, 10 étaient les élus des 120.000
mineurs du Durham et du Northumber-
land qui forment im groupe absolument
autonome (1). Les délégués continen-
taux étaient envoyés par 462.000 mi-
neurs d'Allemagne, d'Autriche, de
France, et de Belgique.
Citons parmi les 39 allemands, tous
mineurs congédiés^ les organisateurs de
grèves Schrikler et Bunte, délégués de
Weslphalie.
Parmi les Français (4 délégués repré-
sentant 100.000 mineurs) brillent d'un
vif éclat MM. Lamendin, député du Pas-
de-Calais, et Calvignac, maire de Car-
maux.
Du côté des Anglais, 7 membres du
Parlement, dont MM. John Wilson, Pic-
kard, Thomas Burt, secrétaire parle-
mentaire du Board of Trade, tous les
trois élus du Durham et du Northum-
berland, M. S. Woods, député du Lan-
cashire, M. Abraham, député du pays
de Galles.
(1) Voir La Scie>ice sociale, déceniUrc 1803 ; « La
grève (les mineurs en Anslelcrrc », par M. Paul
de Kousiers.
Aux yeux des Allemands et des autres
continentaux, le congrès était tout d'a-
bord une manifestation politique et so-
cialiste. Mais les délégués anglais ne
l'entendaient pas ainsi. < Ce que nous
attendons de ce congrès, déclare M. Burt,
dès la première séance, c'est qu'il aide
à affermir notre solidarité internatio-
nale, qu'il améliore notre organisation
en tous pays, et qu'il facilite notre but
commun par l'échange des opinions. »
Et M. Pickard est plus net encore :
« Nous ne sommes pas venus, dit-il,
pour exciter la haine d'une classe con-
tre une autre. » Les continentaux, tous
partisans de la lutte des classes, étaient
bien avertis; les Anglais ne venaient pas
faire de la politique, mais traiter des af-
faires.
Instruits par l'expérience du congrès
de Zurich, où la discussion fut conduite
à tort et à travers, les Anglais avaient
élaboré un programme d'études qu'ils
firent adopter par le congrès. Six ques-
tions y étaient inscrites : 1" condition
des mineurs sur toute la surface du
globe; 2" travail des femmes dans les
mines; 3" introduction légale de la jour-
née de huit heures; 4° mesures à pren-
dre pour empêcher la surproduction;
5° mesures à prendre pour protéger la
santé et la vie des mineurs; 6° nomi-
nation d'ouvriers mineurs comme ins-
pecteurs des exploitations.
Le lo mai, les travaux proprement
dits du congrès commencèrent par la
lecture des rapports sur la première
question. M. John Wilson, délégué des
mineurs du Durham et du Northumber-
land, déclare qu' « à leur avis c'est par
entente amicale avec leurs patrons que
les ouvriers peuvent obtenir les condi-
tions les plus favorables. Aussi s'op-
posent-ils à la fixation des hewes de
travail par la Législature ». Un délégué
français, M. Rondet (de Saint-Etienne),
dit au contraire : « Maintenant que l'u-
LE MOUVEMENT SOCIAL.
135
nion (les mineurs français est faite, il
faut s'adresser aux pouvoirs publies
pour obtenir la prise en considération
de leurs justes revendications». M. Ron-
det conclut en se plaignant de la mau-
vaise répartition de la richesse; tandis
que les uns meurent de faim, les autres
meurent d'indigestion. Plusieurs autres
continentaux parlent dans le même sens ;
mais on doit se borner ce jour-là à des
affirmations de principes, car le prési-
dent anglais, M. Woods, empêche toute
discussion politique.
Les continentaux ne sont pas con-
tents. Aussi le lendemain une discussion
très vive s'engage au sujet de la prési-
dence, et se termine par la nomination
de M. Lamendin. Les rapports succè-
dent aux rapports; à la fin de la séance,
comme les Allemands en présentent
encore deux supplémentaires, les An-
glais protestent. « Nous sommes dé-
goûtés de ce bavardage », s'écrient-ils.
Un délégué allemand, M. Schrôder,
préside la séance du 17 mai. On com-
mence la discussion de la journée de
huit heures. M. Gowey , au nom de la
grande majorité des mineurs de Grande-
Bretagne, dépose l'ordre du jour sui-
vant ; « Le congrès se prononce pour
la journée légale de huit heures, parce
qu'à son avis c'est le seul moyen d'ob-
tenir celte réforme d'une façon sûre et
permanente ». Aussitôt M. Young, dé-
légué du Northumberland, appuyé par
M. Johnson, délégué du Durham, pro-
pose l'amendement suivant : « Le Con-
grès, reconnaissant la grande diversité
des conditions naturelles existant chez
les peuples ici représentés, estime qu'il
est hors de propos de déléguer au Par-
lement ou à tout autre corps législatif
le pouvoir ou le droit de fixer la durée
du travail des adultes dans les mines,
mais conseille fortement aux mineurs
de chaque nation de saisir toutes les
occasions de diminuer leurs heures de
travail, autant i\ne cela esl possible et
non pr(''jii(li.ciable à leurs intérêts ».
M. Calvignac dépose un deuxième
amendement : « Le Congrès adhère a
la résolution du congrès de Londres :
«juele principe des huit heures soit éta-
bli par la loi pour tous les ouvriers des
mines, soit du fond, soit de la surface ».
M. Young revient défendre son ordre
du jour : « Nous sommes tous pour la
diminution des heures de travail, dit-il,
mais nous croyons impraticables les
règlements législatifs. Le seul point en
question est donc la méthode à suivre.
Notre opinion est basée sur le fait ([ue
la variété des conditions, de la durée,
et des salaires du travail dans les difië-
rents districts est due à des causes na-
turelles seules, et ne peut donc être
abolie par loi. L'uniformité est un non-
sens. Je n'ai jamais entendu de pires
absurdités que dans les débats de la
Chambre des Communes sur la journée
de huit heures... » Et M. Johnson ajoute :
« Nous n'avons pas grande confiance
dans le Parlement anglais. » Or il est
intéressant de noter que, grâce à leur
puissante organisation, les mineurs du
Durham et du Northumberland ont en-
voyé à la Chambre des Communes
quatre députés ouvriers.
Au vote, la journée légale de huit
heures est adoptée à l'unanimité moins
dix voix, celles des délégués du Durham
et Northumberland. On passe à l'a-
mendement Calvignac. Tous les conti-
nentaux et deux Anglais votent pour,
vingt-sept Anglais s'abstiennent, deux
sont absents , et sept votent contre; ce
sont encore les délégués du Durham et
du Northumberland.
La question discutée ensuite est celle
du travail des femmes dans les mines.
A l'unanimité, le Congrès se prononce
en faveur de son interdiction.
Le 18 mai, M. John A\'ilson préside
et l'on aborde la discussion de la res-
13(i
LE MOUVEMENT SOCIAL.
ponsabilité des patrons. Un délégué
belge, M. Gallewat'rts, demande que les
patrons soient obligés légalement d'in-
demniser les ouvriers blessés à leur
service. M. S. Woods déclare que les
Anglais s'abstiendront, à cause de cir-
constances spéciales en Angleterre. « Un
projet de loi, dit-il, est soumis au Par-
lement, demandant la responsabilité des
patrons pour les blessures causées aux
ouvriers parla faute de leurs camarades.
Du reste, la proposition belge demande
des indemnités même pour les accidents
dus à la propre faute des victimes, ce
que nous croyons injuste. »
M. Weir, délégué écossais, l'appuie.
(( Gomment, dit-il, tenir un patron res-
ponsable de l'explosion d'une chaudière
due à lanégligencedu chauffeur. » — « La
plupart des explosions sont dues à l'a-
vidité des employeurs, répond M. La-
mendin; les familles des victimes de-
vront-elles se contenter pour vivre des
fragments de la chaudière? »
On passe au vote de la proposition
belge. Tous les continentaux votentpowr,
tous les Anglais contre.
La question suivante est celle du li-
ving-ivage, c'est-à-dire le salaire mini-
mum nécessaire à la subsistance de
l'ouvrier et de sa famille. Cette idée
jouit d'une grande faveur parmi les ou-
vriers anglais, bien qu'elle semble
perdre du terrain. M. Thomas Burt,
député des mineurs du Durham, a pu,
tout dernièrement (21 avril 1894), tenir
ce langage à ses électeurs : « Le salaire
minimum n'est qu'une phrase; le living-
wage est impossible à définir. C'est bien
de le garder comme un idéal ; il con-
vient assez de le discuter et de le dé-
battre, mais ce qu'on trouve quand on
vient à examiner la question d'une façon
pratique, c'est que si le salaire nominal
était maintenu, beaucoup d'ouvriers
perdraient leur travail, beaucoup d'au-
tres ne travailleraient qu'un jour sur
deux, et quand bien même le salaire
journalier nominal serait maintenu à
son ancien tarif, le salaire hebdoma-
daire ou mensuel pourrait tomber très
bas. »
Les délégués anglais proposent la
résolution suivante : « Le Congrès est
d'avis que le seul moyen d'obtenir et de
maintenir un living-wage est l'organi-
sation complète des mineurs. Les ques-
tions de salaires ne doivent pas être
décidées sans permettre aux patrons de
se renseigner sur les chances de profit
ou de perte et sur les prix de vente. »
Un délégué allemand, M. Brodam,
appuyé par M. Lamendin, propose
l'amendement suivant : « Le congrès
demande la fixation d'un salaire mi-
nimum par la loi en tous pays. »
On met aux voix la proposition Bro-
dam. Tous les continentaux votent /)0?<r,
tous les Anglais contre; et comme c'est
le nombre des mineurs représentés qui
décide, et non pas celui des délégués,
la proposition est rejetée. On vote en-
suite sur la proposition anglaise. Les
continentaux, furieux de leur échec,
votent tous ensemble contre, mais elle
est adoptée par 62.700 voix de majorité,
bien que les délégués des 120.000 mi-
neurs du Durham et du Northumber-
land s'abstiennent.
Dans la séance de l'après-midi, on
discute les mesures propres à remédier
à la surproduction. Au nom des Anglais,
M. Aspinwall propose cet ordre du jour :
(c Le Congrès croit que la surproduction
du charbon est causée par l'entrée dans
les mines d'ouvriers inexpérimentés et
l'énorme concurrence que se font les
intermédiaires. Le Congrès est d'avis
(jue les divers gouvernements doivent
employer tous les moyens légitimes pour
prévenir la surproduction en limitant
l'extraction et en prenant des mesures
légales pour empêcher les ouvriers
inexpérimentés d'entrer désormais dans-
LE MOUVEMENT SOCIAL.
137
les mines. » Deux autres résolutions
sont proposées par les Allemands et les
Belges; nous n'en connaissons pas le
texte, mais il est facile de deviner
qu'elles réclament une intervention plus
grande de l'Etat. Le vote prépondé-
rant des Anglais les fait rejeter.
On vote alors sur la proposition an-
glaise. Tous les continentaux votent
contre, les délégués du Durham et du
Nortliumbcrland s'abstiennent une fois
de plus, et les deux délégués gallois ont
déjà quitté Berlin. M. Wilson annonce
que la proposition est adoptée par
ii.OUOvoix de majorité. « Quelle bla-
gue », s'écrie M. Lamendiu.
Un effroyable tumulte éclate. M. Cal-
vignac, qui se fait remarquer par sa
violence, reproche au vice-président
français de ne pas le faire respecter, et
proteste que si on ne veut pas l'enten-
dre, il quittera le congrès avec ses
amis « qui trouveront le moyen d'em-
bêter les Anglais ».
Alors M. Wilson, au nom de ses com-
patriotes, constate que les continentaux
menacent de siéger seuls, il se plaint en
outre qu'on ait fait exprès de prolon-
ger les discussions. Dans de pareilles
conditions, les délégués anglais esti-
ment devoir se retirer, et partiront le
soir même.
Les continentaux proposant de siéger
à nouveau. M. Wilson refuse de mettre
aux voix leur proposition et lève la
séance. « C'est un enterrement de pre-
mière classe, » crie M. Lamendin, qui
cette fois, nous semble complètement
dans le vrai.
Il est facile de distinguer les causes
de cette rupture.
Au congrès de Zurich (6-12 août 1893),
on était si bien resté dans le vague et
les discussions politiques, que les délé-
gués anglais se contentèrent de présen-
ter à leur retour un rapport de 57 mots.
« On aurait pu espérer (1), dit M. Ave-
ling, gendre de Karl Marx, et l'un des
chefs du parti socialiste anglais, que des
Trade- Unionistes auraient au moins
mentionné la résolution votée au con-
grès en faveur d'une organisation na-
tionale et internationale des unions ou-
vrières, .se on ne peut pas leur demander
de s'intéresser au mouvement socialiste
international. » Cette dernière phrase
prouve bien que l'Angleterre est réfrac-
taire au socialisme.
A Berlin, les délégués anglais firent
tous leurs efforts pour ne pas laisser
s'égarer la discussion. Ils obligèrent les
continentaux à s'en tenir strictement
aux questions inscrites au programme,
et écartèrent absolument la politique
des débats du congrès. C'était plus que
suffisant pour exaspérer les délégués
continentaux, tous socialistes révolu-
tionnaires; aussi s'insurgèrent-ils à la
première occasion contre « la tyran-
nie anglaise ». C'était la rupture. La
rupture parce qu'au lieu de s'en tenir,
comme à Zurich , à de grands mots et à des
déclarations de principes, on avait cette
fois abordé les questions qui touchent
directement l'intérêt des mineurs.
A Zurich, on avait pu voter toutes les
résolutions les plus socialistes et les
plus dépourvues de sens pratique.Comme
c'étaient des résolutions d'une portée
générale, et qu'elles ne concernaient
pas directement les Trade- Unionistes
anglais, leurs délégués ne s'étaient
point émus de ces coups d'épée dans
l'eau, et s'étaient borné à les passer
sous silence dans leur rapport. A Ber-
lin, l'intérêt des mineurs était directe-
ment en jeu ; leurs délégués ont été
intransigeants. Us ont écrasé de leur
vote prépondérant tout es les propositions
continentales pour faire triompher les
(\) Voir « l'Ere Nouvelle, revue de socialisme
scicntilique », Novembre 1893. Edward Avcling :
Le congrès des Tiade-Unions anglaises.
138
LE MOUVEMENT SOCIAL.
leurs. Au grand scandale des socialis-
tes, ils ont envisagé les questions, non
pas au point de vue des principes, mais
au point de vue des faits, montrant par
là que s'ils écoutent tout d'abord la voix
de l'intérêt, ils écoutent aussi celle du
bon sens.
Quant aux délégués du Durliam et
du Northumberland, ils se sont mon-
trés, à Berlin, aussi inébranlables qu'à
Belfast. Ils ont résolument volé contre
toute ingérence de l'Etat dans leurs
affaires; et, en s'abstenant à propos,
ils ont évité de froisser leurs compa-
triotes qui, a déclaré M. Johnson, vien-
nent de plus en plus à leurs idées.
En résumé , le congrès de Berlin a
mis en relief une fois de plus quelles
divergences profondes engendrent les
formations sociales différentes.
Sur le continent, la formation com-
munautaire a repris le dessus. L'État
s'occupe de tout, contrôle tout, règle
tout, et le pire, c'est qu'on regarde son
intervention dans nos affaires non seu-
lement comme un droit mais comme
un devoir. Les particuliers n'ayant plus
aucun droit. Je gouvernement les a tous.
Il est donc naturel et logique que chez
les peuples appartenant à cette forma-
tion, on recoure sans cesse à l'inter-
vention de l'État, et que les divers par-
tis, — le parti socialistecommetous les
autres, — poursuivent un but politique,
et cherchent d'abord à mettre la main
sur les pouvoirs publics. « Si vous avez
le pouvoir, vous avez le droit », lisait-on
sur un drapeau rouge dans la salle du
congrès de Berlin. Remarquons que
c'est le fameux mot de Bismark : c< La
force prime le droit ^^ exprimé en d'autres
termes.
En Grande-Bretagne, au contraire, c'est
la formation particulariste qui domine.
L'individu ne s'est pas laissé annihiler
par l'État; aussi, confiant en lui-même,
refuse-t-il de s'en rapporter à l'arbitraire
des lois. On ne songe pas à la conquête
du pouvoir politique, car, pour l'exer-
cer dans le sens de son intérêt person-
nel, on rencontrerait trop d'obstacles.
On préfère confier à l'association la
défense de ses intérêts privés. Mais là
encore, nous trouvons une grande dif-
férence avec les associations du même
genre du continent, les syndicats ou-
vriers par exemple. Tandis que le syn-
dicat en vient fatalement à s'occuper
de politique, l'association anglaise,
faite dans un but bien déterminé, s'y
cantonne. Elle défend les intérêts de ses
membres, elle ne prétend pas réformer
la société ; et, quand elle s'adresse aux
pouvoirs publics, c'est pour obtenir
assistance sur un objet précis, et assis-
tance pour elle et pas pour tout le
monde.
Des délégués appartenant à deux
formations sociales aussi différentes ne
pouvaient pas s'entendre. Leur réunion,
ainsi qu'on vient de le voir, n'a eu pour
résultat que de faire éclater leurs diver-
gences sociales.
En science sociale, comme en chi-
mie, il y a des corps qui ne se combinent
pas.
J. Bailhacue.
A TRAVERS LES FAITS DU MOIS.
Les ouvriers des chemins de fer. —
La fin du mois dernier a été marquée
par un événement bien inattendu, la
chute du ministère, survenue quarante-
huit heures après une séance oii un
ordre du jour de confiance, voté à une
écrasante majorité, semblait l'avoir
affermi pour longtemps.
Cette chute, on le sait, a été à demi
volontaire. Il n'en est pas moins vrai
que la divergence était réelle, à ce
moment, entre les vues du ministère et
LE MOUVEMENT SOCIAL.
139
celles delà Chambre. En (|uoi et poiir-
(|U()i celle divergence?
Une interpellation avait lieu, on se le
rappelle, sur la queslion des ouvriers
de chemins de fer. Ces derniers ont tenu
à Paris, dernièrement, un congrès
(|u'i]s s'efforçaient de rendre le plus
général possible. Los Compagnies,
voyant d'un mauvais œil ces réunions,
taisaient des efforts peu déguisés pour
empêcher leur personnel d'y prendre
part, et les députés d'extrême gauche,
radicaux et socialistes, sommaient le
(îouvernement d'intervenir auprès des
Compagnies pour qu'elles donnassent
la plus grande liberté à ceux de leurs
employés qui voulaient prendre part
aux délibération du congrès.
Le Gouvernement promettait de plai-
der auprès des Compagnies la cause des
ouvriers. Il s'engageait donc, sans y être
tenu, dans un certain sens; mais là ne
se bornait pas la question.
L'État, en France, n'est pas seulement
État. 11 est encore propriétaire de che-
mins de fer. Lui aussi exploite un réseau,
et, sur ce réseau, il a des ouvriers qui
font exactement la même besogne que
les ouvriers des Compagnies du Nord,
de Lyon, de l'Ouest, etc., accomplissent
sur leurs réseaux respectifs. Or, non
seulement le Gouvernement n'entend
pas que ses ouvriers prennent part à
quelque congrès que ce soit, mais en-
core il leur interdit formellement de
s'organiser en syndicats, en dépit de la
loi de 1884, qui, en autorisant la for-
mation de syndicats, ne fait aucune ex-
ception pour les ouvriers de l'Etat.
Mis au pied du mur par des orateurs
de divers partis, le ministère a donc été
obligé, dans l'espace de quelques mi-
nutes, de prendre deux attitudes diffé-
rentes : d'une part, promesse de favori-
ser le congrès des ouvriers des chemins
de fer en demandant aux Compagnies la
plus large tolérance, d'autre part, re-
fus absolu de donner aucune permis-
sion de ce genre à son propre person-
nel.
Or, quelle différence y a-t-il, prati-
quement, entre un graisseur de machi-
nes du P. L. M. et un graisseur de ma-
chines de l'Etat? — Aucune. Pourcpioi
donc toute liberté à l'un et d'inflexibles
barrières pour l'autre? La contradic-
tion sautait aux yeux, et beaucoup de
députés modérés, volant d'habitude
avec le ministère, n'ont pu s'empêcher,
ne fût-ce que par un simple sentiment
d'équité, de voter pour l'ordre du jour
d'un député d'extrême droite, M. de
Ramel, reconnaissant que la loi de 1884
sur les syndicats s'applique aussi bien
aux ouvriers de l'État qu'à ceux de l'in-
dustrie libre.
Le Gouvernement se justifiait en décla-
rant que ses ouvriers à lui, par le fait
qu'ils travaillent pour lui, ne sont plus
des ouvriers, mais des fonctionnaires.
Cette théorie, comme on l'a fait remar-
quer, gratifierait la France de 300.000
fonctionnaires de plus. Nous en avons
déjà 800.000. 11 y aurait donc un mil-
lion cent mille individus investis en
France d'une fonction publique, sans
compter les armées de terre et de mer.
N'est-ce pas effrayant, et cette con-
tradiction sur laquelle est venu nau-
frager le ministère, n'est-elle pas, dans
son genre, un avertissement de l'im-
mense péril social que fait courir au
pays cette absorption progressive de
toute entreprise privée par l'action en-
vahissante de l'Etat ?
Une chose claire, c'est que, si l'État
n'avait pas été «Compagnie de chemins
de fer », le ministère Casimir Périer
n'aurait jamais pu tomber sur une ques-
tion semblable. Son attitude, quelle
qu'elle fût, aurait eu de l'unité, et la
majorité l'eût soutenu sans remords.
Puisse la leçon, après tant d'autres,
être comprise.
JiO
LE MOUVEMENT SOCIAL.
L'affaire Turpin. — Un nouveau
scandale a été jeté en pâture à la poli-
tique. Turpin, Tinventeur de la méli-
nite, aurait été sur le point de vendre à
une grande puissance autre que la France
un secret terrible qui peut amener un
jour la destruction de nos armées.
Nous ne savons encore, au moment
ois. nous traçons ces lignes, ce qu'il y a
de vrai et dans le fait de l'invention et
dans celui de la trahison. Une chose
bien certaine , c'est que Turpin, quel-
que coupable qu'il soit, a fortement h
se plaindre de l'accueil que le Gouver-
nement a fait à ses offres, et qu'on atout
fait, dans les sphères administratives,
pour le pousser à son acte de désespoir.
L'événement prouve, une fois de plus,
la difficulté, pour ne pas dire l'impos-
sibilité, où se trouve un inventeur, à
moins de circonstances et de faveurs
exceptionnelles, pour faire parvenir son
invention sous les yeux de qui de droit.
Un obstacle redoutable se dresse en-
tre la bonne volonté de l'inventeur et
l'adoption de sa découverte. Cet obsta-
cle, nous le connaissons, ce sont les
bureaux.
Les bureaux n'ont aucun intérêt direct
aux innovations; endormis dans leur
routine, ils appréhendent instinctivement
tout ce qui peut les sortir de la douce
quiétude à laquelle ils sont accoutumés.
Habitués à tout régler par arrêtés, cir-
culaires, paperasses quelconques, ils
regardent du haut de leur grandeur le
pauvre hère qui, dépourvu de tout titre
officiel, ose leur faire entrevoir un chan-
gement possible dans le rangement de
leurs chemises et de leurs cartons.
Les bureaux se méfient donc de l'in-
venteur, et l'inventeur, de son côté, se
méfie justement des bureaux.
Il se rencontre toujours, dans les ad-
ministrations, des gens habiles à se
parer des plumes du paon, et qui ne se
font nullement scrupule d'exploiter à
leur profit l'idée d'un autre. Le procédé
est facile. Une interrogation habile, une
réponse dédaigneuse à l'inventeur, puis,
son secret une fois connu, quelques
modifications de détail qui le démar-
quent, et voilà notre homme dépouillé
du fruit de son travail. L'inventeur qui
a une proposition à faire à un ministre
tient donc essentiellement à voir le mi-
nistre lui-même, ou quelque chose d'ap-
prochant^ et non un vulgaire rond-de-
cuir. Or, c'est à quoi n'a pu arriver
Turpin, malgré l'appui de plusieurs
journalistes des plus connus et d'un dé-
puté notable. L'entrevue demandée par
lui n'a pu avoir lieu, et c'est seulement
alors que, poussé par la misère, il aurait
voulu faire argent de son secret.
On a dit de la France que nul peuple
n'a produit autant de génies inventifs,
mais que jamais elle n'a su profiter la
première de leurs travaux. Les deux
choses s'expliquent par notre constitu-
tion sociale. La vigoureuse efïlorescence
des cultures intellectuelles, nulle part
plus remarquable que chez nous, fait
éclore tout naturellement des esprits
scientifiques, parfois absolument supé-
rieurs; mais, lorsqu'il s'agit de passer
du domaine spéculatif à l'application
pratique, la lourdeur et la centralisa-
tion confuse de nos services administra-
tifs arrête net le progrès qui pourrait
résulter d'une idée nouvelle.
M. Jules Roche et les sociétés de
secours mutuel. — Nous citions der-
nièrement un discours prononcé à la
Chambre par M. Jules Roche, à propos
des droits sur les blés. Le même ora-
teur vient de se faire entendre sur un
théâtre plus restreint, devant la société
l'Avenir, fondée par « les dames et les
demoiselles du commerce et de l'indus-
trie », en vue d'assurer à ses membres
LE MOUVEMENT SOCIAL.
141
des secours médicaux, des indemnités
en cas de maladies, des pensions via-
gères et des subventions pour fiiné-
railles.
M. Jules Roche, que nous ne con-
naissons pas et que nous n'avons au-
cun intérêt à tlatter, a le talent d'élever
les discussions à une hauteur où elles
deviennent, non plus seulement inslruc
tives au point de vue technique, mais
abondamment fournies de hautes et
utiles considérations. Nous ne résistons
pas au plaisir de citer un passage de
son discours.
« Le seul nuage qui soit à l'horizon,
avait dit le président M. Laloue, c'est
la difficulté que nous prévoyons pour le
service intégral des pensions de re-
traite. »
M. Jules Roche a répondu :
« Pour vaincre les difficultés, dit-il,
il faut commencer par bien les voir, par
bien les mesurer, par bien les peser,
c'est le seul moyen d'entrer en lutte
avec elles. Or, celte condition d'accu-
muler des capitaux pour, avec le produit
de ces capitaux au bout d'un nombre
d'années assez prolongé, se procurer des
ressources permettant par l'intérêt de
l'argent de servir des pensions à tout le
monde, il n'est pas bien sûr que ce ne
soit pas là une illusion d9.ngereuse.
« Le taux de l'intérêt diminue chaque
jour, et tant mieux; puisque l'argent
n'est qu'un outil de travail, il faut qu'il
devienne le plus rapidement possible à
la disposition de ceux qui travaillent,
et pour qu'il devienne un outil dans les
mains du travailleur, il faut que l'in-
térêt qu'il porte soit diminué de plus
en plus par la baisse de l'intérêt de
l'argent. »
L'orateur démontrait, par suite, que
le mécanisme des pensions de retraite
est destiné à fonctionner de plus en plus
difficilement, et qu'il faut, pour assurer
une retraite aux invalides du travail,
un redoublement de sacrifices et d'ef-
forts, ce qui d'ailleurs n'est pas mau-
vais.
« Donc, ajoutait-il, au point de vue
de la vie de chaque jour, pour les en-
couragements moraux, pour les res-
sources matérielles en cas de maladie,
dans votre Suciété vous avez l'avantage
le plus grand de persévérer avec une
activité redoublant chaque jour dans
l'œuvre que vous avez entreprise et
surtout à compter sur vous-mêmes.
« On vous a parlé de bienfaiteurs...
Mais ce sont des événements rares sur
lesquels, pour doubler votre bilan, il ne
faut pas compter ; quand le bienfaiteur
arrive, tant mieux, c'est comme lors-
qu'on gagne le gros lot à la loterie,
mais ce n'est pas avec les loteries que
vous établirez vos comptes de chaque
jour; c'est avec votre travail, c'est avec
votre esprit d'administration toujours
vigilant, par ces qualités de direction
dans votre Société qu'on admire en vous
qu'il faut triompher, le reste après. Si
les recettes viennent par surcroît, tant
mieux, le reste sera le bienvenu, mais
commencez par vous assurer la vie de
chaque jour.
« L'Étal? Eh oui, l'État assurément;
mais l'État, qui est-ce? C'est vous; est-
ce que vous croyez qu'il y a quelque
part un gouvernement bienfaisant ap-
partenant à une autre planète possédant
des trésors dont il peut faire cadeau au
peuple français? Cela a existé tant bien
que mal, mais il y a très longtemps, à
une époque où les princes étaient maî-
tres de tout; et alors, lorsqu'ils don-
naient quelque chose à leur peuple, ils
ne lui donnaient que son bien et, en
définitive, cela pouvait paraître un ca-
deau; mais, aujourd'hui, le tyran,
même le bon tyran, a disparu, et nous
ne le reverrons plus que dans l'autre
monde, et l'État c'est nous, de sorte que
ce que l'État nous donne, c'est nous-
Ii2
LE MOUVEMENT SOCIAL.
mêmes qui le faisons, et, alors, il est bien
plus simple de ne pas passer par tous les
bureaux des ministères et les couloirs
de la Chambre et du Sénat et de faire
vous-mêmes tout ce qui est en votre
pouvoir pour vous venir en aide... Le
premier devoir, c'est notre propre vo-
lonté, nos besoinS;, nos qualités person-
nelles; c'est à ce droit commun à faire
nos propres affaires. Quant à l'État, il
a beaucoup de besogne, il a beaucoup
de travail; il faut qu'il garde l'ordre
public; il faut qu'il préserve la sécurité
individuelle, et il ne le fait pas toujours
très bien; il faut, hélas! qu'il entretienne
des centaines de milliers de soldats et
qu'il consacre le plus possible de son
énergie, le plus pur de ses économies
faites sur le travail de la nation tout
entière, à préparer cette œuvre de mort
qui est nécessaire pour le maintien de
la paix; et ce n'est pas notre faute si les
choses sont ainsi, ce n'est pas vous qui
le voulez, vous qui êtes des mères de
famille, des épouses, des sœurs, des
filles, ce n'est pas vous qui avez fait ces
conditions de la Société, ce n'est pas
moi non plus, ce n'est personne d'entre
nous, c'est la fatalité qui pèse sur la
France, ce sont des événements aux-
quels nous n'avons pas pris part et que
nous subissons. »
On ne saurait mieux mettre en relief
l'absurdité qu'il y a à vouloir faire créer
par l'État toute une classe de rentiers
nouveaux : les retraités du travail. Ces
idées, qui séduisent immédiatement les
esprits naïfs par leur côté sentimental et
humanitaire, seraient dans leur réali-
sation, non seulement une calamité
économique, — puisque l'argent donné
ainsi par l'État serait puisé dans les
poches des contribuables par le méca-
nisme de l'impôt, et qu'il faudraitajouter
les frais mêmes de ce mécanisme à la
dépense nette dont profiteraient les ou-
vriers, — mais encore une aberration
au point de vue social, puisque, en fai-
sant miroiter aux yeux de tous les
travailleurs la perspective d'un repos
certain et facile, on tuerait dans leur
germe toute initiative et tout effort per-
sonnels. Une société de secours mutuels,
restreinte par nature, où tout le monde
se connaît et se surveille, et où les
paresseux peuvent beaucoup plus diffi-
cilement trouver leur coin, n'offre pas
ces désavantages et satisfait sans dan-
ger les penchants généreux du cœur
humain.
Aveu curieux. — La grève des co-
chers, qui vient dernièrement de se pro-
duire à Londres, arrache à M. Rochefort,
dans V Intransigeant, les réflexions sui-
vantes, qui sont vraiment trop curieuses
pour que nous ne les signalions pas à
nos lecteurs.
« Je suis amené à constater, non sans
une véritable douleur patriotique, à
quel point les travailleurs anglais sont
plus forts que nous dans la façon de
faire triompher leurs droits.
« Il faut bien, du reste, qu'il en soit
ainsi, puisque chez eux toutes les grè-
ves réussissent, tandis qu'en France
elles échouent presque invariablement.
A quoi tient cette différence de : esultat?
Peut-être à ce que l'ouvrier anglais pour-
suit uniquement une victoire matérielle-
ment économique, sans y mêler aucune
arrière-pensée d'ambition personnelle. Le
triomphe définitif a probablement aussi
pour cause principale l'étroite union et
l'absolue solidarité dans laquelle se
confinent les grévistes et que leurs
chefs, également unis entre eux, leurs
imposent avant tout.
« Ce qu'on ne saurait aussi trop ad-
mirer, c'est l'insouciance complète du
gouvernement britannique devant l'ex-
tension de la grève et les manifestations
qu'elle provoque. Je traversais diman-
LE MOUVEMENT SOCIAL.
J 13
che Hyde-Park, au milieu d'une foule
de cabmen assemblés autour d'un des
leurs qui, en plein air, leur expliquait
la situation et les invitait à ne pas ra-
battre un centime de leurs préten-
tions...
u Les délégués des grévistes vont de
groupe en groupe quêter parmi les pro-
meneurs, qui presque tous, sans haine
vomme sans distinction politique, mettent
la main à la poche. Pour ma part, j'y
vais tous les jours de mon shelling, et
hier c'est un policeman qui, s'apercevant
[ue je n'avais pas de monnaie, m'a of-
"ert d'aller me changer une livre ster-
ling. »
Cette confession est très curieuse de
a part d'un journaliste qui, vu ses opi-
nons, vu surtout la clientèle de son
ournal, a intérêt à exalter l'ouvrier
rançais et à le mettre au-dessus de
Dut.
Kxilé depuis plusieurs années en An-
leterre, M. Rochefort n'a pu faire au-
:'ement que d'ouvrir les yeux, et il ra-
3nte ce qu'il a vu.
Les ouvriers, lecteurs de l'Intransi-
eant, en tireront, s'ils le veulent, des
inclusions pratiques. Mais y songeront-
3 seulement?
G. D'AZAMBUJA.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
tudes de droit international con-
ventionnel, par M. LÉON Poinsard. Pre-
mière série, 1 vol. in-8" de 581 pages.
Paris, 1894. Librairie Cotillon, F. Pi-
chon, successeur, éditeur.
M. Léon Poinsard est notre ami et no-
i collaborateur. Pour que l'éloge de
n nouvel ouvrage ne puisse paraître
; rien entaché de partialité, nous nous
rnons à reproduire un compte rendu
; Journal des Débats^ qui formule sur
tte œuvre le jugement que voici :
Nous avons d'excellents exposés des
règles du droit public ou du droit privé
international , nous avons aussi de très
savantes monographies portant sur telle
ou telle application spéciale de ces rè-
gles; mais il n'existe pas encore, dans
notre littérature diplomatique et juridi-
que, une seule étude d'ensemble sur ce
qu'on peut appeler le droit internatio-
nal conventionnel, sur les traités par
lesquels les différents pays ont déter-
miné, soit leurs relations d'Etat à État,
soit les rapports des particuliers sou-
mis à leurs souverainetés respectives.
Assez faible autrefois, le nombre de ces
traités a singulièrement augmenté de-
puis un demi-siècle. Les grandes in-
ventions de notre temps, la navigation
à vapeur, les chemins de fer, le télé-
graphe, le téléphone, ont centuplé l'ac-
tivité des échanges de toute nature
entre les nations: échangesde marchan-
dises, devaleursmobilières, de monnaies,
de lettres, de dépêches, de créations
littéraires, artistiques, de découvertes
industrielles. Des questions de droit
diplomatique dont nos grands -pères
n'auraient pas même soupçonné l'exis-
tence sont nées en foule. On a essayé de
les résoudre par des accords conclus de
puissance à puissance. Pour quelques-
unes d'entre elles, on est allé encore
plus loin : on a créé des organes inter-
nationaux permanents, investis d'un
mandat commun par un certain nom-
bre d'États groupés en Unions, pour
tel ou tel objet spécial. Ainsi s'est formée,
ainsi s'est développée toute une nouvelle
branche du droit international. C'est
sur elle que portent les études conte-
nues dans le volume dont nous annon-
çons la publication, .\ncien bibliothé-
caire de l'École libre des Sciences poli-
tiques, aujourd'hui secrétaire général
des bureaux internationaux qui ont été
institués à Berne pour la protection de
la propriété industrielle, M. Poinsard
lii
LE MOUVEMENT SOCIAL.
était admirablement placé pour entre-
prendre une pareille tâche. Il s'en est
acquitté avec une compétence, une
clarté remarquaiiles. Transports ma-
ritimes et iluyifjiux, transports par che-
mins, de fw-eilt temps de paix et de
guerre, commentaire des arrangements
conclus à leur sujet . et connus sous le
nom d'Union de Berne, relations posta-
les télégraphiques entre les États, trai-
tés de commerce, Union monétaire la-
tine, organisation du bureau internatio-
nal des poids et mesures, conventions
spéciales et Union générale pour la ré-
glementation de la propriété littéraire
et artistique, des brevets, des dessins
et marques de fabrique, M. Poinsard
donne sur toutes ces matières si com-
pliquées et si diverses des explications
d'une précision parfaite, sans se per-
dre dans la discussion des théories ou
dans d'intimes détails, mais en n'omet-
tant rien de ce qu'il importe de connaî-
tre et en rendant les recherches très fa-
ciles par la netteté, la multiplicité,
l'ordonnance logique et rigoureuse des
divisions. Son ouvrage rendra les plus
grands services aux jurisconsultes, aux
diplomates, aux administrateurs, aux
gens d'affaires, aux membres du Par-
lement, à tous ceux que leurs fonctions
ou leurs intérêts appellent à s'occuper
des conventions internationales, soit
pour en préparer, en discuter ou en
ratifier les clauses, soitpour en invoquer
ou en subir l'application.
Publications nouvelles déposées au
bureau de la Revue :
LiBRAnuE FiRMiN-DiDOT : De 1800 a
1812. Un Aide de Camp de Napoléon.
Mémoires du général comte de Ségur,
de l'Académie française. 1 vol. in-12. —
La captivité de Sainte-Hélène d'après les
rapports inédits du marquis de Montchenu,
commissaire du gouvernement du roi
Louis XV m dans l'île, par George?
Firmin-Didot, secrétaire d'ambassade.
Ouvrage accompagné de huit gravures
hors texte. 1 vol. in-8. — Gentilshommes
ruraux de la France, par Henri Bau-
drillart. 1 vol. in-8. — La Province som
V ancien régime, par Albert Babeau, cor-
respondant de l'Institut. 2 vol. in-8.
Librairie Hachette : Derniers essais di
critique et d'Histoire, par H. Taine. 1 vol
in-12. — Souvenirs de Napoléon /''^ Ex
traits du Mémorial de Sainte-Hélène, pa
M. le comte de Las Cases. 1 vol. in-l^"
— A travers la Russie boréale, par Gharle
Rabot, ouvrage contenant 61 gravures
1vol. in-L2. — Voyage au trois Guyane^
et aux Antilles, par G. Verschuur. 1 vol
in-12. — Nouvelle Géographie universelk
L Amazonie et la Plata, par Elisée R(
dus, tome XIX et dernier, livr. 1056
1061. — Nouveau Dictionnaire de géc
graphie universelle, par Vivien de Sain!
Martin et Louis Rousselet. Fascicule
75 et 76. — Dictionnaire géographiqu
et administratif de la France et de se
colonies, par F. Joanne; livr. 73 et 7(
Librairie Guillaumin : Pendant un
mission en Russie. Première série : .
travers r Allemagne, par M. E Fournie
de Flaix. 2 vol. in 12.
Librairie Mame : Aux Indes et en Au
tralie dans le Yacht /e « Sunbeam », p;.
Lady Brassey, traduction de Gaste-
Bonnefont, illustré de 200 dessins. 1 vc'
in-8. — Les Chevaliers de Rhodes et
Malte, Chroniques et récits, par P.
Farochon. 1 vol gr. in-8.
Le Directeur-Gérant : Edmond Demolins
lypographic Firmin-Didot et C". — Mcsnil CEurr).
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